13 août 2013

Souvenirs d'enfance d'une Saint-Laurentaise.

Interview: Flore Lithaw, mémoires d'une petite fille à l'époque du Bagne - (source : 973200.com, 2004)

Personnalité incontournable de notre ville [Saint-Laurent du Maroni], Madame Flore Lithaw a récemment [en 2004] été faite Chevalier de la Légion d'Honneur, médaille décernée par le Ministre délégué au Tourisme et Maire de St-Laurent du Maroni. Petite fille du temps où Saint-Laurent était surnommée "Le Petit Paris", elle nous fait partager les souvenirs émaillés d'anecdotes tantôt dures, tantôt drôles mais toujours teintés de la nostalgie qu'elle garde de cette époque marquée par le Bagne.

Madame LITHAW Flore
            Madame LITHAW Flore

Qui êtes-vous Mme Flore ?
Je suis née le 1er février 1936 à St Laurent du Maroni, d’un père hollandais et d’une mère guyanaise.
J’ai étudié chez les sœurs franciscaines missionnaires de Marie (l’actuel collège E. Tell Eboué).
J’ai travaillé ensuite à l’hôpital puis au commerce de M. Tanon André pendant 30 ans.
C’était une entreprise très importante qui avait un magasin d’alimentation dans chaque commune de Guyane.
Deux petites goélettes (la Mana et le Charles Lucas) desservaient le fleuve pour porter la marchandise.
Puis j’ai été remerciée et j’ai travaillé dans la restauration avec ma mère.
A l’époque, il n’y avait que trois restaurants qui servaient les gamelles : celui de Mme Linguet Philomène, ma mère, et ceux de Mme Léonie Gérand et de Mme Daniel.

Quelle a été votre enfance à St Laurent ?
Mon enfance a été très heureuse, même si nous n’avions pas le luxe des enfants d’aujourd’hui.
Les jouets étaient en balata et j’avais une poupée faite par un bagnard : c’était un bijou pour moi !
Il n’y avait pas tellement de distractions mais on allait au cinéma muet une fois par semaine, le dimanche. On se contentait de ce qu’on avait.
Et puis il y avait beaucoup de marche. C’est quand j’ai été admise au CAP, à 18 ans, que j’ai reçu ma première bicyclette !
J’ai fait beaucoup de sport en associations : basket, football, volley…
Mais je n’ai jamais joué au tennis… c’était un sport de classe…
J’habitais rue Thiers, à côté de l’actuel hôtel Star, et il y avait un court de tennis sur le terrain Tanon, et je regardais jouer les autres par un trou de la barrière !
Il y avait aussi la promenade à la place des fêtes, mais dans le square, l’heure de la promenade était limitée : après 20h, il fallait tirer sa révérence, et le porte-clefs du bagne fermait.

J’ai eu une enfance heureuse car on partageait, quelque soit la classe, il n’y avait pas de division, et tout le monde était sur un même pied d’égalité. A l’école laïque, l’uniforme effaçait les différences, il n’y avait pas de barrières comme aujourd’hui.

74410-109629Avant 1949, St Laurent était une commune sans maire élu, gérée par l’Administration Pénitentiaire. Quelle différence cela faisait-il ?

Saint Laurent était le  'Petit Paris'  du temps du bagne, car la main d’œuvre était gratuite.
Aujourd’hui, grâce au Quartier Officiel et aux bâtiments de l’Administration Pénitentiaire, on garde ce souvenir bâti de mains d’hommes.
St Laurent était toujours propre !
La corvée de quinze passait chaque jour.
C’était un cortège formé d’un surveillant corse et de 15 bagnards.
Le porte-clefs était arabe ; le dernier, Tayeb, est mort l’année dernière
Il y avait l’allée centrale, allée des amandiers, l’allée de l’hôpital, allée des manguiers, et l’allée du stade, c’était celle des bambous.

Le bagne n’était pourtant pas un cadeau…
Nous avons été marqués par le bagne, mais qu’est-ce que vous voulez, ce n’est pas nous qui l’avons choisi ! La France a décidé que ce serait en Guyane et nous avons assumé…
Au moment de la fermeture du bagne, je voulais raser le mur du camp, je ne pouvais plus le voir !
Cela nous avait marqué : quand on passait les examens à Cayenne, on nous appelait « les petites popotes de Saint Laurent » ; c’était la renommée, que voulez-vous !
Toute mon enfance est marquée par le bagne, ma jeunesse et même ma vieillesse.

La société saint Laurentaine vivait du bagne. Quels étaient vos rapports avec les bagnards ?
On doit beaucoup aux bagnards.
Je puis dire que parmi tous ces gens-là, beaucoup nous ont aidés à être ce que nous sommes aujourd’hui…
Mon père hollandais ne pouvait pas m’aider à l’école ; alors papa allait chercher un de ces messieurs au camp. Il m’aidait pour les leçons et les devoirs… c’était Migot…
Nous avons une reconnaissance pour ces gens-là, surtout à St Laurent.
Il y a beaucoup de familles qui descendent de bagnards, mais ils n’osent pas en parler…
On aura toujours des descendants de bagnards à St Laurent, car les bagnards libérés se mariaient avec des hollandaises et s’installaient ici.

74410-109631C’était une société castée. Chacun devait rester à sa place?

Je vais vous raconter une anecdote amusante. C’était pendant carnaval.

'Au petit coin de Paris' (là où a brûlé la maison de M. Palmier) était un casino de luxe tenu par Mme Grenadin.
M. Vidlo, percepteur du trésor, et sa femme ma marraine, m’avaient invitée au bal.
C’était le bal des notables et on y dansait déguisé et masqué.
Vers une heure du matin, on décida d’enlever les loups et on s’aperçut que les Richelieu, les Louis XV étaient des bagnards du camp ! Toutes ces dames de la bonne société avaient valsé avec eux…
On les amena au commissariat ( là où se situe Interprix aujourd’hui) et on les mit en prison dans les cellules pour la nuit. Le lendemain matin, on les vit en colonne, un à un, traverser toute la ville ; c’était une curiosité !
C’est un bon moment passé « Au petit coin de Paris », la surprise de ces dames !

La mort était-elle très présente dans la ville ?
On n’assistait pas aux exécutions, mais on pouvait entendre le tambour et la guillotine. (1)
C’est  'Mouche à bœuf'  qui a servi le dernier la guillotine ;
A l’angle du square de la mairie et de l’église habitait un ancien du bagne, Bove, bagnard gracié car la lame n’avait pas coupé sa tête ; il est resté vivre à St Laurent. (2)
(1) Le temps fait son oeuvre et déforme la réalité des faits... Madame Lithaw n'a dû connaître que deux à trois exécutions depuis son très jeune âge alors qu'à l'entendre, c'était un événement banal. Il ne faut pas imaginer une guillotine fonctionnant au quotidien: elle est restée pendant des années sans sortir de sa réserve. Enfin, aucun témoignage ne confirme les "roulements de tambours" auxquels elle fait allusion
(2) J'ai entendu ce bobard plusieurs fois à Saint-Laurent, qui n'est attesté par aucune source historique, aucune preuve administrative et qui faisait bien rire M. Martinet. "Bove" était sans doute un libéré qui inventa cette histoire pour se faire payer des coups de tafia...
Quel genre d’hommes étaient ces bagnards ?
Parmi eux, il y avait ceux qui avaient fauté et ceux qui étaient innocents.
On s’entendait bien avec eux. Ceux que mon père prenait pour l’élevage du bétail mangeaient ce que nous mangions.
On les respectait, et j’ai connu Papillon, Badin, Gracia…
A l’hôpital, il y avait des infirmiers et des garçons de salle, des gens qualifiés comme M. Jeuniot au laboratoire.
Je me souviens aussi de M. Lagrange : qu’est-ce qu’il a fait comme faux billets !
Je le revois encore : il habitait dans le coin de la rue Thiers.
Il exposait ses tableaux, et quand on passait pour aller à l’école, il faisait notre portrait.
C’était un monsieur numéro un !
Lui nous a dit spontanément qu’il était faussaire.
Il y avait toutes sortes de bagnards :
Des bagnards de classe, infirmiers, secrétaires et ceux qu’on employait comme main d’œuvre pour les plantations, ou vendeurs chez Tanon pour rouler les barriques.
Les bagnards moins qualifiés venaient le matin offrir leurs services. Par exemple, ils remplissaient les baquets d’eau, balayaient, nettoyaient la cour.
Mon regret, c’est que nous n’avons pas cherché à apprendre cet artisanat : tableau de papillons, vannerie, peinture…on regardait faire.
On était des petites reines, des petits rois, on nous servait à domicile…

74410-109633Comment les bagnards entraient-ils au service de la population ?

Pour employer un bagnard, il fallait faire une demande au bagne. Il y avait le porte-clefs devant la porte et un surveillant à l’entrée, au niveau de l’actuelle bibliothèque.
On devait donner nom, adresse et on allait chercher et ramener le bagnard.
Parfois ils dormaient sur place ; c’était ceux qui restaient pour les travaux.
Mais vous répondiez d’eux !
Car parfois les bagnards s’évadaient par le Surinam, la forêt ou le fleuve en radeau.
Puis ils se perdaient dans la brousse, et quand on les retrouvait, on les enterrait dans la fosse commune, à cinq ou six dans un même trou.

Ils servaient aussi de domestiques ?
Oui. Pour les garçons de famille, il fallait signer une décharge.
Le garçon de famille faisait le ménage, la lessive et le potager. Il dormait dans la maison des maîtres.
Mais il pouvait être malhonnête avec les dames…si vous lui donniez la porte d’entrée…

74410-109634St-Laurent ce n’était pas que le bagne. A quoi ressemblait la commune ?

La ville de St Laurent n’était pas aussi étendue qu’aujourd’hui : elle allait de l’église à la rue Thiers, avec le quartier officiel derrière l’église.
Ici où vous êtes (chez Mme Flore), les buffles se lavaient !
Et il n’y avait que deux ou trois maisons, et ça vous regardait si vous veniez ici…
D’anciens bagnards avaient un lopin de terre mais le taffia provoquait souvent des règlements de compte…
Le port de commerce était là où se trouve l’office du tourisme actuellement.
Le quai de l’Administration Pénitentiaire se situait lui devant la demeure du sous-préfet.
Les quartiers de St Maurice et de St Jean servaient à l’élevage et à la culture.
Le quartier de Charbonnière doit son nom à un créole qui y vendait son charbon ; il y avait aussi l’usine de bois de M. Thibaut, un européen.
Il n’y avait que deux familles à Paddock et on allait à Balaté en canot.
On a bien vécu à St Laurent et il y avait toutes les races : arabes, sénégalais, martiniquais, guadeloupéens, réunionnais, malgaches, chinois, annamites et les blancs.
Il fallait faire avec tout ce monde…
Plus tard les bushi-nenges se sont installés au bord du fleuve, derrière l’hôpital ; puis la mairie les a relogés à la Charbonnière..
St Laurent était prospère et nous n’avions rien à envier à Cayenne !
Ils y avait de nombreux commerces : Long, Barcarel,, Grenadin, Gougis où l’on payait en or ! Les entreprises Tanon, l’usine de tafia et de cire à Portal, la rhumerie de M. Symphorien.
Et puis les annamites, pêcheurs du village chinois aux maisons sur pilotis, et la scierie de St Jean.
Le bagne de St Laurent est aujourd’hui un lieu de mémoire. Quel souvenir doit-on en garder ?
On a été marqué par le bagne, je suis d’accord, mais on doit respecter tout ce qui est resté.
Cela était fait de mains d’hommes.
Le bagne a fermé ses portes en 1946.
L’Etat aurait alors du faire un choix : céder le camp à la commune ou autre, mais pas le laisser en friche !
En 1983, la commune a racheté le camp à un privé, M. Tanon, qui en avait fait son dépôt de marchandises : fûts d’essence et quincaillerie.
La commune a enlevé plus de 400 camions d’ordures !
Avec l’aide de l’armée et de M. Toubon, Ministre de la Culture à l’époque, nous avons réhabilité le camp de la Transportation.
Heureusement que le maire ne m’a pas écoutée et n’a pas rasé le mur !

74410-109636La fermeture du camp, en 1946, a été un changement radical pour St Laurent…

Oui, je me souviens que les deux derniers surveillants étaient M. Jawel et M. Martinet.
Lui est rentré à la sous-préfecture comme chef d’atelier, et il est mort à St Laurent.
Des bagnards sont repartis sur la métropole, Paramaribo ou les communes.
Ceux qui restaient traînaient dans les caniveaux, buvaient, et dormaient sur les trottoirs.
Ils avaient parfois un job : la brouette.
Ces bagnards libérés étaient sans ressources et avaient peu d’argent. Ils étaient pris en charge par l’Armée du salut.
Et il y avait le problème du logement ; le camp était encore ouvert, alors, même libres, ils retournaient y dormir !

Qu’est alors devenu cet immense espace ?
Il y a eu les réfugiés de Sainte Lucie : ces gens ont habité le camp ; mais ils n’ont rien nettoyé pendant 10 ou 15 ans !
La cuisine, la boulangerie étaient mal entretenues : entretenez-les, donnez un coup de peinture, nettoyez la cour…
Ils ont trouvé le camp propre ; au bagne ils ne payaient pas de loyer, de lumière, ni l’eau courante… alors un peu d’entretien !
Le verger du camp était planté en papayers, fruits à pain, patates douces, avocats …
C’était entre la fermeture du bagne et la vente à M.Tanon.
Devenu propriétaire et pour ne pas avoir de problème, il leur laissa le temps de partir et ne leur fit pas payer de loyer.
Des enfants sont même nés dans le camp !

Aujourd’hui, le camp est petit à petit restauré, et le souvenir du bagne toujours présent…
Oui. Par exemple, les frères Moreau étaient au bagne avec leur père, arrêtés pour complicité avec l’ennemi. Ils ont été ensuite innocentés, mais ils ont donné 25 ans inutilement ici, et leur père est mort à St Laurent.
Eh bien les frères Moreau sont retournés à St Laurent à 80 et 70 ans pour retrouver la trace du père ; et encore aujourd’hui beaucoup de personnes viennent ici chercher leur aïeul."

Le bagne, c’était vraiment l’enfer…
C’était très difficile pour eux. Pourtant, au temps de l’Administration Pénitentiaire, Saint- Laurent du Maroni était un paradis !
 
Mardi 14 Septembre 2004
Propos recueillis par C. Mistral
 

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02 juin 2013

Les libérés à Saint-Laurent, vus par Albert Londres.

LES LIBÉRÉS

 

Albert_Londres_en_1923Saint-Laurent est la fourmilière du bagne. C’est là que les coupables désespèrent en masse. Quelques comptoirs pour l’or et le balata, le quartier administratif, un village chinois, des nègres bosch, qui ravitaillent les placers et rapportent les lingots, et, animant cela, des forçats, des « garçons de famille » pressés et empressés et tout le régiment rôdeur, inquiet, loqueteux des quatrième-première : les pitoyables libérés.

C’est par ses libérés que Saint-Laurent s’impose.

Là, on fait le doublage, et là demeurent à perpétuité (mais meurent bien avant !) les forçats condamnés à huit ans et plus et qui ont achevé leur peine.

Que font-ils ? D’abord ils font pitié. Ensuite, ils ne font rien. Les concessions ? Ah ! Oui ! « À leur libération, les transportés pourront recevoir une concession… » Il y en a. Mais à peu près autant que de bâtons de maréchal dans les sacs d’une brigade qui passe.

Alors, hors des prisons, dans la rue, sans un sou, portant tous sur le front, comme au fer rouge et comme recommandation : ancien forçat ; avilis, à la fois révoltés et matés, minés par la fièvre, redressés par le tafia, vont, râlent, invectivent, volent et jouent du couteau, les parias blancs de Saint-Laurent-du-Maroni.

Leur formule est juste : le bagne commence à la libération. Qu’ils travaillent ! Où ça ? ils ont une concurrence irréductible : celle des forçats en cours de peine. Exemple : Une société, la Société forestière, vient s’installer en Guyane. C’est la première. Les libérés voient un espoir, ils vont avoir du travail. Catastrophe ! Le ministère accorde à cette société deux cents forçats officiels à 75 centimes par jour. [NDA. Pour vivre "normalement" en Guyane à cette époque, il fallait gagner environ 2,50F par jour]

Et les libérés, le ventre creux, regardent passer les bois.

Chez les particuliers ? Les particuliers sont peu nombreux. Il y a ici, dix assassins et quinze voleurs pour un simple citoyen. Et puis les particuliers ont des « assignés » : des forçats de première classe employés en ville.

Dans les comptoirs ? Oui, quelques-uns travaillent dans l’importation et l’exportation, mais quelques-uns seulement, parce qu’il n’y a que quelques comptoirs.

Alors que font-ils ?

1 ° Ils déchargent deux fois par mois, les cargos américains et français qui apportent des vivres.

2° Ils mangent – je veux dire ils boivent – en un jour et une nuit les cinquante francs guyanais qu’ils viennent de gagner.

3° Ils se prennent de querelle et l’on entend ce cri qui ne fait même plus tourner la tête aux passants : Ah ! Ahn ! Ah ! Ahn ! C’est un libéré qui vient de recevoir un couteau dans le ventre.

4° Ils « font » la rue Mélinon comme des bêtes de ménagerie derrière leurs barreaux, avant l’heure du repas. Mais pour eux, le repas ne vient pas.

5° Le samedi, ils vont au cinéma. Les vingt sous du cinéma sont sacrés. Ils mourront de faim, mais ils iront au cinéma.

6° À onze heures du soir, ils se couchent sous le marché couvert et, avant de s’endormir sur le bitume, ils sèchent les plaies de leurs pieds avec la cendre de leur dernière cigarette.

7° À cinq heures du matin, on les réveille à coups de bottes : place aux légumes !

 

************

AU CINÉMA

 

– Ce soir, au cinéma, film à grand spectacle, à multiples épisodes. Sensationnel ! Admirable ! Production française et brevetée ! Foule de personnages ! Dramatique ! Captivant ! Ensorcelant ! Féerique et en couleurs !

« Habitants de Saint-Laurent-du-Maroni, enfants, parents et domestiques, honorables messieurs et honorées dames, chefs, sous-chefs, bas-chefs, et cœtera, et cœtera, à huit heures et demie, tous en chœur et au guichet !

C’est un libéré qui aboie ainsi aux coins des rues. Il aura toujours gagné vingt sous pour aller lui-même, tout à l’heure, au cinéma.

L’affiche annonce : L’Âme de bronze. Un héros fort en muscles cavalcade au milieu de canons et de munitions. Cette lithographie ne plaît pas à Honorat Boucon, ex-forçat, directeur de l’Aide Sociale, rédacteur en chef de l’Effort Guyanais (IIIème fascicule), lauréat de l’Académie française, et autrement nommé : la Muse du Bagne.

La Muse du Bagne pue le tafia.

– Est-ce un film à produire ici (son langage est châtié). Que viennent faire chez nous ces instruments militaristes ? Je proteste !

– Ça va, mon vieux ! ça va ! lui crie un colonial, de l’intérieur de la baraque.

– Et ce citoyen venu de Paris voir le bagne, croyez-vous que cela soit sérieux aussi ? Moins que rien, voilà ce qu’il est. J’ai l’habitude de juger les hommes et je sais ce que je dis.

J’étais dans la boutique. Les comptoirs ont peu de jour, à cause du lourd soleil. Et l’on est bien, assis à l’ombre, sur des rouleaux de balata.

– Un journaliste ! Mais non ! Un prévoyant. Il est venu retenir sa place. Ah ! les poires, qui croient à son miracle ! Vous ne l’avez donc pas regardé ; quelle belle fleur… de fumier ! Et dire qu’on le tolère parmi nous !

Honorat Boucon, dans le monde bagnard, est le seul ennemi que j’ai en Guyane.

/...

Mais voici huit heures trente. Les libérés, un billet de vingt sous à la main, gagnent le cinéma. C’est tout ce qu’ils peuvent s’offrir de l’autre vie !

 

Pas de brouhaha. Aucune gaîté. Le châtiment les a bien matés.

 

La salle est une baraque. L’écran est plutôt gris que blanc. Mais il en est parmi ces spectateurs qui n’ont jamais vu d’autre écran. Il y a des forçats plus vieux que le cinéma.

 

Les places de galeries sont réservées au peuple libre, mais le peuple libre ne vient jamais. Forçats et noirs, voilà la clientèle.

 

Ils sont tassés sur des bancs.

 

L’orchestre est celui du bas Casséco : une clarinette, un violon, une boîte à clou : Hing ! zinc ! hing ! L’Âme de bronze déroule ses épisodes. Le film ne déchaîne pas un enthousiasme délirant. On voit passer entre les rangs des bouteilles de tafia. Ils boivent au goulot, dans l’obscurité. Hing ! zinc ! hing !

 

L’Âme de bronze est finie.

 

– Ah ! Ah !

 

C’est l’annonce d’un film d’aventures.

 

Un amoureux se fait bandit pour gagner le cœur de sa belle.

 

L’attention devient aiguë.

 

Quand le héros s’apprête à escalader la fenêtre, de la salle une voix prévient :

 

– Regarde en arrière ! Tu vas t’faire poisser !

 

Le faux bandit est dans la place. On l’aperçoit à travers les vitres d’une véranda, une femme passe.

 

– Attention ! crient instinctivement les spectateurs.

 

On croirait entendre les enfants prévenir Guignol de l’arrivée du gendarme.

 

Le héros du drame entre dans l’appartement et saute sur la femme, qu’il terrasse.

 

– Bâillonne-la, mais ne la tue pas !

 

Celui-ci doit savoir ce qu’il en coûte !

 

Le cambrioleur mondain continue sa ronde. Il a l’air de faire sauter les serrures d’un coup de pouce. Il ne sait pas le public de connaisseurs devant qui il joue, le malheureux !

 

La salle ne le prend plus au sérieux. Elle ricane. Et l’un des libérés traduit le sentiment unanime :

 

– Du chiqué ! Ce n’est pas possible !

 

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10 mai 2013

Figures du bagne - Charles Hut, "l'Incorrigible"

 

LONGLAVILLE_1910-2Charles Hut naquit à Longwy le 23 août 1894 d'un père luxembourgeois et d'une mère belge, qui avaient fondé une famille de treize enfants, installée à Longlaville (Lorraine). Il était quasiment illettré quand il trouva un emploi non qualifié dans une chaudronnerie en 1909, à l'âge de 13 ans, quand sa famille acquit un hôtel-restaurant à Herserange.

Dès 16 ans, il se fit remarquer à l'Union Cycliste Longovicienne, où ses qualités de sprinter lui promettaient un brillant avenir. Il prétendra plus tard avoir volu s'engager dès 1914, ce qui lui fut refusé en raison de son jeune âge et de sa qualité d'étranger: il n'aurait pu servir dans l'armée française qu'à partir de 21 ans. La rigueur historique commande de rappeler que du fait de sa filiation, il aurait pu rejoindre les troupes belges sur l'Yser, ce qu'il ne fit pas. cela permet non pas de le stigmatiser (il fallait être inconscient ou d'une bravoure exceptionnelle pour participer à la pire boucherie de tous les temps) mais de relativiser son degré de motivation. Le fait est que sa présence à l'arrière mécontentait le voisinage à une époque où on accusait facilement de traitrise les embusqués ou supposés embusqués.

Première rencontre avec la justice quand il est accusé d'avoir participé, avec trois complices, au  cambriolage du magasin coopératif le Crédit Ouvrier. (cet acte souleva l'indignation générale, le commerce n'appartenant pas à un vulgaire capitaliste) Arrêté, il fut placé en détention préventive mais un mois plus tard, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, les quatre comparses s'évadèrent. Hut se réfugia chez un oncle au Luxembourg avant d'y être jugé et acquitté au bénéfice du doute. Il demeura au Grand Duché pendant toute la guerre, vivant en ménage avec une jeune fille, Marie. De l'union naquit son fils Michel, en 1916. A la fin de la guerre, en 1919, Hut rentra en France pour retrouver une famille dans le malheur:  son père s'était suicidé et l'hôtel familial  avait été détruit au cours de la guerre. Il chercha alors du travail, sans succès, et reprit ses activités sportives dans l'espoir de devenir coureur professionnel.

4434792Avec un complice, Husson, ils organisèrent le vol d'une grosse somme d'argent. L'événement fit grand bruit, mais Hut parvint à tromper les enquêteurs locaux. Se confiant alors à un de ses frères, il lui remit une partie du butin ainsi que la part dévolue à Husson pour qu'elle lui soit transmise. Ensuite il partit pour Belfort où l'attendait Marie, et le couple rejoignit Paris où Hut fut vite arrêté et cuisiné au Quai des Orfèvres avant d'être transféré à Longwy. Confondu par les dépenses inconsidérées de Husson qui avait ainsi attiré l'attention sur eux, il avoua.

Comparaissant en cour d'Assises en février 1920, Il fut condamné à 12 ans de travaux forcés, son complice à 10 ans (de ce fait ils étaient automatiquement astreints à résider perpétuellement en Guyane, leur peine excédant huit années).

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On parle pudiquement de "sa bonne conduite" qui lui vaut d'être dispensé du placement en troisième classe, sort normalement dévolu aux arrivants à Saint-Laurent du Maroni, conduisant à des affectations aux travaux pénibles (surtout quand, comme lui, ils sont d'excellente constitution). Il exerça les fonctions de boucher à St Laurent puis de pêcheur aux îles du salut.

Activités de tout repos qui laissèrent perplexes les témoins que j'ai interrogés en 1983 et 1984 (Mr Martin, Mr Badin, Y.T, G.F) qui s'accordaient sur le fait qu'une telle mansuétude récompensait en général des "balances".

Comme beaucoup, Hut pensait à l'évasion, et il lui fallait de l'argent pour cela.

Vite affecté à Cayenne, à l'entretien des lignes télégraphiques (autre poste de tout repos et réservé aux hommes dont l'AP ne se méfiait pas) , il cambriola avec un complice une des plus belles bijouteries de la place  (la Guyane, terre de prospection, ne manquait pas d'or). Dénoncé, il fut arrêté puis condamné à cinq ans de réclusion à l'île St Joseph (le maximum de la peine, l'AP devant être furieuse d'avoir vu sa confiance bafouée par un "Inco").

PariacaboIl est probable qu'il bénéficia du quart cellulaire, sinon il serait ressorti des cachots de Saint-Joseph dans un tel état qu'on n'aurait plus jamais entendu parler de lui. Très curieusement, on l'affecte encore à un chantier "humain", celui de Pariacabo, près de Kourou, toujours aux lignes téléphoniques (ce qui a provoqué les mêmes sourires dubitatifs de mes témoins)

Pensant toujours à s'évader, il s'associa avec un Annamite et ils préparèrent le vol d'une embarcation de l'AP, assorti d'un cambriolage de vivres dans les réserves de Pariacabo et de la confection du gréement nécessaire. Dénoncés, ils furent mis en joue au moment de l'embarquement. Hut parvint à s'enfuir et à rejoindre sa case, mais son complice le dénonça. La seconde peine fut clémente: juste six mois de réclusion et très "curieusement", à son expiration il fut de nouveau affecté à Pariacabo quand la règle voulait que les multi récidivistes de l'évasion fussent internés à Royale.

Toujours aussi bizarrement, il lui est confié des responsabilités puisqu'à peu près libre, il est chargé des achats pour le compte des familles de surveillants et en outre, on le laisse prospérer grâce à la tenue d'un potager. Un responsable de camp remit les pendules à l'heure et l'affecta à Kourou.

La libération intervient en juin 1934 mais il était astreint au "doublage" - dans son cas, à la résidence permanente - sous la surveillance de l'AP. Décidément, il avait su nouer de bonnes relations avec les autorités (ce qui présuppose qu'il rendit des services) puisqu'il obtint immédiatement une autorisation de résidence à Cayenne (ce qui était moin d'être systématique) et exerça comme jardinier des sœurs de Cluny.

photo 1Peu de temps après, nouvelle tentative de cambriolage. Arrêté par les gendarmes il écopa d'un an de prison assorti de la relégation collective au camp de Saint-Jean du Maroni où encore, "mystère" pour les habitués du bagne qui ne dérogeaient pas à l'honneur, on lui octroie une autorisation exceptionnelle d'exploiter un rade ( débit de vente d'alccol et de tabac aux Libérés et relégués).

Une opportunité d'évasion s'offrit à lui, qu'il accepta. L'embarcation dans lequel il prit place avec quatre complices quitta la côte vers le Vénézuela mais les évadés durent accoster à Trinidad où ils furent accueillis et requinqués, mais sans droit à résidence.

Hut s'embarqua alors clandestinement sur un cargo Allemand mais il fut remis aux autorités de  la Barbade. Il se défendit habilement, justifiant de sa non qualité de clandestin "car il avait payé la somme due pour visiter le navire".  Le tribunal, amusé, l'acquitta et condamna le commandant du navire à le rapatrier "en Europe". Mais ce dernier, furieux, se détourna vers Cherbourg avant son arrivée prévue à Amsterdam, et le remit aux gendarmes. Après un tour dans de nombreuses prisons françaises, il fut réexpédié en Guyane via Saint-Martin de Ré.

85551479_oA son arrivée, le TMS le condamna à seulement un an de prison, peine couverte par ses deux années de détention en France et ordonna sa réintégration  à St Jean, au camp des relégués. Très tôt (!!), il gagna le statut de libéré conditionnel  mais avec interdiction de se rendre à Cayenne. Il trouva un travail à la sucreie de Mirande, à Matoury (15 km de Cayenne) et put à terme obtenir l'autorisation de rejoindre le chef lieu une fois par semaine. 

En 1939, la guerre éclata et Hut renoua avec ses projets d'évasion. En septembre 1941, avec des complices, ils levèrent l'ancre pour échouer quelques jours plus tard en Guyane Anglaise et, comme d'habitude, ils y furent laissés libres mais déclarés indésirables. Après avoir remis en état leur embarcation et fait le plein de vivres (un délai de quinze jours était habituellement accordé par les Anglais), ils tentèrent de joindre Porto Rico. Expulsés de Saint-Domingue et d'Haïti, ils échouèrent finalement à Cuba le 3 novembre 1941 où ils furent plusieurs fois internés avant qu'une grève de la faim ne leur permette d'obtenir leur libération définitive. Hut resta à Cuba  jusqu'en 1947, vivant grâce au trafic d'armes. Jamais (contrairement à ses dires postérieurs) il ne tenta de rejoindre la France libre.

Nouvel embarquement clandestin en juillet 1947, pour Miami où il fut remis aux autorités (6 mois de prison) Libéré en décembre 1947 il fut expulsé vers Cuba où il se fit embaucher comme matelot sur un navire marchand. Quittant son emploi à New York avec un pécule, il embarqua régulièrement pour la France où il entreprit de rechercher sa famille.

 

six-jours-au-veldhivIl retrouva ses frères et soeur (sa mère était décédée), mais pas son épouse ni son fils. C'est au Havre, dans l'attente d'un nouvel embarquement que par hasard il les rencontra. Son fils alors âgé de 33 ans avait toujours ignoré sa condition de bagnard.

Hut fut, dans les années cinquante, une des figures des Six Jours de Paris, au Vel d'Hiv : il ne manquait jamais d'y assister, expliquant à ses voisins que sans son parcours atypique, il aurait sans nul doute été une des gloires du cyclisme français.

Décidément incorrigible, Hut fit encore parler de lui, dans les années soixante...

chales_hut01

Copie journal Hut2

921976073_LIl fit partie des nombreux bagnards qui se déclarèrent indignés par la mythomanie d'Henri Charrère, dit Papillon, qui s'était attribué les actes et les souffrances endurés par d'authentiques évadés. A ce titre, il apporta également son témoignage. 

Comme la plupart des documents émanant des "acteurs" du bagne, le livre de René Delpêche qui relève les "confessions" de Charles Hut offre un intérêt relatif, mais on ne peut pas dire qu'il apporte grand chose, ni qu'il soit d'une qualité littéraire significative.

Sources: gmarchal, Association Meki Wi Libi Na Wan, Michel Pierre, témoignages recueillis personnellement à Saint-Laurent (1983, 1984)

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10 avril 2013

Les exécutions capitales.

 

ex-premier-tribunal-maritime-specialLe premier TMS, actuel hôtel des Impôts de saint-Laurent. Il fut déporté dans l'enceinte du camp, pour des raisons de sécurité

 

tms pretoireNe pas confondre, même si les locaux étaient identiques, les séances de prétoire où étaient administrées des sanctions pour fautes vénielles, directement par l'administration pénitentiaire, et les sessions du Tribunal Maritime Spécial qui jugeait les actes les plus graves

 

TMS

Aussi incroyable que cela puisse paraître de la part d'une des administration les plus paperassières que la France ait fait vivre, il est impossible d'obtenir un décompte précis des exécutions capitales de bagnards, après des jugements du Tribunal maritime spécial (TMS) qui bénéficiait d'un statut d'exception : ses décisions étaient sans appel et non soumises à cassation. L'exercice du droit de grâce avait été transféré au Gouverneur de la colonie dans un souci d'efficacité et... d'humanité: il s'agissait de ne pas imposer par une trop longue attente une torture morale insupportable à un condamné en sursis.

Cela dit, la non soumission à cassation tout comme le recours en grâce dévolu au Gouverneur n'ayant jamais été transmis formellement dans la loi, la procédure en faisait état... C'est ainsi qu'un transporté condamné à mort bénéficia de l'asassinat du Président Doumer : son défenseur argua que rien n'empêchait son successeur de commuer la peine, obtint un sursis à exécution et effectivement, le Président Lebrun, fraîchement élu, ne pouvant décemment commencer son mandat pas une excution, accorda sa grâce par télégramme.

ile royale guillotineÎle Royale, quartier des condamnés. Les quatre plots servaient à mettre la guillotine d'aplomb.

96682-4522656(ci-contre: le dernier bourreau du bagne, Ladurel, entretient sa machine)

On évalue à une centaine le nombre de bagnards guillotinés en Guyane, dont neuf à l'île Royale. Ramené au nombre de forçats et à la période concernée, c'est énorme mais cela ne reflète absolument pas la légende ou des reconstructions de l'histoire qui tendent à imaginer une guillotine fonctionnant au quotidien, ou peu s'en faut: les peines de mort prononcées furent très nombreuses (quasiment systématiques en cas de voie de fait sur un fonctionnaire de l'AP, même sans conséquence) mais très souvent commuées.  La guillotine fonctionna peu à Cayenne, les bagnards qui y travaillaient ayant toujours été en petit nombre dans cette ville, et choisis pour leur faible dangerosité. En outre, ils dépendaient alors de la justice civile et étaient condamnés par la Cour d'Assises (mais trois civils, dont l'Amérindien dit "Galibi",meurtrier, condamnés par cette Cour, furent décapités par le bourreau du bagne devant la prison civile. En effet, l'entrepreneur local qui concédait le local du pénitencier à l'AP avait peur des fantômes et avait expressément fait spécifier par contrat  qu'aucune exécution n'aurait lieu dans l'enceinte de son bâtiment).

Dans ce total ne sont pas comptabilisées des exécutions par fusillade commises dans les premières années du bagne, surtout dans les camps éloignés. (Montagne d'Argent, par exemple: on relate au moins une exécution par peloton d'exécution d'un bagnard assassin d'un gardien père de famille). Qu'il soit également clair qu'on ne parle ici que des exécutions régulières prononcées par jugement : nombre de détenus furent abattus sommairement lors de tentatives d'évasion ou pour voie de fait sur des personnels de l'A.P. (réelles ou attestées faussement : un surveillant ayant fait usage de son arme en état de légitime défense bénéficiait presque systématiquement d'un congé…)

A Saint-Laurent, la guillotine était montée, quand l'occasion s'y prêtait, dans la cour du quartier des condamnés où étaient placés les hommes devant être exécutés, dans les mêmes cellules que ceux qui attendaient leur départ pour l'île Saint-Joseph, après une condamnation à la réclusion par le TMS. Les condamnés à mort finalement grâciés voyaient leur peine commuée en cinq ans à passer dans les terribles cachots de cette île, mais ils demeuraient parfois des mois dans une terrible expectative. Dans la cour du quartier, on distingue toujours parfaitement la chape de ciment qui assurait l'aplomb de la Veuve, lequel devait être impeccable pour éviter des "bavures" (il y en eut… il fallait dans ce cas terminer au sabre d'abattis le travail mal fait par un couperet non guidé dans les rainures des montants). Une guillotine demeurait à temps plein à Saint-laurent, une autre aux îles. C'est cette dernière qui officiait à Cayenne.

Les exécutions avaient lieu à l'aube, et on "profitait" de l'opportunité pour annoncer les commutations de peine aux graciés qui attendaient dans l'angoisse. On avait beau tenter de monter la "Veuve" discrètement pendant la nuit, les bagnards savaient toujours ce qui se préparait et encourageaient leurs camarades par des mélopées de soutien. On imagine la terrifiante angoisse des condamnés en attente de savoir s'ils seraient graciés ou exécutés. Pour simplifier les opérations et également par "humanité", les autorités procédaient souvent à des exécutions groupées, cela pour rassurer ceux qui bénéficiaient d'une commutation de peine.

** Ce défenseur était le plus souvent  (tout comme l'accusateur) un membre de l'A.P.  commis d'office et le plus souvent sans aucune notion de droit. Les accusés pouvaient choisir de se défendre seuls. A noter que certains "avocats" prirent leur rôle très à cœur, même si la plupart se contentaient de "solliciter l'indulgence du Tribunal", surtout quand le risque encouru n'était pas bien grand. Il arrivait également que des hommes de loi de Saint-Laurent plaident.

Une fois au moins, un matin d'exécution, un gardien ouvrit par erreur la porte d'un détenu gracié qui crut au pire l'espace d'un instant. Contrairement à la légende entretenue par le livre apocryphe de Charrère (Papillon), la confusion a été reconnue immédiatement, le malheureux réconforté et "ses cheveux n'ont pas blanchi pour la vie" ("Papillon", toujours!). Quant au maton responsable de l'erreur, il fut sévèrement sanctionné.

adieu maman"Adieu Maman"... Fut-il gracié ou exécuté, l'auteur de ce graffiti authentique et émouvant relevé dans une cellule de condamné à mort ? A noter que les quelques "PAPILLON" qu'on trouve dans d'autres cellules de la réclusion de Saint-Laurent sont très vraisemblablement apocryphes

Les condamnés extraits de leur cellule étaient conduits dans une salle spéciale où on leur offrait un repas, une cigarette et une forte lampée de tafia. Ils pouvaient écrire une lettre à des proches, s'entretenir avec un prêtre avant les formalités d'écrous, effectuées comme s'ils étaient libérés ! Lors de ces formalités, ils disposaient de leur pécule et de leurs objets personnels après inventaire - le premier étant soyeusement calculé - (parfois envoyé à leur famille… une fois les frais de justice déduits) Certains sollicitèrent d'être enterrés par des camarades nommément désignés, ce qui fut parfois accordé.

Ensuite, tout se passait rapidement. Rapidement entravé par le bourreau et ses assistants (des bagnards volontaires haïs des autres), le condamné était soutenu et faisait les quelques pas vers la guillotine sur laquelle il était basculé et maintenu. Le bourreau déclenchait immédiatement la chute du couperet. Deux bourreaux au moins, furent démis de leurs fonctions pour "incompétence" (un excès de lenteur qui provoquait une torture morale intolérable au supplicié, ou un mauvais montage de la machine qui entravait la chute du couperet)

 Capture La dernière vision du condamné à mort qui vient de sortir de la salle d'écrou (la photo a été prise de la porte): à quelques pas, en face, la guillotine (sa chape  est encore visible. Les cellules des condamnés sont à droite)

 

guillotine de slm devant tmsLa plupart des condamnés mouraient courageusement – d'abord parce qu'ils n'avaient de toute façon plus grand-chose à espérer de l'existence : une grâce signifiait le départ vers le terrifiant quartier des réclusionnaires de l'île Saint Joseph pour une durée de cinq ans et la certitude d'un régime d'une extrême rigueur dans les années à venir si d'aventure ils n'en sortaient pas pour l'asile d'aliénés.  Ensuite, parce qu'il était d'usage de mourir en homme pour laisser un souvenir positif aux camarades dont une délégation significative assistait à l'exécution pour l'exemple, à genoux et chapeau bas, dans le plus grand silence.  Une réplique connue parmi d'autres, avant la chute du couperet: "salut les aminches, et mort aux vaches !"

Comme l'ensemble des bagnards décédés à Saint-Laurent, le corps entouré d'un linceul était transporté dans un cercueil à usage multiple, aux "bambous", dans le fond du cimetière de la ville. on y creusait une fosse dans un marécage putride déjà gorgé d'ossements, et il y était inhumésans la moindre marque distinctive.(à gauche... sordide mise en scène. A la fin du bagne, la discipline se relâchant, de telles reconstitutions pour permettre la prise de photos sensationnalistes dont une au moins fut éditée en carte postale eurent lieu à maintes reprises)

authentiqueCes photos sont des simulacres barbares (St-Laurent - île Royale, env. 1930)

FLAG16Une exécution, vue par Francis Lagrange. "Justice est faite, crime pour crime"

tetes formolCertaines dépouilles faisaient le détour par l'amphithéâtre de la dissection de l'hôpital. Par une étrange perversion, des têtes de condamnés furent conservées des décennies durant dans  des bocaux de formol, placés dans les réserves du sous-sol de l'hôpital colonial de Cayenne, arrivées on ne sait comment.  C'est le premier préfet de la Guyane, Robert Vignon, qui intima dès son installation l'ordre de leur donner une sépulture décente.

 Aux Îles du Salut, les exécutions avaient lieu selon le même protocole, au centre du quartier disciplinaire de l'Île Royale et comme pour chaque bagnard décédé, le corps était immergé dans l'océan, le soir, au son de la cloche – pour le plus grand profit des requins présents en abondance, affolés par l'odeur du sang et des viscères provenant de l'abattoir (on tuait de deux à trois bœufs chaque jour et parfois, quelques porcs). Là encore, il faut faire litière d'une légende tenace : ce n'était pas la cloche, mais bien ce sang qui affolait les requins, ne serait-ce que parce que des décès de bagnards, par mort naturelle ou par exécution n'étaient quand même pas chose quotidienne.

hespelHespel, le célèbre bourreau (caricature). Il finira lui même sous le couperet...

02 avril 2013

Création et développement de Saint-Laurent du Maroni.

DSCN2618Saint-Laurent fut bâtie sur un site occupé quelques Amérindiens "Galibis" (de nos jours, on les nomme Kaliñas). Le lieu dit se nommait  "Pointe Bonaparte" et son Degrad (embarcadère) était utilisé par les orpailleurs et ceux qui les ravitaillaient dans les Grands Bois (c'étaient les Noirs Bonis et Boshs, les Bushinengués, qui assuraient l'essentiel du canotage sur le Maroni)

En 1852, aidé d'une quarantaine d'anciens esclaves de la région de Mana, le commandant Mélinon commença à défricher la forêt autour du Degrad. Une présence militaire très symbolique assure la présence française, en face de la Guyane hollandaise infiniment plus prospère. Un peu plus tard, quelques dizaines de transportés se joignirent à ces ouvriers.

L'Amiral Laurent Baudin, en tournée d'inspection dans l'ouest guyanais, décida que la future ville prendrait le nom de son patron, Saint-Laurent, auquel viendrait s'ajouter le nom du fleuve. Saint-Laurent du maroni était baptisée. L'inauguration du centre pénitentiaire eut lieu quelques années plus tard, le 21 février 1858, un an après son ouverture.

 

DSCN2622Le pénitencier, avant les "grands travaux"

En 1858, furent installés tous les services centraux de l'administration pénitentiaire. Camp de  la transportation, bureaux, les hôtels pour le personnel supérieur, les maisons des employés et des gardiens, un magnifique hôpital hôpital de douze bâtiments (mais qui fut toujoours tragiquement dépourvu de moyens de fonctionnement). Ce fut une ville magnifique qui fut édifiée sur les bords du Maroni la main d'oeuvre ne manquant pas pour contribuer à son embellissement (au détriment d'activités productives). St-Laurent acquit, dans toute l'Amérique latine, le surnom de "Petit Paris", et la vieille ville de Cayenne faisait triste figure en comparaison. Le 16 mars 1880, un décret faisait de Saint-Laurent la commune pénitentiaire du Maroni, délivrant ainsi à l'administration du bagne, la "tentiaire", des pouvoirs autonomes par rapport à Cayenne qui demeurait chef-lieu de colonie. Le Conseil des habitants libres (très minoritaires) n'avait que voie consultative. Bien évidemment, transportés et relégués n'avaient aucun droit, pas même les libérés à l'expiration de leur peine, car ils avaient été déchus à vie de tout droit civique.

Donnons la parole à Mélinon, commandant supérieur de la colonie agricole pénitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni, aui écrit au directeur de l’administration pénitentiaire en 1860

DSCN2623 (Copier)« Je fus appelé en 1857 par M. l’amiral Baudin, alors Gouverneur de la Guyane française, à fonder sur le bord du Maroni une colonie agricole pénitentiaire dans le but d’ouvrir aux transportés repentants, par la propriété et la famille, acquises par le travail, un lieu de repos et de réhabilitation…

« Le 23 août 1857, il y a trois ans, douze transportés européens et douze Noirs engagés débarquèrent sur la pointe Bonaparte, du nom d’un Indien qui, autrefois, y avait établi son village, situé sur la rive droite du Maroni, à 28 kilomètres de l’embouchure de ce fleuve et devant lequel il forme un vaste bassin qui, dans sa plus grande largeur, n’a pas moins de six kilomètres.

« Ces 24 hommes employés immédiatement à nettoyer l’espace déboisé abandonné par l’Indien y firent plusieurs carbets pour s’abriter et serrer les vivres et le matériel qui leur étaient nécessaires. Puis ils attaquèrent la forêt, multiplièrent les abris pour loger les renforts qui leur furent successivement adjoints et qui élevèrent à 800 le personnel de cet établissement au commencement de 1859…

« Peu à peu, remplaçant les carbets par des maisons, nous formions des logements pour le commandant, les officiers, les employés, la gendarmerie, le détachement d’infanterie de marine, les hôpitaux, des logements pour les sœurs, des magasins d’approvisionnement et de matériel pour 800 hommes, une boulangerie, une chapelle, un débarcadère et, dans ces derniers temps, un pénitencier pour loger 40 femmes et 4 sœurs chargées de les surveiller. Pendant que cette transformation d’une forêt en lieu d’habitation se produisait, commençait la véritable colonisation, le 22 février 1858, par 24 concessionnaires choisis parmi les plus dignes d’entre les transportés et associés ensemble pour l’exécution des gros travaux de colonisation comprenant la construction en charpente d’une case de 10 mètres pour chacun d’eux, le nivellement des chemins et la mise en  culture de deux hectares de terre par homme.

« La culture de ces terres devait être ainsi entendue : un tiers en canne à sucre, un tiers en caféiers, un tiers en plantes alimentaires (…) Des moyens mécaniques leur furent promis pour les aider à préparer leurs produits : un moteur de la force de 25 chevaux faisant marcher une scierie, un moulin à sucre, une raboterie et autres petits moyens de préparer des denrées différentes devant être demandées et installées à Saint-Laurent.

« Des femmes leur furent également promises pour consacrer par le mariage et la famille cette colonisation. Ces 24 concessionnaires commencèrent avec ardeur. Ils construisirent sur la concession urbaine 4 cases après avoir abattu la forêt, puis ils attaquèrent celle qui recouvrait le terrain de la concession rurale dont ils recouvrirent 8 hectares en canne à sucre, riz et café.

« D’autres groupes furent formés et suivirent la trace des premiers. L’émulation les animait tous, les cases se montaient, la canne à sucre, le riz, le maïs, les patates couvraient les champs tandis qu’au logis, des volailles et des porcs commençaient à prospérer. Tous ces produits réunis et vendus assuraient aux concessionnaires les plus anciens un revenu commun et mensuel de 100F. Ils attendaient du produit de leur canne un secours important, qui devait leur faciliter les moyens de se mettre en ménage. Malheureusement, la construction de l’usine promise éprouva un ajournement. On fut obligé de chercher un biais en achetant un moulin abandonné depuis longtemps qu’on devait réparer et monter provisoirement. La personne chargée de ce travail le fut également de chercher un emplacement pour la création d’un autre pénitencier. Le travail d’usine fut délaissé et le personnel qui devait y être employé fut détourné pour effectuer les premiers travaux de Saint-Louis.

« Le délaissement de l’usine dont les concessionnaires attendaient le plus grand secours, l’état sanitaire jusque là très bon qui, sous l’influence des grands défrichements opérés autour de l’établissement était tout à coup transformé en une contagion paludique qui frappait tout le monde et en emportait beaucoup, la perte de leurs récoltes de cannes et les obstacles qui retardèrent pendant une année les unions entre condamnés des deux sexes produisirent un découragement profond et bien des chutes dans la résolution des concessionnaires (…)

« Malgré toutes ces causes de retard et de découragement, Saint-Laurent grandira avec un peu de bonne volonté. Les mariages ramèneront l’espérance, une usine, la production, et celle-ci, l’aisance. Le travail détruira par la culture et le défrichement l’insalubrité résultant de ces premiers travaux ; cela n’est pas exagéré, il faut, pour l’obtenir, le vouloir sérieusement.

Cité par Michel Pierre (la Terre de la Grande Punition)

 

DSCN2624 (Copier)

Le commandant Mélinon, quasiment le fondateur de Saint-Laurent, ne fut pas – et de loin ! – le pire des administrateurs coloniaux ou pénitentiaires. Il n’empêche : tout est dit dans ce rapport, des multiples aberrations  qui, dès le début, ont empêché l’institution de fonctionner.

On donna la priorité à la construction du bagne en lui-même – ce qui n’était en rien urgent, la plupart des transportés improductifs stationnant aux îles -, au détriment de la production. On incita les concessionnaires à défricher massivement pour planter, outre les cultures vivrières, de la canne à sucre qui devait leur assurer un revenu correct. Mais le retard  - faute d’avoir été commandée à temps - dans  la livraison de l’usine fit perdre toute la récolte – d’où un dégât considérable.

Le retour en forêt, en pleine saison des pluies, dans le but de développer cultures vivrières sur abattis et  production de charbon de bois afin de pallier cette essai calamiteux de grande culture, entraîna une recrudescence du paludisme, alors même que Saint-Laurent était une des zones de Guyane les moins touchées par ce fléau. Sans atteindre les taux calamiteux de la Montagne d’Argent ou de Saint-Georges, la situation sanitaire ne fut guère brillante.

Mélinon termine sur une note relativement optimiste. L'évolution de la transportation qui devait une guillotine sèche, quelques années plus tard, allait changer la donne. Saint-Laurent et sa dépendance, Saint-Jean (réservée aux relégués), ne deviendront que de vastes pourrissoirs improductifs alors que leur position et leurs atouts auraient pu, rigoureusement exploités, donner naissance à une grande cité prospère dont toute la colonie aurait profité. Cette colonie pénitentiaire ne vécut que pour elle, en coûtant une fortune à la puissance publique et en maintenant détenus et libérés dans un état misérable. 

Le blason de la commune.

Blason_Saint-Laurent-du-MaroniOn passera sur le métalangage habituel de l'héraldique, réservé aux initiés, pour remarquer l'omniprésence de l'histoire du bagne dans les symboles. A une croix d'or fuselée, chargée d'une salamandre animale contournée de sinople posée sur un brasier de gueules. Au premier canton d'argent à une épée haute portant sur sa pointe une balance de deux plateaux, le tout du même; au second d'argent à une grille de prison composée de 4 barreaux et 4 traverses, sommée de deux clefs posées en sautoir, accompagnée de 7 tourteaux, 3 à senestre, 3 à dextre et 1 en pointe, le tout de sable; au troisième d'azur à une ancre de sable accompagnée de 2 marsouins affrontés de gueules; au quatrième de sinople à une souche d'arbre d'or au duramen de gueules. A une couronne d'or brochante en chef.
Présence de clés, synonymes d'enfermement. De la balance de la justice. D'encientes fortifiées. De marsouins, qui rappellent l'Infanterie de marine dont dépendit longtemps le bagne de Guyane, avant qu'il ne soit rétrocédé au ministère des colonies.

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