02 juin 2013

Albert Londres croise Ullmo.

L’EXPIATION D’ULLMO

Albert_Londres_en_1923– Tenez ! le voilà ! c’est lui !

Il remontait du port par la rue Louis-Blanc, un parapluie pendu à son bras, vêtu d’un méchant habit de coutil noir, et il marchait d’un pas lent du pas d’un homme qui pense profondément.

Jeannin, Jeannin le photographe, sauta sur son appareil, bondit et saisit l’homme dans son viseur. L’homme ne se retourna même pas. Il était indifférent à toute manifestation humaine.

C’était Ullmo, ex-enseigne de vaisseau de la marine française.

Il avait quitté le Diable (l’île du Diable) depuis cinq semaines. Quinze ans ! Il était resté quinze ans sur le Rocher-Noir, dont huit ans tout seul, tout seul. La guerre lui avait amené des compagnons, d’autres traîtres. Enfin ! on l’avait transporté sur la « grande terre ». Les internés des îles du Salut appellent Cayenne la « grande terre ! »

Ce n’est pas une faveur qu’on lui fit. C’est le jeu normal de la loi qu’on lui appliqua, très lentement. La loi dit : « Tout condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, pourra, au bout de cinq années de sa peine, être transporté sur un continent… » Mais, au bout de ses cinq années, Ullmo trouva 1914. Ce n’était pas précisément une date favorable à sa libération. Bref, la guerre lui fit du tort – à d’autres aussi ! Elle lui coûta dix années de plus de châtiment total. On lui laissa continuer jusqu’en 1923 sa longue conversation avec les cocotiers et les requins.

Ullmo, dit-on ici, est un malin. S’il est sur la « grande terre », c’est qu’il s’est fait catholique. Sans le curé de Cayenne, il pourrirait encore au « Diable ».

LE PÈRE FABRE

Ullmo s’est fait catholique.

Sans le père Fabre, curé de Cayenne, le gouverneur de la Guyane, même après quinze années, n’aurait pas signé le désinternement d’Ullmo. Le père Fabre a répondu d’Ullmo. Il a dit : « Je prends la chose sous ma responsabilité. »

Sans situation, sans un sou, même marqué (la petite monnaie de Cayenne s’appelle sous marqués), il était promis, comme tous les libérés, aux tonneaux de poissons pourris du marché couvert.

Le père Fabre le logea au presbytère.

Il y habite encore. Il y mange aussi.

– Monsieur, me dit le père Fabre, d’abord la conversion d’Ullmo ne regarde personne.

Le père Fabre m’ayant répondu cela sur un ton cavalier :

– Pour mon compte, mon père, vous savez… lui dis-je…

– Il a payé, il paye encore. Il ne demande que l’oubli. Donnons-le-lui.

– Donnons-le-lui.

– Que n’a-t-on raconté sur nous deux ?

« Voici les choses. Asseyez-vous, gardez vôtre casque à cause de la réverbération. Petite ! apporte-moi mon casque.

– Voici votre casque, mon bon père, fit une petite fille noire.

– Je reçus un mot, il y a quelques années, du commandant des îles, me demandant un catéchisme et quelques livres religieux pour un condamné qui en exprimait le désir. J’envoie le catéchisme. Six mois passent. Je reçois un autre mot du même commandant, pour des livres plus sérieux. C’était un mécréant ; il n’existe pas de livre plus sérieux que le catéchisme, mais j’envoyai les évangiles. Quatre mois passent. M’arrive une lettre sur papier réglementaire. Un transporté réclamait ma visite. C’était très mal signé. Je lus : « Ullu ». Il était des îles du Salut. On ne va pas aux îles du Salut comme ça ! Enfin, j’y allai. Et je vis Ullmo. Il me dit qu’il se sentait appeler vers l’Église. « Réfléchissez, lui. dis-je. Écrivez-moi, je reviendrai dans six mois. »

« Ce fut une belle conversion, pure et entière. Quand je retournai au Diable, j’avais le Bon Dieu dans ma soutane.

« Je portais à Ullmo la première communion.

« Entre Royale (l’île Royale) et le rocher… Vous en revenez ? Vous connaissez ce passage ? Ce jour-là, ce fut plus infernal encore. Et les requins ? Ce n’est pas pour ma soutane que je craignais, mais pour le Bon Dieu !

« Ullmo communia dans sa case. La case tremblait sous un vent furieux. Une lampe faite dans un coco représentait seule la pompe catholique. Sur cette lampe, De Boué, de la bande à Bonnot, avait gravé, à la demande d’Ullmo (peut-être avec son surin), un des plus beaux versets des psaumes : « Si l’Éternel ne bâtit la maison… »

« Maintenant Ullmo est catholique. Qu’on le laisse en paix. Ne comptez pas sur moi pour le voir. D’ailleurs, il est invisible.

Sitôt arrivé à Cayenne, Ullmo chercha du travail. Au début de sa peine l’argent ne lui manquait pas. Lettres et mandats lui parvenaient régulièrement. Du jour où il se fit catholique, sa famille rompit. Elle avait passé sur le crime contre la patrie, elle se dressa devant le crime contre la religion. Elle n’a pas renoué. Il est lamentablement pauvre.

Le père Fabre lui donna une paire de souliers ecclésiastiques. Avec quinze francs qui lui restaient, il acheta cet habit de coutil noir : Quant à son parapluie, c’était celui de la bonne du curé…

Il alla de maison en maison. Il disait : « Prenez-moi, prenez-moi comme domestique. » On lui répondait : « On ne peut pas prendre un ancien officier de marine comme domestique. » Il répondait : « Je ne suis plus le lieutenant Ullmo, je suis un traître. »

Il faillit entrer à la Compagnie Transatlantique. Mais le gouverneur dit non. Avec les bateaux, il pourrait s’évader. « Je n’ai plus de parole d’honneur, mais j’ai ma foi, dit-il. Sur ma foi je jure que je ne m’évaderai jamais. » Mais ce fut non. On le vit rôder dans les bureaux du gouvernement.

Au gouvernement, on emploie des assassins, des voleurs, comme « garçons de famille ». Mais, lui, on le chassa. « Courage ! lui disait le Père. Courage ! » Le jour d’une grande fête religieuse à Cayenne, je le vis qui suivait de loin une belle procession : il avait les yeux sur le Saint-Sacrement que portait son bienfaiteur et il chantait avec les petites filles noires :

Que ta gloire, ô Seigneur,

Illumine le monde !

S’il te faut notre cœur…

Mais il n’avait pas encore trouvé de place. Il frappa aux comptoirs Chiris, il frappa aux comptoirs Hesse. Enfin, il s’adressa à la maison Quintry, exportation, importation.

– Eh bien ! entrez, dit M. Quintry, je vous prends à l’essai.

On m’avait bien dit que la maison Quintry était rue François-Arago, mais je n’arrivais pas à la dénicher ; la persévérance m’y conduisit.

– Oui, fit M. Auguste Quintry, c’est bien chez moi qu’est Ullmo.

Il n’était pas là en ce moment, il expédiait des chèques, il allait revenir.

– On ne comprendra peut-être pas, me dit M. Auguste Quintry, que j’aie tendu sinon la main, du moins la perche, à Ullmo. En France, vous voyez la faute, en Guyane, nous voyons l’expiation.

M. Auguste Quintry se remit à écrire. Après un instant :

– Hier, en sortant du comptoir, à onze heures, j’emmenai Ullmo chez moi pour lui donner des échantillons. Je le fis asseoir dans mon salon et je partis chercher mes deux boîtes. J’ai une petite fille de dix ans. Voyant un monsieur dans le salon, elle se dit : « C’est un ami de papa. » Elle va vers Ullmo : « Bonjour, monsieur », et elle lui tend la main.

« J’entends ma petite fille qui crie : « Papa ! le monsieur pleure. »

« J’arrive, les larmes coulaient le long des joues d’Ullmo.

« – Eh bien ? lui dis-je.

« Je compris.

« – Pardonnez, fit-il, voilà quinze ans qu’on ne m’avait tendu la main.

L’ENTREVUE

 Ullmo apparut. Sans regarder dans la boutique, il alla s’asseoir à sa place de travail, une table près de la fenêtre.

Il n’est pas grand. Son teint était jaune. Sa figure, un pinceau de barbe au menton, avait quelque chose d’asiatique. Son habit de coutil noir était déjà tout déformé.

– Je vais l’appeler, fit M. Quintry.

– Pas ici, devant les autres.

– Alors, passons derrière.

Nous allâmes derrière.

– Dans cette réserve vous serez bien.

De grosses fèves aromatiques séchaient par terre. Elles iront à Paris par le prochain courrier. C’est le secret des parfumeurs. Elles finiront dans de jolis flacons aux noms poétiques à l’usage des belles dames. La belle Lison en achètera un, peut-être !

– Ullmo ! voulez-vous venir un moment ?

Il vint aussitôt.

– Je vous laisse, dit M. Quintry.

– Voici qui je suis, lui dis-je. Je viens vous voir pour rien, pour causer. Vous pouvez peut-être avoir quelque chose à dire ?

– Oh non ! je ne demande que le silence.

– Et sur vos quinze années au Diable ?

– Il y a deux points de vue : celui du condamné et celui de la société. Je comprenais fort bien celui de la société ; je souffrais également fort bien du point de vue du condamné : Voyez-vous, ce ne sont pas les hommes, mais les textes qui sont le plus redoutables. Et plus ils viennent de haut et de loin, plus ils s’éloignent de l’humanité. J’ai expié, j’ai voulu expier. Je me suis fait un point d’honneur de ne pas mériter en quinze ans une seule punition. C’était difficile. Un réflexe qui, dans la vie libre, ne serait qu’un geste, ici devient une faute. J’ai trahi. J’ai voulu payer proprement. Vous avez été au Diable, déjà ?

– Oui.

– Ah ! Cela ne fait pas mal en photographie, n’est-ce pas ? Quand je suis arrivé sur le Loire, en, 1908, moi aussi j’ai dit aussi : c’est coquet.

– Vous êtes resté huit ans tout seul ?

– Oui, tout seul.

– Mais il n’y avait personne ?

Avec un sourire amer :

– Si. Des cocotiers. Une fois le gouverneur est venu. Il demanda à mon surveillant : « Combien de temps restez-vous au Diable ? » « Six mois. » « Six mois ! C’est effrayant ! Comment pouvez-vous tenir ? »

« J’y étais depuis douze ans. Un grand sarcasme silencieux me traversa l’âme. Mais j’étais un traître. J’expiais. Toujours les deux points de vue.

– Vous logiez dans la case en haut ?

– Pas tout de suite. Elle n’était pas bâtie. Je suis resté un an dans l’ancienne case à Dreyfus, face à la mer.

– Le tintamarre infernal des lames ne vous a pas rendu sourd ?

– Non. Mais je connaissais tous les requins. Je leur avais donné des noms et je crois bien qu’ils accouraient, quand je les appelais, les jours où j’avais trop besoin de voir quelqu’un…

On m’avait dit : « Ullmo est vidé. Le châtiment fut le plus fort. Vous ne trouverez qu’une loque. » C’était faux. Son intelligence est encore au point.

– A-t-on parlé de mon changement de situation en France ?

– Oui.

– Ah ! fit-il, agacé. Je n’ai jamais compris quel ragoût avait mon histoire pour le public. Ce n’était qu’une pauvre histoire. Oh ! si pauvre !

– Et maintenant, attendez-vous mieux ?

– Que voulez-vous que j’attende ? Je ne suis pas un sympathique pour que l’on s’occupe de moi.

– Et votre famille ?

– Ce que je puis faire de mieux pour ma famille est de me faire oublier d’elle. Avoir un parent au bagne ce n’est pas gai. Ma famille, elle, n’a rien fait.

– Vous vous êtes converti ?

– Oui, j’ai reçu le baptême, il y a cinq ans.

« Je considère, reprit-il, qu’au point de vue humain, je suis sorti de la grande misère. J’espère pouvoir gagner deux francs cinquante par jour. Cela me suffira. À ma première paye, j’achèterai une chemise.

Je vis qu’il n’avait pas de chemise, ni de chaussettes.

– Quant à la vie intérieure, j’ai ce qu’il me faut.

– Vous ne pensez pas à la possibilité, un jour, de revenir en France ?

– En France, la vie serait impossible. Qui oserait me faire gagner deux francs cinquante par jour ? Je pense me refaire une existence ici.

– Vous marier, peut-être ?

– Joli cadeau à faire à une femme !

– Vous avez des projets ?

– Attendre la mort, proprement.

Il n’eut pas un mot de plainte, pas un mot d’espoir. Il me dit :

– Vous avez vu la procession avant-hier ? Vous feriez plaisir au Père Fabre si vous en parliez pour montrer la grande foi qui demeure ici.

Il me dit aussi :

– Oui, je suis un traître, mais… Ce n’est pas une excuse que je cherche, c’est une vérité que je vais dire : on a été traître, comme on a été ivre. Je suis dégrisé, croyez-moi.

– Ullmo !

Son patron l’appelait.

Je lui tendis la main. L’émotion bouleversa ses yeux.

Je sortis par la cour, rapidement.

Albert Londres.

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Benjamin Ullmo - le traitre - Ce qui le fit condamner.

 

$(KGrHqIOKnME52P1vqKOBOfg4zmBeQ~~60_35Cette sombre affaire d'espionnage dont les seules motivations furent l'appât du gain causé par une forte dépendance à l'opium et la fréquentation d'une courtisane, commise par un officier "israélite" (terminologie de l'époque) fut pain bénit pour les antisémites qui en pleurèrent presque de bonheur: elle survenait très peu de temps après la réhabilitation définitive de Dreyfus et remettait en cause une certaine évolution de l'opinion qui allait vers l'apaisement. 

Mais à l'époque, on se réjouit presqu'unanimement qu'il subisse le même sort que le capitaine innocent, à savoir la déportation sur l'île du Diable. De cette lamentable affaire, le moral de la Marine mit longtemps à se remettre.

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08_Esca01

ullmo_benjaminBenjamin Ullmo, issu d'une riche famille d'industriels juifs, naquit à Lyon en 1882. Contre le voeu de son père, il décida de ne pas reprendre l'affaire familiale, et entra dans la marine en 1898. Il fit ses classes à bord du navire école Bourda, mouillé à Brest, et fut très vite repéré comme un élement prometteur. Dès ses vingt ans, il deveint officier, puis enseigne de vaisseau sur le contre torpilleur Carabine avec lequel il effectua des voyages en Indochine où il découvrit l'opium. Devenu dépendant, il en arriva vite à fumer vingt pipes par jour.

casino2Il fut affecté à Toulon en 1903, au moment où son père lui laissait un héritage confortable qui lui aurait largement permis de tenir son rang, mais qui n'était pas suffisant pour un cave fréquentant assidument les multiples casinos et cercles de jeu de la ville, consommant toujours autant d'opium (beaucoup plus cher à Toulon qu'à Saigon) et entretenant une poule de luxe, Marie Louise Welsch, dite la belle Lison qui ne soldait pas ses charmes.

Il cohabita avec celle-ci dans le quartier Mourillon à Toulon - ce qui choquait son milieu, mais rien n'était encore irrémédiable. Lison se montrait de plus en plus exigeante et fit fondre le capital d'Ullmo. Le cave étant plumé, elle menaça de le quitter, ce qui lui aurait été d'autant plus facile que la concurrence était rude pour remplacer Ullmo qui avait désespérément besoin d'argent pour la conserver et assouvir sa dépendance.

110426103543477917Le Carabine

La suite tient du très mauvais roman d'espionnage, et on a peine à croire qu'un des officiers parmi les plus brillants de sa génération ait pu croire au succès de sa machination (toute morale et sentiment patriotique mis à part)

220213048Pendant l'été de 1907, le lieutenant de vaisseau commandant la Carabine partit en permission en laissant l'intérim à son second, Ullmo, qui accèda ainsi au coffre dont il déroba le contenu pour en photographier les principales pièces: recensement de l'état de la flotte en Méditerranée, structure et éléments de la défense de Toulon et d'autres ports militaires.

Sollicitant une permission, Ullmo se rendit à Bruxelles où, sous un faux nom, il prit contact avec un agent allemand pour vendre les documents en sa possession. D'une part, cela paraissait "trop beau pour être vrai", d'autre part Ullmo demandait un prix excessif pour qu'on puisse acheter à des fins de vérification. L'agent refusa en prétendant que son pays possède déjà toutes ces informations.

C'est déjà très grave, mais ensuite on tombe dans le quasi comique. Ullmo contacta le ministère de la marine qui reçut une lettre indiquant qu'une personne détient les plans et documents photographiques intéressant la défense mobile des torpilleurs et contre torpilleurs de la flotte Méditerranéenne, ainsi que les codes des signaux et des ordres de mobilisation de l'escadre. Ces documents secrets seront livrés à une puissance étrangère, sauf si le Ministère les rachète

7La communication sera établie par la voie des petites annonces de la République du Var : Pierre fera des propositions à Paul. Tout dabord, les services crurent à une mauvaise plaisanterie mais Ullmo envoya une pièce tronquée qui prouvait "son sérieux". Il fut alors décidé de contacter l'auteur "Pierre" comme cela avait été précisé.

consulRendez-vous fut pris au 23 octobre 1907 en début d'après midi aux gorges d'Ollioules, après des péripéties qui font arrêter quelques temps un brave Consul coupable seulement d'avoir emprunter les "water closet" d'un train au mauvais moment, et Ullmo se jeta dans le piège tendu par la Sûreté (ce fut l'heure de gloire de M. Sybille). Il fut arrêté et emprisonné, puis jugé le 20 février 1908, par le tribunal de justice maritime.[ci-contre: le Figaro, compte rendu d'audience du procès]

 

Ullmo0

Charles_Benjamin_Ullmo_1908Les charges étaient accablantes et la grande préoccupation de la justice maritime, outre la sanction du traitre, était de savoir si oui, ou non, Ullmo avait réellement pu vendre ces documents de la plus haute importance. Officiellement, il fut établi que ce n'était pas le cas (il fallait rassurer l'opinion). Dans la pratique, on refondit tout le système, comme s'il avait été dévoilé.

L'expertise psychologique ne laissa guère de chance à Ullmo qui avait tenté de se réfugier derrière sa toxicomanie pour se justifier

___journalSans surprise tant les faits étaient graves, Ullmo fut très lourdement condamné (à la même peine que l'innocent Dreyfus): dégradation devant le front des troupes et déportation perpétuelle. Toutefois, on ne peut s'empêcher de penser que les juges maritimes ont "violé le droit" pour mieux sanctionner Ullmo qui fut condamné en tant que condamné "politique" alors que tout prouve que seule la vénalité guidait ses actes. La logique eut été qu'il fut condamné pour espionnage mais à l'époque, l'espionnage en temps de paix n'était sanctionné que de cinq ans de prison... 

Il est tout à fait possible que pour ce motif, la Cour de cassation aurait annulé le jugement. Ullmo ne la sollicita point. Un reste d'honneur, un souhait d'expiation? Ou le calcul qu'une courte "vraie" déportation avant de rejoindre Cayenne serait plus supportable, calcul que les événements ont démenti? Nul ne le sait.

 

08_Esca02Nous avons évoqué la résurgence de l'antisémitisme, que cette pénible affaire raviva. Pour en donner la preuve, citons deux extraits du Figaro qui n'était pas en ce domaine le pire des quotidiens, s'il veillait à garder sa clientèle "France profonde"

israéliteEt cette description physique... Quelle objectivité peut-on discerner dans ce texte d'une rare violence pour un journal qui se veut convenable? (Voir la photo de l'accusé, ci-dessus)

descriptionQuant à la belle Lison appelée (à sa grande fureur) à témoigner pour se justifier de n'y être pour rien dans cette histoire... Le même journal la rhabille pour deux saisons!

lison

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Benjamin Ullmo - L'expiation ; la fin en Guyane.

 

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Transport la loire 1905Le 18 juillet 1908, après l'infamante cérémonie de la dégradation militaire (subie par Dreyfus 14 ans plus tôt, mais Dreyfus était innocent), Ullmo quitta Toulon pour l'île de Ré, et de là il fut embarqué sur le navire la Loire à destination de la Guyane, en compagnie des transportés et des relégués dont il était soigneusement isolé. Le Transport fit une courte escale, le temps de la débarquer aux îles avant de déposer son "chargement principal" à Saint-Laurent du Maroni. 

 

ullmo3 loire idiableLa chaloupe de l'île Royale dépose Ullmo sur l'île du Diable.

4057234275On lui fit occuper l'ancienne case de Dreyfus, avant d'en bâtir une sur le plateau, mieux ventilée et où le bruit de la mer était moins assourdissant. Dispensé de travail comme tout déporté politique, il s'occupa par des lectures de livres philosophiques ou mystiques, s'adonna à l'entretien de son habitat, éleva des volailles, longtemps soutenu par sa famille si sa belle Lison avait craché sa haine et son mépris lorsqu'elle fut appelée à témoigner. Les déportés peuvent normalement obtenir une grâce partielle: habituellement, le droit de rejoindre Cayenne après cinq ans d'isolement. Mais pendant la boucherie de la Grande Guerre, l'heure n'était pas à l'indulgence vis à vis des traitres et s'il fut incomparablement moins maltraité que Dreyfus, même sa demande de mobilisation comme simple soldat ne reçut aucune réponse.

Il séjourna donc à l'île du diable jusqu'au 15 mars 1923, date à laquelle le gouverneur de la Guyane de l'époque l'autorisa à demeurer à Cayenne où il croisa Albert Londres. lien)

ullmo_benjamin03Ullmo semblait alors être devenu psychotique, à cause de sa solitude relative sur l'île du Diable (pendant le conflit, il fut rejoint par d'autres déportés). On évoqua aussi les séquelles de son passé de drogué sevré avec brutalité.

Il se prit parfois pour le Christ et colporta des prédictions, écrivit au pape pour lui prodiguer ses conseils afin de mettre de l'ordre dans l'église catholique. (Il s'était converti au catholicisme pendant son séjour à l'île du Diable sous l'influence du père Favre, ce qui entraîna la rupture avec sa famille qui, si elle avait pardonné au crime contre la patrie, ne pardonnait pas à celui contre la religion: les antisémites s'en donnèrent encore à coeur joie).

Pendant six années, à Cayenne il exerça nombre de métiers, hébergé par le Père Fabre. Puis il trouva un travail d'aide comptable dans la plus importante société d'import, les établissements Tanon, où il accéda au poste de chef comptable. Ses revenus lui permirent d'accéder à une prospérité relative, et il acheta une belle habitation ainsi qu'une automobile, fondant un foyer avec une Martiniquaise qui lui donna deux filles.

Il est souvent écrit qu'il fut unanimement apprécié par la population guyanaise, mais l'auteur a recueilli des témoignages qui vont à l'encontre de ces assertions. Certains considèrent qu'il avait commis une conversion de circonstance pour sortir plus rapidement de l'Île du Diable (le Père Fabre avait une grande influence dans la Colonie) et s'il aida de nombreux ex détenus, c'était autant par esprit de solidarité que pour s'acheter une sécurité relative: vis à vis de la population civile, sa famille exceptée pour qui il fut un concubin et un père irréprochable ainsi que de quelques proches, il ne faisait pas preuve d'une immense bonté d'âme si jamais il ne commit de "sale coup".

 

ullmoCaricature anonyme faite par un Guyanais (Musée de Cayenne)

 

lebrunSur proposition de son employeur ainsi que d'une certaine Mademoiselle Poirier, française de  métropole qui avait correspondu avec lui pendant son séjour à l'île du Diable, le Président Lebrun signa le 4 mai 1933, le décret de grâce qui lui permit de rentrer en France, ce qu'il fit l'année d'après, pour annoncer dès son arrivée qu'il venait remercier sa bienfaitrice et mettre des affaires en ordre, mais que sa vie était désormais "ailleurs".

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ullmo_benjamin02Il rentra en Guyane dès l'année suivante où il continua de prospérer avant de mourir le 21 septembre 1957, à 63 ans. Sa tombe est toujours entretenue, au cimetière de Cayenne et si son nom est éteint (il n'eut pas de fils) sa descendance ne le renie aucunement.

L'auteur de ce site a recueilli des témoignages selon lesquels, il faillit avoir de gros ennuis pendant les émeutes de 1928 consécutives à la mort de Jean Galmot, soupçonné d'avoir pris parti pour le camp opposé, accusé d'avoir empoisonné le député populiste guyanais. Mais l'émeute étant passée, tout fut oublié.

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29 mai 2013

L'île du Diable

 

La plus petite des trois îles du Salut, elle fut lieu de déportation sous le second Empire, puis elle servit de léproserie avant de revenir à sa fonction première avec l'affaire Dreyfus. Un projet visait à en faire un sanatorium pour les membres du personnel atteints de tuberculose, mais il fut abandonné, le bagne vvant ses derniers mois et aucun investissement n'étant de ce fait, programmé.

 

Les cartes mises à disposition de l'administration, au moment de l'affaire Dreyfus, quand il fallut l'aménager pour recevoir le déporté.

555_435_image_caom_3355_10_7_031895_carteLe chenal entre Royale et l'Ile du Diable est fréquemment parcouru par un violent courant, et le ressac se fait durement sentir. Aussi l'accostage est très difficile.

555_436_image_caom_3350_b177_ile

555_434_image_caom_3357_rm_fevrier_1898_carte

EVT391HReprésentation attribuée à un transporté.

CapturePlan établi par Dreyfus.

ile-du-diable26Vue contemporaine

071011IMG_0856Ile du Diable vue depuis l'Ile Royale - Case de Deyfus rénovée (photo personnelle)

071011IMG_0885

85224392_oAnciennes cases des déportés, puis de la léproserie

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