06 mai 2013

S'évader... (1)

 

m051aCarte régionale

85328762_oIl est impossible d'étudier l'histoire du bagne sans évoquer les évasions, qui étaient une obsession pour beaucoup de transportés (les pieds de biches, relégués, avaient très rarement le cran nécessaire pour tenter la Belle alors même que leur liberté relative rendait celle-ci moins difficile). Une des raisons paradoxales pour lesquelles pas mal d'authentiques truands préféraient être expédiés en Guyane pour accomplir une peine de travaux forcés que d'être condamnés à la réclusion en France, c'est qu'on ne s'évadait pas des Centrales comme Clairvaux ou Saint-Martin de Ré où, en plus, le régime disciplinaire était d'une très grande sévérité (comparable à la réclusion cellulaire à Saint-Joseph, "peine dans la peine" à laquelle le TMS condamnait des Transportés ayant commis un crime, un délit grave ou une tentative d'évasion caractérisée ayant impliqué des brutalités ou des vols qualifiés)

85328792_oCertaines évasions relèvent de l'épopée. On citera celle de Pierre Bougrat (lien) vers le Vénézuela, de Dieudonné vers le Brésil (cette dernière immortalisée par Albert Londres) ; des "bidonnages" complets comme celle d'Henri Charrère, dit Papillon, que nous évoquerons ultérieurement ; des évasions qui menèrent à des rédemptions comme celle de Raymond Vaudé (lien), évadé de Saint-laurent qui rejoignit les FFL où sa très belle conduite permit au Général de Gaulle de le réhabiliter solennellement (il finit ses jours à Kourou, ayant créé un restaurant coté au moment de la création du Centre spatial: le Saramaka, et permit à ses enfants de démarrer de belles carrières de chefs d'entreprise en Guyane). On se perd en conjectures sur l'attitude de Duez qui avait les fonds suffisants et les facilités pour s'évader (il était concessionnaire de l'îlet la Mère, doté d'une belle chaloupe, à même d'acheter des complicités) et qui resta jusqu'à sa mort sur son lopin de terre. Idem, Manda, l'amant de Casque d'Or qu'on croyait doté d'une âme indomptable mourut dans la misère à Saint-Laurent du Maroni sans avoir jamais tenté la Belle.

85328888_oEvadés repris (Toiles de Francis Lagrange, dit "FLAG") [lien]

Dans une de ses lettres, datée du 30 septembre 1903, Arthur Roques (lien) décrit les trois moyens de s'évader en mettant l'accent sur celui qui a sa préférence, dans une description imagée qui se voulait persuasive, afin de mieux "taper" sa famille. Nous reproduisons ici des extraits de cette missive, en le commentant, ce qui nous permettra de détailler les moyens d'évasion.

A ma pauvre famille, à mes bons et dévoués amis,(...) Ai-je besoin de vous dire que le rêve de tous les forçats c'est l'évasion et que les efforts de chacun tendent à réaliser ce rêve selon les moyens et le degré de force et d'intelligence qu'il peut mettre en jeu? C'est ainsi que tous les ans on compte environ une moyenne de quatre cents évasions ou tentatives d'évasion. Sur ce nombre, moitié réussissent pleinement, cent sont repris et rendus par les autorités hollandaises et anglaises et les cent autres se rendent ou meurent de faim, de misère, de maladie ou de mâle mort dans la brousse. Trois moyens d'évasion sont généralement mis en pratique, les voici détaillés de mon mieux pour vous laisser le soin d'en déduire les péripéties et les conséquences :

1.    Les irréfléchis, les impatients, les sans ressources pécu­niaires et les sans grande énergie quittent les camps et s'en vont au hasard de leur étoile à travers les forêts, les criques et les fleuves pour tâcher d'atteindre la Guyane hollandaise. Presque tous échouent et si par miracle ils arrivent à Surinam [[de son vrai nom, Paramaribo, capitale du Suriname, à l'époque, "Guyane hollandaise"]] ils sont cueillis par la police hollandaise et rendus aux autorités françaises. Ce genre d'évasion, sans vols et sans commettre aucun délit, fait encourir aux repris soixante jours de cachot et c'est tout : ils n'ont qu'à recommencer si le cœur leur en dit.

2.    Les audacieux, les je-m'en-foutistes, les mange-tout, les sans-peur, les risque-tout, combinent à quatre ou six et quelquefois à huit une audacieuse évasion. Ils se privent de tout pour accumuler des vivres de toute na­ture, des cordages, des voiles, des armes, de l'argent et quand le moment propice arrive ou qu'une occasion leur est fournie ils volent - en assassinant même s'il le faut - une embarcation et gagnent la haute mer pour éviter d'être capturés par quelque navire côtier. En général, ils viennent, après vingt, vingt-cinq et trente jours de mer, atterrir au Venezuela, puissance qui ne rend pas les évadés. Une fois là, ils se débrouillent par le travail, le vol ou l'assassinat, pour regagner l'Europe et la France. Ce genre d'évasion est le plus fréquent, celui qui réussit le plus souvent, mais c'est aussi celui qui expose au plus de dangers. C'est ainsi que lorsqu'une évasion de ce genre a lieu, une véritable chasse à l'homme s'organise par l'administration, sur mer, et que de véritables combats s'engagent entre les fugitifs et ceux qui les pourchassent. Il n'est pas rare de voir de part et d'autre quelques morts. Les repris dans ce cas-là sont enchaînés, mis en préven­tion de conseil de guerre et souvent condamnés à mort, s'il y a eu mort d'homme, ou à cinq ans de réclusion s'il n'y a eu que le vol d'embarcation. (...)

3.    Les réfléchis, les patients, les prévoyants, les intel­lectuels, les prudents, cherchent à se procurer des pa­piers d'identité tels que passeport, acte de naissance, de mariage, bulletin de casier judiciaire, etc., et de l'argent en grande quantité si possible mais jamais moins de mille à mille deux cents francs. Avec l'argent, ils trouvent à ache­ter des effets coloniaux de toile blanche, des souliers de même étoffe, et une coiffure de paille ou de feutre. En possession de ces effets, ils se font traverser en pirogue pour quarante sous de l'autre côté du fleuve Maroni à Albina, port hollandais où le jeudi, tous les quatorze jours, est un vapeur qui fait le trajet de là à Surinam [Paramaribo], port et capitale de la Guyane hollandaise.

165Arrivés à Albina, ils montent de suite à bord de ce vapeur, paient leur passage (12,50 F) jusqu'à Surinam et s'il arrive qu'on leur demande qui ils sont, d'où ils viennent et où ils vont, ils se contentent d'exhiber leur passeport. Satisfaits par la vue de ces papiers, les commis­saires s'inclinent, saluent et laissent l'évadé poursuivre sa route, puisqu'il est en règle. Arrivé à Surinam, on prend un autre courrier qui vous conduit soit à Georgetown, capitale de la Guyane anglaise, soit à Caracas, capitale du Venezuela et comme les papiers vous mettent à l'abri de toute arrestation, on est alors libre. Une fois à George­town ou à Caracas, il est facile de prendre le premier courrier en partance pour l'Angleterre ou pour Buenos Aires. Ce n'est plus qu'une question de temps et d'argent. Or. l'argent, comme vous le voyez, est l'âme clé ce genre d'évasion, puisque avec du métal on n'a qu'à se faire conduire où l'on veut et qu'on n'est pas obligé soit de travailler, soit de mendier, soit de voler pour manger, s'habiller et payer son passage.

Les papiers sont, après l'argent, d'une très grande importance et vous ne sauriez imaginer toutes les ruses, toute l'intelligence, tous les sacrifices que l'on fait pour s'en procurer. Les heureux les reçoivent clandestinement de leurs familles ou de leurs amis ; d'autres les fabriquent de toutes pièces ; d'autres en volent aux employés de l'administration ou dans les bureaux : d'autres les achètent à des Indiens, à des libérés, à des colons, à des condam­nés : en un mot, chacun se débrouille de son mieux pour mettre toutes les chances de son côté. Ce genre d'éva­sion est le plus facile, le moins compromettant, le plus sûr, le plus rapide et le moins fréquent de tous parce que cela tient au manque d'argent et de papiers. Ce qu'il y a de certain, c'est que sur cent qui essaient par ce moyen et dans de bonnes conditions, quatre-vingt-dix-neuf réus­sissent.

vignette80-33Paramaribo, XIXe siècle

maroni_cellules-et-lavoir1Remarquez, en outre, que si le malheur voulait que l'on soit repris soit à Albina, à Surinam ou à George­town, on en serait quitte pour une punition disciplinaire de trente jours de cellule, parce qu'il n'y a ni vol. ni délit d'aucun genre et que l'administration ignore les moyens employés ou l'existence des papiers et de l'argent. C'est donc là le but à poursuivre et le résultat à atteindre. Cela bien compris, vous n'aurez pas de peine à lire dans ma pensée et à deviner ce que je compte faire, avec votre aide bien entendu.

Vous ne serez pas surpris, non plus, si je vous demande de l'argent, beaucoup d'argent, des papiers, de la marchandise. N'ayant à attendre que deux ans et ne devant recevoir qu'un colis sérieux par an, il faut que j'arrive à réaliser la somme de mille deux cents à mille cinq cents francs. C'est donc sur la marchandise que je dois faire fond pour ajouter à ce que vous m'enverrez en espèces. Inutile d'ajouter que je serai économe jusqu'à l'avarice et qu'entre les priva­tions et le désir de sortir de cette galère, je n'hésiterai pas. (...)

*******************************************

Roques classe les évadés en trois catégories que nous retiendrons.

Tout d'abord, sur le nombre des évasions recensées chaque année... il n'est pas loin de la vérité: selon les années, on en comptait de 300 à 500** avec quelques pics au delà de ce nombre, mais la plupart d'entre elles relevaient de la première catégorie, qu'il qualifie d' irréfléchis, d'impatients, de sans ressources pécu­niaires et de sans grande énergie.

En effet les trois quart de ces évadés avaient agi sur un coup de tête, désespérés de ne pas parvenir à faire leur stère sur un camp forestier (d'où les sanctions à venir), terrorisés par un ou plusieurs codétenus ou tout simplement déprimés (souvent, suite à une "mauvaise" lettre). Un grand nombre revenaient de leur plein gré après avoir erré dans la brousse ou dans un pays qui leur était majoritairement hostile. D'autres étaient repris par les "chasseurs de popotes", Noirs Bonis, Indiens Galibis ou détenus libérés reconvertis à l'affut des primes (les plus féroces, qui ne rendaient souvent que les cadavres d'hommes qu'ils avaient torturé pour leur arracher un pécule parfois inexistant, conservé dans le plan inséré dans l'intestin). 

On ajoutera que les "quatrième première", les libérés astreints au doublage, devaient pointer plusieurs fois par an et qu'un retard de vingt-quatre heures suffisait à les déclarer évadés. Dans la plupart des cas, ces derniers voyaient leur situation régularisée s'ils n'étaient pas de trop mauvaise foi, quitte à écoper de quelques jours de cellule disciplinaire qu'ils considéraient souvent comme un bien: assurance de se voir délivrer un pain, et de dormir à l'abri.

** (pour un effectif de 5 à 8.000 transportés en cours de peine, plus quelques milliers de "libérés" astreints à résidence)

85350418_oLa troisième catégorie, qui a la faveur de Roques, celle "des réfléchis, des patients, des prévoyants, des intel­lectuels, des prudents" a sans doute existé mais elle était incontestablement très minoritaire. Tout d'abord parce que malgré les innombrables complicités, s'il n'était guère commode de réunir et surtout de conserver des fonds malgré les diverses complicités et les ressources liées à la débrouille (lien), il était presque impossible de se procurer des documents d'identité crédibles et encore moins de les conserver (le plan intestinal permettait de conserver quelques pièces d'or ou billets de banque soigenusement roulés, mais il n'en allait pas de même d'un passeport. En outre, à supposer qu'un forçat évadé ait réussi à se procurer une tenue civile lui permettant de ressembler à un citoyen libre, demeurait le problème de son apparence: tondu ou les cheveux coupés à ras, teint hâlé, cicatrices, tout cela le distinguait de l'honnête homme du moment qui, aux colonies surtout, arborait systématiquement une pilosité respectable (ci contre, une photo du bagnard Roques, illustrant la démonstration). La plupart des candidats à la Belle qui ont tenté l'aventure de cette manière se faisaient consciencieusement plumer par les pourvoyeurs de papiers et de documents, qui les dénonçaient après les avoir fournis, de manière à toucher sur les deux tableaux (un grand nombre de commerçants chinois, à Saint-Laurent ou à Cayenne, servaient d'intermédiaires)

Apparemment, Roques était suffisamment réaliste pour comprendre l'inanité de la première méthode et il se savait trop âgé pour agir selon la deuxième et pour cette raison, il la pare de tous les maux afin de tenter de continuer à briller dans son petit cercle familial. On rappelera néanmoins qu'il s'est couvert de ridicule (toute l'AP dut hurler de rire) quand, parti à pieds des Hattes pour rejoindre Buenos-Aires à via le Brésil (!), il fut repris avant Mana, à dix kilomètres de son point de départ, dès le lendemain (perdant ainsi sa sinécure pour être ramené aux ïles d'où l'évasion était impossible)

C'est la méthode "des audacieux, des je-m'en-foutistes, des mange-tout, des sans-peur, des risque-tout" (pour conserver sa terminologie) qui donna les meilleurs résultats malgré les risques immenses liés tant aux réseaux de surveillance qu'aux risques naturels: l'Océan est particulièrement dangereux dans ces parages pour des évadés qui, par la force des choses, confiaient leur sort à un esquif des plus frêles. On partait de Cayenne ou des environs vers le Brésil, ou de Saint-Laurent du Maroni Vers le Vénézuela. Quasiment aucune des tentatives faites depuis les îles n'aboutit.

C'est ce que nous analyserons dans la seconde partie de cette note.

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05 avril 2013

Figures du bagne - Arthur Roques.

Voleur, faussaire, escroc, faux-monnayeur, Arthur Roques gagna une relative considération post mortem à travers la vaste correspondance qu'il entretint avec sa famille et qui permit à un universitaire, Claude Barousse, de commettre un essai sur le personnage récupéré bien à tort par les milieux libertaires.

Plus compréhensible est la démarche de sa descendance, partie en quête de la mémoire de cet ancêtre hors du commun.

 

880231-1082750Arthur Benjamin Roques est né de père inconnu en 1852 à Montpellier, de Marguerite Roques, sans profession, sans doute placée dans une famille bourgeoise de l'Hérault. De sa prime enfance, on ne connaît guère que ce que la tradition familiale orale transmet à ses filles, ainsi que par le contenu de certains de ses écrits datant de sa transportation.  Barousse cite un des poèmes de Roques...

"Sur un lit d'hôpital je suis venu au monde
Sans un ami et sans parents, (...).
J'ai traversé la vie sans que père et mère
Conduisent mes pas chancelants. (...)
(Je n'ai) jamais connu les baisers d'une mère."

Il fut sans doute confié à l'Assistance publique ce qui - surtout à l'époque - a de quoi marquer une personnalité. De là à justifier une de ses apostrophes à ses filles, bien plus tard, quand - ayant appris qu'elles faisaient enrager leur mère il leur écrira "qu'il regrette de ne pas les avoir mises aux enfants perdus"... De là à soutenir (lettre au Président Loubet) que "la Misère et la Faim furent mes deux nourrices"...

A maintes reprises, Roques fait référence à une aïeule dont il dira qu'une de ses filles hérita de ses traits de caractère, Grand-maman Cauvet, sans doute sa grand-mère paternelle : preuve qu'il ne fut pas totalement abandonné. Ayant selon ses dires cessé d'étudier à douze ans, on le retrouve à l'Ecole des Mousses de Sète (bâtiment : l'Hérault). Mousse puis Novice de 14 à 17 ans, il parle avec fierté de cette période. Mais sur un coup de tête, il abandonne la marine. On le retrouve en 1869... Vol à Tours, quinze jours de prison. Août 1869, escroquerie: trois mois d'emprisonnement. Entrée en guerre le 19 juillet 1870 mais en août, un mois de prison pour rebellion. En septembre, deux mois de prison pour vagabondage. Beaucoup plus tard, sa mémoire sélective lui fait écrire à propos de cette période:

CommuneFederesfusilles"J'ai vu la France envahie, ravagée, pantelante, Paris mis à feu et à sang par les obus prussiens... J'ai enduré toutes les horreurs du siège et subi, comme tout bon Français, l'humiliation de la défaite".

Engagement dans l'armée mais c'est la guerre civile. "J'ai pris une part active au second siège de Paris et j'ai assisté au massacre de quarante mille Parisiens" (écrits de 1913) Douteux, car il déserta en temps de siège. Le 28 mars 1872, arrêté, il est condamné par le conseil de guerre de Vincennes à dix ans de détention. Il prétend avoir été expédié en Nouvelle-Calédonie, mais il est à peu près certain qu'il fit son temps aux Bat's d'Af (Biribi ou Tataouine), étant mineur au moment de sa condamnation. Ce qui va en ce sens, également: les tatouages obscènes de son bras que sa fiche signalétique du bagne décrit en 1902, caractéristiques des Bat's d'Af.

Roques met ces dix ans à profit pour acquérir une culture d'autodidacte relativement solide, et c'est tout à son honneur. Il affirme avoir appris seul "les principes de la grammaire, de l'arithmétique, de la géographie et de l'histoire. Tout le reste est venu par suppléments et sans efforts apparents" (anglais, un peu d'espagnol, repères en droit, en botanique, biologie, littérature à volonté). Il ne vivra plus jamais qu'entouré de livres et se mettra à versifier avec un bonheur inégal (il ne suffit pas d'être contemporain de Rimbaud... mais dans le genre, on fait pire).

A sa libération, Roques survit comme il peut en vendant tout d'abord de la pacotille sur les marchés avant d'être repris par ses vieux démons. En 1886, il décroche un emploi de cocher à Sète, dans une entreprise de fiacres appartenant à Marie Vors, veuve et mère de deux garçons, avec qui il se marie en 1889 à l'âge de trente-sept ans, son épouse ayant cinquante-et-un ans. Sète s'équipant de tramways, la famille s'installe à Montpellier. De "voyage d'affaires" en déplacements non justifiés, le cycle judiciaire reprend: escroquerie ou vol, jugement, prison en 1892, 1893, 1894. Deux escroqueries en 1899, et Roques prend maîtresse sans aller chercher bien loin: l'heureuse élue est... la fille de son épouse. Autre affaire: pour escroquer ses victimes, Roques se fait passer à Marseille pour un commissaire de police avec son écharpe tricolore, et "perquisitionne" aidé de deux comparses. A leur départ, des valeurs importantes ont disparu. Identifié, Roques est condamné à cinq ans de prison par défaut.

arthur-roquesOpportunité est donnée de signaler que la relégation n'avait pas un caractère d'automaticité et s'apparentait à une sinistre loterie. Car des malheureux qui tirèrent incomparablement moins sur la ficelle que Roques n'y échappèrent point.

Très vite Julia, la fille de Marie, se trouve enceinte et l'enfant à naître ne semble pas perturber l'harmonie familiale. Pour éviter la prison, on se replie à Vichy. Arthur Roques devient Louis Courtin, marchand forain... couverture qui dissimule très vite des affaires louches dont la plus grave touche à la fabrication et l'émission de fausse monnaie. Roques-Courtin met en circulation des pièces de deux francs (une somme à l'époque) bien imitées. Julia devient mère d'Yvonne née en avril 1900 et d'Olga, née en juin 1901.

Roques utilise Julia pour tenter d'écouler ses fausses pièces. Mais elle s'y prend mal, veut payer une petite somme avec sa pièce qui est vérifiée... elle est démasquée. Le couple est capturé et lors de la perquisition, on découvre sept cents francs en fausses pièces. Dès cette arrestation définitive de Roques, en 1901, commence une solide correspondance dont subsistent 218 documents écrits par Roques (nous n'avons pas les réponses) d'un total de plus de 500 pages, qui permettent d'analyser le personnage.

Le procès a lieu à Saintes, en 1902. Le verdict est dicté d'avance: les jurys de l'ouest sont sévères, les récidives du prévenu sont innombrables et le crime de fausse monnaie est passible de la réclusion à perpétuité. Il écarte de facto son avocat et se lance dans un long plaidoyer qui fera impression par sa clarté (Claude Barousse le reproduit in extenso), dont le but était de prendre toute la faute sur lui. Résultat obtenu puisque Julia est acquittée.

Pour Roques, ce sera - sans surprise - les travaux forcés à perpétuité. Le pourvoi en cassation est rejeté et de sa prison, Roques organise une pétition signée par des notables, visant à obtenir une grâce partielle. La demande est accompagnée de deux appréciations officielles: le président de la Cour d'Assises estime que "les faits sont des plus audacieux et des plus graves /... "Il ne paraît pas pouvoir être classé parmi les condamnés susceptibles d'amendement" ; le procureur, lui, l'estime "capable de relèvement et susceptible de rendre des services". Finalement, la peine fut ramenée à dix ans (ce qui était considérable pour un homme déjà âgé de 50 ans, astreint ensuite à la résidence à vie en Guyane). Une nouvelle salve de demandes de réduction de peine émise par Julia, affolée à l'idée de se retrouver seule avec ses filles ne produit plus d'effet malgré une adresse en vers au Président Loubet... Roques devra faire son temps.

bagne312Dès lors, il prépare le Grand Voyage. Le 8 juillet 1902, il sollicite du Ministre de l'Intérieur le droit de joindre à son paquetage un dictionnaire Larousse, une arithmétique, une géométrie, une algèbre par P. J-C des écoles chrétiennes, un cours de langue anglaise (très complet: grammaire, vocabulaire, méthode, histoire, correspondance, etc.), un cours de langue espagnole (idem), des articles de bureau et de dessinateur (inventaire exhaustif et très détaillé), ses photos de famille. La réponse de l'administration est rapide: oui pour le Larousse et le dessin, non pour les cours de langue: pas question de faciliter les évasions.

En décembre 1902, transfert à la centrale de Thouars pour constituer un convoi pour Saint-Martin de Ré, où commence le vrai bagne. Tout contact avec l'extérieur est supprimé: pas de visites, pas de courrier des familles. Roques commence là ses innombrables courriers de réclamations, de demandes de clarification, en particulier sur la durée exacte de sa peine, qui ne lui assureront pas la bienveillance des autorités. En mai 1903, Paris fait savoir que "le condamné Roques devra être dirigé sur la Guyane et placé en troisième classe, vu ses mauvais antécédents" (la dernière, la pire: tout aménagement, réduction de peine présuppose qu'il devra être auparavant placé en seconde, puis en première classe)

Une lettre clandestine du 30 juin 1903 (à bord de La Loire de Nantes) signale de mauvais débuts. Ses multiples réclamations lui ont valu, selon ses dires, cent cinq jours de cachot, aux fers et au pain sec (en réalité, le pain sec n'était infligé qu'un jour sur deux); les lettres de sa famille ont été déchirées et il lui a été interdit d'écrire au Ministre. Selon lui, on lui aurait taillé une réputation de meneur, révolté, violent, indisipliné, insolent, anarchiste, ce qui devrait lui valoir un placement aux îles du Salut, avec "les pires bandits de la création"

Bagnards 40

A son arrivée, il est placé à Saint-Joseph où il se plaint "des chaleurs torrides", "d'une éruption de boutons et de furoncles" (sans doute due au manque d'hygiène, l'eau douce étant rare sur les îles) d'une "courbature générale". Mais il estime "qu'il ne servirait à rien de se présenter au médecin major". Il ne se plaindrait pas du travail, s'il était mieux nourri: arrivé sans argent, il ne peut compter sur la débrouille pour alimenter son ordinaire. Enfin, un poste d'auxiliiare comptable à l'île Royale lui est proposé, en raison de son âge et de son instruction. Si la tâche est facile, il lui est difficile d'améliorer l'ordinaire comme le font les garçons de ménage, les magasiniers, les ouvriers d'art qui revendent leurs objets fabriqués sur leurs temps de loisirs, etc. Son ami Placide partira incessamment pour Saint-Laurent... C'est l'opportunité d'une lettre qu'il lui confiera, destinée à "taper" la famille dans le but d'améliorer l'ordinaire et préparer l'évasion inéluctable, selon lui. Une des premières parmi les innombrables demandes de fonds adressées à son épouse et sa maîtresse qui ont ses deux filles à charge. Il dresse ainsi un inventaire à la Prévert des objets que "ses" femmes pourraient lui envoyer, susceptibles d'être revendus facilement: plumes, encre de chine, hameçons, de la bimbeloterie etc. et, dans des cavités secrètes, Julia devra aussi remettre un minimum de 100 ou 150F et si vous pouvez ajouter quelque chose, vous le ferez. Ainsi, pour le commencement de 1906, à Saint-Laurent du Maroni, entre les fonds expédiés et la revente de la camelote, il pense obtenir le capital nécessaire pour reprendre le chemin de la France. Sa vie en dépend.

Enfin, après dix-huit mois sans le moindre accroc, la moindre révolte, la moindre insulte à un surveillant, le moindre délit, le transporté Roques, matricule 32.835, part à Saint-Laurent du Maroni où le régime n'est pas plus confortable mais où les possibilités de débrouille et surtout, d'évasions sont envisageables.

Bagnards 42Mais à peine arrivé, il écrit à "ses Chères Aimées" pour leur expliquer que ce pays qui était il y a seulement deux ans l'Eldorado de la Guyane (??) où chacun pouvait, la santé aidant, faire sa petite pelote et gagner des climats plus doux (quand fut-il facile de s'évader de saint-Laurent?) est sur le point de devenir une vaste maison centrale. Il a obtenu un emploi de lithographe dont il peut s'acquitter malgré sa vue qui baisse. Pouvant aller au village, il arrangera ainsi ses affaires, avantage énorme. En revanche il supporte moins bien le climat que celui des îles qu'il honnissait de manière très exagérée: il souffre d'une courbature générale et d'une diarrhée atroce. Le hasard fait bien les choses... il se prend d'amitié pour le dénommé Osimond, lequel sera incessamment libéré (mais astreint au doublage) et qui sera l'intermédiaire naturel pour la correspondance. Un second relais sera un homme libre, employé de l'AP, Jean Redond bientôt baptisé Oncle Jean (ce qui en dit long sur le degré de corruption du milieu). Il faut dire que Jean Redond sera vite "révoqué" par Roques qui le soupçonne de détourner son courrier - ce qui n'est pas étonnant car c'est un Noir.

Succession de lettres dans lesquelles Roques s'informe et se préoccupe de la petite famille... et surtout projets d'évasion avec deux comparses qui ont le projet de traverser les Guyanes hollandaise et anglaise à pied pour rejoindre le Venezuela où on a une chance de ne pas être "rendu". Roques prend sagement prétexte de sa méconnaissance de l'anglais et du hollandais pour ne pas s'y associer : à son âge et avec sa condition physique, c'est tout simplement irréalisable.

__marie-julia-yvonne-et-olga-vors-1907-1Le 15 mars 1905, Roques utilise la possibilité donnée à tout condamné de correspondre sans contrôle une fois par an avec son avocat. Il lui envoie un mémoire de seize pages , sorte de "livre noir" concernant l'existence au bagne. Ce n'est, dit-il, que l'embryon d'un dossier tant il y a d'abus à dénoncer. Parallèlement, il passe commande à Julia: une boussole, une paire de fausses moustaches et de l'argent, bien sûr. Le tout avec un luxe de détails concernant la présentation du colis et le choix des objets qui devront transiter par Oncle Jean. Il lui faut 1.000F, il en possèdera environ 500. Aux femmes de se procurer la différence et d'envoyer la somme dans un colis confectionné à cet usage, plein d'effets personnels dont la liste est également dressée. En marge de cette correspondance, Roques écrit des lettres officielles - consultées par la censure - dans lesquelles il se donne l'image d'un homme résigné, quasiment atteint de dépression, pour détourner les soupçons. Mais par les voies détournées, il organise déjà sa réinstallation en France, soit à Nice pendant le Carnaval, soit à Paris autour de Noël.

/... De même, il conviendra de préparer les ratounelles à l'irruption de ce mystérieux papa jusque là retenu dans un "hôpital" au bout du monde : vous pouvez commencer à entretenir nos ratounelles de la prochaine arrivée de Papa et à l'aide de mes grandes photographies leur apprendre à me connaître pour que je n'aie pas la douleur de les voir me regarder comme un étranger lorsque nous nous regarderons.

guyane hollandaiseTous ces préparatifs, après maintes tergiversations, hésitations, finissent par aboutir. L'argent, la boussole, les fausses moustaches, un nécessaire de documents qui pourraient faire usage de pièces d'identité sont arrivées. Mais l'escroc est... escroqué et "Oncle jean" qui devait initier le grand départ garde les objets, réclamant 50F de plus pour tenir ses engagements après avoir confisqué les effets qu'il gardait en secret. Stupidement, Roques entreprend de traverser le Maroni quand même, en payant un passeur. Quelques centaines de mètres à pied et il tombe, avec un complice, sur le poste de police d'Albina d'où on le ramène au camp de la Transportation. Une absence de 30 heures lui fait encourir une peine de deux ans de travaux forcés supplémentaires, plus un séjour dans les très durs cachots de la réclusion cellulaire de Saint-Joseph.

Effectivement, Roques fait "treize mois de prison dans la prison" pendant lesquels sa santé s'affaiblit. Pendant ce laps de temps, il instruit le procès de l'administration pénitentiaire, bombardant le Ministre, le Gouverneur, le Directeur de courrier incendiaires et revendicatifs. Il réclame des enquêtes indépendantes, se plaint du peu de résultats de ses "informations", dénonce des détournements, des arbitraires, des stupidités, sans résultat probant évidement, le pedigree du plaignant ne parlant guère en sa faveur... comme il en convient lui même pour supplier les autorités de s'en tenir aux faits et pas à celui qui les énonce. Coincidence? Cette période correspond à une enquête demandée par le Ministre, qui demeurera sans effet mais qui lui vaudra des représailles... dont il se plaindra.

Ces correspondances sont menées en parallèle avec la correspondance familiale famille: il se préoccupe de l'éducation des ratounelles. Soufflant le chaud et le froid, tantôt il se plaint des avanies dont il est victime, tantôt il se veut rassurant quant à son sort. Enfin classé le 25 avril 1908 (à 56 ans) dans la catégorie des impotents, il est affecté au camp à eux réservés, celui des Hattes, ou les vieux Transportés élèvent des boeufs et des porcs, le 20 mai 1912: l'administration se sera vengée en lui infligeant quatre années supplémentaires sur les îles...

HATTES BOUVIERSC'est là qu'il nourrit dans une lettre datée du 14 octobre 1912 un projet d'évasion dont on ne sait s'il faut rire ou pleurer... A moins qu'il n'ait relevé de la pure mythomanie. Il s'agit, pour un impotent sans ressources, ni plus ni moins que de rejoindre par voie de terre, en traversant la Guyane, le Brésil et l'Argentine, le port de Buenos Aires... De là il ne sera pas au bout de ses peines puisqu'il faudra payer son passage pour l'Europe en travaillant et il n'y arrivera jamais. En conséquence, il faudra que bonne petite maman collecte des fonds auprès de Louis et qu'elle les garde par devers elle jusqu'à ce qu'il ait redonné signe de vie. Instruction est donnée de répondre qu'il doit être mort si on demande de ses nouvelles.

Evadé des Hattes le 4 novembre 1912, en partance pour Buenos-Aires, il est repris le lendemain à Mana, à seize kilomètres de son point de départ et réintégré le 9 au camp de Saint-Laurent. Il devait comparaître devant le TMS le 28 mai 1913, pour le motif d'évasion.

Ces six mois sont passés, comme les précédents, à la chicane. Il invoque règlement sur règlement, en général de manière spécieuse, pour refuser tout travail, y compris quand on lui demande de "ramasser des bouts de bois et des racines"

Le sous directeur de l'AP : "Roques est un vieillard d'une rare violence. Sa lettre reflète bien son caractère. Je le traduirai devant la commission disciplinaire au retour du présent document."

Le Directeur Bravard (apparemment amusé par le bonhomme et n'appéciant pas qu'un subordonné tranche à sa place): "Monsieur le sous-directeur est à côté de la question. Si le condamné Roques est impotent au point de ne pouvoir faire le travail indiqué, il y a lieu de le faire constater par un certificat médical. Suivant ce que dira le médecin, Roques sera envoyé au travail ou maintenu en case"

Le 29 janvier, le médecin tranche : "Ce condamné peut ramasser les bouts de bois et les racines pour les mettre en tas."

Le chef de centre : "Roques persiste à ne pas aller à la savane avec les préventionnaires".

DSC05877On notera que sans ces deux évasions et les sanctions disciplinaires concomittantes, Roques serait déjà libre... Il se déchaînera lors de l'audience du TMS qui le jugeait pour évasion, et la réponse de ce dernier fut suave: acquittement pour l'évasion proprement dite (cas assez fréquent: moins de vingt quatre heures d'absence, acune violence et aucun bris de matériel) mais condamnation à deux ans de prison ferme pour outrages à magistrats dans l'exercice de leurs fonctions

Aussitôt, il rejoint les cachots de Saint-Joseph où là encore il multiplie les incidents avec les gardiens (qui, force est obligé de le constater le cherchent tout autant).

ratounellesOn pourrait faire un éloge de ce comportement de Grand Révolté si... Roques n'avait pas charge de famille et n'entendait exercer la fonction paternelle! Dans ces conditions, quelle est la logique qui consiste à se maintenir éloigné des ratounelles et à se voir limité par sa conduite dans sa correspondance avec elles?

Pendant toute sa détention, Roques entend se comporter en pater familias, qui prescrit à "ses" femmes la manière d'élever les ratounelles (ou zouavettes), se faisant passer pour un papa hospitalisé très loin à qui il ne faut pas faire de peine. Il exige des comptes rendus méthodiques concernant la santé des fillettes, leurs progrès scolaires, leur moralité, leur sagesse, il récompense, réprimande, ordonne à distance. Certains conseils sont des plus suaves, venant d'un voleur, d'un escroc et d'un faux monnayeur multi récidiviste:

"Il faut leur apprendre de bonne heure à connaître la valeur de l'argent, la peine qu'on a à le gagner et, quand on le possède, la prudence qui doit présider à son emploi. Qu'elles aient chacune leur tirelire et quand elles sont sages donnez-leur une petite pièce... De temps en temps, vous leur ferez compter leur petite fortune et ce faisant vous passerez en revue ce dont elles ont un besoin pressant: robes, tabliers, bas, chaussures, etc., et vous leur parlerez de leur acheter dès qu'elles auront la somme suffisante. Le désir d'avoir du neuf les rendra économes et l'idée que c'est avec leurs économies, leurs sous, qu'elles auront aheté quelque objet les rendra fières et désireuses de conserver ce qu'on leur donnera./..."

Où est le Révolté contre la Sacro sainte Propriété, dans ce verbiage digne de la Veillée des Chaumières?

lettrePoème aux ratounelles

Roques et "ses" femmes

De la même manière, le transporté entend bien continuer de décider de tout, de la manière dont ses deux femmes vivront, où, comment elles gagneront leur vie. Elles doivent rendre des comptes, répondre à des questions précises et obtempérer à des injonctions. Mais l'évolution, insidieuse, apparaît dans les échanges épistolaires. Roques est mélodramatique avec Marie, chicaneur avec sa fille Julia, mère de ses deux enfants qui deviennent des jeunes filles à qui il devient impossible de faire avaler la fable du papa retenu dans un hôpital des colonies (très malade mais qui ne meurt jamais). Le 7 mai 1916, il réclame dans une lettre qui, comme bien d'autres est un long galimatias où se mêlent considérations faussement libertaires, méditation désabusée et soucis domestiques, d'être mieux traité en matière de courrier, sans se douter qu'un silence de trois mois était certainement le prélude à une rupture définitive.

Et effectivement, en août 1916, cette rupture est consommée entre Roques et Julia qui, dans un accès de fermeté, exige de lui qu'il s'engage à ne plus jamais la revoir. Il refuse de s'incliner, inconscient du fait qu'avec le temps, c'en était fini de son autorité.

Roques est libéré en avril 1917, mais comme tout condamné à plus de huit ans de travaux forcé, il est rivé à la Guyane jusqu'à la fin de ses jours et végète dans la misère à Cayenne. A quelques mois près, cette liberté se confond avec la perte du contact avec les deux femmes et les ratounelles. Plus de lettres de Julia, d'Yvonne et d'Olga. Certaines lettres désespérées qu'il envoie sont détruites par Julia, mais l'historien dispose d'une autre source d'information pour connaître l'épilogue. Devant la fin de non-recevoir, Roques contacte Léonie, épouse de Louis G...à qui il envoie une lettre fleuve.

Il lui demande de s'entremettre sur la base d'un nouveau pacte, fondé sur un renoncement solennel et définitif à un retour en France (qui n'aurait pu se faire que comme évadé avec le risque d'être réembarqué pour la Guyane) à la condition de recevoir des nouvelles une fois par trimestre, jusqu'à sa mort, continuant sur un ton de maître à subordonnée qui ne correspond certainement pas à sa position - ce qu'il ne semble pas réaliser.

Ensuite, Roques évoque les très difficiles conditions d'existence à Cayenne pour un forçat libéré, sans aucune chance de gagner sa vie car il est soumis à la concurrence des assignés dans la force de l'âge et d'une docilité de circonstance.

067_liberes_cayenne_balaguier la seyne- "Je ne vis pas, je ne végète pas, je meurs littéralement de faim et de consomption lente. Ma seule débrouille, c'est d'acheter, vieux ou neufs, quelques objets et de les revendre avec un petit bénéfice"

Il doit dire la vérité, car c'est effectivement la condition ordinaire du Libéré. Et encore, son existence ne lui a jamais donné un vrai métier qu'il aurait des chances d'exercer - à supposer qu'il y ait de l'embauche. Suit un appel au bon coeur de Julia. Qu'elle lui envoie non pas de l'argent mais différents articles introuvables sur place dont il dresse une liste. Il s'agit dans son esprit d'une simple avance, pour qu'il puisse démarrer avant de payer par mandat pour se réassortir. Seulement il ne résiste pas au désir de vitupérer contre sa bienfaitrice potentielle, "complice consciente et volontaire de ses actes passés" ni à la tentative d'intimidation, pour ne pas dire de chantage odieux: écrire aux filles pour détruire la réputation de leur mère, précisant que libéré, il peut mettre dix, cent porteurs de ses nouvelles à son service!

Julia n'apprécie pas, et le lui fait savoir par de "bien rudes paroles", tout en acceptant de lui envoyer quelques-unes des marchandises demandées. Dans une des dernières lettres, Roques lui suggère d'annoncer la vérité aux filles : il a été condamné pour fabrication de fausse monnaie, il a fini sa peine mais est assigné à la résidence perpétuelle dans la colonie.

Tout en continuant ses méditations philosophiques, Roques s'intéresse - bien obligé - à sa survie, 22 rue des marais, dans un sordide quartier de Cayenne. Il demande des jeux de cartes à revendre et - signe de grande misère - le 25 juin 1918, un peu de linge de corps, sans oublier quelques photos de famille. Sa dernière lettre connue, du 17 juillet 1918, est le reflet d'une âme brisée.

Roques décède à Cayenne le 28 septembre 1920, des suites d'une fracture de la rotule (?) , à 68 ans. Ses deux dernières années n'ont laissé aucune trace.

Julia, mère des ratounelles meurt en 1921 d'une hémorragie cérébrale, à 49 ans. "Pauvre mémé" lui survivra trois ans avant de s'éteindre chez son fils, à 86 ans.

41EA98MM4JLLe livre "parole de forçat" (Claude Barousse, Actes sud) est construit à partir des seules lettres de Roques, conservées par sa famille. On ne peut que faire des déductions quant aux courriers de Julia, et des ratounelles.

Le petit fils d'arthur Roques, Jacques Pons, perpétue sa mémoire...

 

 

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