04 avril 2013

Figures du bagne - Edmond Duez

(A l'origine d'un des plus grands scandales financiers de la IIIe République)

 

En 1901, il s'agit d'établir l'inventaire préalable à l'expulsion des Congrégations religieuses non autorisées. Le Ministère nomma un fonctionnaire modèle à ces fins, chargé d'inventorier les actifs des huit principaux ordres religieux concernés : Missionnaires de la Miséricorde, Oblates de l'Assomption, Picpuciens, Marianistes, Franciscains, Rédemptoristes, Oratoriens et Dames de Saint-Maur.

Edmond Duez était jusque là connu comme un financier compétent. On le chargea de la liquidation et il travailla longtemps sans contrôle. La tentation était fort et Duez qui jouait en bourse pour son propre compte, qui subit des pertes considérables tenta de se refaire en piochant dans les caisses, masquant les détournements par d'habiles jeux d'écriture. C'est le ministre des finances Caillaux, lui même expert en comptabilité publique, qui démasqua les détournements de Duez – dont l'inculpation tardive provoqua un gigantesque scandale (le président du conseil Waddington le défendait contre vents et marées et des manœuvres dilatoires retardèrent les investigations).

duezDuez à son procès

Il est incroyable que Duez ait agit seul - d'autant plus qu'on ne retrouva quasiment rien des cinq millions de francs détournés - d'aucuns annoncent douze millions (somme énorme pour l'époque). En mars 1909, il dut donner sa démission et fut enfin arrêté. Sans doute en échange de promesses quant à son "avenir", il s'accusa seul des détournements, dans le scepticisme général. En 1911, condamné à douze ans de travaux forcés, il embarqua pour la Guyane, mêlé aux droits communs. En vertu du doublage, il devait  rester assigné à résidence en Guyane une fois son temps accompli.

DEPART DUEZ ILE DE RE

Départ de Duez (à l'extrême droite) pour le bagne de l'Île de Ré, avant l'embarquement pour la Guyane. On remarquera la "démocratie" rigoureuse, lors de ces déplacements : les condamnés les plus prestigieux ne disposaient d'aucun régime de faveur, et étaient mêlés au tout venant.

 Interné à l'île Royale (on y gardait les individus susceptibles de s'évader et depuis le continent, Duez aurait eu les moyens financiers suffisants pour organiser son départ dans de bonnes conditions), il bénéficia immédiatement d'un régime de faveur, passant sans transition au régime des "bonnes conduites" qui le dispensait de travaux pénibles. Il garda d'abord la poudrerie (vide, paraît-il) avant que l'on songe à exploiter ses compétences : il fut alors chargé des principaux services de comptabilité qu'il remit en ordre en dirigeant une myriade de subordonnés, dont des agents de la Pénitentiaire !

poudrerieLa poudrière de l'île Royale, gardée par Duez. Elle fit aussi office de morgue à partir de 1925. Faute de place dans l'auberge, l'auteur  y dormit deux nuits de suite lors d'un séjour aux îles…

 Duez accomplit l'intégralité de sa peine avant, malgré ses multiples demandes, d'être contraint de résider à vie en Guyane comme le voulait la règle du "doublage" : les promesses qui lui avaient vraisemblablement été faites en échange de son silence ne furent pas tenues.

la mère duezIl obtint néanmoins la concession de l'îlet la Mère au large de Montjoly, et sa femme vint le rejoindre avec une somme substantielle. Tous deux, assistés de bagnards assignés, mirent en valeur ce petit coin de Guyane, élevant des bouvillons et des porcs en grande partie nourris par les poissons pêchés en nombre, cultivant des légumes et venant régulièrement approvisionner le marché de Cayenne.

Respectés, les Duez n'étaient guère appréciés parce que malgré leur aisance, ils traitaient relativement durement leurs assignés qui ne devaient s'attendre à aucune indulgence en cas de peccadille, s'ils étaient matériellement bien traités : ils étaient alors immédiatement rendus à l'administration pénitentiaire qui les affectait ensuite à une corvée pénible. En outre et contrairement à d'autres tels que Ullmo, ils ne venaient aucunement en aide aux Libérés qui croupissaient dans une misère effrayante à Cayenne

Les Duez devinrent un élément essentiel du ravitaillement de la ville. L'opinion générale était que sa femme portait la culotte - et on se perd en conjectures sur ce qui l'a fait venir en Guyane douze années après leur séparation. Des campagnes de presse furent lancées en France pour obtenir la grâce de Duez et le droit pour lui de revenir en Métropole. Elles n'aboutirent jamais et il mourut sur sa terre d'expiation. Sa compagne regagna alors définitivement la France et la jungle reprit possession de l'îlet la Mère (concédée aujourd'hui à l'Institut Pasteur qui y élève des singes, en vue de ses recherches pour trouver un traitement contre le paludisme)

On ne sait ce qui poussa Duez au silence pendant l'accomplissement de sa peine. La peur qu'on ne le fasse taire, tant les intérêts en jeu étaient énormes ? Des menaces sur ses proches ? En outre, depuis l'îlet la Mère, il était dans une position idéale pour s'évader. Bénéficiant d'argent, d'une excellente chaloupe et connaissant parfaitement les conditions de surveillance de la côte, il aurait pu accoster le long d'une tapouye brésilienne affrétée à cet effet (Nul ne doute que parmi les forçats de Cayenne il aurait trouvé des partenaires compétents). En quelques jours, il aurait eu le loisir de se fondre dans l'immensité brésilienne ou vénézuélienne, doté d'un capital conséquent accumulé par son travail agricole et d'y refaire sa vie en toute liberté… Il ne l'a jamais tenté, contrairement à des centaines de pauvres diables infiniment moins privilégiés au départ pour tenter l'aventure et dont beaucoup laissèrent leur peau sous des balles de fusil, dans le ventre des requins, engloutis dans la vase ou morts de faim dans la jungle.

Albert Londres visita les Duez...

MONSIEUR DUEZ… ET MADAME

On dit : Monsieur Duez.

Ses anciens collègues, les forçats, disent : Monsieur Duez.

Quand il vient à Cayenne, pour ses affaires, le peuple libre qui le rencontre lui dit : « Bonjour, monsieur Duez ! »

Il a fini sa peine. Ses douze ans sont achevés. Mais comme il fut condamné à plus de sept années, il est astreint à la résidence perpétuelle.

Il vient à Cayenne parce qu’il n’habite pas Cayenne. Il est concessionnaire d’une île à deux heures de là. Duez fut liquidateur, puis bagnard ; maintenant, il est éleveur. Son domaine, romantique au milieu de ces flots hargneux, porte le nom d’Îlet-la-Mère. À côté, est l’Îlet-le-Père. Plus loin, le rocher sinistre avec son feu rouge : l’Enfant perdu !

Duez ? Un forçat « à la noix de coco » ! Telle est l’opinion de ses pairs, qui ajoutent : « En douze ans, il n’a pas planté une rame ! »

L’île Royale était son séjour. Il n’a jamais connu la case. Il habitait seul, dans un carbet, sur la belle route brique qui monte au plateau. Gardien de la poudrière ! c’était son titre : c’est-à-dire, qu’il était rentier.

Puis, il fut libéré.

Un jour, on vit débarquer du Biskra à Cayenne (un seul bateau vient à Cayenne : le Biskra, car pour parler comme les gens du cru, la Guyane n’est pas un pays, c’est le cul-de-sac du monde. Encore est-ce moi qui, pour être poli, ajoute : de sac), on vit débarquer une dame très bien. Pendant la traversée, le bord se demanda quelle pouvait être cette dame très bien qui allait à Cayenne. C’était Mme Péronnet.

Épouse divorcée de M. Duez, elle venait, après douze ans, rejoindre son ex-mari.

Alors, une légende courut la côte du châtiment.

— Ce n’est pas clair, dit-on. Ces choses-là n’arrivent jamais. Les femmes les plus amoureuses écrivent pendant un an, deux ans, trois ans, c’est le maximum. L’une tint cinq années, mais c’était une excentrique ! Qu’est-ce que Mme Péronnet vient faire dans cette galère ?

Quand on apprit que pendant la guerre, Mme Péronnet avait fréquenté le « deuxième bureau », chacun se frappa le front : « J’y suis ! Elle est envoyée par la Sûreté. On a peur que Duez se venge. Il pourrait écrire ses mémoires, les vendre à l’étranger ! s’évader ! On lui envoie la chaîne, la douce chaîne ! »

Mme Péronnet débarquait avec deux cent cinquante mille francs.

Duez avait obtenu la concession, madame la mettrait en valeur.

Et, secouant leurs semelles sur les cailloux de Cayenne, ils partirent tous les deux, dans une petite barque, un matin, pour l’île en pain de sucre, leur royaume de noces d’argent.

DANS L’ÎLE EN PAIN DE SUCRE

 Le soleil se levait, ce jour-là. Et la mer aussi ! Nous étions sur le quai. Le canot automobile ne voulait rien savoir. Il aurait dû pétarader, il ruait. Le directeur des douanes m’accompagnait à l’Îlet-la-Mère pour régler une affaire avec Duez. Ses services lui avaient signalé que, la veille, une tapouille brésilienne s’était arrêtée deux heures à l’îlet. L’îlet n’est pas un port, aucun bateau, si tapouille soit-il, ne doit y relâcher. Duez le premier savait cela. « Il doit faire de la contrebande, ce coco-là ! » disait le directeur.

Le tout était de démarrer. Une fois au large, on mettrait la voile et le vent travaillerait.

— Regardez mon mécanicien ; il est gentil, ce petit gars. Il a tué un gendarme dans une grève, à Montceau, cet écervelé-là ! Et savez-vous ce que fait son père ? Son père est capitaine de gendarmerie !

On embarqua.

Cela n’alla pas du tout. Pendant deux heures, nous vîmes plutôt la mer par-dessus qu’au-dessous de nous.

On m’aurait affirmé que je n’étais plus un homme, mais l’âme d’une mèche de vilebrequin en action, que je n’aurais pas rectifié. Dire que les originaux qui, dans les foires, paient cinquante centimes pour monter dans un panier à salade, appellent cela : aller à la fête !

Le gréviste excessif avait de la poigne. Il vainquit les flots. Et tout en naviguant de travers nous arrivâmes droit à l’Îlet-la-Mère.

L’émoi était dans la place. Nous vîmes cela en approchant. D’abord un homme sortit de la maison, il regarda ; puis ce fut une dame, puis un autre homme. Puis la dame courut. Elle partait passer une plus belle robe.

On abordait avec précaution. Cela prit cinq minutes. Puis les trois insulaires s’avancèrent curieusement, comme si nous étions des sirènes folâtrant de brisants en brisants. Nous sautâmes sur le sol. Ils n’eurent pas peur.

— Voilà Duez, dit mon compagnon.

— Qui ? Le petit en pyjama ?

— Oui.

— Il n’a donc plus de ventre ?

— Bonjour, monsieur Duez, fit le directeur des douanes.

— Bonjour, monsieur le directeur.

— Je vous présente monsieur, qui est journaliste.

— Ah ! ah !

Duez continua les présentations, un peu éberlué :

Mme Péronnet !

— Mes hommages, madame, mes…

— Le lieutenant Péronnet (pas parent).

C’était un grand diable qui portait la Légion d’honneur.

MADAME INTERVIENT

 — Monsieur le directeur, dit Mme Péronnet, qui prit de suite figure de commandant militaire de l’île, je sais ce qui nous vaut l’honneur de votre visite. C’est pour la tapouille** d’hier.

— Oui, madame, le gouverneur n’est pas content. Les tapouilles…

— Les tapouilles ! les tapouilles ! En voilà une histoire pour une tapouille ! Vous n’allez pas vous imaginer qu’après avoir dépensé 225.000 francs de mon argent là-dedans, je vais compromettre ma situation pour vendre trois cochons au Brésil ! J’irai le voir, le gouverneur, moi !

— Mais elles n’ont pas le droit…

— Que voulez-vous que j’y fasse ? Elles s’arrêtent ici pour prendre de l’eau. Est-ce que je peux refuser de l’eau à des gens qui ont soif ? Me voyez-vous, sur la rive, criant à des navigateurs : « Non ! vous ne boirez pas ! Allez-vous-en ! le gouverneur ne veut pas que vous buviez ! la France non plus ! Sur ce coin perdu du monde nous sommes la France ! »

Un beau drapeau tricolore claquait à la porte de l’île.

— Et l’autre nuit ? Cela vous ne l’avez pas su. Sur ce rocher-là que vous voyez… car vous connaissez le pays. Il n’y a que rochers dans votre pays, même dans la mer… Et moi qui habitais Paris ! L’autre nuit une goélette s’est fracassée dessus. Nous avons été réveillés par des cris d’épouvante. Alors j’aurais dû hurler à ces malheureux : « Noyez-vous ! N’abordez pas ! Ordre du directeur des douanes ! » Eh bien, nous sommes allés les chercher. C’est une décoration qu’on devrait nous donner. Ils sont restés tout un jour ici. C’étaient des Brésiliens aussi. Ils ont retapé leur barque. Et je ne leur ai pas vendu de cochons !

Se tournant vers moi :

— Je savais que vous étiez ici. Je sais tout. Si vous n’étiez venu, j’aurais été vous trouver. Il ne faut pas qu’on nous fasse de la misère.

Et au directeur des douanes :

— D’ailleurs, vous allez les compter, mes cochons, et un par un. Edmond ! cria-t-elle à Duez, rassemble les cochons.

Duez avec qui j’allais rassembler les cochons, fit incidemment :

— C’est ma femme qui dirige tout ici.

Nous marchions vers la porcherie.

— Eh bien ! voilà, me dit-il, on se fait à tout. Et si je vous disais que parfois j’ai la nostalgie de mon petit carbet de l’île Royale !

— Edmond ! où es-tu ?

— Je comprends cela, fis-je.

Et s’arrêtant, sans répondre à sa femme :

— Je n’ai jamais pu m’expliquer ma condamnation. Tous, juges d’instruction, avocats, me disaient : « Laissez-nous faire. » Quand les membres du jury entrèrent en délibération, ils firent appeler le président. Il vint avec l’avocat général. Le président du jury dit : « Monsieur le président, tous les coupables ne sont pas là (il avait raison), l’instruction n’est donc pas complète. Nous ne pouvons pas juger. » — Vous devez juger, sinon je condamne les membres du jury aux frais du procès, répondit le président, ce qui était très juste. Puis il s’en alla. Le président se tourna alors vers l’avocat général et dit : « C’est l’acquittement pour tout le monde ! » Mon avocat, Maurice Bernard, me crie : « C’est l’acquittement ! Je téléphone pour retenir une auto. » Le jury avait à se débattre entre deux mille questions. On me colle douze ans. Que s’est-il passé ? Mystère !

Je ne suis pas innocent. J’ai commis un abus de confiance, mais…

— Mais gouvernemental.

— Edmond ? où est-tu ?

— On fait courir des bruits maintenant. On prétend que je publierai des mémoires. Non ! j’ai juré de ne jamais parler. J’ai l’habitude de tenir ma parole. Je l’ai prouvé en cour d’assises. Ah ! si j’avais été méchant ! Mais du moment qu’on a promis ! Je ne demanderais qu’une faveur, c’est d’être quatrième-deuxième (libre de circuler dans le monde). Je pourrais aller au Brésil pour mes cochons.

Le second groupe arriva :

— Comptez mes porcs, monsieur le directeur. Et cette truie va en faire sept dans huit jours. Je vois ça à vue d’œil.

N’apercevant, à l’horizon, que la grande brousse :

— Avec quoi nourrissez-vous vos cochons ? madame, demandai-je.

— Avec de la viande de requin !

— Et qui pêche les requins ?

— Moi ! pardi ! et Martin aussi, le pileur de têtes de poissons. Martin, viens montrer ta binette à ces messieurs. Vous allez voir une binette de vieux pileur de têtes de poissons !

Un forçat centenaire, barbu, poilu et chevelu fit son apparition (dix forçats sont assignés chez Duez comme domestiques).

— Si l’on m’avait dit que je commencerais à blanchir au milieu de dix forçats (avec son mari, cela faisait onze) ! Eh bien ! ils sont très faciles à diriger. Je n’échangerais pas mes dix forçats pour une bonne de Paris.

Nous aperçûmes quelques bœufs sur les pentes.

— C’est à vous, cela, aussi, madame ?

— Évidemment, ce n’est pas au gouverneur. J’en ai dix à vendre. Les achetez-vous ?

— Nous en avons plus que cela, dit Duez.

— Non ! ce qui est vache, je le garde pour la reproduction.

— Isabelle ! as-tu pensé que ces messieurs pourraient avoir faim ?

— Occupe-toi de ton jardin. Vous allez manger une omelette, messieurs, comme n’en saurait plus faire la mère Poulard.

Un perroquet s’abattit sur son épaule. Elle embrassa le Jacquot.

— Mais je ne vous ai pas dit mon but, reprit-elle. Je veux approvisionner Cayenne. À Cayenne, on manque de tout. Quelle capitale ! Je lui enverrai des cochons, des bœufs, des canards, des poules, des pigeons, du charbon de bois, du poisson, des moutons.

— Tu sais bien que l’on ne peut pas faire de moutons dans ce pays.

— Je lui enverrai des moutons ! dit-elle, appuyant sur chaque syllabe. Maintenant, messieurs, faites-moi l’honneur de vous mettre à table.

Une pimpante maison coloniale (œuvre de Mme Péronnet) nous ouvrit ses portes.

On se mit à table.

— Nous sommes devenus un peu campagnards, dit-elle, comme pour excuser le décor.

On mangea comme des tigres.

— Le pauvre ! fit-elle, portant les yeux sur son mari. Depuis quinze ans ! Mais buvez, messieurs !

Et l’on but comme toute la Pologne monarchiste et républicaine.

Albert Londres - Au bagne

tapouille** Tapouille ou tapouye : embarcation brésilienne
typique des régions amazoniennes.

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