16 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (2)

 La vie quotidienne d'un médecin consciencieux, affecté aux îles.

 

15-08-2013 20;13;01Ajoutons à cela les contrainte auxquelles Heyriès se plia sans regimber, contrairement à Rousseau quelques années auparavant (cela dit, l'époque n'était pas la même: l'administration pétainiste qui sévit en Guyane jusqu'en 1943 n'avait pas grand chose à voir avec celle, pourtant très imparfaite, de la IIIe République). A titre d'exemple, les causes du décès étaient invariablement passées sous silence quand elles reflétaient une sombre réalité, davantage encore sous ce régime qui avait encore moins de sympathie pour les "rebuts de la société" - et Heyriès ne changea pas cette habitude.

Un tuberculeux ne mourait pas de sa maladie mais de "cachexie", ce qui ne veut strictement rien dire: un symptome n'est pas une pathologie. Un transporté décédé après avoir été roué de coups dans des circonstances troubles mourait officiellemnt de péritonite abdominale (comme le souligne l'auteur, il faut cogner dur pour arriver à ce résultat, et tarder avant de présenter le blessé au médecin qui avec ses compétences en chirurgie pouvait intervenir). A aucun moment on ne fit officiellement mention de maladies vénériennes alors qu'elles frappaient au moins le quart des détenus (les cas de cécité liés à la syphillis au stade ultime étaient nombreux).

Quant aux pathologies mentales, Heyriès s'en désolait comme ses prédécesseurs sans pouvoir faire grand chose. Les psychotropes n'étaient pas inventés, les opiacés qui auraient calmé les malades en crise en les endormant étaient strictement contingentés et de ce fait réservés aux interventions chirurgicales ou au soulagement des grandes douleurs. Restaient les enfermements en cellule, parfois les camisoles de force pour protéger l'environnement ou le malade lui même contre ses débordements en cas de crise ; les bains furent parfois prescrits. Autant dire, rien parce qu'une prise en charge par le biais d'une psychothérapie était évidemment inconcevable à l'époque et dans ce contexte. Heyriès, comme ses collègues, signala dans ses rapports la nécessité d'avoir un médecin aliéniste confirmé sur les îles, évidemment sans succès. Et pourtant, les observateurs avertis s'accordaient tous à dire qu'au moins le tiers des forçats souffraient d'une pathologie mentale plus ou moins accentuée.

flag fresquesFresques de Lagrange, décorant l'hôpital de Royale

Tout porte à croire que comme un grand nombre de ses collègues, Norbert Heyriès fit preuve de conscience professionnelle et démontra un grand savoir-faire compte tenu des connaissances de l'époque et des moyens mis à sa disposition. Cela était d'autant plus méritoire que son séjour en Guyane fut pour lui un moment pénible: certains, dans cette situation, se seraient réfugiés dans une passivité d'autant plus aisée que l'Administration Pénitentiaire en aurait été ravie pour peu qu'il soignât quand même les membres du personnel et leurs familles. Heyriès fit ses deux ans avec conscience (le strict minimum pour un séjour aux colonies) avant de permuter avec son collègue de Martinique. La brièveté de son séjour montre s'il en était besoin à quel point cette affectation guyanaise lui déplaisait car pendant cette période compliquée, les mouvements de personnel furent fort peu encouragés.  Nous verrons comment les transportés de Royale témoignèrent leur sympathie à son égard lors de son départ, ce qui n'empêche pas de dire qu'il ne fit pas partie de ceux qui marquèrent le bagne de leur empreinte.

reclusion pitanceNotons en marge que le transporté Henri Charrière, dit Papillon, qui se présente comme le caïd incontesté des îles, ne laissa aucun souvenir au médecin Heyriès.

Et lorsqu'il prétend avoir été "ausculté par la lucarne de la porte de son cachot de la réclusion" dont "il ne serait pas sorti pendant cinq ans", il est insultant pour le médecin. Cela est fermement démenti par la pratique du toubib comme par les innombrables règlements et témoignages qui attestent d'une promenade quotidienne d'une heure dans un préau ainsi que d'une baignade hebdomadaire dans la "piscine des forçats", autorisée à des fins d'hygiène et pour prévenir autant les avitaminoses provoquées par le manque de lumière que des pathologiers mentales.

Si Heyriès ne chercha jamais à bouleverser les règlements en vigueur, il veillait à ce qu'ils fussent respectés lorsque l'intérêt de ses malades le commandait. Chaque manquement qu'il constatait lui faisait immanquablement adresser une note au commandant des îles, dans un langage administratif certes déférent mais implacable dans sa logique. Jamais il n'aurait toléré un manquement aux prescriptions sanitaires qui limitaient les effets nocifs de la réclusion et d'ailleurs le commandant des îles de l'époque, surnommé "Coco sec", était tout aussi rigoureux. Cette période ne fut sans doute pas la meilleure pour les gardiens...

 

51R3345MJPLPour relater cette existence comme celle de sa femme et de son fils, nous nous référons tout d'abord au contenu de cette première note, qui relate les circonstances de l'arrivée de Norbert Heyriès et de sa famille aux îles (lien). Les informations qui ont permis de continuer la relation sont extraites pour l'essentiel du livre dont il est fait mention ainsi que des divers souvenirs de transportés qui vécurent sur le site (Hut, Belbenois, Jusseau, Mesclon), les reportages sérieux (Londres, Danjou, Lartigue), le témoignage de Charles Péan (Armée du Salut).

Sont résolument écartés les écrits de Charrière dit Papillon, tissu d'affabulations comme cela sera démontré dans le dossier consacré au personnage ou les "reportages" des époux Mac Goven, complètement stipendiés par l'AP. 

C'est l'isolement des pénitenciers des îles qui imposait la présence d'un médecin dont la tâche était proportionnellement infiniment moins lourde que celle de ses collègues de Saint-Laurent du Maroni, Saint-Jean et Cayenne. En effet, ces derniers avaient la responsabilité de milliers de transportés en cours de peine plus celle des "libérés" astreints à la résidence perpétuelle dans la colonie (mais, sauf dérogation, interdits de séjour à Cayenne, seule ville où ils avaient un peu de chance de trouver du travail) sans oublier, pour les actes chirurgicaux, certaines spécialités et les mesures épidémiologiques, le suivi de la population civile.

vanhoveLes pénitentiers de Royale, Saint-Joseph et du Diable étaient en effet isolés non seulement par la géographie, mais également par un régime dérogatoire qui limitait strictement leur accès à quelques personnes triées sur le volet, dont en outre la visite était la plupart du temps annoncée par anticipation: cela donnait le temps à l'AP de dissimuler ce qui pouvait choquer un regard non averti.

Seuls le directeur de l'Administration Pénitentaire pour toute la Guyane, le Procureur de la République de Cayenne et le Gouverneur de la colonie pouvaient accoster au port de Royale de manière impromptue - étant donné que l'AP, fort bien renseignée, passait la plupart du temps l'information concernant une visite à venir (au pénitentier des Roches de Kourou, un sémaphore construit au moment de la déportation de Dreyfus permettait de transmettre des communications). Enfin un bagnard classé "travaux légers" bénéficiait d'une sinécure: muni d'une longue vue, sa seule tâche était de prévenir la direction des îles quand un navire susceptible d'accoster croisait au large.

 

16-08-2013 17;55;57Contrairement à ses collègues "du continent", le Médecin des îles avait certes une lourde tâche, mais elle ne que quelques centaines de personnes qu'il parvenait à connaître. La patientèle était constituée par:

- des forçats en cours de peine évidemment, souvent détenus depuis des années sur les îles (c'est là qu'on gardait les figures emblématiques dont la condamnation fut retentissante: leur évasion aurait constitué un scandale,
- les récidivistes de la Belle,
- les gardiens affectés aux îles, de même que les fonctionnaires malades de la tentiaire, venus du continent pour se rétablir sur un site dont la réputation de salubrité n'était en rien usurpée depuis la dramatique expédition de Kourou, au XVIIIe siècle.

071011IMG_0671S'il y avait des moustiques à l'époque, le paludisme ne sévissait pas davantage aux îles que le pian bois (leishmaniose), l'ankylostomiase, etc. Les alizés soufflent en permanence, créant un souffle vivifiant, l'eau est plus limpide que sur le littoral envasé et on pouvait se baigner dans les "piscines des forçats" de Royale et de Saint Joseph (ces piscines protégeaient les baigneurs d'éventuelles attaques de requins). Par la force des choses, il y avait peu de corvées réellement pénibles (rien à voir avec les chantiers forestiers ou la terrible route coloniale numéro zéro - lien). Seul point noir qui compliquait la situation pendant la guerre: la faim due aux rations réduites et aux divers détournements opérés tant par les caïds que par le personnel: certains gardiens ne nourrirent jamais leur volaille qu'avec le pain de détenus en réclusion... En conséquence lorsqu'un forçat dérobait une poule ou un lapin, c'était un prêté pour un rendu.

Même si ses moyens étaient limités, le Médecin des îles pouvait exercer son art dans des conditions qui relevaient moins de l'abattage qu'à Saint-Laurent où en plus du traitement des internés au pénitencier, il fallait se rendre régulièrement sur les nombreux camps excentrés qui ne bénéficiaient que d'une "infirmerie", ou à Cayenne (nous avons vu précédemment à quel point le médecin des colonies collectionnait les casquettes au chef-lieu)

Rappelons que des limites assez strictes étaient apportées à l'action du médecin de même qu'au respect de sa vie privée. Il lui était strictement interdit, comme à tous, de prendre des photos sur les îles sans accord préalable de l'AP (qui, le plus souvent, fournissait elle même les clichés pour maîtriser sa communication, comme on dirait de nos jours). C'est sans doute pourquoi, dans les souvenir du médecin Heyriès, on trouve des lettres, des dessins, mais aucune photo même si on ne peut pas écarter l'hypothèse d'un rangement dans un album spécifique.

Plus choquant - apparemment Heyriès ne se révolta pas plus que ses prédécesseurs - Louis Rousseau excepté - contre cette disposition scandaleuse - depuis l'assassinat d'un médecin par un déséquilibré commis en 1896 -, le secret médical était systématiquement violé puisqu'un gardien là pour le  "protéger" écoutait soigneusement toutes les conversations, relevait par écrit les motifs de consultations! Un malade qui avait consulté sans motif valable écopait invariablement de quinze jours de cellule, et la non administration de soins était considérée par des gardiens ignares comme une absence de motifs: dans ces conditions, il était impossible de venir solliciter des conseils et certains forçats retardaient le moment de rencontrer le docteur par crainte de ne pas être reconnus: c'est ainsi que des symptomes s'aggravaient, que des pathologies se compliquaient.  Lorsque le médecin se contentait de marquer: "Vu" en face d'un nom sur la liste des transportés admis à la consultation, il y avait menace de  passage en commission disciplinaire.

L'honnêteté commande toutefois de signaler que des médecins, jusquà la fin des années trente, furent souvent les premiers à violer ce secret médical en portant eux mêmes en clair dans les dossiers individuels le nom des pathologies sont souffraient tel ou tel condamné ou en émettant des jugements liés aux moeurs: "inverti actif", "inverti passif". il est permis de s'interroger sur la légitimité de telles appréciations émanant de médecins si elles étaient compréhensibles de la part des gardiens qui les mentionnaient* après avoir découvert les moeurs spéciales (terminologie de l'époque) des intéressés - faisant fi de la grande hypocrisie de l'AP qui s'accommodait fort bien de l'homosexualité, car elle donnait prise sur les caïds fort bien tenus par la menace d'éloigner "le môme" - à savoir l'inverti passif en général contraint et forcé de subir les assauts des durs dès le début de l'intégration au Grand Collège (parfois dès l'entrée dans les cages du La Martinière). Se mettre sous la coupe d'un protecteur évitait parfois de servir de jouet à toute une case... quand ce dernier ne se transformait pas en proxénète.

* par une grande lettre A ou P portée sur le dossier au crayon rouge, certains ayant hérité des deux mentions. Plus du tiers des dossiers individuels portent une telle mention.

offici4592La Guyane fut coupée de la métropole entre 1940 et 1943, dirigée depuis Fort de France par le très pétainiste et fort peu humaniste Amiral Robert** et on comprend que dans ces conditions, les approvisionnements des bagnes furent réduits à la portion congrue. Or si les pénitenciers "du continent" pouvaient pallier en partie les insuffisances alimentaires en recourant aux cultures locales (manioc, bananes, patates douces etc.) ce que d'ailleurs ils ne firent pas suffisamment, c'était impossible sur les îles trop petites où les embruns salés brûlaient les cultures pour peu qu'elles fussent fragiles: les garçons de famille aient beaucoup de mal à entretenir les jardinets des gardiens à cause de ces embruns comme à cause des fourmis, et transgressaient une règle sanitaire formelle : ils récupéraient le produit des tinettes  pour en faire de l'engrais.

Dans ces conditions, si le personnel mangea toujours largement à sa faim, les inégalités entre détenus explosèrent. Les caïds ne manquaient de rien car ils avaient leurs combines avec les cuisiniers soit intéressés aux trafics, soit contraints par la menace.

Prenons l'exemple de la ration théorique de viande fraîche allouée aux transportés - 150g trois fois par semaine. Il fallait entendre "viande sur pied" et lorsque des boeufs ou des buffles faméliques étaient débarqués à Royale et abattus, une fois retirés la peau, les os et les viscères, on obtenait tout au plus 80g par rationnaire, les meilleurs morceaux étant réservés au personnel. Les cuisiniers se servaient très largement et pour acheter la complaisance des gardiens, ils leur fournissaient une grande part sur le contingent réservé aux forçats alors que, normalement, le personnel devait acheter ses rations fournies à part. S'il restait 40 à 50 g de bas-morceaux dans l'assiette du forçat lambda, il avait de la chance. En clair, si le transporté n'était pas un caïd ou n'avait pas de ressources suffisantes pour se payer des suppléments, il était en état de dénutrition.

** Condamné en 1947 à dix ans de travaux forcés pour collaborationnisme. Très vite relevé de sa peine dans le cadre de la "Machine à recycler les pétainistes"

flag5Des demandes d'admission à la visite médicale (qui se faisaient toujours par écrit) font mention d'hommes qui déclarent avoir perdu plus de trente kilos en quelques mois, pour en peser moins de cinquante. Le médecin concluait la visite par un "diagnostic" en forme d'annonce du symptôme de cachexie et prescrivait le plus souvent du repos (dispense de corvée ou affectation aux "travaux légers à l'ombre") avec attribution d'une boîte de lait condensé ou d'une ration supplémentaire de cent grammes de riz. Ensuite, l'AP jugeait du bien fondé de la prescription en fonction des stocks dont elle disposait. Pour que le médecin ait une pleine maîtrise de la prescription de "suralimentation" (tout est relatif...) il devait faire hospitaliser le transporté et bien évidemment, disposant de peu de place à l'infirmerie des bagnards, il était amené à faire des choix drastiques. Evidemment, les condamnés à la réclusion qui étaient astreints au silence absolu n'avaient pas le moyen de se plaindre (ils ne voyaient le médecin qu'une fois par semaine et ce dernier ne pouvait pas grand chose pour eux si ce n'est faire fractionner le temps de réclusion pour que la peine s'accomplisse de manière discontinue).

89082736_oisj reclusion 2Emile Jusseau, dans les cloches de la Camarde raconte avec émotion comment il survécut à son temps de réclusion malgré des gardiens qui l'avaient dans le nez. C'était un détenu "pays" qui servait parfois sa pitance quotidienne et il s'arrangeait, quand il était de service environ un jour sur trois, pour ne pas touiller et aller dans le fond de la marmite, là où la soupe était plus épaisse et où on trouvait quelques morceaux de viande [Jusseau]. C'est ce geste qui l'empêcha de mourir de faim. Jamais, attesta-t-il, il ne perçut sa ration entière de pain, à savoir une miche de 750g cuite la veille.

Les manques patents n'étaient pas seulement constatés dans le domaine de l'alimentation. On citera l'exemple d'un condamné déclaré inapte aux corvées manuelles à qui on refusa l'attribution d'une des trois paires de lunettes correctrices de la presbytie allouées chaque années aux îles. Or âgé de cinquante ans, n'y voyant goutte, il était chargé de la tenue de la bibliothèque des îles! Que dire de ces malades secoués par des accès paludéens contractés dans le passé sur la grande Terre, qu'on ne pouvait soigner faute de quinine? De ces blessés opérés quasiment à vif faute d'opiacés?

Que dire de ces forçats qui crevaient littéralement de faim et se voyaient parfois punis de quinze jours de cellule au régime du seul pain sec un jour sur deux pour avoir ramassé ou ou deux cocos alors même que l'huilerie qui fonctionnait dans le passé sur les îles était fermée et que ces cocos pourrissaient par milliers sur le sol?  Même leur attribution devait en théorie faire l'objet d'une prescription médicale, demandée par écrit au médecin et accordée avec largesse: elle ne diminuait pas les stocks. Cela dit, les témoignages de gardiens, que j'ai recueillis, sont catégoriques: la plupart d'entre eux détournaient le regard quand ils voyaient un homme commettre une faute de cet ordre, calmaient les nouveaux fonctionnaires qui faisaient du zèle et quand les anciens portaient ce motif, c'était pour coincer un gus qui nous cherchait depuis des jours (dixit Monsieur Martinet et Monsieur T., témoignages que j'ai recueillis. Ils ajoutaient: "d'ailleurs, si un collègue avait encombré la commission disciplinaire avec de tels motifs, la direction l'aurait rappelé à l'ordre: nous n'avions aucun intérêt à susciter une rébellion compte tenu de la disproportion des forces ; certes nous étions armés, mais le plus souvent seuls face à quarante pensionnaires") 

Plus drôle: le cas de ce vieux déporté rapatrié de l'île du Diable vers Royale pour raison de santé. Les déportés étaient exempts de travail mais s'ils ne pouvaient subvenir à leurs besoins, ils accomplissaient une tâche quotidienne pour recevoir une ration cuisinée et un quart de vin, comme les militaires (les transportés étaient privés de ce vin comme les déportés sans ressources qui refusaient de travailler, à qui on fournissait les aliments crus qu'ils apprêtaient eux mêmes). Pour que le vieillard impotent reçoive la ration préparée et son pinard sans contrevenir aux règlements, l'administration, en accord avec le médecin, établit sa tâche quotidienne. C'est ainsi que le vieillard imperturbable allait porter chaque jour une boîte d'allumettes remplie de brins d'herbe au bureau du Commandant ...

Si le docteur Heyriès ne fit pas acte de rébellion institutionnelle contre ce système déliquescent, il ne manqua aucune opportunité de marquer son territoire dès lors que ses prérogatives étaient battues en brèche. C'est par un courrier officiel - avec copie au Commandant des îles - qu'il demanda au gardien-chef responsable de la réclusion de Saint Joseph comment il se faisait qu'un homme en principe enfermé seul dans sa cellule avait écopé d'une forte luxation de l'épaule. Il s'étonnait en outre de ne pas avoir été avisé de son état, "lui seul étant en mesure de décider des soins appropriés". L'auxiliaire de l'administration, un porte-clés arabe quasiment illettré lui répondit ingénument en relatant l'événement par écrit (lettre quasiment illisible), soutenant que sa seule présence (il avait refusé de se retirer) avait empêché un gardien d'abattre le malheureux rendu à moitié fou par l'isolement et qui, dans une crise de nerfs, avait insulté ce dernier.

Il semble qu'Heyriès "tint" aussi convenablement que possible ses infirmiers, des transportés en cours de peine. Peu d'excès sous sa direction, moins de coulage qu'avec d'autres médecins, du dévouement**.

IMG5**(notons que nombre de truands confirmés se sublimèrent dans l'histoire du bagne et devinrent des infirmiers d'un dévouement exceptionnel. On citera entre autres Manda, l'apache amant de casque d'Or qui se privait de sommeil pour ne pas laisser un agonisant mourir au cours de la nuit dans la solitude, et qui sauva des transportés comme de nombreux gardiens grâce à son savoir faire et sa haute conscience professionnelle. Manda retrouva son rival Lecca au bagne où ils se réconcilièrent. Citons aussi Pierre Bougrat avant qu'il ne s'évade, devenu un héros au Venezuela. )

Le docteur Heyriès fut sans doute bien assisté par un forçat d'exception: le docteur Pierre Laget dont la condamnation aux travaux forcés à perpétuité pour l'empoisonnement de ses deux épouses et la tentative d'empoisonnement commise sur sa soeur avait fait grand bruit en 1934. Ce médecin protestait invariablement de son innocence mais les indices concordants de même que ses motivations (en particulier des assurances contractées à son profit juste avant les actes, des alibis forgés de toute pièce qui se révélèrent faux) laissent peu de doute quant à sa culpabilité. Devenu infirmier, cet ancien médecin évidemment radié du Conseil de l'Ordre fit preuve d'efficacité dans ses nouvelles fonctions tout en sachant "rester à sa place" (comme il est consigné dans son dossier). Pour information, nous citerons une lettre obséquieuse qu'il écrivit en 1934.

Royale le 29/07/1934

Au Commandant Supérieur des Iles

J'ai l'honneur de solliciter de votre haute bien­veillance l'octroi d'une autorisation qui, je ne l'ignore pas, sera si elle m'est accordée une faveur, mais que je me crois fondé à demander me basant sur les considérations suivantes.
Appelé par la confiance de Monsieur le Méde­cin Chef B...s et celle de Monsieur le Commandant T...d à servir comme infir­mier dans les Hôpitaux des Iles, je crois avoir tou­jours rempli avec conscience les fonctions dont j'avais la charge. Car je ne puis, malgré les cir­constances et l'habit que je porte aujourd'hui, oublier que je suis médecin, medicus in aeter-num.
Je n'ai jamais consenti cependant, malgré de fréquentes sollicitations, parfois pressantes, de gens qui ne voulaient ou ne pouvaient pas comprendre ma discrétion, à oublier que je n'étais qu'un sous-ordre, un employé ; et je m'honore de penser, à des signes certains, que cette confiance de mon Chef ne s'est pas démentie.
Fidèle d'autre part à la ligne de conduite que je me suis tracée dès le jour de ma condamna­tion — subir loyalement ma peine, bien que ne pouvant l'accepter parce que imméritée, je ne crois pas m'être jamais départi de cette loyauté et vous m'excuserez, je veux l'espérer, si je me permets de rappeler que dans une tragique affaire toute récente — attentat Brusi — j'ai donné de ce loyalisme des preuves qui, si elles m'ont valu les félicitations de Monsieur le Direc­teur à son dernier passage, m'ont attiré aussi, je ne l'ignore pas, les inimitiés de certains égarés, ce dont je me moque d'ailleurs complètement, car je suis prêt à recommencer.
Enfin dans ce milieu pourri du bagne que vous connaissez bien mieux encore que moi, je n'ai jamais eu qu'une ambition, qu'un but : ne pas déchoir, rester moi même.
C'est dur, péniblement difficile, mais, Dieu merci, jusqu'à présent je crois y être parvenu.
Pour atteindre ce triple résultat : demeurer médecin bien que ne sortant pas de mon rôle de subalterne, rester loyal, ne pas déchoir, ce qui peut se résumer en une seule proposition : conserver intacte ma santé intellectuelle et morale, je n'ai je crois qu'un seul moyen — le tra­vail qui me permettra de maintenir et d'accroître ma valeur intellectuelle et professionnelle, d'as­seoir sur des bases toujours plus stables mon équilibre mental, d'assurer toujours plus effica­cement ma moralité.
Et c'est en vue de ce travail productif, salu­taire, stabilisateur, que je viens vous demander, Monsieur le Commandant, de faire venir de France des livres uniquement professionnels, médicaux et scientifiques.
Et pour cela la permission d'écrire au pro­chain courrier, trois lettres :

1° À monsieur Georges L...r, négociant en nou­veautés et vice-président du Tribunal de Com­merce,.. Rue de la République à Béziers, mon beau-frère et mon tuteur légal.
2° A monsieur Victor C...t, bâtonnier de l'Ordre des Avocats du Barreau de Béziers,.. rue Boïel-dieu, mon défenseur et un vieil ami d'enfance. 3° À monsieur le docteur M...n, professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier, mon com­pagnon d'études à l'Université.

Je me flatte d'avoir conservé au pays de nom­breux amis qui n'ont jamais douté de moi, qui m'ont âprement défendu et qui se feront un devoir, à l'appel de ces trois personnes de faire l'impossible pour que mon désir soit exaucé.
Et je m'empresse d'ajouter :

1° D'abord que mes lettres seront strictement limitées à cette demande de livres.
2°  Ensuite que c'est à vous qu'elles seront remises par moi aux fins de contrôle avant envoi.
3° Enfin qu'il s'agit d'une lettre unique à chacun de ces correspondants.

J'ose espérer, Monsieur le Commandant, que connaissant les motifs de ma demande, vous vou­drez bien vous rappeler que le bagne doit être un lieu de redressement et non un lieu de perdi­tion totale et pour cela, me donner, avec l'autori­sation sollicitée l'annonce du salut tant souhaité.
Et, en vous adressant par avance un grand merci pour tout ce que vous voudrez bien faire pour moi, je vous prie de croire, Monsieur le Commandant, à ma très respectueuse et parfaite considération.

La demande de Pierre Laget fut agréée et ses livres parvinrent à destination. Il dut toutefois patienter longuement avant de les recevoir en main propre, car l'administration les contrôla page par page. 

Cet homme occupant de facto les fonctions d'infirmier-chef de l'hôpital-infirmerie de Royale, on peut estimer que le docteur Heyriès fut bien secondé. L'ex docteur Laget, ayant volé des produits toxiques dans la pharmacie de l'hôpital, se suicida en les ingérant en septembre 1944. Dans sa lettre d'adieu il précisait: "inutile de chercher à me réanimer: je sais ce que j'ai pris" .

à suivre.


15 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (1)

 

... pendant une partie de la seconde guerre mondiale.

 

51R3345MJPLContrairement à son prédécesseur Louis Rousseau, forte personnalité qui marqua l'histoire du bagne par ses rapports officiels et son comportement dépourvu de toute compromission (quand la soupe de ses malades était trop claire et dépourvue de viande, il parcourait le quartier des surveillants avec son fusil et abattait leurs poules en nombre suffisant pour que la ration règlementaire soit assurée - on imagine combien les matons appréciaient le procédé), Norbert Heyriès n'aurait pas marqué l'histoire de la transportation sans un livre tout à sa gloire écrit par Claire Jacquelin, ouvrage qui n'aurait que peu d'intérêt s'il n'offrait une splendide iconographie: les dessins de Lagrange dit Flag (lien) offerts au médecin et que ce dernier rapporta à l'expiration des deux années qu'il passa aux îles du Salut avant de rejoindre les Antilles à sa demande. On passera aussi très vite sur la préface de Denis le Hir-Seznec qui, ici comme ailleurs, exploite son fond de commerce. 

 

85578898_oLe quartier des surveillants

Cette iconographie justifie à elle seule qu'on se procure l'ouvrage (éditions Maisonneuve & Larose, 15 euros) en faisant abstraction du reste. Non seulement la vie quotidienne aux îles du Salut est parfaitement dépeinte sous le trait jamais dépourvu de talent de Lagrange, mais cette série de croquis a un intérêt artistique évident. Le point de départ du livre est le contenu d'une sacoche du docteur Heyriès contenant ces croquis et des lettres à lui adressées.

La phraséologie ampoulée de Claire Jacquelin complique la relation de réalités qui auraient gagné à être exposées sans fard dans leur crudité. En outre, l'affectation qu'elle met à respecter prétendument l'incognito de personnalités du bagne en se référant à la non communication règlementaire d'archives non couvertes par le délai de prescription centenaire (dans la plupart des cas, il a été ramené à soixante-quinze ans) n'aboutit qu'à un résultat: réserver des informations aux seuls initiés qui n'ont aucun mal à retrouver les patronymes des intéressés puisqu'elle conserve leur prénom et la première lettre de leur nom (par exemple: Charles B. pour Barataud, [lien], en précisant s'il en était besoin l'homosexualité du personnage pour achever de le situer). Hypocrisie, quand tu nous tiens... (Les propos en italiques seront, sauf indication spéciale, extraits de ce livre)

Une lettre collective - rédigée par Lagrange, dit FLAG, signée par de nombreux transportés - atteste de l'estime que ces derniers portaient à Norbert Heyriès. Mais à quelques exceptions près*, ce fut le lot des médecins dont les fonctions permettaient institutionnellement d'adoucir le sort des transportés reconnus malades qui bénéficiaient par leur truchement de rations renforcées (sous forme, le plus souvent, de boîtes de lait condensé), de jours de repos et pour les cas les plus graves, d'une hospitalisation - étant entendu que l'époque et le manque de moyens limitaient par la force des choses les secours de la médecine : on ne connaissait pas les antibiotiques, on ne savait pas soigner la tuberculose qui touchait 25 à 30% des détenus, pas davantage les maladies vénériennes qui proliféraient sans compter la lèpre plus rare mais évidemment spectaculaire, et d'autres pathologies. Si des médecins compétents en chirurgie parvinrent à réaliser de véritables exploits, ils furent impuissants devant des maux qui devenus presque ordinaires une décennie plus tard. 

* (comme ce médicastre "inverti"  - terminologie de l'époque - qui partouzait en compagnie de transportés au cours de soirées "où les distances étaient abolies" (lien), qui détournait au bénéfice des heureux élus les suppléments de nourriture et les remèdes réservés à l'ensemble des condamnés et mettait au repos ses gitons pendant des semaines entières, sans aucune justification)

Les sulfamides comme les pansements, les produits désinfectants, les anesthésiques etc. faisaient défaut dans une colonie touchée par la rupture des liens avec la métropole depuis le début de la guerre. L'attitude du Colonel Camus, alors directeur de l'AP de Guyane, psychopathe qui fit de certains lieux du bagne un univers qui évoquait les camps de concentration nazis jusqu'à l'année 1943 et l'arrivée du Médecin colonel Sainz (d'une extraordinaire humanité et qui sauva des centaines de survivants faméliques) acheva de noircir une situation qui n'en avait guère besoin.

Heyriès est le médecin colonial type, avec sa part de grandeur et sans doute les a priori liés à sa fonction. Par la force des choses, ces hommes dont beaucoup furent hors du commun se devaient d'être polyvalents: généralistes évidemment mais aussi épidémiologistes, ophtalmologistes, chirurgiens, pneumologues, dermato-vénérologues, etc. Mais d'un autre côté, la plupart de ceux qui étaient passés par l'Afrique avaient des préjugés raciaux bien établis.

Norbert Heyriès servit au Sénégal où il fut fort bien noté. Dans cette colonie - alors une des plus riches de l'Empire - il s'illustra tant par des interventions chirurgicales sur un grand blessé déchiqueté par un lion que par l'observation de cette terrible maladie qu'on ne savait pas soigner à l'époque, l'éléphantiasis. Des photos montrent le couple Heyriès avec son bébé, vivant dans d'immenses demeures coloniales avec une profusion de boys et de mamas à leur service. Ce point explique sans doute sa déconvenue une fois arrivé en Guyane, nous en reparlerons. Rigoureux dans l'exercice de ses fonctions, il instaura des règlements sanitaires draconiens pour contenir et prévenir les épidémies et se fit remarquer par son intransigeance: même ses proches, même les personnes influentes de la colonie, devaient respecter strictement les règles qu'il avait édictées, ce qu'il pouvait exiger d'autant plus facilement que lui-même ne compta jamais son temps et son énergie. Sa conscience professionnelle le poussa même à apprendre le wolof pour comprendre les malades et s'en faire comprendre, évitant ainsi le truchement d'interprètes pas toujours fiables. Quand il demanda un congé en 1934, l'aministrateur en chef du cercle de Thies transmit la requête avec un avis très favorable, motivé par des tournées qu'il avait faites en sa compagnie dans le pays, au cours desquelles le docteur Heyriès, sans cesse sur la brèche, lutta contre des épidémies "sans se plaindre comme le font trop souvent d'autres médecins sur les moyens mis à sa disposition"**. L'administrateur souhaitait en conclusion que le docteur Heyriès revienne au Sénégal à l'expiration de son congé si bien mérité.

** De quoi satisfaire au delà de toute espérance un administrateur colonial, même si ce n'était sans doute pas le voeu d'Heyriès.

Selon Claire Jacquelin, son épouse aimait, au Sénégal, les facilités domestiques, les réceptions fréquentes pendant lesquelles elle déployait sa grâce spontanée et son élégance naturelle. Sa maternité suffirait à son bonheur, tout le reste est un luxe qu'elle ne refuse pas sans y être pourtant attachée. Cette description parle à tous ceux qui connaissent le contexte colonial: des fonctionnaires qui, en France, auraient vécu sur un train de vie modeste étaient dans l'outre-mer des aristocrates nantis entourés d'une domesticité abondante. De même, une période de deux ans passée dans les colonies était suivie d'un congé de six mois - plus le temps de transport - avant de rejoindre son poste ou d'obtenir une autre affectation. Quand on sait que les congés payés (deux semaines par an) ne furent institués qu'en 1936, on mesure l'ampleur de l'avantage. 

280px-Bundesarchiv_DVM_10_Bild-23-63-06,_Panzerschiff_'Admiral_Graf_Spee'A la déclaration de guerre, Norbert Heyriès fut affecté "outre Atlantique" sans autre précision, secret militaire oblige: le cuirassé de poche allemand Graf von Spee écumait l'océan en faisant courir un risque à tous les convois maritimes dont les dates de départ et les destinations étaient de ce fait tenues secrètes. Il s'embarqua le 23 octobre 1939 sur le SS Cuba de la Compagnie générale transatlantique, sa famille ne devant le rejoindre que lorsqu'il serait convenablement installé et que les voyages seraient relativement sécurisés. Le bateau avançait feux masqués et rejoignit la Guadeloupe le 5 novembre et la Martinique deux jours plus tard. Affecté à l'hôpital général de Cayenne, Heyriès y arrive le 22 novembre, sans doute via le Biskra qui joignait chaque mois la Guyane française via Trinidad, Dememara (Georgetown, Guyane anglaise), Surinam (Paramaribo, Guyane hollandaise) et Saint Laurent du Maroni.

85353579_oSes fonctions étaient très étendues, de quoi donner le vertige: médecin chef résident de l'hôpital, ophtalmologiste, chirurgien, radiologue, vétérinaire (!) agent de la santé du port, médecin chef du centre de réforme et responsable d'un hôpital de forçats incorporé (deux bâtiments distincts à l'hôpital Jean Martial de Cayenne). Il cohabitera pendant un mois avec son prédécesseur, le temps de la passation des pouvoirs (et sans doute aussi celui de l'attente de la prochaine rotation du Biskra). Ce dernier laissera à Heyriès un appartement décrété vaste, mais vide et sans intérêt. Cette affirmation est la première démonstration du spleen qui frappait le nouvel arrivant: même le Gouverneur de la colonie enviait ce logement parfaitement ventilé par l'air marin et de ce fait exempt de moustiques, dont en outre la vue sur l'océan était splendide (source, entre autres: la Guyane, son histoire, Docteur Henry. La Guyane des écoles, Laporte).

Il faudra, pour rendre l'appartement habitable, faire venir de France des tissus pour tendre les murs et couvrir les canapés, des ustensiles de cuisine et aussi des produits de soin et de beauté pour dix-huit-mois ou deux ans, des shorts et casques coloniaux (ah! ces casques coloniaux sans lesquels "on était en danger", selon les préjugés de l'époque! Un gardien de la Tentiaire surpris sans ce couvre-chef avant le coucher du soleil était passible des arrêts de rigueur: les actuels résidents de Guyane s'amusent énormément de ces préjugés), des chaussures, car à Cayenne, tout est hors de prix. Dès son arrivée, Heyriès fit toutes les démarches nécessaires pour faire venir son épouse et son fils, mais cette dernière résiste: elle n'aime pas les voyages en mer, elle craint les dangers de la traversée et elle s'installe dans une relation forte avec son fils /... elle est comblée par la relation d'amour à son enfant, amour réciproque et sans concurrence. Pour parler clairement, il y a comme un malaise quand on lit cela... Les lettres d'informations et d'instructions de voyage, les lettres d'amour, de détresse, de déception de son mari auront du mal à la faire bouger. Enfin - le Graf von Spee a été mis hors d'état de nuire entre temps - mère et fils débarquent le 1er mai 1940 avec un arsenal invraisemblable: les souvenirs d'Afrique, des chaussures, des shampoings, des lames de rasoir de marque et un cuir de rechange pour les repasser, des fixateurs à cheveux (?), des ampoules électriques, un réfrigérateur***, une bicyclette /... 

***(objet rare et de très grand luxe pour l'époque: à noter qu'à Cayenne, tout le monde utilisait des glacières puisqu'une usine fabriquait de gros blocs d'eau congelée par la dépression créée par une machine à vapeur servie pas les transportés, et compte tenu des coupures de courant, ce système était sans nul doute plus efficace; à noter que ce réfrigérateur ne servit à rien aux îles où il n'y avait pas de courant)

Ils apportent également les instruments médico-chirurgicaux, les livres techniques, les médicaments, les pansements dont la liste méthodique avait été établie avec soin par Norbert Heyriès. Claire Jacquelin croit pouvoir en déduire que c'est une preuve du dénuement technique dans lequel se trouvait le service de santé de la Guyane... Ce qui est contredit par des témoignages irréfutables (Docteur Henry, Laporte in La Guyane des écoles, etc.). Si les services de santé de la Tentiaire manquaient de beaucoup de choses, carences amplifiées par le coulage et les détournements à tous les échelons, depuis les transportés infirmiers jusqu'aux chefs de service, les statistiques sanitaires sont formelles: malgré un environnement défavorable à l'époque (paludisme, eau non potable, etc.) le taux de mortalité dans la population libre de Guyane était inférieur à celui de la plupart des colonies, y compris le Sénégal si cher aux époux Heyriès. C'est sans doute la preuve qu'on n'y était pas trop mal soigné.

Claire Jacquelin se fait l'écho de la neurasthénie du docteur Heyriès sans la remettre en perspective, lui donnant ainsi crédit, transformant des états d'âme en vérité historique. On citera les propos acrimonieux du médecin, repris par l'auteur: "ce pays hostile que je déteste, où tout me dégoûte" (29 février 1940). Rien ne trouve grâce à ses yeux: le climat humide et spongieux (le même qu'au Sénégal), la mer vaseuse: "tout est moche ici, même la mer" (14 mars 1940) alors que si les eaux sont limoneuses, elles sont parmi les plus poissonneuses du monde - une source de loisirs inépuisable - et alors que cette couleur de l'océan, justement, lui donne une lumière extraordinaire à chaque aurore et crépuscule dont tous les voyageurs se sont fait l'écho depuis le XVIIIe siècle****.

**** Que dans ces conditions, submergée de tels courriers, l'épouse n'ait pas été enthousiaste à l'idée de rejoindre son mari n'a rien d'étonnant. Heyriès était sans  doute un bon médecin, mais un piètre psychologue.

Photo_collegeLes récriminations concernant l'absence de vie sociale à Cayenne vont à l'encontre de tous les témoignages de l'époque. Cette colonie forma de nombreux hommes de premier plan parmi lesquels on citera Félix Eboué et Gaston Monnerville formés au petit collège puis au lycée, à l'époque d'un excellent niveau. Outre le Cercle Saint-Hubert qui dépassait la seule vocation cynégétique, très fermé (pour y être admis, il fallait l'accord unanime de tous ses membres qui s'exprimaient à bulletin secret) mais qui, fait suffisamment rare pour être signalé ne pratiquait aucune discrimination sociale ou ethnique, outre les loges maçonniques très actives, la ville comptait six sociétés savantes et chaque famille aisée avait son jour de réception. Bref, une vie sociale et culturelle comme très peu de cités provinciales de taille comparable en offraient en France.

Il est clair que Norbert Heyriès rata son intégration. On peut imaginer que comme nombre de coloniaux débarqués aux Antilles ou en Guyane, il fut surpris par les différences entre ces "vieilles" colonies et les autres - dont le Sénégal tant regretté. A Cayenne, pas "d'indigènes", mais des hommes de couleur libres qui votent, accoutumés à traiter d'égal à égal avec les administrateurs coloniaux. Pas de boys ou de mamas pour servir les maisonnées, tout au plus des garçons de famille, forçats en cours de peine: depuis l'abolition de l'esclavage, la population avait peu d'inclination pour les tâches ancillaires. Pas de complexes vis à vis de la "race blanche": le triste spectacle des "popotes" faméliques errant dans les rues était un excellent antidote.

Il est également possible qu'Heyriès se trouva submergé par ses fonctions qui comportaient une large part administrative, laquelle devait limiter le temps passé à l'exercice concret de la médecine. Cela ne l'empêcha pas de faire son travail avec conscience, et deux lettres de remerciements émanant d'un libéré qui croupissait comme ses semblables dans le dénuement en témoignent: le Médecin chef prit sur son temps pour l'opérer de calculs rénaux, source de douleurs abominables (à l'époque, cette opération était complexe et risquée pour le malade)

Extrait. /... Avant de quitter l'hôpital, je me permets très respectueusement de vous exprimer toute ma gratitude pour votre intervention chirurgicale. D'un homme désespéré vous avez fait un être reprenant goût à la vie. Ce que vous avez fait pour moi est vraiment "chic". Je ne suis qu'un pauvre diable, mais si jamais vous avez besoin d'un homme dévoué, mon Capitaine, pensez à moi. Très respectueusement, Paul R., ancien légionnaire.

On peut sans extrapoler affirmer que pour avoir reçu un tel courrier, Heyriès fit plus que ce qui était requis par ses fonctions. Chacun sait combien les "libérés" étaient dans le dénuement le plus complet en Guyane, infiniment plus malheureux que les transportés en cours de peine, privilégiés quand, à l'agonie, on les admettait à l'hôpital pour y mourir dans un lit. Qu'il ait conservé cette lettre témoigne aussi de sa fierté devant le travail bien fait, en accord avec sa conscience.

FRCAOM14_31FI_053N0008_00_PClaire Jacquelin fait sienne les états d'âme d'Heyriès en décrétant (de façon absurde et incohérente quand on analyse sa stratégie d'évitement) que le Cayenne de l'époque était une ville lourde, malsaine, pénible et secrète, mais où tout se dit, se commente, se déforme.

En foi de quoi l'enfant, au lieu de fréquenter les écoles d'un excellent niveau, fut isolé des possibles camarades de son âge dans une ville où les préjugés raciaux n'existaient quasiment pas (est-ce à cause de cela?) pour être confié à un précepteur, bagnard en cours de peine! Souhait du père? De la mère qui voulait garder son petit garçon de neuf ans pour elle seule? En tout cas, cela semble malsain.

Tous ces maux dont on affuble Cayenne seraient, selon l'auteur, la raison de la préférence du docteur Heyriès pour le poste de médecin des îles du Salut, bagne du bagne, où sont parqués les pires des condamnés, ceux qui furent sanctionnés pour les crimes les plus graves ou qui se sont fait remarquer par des tentatives d'évasion répétées - sans oublier les réclusionnaires qui subissent une peine certes adoucie depuis le début des années trente mais encore épouvantable, plus les déportés envoyés sur l'île du Diable après avoir trahi leur patrie. De Charybde en Scylla...

DAFANCAOM01_30FI154N010_PPour éviter cette ambiance soi-disant malsaine où tout se dit, se commente et se déforme, Heyriès sollicita expressément une affectation qui fera vivre sa famille dans un univers de vingt-quatre hectares peuplés de centaines de transportés et de dizaines de surveillants et autres fonctionnaires! Tous les témoins ont rapporté l'atmosphère des îles, rendue irrespirable par ce huis-clos pathétique.

Malgré le cadre qui faisait très "carte postale" avec une mer plus claire que sur le littoral, les innombrable cocotiers et autre arbres tropicaux, les bâtiments impeccablement entretenus par une main d'oeuvre surabondante etc., les rares visiteurs qui passèrent à Royale***** - furent tous frappés par l'ambiance épouvantable qui régnait entre détenus, entre membres du personnel (souvent mal notés, envoyés aux îles à la suite d'une sanction disciplinaire), entre subordonnés et supérieurs et bien entendu, entre détenus et surveillants.

Quant à l'île du Diable, c'était pire: les déportés condamnés pour trahison y étaient isolés sur un îlot parfois inaccessible des jours durant (leur nourriture arrivait par un câble transbordeur et que dire de Saint-Joseph, univers concentrationnaire avec ses terribles bâtiments de la Réclusion et son asile d'aliénés pour lesquels il n'y avait aucun soin disponible à l'époque? 

***** L'AP limitait strictement les accès aux îles: elle avait de quoi avoir honte de ce qui s'y déroulait et un transporté muni d'une longue vue avait pour tâche de signaler tout passage de navire: il fallait "préparer" les inspections en principe impromptues du Procureur ou du Gouverneur, pourtant très rarement des adversaires déclarés.

 

85573829_oPaysage de carte postale... mais dure réalité

85577012_oLe mess, point de ralliement du personnel qui s'y alcoolisait conscienceusement

85580800_o

L'habitation du Médecin chef (île Royale)

Il est permis, sans le condamner, de s'interroger sur la logique d'un choix qui amena un enfant à passer presque deux années de sa vie dans des conditions certes bonnes sur le plan matériel, mais pour le moins discutables sur le plan éducatif.

 

15-08-2013 20;07;46L'attente avant la visite

 

15-08-2013 20;01;08

Une visite médicale à Royale, sous l'oeil du surveillant (à droite)

Au moins, on pourrait penser le docteur Heyriès pourrait se consacrer davantage à ses tâches purement médicales... Dans la mesure où on ignore le cadre dans lequel les médecins y exerçaient. Tout d'abord et cela paraît incroyable, le secret médical n'existait pas. l'AP avait pris le prétexte d'une agression commise contre un médecin des décennies plus tôt pour imposer la présence d'un gardien près de la table de consultation, à même de tout écouter et de tout rapporter quand le choix d'infirmiers compétents et dévoués (il y en eut toujours, parmi les transportés en cours de peine, sans compter les médecins condamnés aux travaux forcés) aurait permis d'assurer cette protection tout en préservant la discrétion indispensable. Un malade qui s'était présenté à la visite et qui ne recevait pas de traitement était immanquablement puni de quinze jours de cellule sur rapport du gardien mouchard. D'où des consultations tardives, d'où des soins parfois inutiles prodigués par un médecin soucieux de ne pas perdre le contact avec ses patients.

85580321_o

85580639_oL'hôpital de Royale. Sauf pour les intervention chirurgicale, il était réservé aux fonctionnaires de l'AP. Les transportés étaient soignés dans une infirmerie attenante.

figure9Ensuite, si les conditions sanitaires étaient moins mauvaises aux îles: pas de paludisme, pas de pathologies liées à la vie au contact de la jungle (leishmaniose [à gauche], pian bois, chiques, etc.), les ressources médicales étaient forcément limitées. A titre d'exemple, l'unique appareil de radioscopie de Guyane était à Cayenne et il aurait été illusoire d'y envoyer un transporté pour subir un examen. Ensuite, la totalité du ravitaillement venant du continent était strictement contingentée et il était impossible de se débrouiller comme on le faisait parfois à Saint-Laurent ou Cayenne pour améliorer l'ordinaire et prévenir les carences nutritionnelles.

Le médecin pouvait réformer un stock de farine ou de haricots jugés impropres à la consommation, mais il n'avait pas la faculté de le faire remplacer tout comme quand il refusait qu'on serve la viande d'animaux reconnus tuberculeux à l'abattage, les transportés ne mangeaient que leur boule de pain et une soupe sans protéines. Donc en faisant son travail, en luttant contre la malnutition, il augmentait la dénutrition dont souffraient les transportés. Les sociétés d'importation qui vivaient du bagne (comme Tanon, Chiris, Quintrix) livraient ainsi en toute impunité leurs stocks frelatés aux îles.

Même la récolte des très nombreux citronniers qu'un prédécesseur avisé avait fait planter sur l'île Saint-Joseph pour éviter que les réclusionnaires - voire tous les condamnés dont l'alimentation était déséquilibrée - subissent le scorbut par carence en vitamine C, étaient sous le contrôle de l'administration: les médecins ne pouvaient prescrire la distribution de citrons que lorsque la maladie était déclarée, alors même que des fruits tombés pourrissaient sous les arbres!

A suivre


Les dessins sont de Francis Lagrange, dit "FLAG"

Les photos sont de l'auteur de ce blog

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28 mai 2013

Rapport d'installation du condamné Dreyfus - Les problèmes matériels (3) -

Préparatifs (suite) - Débarquement du condamné

 

555_397_image_caom_3355_10_7_031895_008Ce n'est en somme que le 11 mars courant que nous avons pu nous trouver une petite goélette, l'Anna Julia, pour porter les matérieux de la case destinée aux surveillants de l'Ile du Diable. J'ai donné l'ordre à Mr le Conducteur principal Aubourg de s'embarquer sur ce petit bâtiment et de venir me rejoindre aux Iles où il séjournera jusqu'au complet achèvement des travaux.

Comme je vous l'ai déjà dit, je pense que nous aurons fini du 20 au 22, car j'ai prescrit au Commandant du Penitencier de mettre à la disposition de Mr Aubourg tout ce qu'il demandera en perosnnel et en matérizux, de façon à ce qu'aucun retard ne puisse se produire.

Dès mon arrivée à bord de la "Ville de Saint Nazaire", je me suis entendu avec le capitaine de ce bâtiment et le Commissaire du Gouvernement pour le maintien, sur le vapeur, du Déporté Dreyfus, jusqu'au jour du Départ. J'ai ensuite expédié le convoi de transportés et de relégués par le "Cappy" sur les pénitenciers du maroni, réparti les surveillants militaires, maintenuas sur "la Ville de Saint Nazaire" ceux dont j'avais besoin pour la garde de Dreyfus et je me suis embarqué dans une baleinière pour me rendre à l'Ile du Diable, où je tenais à voir, de mes yeux, le travail commencé.

J'ai trouvé dans les deux goulets une mer démontée que nous n'avons pas pu franchir - Mr Aubourg m'accompagnait - qu'avec les plus pénibles difficultés.

555_398_image_caom_3355_10_7_031895_009J'ai voulu aller jusqu'à une baie minuscule que j'avais remarquée sur lIle Royale, et qui me paraissait presque abordable pour un petit navire de faible tonnage. Je ne m'étais pas trompé; une petite goélette d'une vingtaine de tonneaux ne tirant pas beaucoup d'eau pourrait venir mouiller là, à une encâblure de la côte.

Mais ce voisinage de la côte et la facilité que l'on avait d'apercevoir le navire de l'Ile du Diable nous garantissent, à mon avis, de toute tentative de ce côté.

Descendu à terre, un simple coup d'oeil m'a permis de constater qu'il fallait encore plusieurs jours avant de pouvoir installer la Déportation. La case projetée pour les surveillants militaires devrait être élevée trop loin (40 mètres) de celle qui sera occupée par Dreyfus.

J'ai fait enlever la paillotte qui servait de chèvrerie et j'ai décidé que la case des agents serait édifiée sur cet emplacement, à 10 mètres.


Je suis allé jusqu'au campement des lépreux que j'avais fait diriger sur le Maroni; j'ai donné l'ordre de  démolir les carbets occupés par ces malheureux, on en a porté les débris sur la côte, et j'y ai fait mettre le feu.

555_399_image_caom_3355_10_7_031895_010C'est exactement à cet endroit que je fais planter les poteaux indicateurs de la limite qui sera assignée à Dreyfus.

La case affectée au déporté est en pierre. Elle a 4m sur 4m. La porte sera un berreautage en fer. La fenêtre est grillée également. La porte ouvrira sur un tambour de 2m sur 3m accolé à la façade principale de la case. Ce tambour sera fermé par une porte pleine en bois.

C'est dans ce tambour, absolument inattaquable du dehors, que se tiendra le surveillant militaire de garde la nuit, qui ne pourra pas perdre le prisonnier de vue, pendant son sommeil, la case étant nécessairement éclairée.

Ces dispositions arrêtées, je suis revenu à l'Ile Royale où j'avais à me préoccuper de rechercher l'endroit où je ferais détenir Dreyfus jusqu'au moment de son internement définitif à l'Ile du Diable

J'ai hésité un instant entre une cellule du quartier disciplinaire, le magasin des bois de justice et le nouveau bâtiment des cellules neuves. J'ai abandonné les deux premières solutions à cause des allées et venues continuelles nécessitées par le service des prisons, et je me suis arrêté à l'une des deux chambre, celle de gauche, située à l'entrée et sous la voûte du bâtiment en construction sur le plateau.

555_400_image_caom_3355_10_7_031895_011L'enceinte militaire est à quelques pas, et il suffit d'un homme de garde devant la porte pour que le condamné ne puisse faire un seul mouvement sans être aperçu.

Ce dernier point réglé, je suis retourné à bord de la "Ville de Saint Nazaire". je me suis fait ouvrir le bagne des femmes occupé par Dreyfus pendant la traversée, et je l'ai averti qu'il débarquerait une heure plus tard. A 3 heures le 12 mars [annoté d'une croix par le destinaire], en présence du Capitaine de l'affrêté et du Commissaire du Gouvernement, Dreyfus a été extrait du bagne des femmes et conduit sous l'escorte des surveillants militaires que j'avais conservés, à l'échelle du navire. Il est descendu dans l'embarcation, où je l'ai fait entourer par les agents, j'ai pris place à l'arrière avec le Commandant supérieur et une seconde embarcation venant derrière, j'ai fait pousser.

Dix minutes après, nous abordions à l'Ile Royale. Je faisais former rapidement l'escorte, et nous montions au plateau. Dreyfus qui portait les couvertures et les quelques vêtements de rechange lui ayant servi pendant la traversée, suspendus à une courroie, paraissait marcher avec difficulté. Quelques instants plus tard néanmoins, nous étions rendus aux cellules, et le condamné en sureté.

555_401_image_caom_3355_10_7_031895_012Pendant le trajet, le silence le plus total a été observé, les seules paroles qui aient été dites étaient nécessitées par de brefs commandements indicatifs de la marche à suivre. Dreyfus n'a, lui même, prononcé aucune parole.

De l'embarcadère aux cellules, j'avais fait préalablement évacuer les chemins, et placer des surveillants militaires de distance en distance pour en défendre l'approche.

Cette consigne a été rigoureusement observée et je n'ai pas aperçu un seul curieux.

Au moment où la porte de la chambre affectée provisoirement à Dreyfus allait être fermée, celui-ci m'a demandé s'il lui était permis d'expédier une dépêche à sa famille...

Sur ma réponse affirmative, on a remis au condamné le papier nécessaire et, en ma présence, il a écrit le télégramme que je vous ai remis pour être transmis au département à qui il appartient d'en faire l'usage qui convient.

555_402_image_caom_3355_10_7_031895_013Dreyfus m'a également demandé s'il était autorisé à écrire à sa famille. J'ai de nouveau répondu par l'affirmative en le prévenant que sa correspondance, à l'arrivée comme au départ,devait être ouverte et reçue par l'Administration.

Dès que les lettres écrites par le condamné Dreyfus me seront parvenues des Iles du salut, je vous les remettrai.

[surligné en marge par le correspondant] Avant de quitter les cellules et en présence du Commandant des Iles du salut, j'ai prévenu Dreyfus que la peine qui l'avait frappé commençait effectivement à cet instant, et que, chargé par les pouvoirs publics de la faire exécuter, je tenais à lui dire qu'il eut à se soumettre entièrement aux règlements qui lui étaient applicables. Je lui ai recommandé l'obéissance absolue. Je lui ai fait remarquer qu'il ne serait l'objet d'aucun mauvais traitement, mais je l'ai averti aussi que toute tenttaive quelconque venant de lui ou du dehors, pour échapper à l'accomplissement de sa peine, serait réprimée avec la dernière rigueur, qu'à la moindre démonstration active de sa part ou de celle de l'extérieur, il pourrait même courir risque de la vie...

555_403_image_caom_3355_10_7_031895_014Le condamné m'a répondu qu'il se soumettrait sans réserves..... "je jure sur l'honneur" m'a-t-il-dit, - car mon honneur est, croyez-le, Monsieur, resté intact dans tout ceci, que j'attendrai avec résignation le moment où mon innocence sera reconnue, je ne suis pas coupable et il n'est pas possible qu'on n'en fasse pas la preuve bientôt"... [annoté d'un trait fort]

En prononçant ces paroles, les larmes sont visiblement montées aux yeux de Dreyfus. Je n'ai pas répliqué à cette déclaration, indiquant simplement par un geste que je n'avais pas à examiner de telles éventualités. Je me suis borné à ajouter que j'avais le devoir de m'assurer de la garde et de la sécurité de sa personne et que je ne manquerais pas à ce devoir en prenant envers lui les précautions les plus sévères et les plus énergiques.

L'entretien a duré 3 à 4 minutes. Dreyfus ignore, bien entendu, qu'il sera transféré dans quelques jours à l'Ile du Diable, si même il sait exactement qu'il est à l'Ile Royale.

555_404_image_caom_3355_10_7_031895_015J'ai aussitôt organisé le service de garde, au moyen de surveillants militaires, pour le jour et la nuit, et j'ai demandé au Lieutenant d'Infanterie de marine commandant le détachement des Iles du salut de placer une sentinelle la nuit sous la voûte du bâtiment. Le Commandant des troupes a bien voulu ratifier cette mesure.

Le mobilier de la petite chambre de Dreyfus se compose d'un chalit, d'un matelas et d'une couverture, d'une chaise, d'une table. - On y a ajouté un seau à déjections et une cruche.

Il ne me reste plus, Monsieur le Gouverneur, qu'à reproduire maintenant les instructions que j'ai données au Commandant Supérieur des Iles du Salut, concernant le déporté Dreyfus, et l'exécution de la peine encourue par celui-ci.

Il est fait défense expresse au déporté Dreyfus de parler à qui que ce soit, le surveillant de garde excepté, à qui il aura la seule faculté de présenter les demandes qu'il aurait à faire touchant ses besoins personnels.
555_405_image_caom_3355_10_7_031895_016En ce qui concerne l'habillement du condamné, on se conformera à l'article 2 du Décret du 31 mars 1872.
La nourriture de Dreyfus sera celle du soldat de campagne, sauf la ration de vin (même article 2)
Je soumets à Monsieur le Gouverneur les arrêtés qui fixeront définitivement le fonctionnement du service de la Déporttaion à l'Île du Diable, par analogie avec les dispositions qui avaient été adoptées en Nouvelle-Calédonie, notamment à la date du 19 août 1872 et du 23 décembre 1873.
J'ai désigné pour continuer leurs services à l'Île du Diable et être affectés à la garde et à la surveillance du condamné Dreyfus les sous-officiers dont j'ai cité les noms, au commencement du présent rapport. J'ai augmenté cet effectif d'une unité en désignant le surveillant militaire de 1e classe Arboiseau, arrivé par la "Ville de Saint Nazaire", pour servir également à l'Île du Diable.

J'ai cru devoir citer textuellement au Commandant supérieur des Iles du salut le passage suivant des instructions confidentielles que vous avez reçues, Monsieur le Gouverneur,

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555_406_image_caom_3355_10_7_031895_017"Je vous le répète, il faut à tout prix que Dreyfus ne puisse correspondre avec l'extérieur, recevoir de l'argent et combiner des projets d'évasion rendus possibles par la corruption.

"Je ne puis vous indiquer en détail les mesures qu'il convient de prendre en la circonstanc, dans l'ignorance où je suis du lieu que vous avez choisi, et je vous laisse sous votre responsabilité  le soin, tout en vous conformant à la loi, mais en l'appliquant d'une façon rigoureuse, d'assurer l'exécution de la peine prononcée contre Dreyfus.

"Je vous recommande seulement de choisir avec le plus grand soin les surveillants qui seront chargés de la garde de ce déporté. Il faut désigner pour ce service spécial des agens honnêtes, sûrs et énergiques, incapables d'écouter les propositions que certaines personnes ont manifesté l'intention de faire à ceux qui voudraient se prêter à favoriser l'évasion de ce prisonnier.

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Chargé par vous, Monsieur le Gouverneur, de mettre en pratique les instructions du Ministre que je viens de relater, j'ai ait choix des cinq surveillants militaires dénommés ci-dessus, qui présentent, à mes yeux, je le répète, toutes les garanties désirables pour assurer comme il convient la garde du déporté Dreyfus.
555_407_image_caom_3355_10_7_031895_018Ces agents dépendront de l'autorité du Commandant Supérieu des Îles du salut, mais ce fonctionnaire sera tenu de m'aviser télégraphiquement de tous les faits quelconques touchant le condamné qui lui seront signalés par le Chef de camp de l'Ile du Diable et sans pouvoir d'en retenir aucun, si peu important qu'il puisse, le cas échéant, lui paraître.
J'insiste auprès du Commandant des Iles du salut, j'ai appelé à la plus sérieuse attention du surveillant Chef Bouly, sur les recommandations si pressantes du département qui nous avise que des peojets sont déjà préparés pour favoriser l'évasion de Dreyfus. Je leur ai fait pressentir la très grave responsabilité que nous ne manuerions pas d'encourir si une telle éventualité venait à se produire.
Mais, ai-je ajouté, elle ne se produita pas si nous savons apporter autant de vigilance et de soin à déjouer ces projets que eurs auteurs peuvent en mettre à les former.

Voici, enfin, les dispositions qui seront mises en application rigoureuse dès que le déporté Dreyfus sera interné à l'Ile du Diable.
Ces dispositions seront transformées en consigne ferme pour les cinq surveillants désignés ci-dessus, avec les additions qui seraient reconnues nécessaires dans la prtaique journalière du nouveau service à l'Ile du Diable.
555_408_image_caom_3355_10_7_031895_019Le condamné n'aura la faculté de circuler, le jour, qu'entre la partie de l'Ile comprise entre le débarcadère et le petit vallon où se trouvait le campement des lépreux, il lui sera fait défense absolue de franchir cette limite sous peine d'être immédiatement renfermé dans sa case pendant un nombre de jours à fixer ultérieurement. J'ai donné l'ordre de planter le poteau indicateur de la limite.
Dreyfus sera enfermé la nuit dans on logement, à partir du coucher du soleil jusqu'au jour.
La porte de la case étant barreautée en fer, une lumière sera maintenue toute la nuit à l'intérieur, de telle sorte qu'aucun des mouvements du détenu ne puisse échapper à l'attention du surveillant de garde.

La garde de nuit sera prise dans le tambour à 6h 1/2 du soir et quittée selon la saison à 5h ou 5h 1/2 du matin
J'espère que ce service de nuit ne fatiguera pas trop les agents qui pourront se reposer le jour puisqu'ils n'auront aucune corvée à effectuer.
Un service de rondes sera organisé par le surveillant chef Bouly pour surveiller la côte et la maison.
Les surveillants militaires seront toujours armés, les armres chargées. A la moindre alerte venant du dehors, au premier aperçu suspect, qu'il s'agisse d'un navire, d'une embarcation ou d'une personne, on devra s'assurer de Dreyfus, actionner les signaux en attendant l'établissement du téléphone que je fais préparer et le commandant des Iles du Salut se rendra, immédiatement, s'il y a lieu, de sa personne à l'Ile du Diable.

555_409_image_caom_3355_10_7_031895_020Il sera interdit à toute personne quelconque de pénétrer à l'Ile du Diable sans une autorisation

La garde de nuit sera prise dans le tambour à 6h 1/2 du soir et quittée selon la saison à 5h ou 5h 1/2 du matin
J'espère que ce service de nuit ne fatiguera pas trop les agents qui pourront se reposer le jour puisqu'ils n'auront aucune corvée à effectuer.
Un service de rondes sera organisé par le surveillant chef Bouly pour surveiller la côte et la maison.
Les surveillants militaires seront toujours armés, les armes chargées. A la moindre alerte venant du dehors, au premier aperçu suspect, qu'il s'agisse d'un navire, d'une embarcation ou d'une personne, on devra s'assurer de Dreyfus, actionner les signaux en attendant l'établissement du téléphone que je fais préparer et le commandant des Iles du Salut se rendra, immédiatement, s'il y a lieu, de sa personne à l'Ile du Diable.
Il sera interdit à toute personne quelconque de pénétrer à l'Ile du Diable sans une autorisation écrite du Gouverneur ou du Directeur de l'Administration Pénitentiaire, cette autorisation étant obligatoirement revêtue du sceau du Chef de la Colonie ou du mien.

555_410_image_caom_3355_10_7_031895_021Il est expressément défendu de laisser approcher de la côte de l'Ile du Diable quelque navire, embarcation, bateau, radau, objet flottant que ce soit autre que les embarcations de l'Administrtaion préalablement reconnues par le urveillant Chef, Chef de camp. A la moindre tenttaive d'approche, défense sera faite par la force.
Toutes communications avec les personnes, le Commandant des les du salut excepté, et le Médecin dont je parlerai tout à l'heure, sont interdites sns aucune restriction, au condamné Dreyfus.
Le transporté homme d'équipe mis au service des surveillants militaires de l'Ile du Diable est partiellement compris dans cette défense: ce transporté sera de race arable. A la moindre infraction, cet homme sera renvoyé de suite au chef-lieu, et remplacé.
S'il y a eu tentative d'entretien de la part de Dreyfus, celui-ci sera immédiatement puni en attendant qu'il soit statué sur la durée de la punition.

Lorsque le canot des vivres viendra de l'Ile Royale faire le ravitaillement à la déportation, il sera monté par deux surveillants militaires. L'un de ces deux sous-offciers accompagnera la crvée qui descendra à terre ; l'autre restera à bord et surveillera les transportés canotiers. Le déporté Dreyfus sera enfermé dans sa case pendant le déchargement qui devra avoir lieu avec rapidité.

555_412_image_caom_3355_10_7_031895_023Bien que renfermé, il ne devra pas être perdu de vue pendant le séjour de la corvée des vivres à l'Ile du Diable
La correspondance de Dreyfus sera l'objet de la plus minutieuse attention.
A l'arrivée, les lettres devront être ouvertes et vérifiées par le Commandant des Iles du salut personnellement, transmises à l'Ile du Diable sous pli fermé et cacheté à la cire, elles seront contre-vérifiées par le surveillant-chef Boul et remises par lui au destinataire.

Il sera opéré de la même façoon pour les lettres écrites à destination de l'extérieur par Dreyfus.

Toute lettre contenant une indication quelconque intéressant la sureté de Dreyfus écrite par lui ou venant du dehors, tout papier suspect devra m'être transmis d'urgence par le Commandant des Iles du Salut.

Dreyfus ne devra détenir aucune somme d'argent. L'argent qui pourrait lui être envoyé de l'extérieur sera saisi et versé à un compte qui sera ouvert à la caisse de Cayenne. Ce compte est déjà formé du montant du pécule de Dreyfus, versé aux Iles du salut par le Commissaire du Gouvernement de la "Ville de Saint Nazaire" et s'élevait à la somme de 1.400 F

Avis de ces dispositions sera donné au déporté qui sera prévenu que l'administration  en fera l'emploi qui conviendra pour les besoins personnels du condamné et sur sa demande.

 

555_413_image_caom_3355_10_7_031895_024Dans le cas où le condamné Dreyfus tomberait malade, et que la présence du médecin fut jugée nécessaire, avis en sera donné par le Commandant en service médical des Iles du salut pour faire effectuer la visite reconnue indispensable à l'Ile du Diable. Le médecin désigné devra être muni d'une autorisation signée du Commandant des Iles du Salut. Celui-ci accompagnera le médecin dans la visite et prendre note des prescriptions que pourra ordonner cet officier de santé.

Si des travaux devaient être exécutés à l'Ile du diable, le conducteur ou l'agent qui en serait chargé devra être proteur également d'une autorisation du ommandant des Iles du salut, dans les conditions que je viens de mentionner pour le Médecin.
Ce sont, d'une façon absolue, les deux seuls cas où ce fonctionnaire pourra délivrer des permissions de pénétrer à l'Ile du Diable.

Le Surveillant-chef du camp de la déportation tiendra un journal des moindres faits, incidents, remarques quelconques qui surviendront ou se produiront à l'Ile du Diable. Il sera muni de deux livres sur lesquels il inscrira journellement tout ce qui touchera à son devoir concernant aussi bien le déporté Dreyfus que les personnes appelées de détailler [sic] dans la présente communication.

 

555_415_image_caom_3355_10_7_031895_026En terminant, je vous proposerai, conformément aux instructions confidentielles du Ministre, et dans le but de stimuler le zèle des surveillants militaires qui vont avoir la charge de garder Dreyfus, de décider que ces agents recevront à titre d'indemnité et pendant tout le temps de leur séjour à l'Ile du Diable le tiers de leur solde en sus, dégagée de tous accessoires.

Je vous serais reconnaissant, Monsieur le Gouverneur, de vouloir bien me faire connaître si vous approuvez les mesures indiquées dans le présent rapport, et si je puis, dès aujourd'hui, entrer dans la voie d el'exécution qu'elles comportent aux Iles du Salut.


Je suis, avec un profond respect,
Monsieur le Gouverneur,
Votre très obéissant serviteur

Deniel

 


*****************************************

Le personnage se gonfle d'une telle outrance qu'on s'imagine bien exploser sous le poids de ses "immenses responsabilités". Quatre pages pour détailler la manière de faire descendre un homme depuis un navire, le diriger vers une cellule dans l'isolement (aucunement prescrit par quiconque) alors qu'il a tout le personnel qu'il souhaite à sa disposition (c'est une tâche digne d'un caporal-chef...).

On imagine que le Gouverneur fut ravi d'apprendre, entre autres détails, qu'on avait pensé à donner à Dreyfus un seau à déjections... On apprécie également la manière dont il nomme en permanence le Commandant supérieur des îles, personnage plus haut gradé que lui: "ce fonctionnaire". Quand on connaît la casuistique administrative de l'époque, le trait en dit long sur "le marquage de territoire"

Quel est cet étonnement, enfin, devant le fait que Dreyfus semblait avoir du mal à marcher, encombré qu'il était de ses vêtements de rechange et d'une couverture, après des semaines de navigation ou il subit tangage et roulis?

On n'oubliera pas toutefois que l'opinion était alors quasiment unanime à estimer que Dreyfus était un traitre à sa patrie. Dans ces conditions, que des militaires éprouvassent de la répugnance à le fréquenter est parfaitement compréhensible, à une époque où le patriotisme était la valeur première enseignée dès la petite école.

Le témoignage du médecin qui eut Dreyfus à sa charge - et qui, contrairement à Deniel qui fit plus que du zèle est révélateur. Voilà ce qu'il écrivit:

"C'est avec angoisse que j'attends le moment où la Ville de Saint-Nazaire ayant mouillé là où nous sommes, je verrai Dreyfus paraitre sur la plate-forme del'échelle et se disposer à descendre dans le canot où je serai là pour prendre livraison de sa personne. La hideur de ce lépreux là [il soignait auparavant les forçats atteints de cette terrible maladie avant qu'ils ne fussent transférés sur un îlot du Maroni] ne sera-t-elle pas mille fois plus effrayante que celle des misérables et obscurs moribonds dont le sort désespéré vous a rempli d'une juste pitié? Cet être s'assoiera à côté de moi, son corps me frôlra et je serai obligé de lui parler. Il y a de dures corvées dans la vie (Propos recueillis par Paul Mirmande, cités par Michel Pierre)

Notons aussi l'aberration commandée par Deniel, qui conditionne une éventuelle visite médicale à une opportunité décidée par des surveillants sans compétences en ce domaine, avec accord préalable d'un fonctionnaire administratif qui notera les prescription - ce qui bafoue totalement les principes du secret médical.

Son allusion à des complots en vue de délivrer Dreyfus, propres à sa seule imagination, relève de la paranoïa la plus totale. L'Allemagne enverrait-elle un ou deux vaisseaux lourds dans ce but et dans cette hypothèse, de toute manière, que pèseraient les mousquetons des surveillants, aussi valeureux soient-ils?

Deniel fait preuve d'un sadisme consommé quand il feint d'appliquer la règlementation propre aux déportés, datant de 1852 et 1872. Car à l'époque, que ce soit en Guyane ou en Nouvelle Calédonie, ils constituaient des groupes relativement importants qui établissaient des liens sociaux. Là, il condamne Dreyfus à une solitude terrifiante, pire encore que celle ressentie par les réclusionnaires qui, au moins, disposaient de quelques moments d'intimité entre les passages de gardiens. Là Dreyfus, des années durant et y compris quand l'intimité est requise ne serait-ce que pour satisfaire des besoins naturels, fut observé en permanence.

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25 mai 2013

Une réflexion sur l'évolution des mentalités, concernant l'isolement en milieu carcéral.

 

La condition habituelle du Transporté qui ne subissait pas de punition laisse songeur, selon nos critères actuels de "lecture" d'une politique pénale où on est habitué à considérer l'encellulement individuel comme un progrès majeur, un objectif à atteindre le plus rapidement possible.

Il y a un siècle, le transporté en "pension" à Saint-Laurent du Maroni, à Royale, aux Roches de Kourou ou à Cayenne rentrait de sa journée de 11 heures de travail pour intégrer une "case" commune, laquelle contenait de 30 à 40 condamnés à Cayenne ou à Saint-Laurent, de 80 à 100 à Royale.

 

IMG_0154Cases collectives (sur deux niveaux qui ne communiquaient pas, à Saint-Laurent. Elles accueillaient les détenus de seconde et première classe (les primo-arrivants, en  troisième classe, étaient censés n'être promus qu'après trois ans de "bonne conduite". Ils étaient logés dans des cases à un seul niveau. Les fenêtres dont les barreaux étaient régulièrement contrôlés étaient obscurcis par des volets à charnière basse et horizontale, qui empêchaient de voir à l'extérieur.

IMG_0109La barre horizontale, jamais démontée, servait à placer les manilles sous le second Empire et au tout début de la reprise de la Transportation. Plus tard, on couvrit la chape d'une planches de bois pour améliorer le confort. Enfin, la barre permit de fixer les "hamacs" octroyés à la fin des années vingt.

Bagnards 152 001Une des deux rangées de bats-flancs. Les manilles encore visibles sont
tombées en désuétude depuis longtemps. Le couchage sur des planches
semble rude à notre époque; il était monnaie courante dans bien des
ménages modestes et dans toutes les collectivités
(quand on ne lui préférait pas le lit de paille; hautement inflammable)

IMG_0153Les portes étaient fermées pour une durée de 12 à 14 heures, davantage le dimanche quand on ne sortait pas en corvée.

Le transporté passait donc plus de la moitié de son temps dans un local collectif bruyant, humide (du fait de la condensation énorme sous les tropiques), où la chaleur était constante sans toutefois être insupportable (on avait intelligemment, prévu des plafonds hauts – ce qui suffit à diminuer les températures intérieures, élément que les architectes contemporains ont presque tous oublié en Guyane au XXIe siècle) mais où la vermine (moustiques, blattes, fourmis, etc.) pullulait.

Le bagnard souffrant ou tout simplement fatigué parvenait à dormir… lorsque tous ou peu s'en faut décidaient de faire de même (il suffit de deux ou trois trublions pour perturber le sommeil d'une collectivité: des chahuteurs, voire des ronfleurs). Or si les parties collectives de marseillaise ou de dés n'étaient pas si fréquentes qu'on l'affirmait, elles n'étaient pas spécialement rares…

 

IMG_0150(ci contre à gauche: les tinettes de "première génération" sans siphon et bien sûr, sans évacuation par chasse d'eau)

 

IMG_0111Autre particularité liée à la construction des cases collectives: les WC (car il n'y avait pas de douches) se situaient à une extrémité de celles-ci et se présentaient sous la forme de cuvettes "à la turque" sans siphon et sans chasse d'eau, faute d'eau courante: surélevées, on glissait de grands baquets sous elles, vidés chaque matin depuis l'extérieur de la case.

(à droite: les secondes générations dites "à la turque", toujours sans chasse d'eau avec les remontées d'odeur inévitables)

Il y avait donc un appel d'air permanent entre ces WC baptisés "chambres d'amour" pour des raisons évidentes et les fenêtres de la case elle-même, plus hautes et à l'opposé et bien sûr, non vitrées. Le groupe de détenus vivait donc en permanence dans des miasmes fétides quand l'odeur des matières fécales ne le disputait qu'à l'ammoniac des urines vite décomposées par la chaleur.

Le hamac individuel ne fut octroyé progressivement qu'à la fin des années vingt: auparavant, chaque bagnard avait droit à 40 ou 50 cm de largeur, sur un support dur et se retrouvait ainsi encerclé par deux camarades dont les corps mal lavés et transpirants devaient constituer une gêne permanente (il est bien connu qu'on sent infiniment davantage la crasse des autres que la sienne propre). On conclura en signalant les inconvénients olfactifs d'une alimentation à base de haricots cuits sans raffinement aucun.

BAGNE CAYENNEUn simili hamac fut accordé aux détenus, dans le cadre des mesures visant à
humaniser le bagne, après les reportages d'Albert Londres. Plus de confort,
plus hygiène et la morale y trouve son compte, chaque détenu ayant son "espace vital"

 

IMG_0102(Ci-contre: les quartiers disciplinaires réservés aux relégués et libérés sanctionnés pour fautes vénielles) Et pourtant… la sanction sinon redoutée, du moins guère appréciée des bagnards était l'emprisonnement en cellule individuelle, qui pourtant éliminait tous ces inconvénients.

Nous évacuerons bien évidemment la très dure réclusion où l'isolement était complet, la loi du silence implacable, assortie du sentiment d'être comme un fauve en cage, surveillé par des gardiens circulant sur des passerelles en hauteur.

Les peines de prison infligées par la commission de discipline sanctionnaient des fautes mineures : ne pas se découvrir devant un gardien avant de lui adresser la parole… si ce gardien était particulièrement tatillon car dans la plupart des cas il signalait l'oubli avant de coller un rapport, manger une mangue, même tombée à terre (là encore, l'avertissement préalable était fréquent, et parfois le gardien fermait délibérément les yeux), rentrer au camp en état d'ébriété après les corvées – alors même que le transporté était supposé ne disposer d'aucune somme d'argent – donc ne pouvait en principe pas acheter à boire,  se présenter abusivement à la visite médicale, etc. et

071011IMG_0714(ci-contre: cellules de l'île Royale)

Ces santions pour fautes mineures se résumaient à l'isolement en cellule individuelle après la journée de travail normal, pour une durée qui n'excédait pas trois mois et qui, la plupart du temps s'échelonnait entre quinze et trente jours. Une hiérarchie supplémentaire consistait soit en dispense de corvée (isolement total) soit à l'affectation, pendant le jour, aux tâches les plus pénibles. Le cachot, progressivement supprimé dès le début du XXe siècle impliquait en outre l'obscurité à des degrés variables (avec des périodes où le déten revoyait le jour), le pain sec un jour sur deux et la mise aux fers, la nuit (fin avec le procureur Liontel, en 1908)

071011IMG_0716L'auteur a visité ces cellules de prison, que ce soit à l'île Royale ou à Saint-Laurent. Rien à voir avec la très pénible réclusion! Tout d'abord, la superficie est de 8 à 9 m2 (en 2012, on entasse jusqu'à trois détenus dans de tels locaux, en France), et si la lumière fait relativement défaut pour lire, sauf aux plus belles heures de la journée, il est peu probable que la majorité des forçats souhaitaient se cultiver en retour de corvées.

IMG_0105

A Saint-laurent fonctionna même un blockhaus disciplinaire qui maintenait la collectivité: seul le coucher, sur une chape de ciment et pas deux planches de bois, faisait le distinguo à une époque où bien des hommes libres se passaient de matelas.

071011IMG_0715Les plafonds étaient suffisamment hauts pour que la température soit relativement clémente (d'autant plus que l'ouverture supérieure permet le "tirage" de l'air chaud) et s'il n'y a pas davantage d'eau courante que dans les cases, le baquet de déjections, réservé à une seule personne, pouvait être placé hors des courants d'air et ne pas empuantir l'atmosphère. En outre, étant seul, on pouvait se reposer quand on choisissait de la faire… et la journée de travail (rarement épuisante quand on était à Saint-Laurent ou à Royale) passée avec les camarades permettait de maintenir au quotidien ce lien social qui faisait si cruellement défaut lors de la réclusion.

On rapellera que les fers (effectivement pénibles sur les plans tant physique que psychologique) furent supprimés tôt – sauf pour les forcenés. Même dans les cachots de Saint-Joseph, la manille simple ou double n'était plus employée depuis belle lurette et quand cela fut imposé de façon gratuite et inutile au déporté Dreyfus, sous le prétexte d'empêcher une hypothétique évasion avec des complicités venues de l'extérieur, des autorités peu suspectes de sympathie envers un "traitre" considérèrent cela comme une torture, une aggravation de peine inacceptable et arbitraire.

En clair, le régime disciplinaire au début du XXe siècle correspondait peu ou prou à un objectif considéré comme inatteignable cent ans plus tard pour un régime ordinaire. Quand la plupart des détenus, de nos jours, signalent la promiscuité comme le plus difficilement supportable en détention, la réaction était antagoniste en Guyane: punir, c'était isoler et la plupart du temps, un avertissement suffisait à calmer un forçat en passe de se rebeller.

Cela montre incontestablement une évolution des mentalités. Peut-on en déduire que l'homme était davantage que de nos jours une espèce sociale?

Nous conclurons en signalant que quelques très jeunes détenus demandaient, dans les années trente, comme une faveur, de dormir en cellule. (ils pouvaient avoir 19 ou 20 ans à une époque où la puberté étant en général moins précoce, ils devaient être d'un aspect particulièrement juvénile) Les esprits avaient évolué et quand ces cellules étaient en nombre suffisant, on leur accordait cette "faveur" si on n'avait rien à leur reprocher. Cela en faisait quelques-uns qui, non seulement ne recherchaient pas la condition de mômes, mais faisaient tout pour l'éviter… (Source: témoignages de Mr Martinet, de F.T, 1983-1984, recueillis par l'auteur) et cela bat en brèche l'idée d'une homosexualité de circonstance quasiment universelle: des primo arrivants, du moins, voulaient rester "chastes".

IMG_0121Cellule avec une manille simple, qui permettait de bloquer une cheville (procédé abandonné au début du XXe siècle). Le condamné pouvait encore se mouvoir et la pénibilité réelle n'était pas extrême contrairement à la double manille qui imposait de demeurer à plat sur le dos et, raffinement de cruaté que quelques rares gardiens ou porte-clés sadiques imposaient: la manille haute et basse, un pied étant sur la tige, l'autre au dessous...

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