15 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (1)

 

... pendant une partie de la seconde guerre mondiale.

 

51R3345MJPLContrairement à son prédécesseur Louis Rousseau, forte personnalité qui marqua l'histoire du bagne par ses rapports officiels et son comportement dépourvu de toute compromission (quand la soupe de ses malades était trop claire et dépourvue de viande, il parcourait le quartier des surveillants avec son fusil et abattait leurs poules en nombre suffisant pour que la ration règlementaire soit assurée - on imagine combien les matons appréciaient le procédé), Norbert Heyriès n'aurait pas marqué l'histoire de la transportation sans un livre tout à sa gloire écrit par Claire Jacquelin, ouvrage qui n'aurait que peu d'intérêt s'il n'offrait une splendide iconographie: les dessins de Lagrange dit Flag (lien) offerts au médecin et que ce dernier rapporta à l'expiration des deux années qu'il passa aux îles du Salut avant de rejoindre les Antilles à sa demande. On passera aussi très vite sur la préface de Denis le Hir-Seznec qui, ici comme ailleurs, exploite son fond de commerce. 

 

85578898_oLe quartier des surveillants

Cette iconographie justifie à elle seule qu'on se procure l'ouvrage (éditions Maisonneuve & Larose, 15 euros) en faisant abstraction du reste. Non seulement la vie quotidienne aux îles du Salut est parfaitement dépeinte sous le trait jamais dépourvu de talent de Lagrange, mais cette série de croquis a un intérêt artistique évident. Le point de départ du livre est le contenu d'une sacoche du docteur Heyriès contenant ces croquis et des lettres à lui adressées.

La phraséologie ampoulée de Claire Jacquelin complique la relation de réalités qui auraient gagné à être exposées sans fard dans leur crudité. En outre, l'affectation qu'elle met à respecter prétendument l'incognito de personnalités du bagne en se référant à la non communication règlementaire d'archives non couvertes par le délai de prescription centenaire (dans la plupart des cas, il a été ramené à soixante-quinze ans) n'aboutit qu'à un résultat: réserver des informations aux seuls initiés qui n'ont aucun mal à retrouver les patronymes des intéressés puisqu'elle conserve leur prénom et la première lettre de leur nom (par exemple: Charles B. pour Barataud, [lien], en précisant s'il en était besoin l'homosexualité du personnage pour achever de le situer). Hypocrisie, quand tu nous tiens... (Les propos en italiques seront, sauf indication spéciale, extraits de ce livre)

Une lettre collective - rédigée par Lagrange, dit FLAG, signée par de nombreux transportés - atteste de l'estime que ces derniers portaient à Norbert Heyriès. Mais à quelques exceptions près*, ce fut le lot des médecins dont les fonctions permettaient institutionnellement d'adoucir le sort des transportés reconnus malades qui bénéficiaient par leur truchement de rations renforcées (sous forme, le plus souvent, de boîtes de lait condensé), de jours de repos et pour les cas les plus graves, d'une hospitalisation - étant entendu que l'époque et le manque de moyens limitaient par la force des choses les secours de la médecine : on ne connaissait pas les antibiotiques, on ne savait pas soigner la tuberculose qui touchait 25 à 30% des détenus, pas davantage les maladies vénériennes qui proliféraient sans compter la lèpre plus rare mais évidemment spectaculaire, et d'autres pathologies. Si des médecins compétents en chirurgie parvinrent à réaliser de véritables exploits, ils furent impuissants devant des maux qui devenus presque ordinaires une décennie plus tard. 

* (comme ce médicastre "inverti"  - terminologie de l'époque - qui partouzait en compagnie de transportés au cours de soirées "où les distances étaient abolies" (lien), qui détournait au bénéfice des heureux élus les suppléments de nourriture et les remèdes réservés à l'ensemble des condamnés et mettait au repos ses gitons pendant des semaines entières, sans aucune justification)

Les sulfamides comme les pansements, les produits désinfectants, les anesthésiques etc. faisaient défaut dans une colonie touchée par la rupture des liens avec la métropole depuis le début de la guerre. L'attitude du Colonel Camus, alors directeur de l'AP de Guyane, psychopathe qui fit de certains lieux du bagne un univers qui évoquait les camps de concentration nazis jusqu'à l'année 1943 et l'arrivée du Médecin colonel Sainz (d'une extraordinaire humanité et qui sauva des centaines de survivants faméliques) acheva de noircir une situation qui n'en avait guère besoin.

Heyriès est le médecin colonial type, avec sa part de grandeur et sans doute les a priori liés à sa fonction. Par la force des choses, ces hommes dont beaucoup furent hors du commun se devaient d'être polyvalents: généralistes évidemment mais aussi épidémiologistes, ophtalmologistes, chirurgiens, pneumologues, dermato-vénérologues, etc. Mais d'un autre côté, la plupart de ceux qui étaient passés par l'Afrique avaient des préjugés raciaux bien établis.

Norbert Heyriès servit au Sénégal où il fut fort bien noté. Dans cette colonie - alors une des plus riches de l'Empire - il s'illustra tant par des interventions chirurgicales sur un grand blessé déchiqueté par un lion que par l'observation de cette terrible maladie qu'on ne savait pas soigner à l'époque, l'éléphantiasis. Des photos montrent le couple Heyriès avec son bébé, vivant dans d'immenses demeures coloniales avec une profusion de boys et de mamas à leur service. Ce point explique sans doute sa déconvenue une fois arrivé en Guyane, nous en reparlerons. Rigoureux dans l'exercice de ses fonctions, il instaura des règlements sanitaires draconiens pour contenir et prévenir les épidémies et se fit remarquer par son intransigeance: même ses proches, même les personnes influentes de la colonie, devaient respecter strictement les règles qu'il avait édictées, ce qu'il pouvait exiger d'autant plus facilement que lui-même ne compta jamais son temps et son énergie. Sa conscience professionnelle le poussa même à apprendre le wolof pour comprendre les malades et s'en faire comprendre, évitant ainsi le truchement d'interprètes pas toujours fiables. Quand il demanda un congé en 1934, l'aministrateur en chef du cercle de Thies transmit la requête avec un avis très favorable, motivé par des tournées qu'il avait faites en sa compagnie dans le pays, au cours desquelles le docteur Heyriès, sans cesse sur la brèche, lutta contre des épidémies "sans se plaindre comme le font trop souvent d'autres médecins sur les moyens mis à sa disposition"**. L'administrateur souhaitait en conclusion que le docteur Heyriès revienne au Sénégal à l'expiration de son congé si bien mérité.

** De quoi satisfaire au delà de toute espérance un administrateur colonial, même si ce n'était sans doute pas le voeu d'Heyriès.

Selon Claire Jacquelin, son épouse aimait, au Sénégal, les facilités domestiques, les réceptions fréquentes pendant lesquelles elle déployait sa grâce spontanée et son élégance naturelle. Sa maternité suffirait à son bonheur, tout le reste est un luxe qu'elle ne refuse pas sans y être pourtant attachée. Cette description parle à tous ceux qui connaissent le contexte colonial: des fonctionnaires qui, en France, auraient vécu sur un train de vie modeste étaient dans l'outre-mer des aristocrates nantis entourés d'une domesticité abondante. De même, une période de deux ans passée dans les colonies était suivie d'un congé de six mois - plus le temps de transport - avant de rejoindre son poste ou d'obtenir une autre affectation. Quand on sait que les congés payés (deux semaines par an) ne furent institués qu'en 1936, on mesure l'ampleur de l'avantage. 

280px-Bundesarchiv_DVM_10_Bild-23-63-06,_Panzerschiff_'Admiral_Graf_Spee'A la déclaration de guerre, Norbert Heyriès fut affecté "outre Atlantique" sans autre précision, secret militaire oblige: le cuirassé de poche allemand Graf von Spee écumait l'océan en faisant courir un risque à tous les convois maritimes dont les dates de départ et les destinations étaient de ce fait tenues secrètes. Il s'embarqua le 23 octobre 1939 sur le SS Cuba de la Compagnie générale transatlantique, sa famille ne devant le rejoindre que lorsqu'il serait convenablement installé et que les voyages seraient relativement sécurisés. Le bateau avançait feux masqués et rejoignit la Guadeloupe le 5 novembre et la Martinique deux jours plus tard. Affecté à l'hôpital général de Cayenne, Heyriès y arrive le 22 novembre, sans doute via le Biskra qui joignait chaque mois la Guyane française via Trinidad, Dememara (Georgetown, Guyane anglaise), Surinam (Paramaribo, Guyane hollandaise) et Saint Laurent du Maroni.

85353579_oSes fonctions étaient très étendues, de quoi donner le vertige: médecin chef résident de l'hôpital, ophtalmologiste, chirurgien, radiologue, vétérinaire (!) agent de la santé du port, médecin chef du centre de réforme et responsable d'un hôpital de forçats incorporé (deux bâtiments distincts à l'hôpital Jean Martial de Cayenne). Il cohabitera pendant un mois avec son prédécesseur, le temps de la passation des pouvoirs (et sans doute aussi celui de l'attente de la prochaine rotation du Biskra). Ce dernier laissera à Heyriès un appartement décrété vaste, mais vide et sans intérêt. Cette affirmation est la première démonstration du spleen qui frappait le nouvel arrivant: même le Gouverneur de la colonie enviait ce logement parfaitement ventilé par l'air marin et de ce fait exempt de moustiques, dont en outre la vue sur l'océan était splendide (source, entre autres: la Guyane, son histoire, Docteur Henry. La Guyane des écoles, Laporte).

Il faudra, pour rendre l'appartement habitable, faire venir de France des tissus pour tendre les murs et couvrir les canapés, des ustensiles de cuisine et aussi des produits de soin et de beauté pour dix-huit-mois ou deux ans, des shorts et casques coloniaux (ah! ces casques coloniaux sans lesquels "on était en danger", selon les préjugés de l'époque! Un gardien de la Tentiaire surpris sans ce couvre-chef avant le coucher du soleil était passible des arrêts de rigueur: les actuels résidents de Guyane s'amusent énormément de ces préjugés), des chaussures, car à Cayenne, tout est hors de prix. Dès son arrivée, Heyriès fit toutes les démarches nécessaires pour faire venir son épouse et son fils, mais cette dernière résiste: elle n'aime pas les voyages en mer, elle craint les dangers de la traversée et elle s'installe dans une relation forte avec son fils /... elle est comblée par la relation d'amour à son enfant, amour réciproque et sans concurrence. Pour parler clairement, il y a comme un malaise quand on lit cela... Les lettres d'informations et d'instructions de voyage, les lettres d'amour, de détresse, de déception de son mari auront du mal à la faire bouger. Enfin - le Graf von Spee a été mis hors d'état de nuire entre temps - mère et fils débarquent le 1er mai 1940 avec un arsenal invraisemblable: les souvenirs d'Afrique, des chaussures, des shampoings, des lames de rasoir de marque et un cuir de rechange pour les repasser, des fixateurs à cheveux (?), des ampoules électriques, un réfrigérateur***, une bicyclette /... 

***(objet rare et de très grand luxe pour l'époque: à noter qu'à Cayenne, tout le monde utilisait des glacières puisqu'une usine fabriquait de gros blocs d'eau congelée par la dépression créée par une machine à vapeur servie pas les transportés, et compte tenu des coupures de courant, ce système était sans nul doute plus efficace; à noter que ce réfrigérateur ne servit à rien aux îles où il n'y avait pas de courant)

Ils apportent également les instruments médico-chirurgicaux, les livres techniques, les médicaments, les pansements dont la liste méthodique avait été établie avec soin par Norbert Heyriès. Claire Jacquelin croit pouvoir en déduire que c'est une preuve du dénuement technique dans lequel se trouvait le service de santé de la Guyane... Ce qui est contredit par des témoignages irréfutables (Docteur Henry, Laporte in La Guyane des écoles, etc.). Si les services de santé de la Tentiaire manquaient de beaucoup de choses, carences amplifiées par le coulage et les détournements à tous les échelons, depuis les transportés infirmiers jusqu'aux chefs de service, les statistiques sanitaires sont formelles: malgré un environnement défavorable à l'époque (paludisme, eau non potable, etc.) le taux de mortalité dans la population libre de Guyane était inférieur à celui de la plupart des colonies, y compris le Sénégal si cher aux époux Heyriès. C'est sans doute la preuve qu'on n'y était pas trop mal soigné.

Claire Jacquelin se fait l'écho de la neurasthénie du docteur Heyriès sans la remettre en perspective, lui donnant ainsi crédit, transformant des états d'âme en vérité historique. On citera les propos acrimonieux du médecin, repris par l'auteur: "ce pays hostile que je déteste, où tout me dégoûte" (29 février 1940). Rien ne trouve grâce à ses yeux: le climat humide et spongieux (le même qu'au Sénégal), la mer vaseuse: "tout est moche ici, même la mer" (14 mars 1940) alors que si les eaux sont limoneuses, elles sont parmi les plus poissonneuses du monde - une source de loisirs inépuisable - et alors que cette couleur de l'océan, justement, lui donne une lumière extraordinaire à chaque aurore et crépuscule dont tous les voyageurs se sont fait l'écho depuis le XVIIIe siècle****.

**** Que dans ces conditions, submergée de tels courriers, l'épouse n'ait pas été enthousiaste à l'idée de rejoindre son mari n'a rien d'étonnant. Heyriès était sans  doute un bon médecin, mais un piètre psychologue.

Photo_collegeLes récriminations concernant l'absence de vie sociale à Cayenne vont à l'encontre de tous les témoignages de l'époque. Cette colonie forma de nombreux hommes de premier plan parmi lesquels on citera Félix Eboué et Gaston Monnerville formés au petit collège puis au lycée, à l'époque d'un excellent niveau. Outre le Cercle Saint-Hubert qui dépassait la seule vocation cynégétique, très fermé (pour y être admis, il fallait l'accord unanime de tous ses membres qui s'exprimaient à bulletin secret) mais qui, fait suffisamment rare pour être signalé ne pratiquait aucune discrimination sociale ou ethnique, outre les loges maçonniques très actives, la ville comptait six sociétés savantes et chaque famille aisée avait son jour de réception. Bref, une vie sociale et culturelle comme très peu de cités provinciales de taille comparable en offraient en France.

Il est clair que Norbert Heyriès rata son intégration. On peut imaginer que comme nombre de coloniaux débarqués aux Antilles ou en Guyane, il fut surpris par les différences entre ces "vieilles" colonies et les autres - dont le Sénégal tant regretté. A Cayenne, pas "d'indigènes", mais des hommes de couleur libres qui votent, accoutumés à traiter d'égal à égal avec les administrateurs coloniaux. Pas de boys ou de mamas pour servir les maisonnées, tout au plus des garçons de famille, forçats en cours de peine: depuis l'abolition de l'esclavage, la population avait peu d'inclination pour les tâches ancillaires. Pas de complexes vis à vis de la "race blanche": le triste spectacle des "popotes" faméliques errant dans les rues était un excellent antidote.

Il est également possible qu'Heyriès se trouva submergé par ses fonctions qui comportaient une large part administrative, laquelle devait limiter le temps passé à l'exercice concret de la médecine. Cela ne l'empêcha pas de faire son travail avec conscience, et deux lettres de remerciements émanant d'un libéré qui croupissait comme ses semblables dans le dénuement en témoignent: le Médecin chef prit sur son temps pour l'opérer de calculs rénaux, source de douleurs abominables (à l'époque, cette opération était complexe et risquée pour le malade)

Extrait. /... Avant de quitter l'hôpital, je me permets très respectueusement de vous exprimer toute ma gratitude pour votre intervention chirurgicale. D'un homme désespéré vous avez fait un être reprenant goût à la vie. Ce que vous avez fait pour moi est vraiment "chic". Je ne suis qu'un pauvre diable, mais si jamais vous avez besoin d'un homme dévoué, mon Capitaine, pensez à moi. Très respectueusement, Paul R., ancien légionnaire.

On peut sans extrapoler affirmer que pour avoir reçu un tel courrier, Heyriès fit plus que ce qui était requis par ses fonctions. Chacun sait combien les "libérés" étaient dans le dénuement le plus complet en Guyane, infiniment plus malheureux que les transportés en cours de peine, privilégiés quand, à l'agonie, on les admettait à l'hôpital pour y mourir dans un lit. Qu'il ait conservé cette lettre témoigne aussi de sa fierté devant le travail bien fait, en accord avec sa conscience.

FRCAOM14_31FI_053N0008_00_PClaire Jacquelin fait sienne les états d'âme d'Heyriès en décrétant (de façon absurde et incohérente quand on analyse sa stratégie d'évitement) que le Cayenne de l'époque était une ville lourde, malsaine, pénible et secrète, mais où tout se dit, se commente, se déforme.

En foi de quoi l'enfant, au lieu de fréquenter les écoles d'un excellent niveau, fut isolé des possibles camarades de son âge dans une ville où les préjugés raciaux n'existaient quasiment pas (est-ce à cause de cela?) pour être confié à un précepteur, bagnard en cours de peine! Souhait du père? De la mère qui voulait garder son petit garçon de neuf ans pour elle seule? En tout cas, cela semble malsain.

Tous ces maux dont on affuble Cayenne seraient, selon l'auteur, la raison de la préférence du docteur Heyriès pour le poste de médecin des îles du Salut, bagne du bagne, où sont parqués les pires des condamnés, ceux qui furent sanctionnés pour les crimes les plus graves ou qui se sont fait remarquer par des tentatives d'évasion répétées - sans oublier les réclusionnaires qui subissent une peine certes adoucie depuis le début des années trente mais encore épouvantable, plus les déportés envoyés sur l'île du Diable après avoir trahi leur patrie. De Charybde en Scylla...

DAFANCAOM01_30FI154N010_PPour éviter cette ambiance soi-disant malsaine où tout se dit, se commente et se déforme, Heyriès sollicita expressément une affectation qui fera vivre sa famille dans un univers de vingt-quatre hectares peuplés de centaines de transportés et de dizaines de surveillants et autres fonctionnaires! Tous les témoins ont rapporté l'atmosphère des îles, rendue irrespirable par ce huis-clos pathétique.

Malgré le cadre qui faisait très "carte postale" avec une mer plus claire que sur le littoral, les innombrable cocotiers et autre arbres tropicaux, les bâtiments impeccablement entretenus par une main d'oeuvre surabondante etc., les rares visiteurs qui passèrent à Royale***** - furent tous frappés par l'ambiance épouvantable qui régnait entre détenus, entre membres du personnel (souvent mal notés, envoyés aux îles à la suite d'une sanction disciplinaire), entre subordonnés et supérieurs et bien entendu, entre détenus et surveillants.

Quant à l'île du Diable, c'était pire: les déportés condamnés pour trahison y étaient isolés sur un îlot parfois inaccessible des jours durant (leur nourriture arrivait par un câble transbordeur et que dire de Saint-Joseph, univers concentrationnaire avec ses terribles bâtiments de la Réclusion et son asile d'aliénés pour lesquels il n'y avait aucun soin disponible à l'époque? 

***** L'AP limitait strictement les accès aux îles: elle avait de quoi avoir honte de ce qui s'y déroulait et un transporté muni d'une longue vue avait pour tâche de signaler tout passage de navire: il fallait "préparer" les inspections en principe impromptues du Procureur ou du Gouverneur, pourtant très rarement des adversaires déclarés.

 

85573829_oPaysage de carte postale... mais dure réalité

85577012_oLe mess, point de ralliement du personnel qui s'y alcoolisait conscienceusement

85580800_o

L'habitation du Médecin chef (île Royale)

Il est permis, sans le condamner, de s'interroger sur la logique d'un choix qui amena un enfant à passer presque deux années de sa vie dans des conditions certes bonnes sur le plan matériel, mais pour le moins discutables sur le plan éducatif.

 

15-08-2013 20;07;46L'attente avant la visite

 

15-08-2013 20;01;08

Une visite médicale à Royale, sous l'oeil du surveillant (à droite)

Au moins, on pourrait penser le docteur Heyriès pourrait se consacrer davantage à ses tâches purement médicales... Dans la mesure où on ignore le cadre dans lequel les médecins y exerçaient. Tout d'abord et cela paraît incroyable, le secret médical n'existait pas. l'AP avait pris le prétexte d'une agression commise contre un médecin des décennies plus tôt pour imposer la présence d'un gardien près de la table de consultation, à même de tout écouter et de tout rapporter quand le choix d'infirmiers compétents et dévoués (il y en eut toujours, parmi les transportés en cours de peine, sans compter les médecins condamnés aux travaux forcés) aurait permis d'assurer cette protection tout en préservant la discrétion indispensable. Un malade qui s'était présenté à la visite et qui ne recevait pas de traitement était immanquablement puni de quinze jours de cellule sur rapport du gardien mouchard. D'où des consultations tardives, d'où des soins parfois inutiles prodigués par un médecin soucieux de ne pas perdre le contact avec ses patients.

85580321_o

85580639_oL'hôpital de Royale. Sauf pour les intervention chirurgicale, il était réservé aux fonctionnaires de l'AP. Les transportés étaient soignés dans une infirmerie attenante.

figure9Ensuite, si les conditions sanitaires étaient moins mauvaises aux îles: pas de paludisme, pas de pathologies liées à la vie au contact de la jungle (leishmaniose [à gauche], pian bois, chiques, etc.), les ressources médicales étaient forcément limitées. A titre d'exemple, l'unique appareil de radioscopie de Guyane était à Cayenne et il aurait été illusoire d'y envoyer un transporté pour subir un examen. Ensuite, la totalité du ravitaillement venant du continent était strictement contingentée et il était impossible de se débrouiller comme on le faisait parfois à Saint-Laurent ou Cayenne pour améliorer l'ordinaire et prévenir les carences nutritionnelles.

Le médecin pouvait réformer un stock de farine ou de haricots jugés impropres à la consommation, mais il n'avait pas la faculté de le faire remplacer tout comme quand il refusait qu'on serve la viande d'animaux reconnus tuberculeux à l'abattage, les transportés ne mangeaient que leur boule de pain et une soupe sans protéines. Donc en faisant son travail, en luttant contre la malnutition, il augmentait la dénutrition dont souffraient les transportés. Les sociétés d'importation qui vivaient du bagne (comme Tanon, Chiris, Quintrix) livraient ainsi en toute impunité leurs stocks frelatés aux îles.

Même la récolte des très nombreux citronniers qu'un prédécesseur avisé avait fait planter sur l'île Saint-Joseph pour éviter que les réclusionnaires - voire tous les condamnés dont l'alimentation était déséquilibrée - subissent le scorbut par carence en vitamine C, étaient sous le contrôle de l'administration: les médecins ne pouvaient prescrire la distribution de citrons que lorsque la maladie était déclarée, alors même que des fruits tombés pourrissaient sous les arbres!

A suivre


Les dessins sont de Francis Lagrange, dit "FLAG"

Les photos sont de l'auteur de ce blog

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04 juin 2013

Le jeu favori des bagnards : la "marseillaise".

 

Marseillaise 2

MarseillaiseDécrit entre autres par Albert Londres (Quel jeu joue-t-on là ? Oh ! pas le bridge, ni le poker, pas même la vulgaire 'bourre' ou la simple 'banque' ; il s'agit d'une partie qui ne se fait qu'au bagne : 'la Marseillaise'. C'est, en somme, une espèce de baccara dégénéré) il s'agit d'un jeu de hasard qui faisait fureur dès l'extinction des feux. Autour des joueurs se pressent une myriade de parieurs qui jouaient leur chance sur l'un ou l'autre, de même que nombre de "petits métiers" qui les assistaient: le fournisseur du tapis de jeu et des cartes, celui qui procurait le lumignon (une boîte, un peu d'huile et une mèche), la sentinelle pour le cas bien improbable d'une visite nocturne des gardiens. (une fois les portes closes, peu leur importait ce qui pouvait survenir – hormis les risques d'évasion peu probables)

Dans les premières décennies du bagne, chacun était rivé par une manille à une barre fixée au bout des bat-flancs, mais il était facile d'acheter la complaisance des porte-clés arabes et de circuler librement dans la case. Jouer à la marseillaise, régler une affaire d'honneur ou s'isoler pour une brève aventure "sentimentale" dans la "chambre d'amour (les "toilettes") était donc des plus aisés. Les gardiens savaient tout cela et ne s'en préoccupaient guère : ainsi, dans la journée, les détenus étaient moins sous tension.

A la marseillaise, les conflits liés à des tricheries réelles ou supposées se réglaient "en hommes", au couteau – en général dans les cases elles mêmes. On retrouvait alors un ou deux cadavres le matin suivant (éventrés : bien entendu d'autres récupéraient le plan). Les interrogatoires ne donnaient jamais rien, d'autant plus que la mort d'un bagnard intéressait peu l'A.P.  Ils étaient enterrés "aux bambous" (Saint-Laurent) ou jetés aux requins (îles du Salut), dans l'indifférence générale. 

marseillaise3Ci-dessus : une rixe de pieds de biche (relégués) à poings nus. Les transportés se battaient infiniment moins souvent, mais ils le faisaient  "entre hommes", au couteau, pour ne pas déroger "à l'honneur")                                         

Documentation: musée Balaguier de la Seyne

 

 

marseillaise flag 22

 

marseillaise flag 23Fusains de Francis Lagrange (le second correspond sans doute à la fin du bagne: des tables sont disposées dans les cases)

 

plaie marseillaiseAnonyme

Derniers documents: Réunion des Monuments historiques.

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04 avril 2013

Figures du bagne - Francis Lagrange.

le faussaire incorrigible

 

Il avait tout pour réussir, Francis Lagrange (dit "FLAG", en Guyane). Né en 1894, il prit très vite goût à l'art au contact de son père, peintre de formation, conservateur du Musée de Nantes. Des études brillantes le menèrent à une licence de philosophie, à de multiples diplômes de peinture dans des établissements spécialisés situés dans toute l'Europe ; enfin, il devint facilement un véritable polyglotte. Très tôt, Lagrange eu besoin d'argent, de beaucoup d'argent et si la peinture le faisait vivre confortablement, elle ne lui assurait pas le train de vie que ses gouts de luxe et son amour des jolies femmes rendent nécessaire. Il lui sembla plus rentable de reproduire des tableaux de maître que des œuvres originales, ainsi que des reproductions de timbres rares.

flag autoportraitAutoportrait réalisé sur l'île Royale

 

francislagrange_smallPlus grave aux yeux de la loi, il se rendit coupable de fabrication et d'émission de fausse monnaie. Pour cela, il fut condamné en 1931 à dix ans de travaux forcés, à l'âge de 36 ans (son "travail" était d'une qualité exceptionnelle et la qualité des planches typographiques fit l'admiration des services spécialisés). La peine excédant huit ans, il devrait vivre jusqu'à sa mort en Guyane, une fois libéré. En 1938, il tenta de s'évader, mais fut très vite repris. Condamné à la réclusion sur l'île Saint-Joseph – et non l'île du Diable comme il le prétendit, celle-ci étant affectée aux déportés -, il échappa en grande partie à l'enfer des cachots en peignant une grande partie des logements des surveillants : ainsi, il ne réintégrait sa cellule que la nuit et bénéficiait d'une nourriture normale quand ses compagnons d'infortune étaient souvent détruits par quelques mois du régime réclusionnaire.

A l'expiration de sa peine de réclusion, il fut affecté à l'île Royale d'où les évasions sont quasiment impossibles. Là encore, il mit à profit ses talents pour échapper aux corvées les plus pénibles : on lui doit, entre autres, la décoration de la chapelle (restaurée il y a une vingtaine d'années) et quelques fresques de l'hôpital, malheureusement presque toutes détruites. Il n'avait pas oublié ses talents de faussaire et depuis l'île, il pratiqua toujours la contrefaçon de documents (avec la complicité tacite de certains gardiens) – ce qui permit d'obtenir quelques "douceurs" supplémentaires. On le soupçonne aussi d'être à l'origine du détournement du mercure nécessaire au fonctionnement du phare (la lanterne pivotait en flottant sur une cuve de ce métal liquide). Le mercure très prisé des orpailleurs fut remplacé par de l'huile et revendu sur le continent !

Bagnards 51BLa Chapelle de l'île Royale, par Lagrange. On lui doit toute la décoration intérieure

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flag fresquesLes trois fragments de fresques encore visibles dans l'hôpital en ruine

 

imagesLibéré en 1946, il vivota en peignant quelques tableaux et en reproduisant des cartes postales (son sens de la reproduction et de l'imitation dépassait – et de loin ! – celui de la création). Lagrange avait un incontestable sens du commerce, qui lui fit "oublier" ce qu'il avait appris aux beaux-arts pour intégrer "l'art bagnard", qui – il faut bien le dire – se résumait la plupart du temps à la confection de croutes innommables, mais qui se vendaient bien.

On lui doit une série de "tableaux" qui, à défaut d'être des chefs d'œuvres, sont un reflet remarquable des conditions de vie au bagne. Une collection relativement exhaustive de ces toiles est présentée au musée départemental de Cayenne, mais certaines demeures bourgeoises de Guyane s'enorgueillissent d'en posséder. A côté de ces productions, Lagrange continua d'exploiter ses qualités de parfait imitateur – pour ne pas dire de faussaire.

Sollicité par un Hollandais pour fabriquer des florins de la colonie voisine (l'actuel Suriname) , il demanda une liasse substantielle à titre de "modèles", et au lieu de s'acquitter du travail promis, il dépensa les florins en galante compagnie. Son commanditaire venu protester et réclamer son dû, il le dénonça et le fit incarcérer pour tentative d'émission de fausse monnaie ! Les amis de sa victime, pour le venger, lui promirent un travail de décoration bien rémunéré à Albina où ils le remirent à la police coloniale hollandaise. Il fit trois ans de détention pour escroquerie à Paramaribo… bien heureux d'être tombé sur des "caves" : de vrais truands l'auraient assassiné sans autre forme de procès.

A l'expiration de sa peine, Lagrange, quelque peu assagi, regagna Cayenne et se mit en ménage avec une Créole. Il continua d'effectuer divers travaux de décoration et s'il était toujours régulièrement soupçonné de contrefaçon, il ne se fit jamais prendre.

C'est encore le "temps des américains", en Guyane, venus construire l'aéroport de Rochambeau qui leur était toujours concédé comme base militaire. L'un d'eux s'intéressa à "Flag", à sa vie, son "œuvre" et l'emmena aux États-Unis. Il y exposa quelques toiles et publia un livre autobiographique, "FIag on Devil Island" (Flag sur l'Île du Diable) dont il prétendra très abusivement avoir vendu 500.000 exemplaires !

Rentré sans la moindre fortune des USA, il se rapprocha de la Guyane et échoua en Martinique pour y décéder dans l'indifférence générale en 1964, à l'âge de 70 ans.

Nous présentons ci-dessous quelques-uns des tableaux naïfs de Lagrange, qui concernent la vie du bagne.

FLAG1Le voyage à bord du "le Lamartinière"

FLAG2Le débarquement des forçats.

FLAG8Le retour des corvées à Saint-Laurent

FLAG9Règlement de compte dans un dortoir

FLAG3Garçon de famille aux îles

FLAG5Le pousse

FLAG6Corvée forestière

FLAG7Le camp de la Mort, Godebert (pour les "Incos")

FLAG4L'îlot Saint-Louis, camp des lépreux

FLAG10Réclusion cellulaire, île Saint-Joseph (la pitance)

FLAG11Au cachot, avec les manilles

FLAG12L'évasion

FLAG13Evadés dans la tempête

FLAG14Evadés repris... la fouille

flag14Tribunal maritime spécial... Sentence de mort

gal-604071"La veuve"

FLAG16Justice est faite... "crime pour crime"

devil's island xvLe départ "aux bambous"

 

Posté par borghesio à 20:09 - Commentaires [15] - Permalien [#]
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