11 mai 2013

Des évadés repris s'entretiennent avec Albert Londres, en route vers la Guyane.

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VERS LA GUYANE

Quand ce matin, le Biskra maintenant promu au rang de paquebot annexe dans la mer des Antilles et qui, naguère, transportait des moutons d’Alger à Marseille, eut jeté l’ancre devant Port-d’Espagne, les passagers de tous crins et de toutes couleurs, chinois, créoles, blancs, indiens, entendirent ou auraient pu entendre le commandant Maguero crier de sa passerelle : « Non ! Non ! je n’ai ni barre, ni menottes, ni armes, je n’en veux pas ! »

En bas, sur la mer, onze hommes blancs et deux policiers noirs attendaient, dans une barque. C’était onze Français, onze forçats évadés, repris, et qu’on voulait rembarquer pour la Guyane.

Le soleil et la fatalité pesaient sur leurs épaules. Ils regardaient le Biskra avec des yeux remplis de tragique impuissance. Puis, se désintéressant de leur sort, de la discussion et du monde entier, ils courbèrent la tête sur leurs genoux, se laissant ballotter par le flot.

Les autorités anglaises de Trinidad insistant pour se débarrasser de cette cargaison, on vit arriver peu après un canot qui portait le consul de France.

– La prison de Port-d’Espagne n’en veut plus, et moi je ne puis pourtant pas les adopter, gardez-les, commandant, fit le consul.

Il fut entendu que les Anglais prêteraient onze menottes et que trois surveillants militaires rentrant de congé et qui regagnaient le bagne dans les profondeurs du Biskra seraient réquisitionnés et reprendraient sur le champ leur métier de garde-chiourme.

Alors, le commandant cria aux deux policiers noirs :

– Faites monter !

Les onze bagnards ramassèrent de misérables besaces et, un par un, jambes grêles, gravirent la coupée.

Trois gardes-chiourmes ayant revêtu la casquette à bande bleue, revolver sur l’arrière-train, étaient déjà sur le pont.

 Mettez-vous là, dit l’un d’eux.

Les bagnards s’alignèrent et s’assirent sur leurs talons.

Quatre étaient sans savates. Chiques et araignées de mer avaient abîmé leurs pieds. Autour de ces plaies, la chair ressemblait à de là viande qui a tourné, l’été, après l’orage. Sur les joues de dix d’entre eux, la barbe avait repoussé en râpe serrée, le onzième n’en était qu’au duvet, il avait vingt ans. Vêtus comme des chemineaux dont l’unique habit eût été mis en loques par les crocs de tous les chiens de garde de la grand’route, ils étaient pâles comme de la bougie.

– Et s’ils s’emparent du bateau ? demandaient avec angoisse des passagers n’ayant aucune disposition pour la vie d’aventures.

Pauvres bougres ! ils avaient plutôt l’air de vouloir s’emparer d’une boule de pain !

Les surveillants reconnaissaient les hommes.

– Tiens ! dit l’un, au troisième du rang, te voilà ? Tu te rappelles ? C’est moi qui ai tiré deux coups de revolver sur toi, il y a trois ans, quand tu t’évadas de Charvein.

– Oui ! répondit l’homme, je me rappelle, chef !

Le sixième se tourna vers son voisin :

– Reluque le grand (le plus grand des surveillants), pendant ses vacances il s’est fait dorer la gueule avec l’argent qu’il vola sur nos rations.

– Debout ! commanda le chef.

Les onze forçats se levèrent tout doucement.

Le consul quittait le bord.

– Merci tout de même, monsieur le consul !

– Pas de quoi !

– Allons, venez ! dit le gardien de première classe, au ventre convexe.

Les hommes suivirent. Par une échelle, ils descendirent aux troisièmes.

 Oh ! là ! faisaient les femmes des gardes-chiourmes, comme ils sont ! les pauvres garçons !

– Tais-toi ! commanda Gueule d’or à sa compagne.

– Papa ! dit le gosse du surveillant de première classe, tu vas avoir du boulot, maintenant !

On les arrêta d’abord dans l’entrepont.

– Videz vos sacs et vos poches.

Sacs et poches rendirent la plus misérable des fortunes : briquets, bouts de bois, bandes de linge, une bouteille remplie d’allumettes jusqu’au col. L’un tendit un rasoir :

– C’est tout ce qui me reste de ma boîte de perruquier.

– Où est-elle ?

– Entre les pattes d’un douanier hollandais qui se l’est offerte.

– Les douaniers vous dépouillent ?

– C’est-à-dire qu’ils prennent ce qui leur fait plaisir. Le même m’a soulagé de trois kilos de chocolat, dix jours de vie… C’est ce que l’on appelle les braves gens !

– Tais-toi, dit le plus pâle, ne pas arrêter des forçats, c’est déjà leur faire la charité.

– Chef, pouvons-nous prendre quelques allumettes dans la bouteille ?

– Prenez.

– Vous n’avez plus rien ?

– Voilà la boussole.

Et on les conduisit tout au bout du bateau, au-dessus de l’hélice.

LE RÉCIT DE L’ÉVASION

À la fin de l’après-midi, comme il était six heures et que nous longions les côtes de Trinidad, quittant le pont supérieur, je descendis par l’échelle des troisièmes et, à travers la pouillerie ambulante des fonds de paquebots, je gagnai le bout du Biskra.

Les onze forçats étaient là, durement secoués par ce mélange de roulis et de tangage baptisé casserole.

– Eh bien ! leur dis-je, pas de veine !

– On recommencera !

Sur les onze, deux seulement présentaient des signes extérieurs d’intelligence. Les autres, quoique maigres, semblaient de lourds abrutis. Trois d’entre eux ayant découvert un morceau de graisse de bœuf s’en frottaient leurs pieds affreux répétant : « Ah ! ces vaches d’araignées crabes ! » Mais tous réveillaient en vous le sentiment de la pitié.

On aurait voulu qu’ils eussent réussi.

– D’où venez-vous ? De Cayenne ?

– Mais non ! de Marienbourg, en Guyane hollandaise.

« Nous nous étions évadés du bagne depuis dix-huit mois. On travaillait chez les Hollandais. On gagnait bien sa vie…

– Alors pourquoi avez-vous pris la mer ?

 Parce que le travail allait cesser et que les Hollandais nous auraient renvoyés à Saint-Laurent. Tant que les Hollandais ont besoin de nous, tout va bien. Ils nous gardent. Ils viennent même nous débaucher du bagne quand ils créent de nouvelles usines, nous envoyant des canots pour traverser le Maroni, nous donnant des avances. C’est qu’ils trouvent chez nous des ouvriers spécialistes et que ce n’est pas les nègres qui peuvent faire marcher leurs machines.

« Mais, depuis quelques années, ils sont sans cœur. Dès qu’un homme est inutile, ils le livrent. C’est la faute de quelques-uns d’entre nous, qui ont assassiné chez eux, à Paramaribo. Les bons payent pour les mauvais.

– T’as raison, Tintin, dit un rouquin qui graissait les plaies de ses pieds.

– Alors… mais, s’avisa Tintin, à qui ai-je l’honneur de parler ?

– Je vais au bagne voir ce qui s’y passe, pour les journaux.

– Ah ! dit Tintin, moi j’étais typo avant de rouler dans la misère.

– Alors ?

 Alors, pour gagner la liberté, nous nous sommes cotisés, les onze. Nous avons acheté une barque et fabriqué les voiles avec de la toile à sac, et voilà treize jours…

– Quatorze ! fit un homme sans lever la tête qu’il tenait dans ses mains.

 …Nous quittions Surinam. C’est au Vénézuela que nous voulions aller. Au Vénézuela on est sauvé. On nous garde. On peut se refaire une vie par de la conduite.

« Il nous fallut neuf heures pour sortir de la rivière. Quand, au matin, nous arrivâmes devant la mer, on vit bien qu’elle était mauvaise – mais elle est toujours mauvaise sur ces côtes de malheur – on entra dedans quand même. On vira à gauche, pour le chemin. Le vent nous prit. La boussole marquait nord-est. C’était bon.

« Deux jours après nous devions voir la terre. Le Vénézuela ! On ne vit rien. La boussole marquait toujours nord-est. Le lendemain on ne vit rien non plus, mais le soir ! Nous avons eu juste le temps de ramasser les voiles, c’était la tempête.

« D’une main nous nous accrochions au canot et de l’autre nous le vidions de l’eau qui embarquait.

« Nous n’avions pas peur. Entre la liberté et le bagne il peut y avoir la mort, il n’y a pas la peur. Ce ne fut pas la plus mauvaise nuit. Le quatrième jour apparut. À mesure qu’il se levait, nous interrogions l’horizon. On ne vit pas encore de terre ! Ni le cinquième jour, ni le sixième.

– Aviez-vous des vivres ?

– Cela n’a pas d’importance. On peut rester une semaine sans manger. Nous avions à boire. La dernière nuit, la septième, ce fut le déluge et le cyclone. Eau dessus et eau dessous. Sans être chrétiens, nous avons tous fait plusieurs fois le signe de croix.

Les onze hommes à ce moment me regardèrent comme pour me dire : « mais oui. »

– La barque volait sur la mer, tel un pélican. Au matin, on vit la terre. On se jeta dessus. Des noirs étaient tout près.

« – Vénézuela ou Trinidad ? crions-nous.

« – Trinidad.

« C’était raté. Nous voulûmes repousser le canot, mais sur ces côtes les rouleaux sont terribles. Après huit jours de lutte, nous n’en avons pas eu la force. Le reste n’a pas duré cinq minutes. Des policemen fondirent sur nous. Dans Trinidad, Monsieur, il n’y a que policiers et voleurs. Un grand noir frappa sur l’épaule du rouquin et dit : « Au nom du roi, je vous arrête ! » Il n’avait même pas le bâton du roi, ce macaque-là ! mais un morceau de canne à sucre dans la main. Ces noirs touchent trois dollars par forçat qu’ils ramènent. Vendre la liberté de onze hommes pour trente-trois dollars, on ne peut voir cela que dans ce pays de pouilleux.

Alors j’entendis une voix qui sortait du deuxième forçat : « Moi, j’ai tué pour moins. »

– Ce n’est pas de chance ! dit Tintin. Quarante camarades nous avaient précédés depuis deux mois, tous sont arrivés. L’un est même marié à la Guayra.

Le garçon de cambuse surgissait sur l’arrière. Je lui commandai une bouteille de tafia.

– On n’est pas des ivrognes, dit l’ancien typo. Les ivrognes ne s’évadent pas. Ils sont vieux à trente ans et n’ont pas de courage ; mais après tout ça, on veut bien ! ça nous retapera le cœur.

– Et les foies ! dit le rouquin.

– Voyons ! reprit Tintin, où donc, est-il le Venezuela ? et, tendant son bras à tribord : c’est bien par là ?

– C’est par là.

– On l’a raté de rien ! Moi j’aurai une peine légère : six mois de prison, je suis relégué, mais Pierrot, qui est à perpète, en a pour cinq ans de Saint-Joseph.

– Oui, fit Pierrot, mille cinq cents jours pour avoir risqué la mort pendant sept jours et connu la septième nuit ! Un marin qui aurait passé par là serait décoré, moi on me souque ! Si vous allez là-bas pour les journaux, ce sera peut-être intéressant, rapport à la clientèle, mais non pour nous. Quand on est dans l’enfer, c’est pour l’éternité.

Une voile blanche apparaissait à plusieurs milles du Biskra.

Tous la regardèrent et le rouquin dit :

– C’est peut-être la bande à Dédé ?

– Peut-être. C’est la date.

– Eux sont dans la bonne direction.

La nuit tropicale tombait tout d’un coup comme une pierre. Les onze forçats qu’on n’avait pas menottés s’arrangèrent un coin pour le sommeil. Comme l’un d’eux se couchait sur son pain :

« Ne brouille pas le pain, dit Tintin, donne-le pour la réserve. » Des premières, arrivait un vieux chant fêlé de piano-annexe. C’était un air de France vieilli aux Antilles, et plusieurs, mélancoliquement, le fredonnèrent. On entendait aussi les coups de piston de la machinerie. À onze nœuds cinq – et à des titres différents –le Biskra nous emmenait au bagne.

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S'évader (2) - La voie maritime vers l'ouest.

(lien vers la première partie)

mangroves_guyanaise(vue d'une mangrove à marée basse ; dans ces régions, l'amplitude des marées varie de 2.50 à 3.60m)

++display++533x533Cette forme d'évasion était éminemment dangereuse, du fait des conditions naturelles, à commencer par les mangroves tout au long des rivages entre l'Orénoque et l'Amazone. Sur des milliers de kilomètres et à l'exception de très rares plages derrière lesquelles sont bâties des agglomérations que les fugitifs devaient éviter, s'allongent ces mangroves composées de milliers de palétuviers et de mangliers, arbres "montés sur échasses" poussant sur une épaisse couche de vase dans laquelle grouillent des milliards de crabes. A intervalles réguliers, des mouvements de cette couche de vase se produisent et les palétuviers disparaissent en laissant une masse infranchissable de troncs disloqués.

la-mangroveCi-dessus :  ce "crapahutage" contemporain de militaires français très bien équipés dans la mangrove guyanaise donne une idée de la difficulté rencontrée pour atteindre le "vrai" rivage, pour des hommes mal vêtus et pas entraînés. Il faut parcourir de cinq cents mètres à trois kilomètres dans ces conditions, avant de trouver la terre ferme.

031019 003Près de la Montagne d'Argent : "rivage"... (photo de l'auteur)

En outre, les vents comme les courants dominants poussent inexorablement les embarcations vers l'ouest. De ce fait le chemin "naturel" allait dans cette direction, mais la route était longue: la Guyane hollandaise, actuel Suriname, "rendait" systématiquement les évadés (après, parfois, les avoir fait travailler quelques mois sans salaire quand la colonie avait besoin de main d'oeuvre : il n'y a pas de petit profit), la Guyane anglaise tout comme Trinidad toléraient qu'ils s'y arrêtent quelques jours, le temps de refaire des provisions (l'eau, surtout), de calfater l'embarcation, et de revoir le gréement, mais n'admettait pas qu'ils s'y installent. Lorsque l'administration pénitentiaire réclamait les évadés, des magistrats indépendants statuaient: si on leur démontrait que pour s'évader, ils avaient commis un crime, l'extradition était vraisemblable ; dans le cas contraire elle était refusée, les autorités du Commonwealth désapprouvant la politique française qui transformait l'Amérique latine en "dépotoir" et ne manquant pas de le signifier par un manque flagrant de coopération.

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OCT2010-063Il fallait atteindre le Venezuela pour avoir une chance d'être accueilli (et encore, ce pays rendait parfois les évadés, surtout quand certains avaient commis des crimes ou délits graves : Bougrat qui s'y conduisit en héros put rester jusqu'à la fin de ses jours ; ses compagnons furent remis aux autorités françaises). On ajoutera qu'au large des Guyanes hollandaise et anglaise, un gigantesque banc de vase, le banc de Nickerie, surnommé le tombeau des Français, constituait un piège redoutable où des dizaines de malheureux trouvèrent une mort affreuse, le plus souvent par l'insolation et la soif.

On ajoutera que si les cyclones sont inexistants aux abords de l'Equateur, les grains tropicaux sont quasi quotidiens et qu'ils sont à l'origine d'un clapot qui rend très aléatoire la manoeuvre d'une petite embarcation. Et quand une houle régulière se forme, elle tend à déferler car les haut-fonds sont nombreux. D'où de nombreux chavirages. C'est Bougrat (et non Charrère, dit "Papillon") qui sauva sa barque remplie par une vague, en la positionnant promptement pour que la suivante la vide en grande partie par l'effet d'inclinaison... On imagine la tension nerveuse ressentie par des hommes épuisés, assoiffés, affamés, quand ils devaient lutter des jours et des jours contre les éléments alors que quelques secondes d'inattention nourrissaient les requins...

Le schéma des évasions qui pouvaient réussir depuis le Maroni était peu ou prou toujours le même. Il fallait tout d'abord réunir une équipe de compagnons en qui on avait confiance, et mettre ses ressources en commun. Pour cela, les transportés devaient puiser dans leur cagnotte, soit conservée dans le "plan", ce tube cylindrique étanche qu'ils gardaient dans leur intestin, soit constituée autrement (nous verrons par ailleurs quels étaient les mécanismes de circulation de l'argent vers les transportés qui, en théorie, ne pouvaient ni en détenir ni en recevoir: tout au plus pouvait-il nourrir leur pécule, géré par l'AP). En général, un "libéré" (mais astreint au doublage et de ce fait lui aussi candidat à l'évasion car plus miséreux, la plupart du temps, que les détenus) se chargeait de trouver un intermédiaire - de nombreux commerçants chinois jouaient ce rôle en prélevant leur dîme - qui mettaient l'équipe en relation avec un vendeur d'embarcation.

FLAG12Début d'une "belle" (par F. Lagrange)

Image598Cette dernière était très rarement dimensionnée pour aller sur l'océan, a fortiori sur une si longue distance, et le risque était énorme. Il fallait réunir des vivres (souvent sous forme de lait condensé), des barriques d'eau, établir un gréement de fortune. Le jour dit, les hommes en corvée à Saint-Laurent s'échappaient en fin de journée (leur absence était constatée lors de l'appel du soir) et joignaient ausi discrètement que possible l'emplacement où stationnait l'embarcation. Il fallait impérativement que le jour choisi coïncide avec une marée descendante, faute de quoi il était impossible de prendre rapidement le large (la marée se fait sentir jusqu'à 50 km à l'intérieur des terres en Guyane) et échapper aux Indiens Galibis qui résidaient aux Hattes (de nos jours: Awala Yalimapo): ces derniers, alléchés par la prime versée par l'AP, abandonnaient souvent la pêche pour traquer les évadés.

Il fallait tout d'abord prendre suffisamment le large pour être hors de vue, et éviter d'être drossé contre la mangrove par le vent et les vagues. Ensuite, une épuisante navigation de plusieurs jours commençait, sous un soleil de plomb et dans ce cas la barque était immobile ou sous un grain et le chavirage menaçait à chaque minute, avec la torture de la soif (toujours) et de la faim (parfois).

Il est impossible d'établir un bilan des échecs et des réussites car si quelques détenus furent "repérés" au Venezuela ou ailleurs, comment comptabiliser ceux qui surent réellement disparaître, ne plus faire parler d'eux, et plus nombreux encore, ceux qui moururent sur le banc de Nickerie ou dans l'estomac d'un requin? 

FLAG13Dans la tempête.

mb03A l'arrivée au Venezuela, si on faisait parfois la grâce de ne pas extrader les évadés qui, la plupart du temps, étaient dans un état pitoyable, aucune faveur ne leur était concédée. Très vite il leur fallait trouver une façon de gagner leur vie dans un environnement pas forcément hostile mais rendu méfiant du fait de leur réputation (et du comportement criminel de certains récidivistes incorrigibles). S'en sortaient moins mal ceux qui avaient encore un viatique, surtout s'il était sous forme d'or.

Sinon, les exploitations pétrolières autour du lac de Maracaïbo, en plein essor, n'étaient pas très regardantes sur le passé des embauchés pour peu qu'ils fussent énergiques et il n'est pas excessif d'estimer que celui qui avait eu le cran et la force d'affronter et de survivre à de tels périls avaient cette qualité. Plus tard, d'aucuns se firent les suppôts de la police politique de ce pays tombé sous le joug d'une féroce dictature militaire.

thi3_steinlen_001fBeaucoup partaient à Buenos-Aires et certains, de là, participèrent aux nombreux réseaux de traite des Blanches qu'Albert Londres dénonça également (on peut sans exagération parler de franc-maçonnerie des proxénètes). Ils "réceptionnaient la marchandise" envoyée de France, pour la répartir dans les divers bordels de la ville et s'assurer du bon rendement de la traite.

D'autres, après un long périple, saisis du mal du pays ou désireux plus que tout de voir leur famille, tentaient même de revenir en France. Quand ils étaient reconnus ou dénoncés - cas le plus fréquent -, on les renvoyait inéluctablement en Guyane avec une peine alourdie: presque chaque transport de forçats comptait quelques uns de ces chevaux de retour, forcément très courtisés pour les informations qu'ils étaient à même de transmettre.

85323530_oL'auteur ne pense pas que malgré les périls et la souffrance qu'enduraient ces évadés, leur acte suffit à tirer un trait sur leurs crimes. Mais lorsque ces hommes qui ont tout risqué surent se conduire convenablement par la suite, il efface une grande partie du passé.

Et si d'aucuns se comportèrent comme les crapules qu'ils n'avaient jamais cessé d'être (on citera cette bande d'évadés qui tortura et tua un vieil homme arrivé 14 ans avant eux au Venezuela et qui leur avait donné l'hospitalité), d'autres trouvèrent une véritable rédemption, à l'instar du Docteur Pierre Bougrat (lien) dont la mémoire est encore honorée à Margarita.

 

85323768_oL'histoire de Pierre Bougrat

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04 avril 2013

Figures du bagne - Pierre Bougrat.

Un exemple exceptionnel de rédemption.

 

RDA00024293Pierre-Marie Bougrat,  héros de la guerre de 14-18, titulaire de la Croix de Guerre et de la Légion d'honneur, blessé à maintes reprises, exerçait à Marseille, comme médecin.

Sans doute choqué par les terribles années de guerre, il mena très vite une existence "dissolue" (terminologie de l'époque), collectionnant les maîtresses et dilapidant son argent au jeu - à tel point que son épouse finit par obtenir le divorce.

Bougrat ne changeant rien à son mode de vie, sa clientèle plutôt huppée au départ se détourna de lui alors que les besoins d'argent se faisaient sentir (il tira des chèques sans provision qui inquiètèrent suffisamment ses banquiers pour qu'ils lui retirent leur garantie) Ses amis se détournèrent peu à peu – excepté Jacques Rumèbe, compagnon de tranchée, que Bougrat soignait discrètement pour une syphilis contractée pendant la guerre.

85323080_oRumèbe, comptable, convoyait habituellement des fonds. En mars 1925, il alla comme d'habitude voir Bougrat pour recevoir son injection habituelle. Quelques heures après, selon les dires du médecin, il revint, prétendant s'être fait dérober sa sacoche par une maîtresse de rencontre. Bougrat partit pour tenter de réunir les fonds qui le sauveraient de la perte d'emploi et du déshonneur mais, toujours selon ses dires, il revint bredouille pour retrouver son ami mort. Affolé, persuadé qu'il serait le premier soupçonné, le médecin camoufla le cadavre dans un placard.

Quelques jours après, Bougrat fut arrêté et emprisonné pour… escroquerie et émission de chèques sans provisions  (la disparition de Rumèbe n'était pas encore signalée).

La famille et l'employeur de Rumèbe finirent par faire appel à la police qui pensa tout d'abord qu'il s'était enfui avec l'argent. L'enquête de voisinage et de fréquentation révèla le nom de Bougrat chez qui on perquisitionna, et on découvrit le cadavre d'autant plus facilement qu'une odeur pestilentielle incommodait les voisins

Bougrat, dans une position précaire, s'embrouilla dans ses déclarations en donnant plusieurs versions contradictoires. Sa vie privée, ses besoins d'argent pressants ne jouèrent évidemment pas en sa faveur.

bougrat-detectiveLes experts en toxicologie conclurent à un accident thérapeutique, à une réaction pathologique au traitement dispensé par Bougrat qui ne saurait, en des circonstances habituelles, provoquer la mort. Néanmoins la très sévère cour d'assise d'Aix en Provence condamna le médecin aux travaux forcés à perpétuité le 29 mars 1927. (Seules ses médailles et sa conduite exemplaire pendant la guerre lui évitèrent la peine de mort et permirent au Président de la République de commuer la peine en la réduisant à... vingt-cinq ans de travaux forcés) Envoyé en Guyane par le convoi de 1928, il fut naturellement affecté à l'hôpital de St Laurent où il bénéficia d'une vie relativement confortable, ne ménageant jamais son dévouement vis-à-vis de ses codétenus.

Bougrat n'avait jamais cessé de clamer son innocence et entama dès le début de sa détention des démarches bien illusoires en vue d'obtenir sa réhabilitation.  De toute manière il entendait bien ne pas pourrir au bagne.

Le 30 août 1928, Bougrat rejoignit au bord du Maroni sept complices pour une évasion rocambolesque, une des plus spectaculaires de l'histoire du bagne. Parmi ces hommes figurait Guillaume Seznec. Celui-ci, épuisé, fut débarqué à sa demande sur les côtes surinamaises d'où il fut réexpédié en Guyane (le mythomane Henri Charrère, dit "Papillon" s'attribua dans ses récits apocryphes une bonne partie des faits survenus pendant ce trajet dantesque).

85323377_oAprès un périple mémorable (une tempête, un échouage sur un banc de vase) d'une douzaine de jours, l'embarcation accosta au Venezuela. Là, le Docteur Bougrat offrit son savoir à la médecine locale. Il était bienvenu car une épidémie de "grippe" (sans doute une forte variété de dengue) secouait le pays, faisant de nombreuses victimes. Avec un dévouement sans limite et bien qu'il ait été frappé lui-même par la maladie, il soignit les malades qui le surnommèrent "docteur miracle". Les autorités françaises qui avaient eu connaissance de sa destination demandèrent son extradition, ainsi que celles de ses compagnons d'échappée. Bougrat bénéficia de la clémence du Venezuela et fut autorisé à y résider quand les autres furent rapatriés en Guyane, certains ayant eu la stupidité de commettre divers larcins.

Peu après, totalement intégré au pays, marié et père de deux filles, il s'installa dans l'île Margarita où il ouvrit une petite clinique privée, ne refusant jamais de soigner gratuitement les nécessiteux. Gracié par la France, il refusa d'y retourner, d'une part en raison de son bonheur retrouvé, ensuite parce qu'il exigeait une réhabilitation et non la grâce, reconnaissance de culpabilité. Il décéda dans sa nouvelle patrie en 1962 à l'âge de 72 ans aimé de tous.

(ci-dessus: Bougrat en famille, au Venezuela)

400x300_14422_vignette_Evades-du-bagne-Tombe-Pierre-BougratA Margarita, une place et une école portent son nom. Sa tombe, à Juan Griego, est toujours fleurie. 

Capture

Ne pas manquer: le secret du Dr Bougrat, Christian Dedet

Editions Phebus, environ 11 euros

 

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