21 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (3)

 

51R3345MJPLComme ses collègues médecins du bagne qui le firent avec plus ou moins de réussite, Norbert Heyriès devait composer avec une patientèle très rouée: les innocents étaient une minorité infime et aux îles, on gardait les détenus dont les affaires avaient le plus scandalisé l'opinion, ou les Incorrigibles de l'évasion. Ces derniers qui n'avaient guère que cela à faire de leur journée avaient toujours un coup d'avance sur le personnel, en matière de tromperie. On peut imaginer qu'un mdecin colonial qui jusque là n'avait travaillé qu'au proit d'une population "normale" ait vite été testé par les transportés, que dans les débuts il fut sans doute victime d'une ingénuité bien naturelle - d'autant plus que son rôle étant par définition antagoniste de ceux des surveillants, il ne pouvait guère s'appuyer sur leur jugement.

Des forçats se faisait passer pour plus malade qu'ils ne l'étaient, dans le but d'échapper à une corvée ou de toucher un supplément de ration: les conséquences d'une erreur étaient vénielles dans ces conditions.

Mais parfois, ils créaient des symptômes de pathologies graves dans le but d'être envoyé au Nouveau Camp ou sur l'îlot Saint-Louis réservé aux lépreux, afin de pouvoir tenter une évasion. Un tuberculeux expectorant des crachats sanguinolents et infectés - contagieux et susceptible de mourir à brève échéance car on ne connaissait pas de traitement à la phtisie galopante - partait vers le Nouveau Camp très peu surveillé, d'où il était relativement facile de s'évader. De ce fait, il sévissait à l'infirmerie un sinistre trafic de crachats de malades que revendaient les infirmiers: Lors de la visite, le "malade" plaçait ce crachat dans sa bouche pour expectorer devant le médecin méfiant, soucieux de s'assurer qu'il appartenait bien au patient, avant l'examen au microscope. On mesure les risques que certains étaient prêts à prendre pour quitter ces îles dont on ne s'évadait pas (s'il y eut des tentatives, à peu près aucune ne réussit). Le malheureux Pincemint qui eut son heure de célébrité lors d'une évasion mémorable partie de Saint-Laurent mourut de cet essai: le médecin fut dérangé au dernier moment alors qu'il avait placé le crachat sanguinolent et plein de bacilles de Koch dans sa bouche, et il dut le garder de longues minutes. Il décéda quinze jours plus tard...

IR entrée hopitalHospitalisation d'un transporté

FLAG4Les forçats étaient aussi passé maîtres dans l'art de passer pour des lépreux. Il fallait d'une part maquiller les lésions, d'autre part s'entraîner à simuler l'insensibilité qui était un des symptomes de cette maladie alors sans traitement. Pendant des mois, ils se faisaient piquer, pincer ou brûler sans préavis par des camarades sur tel ou tel membre, afin d'être parfaitement conditionnés  et ils maquillaient "la" lésion à l'aide de plantes irritantes, de décoction, de cendres, etc. dont on se passait les recettes de "promotion" en promotion, après s'être bâtie une "légende" fondée en général sur une relation sexuelle furtive avec une négresse (on croyait en la contamination par cette voie, assortie d'une très longue incubation). Passons sur les ophtalmies provoquées par des graines de ricin glissées sous la paupière... Les trouvailles étaient innombrables.

Norbert Heyriès devait composer avec cela. Il lui fallait détecter les simulateurs tout en aidant ceux qui l'appelaient à l'aide, déplorant à maintes reprises de manquer de compétences dans un domaine précis. Selon lui, la présence d'au moins un médecin aliéniste était indispensable** (des lettres à lui adressées, reproduites dans l'ouvrage, témoignent de cas de délires aigus, parfois clairement paranoïaques et contre lesquels il était totalement démuni (on sait par ailleurs que Charrière dit Papillon simula la folie pour se faire affecter à l'asile avant de changer d'avis - mais il lui fut plus difficile d'en sortir que de s'y faire interner). Le médecin était sans nul doute plus à l'aise pour traiter les cas de blessures - le plus souvent à l'arme blanche - consécutives aux bagarres entre transportés.

** Un projet relativement abouti existait, visant à construire une véritable unité pour les aliénés en lieu et place du bâtiment de la réclusion à eux affectés - totalement inadéquat: un lieu conçu pour être l'instrument d'une sanction extrême ne saurait convenir pour traiter des malades. La guerre le reporta sine die et ensuite, le bagne ferma.

85580321_oHeyriès devait aussi gérer la santé des gardiens et autres personnels de la tentiaire, ainsi que de leurs familles, un aspect qu'à peu près aucun historien du bagne n'évoque. Certes l'endroit était sain, mais un grand nombre de gardiens avaient ramené des pathologies contractées sur la Grande Terre - paludisme principalement - et une grande part d'entre eux souffraient des conséquences d'un alcoolisme qui sévissait d'autant plus que les distractions étaient rares dans ce microcosme de quelques hectares où on cohabitait par la force des choses dans une promiscuité pénible, quand la seule distraction était le passage au Mess ou quand on subissait un pénible huis-clos familial faute d'une vraie vie sociale: les inimitiés contractées en service voyaient leur prolongement pendant les heures de repos, et la rigueur d'une société de castes dans laquelle les gradés ne fréquentaient pas les subordonnés, où ceux qui avaient le statut de militaire se tenaient à l'écart des civils, où le médecin suscitait l'agacement quand il semblait adoucir le sort de Transportés n'arrangeait en rien la situation.

C'est ainsi qu'alors que le maintien d'une certaine distance - qui n'aurait pas exclu de faire preuve d'humanité - entre les membres de la tentiaire et des transportés favorisés par leurs fonctions ou plus manipulateurs que d'autres n'existait plus depuis belle lurette, à la fureur des Commandants successifs des îles placés ainsi dans l'impossibilité de faire respecter une discipline minimum et d'empêcher les trafics inqualifiables évoqués précédemment, qu'ils devinaient sans être informé avec précision de la plupart d'entre eux. Certains s'en moquaient ; d'autres voulaient juste éviter un scandale. Le dernier, en revanche, ne tolérait pas ces abus qui favorisaient les détournements de nourriture qui plaçaient la plupart des transportés sous un régime de famine alors même que Coco Sec (surnom du Commandant des îles pendant cette période) mettait un point d'honneur à se contenter de sa ration règlementaire, sans autre supplément que ceux qu'il pouvait acheter sur sa solde quand un approvisionnement depuis Cayenne était possible!

Monsieur T, surveillant aux îles, m'a ainsi déclaré en 1983 que pendant la guerre, 80% des pensionnaires** "crevaient la dalle", 15% se débrouillaient à peu près normalement et 5% engraissaient, s'enrichissant même avec la complicité de collègues qui, en retour, nourrissaient leurs poules voire leur cochon avec une bonne part du pain des rations. Ajoutez-à cela des cocufiages en série entre gardiens et épouses, souvent avec des pensionnaires qui se tapaient des femmes de collègus au vu et au su de tout le monde, sauf de l'intéressé bien sur et vous avez une idée de l'ambiance. Le pauvre Coco sec, un célibataire qui ne pensait qu'à son travail, était la risée de presque tout le monde - dans son dos parce que ses colères étaient terribles - malgré ses efforts pour rétablir un semblant d'ordre: c'était une vraie mafia regroupant des bagnards et des fonctionnaires qui organisait les détournements. Une véritable honte et je n'ai pensé qu'à une chose, sortir de là. A la surprise générale, j'ai demandé à être affecté sur l'île du Diable, qui était presque toujours le lieu d'une mutation disciplinaire, juste avant la révocation, et finalement on m'a renvoyé sur le Continent. 

** sa propre expression

Etaient dispensés de rentrer dans la case collective les infirmiers requis pour assister les malades, les porte-clés mais aussi - et cela au mépris des règlements - les garçons de famille qui pouvaient ainsi servir le dîner et faire la vaisselle (dont ceux de la famille Heyriès), les chouchous de gardiens dont certains, célibataires, allaient jusqu'à garder un môme pour la nuit. (propos de Monsieur T., Monsieur Martinet, en l'entendant, s'est fâché en soutenant qu'il disait n'importe quoi. Il faut signaler que si Monsieur Martinet était un témoin en général fiable, il niait certaines évidences dès lors que l'honneur du corps des surveillants mlitaires aurait pu s'en trouver entaché. Témoignages de Hut, de Belbenoit, de Vaudé)

canotDe nombreux incidents attestés par divers rapports, à toutes les époques font état de gardiens ayant usé intempestivement de leur autorité - voire de leur arme - sous l'empire de l'alccol et cela permet de placer l'ambiance. Emile Jusseau, qui fut canotier aux îles - poste très dur mais qui permettait de bénéficier de "privilèges" - relate la mort atroce d'un gardien au demeurant détesté, complètement ivre et qui tomba à l'eau en gesticulant depuis l'embarcation ; il se noya avant d'être dévoré par les requins.

Jusseau plongea sans succès pour tenter de lui sauver la vie, ce qui lui valut les remerciements émus du collègue de la victime également ivre - jusque là au comportement odieux avec Jusseau qu'il avait dans le nez - regrettant qu'il n'ait pas réussi. En substance: "tu l'aurais ramené que tu étais sans doute grâcié, mais là je ne pourrai malheureusement pas grand chose pour toi". 

Impossible, dans ce sombre tableau, de situer avec précision l'attitude du Docteur Heyriès. On sait seulement qu'il fut suffisamment apprécié des transportés pour qu'au moment de son départ, plusieurs dizaines d'entre eux lui envoient une lettre collective de remerciements préparée et décorée par Francis Lagrange.

Claire Jacquelin, au vu de lettes et de note qu'elle a consultées sans les reproduire in extenso parle de bagnards lettrés, précepteur et professeurs de l'enfant qui, pendant ses loisirs, apprenait à chasser l'iguane à la carabine, accompagné d'un autre forçat. Selon elle, "le charme de l'épouse et la gentillesse de l'enfant apportent "un peu de lumière dans ce malheur, cette dépravation, cette déchéance, cette désespérance". Il parait que les garçons de famille apportent de temps à autre un lapin volé dans le clapier d'un surveillant, en racontant leur technique pour échapper aux chiens méchants: se mettre entièrement nu et marcher à quatre pattes, ce qui les interloque.

071011IMG_0749L'habitation du médecin

La faute est vénielle, mais on est en plein dans ce manque de distance préjudiciable aux repères indispensables dans un tel milieu, évoqué ci-dessus: des garçons de famille dispensés de passer leurs nuits dans la case règlementaire, qui commettent un forfait et en font profiter leur bienfaiteur. Comment, dans ces conditions, s'il en avait l'intention, le médecin pourrait-il contribuer à éradiquer les trafics qui affamaient la majorité des transportés?  Si Heyriès semblait intraitable pour tout ce qui relevait de ses seules prérogatives, cette attitude démontre a priori qu'il resta indifférent à la situation générale soit par choix, soit parce qu'il avait pris la mesure de son impuissance.

Enfin on revient à la question posée dans la première partie des notes consacrées à Heyriès: quels éléments ont pu le déterminer à faire vivre femme et enfant dans cette atmosphère de dépravation, de déchéance, de désespérance plutôt qu'à Cayenne?

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071011IMG_0850Cimetière des gardiens, sur l'île Saint-Joseph (abandonné un temps, il est désormais impeccablement entretenu par la Légion étrangère). Trois porte-clés, transportés en cours de peine, sont inhumés sur une lisière de ce cimetière: c'est un remerciement posthume pour avoir permis, par leur attitude héroïque qui leur coûta la vie, d'étouffer une révolte qui menaçait de s'en prendre aux familles de gardiens. On sait que les autres forçats, une fois décédés, étaient livrés aux requins - pas spécialement par mépris mais tout simplement faute de place sur ces îlots rocheux où la place faisait défaut pour creuser des tombes en grand nombre.

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071011IMG_0756Cimetière des enfants du personnel (île Royale). Une mère à l'agonie a obtenu de reposer aux côtés de son enfant mort peu de temps auparavant. C'est à la sépulture de cette femme que Charrière dit "Papillon" fait allusion en se targuant de l'avoir profanée pour y dissimuler des éléments d'une cavale imaginaire. Fort peu imaginable car on se recueillait quotidiennement sur ces sépultures, de surcroît situées juste sous la terrasse du commandant des îles: si des nos jours la végétation a envahi les alentours, à l'époque tout était dégagé.

Certes, les inhumations se sont poursuivies pendant environ quatre-vingt-dix ans. Mais compte tenu du fait que le personnel "libre" fut toujours peu nombreux sur les îles: quelques dizaines tout au plus, des hommes jeunes avec une famille en rapport avec leur âge, la taille des cimetières oblige à conclure que l'état sanitaire de ce personnel n'était pas brillant surtout quand on sait que les épidémies de la Grande Terre ne sévirent jamais sur ces îles qui portaient bien leur nom.

Dessin mural1(Fresques dans les ruines de l'hôpital de Royale) On ne parle guère du travail des médecins auprès de ces membres du personnel ou de leur famille. On oublie qu'ils aidèrent des femmes à accoucher, assistés pour cela par des forçats en cours de peine. Qu'ils soignèrent les enfants en jeune âge et la vue du cimetière montre qu'ils subirent des échecs sans doute terribles pour leur conscience, malgré la science médicale encore balbutiante à l'époque, car ils croisaient les parents éplorés plusieurs fois par jour sur cet îlot minuscule.

Outre les conséquences de l'alcoolisme déjà évoquées, le paludisme pour ceux qui avaient servis sur la Grande Terre (en particulier à Kourou, juste en face des îles du Salut) la tuberculose devait sévir car à l'époque, toutes les catégories sociales étaient frappées. On citera également les conséquences néfastes d'habitudes vestimentaires qui laissent incrédules quelques décennies plus tard: le casque colonial jugé indispensable (si on sortait tête nue on faisait demi-tour précipitamment, comme si le danger était immédiat et un surveillant sans son casque écopait d'arrêts de rigueur), la ceinture de flanelle sous laquelle on transpirait comme un boeuf, le manque d'hygiène corporelle habituel à cette époque, amplifié par la transpiration et le rationnement de l'eau comptée sur ces îles dépourvues de sources en dehors de la saison des pluies. Eau qui de toute manière n'était guère potable car conservée dans des citernes et une réserve sur le plateau, toute d'une propreté douteuse (d'où les mladies intestinales dont la plus grave à l'époque était l'ankylostomiase). Dans les années trente, il était ainsi recommandé en Guyane de ne pas se laver trop souvent pour éviter les refroidissements consécutif au choc thermique (l'eau était au moins à 25°...).

071011IMG_0739(ci-contre: quartier des détenus) Certes au début des années quarante, les mentalités devaient évoluer si on en juge par les dessins de Francis Lagrange: les surveillants rondouillards et engoncés dans un uniforme épais, contemporains d'Albert Londres, avaient apparemment fait place à des militaires relativement affûtés et vêtus plus légèrement. Mais Monsieur T. comme Monsieur Martinet me l'ont confirmé: les pensionnaires couramment torse nu (voire entièrement dénudés) se baignaient fréquement dans les piscines des forçats de Royale et Saint-Joseph (des bassins fermés par de lourds rochers pour les protéger des requins): "finalement, ils se lavaient plus que nous et leur tenue était d'autant plus supportable qu'ils la retiraient en permanence".

N'oublions pas une pathologie qui faisait souffrir le martyre car les opiacés étaient administrés chichement: les coliques néphrétiques, toujours fréquentes sous ce climat où du fait de la transpiration, l'appareil rénal est peu irrigué et à cause également de l'abondance des conserves de viande dans l'alimenttaion. Ces calculs rénaux se formaient d'autant mieux qu'on buvait peu d'eau. Lorsque les "cailloux" ne descendaient pas, il fallait les extraire et c'était une opération lourde et hasardeuse. Au moins, pendant presque deux années, avec Norbert Heyriès, les îles bénéficièrent d'un chirurgien compétent.

Après deux années passées en Guyane, l'essentiel du séjour s'étant déroulé aux îles du Salut, Norbert Heyriès fut nommé en Martinique. Il n'est pas indifférent de noter qu'il permuta avec le médecin qu'il remplaçait.

 

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16 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (2)

 La vie quotidienne d'un médecin consciencieux, affecté aux îles.

 

15-08-2013 20;13;01Ajoutons à cela les contrainte auxquelles Heyriès se plia sans regimber, contrairement à Rousseau quelques années auparavant (cela dit, l'époque n'était pas la même: l'administration pétainiste qui sévit en Guyane jusqu'en 1943 n'avait pas grand chose à voir avec celle, pourtant très imparfaite, de la IIIe République). A titre d'exemple, les causes du décès étaient invariablement passées sous silence quand elles reflétaient une sombre réalité, davantage encore sous ce régime qui avait encore moins de sympathie pour les "rebuts de la société" - et Heyriès ne changea pas cette habitude.

Un tuberculeux ne mourait pas de sa maladie mais de "cachexie", ce qui ne veut strictement rien dire: un symptome n'est pas une pathologie. Un transporté décédé après avoir été roué de coups dans des circonstances troubles mourait officiellemnt de péritonite abdominale (comme le souligne l'auteur, il faut cogner dur pour arriver à ce résultat, et tarder avant de présenter le blessé au médecin qui avec ses compétences en chirurgie pouvait intervenir). A aucun moment on ne fit officiellement mention de maladies vénériennes alors qu'elles frappaient au moins le quart des détenus (les cas de cécité liés à la syphillis au stade ultime étaient nombreux).

Quant aux pathologies mentales, Heyriès s'en désolait comme ses prédécesseurs sans pouvoir faire grand chose. Les psychotropes n'étaient pas inventés, les opiacés qui auraient calmé les malades en crise en les endormant étaient strictement contingentés et de ce fait réservés aux interventions chirurgicales ou au soulagement des grandes douleurs. Restaient les enfermements en cellule, parfois les camisoles de force pour protéger l'environnement ou le malade lui même contre ses débordements en cas de crise ; les bains furent parfois prescrits. Autant dire, rien parce qu'une prise en charge par le biais d'une psychothérapie était évidemment inconcevable à l'époque et dans ce contexte. Heyriès, comme ses collègues, signala dans ses rapports la nécessité d'avoir un médecin aliéniste confirmé sur les îles, évidemment sans succès. Et pourtant, les observateurs avertis s'accordaient tous à dire qu'au moins le tiers des forçats souffraient d'une pathologie mentale plus ou moins accentuée.

flag fresquesFresques de Lagrange, décorant l'hôpital de Royale

Tout porte à croire que comme un grand nombre de ses collègues, Norbert Heyriès fit preuve de conscience professionnelle et démontra un grand savoir-faire compte tenu des connaissances de l'époque et des moyens mis à sa disposition. Cela était d'autant plus méritoire que son séjour en Guyane fut pour lui un moment pénible: certains, dans cette situation, se seraient réfugiés dans une passivité d'autant plus aisée que l'Administration Pénitentiaire en aurait été ravie pour peu qu'il soignât quand même les membres du personnel et leurs familles. Heyriès fit ses deux ans avec conscience (le strict minimum pour un séjour aux colonies) avant de permuter avec son collègue de Martinique. La brièveté de son séjour montre s'il en était besoin à quel point cette affectation guyanaise lui déplaisait car pendant cette période compliquée, les mouvements de personnel furent fort peu encouragés.  Nous verrons comment les transportés de Royale témoignèrent leur sympathie à son égard lors de son départ, ce qui n'empêche pas de dire qu'il ne fit pas partie de ceux qui marquèrent le bagne de leur empreinte.

reclusion pitanceNotons en marge que le transporté Henri Charrière, dit Papillon, qui se présente comme le caïd incontesté des îles, ne laissa aucun souvenir au médecin Heyriès.

Et lorsqu'il prétend avoir été "ausculté par la lucarne de la porte de son cachot de la réclusion" dont "il ne serait pas sorti pendant cinq ans", il est insultant pour le médecin. Cela est fermement démenti par la pratique du toubib comme par les innombrables règlements et témoignages qui attestent d'une promenade quotidienne d'une heure dans un préau ainsi que d'une baignade hebdomadaire dans la "piscine des forçats", autorisée à des fins d'hygiène et pour prévenir autant les avitaminoses provoquées par le manque de lumière que des pathologiers mentales.

Si Heyriès ne chercha jamais à bouleverser les règlements en vigueur, il veillait à ce qu'ils fussent respectés lorsque l'intérêt de ses malades le commandait. Chaque manquement qu'il constatait lui faisait immanquablement adresser une note au commandant des îles, dans un langage administratif certes déférent mais implacable dans sa logique. Jamais il n'aurait toléré un manquement aux prescriptions sanitaires qui limitaient les effets nocifs de la réclusion et d'ailleurs le commandant des îles de l'époque, surnommé "Coco sec", était tout aussi rigoureux. Cette période ne fut sans doute pas la meilleure pour les gardiens...

 

51R3345MJPLPour relater cette existence comme celle de sa femme et de son fils, nous nous référons tout d'abord au contenu de cette première note, qui relate les circonstances de l'arrivée de Norbert Heyriès et de sa famille aux îles (lien). Les informations qui ont permis de continuer la relation sont extraites pour l'essentiel du livre dont il est fait mention ainsi que des divers souvenirs de transportés qui vécurent sur le site (Hut, Belbenois, Jusseau, Mesclon), les reportages sérieux (Londres, Danjou, Lartigue), le témoignage de Charles Péan (Armée du Salut).

Sont résolument écartés les écrits de Charrière dit Papillon, tissu d'affabulations comme cela sera démontré dans le dossier consacré au personnage ou les "reportages" des époux Mac Goven, complètement stipendiés par l'AP. 

C'est l'isolement des pénitenciers des îles qui imposait la présence d'un médecin dont la tâche était proportionnellement infiniment moins lourde que celle de ses collègues de Saint-Laurent du Maroni, Saint-Jean et Cayenne. En effet, ces derniers avaient la responsabilité de milliers de transportés en cours de peine plus celle des "libérés" astreints à la résidence perpétuelle dans la colonie (mais, sauf dérogation, interdits de séjour à Cayenne, seule ville où ils avaient un peu de chance de trouver du travail) sans oublier, pour les actes chirurgicaux, certaines spécialités et les mesures épidémiologiques, le suivi de la population civile.

vanhoveLes pénitentiers de Royale, Saint-Joseph et du Diable étaient en effet isolés non seulement par la géographie, mais également par un régime dérogatoire qui limitait strictement leur accès à quelques personnes triées sur le volet, dont en outre la visite était la plupart du temps annoncée par anticipation: cela donnait le temps à l'AP de dissimuler ce qui pouvait choquer un regard non averti.

Seuls le directeur de l'Administration Pénitentaire pour toute la Guyane, le Procureur de la République de Cayenne et le Gouverneur de la colonie pouvaient accoster au port de Royale de manière impromptue - étant donné que l'AP, fort bien renseignée, passait la plupart du temps l'information concernant une visite à venir (au pénitentier des Roches de Kourou, un sémaphore construit au moment de la déportation de Dreyfus permettait de transmettre des communications). Enfin un bagnard classé "travaux légers" bénéficiait d'une sinécure: muni d'une longue vue, sa seule tâche était de prévenir la direction des îles quand un navire susceptible d'accoster croisait au large.

 

16-08-2013 17;55;57Contrairement à ses collègues "du continent", le Médecin des îles avait certes une lourde tâche, mais elle ne que quelques centaines de personnes qu'il parvenait à connaître. La patientèle était constituée par:

- des forçats en cours de peine évidemment, souvent détenus depuis des années sur les îles (c'est là qu'on gardait les figures emblématiques dont la condamnation fut retentissante: leur évasion aurait constitué un scandale,
- les récidivistes de la Belle,
- les gardiens affectés aux îles, de même que les fonctionnaires malades de la tentiaire, venus du continent pour se rétablir sur un site dont la réputation de salubrité n'était en rien usurpée depuis la dramatique expédition de Kourou, au XVIIIe siècle.

071011IMG_0671S'il y avait des moustiques à l'époque, le paludisme ne sévissait pas davantage aux îles que le pian bois (leishmaniose), l'ankylostomiase, etc. Les alizés soufflent en permanence, créant un souffle vivifiant, l'eau est plus limpide que sur le littoral envasé et on pouvait se baigner dans les "piscines des forçats" de Royale et de Saint Joseph (ces piscines protégeaient les baigneurs d'éventuelles attaques de requins). Par la force des choses, il y avait peu de corvées réellement pénibles (rien à voir avec les chantiers forestiers ou la terrible route coloniale numéro zéro - lien). Seul point noir qui compliquait la situation pendant la guerre: la faim due aux rations réduites et aux divers détournements opérés tant par les caïds que par le personnel: certains gardiens ne nourrirent jamais leur volaille qu'avec le pain de détenus en réclusion... En conséquence lorsqu'un forçat dérobait une poule ou un lapin, c'était un prêté pour un rendu.

Même si ses moyens étaient limités, le Médecin des îles pouvait exercer son art dans des conditions qui relevaient moins de l'abattage qu'à Saint-Laurent où en plus du traitement des internés au pénitencier, il fallait se rendre régulièrement sur les nombreux camps excentrés qui ne bénéficiaient que d'une "infirmerie", ou à Cayenne (nous avons vu précédemment à quel point le médecin des colonies collectionnait les casquettes au chef-lieu)

Rappelons que des limites assez strictes étaient apportées à l'action du médecin de même qu'au respect de sa vie privée. Il lui était strictement interdit, comme à tous, de prendre des photos sur les îles sans accord préalable de l'AP (qui, le plus souvent, fournissait elle même les clichés pour maîtriser sa communication, comme on dirait de nos jours). C'est sans doute pourquoi, dans les souvenir du médecin Heyriès, on trouve des lettres, des dessins, mais aucune photo même si on ne peut pas écarter l'hypothèse d'un rangement dans un album spécifique.

Plus choquant - apparemment Heyriès ne se révolta pas plus que ses prédécesseurs - Louis Rousseau excepté - contre cette disposition scandaleuse - depuis l'assassinat d'un médecin par un déséquilibré commis en 1896 -, le secret médical était systématiquement violé puisqu'un gardien là pour le  "protéger" écoutait soigneusement toutes les conversations, relevait par écrit les motifs de consultations! Un malade qui avait consulté sans motif valable écopait invariablement de quinze jours de cellule, et la non administration de soins était considérée par des gardiens ignares comme une absence de motifs: dans ces conditions, il était impossible de venir solliciter des conseils et certains forçats retardaient le moment de rencontrer le docteur par crainte de ne pas être reconnus: c'est ainsi que des symptomes s'aggravaient, que des pathologies se compliquaient.  Lorsque le médecin se contentait de marquer: "Vu" en face d'un nom sur la liste des transportés admis à la consultation, il y avait menace de  passage en commission disciplinaire.

L'honnêteté commande toutefois de signaler que des médecins, jusquà la fin des années trente, furent souvent les premiers à violer ce secret médical en portant eux mêmes en clair dans les dossiers individuels le nom des pathologies sont souffraient tel ou tel condamné ou en émettant des jugements liés aux moeurs: "inverti actif", "inverti passif". il est permis de s'interroger sur la légitimité de telles appréciations émanant de médecins si elles étaient compréhensibles de la part des gardiens qui les mentionnaient* après avoir découvert les moeurs spéciales (terminologie de l'époque) des intéressés - faisant fi de la grande hypocrisie de l'AP qui s'accommodait fort bien de l'homosexualité, car elle donnait prise sur les caïds fort bien tenus par la menace d'éloigner "le môme" - à savoir l'inverti passif en général contraint et forcé de subir les assauts des durs dès le début de l'intégration au Grand Collège (parfois dès l'entrée dans les cages du La Martinière). Se mettre sous la coupe d'un protecteur évitait parfois de servir de jouet à toute une case... quand ce dernier ne se transformait pas en proxénète.

* par une grande lettre A ou P portée sur le dossier au crayon rouge, certains ayant hérité des deux mentions. Plus du tiers des dossiers individuels portent une telle mention.

offici4592La Guyane fut coupée de la métropole entre 1940 et 1943, dirigée depuis Fort de France par le très pétainiste et fort peu humaniste Amiral Robert** et on comprend que dans ces conditions, les approvisionnements des bagnes furent réduits à la portion congrue. Or si les pénitenciers "du continent" pouvaient pallier en partie les insuffisances alimentaires en recourant aux cultures locales (manioc, bananes, patates douces etc.) ce que d'ailleurs ils ne firent pas suffisamment, c'était impossible sur les îles trop petites où les embruns salés brûlaient les cultures pour peu qu'elles fussent fragiles: les garçons de famille aient beaucoup de mal à entretenir les jardinets des gardiens à cause de ces embruns comme à cause des fourmis, et transgressaient une règle sanitaire formelle : ils récupéraient le produit des tinettes  pour en faire de l'engrais.

Dans ces conditions, si le personnel mangea toujours largement à sa faim, les inégalités entre détenus explosèrent. Les caïds ne manquaient de rien car ils avaient leurs combines avec les cuisiniers soit intéressés aux trafics, soit contraints par la menace.

Prenons l'exemple de la ration théorique de viande fraîche allouée aux transportés - 150g trois fois par semaine. Il fallait entendre "viande sur pied" et lorsque des boeufs ou des buffles faméliques étaient débarqués à Royale et abattus, une fois retirés la peau, les os et les viscères, on obtenait tout au plus 80g par rationnaire, les meilleurs morceaux étant réservés au personnel. Les cuisiniers se servaient très largement et pour acheter la complaisance des gardiens, ils leur fournissaient une grande part sur le contingent réservé aux forçats alors que, normalement, le personnel devait acheter ses rations fournies à part. S'il restait 40 à 50 g de bas-morceaux dans l'assiette du forçat lambda, il avait de la chance. En clair, si le transporté n'était pas un caïd ou n'avait pas de ressources suffisantes pour se payer des suppléments, il était en état de dénutrition.

** Condamné en 1947 à dix ans de travaux forcés pour collaborationnisme. Très vite relevé de sa peine dans le cadre de la "Machine à recycler les pétainistes"

flag5Des demandes d'admission à la visite médicale (qui se faisaient toujours par écrit) font mention d'hommes qui déclarent avoir perdu plus de trente kilos en quelques mois, pour en peser moins de cinquante. Le médecin concluait la visite par un "diagnostic" en forme d'annonce du symptôme de cachexie et prescrivait le plus souvent du repos (dispense de corvée ou affectation aux "travaux légers à l'ombre") avec attribution d'une boîte de lait condensé ou d'une ration supplémentaire de cent grammes de riz. Ensuite, l'AP jugeait du bien fondé de la prescription en fonction des stocks dont elle disposait. Pour que le médecin ait une pleine maîtrise de la prescription de "suralimentation" (tout est relatif...) il devait faire hospitaliser le transporté et bien évidemment, disposant de peu de place à l'infirmerie des bagnards, il était amené à faire des choix drastiques. Evidemment, les condamnés à la réclusion qui étaient astreints au silence absolu n'avaient pas le moyen de se plaindre (ils ne voyaient le médecin qu'une fois par semaine et ce dernier ne pouvait pas grand chose pour eux si ce n'est faire fractionner le temps de réclusion pour que la peine s'accomplisse de manière discontinue).

89082736_oisj reclusion 2Emile Jusseau, dans les cloches de la Camarde raconte avec émotion comment il survécut à son temps de réclusion malgré des gardiens qui l'avaient dans le nez. C'était un détenu "pays" qui servait parfois sa pitance quotidienne et il s'arrangeait, quand il était de service environ un jour sur trois, pour ne pas touiller et aller dans le fond de la marmite, là où la soupe était plus épaisse et où on trouvait quelques morceaux de viande [Jusseau]. C'est ce geste qui l'empêcha de mourir de faim. Jamais, attesta-t-il, il ne perçut sa ration entière de pain, à savoir une miche de 750g cuite la veille.

Les manques patents n'étaient pas seulement constatés dans le domaine de l'alimentation. On citera l'exemple d'un condamné déclaré inapte aux corvées manuelles à qui on refusa l'attribution d'une des trois paires de lunettes correctrices de la presbytie allouées chaque années aux îles. Or âgé de cinquante ans, n'y voyant goutte, il était chargé de la tenue de la bibliothèque des îles! Que dire de ces malades secoués par des accès paludéens contractés dans le passé sur la grande Terre, qu'on ne pouvait soigner faute de quinine? De ces blessés opérés quasiment à vif faute d'opiacés?

Que dire de ces forçats qui crevaient littéralement de faim et se voyaient parfois punis de quinze jours de cellule au régime du seul pain sec un jour sur deux pour avoir ramassé ou ou deux cocos alors même que l'huilerie qui fonctionnait dans le passé sur les îles était fermée et que ces cocos pourrissaient par milliers sur le sol?  Même leur attribution devait en théorie faire l'objet d'une prescription médicale, demandée par écrit au médecin et accordée avec largesse: elle ne diminuait pas les stocks. Cela dit, les témoignages de gardiens, que j'ai recueillis, sont catégoriques: la plupart d'entre eux détournaient le regard quand ils voyaient un homme commettre une faute de cet ordre, calmaient les nouveaux fonctionnaires qui faisaient du zèle et quand les anciens portaient ce motif, c'était pour coincer un gus qui nous cherchait depuis des jours (dixit Monsieur Martinet et Monsieur T., témoignages que j'ai recueillis. Ils ajoutaient: "d'ailleurs, si un collègue avait encombré la commission disciplinaire avec de tels motifs, la direction l'aurait rappelé à l'ordre: nous n'avions aucun intérêt à susciter une rébellion compte tenu de la disproportion des forces ; certes nous étions armés, mais le plus souvent seuls face à quarante pensionnaires") 

Plus drôle: le cas de ce vieux déporté rapatrié de l'île du Diable vers Royale pour raison de santé. Les déportés étaient exempts de travail mais s'ils ne pouvaient subvenir à leurs besoins, ils accomplissaient une tâche quotidienne pour recevoir une ration cuisinée et un quart de vin, comme les militaires (les transportés étaient privés de ce vin comme les déportés sans ressources qui refusaient de travailler, à qui on fournissait les aliments crus qu'ils apprêtaient eux mêmes). Pour que le vieillard impotent reçoive la ration préparée et son pinard sans contrevenir aux règlements, l'administration, en accord avec le médecin, établit sa tâche quotidienne. C'est ainsi que le vieillard imperturbable allait porter chaque jour une boîte d'allumettes remplie de brins d'herbe au bureau du Commandant ...

Si le docteur Heyriès ne fit pas acte de rébellion institutionnelle contre ce système déliquescent, il ne manqua aucune opportunité de marquer son territoire dès lors que ses prérogatives étaient battues en brèche. C'est par un courrier officiel - avec copie au Commandant des îles - qu'il demanda au gardien-chef responsable de la réclusion de Saint Joseph comment il se faisait qu'un homme en principe enfermé seul dans sa cellule avait écopé d'une forte luxation de l'épaule. Il s'étonnait en outre de ne pas avoir été avisé de son état, "lui seul étant en mesure de décider des soins appropriés". L'auxiliaire de l'administration, un porte-clés arabe quasiment illettré lui répondit ingénument en relatant l'événement par écrit (lettre quasiment illisible), soutenant que sa seule présence (il avait refusé de se retirer) avait empêché un gardien d'abattre le malheureux rendu à moitié fou par l'isolement et qui, dans une crise de nerfs, avait insulté ce dernier.

Il semble qu'Heyriès "tint" aussi convenablement que possible ses infirmiers, des transportés en cours de peine. Peu d'excès sous sa direction, moins de coulage qu'avec d'autres médecins, du dévouement**.

IMG5**(notons que nombre de truands confirmés se sublimèrent dans l'histoire du bagne et devinrent des infirmiers d'un dévouement exceptionnel. On citera entre autres Manda, l'apache amant de casque d'Or qui se privait de sommeil pour ne pas laisser un agonisant mourir au cours de la nuit dans la solitude, et qui sauva des transportés comme de nombreux gardiens grâce à son savoir faire et sa haute conscience professionnelle. Manda retrouva son rival Lecca au bagne où ils se réconcilièrent. Citons aussi Pierre Bougrat avant qu'il ne s'évade, devenu un héros au Venezuela. )

Le docteur Heyriès fut sans doute bien assisté par un forçat d'exception: le docteur Pierre Laget dont la condamnation aux travaux forcés à perpétuité pour l'empoisonnement de ses deux épouses et la tentative d'empoisonnement commise sur sa soeur avait fait grand bruit en 1934. Ce médecin protestait invariablement de son innocence mais les indices concordants de même que ses motivations (en particulier des assurances contractées à son profit juste avant les actes, des alibis forgés de toute pièce qui se révélèrent faux) laissent peu de doute quant à sa culpabilité. Devenu infirmier, cet ancien médecin évidemment radié du Conseil de l'Ordre fit preuve d'efficacité dans ses nouvelles fonctions tout en sachant "rester à sa place" (comme il est consigné dans son dossier). Pour information, nous citerons une lettre obséquieuse qu'il écrivit en 1934.

Royale le 29/07/1934

Au Commandant Supérieur des Iles

J'ai l'honneur de solliciter de votre haute bien­veillance l'octroi d'une autorisation qui, je ne l'ignore pas, sera si elle m'est accordée une faveur, mais que je me crois fondé à demander me basant sur les considérations suivantes.
Appelé par la confiance de Monsieur le Méde­cin Chef B...s et celle de Monsieur le Commandant T...d à servir comme infir­mier dans les Hôpitaux des Iles, je crois avoir tou­jours rempli avec conscience les fonctions dont j'avais la charge. Car je ne puis, malgré les cir­constances et l'habit que je porte aujourd'hui, oublier que je suis médecin, medicus in aeter-num.
Je n'ai jamais consenti cependant, malgré de fréquentes sollicitations, parfois pressantes, de gens qui ne voulaient ou ne pouvaient pas comprendre ma discrétion, à oublier que je n'étais qu'un sous-ordre, un employé ; et je m'honore de penser, à des signes certains, que cette confiance de mon Chef ne s'est pas démentie.
Fidèle d'autre part à la ligne de conduite que je me suis tracée dès le jour de ma condamna­tion — subir loyalement ma peine, bien que ne pouvant l'accepter parce que imméritée, je ne crois pas m'être jamais départi de cette loyauté et vous m'excuserez, je veux l'espérer, si je me permets de rappeler que dans une tragique affaire toute récente — attentat Brusi — j'ai donné de ce loyalisme des preuves qui, si elles m'ont valu les félicitations de Monsieur le Direc­teur à son dernier passage, m'ont attiré aussi, je ne l'ignore pas, les inimitiés de certains égarés, ce dont je me moque d'ailleurs complètement, car je suis prêt à recommencer.
Enfin dans ce milieu pourri du bagne que vous connaissez bien mieux encore que moi, je n'ai jamais eu qu'une ambition, qu'un but : ne pas déchoir, rester moi même.
C'est dur, péniblement difficile, mais, Dieu merci, jusqu'à présent je crois y être parvenu.
Pour atteindre ce triple résultat : demeurer médecin bien que ne sortant pas de mon rôle de subalterne, rester loyal, ne pas déchoir, ce qui peut se résumer en une seule proposition : conserver intacte ma santé intellectuelle et morale, je n'ai je crois qu'un seul moyen — le tra­vail qui me permettra de maintenir et d'accroître ma valeur intellectuelle et professionnelle, d'as­seoir sur des bases toujours plus stables mon équilibre mental, d'assurer toujours plus effica­cement ma moralité.
Et c'est en vue de ce travail productif, salu­taire, stabilisateur, que je viens vous demander, Monsieur le Commandant, de faire venir de France des livres uniquement professionnels, médicaux et scientifiques.
Et pour cela la permission d'écrire au pro­chain courrier, trois lettres :

1° À monsieur Georges L...r, négociant en nou­veautés et vice-président du Tribunal de Com­merce,.. Rue de la République à Béziers, mon beau-frère et mon tuteur légal.
2° A monsieur Victor C...t, bâtonnier de l'Ordre des Avocats du Barreau de Béziers,.. rue Boïel-dieu, mon défenseur et un vieil ami d'enfance. 3° À monsieur le docteur M...n, professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier, mon com­pagnon d'études à l'Université.

Je me flatte d'avoir conservé au pays de nom­breux amis qui n'ont jamais douté de moi, qui m'ont âprement défendu et qui se feront un devoir, à l'appel de ces trois personnes de faire l'impossible pour que mon désir soit exaucé.
Et je m'empresse d'ajouter :

1° D'abord que mes lettres seront strictement limitées à cette demande de livres.
2°  Ensuite que c'est à vous qu'elles seront remises par moi aux fins de contrôle avant envoi.
3° Enfin qu'il s'agit d'une lettre unique à chacun de ces correspondants.

J'ose espérer, Monsieur le Commandant, que connaissant les motifs de ma demande, vous vou­drez bien vous rappeler que le bagne doit être un lieu de redressement et non un lieu de perdi­tion totale et pour cela, me donner, avec l'autori­sation sollicitée l'annonce du salut tant souhaité.
Et, en vous adressant par avance un grand merci pour tout ce que vous voudrez bien faire pour moi, je vous prie de croire, Monsieur le Commandant, à ma très respectueuse et parfaite considération.

La demande de Pierre Laget fut agréée et ses livres parvinrent à destination. Il dut toutefois patienter longuement avant de les recevoir en main propre, car l'administration les contrôla page par page. 

Cet homme occupant de facto les fonctions d'infirmier-chef de l'hôpital-infirmerie de Royale, on peut estimer que le docteur Heyriès fut bien secondé. L'ex docteur Laget, ayant volé des produits toxiques dans la pharmacie de l'hôpital, se suicida en les ingérant en septembre 1944. Dans sa lettre d'adieu il précisait: "inutile de chercher à me réanimer: je sais ce que j'ai pris" .

à suivre.

01 juin 2013

Les conditions climatiques et sanitaires.

 

 

evasions romancees (2)Même au XXIe siècle, la lecture des forums de voyage laisse le connaisseur de la Guyane quelque peu ahuri devant toutes les peurs que ce pays suscite, bien à tort. On les sent prêts à dormir au quotidien avec des mygales, sous des nuées de mmoustiques si d'aventures ils ne seront pas dévorés par des fourmis ou attaqués en pleine ville par des caïmans ou des anacondas... Quand au climat, il fut décrit des décennies durant comme profondément malsain, qui fait de la Guyane le tombeau des Français.

Le climat tout d'abord. Effectivement, nous sommes en zone équatoriale donc il fait chaud... Dans des limites raisonnables. De jour il fait très rarement moins de 21°, et très occasionnellement plus de 32°. La nuit, la température descend en général à 20° avec un ressenti de 18° en forêt, en raison de la condensation sous la canopée. Comme en outre les alizés soufflent quasiment en permanence, à condition de ne pas faire un exercice trop violent, la température est des plus supportables: on eut mis le bagne à Tataouine ou dans le sud algérien, que les conditions climatiques eussent été autrement infernales. Certes, tirer des stères de bois sous le cagnard, cela n'avait rien d'agréable, mais le travail du mineur, celui de l'ouvrier fondeur, n'étaient pas non plus des sinécures et paradoxalement, la tenue légère des forçats qui, sur certains chantiers, travaillaient parfois même entièrement nus (ce qui ne gênait aucunement les gardiens, le risque d'évasion étant notoirement diminué) les avantageait par rapport à celles de leurs surveillants qui, victimes des préjugés de l'époque, accumulaient les couches de vêtements qui les faisaient littéralement bouillir (on notera la double ou triple épaisseur de flanelle requise!)

casque_paindesucrePour eux, le port du casque colonial était obligatoire du lever au coucher du soleil (sous peine de sanction sévère) - après, le surveillant pouvait utiliser son képi quand le forçat était libre d'utiliser - ou non -  son chapeau de paille tressée peut être moins esthétique, mais plus agréable sous ce climat (il devait néanmoins se découvrir avant de s'adresser à un "chef")

matoutouQuant aux insectes et autres bêtes supposées malfaisantes, on a toujours eu tendance à surestimer leur impact, encore que l'absence de soins de blessures a priori minimes pouvait entraîner des complications sérieuses. Albert Londres souleva un problème épineux: celui des pieds des forçats, en général dans un état lamentable. L'explication était simple: la dotation en souliers était des plus insuffisantes, ce qui imposait de porter des sabots la plupart du temps... sabots avec lesquels il était à peu près impossible d'effectuer des tâches courantes ou même de marcher à un train soutenu.

De ce fait le forçat vaquait le plus souvent pieds nus à ses occupations, et accumulait ainsi les blessures surinfectées et les invasions par des chiques ou des vers macaques, sorte de parasites qui s'incrustent sous la peau. C'est aussi par la voie intradermique que les forçats qui travaillaient au contact des animaux contractaient des ankylostomes (vers qui se logent dans l'appareil digestif). Or si l'ankilostomiase encore relativement fréquente en Guyane se traite facilement et à peu de frais de nos jours, il n'en était pas de même avant 1930 et nombre de bagnards sombraient dans une forme d'anémie qui les maintenait dans un état d'épuisement chronique. De même, les piqures de moustiques ou de fourmis, grattées et infectées, se transformaient fréquemment en ulcères - d'autant plus que par une rare inconscience certains forçats aggravaient ces lésions pour gagner quelques jours de repos: mais s'ils atteignaient le stade de la septicémie, il n'y avait que peu de sulfamides et pas encore d'antibiotiques pour les guérir...

On est également atterré par l'absence de prise en compte des spécificités locales pour ce qui concerne les habitudes hygiéniques et alimentaires. Hygiéniques tout d'abord. L'homme blanc et a fortiori le bagnard s'est vite et à juste titre fait octroyer une réputation de saleté chronique. Quand les petits Amérindiens, quand les Négrillons ne manquaient pas une opportunité de se baigner (il y a toujours une crique (petite rivière) aux alentours, quand leurs parents faisaient de même avec toutefois plus de discrétion, les "pensionnaires" de Saint-Laurent du Maroni se contentaient d'un vague débarbouillage et changeaient de tenue une fois par semaine, portant ainsi une livrée pleine de sueur et de crasse (exception faite des garçons de famille qui ne devaient pas déshonorer la maison qu'ils servaient): quant à leurs surveillants, si la livrée extérieure devait être correcte, l'absence d'eau courante dans un grand nombre de leurs logements en disait long sur leur hygiène corporelle. Au moins aux îles, tant à Royale qu'à Saint-Joseph, des "piscines" permettaient à qui le désirait de se rincer abondamment (les forçats étaient friands de ces bains; jamais ou presque jamais les surveillants et leurs familles ne les utilisaient)

S'il n'y a pas tant d'insectes qu'on ne le dit en Guyane (sauf en de rares endroits et à de rares moments: l'heure de "la Volée", du crépuscule, à Iracoubo ou à la Pointe Macouria, par exemple, est toujours un supplice pour chacun) ils ne manquent pas et savent fort bien profiter des opportunités qu'on leur offre. Les belles demeures créoles en étaient à peu près dépourvues, car le courant d'air naturel qui les traversait les empêchait de s'y incruster.

40205156En outre, chaque lit était couvert d'une moustiquaire soigneusement battue en début de nuit et on y faisait le ménage de façon très attentive pour éviter d'attirer trop de ravets, ces énormes cafards particulièrement répugnants qui sévissent sous ces latitudes. Rien de commun avec les cases collectives des forçats qui s'y entassaient par dizaines, n'y faisant le ménage (quand ils le faisaient) que le dimanche, et par la force des choses y laissant traîner toutes sortes de débris de nourriture, surtout quand on ajoute le fait que pour des raisons de sécurité propres à tout local pénitentiaire, les très rares fenêtres de petite taille, obturées par d'épais volets, empêchaient toute autre circulation d'air que celle du "tirage" de bas (le logement des tinettes) au haut (la fenêtre du pignon opposé!). Quiconque a vécu sous les tropiques sait que dès qu'on met les pieds dans une zone non ventilée, les agressions par des insectes sont plus nombreuses.

IMG_0146S'imaginer une cinquantaine d'hommes qui passeront de 10 à 14h enfermés là, pour manger, dormir, se distraire, sous un climat tropical...

Il en allait évidemment de même des cellules et cachots des quartiers de punis, les pires étant ceux de la réclusion de Saint-Joseph, car les immenses toitures en tôle sur l'ensemble des "cages" créaient une condensation telle que même les gardiens protestaient et réclamaient des aménagements de service - et ils étaient en hauteur, dans une partie relativement aérée!  On comprend aisément que la moindre plaie mettra un temps infini à se cicatriser dans ces conditions, que les mycoses se développeront sans aucune entrave et que l'état général du forçat qui n'a ni la volonté ni les connaissances nécessaires pour préserver une hygiène élémentaire ne fera qu'empirer.

tanon[ci contre: la maison Tanon] Il y avait d'autres aberrations. Une nourriture tout juste suffisante "en théorie" (mais nous avons vu à quel point la "débrouille", à tous les niveaux, réduisait la part dévolue au forçat "de base" sur le plan quantitatif, mais nettement déséquilibrée. Les cas de scorbut ou de béri-béri étaient légion, de même que les intoxications dues à des conserves de mauvaise qualité ou à de la viande avariée: il fallut attendre 1931 pour qu'un sous-directeur avisé organise une corvée quotidienne de pêche aux Îles du Salut, qui suffit - et bien au delà ! - à remplacer des salaisons de porc ou de morue importées à grand frais - mais l'influence considérable des grandes maisons de commerce comme Tanon (ci-contre) qui tenaient la place, pouvant "faire sauter" un Gouverneur ou un directeur de l'Administration pénitentiaire, et qui fournissaient les bagnes pour des sommes considérables y était sans doute pour quelque chose. A noter le grand étonnement de ce sous-directeur doté d'imagination qui s'extasia devant le fait qu'au lieu de se révolter, les forçats apprécièrent considérablement ce changement dans leur alimentation (ils allèrent jusqu'à aimer les bananes qu'on leur servit en complément du pain, un jour où la farine était par trop charançonnée).

Une des raisons principales de la mauvaise santé des "pensionnaires" et du personnel de l'AP était... l'alcoolisme alors que si la ration quotidienne de rhum attribuée aux surveillants était colossale (2l par jour - mais il est juste de signaler qu'une grande part d'entre eux revendaient la plus grande partie de ce pactole), elle était minime pour ce qui concerne les forçats (quelques décilitres). Seulement, les habitudes avaient la vie dure... surtout quand elles rapportaient gros à l'AP!

quinineOn ne fera pas abstraction de la fièvre jaune dans les premières décennies, et ensuite tout le temps du bagne et au delà (il y a une forte recrudescence au XXIe siècle) des "fièvres" (paludisme, dengue) du fait de la mauvaise connaissance de la transmission par les moustiques. En outre quand on découvrit le traitement par la quinine et qu'on envisagea d'en donner aux forçats à titre préventif, la plupart de ces derniers laissaient couler à terre devant des surveillants indifférents la ration journalière, persuadés qu'ils étaient qu'on voulait ainsi "attenter à leur virilité".

Outre des épidémies sporadiques de choléra, on déplorait des cas considérables de dysenterie qu'on ne soignait guère qu'avec du lait condensé, dont les boîtes étaient en nombre si réduit qu'elles servaient davantage de récompense que de traitement. Il n'empêche... Dreyfus, sur son île qui n'était pas, - et de loin! - l'endroit le plus insalubre du bagne s'il devait être un des plus pénibles du fait de l'isolement atroce dans lequel il fut maintenu, ne guérit de ses épisodes dysentériques que lorsque le médecin lui en attribua un lot... périmé.

medecin-bagne-3-copierLe médecin chef Rousseau - comme d'autres - s'est insurgé contre une pratique déplorable dont les méfaits étaient pourtant largement connus: l'incapacité (ou le refus) de donner aux forçats de l'eau sinon potable (l'immense majorité de la population civile n'en disposait pas non plus), du moins relativement propre. Dans les cases collectives, on mettait un baquet de bois rempli d'eau tirée d'un puits ou d'une citerne (aux Îles, l'eau a toujours fait défaut; on récupérait les eaux pluviales, les puits ne donnant de façon parcimonieuse qu'une eau saumâtre; à Saint-Laurent les ressources n'étaient guère meilleures: six mois de l'année, l'eau des puits était saumâtre).

Ce baquet contenait l'eau "pour boire" mais aussi pour se débarbouiller, se raser et se nettoyer après avoir déféqué: le forçat puisait dans le réservoir commun avec sa boîte personnelle... On imagine, au bout de quelques heures, la qualité de l'eau et on ne s'étonnera pas du nombre élevé de dysenteries et de parasitoses intestinales. Pire: pour les cellules et les cachots, les baquets de déjection et ceux qui contenaient l'eau nécessaire à la boisson et à la toilette étaient les mêmes, simplement vaguement rincés avant d'être réutilisés à telle ou telle fonction! On ajoutera que la présence de baquets non couverts étaient une source de gites larvaires propice à la prolifération des moustiques, véritable torture, dans ces conditions, qui empêchait le sommeil et qui en outre propageaient dengue et paludisme.

FLAG11Cachot. L'enferrement fut supprimé au début du XXe siècle. (tableau de F Lagrange)

FLAG4Ce qui soulevait le plus l'horreur, c'était la lèpre contre laquelle il n'existait aucun traitement (lien). Mais si la condition des malheureux qui la contractèrent fut épouvantable (isolement total d'abord sur l'île du Diable, ensuite sur un îlot du Maroni) elle ne toucha, pendant presque un siècle d'existence "que" quelques centaines de bagnards. En revanche dans les chantiers forestiers on attrapait très souvent le redoutable pian-bois (leishmaniose) contre lequel il n'y avait pas non plus de traitement.

Cela fut un drame lorsqu'au moment du rapatriement, en 1946 et dans les années suivantes, des libérés durent rester en Guyane, à la léproserie de l'Acarouany que le Préfet Vignon fit aménager pour que les conditions d'existence des malades fussent moins indignes. Très longtemps, il fallut fournir un certificat de non contagiosité de la maladie de Hansen (lèpre) pour avoir le droit de quitter la Guyane et en 1984, des dépistages systématiques avaient encore cours dans les écoles.

Hôpital_de_Saint-Laurent-de-MaroniL'hôpital de Saint-Laurent du Maroni était un bâtiment splendide, dont trois bâtiments étaient réservées aux forçats. En revanche, le Nouveau Camp décrit entre autres par Albert Londres était un infâme mouroir réservé aux impotents et incurables, privés à peu près de tout.

Nouveau campCet hôpital et les vestiges de l'hôpital colonial de Cayenne comme de nombreux éléments du patrimoine guyanais a été laissé dans un scandaleux état d'abandon, qui les amenèrent à un état de décrépitude avancée. Il faut désormais, maintenant que le temps a fait son oeuvre, tenter de réparer les dégâts. Argent perdu, mais pas pour tout le monde!

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IMG_0192Hôpital de Saint Laurent du Maroni, de nos jours (photos personnelles)

 

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hopital colonialHôpital colonial de Cayenne (Jean Martial)

 

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Aux îles, l'hôpital, une très belle construction en pierre rouge ("roche à ravet") était plutôt réservée au personnel de l'AP venus du continent (le climat, plus salubre, permettait une meilleure convalescence), mais on y opéra également des transportés. A Cayenne, un bâtiment du grand hôpital Jean Martial était également réservée aux forçats.

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Les médecins ont laissé un souvenir contrasté. Certains, tel le médecin chef Rousseau qui officiait aux Îles, voyaient l'Homme dans le forçat et accomplissaient leur tâche avec rigueur, se battant pour que les peines disciplinaires évidemment nécessaires face à un tel public parfois peuplé d'Incorrigibles à forte dangerosité n'attentent pas à la santé. On lui doit entre autres le quart réclusionnaire (un condamné à la réclusion cellulaire et dont la conduite n'appelait pas d'observation majeure n'effectuait que le quart de sa peine avant d'en être relevé conditionnellement), la suppression des cachots entièrement noirs. Mais si le Médecin chef Rousseau obtint ces aménagements décisifs, c'est sans doute aussi parce que ne sombrant pas dans la démagogie, il refusait toute complaisance vis à vis des forçats simulateurs... complaisances qui, semble-t-il, survinrent parfois et provoquèrent des dysfonctionnement sérieux. Rousseau mettait le commandant des îles en rage quand il faisait réformer des centaines de kilos de farine qu'il jugeait impropre à la consommation, et il fit sensation un jour que découvrant une soupe destinée à ses malades vraiment trop claire et dépourvue de viande (les différents détournements avaient sévi), il prit son fusil, alla dans le quartier des surveillants pour tirer une vingtaine de leurs poules, qu'il remit aux cuisines de son hôpital.

IR entrée hopitalLa plupart des médecins étaient considérés comme des chics types (témignages recueillis personnellement: Mr Badin, Mr Martinet, F.T, R.V) par les détenus (et donc parfois peu appréciés par le personnel quand ils s'opposaient à l'application d'une sanction jugée dangereuse pour la santé du puni, ou qu'ils imposaient un classement "aux travaux légers" qui, il faut bien le dire, ne s'imposait pas toujours).

D'autres (cela me fut confirmés par deux gardiens en retraite et trois anciens transportés) faisaient preuve d'une indifférence scandaleuse, refusant de traiter un homme s'il n'était pas à l'article de la mort: cas, en 1939, au moment où pourtant le bagne s'humanisait, d'une gangrène avérée à la jambe droite et d'un refus d'hospitalisation. Le transporté, amputé trop tardivement, mourut dans des souffrances épouvantables (mêmes témoignages: mais les temps avaient changé et le médecin fut révoqué). On notera également le dévouement d'un grand nombre d'infirmiers (eux mêmes détenus) dont un des meilleurs fut sans aucun doute Manda (le Manda de Casque d'Or) qui passait des nits blanches au chevet d'hommes malades pour qu'ils ne meurent pas dans la solitude, qu'aucune tâche sanitaire ne rebutait quand d'autres, au nom de la sacro sainte "débrouille" se livraient à un trafic sordide, détournant remèdes, lait condensé, aliments de complément, pansements, teinture d'iode, sulfamides, quinine etc. qu'ils revendaient en ville au détriment des malades et des blessés.

Un aspect pernicieux du règlement disciplinaire était à l'origine de maintes aggravations d'une blessure ou d'une maladie: se faire "porter" (malade) pour une visite et ne pas être "reconnu" exposait à des sanctions disciplinaires (prison pour une durée allant de quelques jours à un mois). D'où des plaies surinfectées qu'on aurait pu guérir facilement deux jours avant, d'où des états de déshydratation avancée causées par des dysenteries qui doivent être soignées à l'instant. Il y avait aussi le cas de ces innombrables petits camps sans présence médicale où c'était un surveillant sans compétence sanitare qui décidait (ou non) de faire évacuer tel ou tel forçat...

Mr Martinet, surveillant à la retraite (témoignage que j'ai recueilli), a tenu à nuancer ce tableau plutôt sombre en rappelant le contexte: certes le forçat ne bénéficiait pas de conditions médicales enviables si on le comparait au militaire en temps de paix (il ne faisait pas de doute que les surveillants de l'AP et les soldats de l'infanterie coloniale présentes en Guyane étaient mieux traités). Mais selon lui, les civils de la colonie tout comme nombre d'habitants en France étaient finalement moins bien lotis "globalement". Tout dépendait, finalement, de la "grande loterie" (truquée) des affectations. Rien de commun entre le casseur de cailloux, celui qui "faisait le stère" au quotidien dans des chantiers forestiers glauques, le balayeur de rues, le garçon de famille, voire l'employé au télégraphe.

Selon lui - et les statistiques corroborent ce point de vue, il fallait absolument survivre les premières années, voire les premiers mois: c'était au début, entre le désespoir lié à l'arrivée, les placements en troisième classe, la plus dure que beaucoup, se laissant aller, décédaient rapidement. Passée cette étape, si on savait se ménager en évitant de boire (ce qui était interdit mais courant), en n'étant pas trop souvent puni, en gardant coûte que coûte la moins mauvaise hygiène de vie possible -, l'adaptation permettait de vivre au moins aussi longtemps au bagne qu'un ouvrier dans son usine et bien davantage qu'un mineur de fond.  Mr Martinet était révolté par le fait que les pires des crapules, celles qui auraient mérité, selon lui, les "vrais" travaux forcés, étaient envoyés par souci de sécurité (éviter les évasions et les problèmes avec les civils) aux Îles du salut qui, selon lui, n'étaient qu'une vaste colonie de vacances. Selon lui, tout détenu promis à ce placement aurait du demeurer en France dans une maison centrale - perspective qui, d'ailleurs l'aurait autrement effrayé que de partir au bagne.

mohamed ben aliLe "contre exemple": Mohamed Ben Ali, 71 ans dont 47 de bagne...

evasions romancees (2)Tordons le cou une fois pour toutes à une idée reçue : les serpents venimeux, les fauves et les caïmans ne constituaient pas, ne constituent toujours pas, un risque significatif en Guyane. Cela dit, les surveillants ne faisaient rien pour démentir les rumeurs, qui concouraient à limiter le risque d'évasions.

evasions romancees

FLAG15Et si autour des îles la menace des requins était réelle même si qu'exagérée, cela était dû pour l'essentiel à l'abattoir: on égorgeait deux ou trois animaux chaque jour, dont le sang et les entrailles étaient balancés en mer. La fable de la cloche qui attirait "les requins affamés" quand on immergeait le cadavre d'un bagnard décédé doit être prise pour ce qu'elle est: une légende (il n'en mourait de toute manière qu'occasionnellement, pas suffisamment pour déclencher des réflexes conditionnés). A un tel point que - détail macabre qui me fut confirmé par Mr Martinet - on trouvait parfois des morceaux décomposés de ces cadavres sur les rives, dédaignés par les squales. Ces derniers pouvaient néanmoins se montrer dangereux pour un baigneur imprudent et sorti de la "piscine des forçats".

boulayLe transporté Boulay, canotier des îles (un poste très recherché) fut ainsi quasiment amputé, défiguré et émasculé par un de ces requins.

Dieudonné attribue cet "accident" au fait qu'il est resté immobile au lieu de battre frénétiquement des membres - ce qui va à l'encontre des prescriptions actuelles.

Le cas du Transporté Boulay, condamné à vie pour l'assassinat d'un codétenu fut néanmoins jugé "intéressant" par les médecins: qui lui sauvèrent la vie et entreprirent de très nombeuses opérations spectaculaires de "reconstruction" (dans les années vingt!) ; il est douteux qu'un civil ait bénéficié d'une telle attention à cette époque, sans généreux mécène. Néanmoins, chaque jour, Boulay écrivait une lettre de réclamation à l'AP. qui le nomma ensuite gardien du presbytère.

 

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11 avril 2013

Mourir au bagne...

 

85558534_oAprès les grandes épidémies des premières années (fièvre jaune et choléra, typhoïde, etc.) la mortalité se stabilisa à un rythme toutefois élevé, de 10 à 15% par an. Le paludisme (malaria) qu'on appelait simplement la tremblante ou la fièvre minait les hommes - aussi bien les surveillants que les forçats -, les complications dues à la malnutrition pour tous et à la dénutrition pour ceux qui n'inspiraient pas le respect nécessaire pour conserver leur pitance quotidienne, celles occasionnées par les parasitoses innombrables - la pire étant l'ankylostomisase qui se soigne fort bien de nos jours mais qui épuisait les organismes -, les infections dues aux plaies attrapées sur les chantiers, aux piqûres d'insectes, aux vers macaques et autres anguilluloses, sans compter la lèpre qui menait inéluctablement à l'isolement, tout cela contribuait à créer un terrain favorable. La tuberculose sévissait également, d'autant plus qu'un sinistre trafic de crachats avait cours pour être reconnu: Si un tubard était peu soigné, il était dispensé de corvée, touchait une ration renforcée, du lait consensé, et se reposait en général aux îles.

Il y eut de tout, au bagne: des colosses se laissèrent mourir en peu de temps quand des gringalets survécurent des décennies dans des conditions pourtant pénibles. On ne niera pas le dévouement de certains médecins, mais d'autres faisaient preuve d'une dureté d'âme qui écoeurait même certains gardiens dont la majorité n'était pourtant pas portée à la compassion vis à vis des forçats. Il faut dire que se faire inscrire pour une consultation et ne pas être reconnu (déclaré malade) entraînait presque systématiquement une punition. De ce fait, des forçats venaient consulter fort tard. Enfin, les médecins furent longtemps dramatiquement privés de remèdes efficaces. Un petit supplément de nourriture, quelques jours de repos, un pansement quand la ouate et l'iode ne manquaient pas constituaient souvent leur panacée. Il en était de même des libérés: on se souvient d'Arthur Roques (lien), décédé des suites d'une "fracture de la rotule"! 

Lisons - toujours lui ! - Albert Londres qui visite le "Nouveau Camp"...

 

Nouveau camp

« Cela », c’est deux camps qui s’appellent chacun : le nouveau camp. L’un est pour la rélégation, l’autre pour la transportation. Quatre cent cinquante chiens dans le premier, quatre cent cinquante dans le second. À dire vrai, ce ne sont pas des chiens, ce sont des hommes ! Mais ces hommes ne sont plus que des animaux galeux, morveux, pelés, anxieux et abandonnés.
Quand, figé par le spectacle, presque aussi raide qu’un cheval de bois, vous avez tourné une heure dans ces deux honteux manèges, il ne vous reste qu’un étonnement, c’est que ces misérables ne marchent pas à quatre pattes.
L’étonnant aussi, est que ces hommes vous parlent quand vous les interrogez, et n’aboient pas. Manchots, unijambistes, hernieux, cachexiques, aveugles, tuberculeux, paralytiques, tout cela bout ensemble dans ces deux infernaux chaudrons de sorcière.
Le bagne est un déchet. Ces deux camps sont le déchet du bagne.
   — On va tous crèver, va ! et toi aussi, si ti demeures !
C’est un Arabe. Je ne dis pas qu’il crache ses poumons, c’est fait. Il est assis dans sa case, sur son bat-flanc : feu follet qui s’élèverait de sa propre décomposition, ce feu follet a faim.
   — Ti pourrais pas mi faire donner une pitite boîte de lait ?
II n’y a donc pas d’hôpital ? Si. Il en est un grand à Saint-Laurent-du-Maroni. Mais on ne devient pas gibier d’hôpital comme ça, au bagne ! Il ne suffit pas d’être condamné pour franchir l’heureuse porte de cet établissement de luxe. Il faut avoir un membre à se faire couper, ou, ce qui est aussi bon, pouvoir prouver que l’on mourra dans les huit jours.
Alors, et les médecins ?
Les médecins sont écœurés. Les témoins les plus violents contre l’administration pénitentiaire se trouvent parmi eux.
Le médecin voit l’homme. L’administration voit le condamné. Pris entre ces deux visions, le condamné voit la mort.
Mille bagnards meurent par an. Ces neuf cents mourront.
   — Mais c’est long, monsieur, me dit celui-là, né à Bourges, c’est long !… long !…
Au camp des relégués, le docteur passe chaque jeudi ; au camp des transportés, tous les dix jours
   — Nous sommes malades quand nous y allons, disent-ils. Que pouvons-nous faire ? Rien à ordonner, pas de médicaments. Notre visite médicale ? une sinistre comédie ! Le cœur serré, nous avons la sensation que nous nous moquons de ces malheureux.
Dans ces deux camps, on se croirait revenu à l’une des époques barbares de l’humanité, au temps sans médecins, ni pharmaciens. Alors devait s’élever sur la terre un grand mur infranchissable : d’un côté les bien portants, de l’autre les infirmes avec ce mot d’ordre : mourir.
Rien. Rien à donner à neuf cents malades de toutes maladies.
   — Tout ce que je puis, dit le médecin, et pas toujours, c’est faire descendre quelques squelettes qui gigottent encore, pour qu’ils claquent dans un lit.
La pharmacie centrale de Saint-Laurent vient de recevoir seulement — en juillet 1923 — sa commande de médicaments de 1921. On ménage le coton comme l’or et la teinture d’iode, ici, est une liqueur précieuse. Et les effectifs augmentent. Le crime monte. Assassins ! Si vous saviez !
Au fait, les autorités ont raison de ne pas élever de troupeaux en Guyane. Les quelques buffles qui rêvent dans les savanes et sont arrivés sains d’Indochine tombent malades, ici. Ils mangent l’herbe de para qu’ont souillée tous ces malheureux et les buffles attrapent l’ankilostomiase. Dans ce pays les hommes contaminent les bêtes.
On s’accrochait à ma veste de toile. La phrase était la même : « Sortez-nous d’une façon quelconque de cet effroyable enfer. »
   — Tenez, me dit le docteur, au camp de la transportation, en voilà un qui me promet six pouces de fer dans le ventre chaque fois que je viens. Il a raison ! Il est malade. Il souffre. Je suis docteur, je dois le soigner et ne le soigne pas !
Ces camps sont bien présentés : cases jumelles, toits triangulaires recouverts de feuilles de bananiers. Cela fait un assez joli site. Seulement il ne faut pas s’en approcher.
Les moribonds râlent sur une planche dure. Combien, devant ce spectacle, semble douce la mort dans un lit ! Voilà dix-huit tuberculeux, côte à côte, neuf de chaque côté, sous ce toit de feuilles. Ça tousse ! Ils ont des yeux ! Des yeux qui n’ont plus de regard, mais simplement une pensée.
L’un me parle. Mais on tousse trop, je n’ai pas entendu.
   — Que dites-vous ?
   — C’est dur, monsieur l’inspecteur !
Eh ! oui que savent-ils ? Dans ces camps, personne, jamais, jamais ne vient. Ce sont des carmels dans la brousse, alors, pour ces hommes cloîtrés je suis monsieur l’inspecteur, monsieur le directeur, monsieur le délégué. De quoi ? ils l’ignorent, mais pour que sois ici, ce doit être sûrement de quelque chose de sérieux. L’un me dit : « Vous êtes le bon Cyrénéen du calvaire ! » L’autre : « Tendez-moi la main. » C’est déchirant.
Et Jeannin, le photographe Jeannin, vient de recruter quelques escouades pour « faire une plaque ».
   — Non ! Jeannin, non !
Mais ils s’amènent avec leurs béquilles. Ils collaborent de bonne grâce. Devant l’appareil — ils s’en souviennent — il faut sourire. Ils sourient.
Voilà le docteur Brengues, un forçat. Condamné pour avoir tué son beau-frère à Nice, il n’a cessé de crier son innocence, il revient de se promener dans le camp. On dirait un vieux berger de la Camargue. Vêtu de coutil noir, un grand bâton de bouvier à la main, sa barbe en râpe, il va sur soixante-dix ans.
   — Regardez autour de vous. Mais regardez donc ! Moi je subis ici une peine que j’appellerai « la peine de l’ironie ». Docteur, on m’a mis au milieu de moribonds pour que je les regarde expirer, impuissant. Je ne dis pas que ce soit un raffinement, mais, enfin, c’est un supplice, alors je m’en vais, je marche, je marche…
Mais quelqu’un vient vers moi en courant, il a peur de ne pas arriver à temps. C’est un confrère, un pauvre bougre saturé de chagrin et de remords. Je me souviens fort bien de lui. Oh ! il n’a pas tué père et mère. C’est un maniaque, un ivrogne, il volait un colis dans une gare, un poulet au marché ; une fois, sur une banquette de café, il prit un paquet contenant de vieux journaux, deux bougies et un couteau. Et il rendait toujours quelque temps après. Mais il a recommencé plus de six fois et ce fut la rélégation.
Il pleure. Son émotion le fait bégayer. Il veut se mettre à mes genoux. Il me dit comme Brengues :
   — Regarde ! Regarde !
Il me répond :
   — Je ne pleure pas, c’est la joie !
Il me supplie :
   — Tu diras tout ! Tout ! pour que ça change un peu…
Voilà les aveugles dans cette case. Ils sont assis les mains sur les genoux et attendent. Il en est qui se rendent volontairement aveugles avec des graines de penacoco. Au moins, ceux-ci ne voient plus !

C'est sans doute cette partie de la série de reportages d'Albert Londres qui fit le plus sensation, et enfin les médecins reçurent un minimum de remèdes, purent entamer des campagnes de prophylaxie (pas toujours acceptées par les intéressés, d'ailleurs: les distributions de quinine, pour tenter de juguler le paludisme, étaient en général boycottées. On versait la lampée de remède dans la paume de la main, et le transporté, persuadé qu'on attentait à sa virilité, la rejetait)

Les gardiens mouraient aussi, presqu'autant que les détenus. Pas tant du fait des forçats comme la légende le fait croire (il y eut peu d'agressions directes), que de leur déplorable hygiène de vie: consommation excessive de tafia, aucun exercice physique, tenue "coloniale"  inadaptée. Une idée préconçue imposait de bien se couvrir pour éviter les mauvais courants d'air, supposés donner la fièvre. D'où des rondes faites sous une chemise épaisse recouvrant une ceinture de flanelle, d'où une hygiène corporelle déplorable (les douches étaient censées provoquer des refroidissements). Le forçat qui parfois travaillait nu ou peu s'en faut et qui se baignait dans les piscines des îles (prescription médicale snobée par les gardiens), qui se rinçait dans les grandes auges récupérant les eaux pluviales du camp de la transportation de Saint-Laurent était finalement moins mal loti sur le plan de l'hygiène corporelle. Seulement contrairement aux détenus, les membres de la Tentiaire avaient libre accès aux soins de la faculté - dans la limite de ce qu'elle connaissait à l'époque. Le site de l'hôpital de l'île Royale, très salubre, en requinqua des centaines quand peu de transportés y furent admis.

IleRoyale2

Pas de cérémonie pour un bagnard décédé... A Saint-Laurent, il était enterré aux Bambous, dans le fond de l'actuel cimetière, dans une série de fosses communes (à chaque fois qu'on procédait à une inhumation, la terre forgée d'ossements les restituait par centaines). Par faveur spéciale, un gardien accordait parfois à un ou deux de ses compagnons la faveur de l'accompagner pour son dernier voyage et son pécule était réparti selon ses dernières volonté - l'administration ayant au préalable minutieusement défalqué tous ses frais.

devil's island xvLa caisse part pour les bambous... Le défunt n'aura qu'un linceul

bagne32Un enterrement aux Bambous

 

slm bambous - CopieUn camarade se recueille... L'auteur trouve cette photo particulièrement bouleversante.

 

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IMG_0031Les "bambous" - Un monument érigé en hommage aux bagnards et au Père Texier

 A contrario, un carré du cimetière de la ville était réservé aux personnels de la tentiaire et à leur famille, quand ils mouraient sur place. Leurs tombes sont toujours apparentes.

 

tombes surveillantsTombe de surveillants.

Aux îles, la place manquait pour enterrer les forçats. Lorsque l'un d'eux mourait, son corps était donné aux requins, au lever de la Lune, la chaloupe se plaçant entre Royale et Saint-Joseph. La légende veut que les squales étaient attirés par la cloche de l'église; plus vraisemblablement,  c'était l'odeur du sang de l'abattoir situé sur l'île Royale  qui les affolait.

FLAG15Les surveillants décédés à l'hôpital de l'île Royale (on y transférait les malades car l'air était plus sain) étaient inhumés à Saint-Joseph. Leur carré disparut quand la jungle reprit ses droits, jusqu'à ce que la Légion étrangère le redécouvre. Depuis, ce corps d'élite l'entretient à la perfection.

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071011IMG_0852Le cimetière des enfants du personnel est situé sur l'île Royale. Une mère mourant de chagrin demanda à reposer auprès de son enfant. Son voeu fut exaucé.  Lors de notre visite de l'île Royale, nous verrons ce petit cimetière.

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