29 juillet 2013

Extraits des courriers de Paul Roussenq, relatant la dure condition de "Libéré"

 

85484410Après une longue campagne d'opinion menée par le Parti communiste et les milieux libertaires, Paul Roussenq (lien) obtint sa libération. Mais il n'en avait pas encore fini avec le "doublage" dont il sera finalement relevé en 1932 après avoir connu la misère noire des "Vieux-Blancs", soutenu par le fruit de quelques collectes militantes.

Iles du Salut, 1er octobre 1929.

Je suis mis en cellule jusqu'à mon départ à Saint Laurent, capitale et tombeau des libérés. On prétend en effet que n'étant pas libéré je ne dois pas côtoyer les hommes en cours de peine : ne mélangeons pas les serviettes avec les torchons ! Ils ont du souffle. En réalité, je me morfonds gratuitement entre 4 murs. Drôle de libération!
 

2 octobre, en mer.

Je fais route avec un déporté dont la peine perpétuelle est commuée en celle de vingt ans de détention. C'est un brave bonhomme nommé Lallemand, âgé de 65 ans. Il me raconte ses peines et je l'écoute. Quant à moi, je ne peux en "placer une". La mer est bonne, le temps est doux et le ciel étoilé. Après avoir pénétré dans l'embouchure du fleuve Maroni et l'avoir remonté pendant deux heures, nous arrivons en vue de St Laurent. En face le port, le vapeur Édith Clavel qui se brisa sur une roche, il y a trois ans, dresse au dessus des flots sa carcasse ravagée. Je prends pied sur l'appontement.

4 octobre, Saint-Laurent-le-Maroni.

À peine débarqué, j'aperçus tout le long de l'appontement une foule de libérés venus là dans l'espoir de décharger le bateau, mais s'il y a beaucoup d'appelés, il y aura peu d'élus.
 Il y a là plusieurs centaines de pauvres hères, vêtus de haillons et pieds nus. Sur leur visage cadavérique se lit la faim qui les tenaille. À mesure que je pénètre dans le village, j'en rencontre d'autres déambulant ou bien assis en groupe sur l'herbe. Je savais çà et ne m'en étonnes pas. On me délivre la tenue de sortie des libérés : un complet bleu, une chemise, un chapeau de feutre et des galoches. Après cela, il ne faut plus compter sur rien. Ainsi fagoté et le mince pécule en poche, on est complètement libre de crever de faim ou de se pendre, à moins que l'on ne vole ou rapine. Si l'on se fait prendre, on a le gîte et le vivre à la prison des libérés, quand on ne retourne pas au Bagne numéro un. Belles perspectives ! Parmi ces misérables, quelques uns reçoivent des secours de leur famille, ce qui leur permet de subsister. Quant à trouver du travail, il ne faut pas y songer. Sur 600 libérés qui végètent à St Laurent, il y a du travail pour une centaine et encore pas régulièrement. Les débrouillards sont ceux qui jouent des coudes pour se faire embaucher au déchargement des rares bateaux qui arrivent, ceux qui peuvent acquérir un canot pour faire la pêche dans le fleuve ; les ouvriers qui ont un métier, les peintres, maçons, serruriers, ferblantiers, boulangers, tailleurs, etc... D'autres s'établissent gargotiers, cordonniers, coiffeurs, brocanteurs, charrons, etc... dans des cabanes ou des hangars. Ce sont les aristocrates du lieu. En fin de compte, il y a dix pour cent des libérés qui ont la possibilité de se livrer à un travail quelconque et assuré [...]
 Aujourd'hui un camarade libéré que j'ai connu aux îles m'a invité à partager son repas, d'autres m'ont retenu pour ce soir et demain. Au sein de cette affreuse misère, il y a des gestes de solidarité [...]

7 octobre, Saint-Laurent-le-Maroni.

Chère mère, C'était hier dimanche. Ce jour là ne diffère pas des autres pour les libérés. Impossible de trouver du travail. Pourtant il y a des usines et un personnel pour les services municipaux. Alors ? C'est bien simple : l'édilité et les employeurs ont recours à la main d'œuvre pénale, en passant des contrats avantageux avec l'administration pénitentiaire. Voilà pourquoi les libérés n'ont pas de travail et sont sur le pavé. Lorsque, par hasard, on consent à les employer on leur donne des salaires de famine : dix à douze francs par jour [...] Dans le courant de l'après midi, ayant porté mes pas du coté du port, je m'étais assis sur un des bancs placés à l'ombre des arbres. Mais un agent y a mis bon ordre. J'ai appris ainsi que les bancs des promenades publiques ne sont pas à l'usage des libérés. Je me suis estimé heureux d'avoir été épargné d'une contravention. Pourtant mon livret ne m'avait pas prévenu de cette défense, mais il y a d'autres chinoiseries tracassières consacrées par des arrêtés municipaux et des circulaires du gouverneur qui renforcent celles dont le livret fait état. Par exemple, nous autres libérés ,ne devrons pas marcher sur le gazon des promenades, l'accès de nombre d'établissements nous est interdit. Nous sommes traités en vrais parias que nous sommes.
 Il faudra que je note sur mon calepin tout ce qu'il faut éviter de faire et qui n'est pas consigné sur mon livret. L'autre jour, j'ignorais que je ne devais pas sortir, heureusement que je n'ai pas rencontré l'autorité. Je vais donc me documenter auprès des anciens. On m'a fait voir l'asile de nuit, vieux bâtiment lépreux situé à 200 mètres du village. Il contient des lits de camps et beaucoup de vermine. Là, se donnent rendez vous tous ceux qui n'ont pas de chambre.
 C'est le seul palliatif que la bienfaisance officielle accorde à la misère des libérés et encore la charité n'y est-elle pour rien : on a construit cette bâtisse afin de parquer en lieu sûr les libérés sans abris pour ne pas qu'ils aient l'excuse par force majeure des vagabondages nocturnes et de leurs suites... À part çà, pas un morceau de pain ne nous est donné. La mendicité est inconnue ici. On vole quand on peut, on crève de faim, mais on ne tend pas la main. Il y a bien pour l'opinion française, un comité d'aide et d'assistance aux libérés, notamment pour leur trouver du travail, mais cette institution théorique ne fonctionne pas. Il y a une SPA, les libérés de la Guyane sont moins que des bêtes, puisque personne ne s'occupe d'eux. Ils n'ont que la sollicitude de la police et des tribunaux et vraiment, c'est un bien pour eux. La prison des libérés les sauve de l'inanition, c'est le seul refuge qui leur est offert [...] 

9 octobre, Saint-Laurent-du-Maroni.

Il y a quelques jours, un libéré nommé Fayot se traîne à la visite médicale rongé par l'ankyolostomiase. Il ne peut plus absorber aucun aliment et vomit tout ce qu'il prend . Le médecin ne fait aucun cas de cette épave humaine. S'il fallait hospitaliser tous les libérés malades ! Fayot rampe jusqu'à l'orée de la brousse, se couche sous un arbre et y râle deux jours et deux nuits.
 Hier matin, à la première heure, des libérés, l'ayant trouvé mort, s'en vont prévenir la police. On ne vient qu'à trois heures du soir pour enlever le corps. Les fourmis rouges avaient dévoré les yeux du cadavre.
 Relevons-nous ici d'un pays civilisé ou bien sommes-nous à la merci d'ignobles brutes qui nous régissent en son nom ? En tous cas il se passe des choses qui dépassent l'imagination [...]

10 octobre, Saint-Laurent-du-Maroni.

J'ai aperçu un de mes anciens commandants aux Iles du Salut. C'est M. Jarry. Il démissionna et s'établit commerçant à St-Laurent. Il liquida ensuite et maintenant il achète et revend des papillons pour teinture et collections. Il est tout blanc mais encore droit. D'une voix chevrotante, il me dit quelques paroles sans conséquence et je le laisse à ses papillons. Cet homme m'infligea un millier de jours de cachot.

Source : Daniel Vidal

 

Posté par borghesio à 10:17 - - Commentaires [18] - Permalien [#]
Tags : , ,


15 juin 2013

Une amorce de bibliographie (1)

 

Avec des souvenirs d'époque pris sur des éditions originales. L'auteur analysera ces témoignages et tentera de démêler - en fonction des connaissances objectives - la part du vrai, du romancé et de l'apocryphe.

aubagnTout d'abord, le reportage d'Albert Londres, omniprésent tout au long des notes de ce site: "au bagne". C'est la référence absolue. On ajoutera bien entendu "Adieu cayenne", relation de l'évasion extraordinaire de Dieudonné et de son retour en France après une condamnation totalement imméritée. On peut lire ce texte dans une reproduction de l'édition originale (lien) ou sous une forme plus accessible (lien) puisqu'il est désormais libre de droits.

 

vie-forcatsLa vie des Forçats, par Eugène Dieudonné (préface d'Albert Londres)

 

dans-la-brousse-avec-les-evades-du-bagne-1Dans La Brousse, avec les Évadés du Bagne  par Marius Larique, grand reporter à Détective (1933), quand ce journal signifiait quelque chose.

 

096_003Parmi les fauves et les requins, confession de Charles Hut, ancien forçat.

871446628_LAprès l'enfer de Raymond Vaudé, Transporté réhabilité après sa belle conduite parmi les Français Libres. 

camardeLes cloches de la Camarde (Emile Jusseau) - 24 ans de survie au bagne.

 

INFORMATION - Je recherche une édition originale de "L'enfer du bagne", de Paul Roussenq. Me contacter éventuellement (lien en haut, colonne de gauche, pour me laisser un message)

benjamin borghésio

 

09 avril 2013

Figures du bagne - Paul Roussenq, le grand Révolté (2) - Sa rencontre avec Albert Londres.

__________________________________________

 

Dans les cellules, à Cayenne, à Royale, à Saint-Joseph, je voyais toujours un nom gravé au couteau sur le bat-flanc, soit inscrit au mur en couleur marron : Roussenq.

Parfois, une phrase : « Roussenq salue son ami Dain. » « Roussenq dit M… au gouverneur. »

Sur le tronc d’un manguier de Royale — ce qui prouvait que ce Roussenq était parfois en liberté — je lus : « Face au soleil, Roussenq crache sur l’humanité. »

Quel était cet auteur de graffiti ?
Je demandai son dossier. Quand je le pris des mains du commis, je pliai sous le poids. Ce volume pesait bien cinq kilos. Il valait celui d’Hespel.
Feuilletons la chose.
Motifs de punitions :
A excité ses camarades à l’hilarité par son bavardage continuel pendant la sieste. — 30 jours de cachot.
Lacération complète de ses effets d’habillement. — 30 jours de cachot.
N’a pas cessé, pendant la sieste, d’appeler les autres punis pour les obliger à causer avec lui. — 30 jours de cachot.
S’est catégoriquement refusé à se laisser mettre aux fers. — 30 jours de cachot.
S’est catégoriquement refusé à se laisser déferrer. — 30 jours de cachot.
A accusé un surveillant de lui avoir volé deux francs. — 30 jours de cachot.
A grimpé jusqu’au sommet des barreaux de sa cellule et déclaré qu’il en redescendrait quand il lui plairait. — 30 jours de cachot.
A forcé le guichet de sa cellule, passé sa tête et crié : « Une autre punition, s’il vous plaît ! » — 30 jours de cachot.

Bref, le transporté Roussenq (Paul), matricule 37.664, né le 18 septembre 1885, à Saint-Gilles (Gard), condamné, le 5 mai 1908, par le conseil de guerre de Tunis, à vingt ans de travaux forcés, pour tentative d’incendie volontaire (lisez : a essayé de brûler la guitoune sous laquelle il était enfermé) et pour outrages et voies de fait, a collectionné, pendant quatorze ans de bagne, 3.779 jours de cachot. C’est le record. Roussenq était l’as des révoltés.

— Roussenq, me dit le commandant Masse, est un cas curieux. C’est un hystérique du cachot. Il éprouve une volupté quand on le punit. Il écrivit une lettre en vers au ministère des Colonies pour lui vanter la douceur du cachot.

Ah ! douze ans sans ne rien faire !
Douze ans soustrait de la terre !
Ministre,
Tu crois que c’est sinistre ?
Non ! rouquin !
C’est plus beau que ton maroquin.

— Il ne faut pas tomber dans le faible des transportés, c’est faire leur jeu, reprit le commandant. Aussi, ces temps derniers, ai-je décidé, pour le punir, de ne plus punir Roussenq. Il appela les punitions de plus haut.
Il écrivit au gouverneur : « Je me contente de vous dire, à vous, gouverneur, que vous êtes un dégoûtant personnage. » La punition ne vint pas.
Il écrivit au directeur : « Lequel est le plus fainéant de nous deux, dites, descendant d’esclaves ? (Le directeur est un nègre.) Lequel ? Moi, qui vous méprise et le dis, ou vous, qui n’êtes qu’un marchand de pommades avariées ? J’en ai soupé de votre fiole, sale sac à charbon, rejeton d’une race subjuguée.
« Je vous emmène tous à la campagne, tous tant que vous êtes : directeur, procureur, gouverneur et toute la séquelle de sangsues et de ratés ! Ah ! vous faites un beau troupeau de vaches ! Charognards ! Tas d’ordures ! Êtres infects vomis par la nature en un moment de dégoût.
« Je préfère ma place à la vôtre !
« Signé : Roussenq. »


UNE LETTRE…

Dans le dossier, une note du commandant Masse : « Ne pas s’occuper des écrits de Roussenq ; ne pas le punir serait, d’après moi, le meilleur moyen d’avoir raison de ses manières. »

— Eh bien ! en avez-vous eu raison ?
— Tenez, voici sa dernière lettre :

Île Royale, 8 juin 1923.
        « Monsieur le Commandant,
       « Après quinze ans d’une lutte inégale, me sacrifiant pour une collectivité qui, dans son ensemble, n’en vaut pas la peine, je me rends compte que je ne puis plus continuer, mon organisme étant affecté jusque dans son tréfonds.
        « Comme le jouteur loyal qui, après un tournoi, tombe la face contre terre, je me déclare vaincu.
        « Je ne veux pas augmenter la durée de mes punitions, mais je redoute les moments de défaillance, la disposition du quartier spécial de Royale offrant trop de tentations.

reclusion croquis       « Je demande comme faveur d’être transféré dans un cachot de la réclusion de Saint-Joseph, où le bavardage (seule infraction que j’appréhende à l’avenir) est impossible. Cette impossibilité est due à ce fait que les cachots de la réclusion ont de la résonance à cause des voûtes.
      « Ainsi s’opérerait mon relèvement, quoique tardif. Combien de fois une minute d’aberration, sitôt déplorée, m’a causé des mois et des années de souffrances !
      « Vous-même, chef d’une grande administration, vous élevant au-dessus des offenses d’un malheureux exacerbé par des misères sans nombre, lui avez maintes fois ouvert une éclaircie sur l’horizon.
      « C’est pourquoi, dans ma détresse, je me tourne vers vous. Je ne puis plus avaler mon pain, les jours de pain sec. J’ai 1 m. 75 et je pèse 50 kilos. La misère physiologique se lit à travers mon corps. J’espère, malgré tout, arriver à subir les 150 jours de cachot qui me restent.
      « Si, pour une raison majeure, vous ne pouviez ordonner mon transfert, j’ai la prescience, malgré mes bonnes résolutions, que mon amendement serait impossible. Une parole est si vite dite !
       « Faites-moi mettre en réclusion, commandant, vous serez clément. »

— Clémence sinistre, dis-je.
— Oui. Cela vous frappe davantage parce que vous n’êtes pas habitué. Voyez-vous, le monde est fait de trois choses : le ciel, la terre et le bagne.

 

DANS LE CACHOT AVEC ROUSSENQ

 

L’après-midi, je fis armer le canot et repartis pour Saint-Joseph. Quand, en arrivant, je dis au chef de camp : « Je viens voir Roussenq », l’effarement le cloua au sol. On ne voit pas Roussenq. C’est comme si j’avais frappé aux portes de l’enfer, disant : « Je viens voir le diable. » Le diable existe, mais ne reçoit pas. Roussenq non plus. Mais l’ordre que je portais était formel.

Nous montâmes par un chemin rouge et glissant. Malgré les avertissements, je fis, à plusieurs reprises, plusieurs mètres à quatre pattes… la mer battait la petite île Saint-Joseph.

Le local disciplinaire. Nous y pénétrons. Nos pas réveillent la voûte. Ces portes de cachots ont définitivement l’air de dalles verticales de tombeaux. C’est ici qu’est Roussenq, dans cette rue de cachots inhabités, seul, comme il l’a demandé.

On déferre la porte. Elle s’ouvre.

Roussenq se dresse sur son bat-flanc et regarde. Il regarde quelqu’un qui n’est pas un surveillant, qui n’est pas un commandant, qui n’est pas un porte-clés. La surprise est plus forte que lui ; il dit :
— Un homme !

On me laisse seul. Je pénètre dans le cachot. Roussenq en est à la période des dix jours de cachot demi-clair.

Il est ébloui comme si j’apportais le soleil.
— Ah ! bien ! fait-il ; ah ! oui !
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt-trois ans de vie et quinze ans d’enfer, ce qui fait trente-huit.

Et, tout de suite :
— Je vais vous montrer mon corps.

Il se mit complètement nu. Passant la main sur son ventre, il dit : « La cachexie ! »

Il est si maigre qu’on dirait qu’il grelotte.

Sur ses bras, dans son dos, sur ses jambes, sur la poitrine sont des marques comme des cicatrices de coups de lanière.
— Ce sont des coups de couteau.
— De qui ?
— De moi, pour embêter les surveillants. Ils faisaient une tête quand ils ouvraient le cachot et me trouvaient en sang ! Et puis ça leur donnait de l’ouvrage.
— Vous touchez à la fin de vos tourments.
— C’est fini. Plus que cent cinquante jours. Maintenant, je rentre dans l’ordre.
— Vous êtes resté longtemps tout nu, mais on vous a redonné un pantalon.
— Je déchirais tous mes vêtements. J’étais un chien enragé.

Il est évident que lorsqu’un individu comme moi lacère ses effets systématiquement, on ne saurait fournir un aliment à ses dégradations. Mais j’ai ressenti suffisamment la souffrance du froid de cachot. Les nuits, je me frottais l’épiderme avec une brosse. J’en suis guéri à jamais. La douleur est le meilleur conseiller.
— Pourquoi meniez-vous cette lutte inégale contre l’administration ?
— Par goût. Je m’enfonçais dans le cachot comme dans le sommeil. Cela me plaisait diaboliquement. Quand le commandant Masse n’a plus voulu me punir, j’ai cru que je l’étranglerais. Et puis, je protestais au nom de tous les autres. Mais tous les autres — à part trois ou quatre — savez-vous ce que c’est ? C’est de la vermine qui, plus vous l’engraissez, plus vous dévore.
On ne me verra plus chercher des amis dans ce fumier.
Je me demande même comment je ferai quand je sortirai du cachot.
Je ne puis plus supporter la vie en commun.

— Vous vivrez à part.
— Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je ne suis plus un homme, je suis un bagne.

Il dit :
— Je ne puis pas croire que j’aie été un petit enfant. Il doit se passer des choses extraordinaires qui vous échappent. Un bagnard ne peut pas avoir été un petit enfant.

JE FINIRAI DANS UN REQUIN

On s’assit tous les deux sur le bat-flanc.

— Enfin ! j’espère que je suis très malade. J’ai peut-être bien la tuberculose. J’ai assez avalé de cachets tuberculeux… Oui, voilà. Quand un camarade « en tient » on le fait cracher dans des cachets. On colle et on garde ça. Puis on se présente à la visite. On dit : « Je suis tuberculeux. » Au bon moment on met le cachet dans sa bouche. On le perce d’un coup de dent et on crache pour l’analyse. Les médecins ont du travail avec nous !

Il ne voulait pas prendre le tabac que j’apportais.
— Non ! Non ! je ne veux plus commettre de faute.
— Pour ces paquets-là on ne vous dira rien.

Il les prit, disant :
— C’est que je veux sortir, sortir.
— Mais habillez-vous ! vous grelottez.
— Non ! on ne grelotte que la nuit.

Il me demanda :
— Je suis bien seul dans l’allée, n’est-ce pas ?
— Seul.
— Comme ça, je sortirai. Quand je sens des camarades près de moi, mon cerveau chavire. Il faut que je les provoque. Je me couperai la langue, mais je sortirai.

Il n’avait aucune commission à me confier. Il ne se rappelait plus le monde.

Je lui dis de pauvres mots d’homme libre qui ne parvinrent pas, j’en suis sûr, au fond de sa fosse.

Il me répondit :
— Oui. Je finirai dans un requin, mais je veux revoir le soleil !

 

Posté par borghesio à 16:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,