29 mars 2013

Quid de la société guyanaise, quand le bagne fut implanté dans la colonie?

 

C'est dans une société très malade que le bagne débarqua, sans que des études sérieuses n'aient été entreprises pour que son implantation soit un succès tant pour la colonie que pour l'administration pénitentiaire.

victor-huguesSi on excepte quelques dizaines d'années de prospérité relative au cours du XVIIIème siècle, la Guyane ne connut guère qu'un long marasme entrecoupé de catastrophes. Moins de quatre-vingt dix ans avant le débarquement des premiers bagnards, la désastreuse expédition de Kourou [lien] entraîna la mort affreuse de 13.000 colons. Les 918 survivants revenus en France concoururent à faire de la colonie une terre maudite, le tombeau des Français. Le désastre de Trafalgar ayant privé le premier Empire de sa flotte, la Guyane fut coupée de sa métropole et occupée par les plus proches alliés des Anglais, les Portugais (qui, en 1817, restituèrent scrupuleusement la colonie que le Gouverneur, Victor Hugues, avait sagement renoncé à défendre contre un ennemi supérieur, pour éviter la dévastation de celle-ci).

victor_huguesOn notera que Victor Hugues est l'incarnation même du haut-fonctionnaire sans état d'âme... Envoyé en 1793 en Guadeloupe pour abolir l'esclavage (et raccourcir à peu près tous les aristocrates de l'île), il obéit sans aucun regret ou remords affiché à la consigne de Bonaparte, de le rétablir en Guyane où il avait été nommé Gouverneur en 1799. Il accomplit cette tâche de 1802 à 1804, avant de quitter la colonie en 1809 après l'invasion par les Portugais venus du Brésil. Accusé de trahison et d'incapacité par l'Empire, il fut assigné à résidence jusqu'en 1814. Puis il repartit pour Cayenne, s'établit en Guyane comme planteur et mourut en 1826 (lors de ses dernières années, il était devenu aveugle). Sa tombe est toujours entretenue dans le cimetière de Cayenne, capitale d'une colonie où certains lui surent gré d'avoir protégé la Guyane des inévitables dévastations engendrées par un dur conflit. En outre, l'esclavage fut aboli quarante ans plus tôt dans les colonies françaises qu'au Brésil... et il est douteux que le géant latino-américain aurait lâché une colonie française conquise de haute lutte s'il abandonna volontiers une terre apparemment peu productive qui s'était livrée sans combat.

DSCN2607Les premiers bagnards arrivèrent quatre ans après l'abolition de l'esclavage, signifié en Guyane le 10 juin 1848. Il n'est évidemment pas question de déplorer l'éradication de cette monstruosité, mais force est de constater que les conséquences économiques furent considérables. La situation était fondamentalement différente en Guyane - terre continentale - et aux Antilles où, lorsque les esclaves furent libérés, l'alternative du salariat agricole s'imposa naturellement au bout de quelques semaines. En Guyane la place ne manquait pas, et les esclaves désertèrent massivement les plantations pour s'étabir à leur compte sur de modestes abattis, largement suffisants pour subsister. Les recettes de la colonie étant fondées sur les taxes à l'exportation de denrées de grande culture (canne, coton, roucou, cacao, café, etc.) et ces productions étant réduites à néant, le pays végéta faute d'investissements et d'un budget de fonctionnement suffisant pour entretenir des infrastructures et payer des fonctionnaires. On tenta de faire venir des travailleurs hindous, mais leur état de santé déclina fortement.

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38546567Autre calamité qui s'abattit sur la Guyane... Un Amérindien nommé Paolino revint des Grands Bois avec quelques pépites trouvées sur l'Arataye... déclenchant une ruée vers l'or massive. En 1852, il y avait déjà des milliers d'orpailleurs dans la jungle et si certains surent faire fortune (parfois même dans des proportions considérables: le mineur Vitalo demanda la permission de paver son salon avec des Napoléons en or, et il lui en fut donné autorisation à condition qu'il les posât sur la tranche "pour ne pas fouler l'Empereur" ; la dépense était quand même excessive et il se contenta de faire venir une somptueuse calèche tirée par une paire d'étalons blancs qu'il fallait renouveler régulièrement - les pur-sangs ne supportant pas le climat guyanais).

071123035923152071442276Cayenne : Maison Vitalo ; elle fut quasiment démontée à la mort du propriétaire,les héritiers étant persuadés qu'un énorme trésor y était dissimulé.
 

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De ce fait la Guyane devint une économie de comptoirs, où tout était subordonné à la fourniture des denrées nécessaires aux orpailleurs. Ce fut la fin de l'agriculture autre que de subsistance, de l'artisanat, et aucun embryon d'industrie ne put voir le jour.

DSCN2606C'est dans ce contexte que le Second Empire naissant entreprit d'en faire une terre d'expiation et de transportation, dans le but de pallier ce déficit de main d'oeuvre tout en débarrassant la métropole de ses criminels et délinquants. Les intentions affichées étaient louables - la possibilité de reconstruire une existence une fois ses fautes expiées par la délivrance de concessions agricoles ou artisanales -, mais le Ministère de la Marine dont ce n'était assurément pas la vocation, puis le Ministère des Colonies qui prit par la suite la responsabilité d'administrer le bagne ne se donnèrent jamais les moyens d'aboutir.

Dès le début, ce fut l'échec : mortalité considérable chez les détenus comme chez les gardiens, absence de productivité (quand les transportés n'étaient pas envoyés dans des camps de la mort, ils végétaient sur des pontons ou des îlets minuscules)

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DSCN2591 (Copier)Le Capitaine Frédéric Bouyer, commandant de l'Alecton, effectua une longue mission en Guyane, dont il fit un récit haut en couleur et qui fournit nombre d'informations si on veut bien se replacer dans le contexte de l'époque et  faire litière des préjugés habituels au XIXème siècle.

La plupart des planches qui illustrent cette note sont des gravures de Riou réalisées d'après des croquis de l'auteur ou des planches photographiques, extraites de son ouvrage.

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Pour la petite histoire... Pendant la traversée menant en Guyane, l'Alecton fit la rencontre d'un calmar géant. On fit grand cas de cet événement, à l'époque : attesté par un officier de marine, il confirmait enfin des récits de marins qu'on prenait jusque là pour des légendes ou, à tout le moins, de grossières exagérations. .

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27 mars 2013

Les premières implantations en Guyane

 

85096148_oC'est la Frégate l’Allier  qui, le 31 mars 1852, débarqua les premiers forçats en Guyane. Le convoi était composé de  298 condamnés et trois déportés politiques, accueillis par Joseph Napoléon Sébastien Sarda Garriga dit Sarda-Garriga (lien), Commissaire du gouvernement très vite disgracié, pour s'être opposé à la dérive autoritaire de Napoléon III.

Rien n'ayant été prévu pour leur accueil, les détenus furent d'abord accueillis sur des pontons, sur l'îlet La Mère (au large de Cayenne) avant d'être répartis dans des camps coloniaux où très vite la dureté des conditions de vie les décimèrent.

Déclaration de Sarda-Garriga.

"Mes amis, il n’y a pas, sous le soleil, de plus beau pays que celui-ci, ni plus riche. Il est à vous. Le prince Louis Napoléon m’envoie pour vous le partager. Vous allez descendre, travailler, préparer le terrain, élever des cases. Pendant ce temps, je parcourrai la colonie, je choisirai dans les sites les plus charmants les cantons les plus fertiles, puis ces terres cultivées en commun, seront partagées entre les plus méritants.

/ …

J’ai mission de vous faire vivre ici une vie nouvelle. En France vous êtes des criminels ; ici, je ne veux voir que des hommes repentants. Arrivés à Cayenne, je ne vous demanderai que peu de travail pour vous donner le temps de vous acclimater. Ce travail sera pour vous un moment d’hygiène et de distraction. Plus tard, vous sentirez le besoin de n’être pas seul.

Je marierai les célibataires, et vos enfants que je m’appliquerai à faire élever dans la pratique de la vertu, feront oublier, par leur bonne conduite, les fautes de leurs pères."

 Peu après, Sarda Garriga, victime des hostilités locales et de sa "naïveté" fut relevé de ses fonctions après avoir été taxé de "socialisme" (source: Michel Pierre)

Le camp de la Montagne d'Argent.

 

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vignette80-37A première vue, l'emplacement sur l'estuaire de l'Oyapock* était idéal. L'accès par la mer était relativement facile et des flancs de colline ensoleillés, fertiles, offraient des conditions idéales pour la culture des caféiers (dès le XVIIIe siècle, le café de la Montagne d'Argent avait acquis une réputation flatteuse en France).

* (fleuve qui marque actuellement la frontière guyano-brésilienne)

C'est donc là qu'on implanta un des premiers camps destinés à durer, et les vestiges qui demeurent dans la jungle ne laissent aucun doute, quant aux efforts accomplis… surtout que la carrière dont les moellons furent extraits et taillés était située à plusieurs kilomètres en amont :  il fallut donc organiser un transport par voie fluviale.

 

Montagne d'argent, par RiouGravure de Riou, sur les indications du capitaine Bouyer

mtargentContrairement à une idée répandue, la Guyane n'est pas infestée de moustiques… sauf en de rares endroits. Et la Montagne d'Argent est justement un de ceux-ci, infesté d'anophèles – qui transmettent le paludisme (malaria) – tout comme d'ædes-ægypti,  vecteurs de la fièvre jaune. A peine installés, les bagnards et leurs gardiens furent victimes d'épidémies épouvantables (on évalue à 25% par an le taux de mortalité).

Une épidémie particulièrement sévère de fièvre jaune sévit sur le site en 1856 qui n'empêcha pas les hommes, au prix d'efforts surhumains, d'accomplir des travaux remarquables : un petit port protégé par une jetée, des bâtiments divers, une rangée de cachots, des terrasses le long de la colline pour planter les caféiers, le tout en pierres taillées.

Devant l'hécatombe (au camp de Saint-Georges de l'Oyapock où l'on voulait créer un poste avancé dans une région quasiment déserte, face au territoire contesté franco-brésilien, c'était pire), on se résolut à renoncer aux  velléités de colonisation de l'est ou des bords de la rivière Comté pour se rabattre sur l'ouest à Saint-Laurent, où les résultats furent moins pitoyables.

91512-131919Les premières implantations. En bleu, les camps sur l'Oyapock

Mais tant que le mécanisme de transmission des fièvres par les moustiques ne fut pas intégré et que des mesures ne furent pas prises en conséquence : moustiquaires, fumigènes ou simplement feu de bois vert, à la manière amérindienne, quinine contre le paludisme – encore que les transportés la refusaient presque tous, persuadés qu'elle attentait à leur virilité, on ne faisait guère que déplacer le problème en changeant de camp…

Voici copie d'une lettre envoyée par un gardien.

Sans titre-1(Lettre de Philippe Fournier, citée par Michel Pierre)

* Paludisme - ** Fièvre jaune

 

031019 023De nos jours, le trajet en canot entre Saint-Georges de l'Oyapock et les ruines de la Montagne d'Argent est relativement périlleux : le clapot à l'embouchure est impressionnant, et les hauts-fonds rocheux ou vaseux particulièrement traitres ne laissent pas place à l'erreur.

Mais le spectacle de ces ruines dans la jungle, la somme de souffrances qu'elles représentent serrent le cœur. Il n'est pas rare que des pêcheurs brésiliens en lanchas traditionnelles trouvent un abri dans le port, lorsque la mer est trop forte. Dans ces circonstances, la gendarmerie maritime sait fermer les yeux alors que les patrouilles sont plus vigilantes pour tenter d'intercepter les clandestinos qui affrontent la mer au péril de leur vie pour rejoindre les environs de Cayenne, em busca de euro (à la "recherche de l'euro") ou pour extraire l'or de la jungle guyanaise.

 

031019 322En route vers le nouvel "eldorado..."

 

Le site de la Montagne d'Argent (photos de l'Auteur)

 

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La Montagne d'Argent, près de l'estuaire (vue depuis le fleuve)

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Couleur caractéristique des eaux particulièrement limoneuses, autour de l'Amazone.

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La carrière, en amont (à deux kilomètres de la Montagne d'Argent)

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Le port

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La jetée

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Ruines envahies par la jungle. Les ficus descellent les pierres avec une facilité déconcertante.

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 L'ensemble de la colline était aménagée en terrasses,

face au soleil, pour recevoir les plants de caféiers.

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  Bâtiments, puits, cachots.

 

031019 082Les tombes des gardiens ont été pour la plupart profanées.
 
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