16 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (2)

 La vie quotidienne d'un médecin consciencieux, affecté aux îles.

 

15-08-2013 20;13;01Ajoutons à cela les contrainte auxquelles Heyriès se plia sans regimber, contrairement à Rousseau quelques années auparavant (cela dit, l'époque n'était pas la même: l'administration pétainiste qui sévit en Guyane jusqu'en 1943 n'avait pas grand chose à voir avec celle, pourtant très imparfaite, de la IIIe République). A titre d'exemple, les causes du décès étaient invariablement passées sous silence quand elles reflétaient une sombre réalité, davantage encore sous ce régime qui avait encore moins de sympathie pour les "rebuts de la société" - et Heyriès ne changea pas cette habitude.

Un tuberculeux ne mourait pas de sa maladie mais de "cachexie", ce qui ne veut strictement rien dire: un symptome n'est pas une pathologie. Un transporté décédé après avoir été roué de coups dans des circonstances troubles mourait officiellemnt de péritonite abdominale (comme le souligne l'auteur, il faut cogner dur pour arriver à ce résultat, et tarder avant de présenter le blessé au médecin qui avec ses compétences en chirurgie pouvait intervenir). A aucun moment on ne fit officiellement mention de maladies vénériennes alors qu'elles frappaient au moins le quart des détenus (les cas de cécité liés à la syphillis au stade ultime étaient nombreux).

Quant aux pathologies mentales, Heyriès s'en désolait comme ses prédécesseurs sans pouvoir faire grand chose. Les psychotropes n'étaient pas inventés, les opiacés qui auraient calmé les malades en crise en les endormant étaient strictement contingentés et de ce fait réservés aux interventions chirurgicales ou au soulagement des grandes douleurs. Restaient les enfermements en cellule, parfois les camisoles de force pour protéger l'environnement ou le malade lui même contre ses débordements en cas de crise ; les bains furent parfois prescrits. Autant dire, rien parce qu'une prise en charge par le biais d'une psychothérapie était évidemment inconcevable à l'époque et dans ce contexte. Heyriès, comme ses collègues, signala dans ses rapports la nécessité d'avoir un médecin aliéniste confirmé sur les îles, évidemment sans succès. Et pourtant, les observateurs avertis s'accordaient tous à dire qu'au moins le tiers des forçats souffraient d'une pathologie mentale plus ou moins accentuée.

flag fresquesFresques de Lagrange, décorant l'hôpital de Royale

Tout porte à croire que comme un grand nombre de ses collègues, Norbert Heyriès fit preuve de conscience professionnelle et démontra un grand savoir-faire compte tenu des connaissances de l'époque et des moyens mis à sa disposition. Cela était d'autant plus méritoire que son séjour en Guyane fut pour lui un moment pénible: certains, dans cette situation, se seraient réfugiés dans une passivité d'autant plus aisée que l'Administration Pénitentiaire en aurait été ravie pour peu qu'il soignât quand même les membres du personnel et leurs familles. Heyriès fit ses deux ans avec conscience (le strict minimum pour un séjour aux colonies) avant de permuter avec son collègue de Martinique. La brièveté de son séjour montre s'il en était besoin à quel point cette affectation guyanaise lui déplaisait car pendant cette période compliquée, les mouvements de personnel furent fort peu encouragés.  Nous verrons comment les transportés de Royale témoignèrent leur sympathie à son égard lors de son départ, ce qui n'empêche pas de dire qu'il ne fit pas partie de ceux qui marquèrent le bagne de leur empreinte.

reclusion pitanceNotons en marge que le transporté Henri Charrière, dit Papillon, qui se présente comme le caïd incontesté des îles, ne laissa aucun souvenir au médecin Heyriès.

Et lorsqu'il prétend avoir été "ausculté par la lucarne de la porte de son cachot de la réclusion" dont "il ne serait pas sorti pendant cinq ans", il est insultant pour le médecin. Cela est fermement démenti par la pratique du toubib comme par les innombrables règlements et témoignages qui attestent d'une promenade quotidienne d'une heure dans un préau ainsi que d'une baignade hebdomadaire dans la "piscine des forçats", autorisée à des fins d'hygiène et pour prévenir autant les avitaminoses provoquées par le manque de lumière que des pathologiers mentales.

Si Heyriès ne chercha jamais à bouleverser les règlements en vigueur, il veillait à ce qu'ils fussent respectés lorsque l'intérêt de ses malades le commandait. Chaque manquement qu'il constatait lui faisait immanquablement adresser une note au commandant des îles, dans un langage administratif certes déférent mais implacable dans sa logique. Jamais il n'aurait toléré un manquement aux prescriptions sanitaires qui limitaient les effets nocifs de la réclusion et d'ailleurs le commandant des îles de l'époque, surnommé "Coco sec", était tout aussi rigoureux. Cette période ne fut sans doute pas la meilleure pour les gardiens...

 

51R3345MJPLPour relater cette existence comme celle de sa femme et de son fils, nous nous référons tout d'abord au contenu de cette première note, qui relate les circonstances de l'arrivée de Norbert Heyriès et de sa famille aux îles (lien). Les informations qui ont permis de continuer la relation sont extraites pour l'essentiel du livre dont il est fait mention ainsi que des divers souvenirs de transportés qui vécurent sur le site (Hut, Belbenois, Jusseau, Mesclon), les reportages sérieux (Londres, Danjou, Lartigue), le témoignage de Charles Péan (Armée du Salut).

Sont résolument écartés les écrits de Charrière dit Papillon, tissu d'affabulations comme cela sera démontré dans le dossier consacré au personnage ou les "reportages" des époux Mac Goven, complètement stipendiés par l'AP. 

C'est l'isolement des pénitenciers des îles qui imposait la présence d'un médecin dont la tâche était proportionnellement infiniment moins lourde que celle de ses collègues de Saint-Laurent du Maroni, Saint-Jean et Cayenne. En effet, ces derniers avaient la responsabilité de milliers de transportés en cours de peine plus celle des "libérés" astreints à la résidence perpétuelle dans la colonie (mais, sauf dérogation, interdits de séjour à Cayenne, seule ville où ils avaient un peu de chance de trouver du travail) sans oublier, pour les actes chirurgicaux, certaines spécialités et les mesures épidémiologiques, le suivi de la population civile.

vanhoveLes pénitentiers de Royale, Saint-Joseph et du Diable étaient en effet isolés non seulement par la géographie, mais également par un régime dérogatoire qui limitait strictement leur accès à quelques personnes triées sur le volet, dont en outre la visite était la plupart du temps annoncée par anticipation: cela donnait le temps à l'AP de dissimuler ce qui pouvait choquer un regard non averti.

Seuls le directeur de l'Administration Pénitentaire pour toute la Guyane, le Procureur de la République de Cayenne et le Gouverneur de la colonie pouvaient accoster au port de Royale de manière impromptue - étant donné que l'AP, fort bien renseignée, passait la plupart du temps l'information concernant une visite à venir (au pénitentier des Roches de Kourou, un sémaphore construit au moment de la déportation de Dreyfus permettait de transmettre des communications). Enfin un bagnard classé "travaux légers" bénéficiait d'une sinécure: muni d'une longue vue, sa seule tâche était de prévenir la direction des îles quand un navire susceptible d'accoster croisait au large.

 

16-08-2013 17;55;57Contrairement à ses collègues "du continent", le Médecin des îles avait certes une lourde tâche, mais elle ne que quelques centaines de personnes qu'il parvenait à connaître. La patientèle était constituée par:

- des forçats en cours de peine évidemment, souvent détenus depuis des années sur les îles (c'est là qu'on gardait les figures emblématiques dont la condamnation fut retentissante: leur évasion aurait constitué un scandale,
- les récidivistes de la Belle,
- les gardiens affectés aux îles, de même que les fonctionnaires malades de la tentiaire, venus du continent pour se rétablir sur un site dont la réputation de salubrité n'était en rien usurpée depuis la dramatique expédition de Kourou, au XVIIIe siècle.

071011IMG_0671S'il y avait des moustiques à l'époque, le paludisme ne sévissait pas davantage aux îles que le pian bois (leishmaniose), l'ankylostomiase, etc. Les alizés soufflent en permanence, créant un souffle vivifiant, l'eau est plus limpide que sur le littoral envasé et on pouvait se baigner dans les "piscines des forçats" de Royale et de Saint Joseph (ces piscines protégeaient les baigneurs d'éventuelles attaques de requins). Par la force des choses, il y avait peu de corvées réellement pénibles (rien à voir avec les chantiers forestiers ou la terrible route coloniale numéro zéro - lien). Seul point noir qui compliquait la situation pendant la guerre: la faim due aux rations réduites et aux divers détournements opérés tant par les caïds que par le personnel: certains gardiens ne nourrirent jamais leur volaille qu'avec le pain de détenus en réclusion... En conséquence lorsqu'un forçat dérobait une poule ou un lapin, c'était un prêté pour un rendu.

Même si ses moyens étaient limités, le Médecin des îles pouvait exercer son art dans des conditions qui relevaient moins de l'abattage qu'à Saint-Laurent où en plus du traitement des internés au pénitencier, il fallait se rendre régulièrement sur les nombreux camps excentrés qui ne bénéficiaient que d'une "infirmerie", ou à Cayenne (nous avons vu précédemment à quel point le médecin des colonies collectionnait les casquettes au chef-lieu)

Rappelons que des limites assez strictes étaient apportées à l'action du médecin de même qu'au respect de sa vie privée. Il lui était strictement interdit, comme à tous, de prendre des photos sur les îles sans accord préalable de l'AP (qui, le plus souvent, fournissait elle même les clichés pour maîtriser sa communication, comme on dirait de nos jours). C'est sans doute pourquoi, dans les souvenir du médecin Heyriès, on trouve des lettres, des dessins, mais aucune photo même si on ne peut pas écarter l'hypothèse d'un rangement dans un album spécifique.

Plus choquant - apparemment Heyriès ne se révolta pas plus que ses prédécesseurs - Louis Rousseau excepté - contre cette disposition scandaleuse - depuis l'assassinat d'un médecin par un déséquilibré commis en 1896 -, le secret médical était systématiquement violé puisqu'un gardien là pour le  "protéger" écoutait soigneusement toutes les conversations, relevait par écrit les motifs de consultations! Un malade qui avait consulté sans motif valable écopait invariablement de quinze jours de cellule, et la non administration de soins était considérée par des gardiens ignares comme une absence de motifs: dans ces conditions, il était impossible de venir solliciter des conseils et certains forçats retardaient le moment de rencontrer le docteur par crainte de ne pas être reconnus: c'est ainsi que des symptomes s'aggravaient, que des pathologies se compliquaient.  Lorsque le médecin se contentait de marquer: "Vu" en face d'un nom sur la liste des transportés admis à la consultation, il y avait menace de  passage en commission disciplinaire.

L'honnêteté commande toutefois de signaler que des médecins, jusquà la fin des années trente, furent souvent les premiers à violer ce secret médical en portant eux mêmes en clair dans les dossiers individuels le nom des pathologies sont souffraient tel ou tel condamné ou en émettant des jugements liés aux moeurs: "inverti actif", "inverti passif". il est permis de s'interroger sur la légitimité de telles appréciations émanant de médecins si elles étaient compréhensibles de la part des gardiens qui les mentionnaient* après avoir découvert les moeurs spéciales (terminologie de l'époque) des intéressés - faisant fi de la grande hypocrisie de l'AP qui s'accommodait fort bien de l'homosexualité, car elle donnait prise sur les caïds fort bien tenus par la menace d'éloigner "le môme" - à savoir l'inverti passif en général contraint et forcé de subir les assauts des durs dès le début de l'intégration au Grand Collège (parfois dès l'entrée dans les cages du La Martinière). Se mettre sous la coupe d'un protecteur évitait parfois de servir de jouet à toute une case... quand ce dernier ne se transformait pas en proxénète.

* par une grande lettre A ou P portée sur le dossier au crayon rouge, certains ayant hérité des deux mentions. Plus du tiers des dossiers individuels portent une telle mention.

offici4592La Guyane fut coupée de la métropole entre 1940 et 1943, dirigée depuis Fort de France par le très pétainiste et fort peu humaniste Amiral Robert** et on comprend que dans ces conditions, les approvisionnements des bagnes furent réduits à la portion congrue. Or si les pénitenciers "du continent" pouvaient pallier en partie les insuffisances alimentaires en recourant aux cultures locales (manioc, bananes, patates douces etc.) ce que d'ailleurs ils ne firent pas suffisamment, c'était impossible sur les îles trop petites où les embruns salés brûlaient les cultures pour peu qu'elles fussent fragiles: les garçons de famille aient beaucoup de mal à entretenir les jardinets des gardiens à cause de ces embruns comme à cause des fourmis, et transgressaient une règle sanitaire formelle : ils récupéraient le produit des tinettes  pour en faire de l'engrais.

Dans ces conditions, si le personnel mangea toujours largement à sa faim, les inégalités entre détenus explosèrent. Les caïds ne manquaient de rien car ils avaient leurs combines avec les cuisiniers soit intéressés aux trafics, soit contraints par la menace.

Prenons l'exemple de la ration théorique de viande fraîche allouée aux transportés - 150g trois fois par semaine. Il fallait entendre "viande sur pied" et lorsque des boeufs ou des buffles faméliques étaient débarqués à Royale et abattus, une fois retirés la peau, les os et les viscères, on obtenait tout au plus 80g par rationnaire, les meilleurs morceaux étant réservés au personnel. Les cuisiniers se servaient très largement et pour acheter la complaisance des gardiens, ils leur fournissaient une grande part sur le contingent réservé aux forçats alors que, normalement, le personnel devait acheter ses rations fournies à part. S'il restait 40 à 50 g de bas-morceaux dans l'assiette du forçat lambda, il avait de la chance. En clair, si le transporté n'était pas un caïd ou n'avait pas de ressources suffisantes pour se payer des suppléments, il était en état de dénutrition.

** Condamné en 1947 à dix ans de travaux forcés pour collaborationnisme. Très vite relevé de sa peine dans le cadre de la "Machine à recycler les pétainistes"

flag5Des demandes d'admission à la visite médicale (qui se faisaient toujours par écrit) font mention d'hommes qui déclarent avoir perdu plus de trente kilos en quelques mois, pour en peser moins de cinquante. Le médecin concluait la visite par un "diagnostic" en forme d'annonce du symptôme de cachexie et prescrivait le plus souvent du repos (dispense de corvée ou affectation aux "travaux légers à l'ombre") avec attribution d'une boîte de lait condensé ou d'une ration supplémentaire de cent grammes de riz. Ensuite, l'AP jugeait du bien fondé de la prescription en fonction des stocks dont elle disposait. Pour que le médecin ait une pleine maîtrise de la prescription de "suralimentation" (tout est relatif...) il devait faire hospitaliser le transporté et bien évidemment, disposant de peu de place à l'infirmerie des bagnards, il était amené à faire des choix drastiques. Evidemment, les condamnés à la réclusion qui étaient astreints au silence absolu n'avaient pas le moyen de se plaindre (ils ne voyaient le médecin qu'une fois par semaine et ce dernier ne pouvait pas grand chose pour eux si ce n'est faire fractionner le temps de réclusion pour que la peine s'accomplisse de manière discontinue).

89082736_oisj reclusion 2Emile Jusseau, dans les cloches de la Camarde raconte avec émotion comment il survécut à son temps de réclusion malgré des gardiens qui l'avaient dans le nez. C'était un détenu "pays" qui servait parfois sa pitance quotidienne et il s'arrangeait, quand il était de service environ un jour sur trois, pour ne pas touiller et aller dans le fond de la marmite, là où la soupe était plus épaisse et où on trouvait quelques morceaux de viande [Jusseau]. C'est ce geste qui l'empêcha de mourir de faim. Jamais, attesta-t-il, il ne perçut sa ration entière de pain, à savoir une miche de 750g cuite la veille.

Les manques patents n'étaient pas seulement constatés dans le domaine de l'alimentation. On citera l'exemple d'un condamné déclaré inapte aux corvées manuelles à qui on refusa l'attribution d'une des trois paires de lunettes correctrices de la presbytie allouées chaque années aux îles. Or âgé de cinquante ans, n'y voyant goutte, il était chargé de la tenue de la bibliothèque des îles! Que dire de ces malades secoués par des accès paludéens contractés dans le passé sur la grande Terre, qu'on ne pouvait soigner faute de quinine? De ces blessés opérés quasiment à vif faute d'opiacés?

Que dire de ces forçats qui crevaient littéralement de faim et se voyaient parfois punis de quinze jours de cellule au régime du seul pain sec un jour sur deux pour avoir ramassé ou ou deux cocos alors même que l'huilerie qui fonctionnait dans le passé sur les îles était fermée et que ces cocos pourrissaient par milliers sur le sol?  Même leur attribution devait en théorie faire l'objet d'une prescription médicale, demandée par écrit au médecin et accordée avec largesse: elle ne diminuait pas les stocks. Cela dit, les témoignages de gardiens, que j'ai recueillis, sont catégoriques: la plupart d'entre eux détournaient le regard quand ils voyaient un homme commettre une faute de cet ordre, calmaient les nouveaux fonctionnaires qui faisaient du zèle et quand les anciens portaient ce motif, c'était pour coincer un gus qui nous cherchait depuis des jours (dixit Monsieur Martinet et Monsieur T., témoignages que j'ai recueillis. Ils ajoutaient: "d'ailleurs, si un collègue avait encombré la commission disciplinaire avec de tels motifs, la direction l'aurait rappelé à l'ordre: nous n'avions aucun intérêt à susciter une rébellion compte tenu de la disproportion des forces ; certes nous étions armés, mais le plus souvent seuls face à quarante pensionnaires") 

Plus drôle: le cas de ce vieux déporté rapatrié de l'île du Diable vers Royale pour raison de santé. Les déportés étaient exempts de travail mais s'ils ne pouvaient subvenir à leurs besoins, ils accomplissaient une tâche quotidienne pour recevoir une ration cuisinée et un quart de vin, comme les militaires (les transportés étaient privés de ce vin comme les déportés sans ressources qui refusaient de travailler, à qui on fournissait les aliments crus qu'ils apprêtaient eux mêmes). Pour que le vieillard impotent reçoive la ration préparée et son pinard sans contrevenir aux règlements, l'administration, en accord avec le médecin, établit sa tâche quotidienne. C'est ainsi que le vieillard imperturbable allait porter chaque jour une boîte d'allumettes remplie de brins d'herbe au bureau du Commandant ...

Si le docteur Heyriès ne fit pas acte de rébellion institutionnelle contre ce système déliquescent, il ne manqua aucune opportunité de marquer son territoire dès lors que ses prérogatives étaient battues en brèche. C'est par un courrier officiel - avec copie au Commandant des îles - qu'il demanda au gardien-chef responsable de la réclusion de Saint Joseph comment il se faisait qu'un homme en principe enfermé seul dans sa cellule avait écopé d'une forte luxation de l'épaule. Il s'étonnait en outre de ne pas avoir été avisé de son état, "lui seul étant en mesure de décider des soins appropriés". L'auxiliaire de l'administration, un porte-clés arabe quasiment illettré lui répondit ingénument en relatant l'événement par écrit (lettre quasiment illisible), soutenant que sa seule présence (il avait refusé de se retirer) avait empêché un gardien d'abattre le malheureux rendu à moitié fou par l'isolement et qui, dans une crise de nerfs, avait insulté ce dernier.

Il semble qu'Heyriès "tint" aussi convenablement que possible ses infirmiers, des transportés en cours de peine. Peu d'excès sous sa direction, moins de coulage qu'avec d'autres médecins, du dévouement**.

IMG5**(notons que nombre de truands confirmés se sublimèrent dans l'histoire du bagne et devinrent des infirmiers d'un dévouement exceptionnel. On citera entre autres Manda, l'apache amant de casque d'Or qui se privait de sommeil pour ne pas laisser un agonisant mourir au cours de la nuit dans la solitude, et qui sauva des transportés comme de nombreux gardiens grâce à son savoir faire et sa haute conscience professionnelle. Manda retrouva son rival Lecca au bagne où ils se réconcilièrent. Citons aussi Pierre Bougrat avant qu'il ne s'évade, devenu un héros au Venezuela. )

Le docteur Heyriès fut sans doute bien assisté par un forçat d'exception: le docteur Pierre Laget dont la condamnation aux travaux forcés à perpétuité pour l'empoisonnement de ses deux épouses et la tentative d'empoisonnement commise sur sa soeur avait fait grand bruit en 1934. Ce médecin protestait invariablement de son innocence mais les indices concordants de même que ses motivations (en particulier des assurances contractées à son profit juste avant les actes, des alibis forgés de toute pièce qui se révélèrent faux) laissent peu de doute quant à sa culpabilité. Devenu infirmier, cet ancien médecin évidemment radié du Conseil de l'Ordre fit preuve d'efficacité dans ses nouvelles fonctions tout en sachant "rester à sa place" (comme il est consigné dans son dossier). Pour information, nous citerons une lettre obséquieuse qu'il écrivit en 1934.

Royale le 29/07/1934

Au Commandant Supérieur des Iles

J'ai l'honneur de solliciter de votre haute bien­veillance l'octroi d'une autorisation qui, je ne l'ignore pas, sera si elle m'est accordée une faveur, mais que je me crois fondé à demander me basant sur les considérations suivantes.
Appelé par la confiance de Monsieur le Méde­cin Chef B...s et celle de Monsieur le Commandant T...d à servir comme infir­mier dans les Hôpitaux des Iles, je crois avoir tou­jours rempli avec conscience les fonctions dont j'avais la charge. Car je ne puis, malgré les cir­constances et l'habit que je porte aujourd'hui, oublier que je suis médecin, medicus in aeter-num.
Je n'ai jamais consenti cependant, malgré de fréquentes sollicitations, parfois pressantes, de gens qui ne voulaient ou ne pouvaient pas comprendre ma discrétion, à oublier que je n'étais qu'un sous-ordre, un employé ; et je m'honore de penser, à des signes certains, que cette confiance de mon Chef ne s'est pas démentie.
Fidèle d'autre part à la ligne de conduite que je me suis tracée dès le jour de ma condamna­tion — subir loyalement ma peine, bien que ne pouvant l'accepter parce que imméritée, je ne crois pas m'être jamais départi de cette loyauté et vous m'excuserez, je veux l'espérer, si je me permets de rappeler que dans une tragique affaire toute récente — attentat Brusi — j'ai donné de ce loyalisme des preuves qui, si elles m'ont valu les félicitations de Monsieur le Direc­teur à son dernier passage, m'ont attiré aussi, je ne l'ignore pas, les inimitiés de certains égarés, ce dont je me moque d'ailleurs complètement, car je suis prêt à recommencer.
Enfin dans ce milieu pourri du bagne que vous connaissez bien mieux encore que moi, je n'ai jamais eu qu'une ambition, qu'un but : ne pas déchoir, rester moi même.
C'est dur, péniblement difficile, mais, Dieu merci, jusqu'à présent je crois y être parvenu.
Pour atteindre ce triple résultat : demeurer médecin bien que ne sortant pas de mon rôle de subalterne, rester loyal, ne pas déchoir, ce qui peut se résumer en une seule proposition : conserver intacte ma santé intellectuelle et morale, je n'ai je crois qu'un seul moyen — le tra­vail qui me permettra de maintenir et d'accroître ma valeur intellectuelle et professionnelle, d'as­seoir sur des bases toujours plus stables mon équilibre mental, d'assurer toujours plus effica­cement ma moralité.
Et c'est en vue de ce travail productif, salu­taire, stabilisateur, que je viens vous demander, Monsieur le Commandant, de faire venir de France des livres uniquement professionnels, médicaux et scientifiques.
Et pour cela la permission d'écrire au pro­chain courrier, trois lettres :

1° À monsieur Georges L...r, négociant en nou­veautés et vice-président du Tribunal de Com­merce,.. Rue de la République à Béziers, mon beau-frère et mon tuteur légal.
2° A monsieur Victor C...t, bâtonnier de l'Ordre des Avocats du Barreau de Béziers,.. rue Boïel-dieu, mon défenseur et un vieil ami d'enfance. 3° À monsieur le docteur M...n, professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier, mon com­pagnon d'études à l'Université.

Je me flatte d'avoir conservé au pays de nom­breux amis qui n'ont jamais douté de moi, qui m'ont âprement défendu et qui se feront un devoir, à l'appel de ces trois personnes de faire l'impossible pour que mon désir soit exaucé.
Et je m'empresse d'ajouter :

1° D'abord que mes lettres seront strictement limitées à cette demande de livres.
2°  Ensuite que c'est à vous qu'elles seront remises par moi aux fins de contrôle avant envoi.
3° Enfin qu'il s'agit d'une lettre unique à chacun de ces correspondants.

J'ose espérer, Monsieur le Commandant, que connaissant les motifs de ma demande, vous vou­drez bien vous rappeler que le bagne doit être un lieu de redressement et non un lieu de perdi­tion totale et pour cela, me donner, avec l'autori­sation sollicitée l'annonce du salut tant souhaité.
Et, en vous adressant par avance un grand merci pour tout ce que vous voudrez bien faire pour moi, je vous prie de croire, Monsieur le Commandant, à ma très respectueuse et parfaite considération.

La demande de Pierre Laget fut agréée et ses livres parvinrent à destination. Il dut toutefois patienter longuement avant de les recevoir en main propre, car l'administration les contrôla page par page. 

Cet homme occupant de facto les fonctions d'infirmier-chef de l'hôpital-infirmerie de Royale, on peut estimer que le docteur Heyriès fut bien secondé. L'ex docteur Laget, ayant volé des produits toxiques dans la pharmacie de l'hôpital, se suicida en les ingérant en septembre 1944. Dans sa lettre d'adieu il précisait: "inutile de chercher à me réanimer: je sais ce que j'ai pris" .

à suivre.


15 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (1)

 

... pendant une partie de la seconde guerre mondiale.

 

51R3345MJPLContrairement à son prédécesseur Louis Rousseau, forte personnalité qui marqua l'histoire du bagne par ses rapports officiels et son comportement dépourvu de toute compromission (quand la soupe de ses malades était trop claire et dépourvue de viande, il parcourait le quartier des surveillants avec son fusil et abattait leurs poules en nombre suffisant pour que la ration règlementaire soit assurée - on imagine combien les matons appréciaient le procédé), Norbert Heyriès n'aurait pas marqué l'histoire de la transportation sans un livre tout à sa gloire écrit par Claire Jacquelin, ouvrage qui n'aurait que peu d'intérêt s'il n'offrait une splendide iconographie: les dessins de Lagrange dit Flag (lien) offerts au médecin et que ce dernier rapporta à l'expiration des deux années qu'il passa aux îles du Salut avant de rejoindre les Antilles à sa demande. On passera aussi très vite sur la préface de Denis le Hir-Seznec qui, ici comme ailleurs, exploite son fond de commerce. 

 

85578898_oLe quartier des surveillants

Cette iconographie justifie à elle seule qu'on se procure l'ouvrage (éditions Maisonneuve & Larose, 15 euros) en faisant abstraction du reste. Non seulement la vie quotidienne aux îles du Salut est parfaitement dépeinte sous le trait jamais dépourvu de talent de Lagrange, mais cette série de croquis a un intérêt artistique évident. Le point de départ du livre est le contenu d'une sacoche du docteur Heyriès contenant ces croquis et des lettres à lui adressées.

La phraséologie ampoulée de Claire Jacquelin complique la relation de réalités qui auraient gagné à être exposées sans fard dans leur crudité. En outre, l'affectation qu'elle met à respecter prétendument l'incognito de personnalités du bagne en se référant à la non communication règlementaire d'archives non couvertes par le délai de prescription centenaire (dans la plupart des cas, il a été ramené à soixante-quinze ans) n'aboutit qu'à un résultat: réserver des informations aux seuls initiés qui n'ont aucun mal à retrouver les patronymes des intéressés puisqu'elle conserve leur prénom et la première lettre de leur nom (par exemple: Charles B. pour Barataud, [lien], en précisant s'il en était besoin l'homosexualité du personnage pour achever de le situer). Hypocrisie, quand tu nous tiens... (Les propos en italiques seront, sauf indication spéciale, extraits de ce livre)

Une lettre collective - rédigée par Lagrange, dit FLAG, signée par de nombreux transportés - atteste de l'estime que ces derniers portaient à Norbert Heyriès. Mais à quelques exceptions près*, ce fut le lot des médecins dont les fonctions permettaient institutionnellement d'adoucir le sort des transportés reconnus malades qui bénéficiaient par leur truchement de rations renforcées (sous forme, le plus souvent, de boîtes de lait condensé), de jours de repos et pour les cas les plus graves, d'une hospitalisation - étant entendu que l'époque et le manque de moyens limitaient par la force des choses les secours de la médecine : on ne connaissait pas les antibiotiques, on ne savait pas soigner la tuberculose qui touchait 25 à 30% des détenus, pas davantage les maladies vénériennes qui proliféraient sans compter la lèpre plus rare mais évidemment spectaculaire, et d'autres pathologies. Si des médecins compétents en chirurgie parvinrent à réaliser de véritables exploits, ils furent impuissants devant des maux qui devenus presque ordinaires une décennie plus tard. 

* (comme ce médicastre "inverti"  - terminologie de l'époque - qui partouzait en compagnie de transportés au cours de soirées "où les distances étaient abolies" (lien), qui détournait au bénéfice des heureux élus les suppléments de nourriture et les remèdes réservés à l'ensemble des condamnés et mettait au repos ses gitons pendant des semaines entières, sans aucune justification)

Les sulfamides comme les pansements, les produits désinfectants, les anesthésiques etc. faisaient défaut dans une colonie touchée par la rupture des liens avec la métropole depuis le début de la guerre. L'attitude du Colonel Camus, alors directeur de l'AP de Guyane, psychopathe qui fit de certains lieux du bagne un univers qui évoquait les camps de concentration nazis jusqu'à l'année 1943 et l'arrivée du Médecin colonel Sainz (d'une extraordinaire humanité et qui sauva des centaines de survivants faméliques) acheva de noircir une situation qui n'en avait guère besoin.

Heyriès est le médecin colonial type, avec sa part de grandeur et sans doute les a priori liés à sa fonction. Par la force des choses, ces hommes dont beaucoup furent hors du commun se devaient d'être polyvalents: généralistes évidemment mais aussi épidémiologistes, ophtalmologistes, chirurgiens, pneumologues, dermato-vénérologues, etc. Mais d'un autre côté, la plupart de ceux qui étaient passés par l'Afrique avaient des préjugés raciaux bien établis.

Norbert Heyriès servit au Sénégal où il fut fort bien noté. Dans cette colonie - alors une des plus riches de l'Empire - il s'illustra tant par des interventions chirurgicales sur un grand blessé déchiqueté par un lion que par l'observation de cette terrible maladie qu'on ne savait pas soigner à l'époque, l'éléphantiasis. Des photos montrent le couple Heyriès avec son bébé, vivant dans d'immenses demeures coloniales avec une profusion de boys et de mamas à leur service. Ce point explique sans doute sa déconvenue une fois arrivé en Guyane, nous en reparlerons. Rigoureux dans l'exercice de ses fonctions, il instaura des règlements sanitaires draconiens pour contenir et prévenir les épidémies et se fit remarquer par son intransigeance: même ses proches, même les personnes influentes de la colonie, devaient respecter strictement les règles qu'il avait édictées, ce qu'il pouvait exiger d'autant plus facilement que lui-même ne compta jamais son temps et son énergie. Sa conscience professionnelle le poussa même à apprendre le wolof pour comprendre les malades et s'en faire comprendre, évitant ainsi le truchement d'interprètes pas toujours fiables. Quand il demanda un congé en 1934, l'aministrateur en chef du cercle de Thies transmit la requête avec un avis très favorable, motivé par des tournées qu'il avait faites en sa compagnie dans le pays, au cours desquelles le docteur Heyriès, sans cesse sur la brèche, lutta contre des épidémies "sans se plaindre comme le font trop souvent d'autres médecins sur les moyens mis à sa disposition"**. L'administrateur souhaitait en conclusion que le docteur Heyriès revienne au Sénégal à l'expiration de son congé si bien mérité.

** De quoi satisfaire au delà de toute espérance un administrateur colonial, même si ce n'était sans doute pas le voeu d'Heyriès.

Selon Claire Jacquelin, son épouse aimait, au Sénégal, les facilités domestiques, les réceptions fréquentes pendant lesquelles elle déployait sa grâce spontanée et son élégance naturelle. Sa maternité suffirait à son bonheur, tout le reste est un luxe qu'elle ne refuse pas sans y être pourtant attachée. Cette description parle à tous ceux qui connaissent le contexte colonial: des fonctionnaires qui, en France, auraient vécu sur un train de vie modeste étaient dans l'outre-mer des aristocrates nantis entourés d'une domesticité abondante. De même, une période de deux ans passée dans les colonies était suivie d'un congé de six mois - plus le temps de transport - avant de rejoindre son poste ou d'obtenir une autre affectation. Quand on sait que les congés payés (deux semaines par an) ne furent institués qu'en 1936, on mesure l'ampleur de l'avantage. 

280px-Bundesarchiv_DVM_10_Bild-23-63-06,_Panzerschiff_'Admiral_Graf_Spee'A la déclaration de guerre, Norbert Heyriès fut affecté "outre Atlantique" sans autre précision, secret militaire oblige: le cuirassé de poche allemand Graf von Spee écumait l'océan en faisant courir un risque à tous les convois maritimes dont les dates de départ et les destinations étaient de ce fait tenues secrètes. Il s'embarqua le 23 octobre 1939 sur le SS Cuba de la Compagnie générale transatlantique, sa famille ne devant le rejoindre que lorsqu'il serait convenablement installé et que les voyages seraient relativement sécurisés. Le bateau avançait feux masqués et rejoignit la Guadeloupe le 5 novembre et la Martinique deux jours plus tard. Affecté à l'hôpital général de Cayenne, Heyriès y arrive le 22 novembre, sans doute via le Biskra qui joignait chaque mois la Guyane française via Trinidad, Dememara (Georgetown, Guyane anglaise), Surinam (Paramaribo, Guyane hollandaise) et Saint Laurent du Maroni.

85353579_oSes fonctions étaient très étendues, de quoi donner le vertige: médecin chef résident de l'hôpital, ophtalmologiste, chirurgien, radiologue, vétérinaire (!) agent de la santé du port, médecin chef du centre de réforme et responsable d'un hôpital de forçats incorporé (deux bâtiments distincts à l'hôpital Jean Martial de Cayenne). Il cohabitera pendant un mois avec son prédécesseur, le temps de la passation des pouvoirs (et sans doute aussi celui de l'attente de la prochaine rotation du Biskra). Ce dernier laissera à Heyriès un appartement décrété vaste, mais vide et sans intérêt. Cette affirmation est la première démonstration du spleen qui frappait le nouvel arrivant: même le Gouverneur de la colonie enviait ce logement parfaitement ventilé par l'air marin et de ce fait exempt de moustiques, dont en outre la vue sur l'océan était splendide (source, entre autres: la Guyane, son histoire, Docteur Henry. La Guyane des écoles, Laporte).

Il faudra, pour rendre l'appartement habitable, faire venir de France des tissus pour tendre les murs et couvrir les canapés, des ustensiles de cuisine et aussi des produits de soin et de beauté pour dix-huit-mois ou deux ans, des shorts et casques coloniaux (ah! ces casques coloniaux sans lesquels "on était en danger", selon les préjugés de l'époque! Un gardien de la Tentiaire surpris sans ce couvre-chef avant le coucher du soleil était passible des arrêts de rigueur: les actuels résidents de Guyane s'amusent énormément de ces préjugés), des chaussures, car à Cayenne, tout est hors de prix. Dès son arrivée, Heyriès fit toutes les démarches nécessaires pour faire venir son épouse et son fils, mais cette dernière résiste: elle n'aime pas les voyages en mer, elle craint les dangers de la traversée et elle s'installe dans une relation forte avec son fils /... elle est comblée par la relation d'amour à son enfant, amour réciproque et sans concurrence. Pour parler clairement, il y a comme un malaise quand on lit cela... Les lettres d'informations et d'instructions de voyage, les lettres d'amour, de détresse, de déception de son mari auront du mal à la faire bouger. Enfin - le Graf von Spee a été mis hors d'état de nuire entre temps - mère et fils débarquent le 1er mai 1940 avec un arsenal invraisemblable: les souvenirs d'Afrique, des chaussures, des shampoings, des lames de rasoir de marque et un cuir de rechange pour les repasser, des fixateurs à cheveux (?), des ampoules électriques, un réfrigérateur***, une bicyclette /... 

***(objet rare et de très grand luxe pour l'époque: à noter qu'à Cayenne, tout le monde utilisait des glacières puisqu'une usine fabriquait de gros blocs d'eau congelée par la dépression créée par une machine à vapeur servie pas les transportés, et compte tenu des coupures de courant, ce système était sans nul doute plus efficace; à noter que ce réfrigérateur ne servit à rien aux îles où il n'y avait pas de courant)

Ils apportent également les instruments médico-chirurgicaux, les livres techniques, les médicaments, les pansements dont la liste méthodique avait été établie avec soin par Norbert Heyriès. Claire Jacquelin croit pouvoir en déduire que c'est une preuve du dénuement technique dans lequel se trouvait le service de santé de la Guyane... Ce qui est contredit par des témoignages irréfutables (Docteur Henry, Laporte in La Guyane des écoles, etc.). Si les services de santé de la Tentiaire manquaient de beaucoup de choses, carences amplifiées par le coulage et les détournements à tous les échelons, depuis les transportés infirmiers jusqu'aux chefs de service, les statistiques sanitaires sont formelles: malgré un environnement défavorable à l'époque (paludisme, eau non potable, etc.) le taux de mortalité dans la population libre de Guyane était inférieur à celui de la plupart des colonies, y compris le Sénégal si cher aux époux Heyriès. C'est sans doute la preuve qu'on n'y était pas trop mal soigné.

Claire Jacquelin se fait l'écho de la neurasthénie du docteur Heyriès sans la remettre en perspective, lui donnant ainsi crédit, transformant des états d'âme en vérité historique. On citera les propos acrimonieux du médecin, repris par l'auteur: "ce pays hostile que je déteste, où tout me dégoûte" (29 février 1940). Rien ne trouve grâce à ses yeux: le climat humide et spongieux (le même qu'au Sénégal), la mer vaseuse: "tout est moche ici, même la mer" (14 mars 1940) alors que si les eaux sont limoneuses, elles sont parmi les plus poissonneuses du monde - une source de loisirs inépuisable - et alors que cette couleur de l'océan, justement, lui donne une lumière extraordinaire à chaque aurore et crépuscule dont tous les voyageurs se sont fait l'écho depuis le XVIIIe siècle****.

**** Que dans ces conditions, submergée de tels courriers, l'épouse n'ait pas été enthousiaste à l'idée de rejoindre son mari n'a rien d'étonnant. Heyriès était sans  doute un bon médecin, mais un piètre psychologue.

Photo_collegeLes récriminations concernant l'absence de vie sociale à Cayenne vont à l'encontre de tous les témoignages de l'époque. Cette colonie forma de nombreux hommes de premier plan parmi lesquels on citera Félix Eboué et Gaston Monnerville formés au petit collège puis au lycée, à l'époque d'un excellent niveau. Outre le Cercle Saint-Hubert qui dépassait la seule vocation cynégétique, très fermé (pour y être admis, il fallait l'accord unanime de tous ses membres qui s'exprimaient à bulletin secret) mais qui, fait suffisamment rare pour être signalé ne pratiquait aucune discrimination sociale ou ethnique, outre les loges maçonniques très actives, la ville comptait six sociétés savantes et chaque famille aisée avait son jour de réception. Bref, une vie sociale et culturelle comme très peu de cités provinciales de taille comparable en offraient en France.

Il est clair que Norbert Heyriès rata son intégration. On peut imaginer que comme nombre de coloniaux débarqués aux Antilles ou en Guyane, il fut surpris par les différences entre ces "vieilles" colonies et les autres - dont le Sénégal tant regretté. A Cayenne, pas "d'indigènes", mais des hommes de couleur libres qui votent, accoutumés à traiter d'égal à égal avec les administrateurs coloniaux. Pas de boys ou de mamas pour servir les maisonnées, tout au plus des garçons de famille, forçats en cours de peine: depuis l'abolition de l'esclavage, la population avait peu d'inclination pour les tâches ancillaires. Pas de complexes vis à vis de la "race blanche": le triste spectacle des "popotes" faméliques errant dans les rues était un excellent antidote.

Il est également possible qu'Heyriès se trouva submergé par ses fonctions qui comportaient une large part administrative, laquelle devait limiter le temps passé à l'exercice concret de la médecine. Cela ne l'empêcha pas de faire son travail avec conscience, et deux lettres de remerciements émanant d'un libéré qui croupissait comme ses semblables dans le dénuement en témoignent: le Médecin chef prit sur son temps pour l'opérer de calculs rénaux, source de douleurs abominables (à l'époque, cette opération était complexe et risquée pour le malade)

Extrait. /... Avant de quitter l'hôpital, je me permets très respectueusement de vous exprimer toute ma gratitude pour votre intervention chirurgicale. D'un homme désespéré vous avez fait un être reprenant goût à la vie. Ce que vous avez fait pour moi est vraiment "chic". Je ne suis qu'un pauvre diable, mais si jamais vous avez besoin d'un homme dévoué, mon Capitaine, pensez à moi. Très respectueusement, Paul R., ancien légionnaire.

On peut sans extrapoler affirmer que pour avoir reçu un tel courrier, Heyriès fit plus que ce qui était requis par ses fonctions. Chacun sait combien les "libérés" étaient dans le dénuement le plus complet en Guyane, infiniment plus malheureux que les transportés en cours de peine, privilégiés quand, à l'agonie, on les admettait à l'hôpital pour y mourir dans un lit. Qu'il ait conservé cette lettre témoigne aussi de sa fierté devant le travail bien fait, en accord avec sa conscience.

FRCAOM14_31FI_053N0008_00_PClaire Jacquelin fait sienne les états d'âme d'Heyriès en décrétant (de façon absurde et incohérente quand on analyse sa stratégie d'évitement) que le Cayenne de l'époque était une ville lourde, malsaine, pénible et secrète, mais où tout se dit, se commente, se déforme.

En foi de quoi l'enfant, au lieu de fréquenter les écoles d'un excellent niveau, fut isolé des possibles camarades de son âge dans une ville où les préjugés raciaux n'existaient quasiment pas (est-ce à cause de cela?) pour être confié à un précepteur, bagnard en cours de peine! Souhait du père? De la mère qui voulait garder son petit garçon de neuf ans pour elle seule? En tout cas, cela semble malsain.

Tous ces maux dont on affuble Cayenne seraient, selon l'auteur, la raison de la préférence du docteur Heyriès pour le poste de médecin des îles du Salut, bagne du bagne, où sont parqués les pires des condamnés, ceux qui furent sanctionnés pour les crimes les plus graves ou qui se sont fait remarquer par des tentatives d'évasion répétées - sans oublier les réclusionnaires qui subissent une peine certes adoucie depuis le début des années trente mais encore épouvantable, plus les déportés envoyés sur l'île du Diable après avoir trahi leur patrie. De Charybde en Scylla...

DAFANCAOM01_30FI154N010_PPour éviter cette ambiance soi-disant malsaine où tout se dit, se commente et se déforme, Heyriès sollicita expressément une affectation qui fera vivre sa famille dans un univers de vingt-quatre hectares peuplés de centaines de transportés et de dizaines de surveillants et autres fonctionnaires! Tous les témoins ont rapporté l'atmosphère des îles, rendue irrespirable par ce huis-clos pathétique.

Malgré le cadre qui faisait très "carte postale" avec une mer plus claire que sur le littoral, les innombrable cocotiers et autre arbres tropicaux, les bâtiments impeccablement entretenus par une main d'oeuvre surabondante etc., les rares visiteurs qui passèrent à Royale***** - furent tous frappés par l'ambiance épouvantable qui régnait entre détenus, entre membres du personnel (souvent mal notés, envoyés aux îles à la suite d'une sanction disciplinaire), entre subordonnés et supérieurs et bien entendu, entre détenus et surveillants.

Quant à l'île du Diable, c'était pire: les déportés condamnés pour trahison y étaient isolés sur un îlot parfois inaccessible des jours durant (leur nourriture arrivait par un câble transbordeur et que dire de Saint-Joseph, univers concentrationnaire avec ses terribles bâtiments de la Réclusion et son asile d'aliénés pour lesquels il n'y avait aucun soin disponible à l'époque? 

***** L'AP limitait strictement les accès aux îles: elle avait de quoi avoir honte de ce qui s'y déroulait et un transporté muni d'une longue vue avait pour tâche de signaler tout passage de navire: il fallait "préparer" les inspections en principe impromptues du Procureur ou du Gouverneur, pourtant très rarement des adversaires déclarés.

 

85573829_oPaysage de carte postale... mais dure réalité

85577012_oLe mess, point de ralliement du personnel qui s'y alcoolisait conscienceusement

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L'habitation du Médecin chef (île Royale)

Il est permis, sans le condamner, de s'interroger sur la logique d'un choix qui amena un enfant à passer presque deux années de sa vie dans des conditions certes bonnes sur le plan matériel, mais pour le moins discutables sur le plan éducatif.

 

15-08-2013 20;07;46L'attente avant la visite

 

15-08-2013 20;01;08

Une visite médicale à Royale, sous l'oeil du surveillant (à droite)

Au moins, on pourrait penser le docteur Heyriès pourrait se consacrer davantage à ses tâches purement médicales... Dans la mesure où on ignore le cadre dans lequel les médecins y exerçaient. Tout d'abord et cela paraît incroyable, le secret médical n'existait pas. l'AP avait pris le prétexte d'une agression commise contre un médecin des décennies plus tôt pour imposer la présence d'un gardien près de la table de consultation, à même de tout écouter et de tout rapporter quand le choix d'infirmiers compétents et dévoués (il y en eut toujours, parmi les transportés en cours de peine, sans compter les médecins condamnés aux travaux forcés) aurait permis d'assurer cette protection tout en préservant la discrétion indispensable. Un malade qui s'était présenté à la visite et qui ne recevait pas de traitement était immanquablement puni de quinze jours de cellule sur rapport du gardien mouchard. D'où des consultations tardives, d'où des soins parfois inutiles prodigués par un médecin soucieux de ne pas perdre le contact avec ses patients.

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85580639_oL'hôpital de Royale. Sauf pour les intervention chirurgicale, il était réservé aux fonctionnaires de l'AP. Les transportés étaient soignés dans une infirmerie attenante.

figure9Ensuite, si les conditions sanitaires étaient moins mauvaises aux îles: pas de paludisme, pas de pathologies liées à la vie au contact de la jungle (leishmaniose [à gauche], pian bois, chiques, etc.), les ressources médicales étaient forcément limitées. A titre d'exemple, l'unique appareil de radioscopie de Guyane était à Cayenne et il aurait été illusoire d'y envoyer un transporté pour subir un examen. Ensuite, la totalité du ravitaillement venant du continent était strictement contingentée et il était impossible de se débrouiller comme on le faisait parfois à Saint-Laurent ou Cayenne pour améliorer l'ordinaire et prévenir les carences nutritionnelles.

Le médecin pouvait réformer un stock de farine ou de haricots jugés impropres à la consommation, mais il n'avait pas la faculté de le faire remplacer tout comme quand il refusait qu'on serve la viande d'animaux reconnus tuberculeux à l'abattage, les transportés ne mangeaient que leur boule de pain et une soupe sans protéines. Donc en faisant son travail, en luttant contre la malnutition, il augmentait la dénutrition dont souffraient les transportés. Les sociétés d'importation qui vivaient du bagne (comme Tanon, Chiris, Quintrix) livraient ainsi en toute impunité leurs stocks frelatés aux îles.

Même la récolte des très nombreux citronniers qu'un prédécesseur avisé avait fait planter sur l'île Saint-Joseph pour éviter que les réclusionnaires - voire tous les condamnés dont l'alimentation était déséquilibrée - subissent le scorbut par carence en vitamine C, étaient sous le contrôle de l'administration: les médecins ne pouvaient prescrire la distribution de citrons que lorsque la maladie était déclarée, alors même que des fruits tombés pourrissaient sous les arbres!

A suivre


Les dessins sont de Francis Lagrange, dit "FLAG"

Les photos sont de l'auteur de ce blog

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