04 avril 2013

Quelques condamnations ayant mené au bagne...

 

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bagne313Hervé Abaudrin (né à Brest en 1888), condamné à 16 ans à un an de prison pour complicité de vol, à 17 ans à six mois pour abus de confiance. Il est à peu près établi qu'il a subi des violences d'ordre sexuel lors de ces détentions. Condamné à 21 ans aux travaux forcés à perpétuité pour "complicité de vol avec aide et assistance aggravée de voies de fait sur agents de la force publique". Mort à l'Île Royale quelques jours après son arrivée.

Laurent Kerdual né en 1866, sans profession, "ivrogne", condamné à sept ans de prison pour vol en 1885. En 1894, pour vol avec effraction des contenus des troncs de charité d'une église, il est condamné à 20 ans de travaux forcés "au vu de ses mauvais antécédents". Décédé à l'hôpital de Saint-Laurent du Maroni en 1911 après 16 ans de bagne.

François Adiven, né à Nantes en 1872, portefaix, condamné à deux ans de prison pour coups en 1892. Pour avoir tenté de voler avec l'aide d'un complice la montre et une somme de 180 frs à un second Maître de la Marine nationale, il est condamné à huit ans de travaux forcés (ce qui impliquait automatiquement la relégation à vie pour respecter la règle du "doublage"). Son sort reste mystérieux: à une lettre de son frère datée du 21 janvier 1907 et demandant de ses nouvelles, l'AP répondit qu'il était décédé depuis deux ans; un autre document (levée d'écrou) précise en revanche qu'il s'est retiré à Cayenne à l'expiration de sa peine.

Darchain, coupable de vol avec effraction des troncs d'une église de Loudéac en mai 1899, pour un montant de six francs. Dix ans de travaux forcés, relégation perpétuelle. Décédé à Saint-Laurent-du-Maroni en 1908.

Emile Bach condamné en 1902 à 15 ans de travaux forcés pour proxénétisme et meurtre d'une prostituée.

Bandini, condamné par la Cour d'assises de l'Yonne en 1891 à huit ans pour émission et fabrication de fausse monnaie.

Paul Legrand, instituteur, né à Paris en 1867, jugé en 1899 par les Assises de la Seine pour abus sexuels sur mineurs. Le jugement portait sur le cas de cinq jeunes garçons, mais il avoua du procès que le nombre réel de ses victimes était "incalculable"; les experts ont conclu "qu'aucun dérangement mental n'atténuait sa culpabilité". Condamné à huit ans de travaux forcés effectués pour l'essentiel à Saint-Laurent du Maroni ; employé à l'hôpital colonial, bien noté, libéré en 1905, relevé de l'obligation de relégation perpétuelle et réhabilité en novembre 1911 (cas rarissime révélateur de l'évolution des mentalités : de nos jours, c'est certainement un des condamnés qui attirerait le moins la compassion... Il ne faisait pas bon s'en prendre aux biens, sous la IIIe République, mais la protection de l'enfance ne semblait pas une préoccupation majeure)

 

forçat 1928 G jauneauCharles Auguste Melchior, né en 1851, s'était déjà signalé par le viol de sa propre fille, des actes de violence sur son fils tels que celui-ci décéda trois mois plus tard, et une nouvelle tentative incestueuse sur sa fille cadette en 1898. Condamné par les Assises de la Marne aux travaux forcés à perpétuité, mort en 1907 à Saint-Laurent du Maroni.

Léon Joseph, condamné en 1909 aux travaux forcés à perpétuité pour infanticide après avoir tué avec préméditation le fils naturel de son épouse, âgé de 3 ans.

Michel Tréton, journalier agricole, condamné en février 1899 à quinze ans de travaux forcés par les Assises du Calvados pour le meurtre de sa femme, habituellement menacée et maltraitée. Mort aux Îles du salut en 1906.

Gérard Pinel, cas exceptionnel de "forte tête", de grand révolté (né en 1879 à Cholet):

-  à l'âge de 11 ans (!), arrêté pour vol et dégradation de monument public, acquitté pour avoir "agi sans discernement" mais néanmoins enfermé dans une maison de correction jusqu'au service militaire ;

- 1901: refus d'obéir à un "ordre de service" ;

- 1902, condamné à trois ans de travaux publics pour "dissipation d'effets, bris volontaire d'objet de casernement et refus d'obéissance" ;

- 1906, trois ans de prison pour outrages envers deux supérieurs, refus d'obéissance et bris de clôture ;

- Un mois après, pour avoir mis le feu à sa paillasse, condamné à vingt ans de travaux forcés, à l'interdiction de séjour et à la "dégradation militaire"* et ce à l'âge de 27 ans dont seize passés derrière des barreaux…

Son destin demeure lui aussi mystérieux. Un acte de décès (février 1908) mentionne sa mort de maladie à Saint Laurent du Maroni deux ans après son arrivée au bagne, mais un procès-verbal fait état de son évasion le 21 mars 1908. Comme le signale Michel Pierre, "on ne peut que souhaiter que ce grand révolté a pu reconstruire une vie d'homme libre."

(*NB: ce dernier point ne devait lui faire ni chaud ni froid, compte tenu du peu d'estime qu'il avait manifesté envers l'institution…)

IMG_0079BLe cas d'André Tabard est également remarquable. "Récidiviste incorrigible qui depuis l'âge de neuf ans a presque toujours été en prison" (!), il a été condamné en 1894 à vingt ans de travaux forcés pour avoir mis le feu à sa paillasse alors qu'il était en cellule. Il a déclaré lors du Conseil de Guerre n'éprouver aucun regret et avoir agi "pour se débarrasser une fois pour toutes du service militaire". Il refait parler de lui en 1903 en écrivant  au président de la Ligue des droits de l'Homme et du Citoyen, à Paris.

Monsieur le Président ;

"Très humblement, je me permets la licence de vous adresser cette lettre pour solliciter de votre bienveillance de vouloir bien intercéder en ce qu'il vous sera possible auprès de Monsieur le Ministre de la justice pour une commutation de peine ; condamné à la peine capitale par le tribunal maritime spécial à Saint-Laurent du Maroni le 18 mars 1903, étant donné la futilité du mobile qui constitue ce motif: "Avoir jeté une gamelle d'eau sur la personne du médecin major dans un moment d'oubli", je crois avoir acquis le droit de me plaindre sans être accusé de misanthropie devant le terrible verdict qui m'a frappé.

"Je tiens, Monsieur le Président, à attirer votre attention sur mon cas, ayant toujours été victime des règlements militaires et pour le même motif, j'espère que votre haute appréciation saura décider sur l'importance de la démarche que je fais auprès de vous et qu'elle sera prise en considération.

La grâce fut accordée à Tabard par le gouverneur de la Guyane, qui mourut de maladie en 1913. D'une manière générale, le TMS avait la condamnation à mort très facile dès lors que l'intégrité physique d'un membre du personnel pénitentiaire était atteinte (même de façon minime), mais les grâces étaient alors relativement nombreuses.

Le gouverneur de la Guyane, par dérogation exceptionnelle, disposait en lieu et place du chef de l'État du droit de grâce pour tous les condamnés par le TMS. Cela, officiellement "pour éviter une attente interminable qui aurait constitué une torture morale difficile à supporter pour le condamné". Mais d'autre part cela dispensait d'envoyer le défenseur** exposer le cas de son "client" devant le Président…, économie notable de moyens de transport ! A noter que les jugements du TMS n'étaient pas susceptibles de cassation, autre aberration juridique.

** Le défenseur commis  d'office devant le TMS était en général un agent de l'administration pénitentiaire sans aucune formation juridique et dont on devine le peu de motivation habituelle… Il y eut de brillantes exceptions.

 

50BagneRelégués collectifs (après l'appel du matin)

Des motifs de relégation.

fagotJoseph Alabias, né à Bazas en 1846 ; forgeron de profession travaillant irrégulièrement. Seize condamnations à des peines minimes pour de menus larcins (la plus importante: quatre mois pour ivresse et vol). Le 24 décembre 1888 (à 42 ans) il est arrêté sur un quai de Bordeaux, buvant à l'aide d'un chalumeau du vin contenu dans un fût. Quatre mois de prison, assortis cette fois de la relégation. Embarqué le 16 mars 1890, il meurt quatre mois plus tard à Saint-Laurent du Maroni.

Achille Gabriel Albert, né en 1867, arrêté à Mirandol le 5 avril 1901 par la gendarmerie, pour flagrant délit de vagabondage, sans domicile certain sans moyen d'existence et ne pouvant justifier d'aucun travail depuis sa sortie de la maison d'arrêt d'Avignon où il purgeait une peine d'un an de prison. Aurait volé quatre poules. Ayant déjà subi sept peines pour vol ou vagabondage, il écope de six mois de prison et de la relégation.

 

albert

Ce rapport concernant le relégué Albert appelle de nombreuses remarques. "Voleur de poules", il fait effectivement partie de la cohorte de ces petits délinquants qui empoisonnent la vie du citoyen, mais qui ne présentent manifestement aucun caractère de dangerosité. On peut parler "d'inadaptation sociale" et il est vraisemblable que si un service de probation avait existé à l'époque, il aurait été plus adapté qu'une coûteuse relégation (il fallait payer le transport et ensuite, le gardiennage). On ne peut en outre que s'étonner de l'asurance avec laquelle des employés basés en France, constatant qu'un condamné donnait pleine satisfaction "aux cordes" ou "aux espadrilles" serait apte, passé quarante ans, à une époque où on vieilissait prématurément, aux travaux de défrichement de jungles équatoriales!

Sources: Michel Pierre - La terre de la Grande Punition.

 

416px-HenriLandruCharles Henri Désiré Landru, né en 1869 (oui, c'est le vrai!) fonde en 1900 une prétendue fabrique de bicyclettes à pétrole avec laquelle il commet sa première escroquerie : spécifiant que toute commande doit être accompagnée d'un mandat représentant un tiers du prix, il encaisse les acomptes sans livrer les objets qui n'existent que dans son imagination. Multipliant les escroqueries de ce genre, il accumule les condamnations à des peines d'amende et de prison (deux ans en 1904, treize mois en 1906). En 1909, il est condamné à trois ans de prison ferme pour escroquerie au mariage, ayant volé les titres de sa fiancée avant de disparaître. Il commet ensuite une "carambouille" : il achète un garage, qu'il revend immédiatement sans avoir payé le propriétaire. En 1914, il est condamné par défaut pour cette affaire à quatre nouvelles années de prison et à la relégation.

Pour des raisons qui ne sont toujours pas éclaircies, cette peine ne lui est pas appliquée, ce qui entretient la légende relative à ses multiples "protections". Il est clair que s'il avait subi le sort commun aux individus récidivistes de son espèce dont beaucoup (cas de notre voleur de poules précédent) n'étaient en comparaison que du menu fretin, son éloignement en Guyane aurais sauvé la vie de onze femmes innocentes...

 

Si les condamnées par des Cour d'Assises demeuraient en général en Maisons Centrales (surtout à Rennes), les reléguées furent relativement nombreuses.

Quelques cas significatifs

 

Bagnards 67Marie Richebourg, née en 1848, lingère-repasseuse à Nogent le Rotrou. Mère de deux enfants, veuve d'un homme porté disparu pendant la guerre de 1870, commet un vol en 1871 (trois mois de prison). Puis son dossier comporte trois comparutions pour soustraction frauduleuse, vol et ivresse. Nouveau vol en 1886: treize mois de prison, et la relégation. Partie en Guyane en 1889, y mourut en 1908.

Jeannine Mantot. Treize menues condamnations pour vol et mendicité. En 1888, condamnée à six mois de prison pour vol et à la relégation par la Cour d'Appel de Rouen. Elle adresse deux suppliques au Ministre de la Justice, signalant son état de mère de famille qui laisserait seul un enfant de onze ans, si la relégation lui était appliquée. Elles resteront sans réponse et elle partira par le concoi de 1889. En 1891, elle épouse en Guyane le libéré Mohamed ben Caïd et le ménage se fait remarquer par sa bonne conduite, ses qualités de travail et d'économie. Lorsque Mohamed ben Caïd est autorisé en 1896 à revenir en Algérie, relevé de son "doublage", elle n'est pourtant pas autorisée à le suivre et elle meurt en 1900 à l'hôpital de Saint Laurent du Maroni.

Henriette Genry, née en 1865 : 18 condamnations pour vol, vagabondage et escroquerie. Reléguée à 34 ans, elle mourut quelques mois après son arrivée en Guyane.

Lucienne Prédeau, née en 1852. Huit condamnation pour vol et prostitution. Condamnée en 1897 à quatre mois de prison pour vol simple, et à la relégation. Elle partira pour la Guyane malgré un état de santé déplorable: "pneumonie gauche en 1896, fièvre typhoïde sérieuse à 17 ans, hystériques, deux accidents paralytiques d'origine hystérique en 1897. La durée de cette affection a duré [sic] quinze mois". Partie par le convoi de 1899, elle meurt en Guyane en 1901.

Angélina Hénault, née en 1869 : six légères condamnations avant d'être condamnée en 1897 à trois mois et un jour de prison, cette peine prononcée pour l'envoyer en relégation bien qu'elle soit mère de trois enfants de dix, sept et cinq ans. Elle écrivit une supplique au Ministre, appuyée par son père et - situation rare - par le directeur de la très stricte maison centrale de Rennes. Elle fut néanmoins envoyée en Guyane en 1898, à 28 ans, pour y mourir en 1907.

Les condamnées étaient confiées à la garde de soeurs de saint-Joseph-de-Cluny dont le couvent servait de lieu d'hébergement et de travail. en attendant d'éventuels "mariages" avec des libérés, ou la transformation de leur statut en celui de reléguées individuelles (juste soumises à résidence sur une partie du territoire de la colonie, Cayenne étant en général interdite, devant pointer deux fois par an)

DEPOT FEMMES RELEGUEES (2)

La fin du bagne, pour les femmes. Il est temps de citer Albert Londres, dont un reportage vaut toute dissertation...

 

SŒUR FLORENCE

 

Comment ! vous n’avez pas vu sœur Florence ?

M. Dupé me donna le bras.

Je vais vous y conduire.

Dans le quartier administratif, un beau jardin prenait le frais sur le bord du trottoir. On poussa une petite porte de bois. C’est touchant, au pays des verrous une porte fragile !

Une clochette tinta. C’était à croire qu’une chèvre gambadait par là, une chèvre qui aurait eu une clochette au cou, naturellement.

Bonjour, ma sœur ! Est-ce que votre Mère est ici ?

Oh ! oui, monsieur le commandant supérieur ! dans le fond du jardin.

De puissants manguiers, des fleurs de vives couleurs (à quoi bon nommer ces fleurs ? tout ce qui est joli n’a pas besoin de nom). On se sentait dans une demeure de femmes.

De noir vêtue, croix sur la poitrine, parapluie servant d’ombrelle, voici Mère supérieure ! C’est sœur Florence, une femme qui en a vu !

Sœur Florence est Irlandaise. Depuis trente ans en Guyane, elle dirige le bagne des femmes.

Oh ! monsieur le commandant, quand je pense que c’est peut-être votre dernière visite !

Alors, vous nous quittez, ma sœur, c’est définitif ?

Hélas ! C’est le résultat de la visite de notre inspectrice. Plus de femmes au bagne, alors plus de sœurs. Au moins, si l’on me renvoyait à Cayenne ! Mais il faut obéir. Je rejoindrai notre maison, dans votre belle France.

Ou’allez-vous faire de vos trois dernières pensionnaires ?

C’est bien mon souci. Et je suis fort contente de vous voir. Nous allons arranger leur sort ensemble, monsieur le commandant. On ne peut les jeter à la rue. Elles ne sont plus capables de travailler. L’hôpital n’en voudra pas, car je les ai bien soignées. Impossible de les emmener avec moi, vous vous y opposeriez. Je cherche, je demande à Dieu. Je ne vois rien.

Vous avez deux reléguées et une transportée ?

Oui.

— On pourrait envoyer les deux reléguées… Que pourrait-on faire d’elles ?

Mon commandant, vous n’en savez pas davantage que moi. Allons les voir, peut-être nous donneront-elles une idée.

LES TROIS DERNIÈRES

Dans une salle propre, deux vieilles en longue blouse blanche.

Voici les deux reléguées.

Bonjour, ma sœur.

— Bonjour, mes enfants.

Ah ! ma sœur ! dire que vous allez partir !

Les pauvres ! Elles sont dans tous leurs états. Mais le commandant s’occupera de vous.

Voyons ! je pourrai les envoyer au Nouveau Camp.

La Cour des miracles ! Ces deux ruines manquaient au tableau ! Je vois le spectacle d’ici.

Monsieur le commandant, nous pouvons encore travailler. Je connais trois maisons, au village, qui nous prendraient pour laver le linge.

Cela vaudrait mieux, fit la Mère, quoique vous ne soyez plus très agiles. Levez un peu vos blouses. Faites voir vos jambes.

Elles avaient le gros pied : l’éléphantiasis.

Ah ! nous ne pouvons plus courir, font les deux anciennes.

Et ma transportée ? Venez la voir. Elle doit être dans la cour aux poules.

Elle y était. C’était une Hindoue.

Sur la grand-route on n’est jamais blasé. Plus les étonnements succèdent aux étonnements, plus ils sont vifs. Que faisait-elle, cette Hindoue, au bagne français ?

Où êtes-vous née ?

À Calcutta !

Oui, dans sa jeunesse, elle est venue avec son mari, coolie à la Guadeloupe. Là, ils commirent leur crime. Elle n’était que complice. Encore une victime des hommes, messieurs ! Alors, qu’allez-vous faire de ma pauvre vieille ?

Gardez-moi, ma Mère !

Je lui trouverai une place ! fit le commandant.

 Nous nous promenions dans le beau jardin.

— Venez voir mes gosses.

Depuis que sœur Florence ne reçoit plus de clientes, elle a monté un orphelinat.

Ce n’est pas un luxe en ces pays. Aux colonies, pour être orphelins, nul besoin que père et mère soient morts. Le père vient même voir quelquefois son petit orphelin, qui lui dit : « Bonjour, parrain ! »

Vous ne reconnaissez pas celui-ci ? (celui-ci était presque blanc). Allons ! dit la sœur avec un petit sourire en coin, regardez bien la ressemblance ! Voyons ! Ah ! vous avez trouvé !

Un autre loupiot passa.

— Viens ici, vilain petit fils. Ose répéter devant M. le commandant ce que tu as dit hier. Hier, il a dit : « J’attends d’être grand et fort pour tuer sœur Florence. »

Non ! je ne l’ai pas dit !

Il l’a dit ! Oh ! la mauvaise petite tête ! Allons ! va jouer.

LE PARLOIR

 Il se mit à pleuvoir. Nous nous abritâmes sous un kiosque.

La plus harpie que j’aie jamais eue ? Attendez ! J’en ai eu tant ! Je crois bien que c’est la petite qui avait tué ses deux enfants et les avait donnés aux cochons ! Elles m’en ont fait voir, monsieur ; elles étaient plus malignes que les hommes. Elles s’évadaient par les trous des serrures ! Je vous assure bien que beaucoup sont parties sans que nous ayons su comment. Et puis, où cachaient-elles tout ce qu’elles cachaient ? Et elles fumaient, monsieur ! Elles me disaient :

« — Ce n’est pas du tabac.

« — Qu’est-ce que c’est ?

« — Des faux cheveux ! »

Et pour tenir les jeunes !… Elles fuyaient comme des chattes, par moments. Elles restaient des cinq jours dehors. Quand elles rentraient :

« — D’où revenez-vous ?

« — De voir mon amoureux ! »

- Oh ! mon Dieu ! Et leurs chansons n’étaient pas des cantiques … J’en rougissais pour mes jeunes petites sœurs… Encore, moi, je ne comprenais pas bien : je suis Irlandaise !

Et ce kiosque, ma sœur. Expliquez à votre visiteur à quoi il servait.

C’était le parloir ! Quelle cérémonie !

Après six mois de bonne conduite, ces dames avaient droit de faire parloir.

- Chaque jeudi, de neuf heures à onze heures du matin, les « autorisées » venaient sous ce kiosque.

- Les libérés (c’était la loi alors) pénétraient dans le jardin. Ils venaient choisir une femme.

- Ah ! où prenaient-elles tout ce qui change la figure ? Elles se passaient des bâtons sur leurs lèvres et leurs lèvres devenaient toutes rouges ! Elles « enfarinaient » leur visage, elles ne marchaient plus de la même façon, se promenaient comme ça (sœur Florence, légèrement, caricatura ses clientes). Je ne les reconnaissais plus, moi ! C’étaient d’autres créatures. Et elles faisaient des mines !

- Le libéré passait. Oh ! c’était vite enlevé : il disait : « Celle-ci me plaît. » C’était toujours la plus mauvaise !

— Elle acceptait ?

— Immédiatement ! Trop contente ! Alors, on les mariait.

— Tout de suite ?

— Heureusement !

Et cela ne donna jamais de bons résultats, fit M. Dupé.

— Hélas ! elles épousaient celui qui les sortait d’ici, et deux jours après, le même jour parfois, allaient chez un autre qu’elles connaissaient. Ce qu’il fallait voir, sous l’œil de Notre-Seigneur !

Nous souhaitâmes bon voyage à sœur Florence.

Pensez à mes trois pauvres vieilles, monsieur le commandant. Elles étaient ici depuis vingt ans.

— Et vous, ma sœur, depuis trente.

— Mais, moi, c’était pour le Bon Dieu.

 

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Albert Londres - Au Bagne

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28 mars 2013

Les catégories de bagnards : déportés, transportés, relégués.

Dès la fin du XVIIIème siècle, la Guyane fut une terre de déportation où on expédia les ennemis du Directoire (on citera Collot d'Herbois, Pichegru, Barbé Marbois, de même que quelques centaines de prêtres réfractaires.

revolutionnairesCollot d'Herbois , Barbé-Marbois , Pichegru [liens]

Les "politiques" furent en majorité assignés au camp de Sinnamary.

vue-du-camp-de-sinnamaryQuant aux prêtres réfractaires, ils furent envoyés dans  la très malsaine plaine de la Counamama (entre Sinnamary et Iracoubo) où la mortalité fut vite effrayante en raison de l'insalubrité des lieux.

counamamaLa "Konamama" (de nos jours: Counamama)

Sous le Second Empire, outre les déportés politiques qui, pour la plupart, séjournèrent à l'île du Diable (on citera Delescluze, (lien) qui deviendra un des principaux responsables de la Commune), il y eut les transportés, des condamnés aux travaux forcés pour une durée de cinq ans minimum par les Cours d'Assises, astreints de plus au doublage : à leur libération, ils devaient passer dans la colonie un temps au moins équivalent à celui de leur peine ; si celle-ci était égale ou supérieure à huit ans, l'assignation à résidence en Guyane était définitive.

CASES DEPORTESÎle du Diable : cases de déportés

A ces deux catégories de bagnards, la IIIème République ajouta les relégués. La relégation était une peine accessoire infligée aux délinquants multi-récidivistes, en théorie dès la quatrième condamnation à une peine supérieure à trois mois de prison** (en pratique, elle était rarement prononcée avant une multitude de petits délits).

** D'où ces condamnations à trois mois et un jour de prison, pour que la peine soit comptabilisée en vue d'une future relégation.

pied de bicheUn relégué ("pied-de-biche"), catégorie unanimement méprisée tant des gardiens que des transportés.

 

Charles_Benjamin_Ullmo_1908Degradation_alfred_dreyfusLes déportés de la IIIème République étaient pour la plupart des condamnés à tort (Dreyfus) ou à raison (Ullmo) pour haute trahison ou espionnage pendant la Grande Guerre.

Dispensés de travail, ils pouvaient recevoir des effets personnels émanant de leur famille, et obtinrent, pour certains, le droit de résider à Cayenne en fin de peine.

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