02 juin 2013

Benjamin Ullmo - L'expiation ; la fin en Guyane.

 

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Transport la loire 1905Le 18 juillet 1908, après l'infamante cérémonie de la dégradation militaire (subie par Dreyfus 14 ans plus tôt, mais Dreyfus était innocent), Ullmo quitta Toulon pour l'île de Ré, et de là il fut embarqué sur le navire la Loire à destination de la Guyane, en compagnie des transportés et des relégués dont il était soigneusement isolé. Le Transport fit une courte escale, le temps de la débarquer aux îles avant de déposer son "chargement principal" à Saint-Laurent du Maroni. 

 

ullmo3 loire idiableLa chaloupe de l'île Royale dépose Ullmo sur l'île du Diable.

4057234275On lui fit occuper l'ancienne case de Dreyfus, avant d'en bâtir une sur le plateau, mieux ventilée et où le bruit de la mer était moins assourdissant. Dispensé de travail comme tout déporté politique, il s'occupa par des lectures de livres philosophiques ou mystiques, s'adonna à l'entretien de son habitat, éleva des volailles, longtemps soutenu par sa famille si sa belle Lison avait craché sa haine et son mépris lorsqu'elle fut appelée à témoigner. Les déportés peuvent normalement obtenir une grâce partielle: habituellement, le droit de rejoindre Cayenne après cinq ans d'isolement. Mais pendant la boucherie de la Grande Guerre, l'heure n'était pas à l'indulgence vis à vis des traitres et s'il fut incomparablement moins maltraité que Dreyfus, même sa demande de mobilisation comme simple soldat ne reçut aucune réponse.

Il séjourna donc à l'île du diable jusqu'au 15 mars 1923, date à laquelle le gouverneur de la Guyane de l'époque l'autorisa à demeurer à Cayenne où il croisa Albert Londres. lien)

ullmo_benjamin03Ullmo semblait alors être devenu psychotique, à cause de sa solitude relative sur l'île du Diable (pendant le conflit, il fut rejoint par d'autres déportés). On évoqua aussi les séquelles de son passé de drogué sevré avec brutalité.

Il se prit parfois pour le Christ et colporta des prédictions, écrivit au pape pour lui prodiguer ses conseils afin de mettre de l'ordre dans l'église catholique. (Il s'était converti au catholicisme pendant son séjour à l'île du Diable sous l'influence du père Favre, ce qui entraîna la rupture avec sa famille qui, si elle avait pardonné au crime contre la patrie, ne pardonnait pas à celui contre la religion: les antisémites s'en donnèrent encore à coeur joie).

Pendant six années, à Cayenne il exerça nombre de métiers, hébergé par le Père Fabre. Puis il trouva un travail d'aide comptable dans la plus importante société d'import, les établissements Tanon, où il accéda au poste de chef comptable. Ses revenus lui permirent d'accéder à une prospérité relative, et il acheta une belle habitation ainsi qu'une automobile, fondant un foyer avec une Martiniquaise qui lui donna deux filles.

Il est souvent écrit qu'il fut unanimement apprécié par la population guyanaise, mais l'auteur a recueilli des témoignages qui vont à l'encontre de ces assertions. Certains considèrent qu'il avait commis une conversion de circonstance pour sortir plus rapidement de l'Île du Diable (le Père Fabre avait une grande influence dans la Colonie) et s'il aida de nombreux ex détenus, c'était autant par esprit de solidarité que pour s'acheter une sécurité relative: vis à vis de la population civile, sa famille exceptée pour qui il fut un concubin et un père irréprochable ainsi que de quelques proches, il ne faisait pas preuve d'une immense bonté d'âme si jamais il ne commit de "sale coup".

 

ullmoCaricature anonyme faite par un Guyanais (Musée de Cayenne)

 

lebrunSur proposition de son employeur ainsi que d'une certaine Mademoiselle Poirier, française de  métropole qui avait correspondu avec lui pendant son séjour à l'île du Diable, le Président Lebrun signa le 4 mai 1933, le décret de grâce qui lui permit de rentrer en France, ce qu'il fit l'année d'après, pour annoncer dès son arrivée qu'il venait remercier sa bienfaitrice et mettre des affaires en ordre, mais que sa vie était désormais "ailleurs".

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ullmo_benjamin02Il rentra en Guyane dès l'année suivante où il continua de prospérer avant de mourir le 21 septembre 1957, à 63 ans. Sa tombe est toujours entretenue, au cimetière de Cayenne et si son nom est éteint (il n'eut pas de fils) sa descendance ne le renie aucunement.

L'auteur de ce site a recueilli des témoignages selon lesquels, il faillit avoir de gros ennuis pendant les émeutes de 1928 consécutives à la mort de Jean Galmot, soupçonné d'avoir pris parti pour le camp opposé, accusé d'avoir empoisonné le député populiste guyanais. Mais l'émeute étant passée, tout fut oublié.

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29 mai 2013

Rapport d'installation du condamné Dreyfus - Les problèmes matériels (4)

Le rapport continue, curieusement avec une écriture nettement différente et un français plutôt vacillant...

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555_416_image_caom_3355_10_7_031895_027PS - 18 Mars.


Au moment de vous remettre le présent rapport, je reçois avis du Iles du Salut [sic] que les communications qui sont déjà très difficiles depuis plus d'un mois avec l'Ile du Diable, sont devenues à peu près impossibles, la mer ayant encore grossi.

 

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Le surveillant militaire Gaston Legoff a failli se perdre samedi avec deux embarcations se rendant à l'Ile du Diable, entraîné qu'il a été par le courant, et n'ayant pu doubler le goulet où la mer brisait avec violence.

le Commandant des Iles du Salut a dû réquisitionner le "Cappy" à la nuit, pour aller à la recherche des deux embarcations en danger, et que l'on avait perdues de vue.

Le surveillant Legoff qui est un vaillant marin est rentré seul une heure plus tard avec ses embarcations à l'Ile Royale où le Cappy l'avait précédé, ne l'ayant pas rencontré à cause de la profonde obscurité qui régnait à ce moment.

555_418_image_caom_3355_10_7_031895_029Le lendemain matin, dans un nouvel essai de transport, la grande chaloupe a sombré : nous n'avons pas eu, heureusement, d'accident de personnes mais l'embarcation est perdue

J'ai cherché alors à me servir de la goélette "Anna Julia" pour effectuer le transport du matériaux [sic] à l'Ile du Diable : le patron y a renoncé et ce petit bâtiment est rentré à Cayenne.

555_419_image_caom_3355_10_7_031895_030Devant l'insuccès répété de ces tentatives, j'ai prescrit au commandant supérieur des Iles du Salut d'essayer l'installation d'un va et vient entre l'abattoir de l'Ile Royale et le débarcadère de l'Ile du Diable. Peut être serons-nous plus heureux par ce moyen, car il ne faut pas songer à franchir le goulet sur un radeau qui serait emporté au premier coup de mer.

La case du surveillant n'en est pas moins mise au levage ce matin. mais comme vous le voyez, Monsieur le Gouverneur, le retard que nous éprouvons ne saurait nous être imputable ; nous luttons contre les éléments qui sont plus forts que nous. Nous n'avons d'ailleurs pas à nous préoccuper outre mesure de la situation que nous subissons ; la détention de Dreyfus à

555_420_image_caom_3355_10_7_031895_031l'Ile Royale est absolument légale - la liberté dont il peut jouir étant subordonnée à la nécessité de s'assurer de la garde de sa personne, j'ai dû, pour remplir le voeu de la loi à cet égard, le mettre en sureté à l'Ile Royale à défaut de l'Ile du Diable où la liberté qui lui serait donnée vu l'état actuel ne permettrait pas de le garder avec toute la sécurité désirable.

Si le temps ne s'améliore pas, je ne pense pas que nous puissions être prêts avant le 1er avril.

La détention de Dreyfus n'a donné lieu, jusqu'à ce jour, à l'Ile Royale, à aucun incident, ni à aucune réclamation du conddamné.

Il a remis au commandant supérieur qui me les a transmises par l'occasion d'hier quatre lettres que je vous adresse sous ce pli. Elles ont été déposées ouvertes entre les mains de ce fonctionnaire et sont destinées à :

555_421_image_caom_3355_10_7_031895_032Madame Dreyfus, femme du condamné,; 53 rue de Chateaudin à Paris;
Mr Mathieu Dreyfus, 64 rue de la Victoire, à Paris;
Mr Hadamard, 53 rue de Chateaudun, à Paris;
Madame Arthur Cahn, rue de la Rochelle, à Bar le Duc Meuse)

J'ai de plus reçu les minutes de ces mêmes lettres préparées par Dreyfus sur des bouts de papier : en travers ou sur l'écriture, et sur certaines failles, Dreyfus a dessiné des figurines d'objets et établi des formules algébriques, des calculs de géométrie, avec figures.

Si vous pensez que ces documents puissent intéresser le Département, j'en préparerai l'envoi ; dans le cas contraire, je les ferai classer au dossier du déporté Dreyfus.

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Toujours cet acharnement à diriger ce qui n'est pas de ses prérogatives: la gestion des Iles du salut et toujours cette paranoïa. Q'un officier d'artillerie privé d'activité, de lectures, dont le moral est au plus bas, tente de s'occuper en faisant des exercices de géométrie sur des brouillons non destinés à être expédiés, voilà qui est suspect pour Deniel qui s'obstinera dans cette voie de la persécution, des années durant, sous prétexte de "parer à toute éventualité"

Le transbordeur dont il parle était à l'état de projet, et sera mis en service rapidement. Sans doute tenta-t-il de s'en attribuer le mérite...

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28 mai 2013

Rapport d'installation du condamné Dreyfus - Les problèmes matériels (2)

Le choix des surveillants.

 

555_396_image_caom_3355_10_7_031895_007J'ai recherché dans le détachement des surveillants militaires au service à la Guyane, les agents qui seraient chargés de la mission très délicate de surveiller Dreyfus.

Comme le dit le Ministre, il faut trouver des sous officiers d'une fidélité éprouvée, inaccessibles à toute corruption, incapables en un mot, de faillir à leur devoir de soldat. Je crois avoir choisi 4 surveillants dont je puis répondre, et que je juge à l'abri de la moindre faiblesse devant les offres les plus élevées.

Ce sont MM
Fouly, surveillant-chef de 2e classe, vient d'arriver dans la colonie.
Papaud, surveillant de 1e classe, en service à la Montagne d'Argent, qui vient de recevoir une médaille d'or pour le courage qu'il a montré dans une attaque dont il a été l'objet de la part des relégués, dur la "Ville de saint-nazaire" en cours de voyage.
Battisti, surveillant de 3e classe, énergique et discipliné, a servi longtemps dans les maisons centrales de France.

555_397_image_caom_3355_10_7_031895_008J'augmenterai ce nombre de surveillants d'une unité à l'arrivée de la "Ville de Saint nazaire" en choisissant l'un des sous-officiers du convoi que je prendrai parmi ceux qui auront été plus spécialement chargés de la garde de Dreyfus pendant la traversée.

Je pense que ces 5 agents suffiront, pour le moment du moins, à assurer le service de l'Ile du Diable dans les conditions les plus favorables.

J'ai du interrompre ici le présent rapport, que je reprends à mon retour des Iles du salut, après avoir reçu le convoi des Transportés, des relégués et le déporté Dreyfus, arrivés par la "Ville de St Nazaire" qui a mouillé en rade des Iles du salu dans la nuit du 8 au 9 mars.

Je vous ai verbalement rendu compte, monsieur le Gouverneur, des différentes mesures que j'ai du prendre et des instructions que j'ai données au Commandant des Iles du Salut, je vous ai même donné connaissance des recommandations que j'adressais à ce fonctionnaire concernant le déporté Dreyfus et l'installation de l'Ile du Diable. Je vous demande la permission de reproduire le tout ici. 

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Difficile de ne pas être frappé par le degré de paranoïa de ce fonctionnaire, obsédé par l'idée qu'un homme dépouillé de tout, interdit de parole, sans un sou sur lui et sans l'impossibilité de s'en faire parvenir, dont la correspondance, à l'aller comme au retour, sera soigneusement censurée et analysée par des spécialistes, puisse ciconvenir un fonctionnaire de l'Administration pénitentiaire!

De mauvaises langues ajouteront que si de telles précautions s'avèrent nécessaires, c'est que la hiérarchie a plus que des doutes sur l'intégrité de ses surveillants...

Enfin cette obsession de recopier, n'ayant pas peur des redites, ce qui fut déjà émis dénote la caractéristique fréquente dans bien des administrations: on ouvre le parapluie, plutôt que de tenter d'éviter les cataractes...

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