11 avril 2013

Figures du bagne - Raymond Vaudé... Le Français libre réhabilité.

 

85541335_oRaymond Vaudé, engagé volontaire dans la Marine Nationale, libéré du service en 1923, dérape dix ans plus tard et est  condamné par les assises de la Seine le 27 janvier 1933. Il part en Guyane, sous le matricule 52.306 par le convoi de 1935, sur le La Martinière. Il accomplit sa peine intégralement, mais ne supporte pas la condition de "libéré astreint à résidence" avec son corollaire de misère et de dégradation morale (il aurait dû demeurer cinq ans de plus en Guyane, à supposer qu'il eut de quoi payer son retour).

Evadé, il revient en France et s'engage courageusement dans la Résistance, ce qui lui vaut une réhabilitation solennelle, qui efface sa peine passée.

85541357_oC'est un homme libre qui choisit de revenir en Guyane en 1949, où il mène diverses affaires et consacre une partie de son temps et de son énergie à aider certains de ses ex codétenus. Quand le Centre spatial sort de terre, à Kourou, il monte un restaurant bar très connu là-bas, qui était un peu la cantine des ingénieurs. Raymond Vaudé est un des très rares bagnards qui réussit socialement en Guyane. Son livre : Passeport pour le bagne (aux éditions Veyrier) ne connut malheureusement qu'un succès d'estime, ce qui le remplit quelque peu d'amertune quand on s'extasiait devant lui sur les innombrables mensonges et inventions de toutes pièces contenues dans le célèbre "Papillon" d'Henri Charrère, que Vaudé connut et qu'il tenait en piètre estime : il valait mieux - c'était d'ailleurs le cas de tous ceux qui connaissaient Charrère - éviter d'aborder le sujet en face de Raymond Vaudé, décédé en 1986 et qui a donné naissance à une lignée d'entrepreneurs en Guyane.

 

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Son petit-fils, Pascal Vaudé, fit récemment parler de lui en participant à la course transatlantique "Rame-Guyane"

La Guyane, son bagne et ses forçats, page épique et douloureuse de l'histoire pénitentiaire française, sont au coeur de la 3e édition de la transatlantique à la rame Bouvet-Guyane, avec la victoire annoncée de Pascal Vaudé, chef d'entreprise guyanais et... petit-fils du bagnard évadé Raymond Vaudé, matricule 52.306.Pascal Vaudé, dont c'est la seconde participation (8e en 2009), à cette compétition en solitaire unique (son équivalent britannique, le "Woodvale Challenge" étant ouvert aux équipages de 2, 3 et 4 concurrents), fait la course en tête depuis le départ de Dakar le 29 janvier et se trouvait dimanche à moins de 300 km des côtes guyanaises.
Il doit franchir la ligne d'arrivée au large de Cayenne, mardi, devant ses deux poursuivants immédiats -Guyanais également-, Julien Besson, 35 ans, technicien au Centre Spatial de Kourou et Henri-Georges Hidaire, 47 ans, expert-comptable à Cayenne. 22 concurrents et une concurrente avaient quitté la capitale sénégalaise fin janvier, mais 8 ont dû raccrocher les avirons au fil des jours, victimes d'avaries ou d'épuisement.La flotte des 15 rameurs toujours en lice s'étend maintenant sur 1.500 km, entre le leader Pascal Vaudé et la lanterne rouge, Didier Lemoine, 62 ans, aîné des concurrents et dont l'unique objectif est de passer enfin la ligne d'arrivée, ce qu'il avait échoué à réaliser lors des deux premières éditions en 2006 et 2009.
"Oui, je pense souvent à mon grand-père et je suis fier de lui...", a dit à l'AFP Pascal Vaudé, joint dimanche par téléphone satellite.
"J'y pense encore plus aujourd'hui alors que se rapprochent devant l'étrave de mon canot et après plus d'un mois de lutte acharnée contre l'océan, les côtes de Guyane qu'il avait lui-même fuies par la mer avec deux compagnons sur une barcasse de fortune, après son évasion, à la fin des années trente, du bagne de Saint-Laurent-du-Maroni", ajoute-t-il.
Raymond Vaudé, décédé en 1986, reste une figure populaire en Guyane.Condamné en 1933 à 5 années de travaux forcés pour un vulgaire cambriolage, il arrive au bagne en 1935, à bord du vapeur "La Martinière".
Il est incarcéré comme des milliers d'autres forçats au "camp de transportation" de Saint-Laurent du Maroni où il fait la connaissance d'Henri Charrière, plus connu sous le pseudonyme de "Papillon". Mais tout condamné à moins de 8 ans, est en fait un "doublard". Il lui est imposé, après sa libération, de rester en Guyane durant un nombre d'années équivalent à celui de sa peine. Les "libérés" mais toujours prisonniers, sans ressources, vivent dans le plus complet dénuement à St Laurent. Ils sont quasiment condamnés à replonger dans la délinquance pour ne pas mourir de faim.
Raymond Vaudé, homme au caractère bien trempé, refuse ce destin cruel et imbécile. Il s'évade d'abord à deux reprises, mais est repris.Sa troisième "belle" est la bonne quand avec deux compagnons d'infortune, il se jette à la mer sur une embarcation à voile et rames. Porté par le courant Sud-Nord qui vient de l'embouchure de l'Amazone et longe les côtes de Guyane -le même aujourd'hui emprunté par son petit-fils Pascal à l'approche de Cayenne- il rejoint les Grandes Antilles, puis s'embarque pour la France. Le matricule 52.306 est un homme libre qui devient un "Français libre" en entrant dans la résistance à l'occupant nazi. Il sera réhabilité en 1947 par le général De Gaulle. Deux ans plus tard, sans aucune perspective de vie dans l'Hexagone, il rejoint son ancienne terre de souffrance devenue sa terre d'adoption et rentre en Guyane où il fait souche et fonde une famille.Son petit-fils, plus d'un demi-siècle plus tard, "forçat de la mer" à sa façon, va être accueilli mardi en héros à Cayenne. Il sait qu'en franchissant la ligne d'arrivée, il signera deux victoires: La sienne dans la 3e édition de la transat Bouvet-Guyane, mais aussi la revanche du matricule 52.306 et du grand-père Raymond Vaudé.

AFP, le Parisien du 5 mars 2012

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10 avril 2013

Figures du bagne - Charles Barataud, le "bourgeois dépravé"

 

 

barataudPorcelainier d'une grosse famille de Limoges unanimement respectée, Charles Barataud, 33 ans, officier de réserve, fréquentait la plus haute société limousine, "mêlant de la plus haute façon l'autorité de la maturité aux agréments maintenus de la jeunesse". Seulement il menait plusieurs vies, multipliant les plaisirs "coupables": cocaïnomane, héroïnomane, adepte de la sexualité de groupe, il fréquentait assidûment le jeune Bertrand Peynet. Rien de répréhensible pour un bourgeois riche et influent, mais en 1927 il est soupçonné d'avoir tué un chauffeur de taxi dans des circonstances demeurées mystérieuses, ce qu'il avoue sans difficulté, ne demandant qu'une faveur au Commissaire: le laisser aller embrasser son père avant de se plier aux formalités. On ne refuse pas cela à un homme bien élevé. Barataud est conduit dans la propriété familiale par deux inspecteurs qui le laissent entrer, attendant respectueusement dans le vestibule. Peu après, un coup de feu retentit. les inspecteurs se précipitent pour trouver le corps de Bertrand Peynet, abattu par son amant immédiatement maîtrisé. "Nous avions décidé de mourir ensemble. je devais le tuer puis me suicider. Je n'ai pas eu le temps. Je n'ai pas eu le courage."

 

134363045Lors de l'Instruction, Barataud rétracte tous ses aveux concernant la mort du chauffeur de taxi, sans fournir d'explication convaincante... Curieux système de défense dont il ne se départira jamais. Son procès se déroule sur fond de lutte des classes, celui des moeurs dépravées d'une certaine bourgeoisie. Dans l'Humanité, on peut lire des articles vengeurs contre "les bourgeois décadents et meurtriers", surtout que le chauffeur de taxi dont Barataud était un client habituel laissait une veuve et deux enfants. Pour Le Populaire, “tout semble s’être passé dans cette partie pourrie de la société bourgeoise, parmi les fils à papa, les viveurs, les jouisseurs, les catins de la haute”. Des ténors du barreau se dérangent, ainsi que les plus grands journalistes, et la thèse de l'élimination de Bertrand Peynet, témoin gênant dans une affaire de grande ampleur, l'emporte. Le scandale est d'autant plus grand que l'accusé mimera une tentative de suicide fort peu convaincante pendant le procés...

003cBarataud bénéficie des circonstances atténuantes, à la fureur populaire (la prison de Limoges manque d'être prise d'assaut) et il est en conséquence condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Parti pour la Guyane, il est considéré comme un détenu à surveiller particulièrement, les moyens financiers de sa famille pouvant faciliter une évasion. En conséquence il demeure sur l'Île Royale, et son instruction lui permet d'être affecté aux écritures chez le commandant-adjoint. Mais sa vie antérieure ne l'a pas préparé à se défendre dans un tel milieu. On le sait homosexuel, on devine qu'il a de l'argent: il est ainsi mis en coupe réglée par ses codétenus. Le bagne est "démocratique" et Barataud, comme tout condamné, doit dormir dans une case collective...

img-1C'est ce qui lui fait dire au reporter Marius Larique:

9199veYAzaL- Dites aussi haut que vous le pourrez que je n'ai plus d'argent. Vous ne mentirez pas et vous me rendrez un grand service. Et, s'il vous plait, dites que je suis innocent du meutre du chauffeur de taxi Faure.

Si pour la plupart des acteurs du procès sa culpabilité ne fera jamais aucun doute (de toute manière, il avait assassiné son amant), Barataud n’avouera jamais, et les circonstances de l'assassinat du chauffeur de taxi Faure demeurent mystérieuses.

Au bagne, Barataud évoque de possibles révélations qui “mettraient dans le coup” une femme qu’il aurait protégé au prix de sa liberté. Gracié en 1948, il refusera toujours de quitter Cayenne, vivant de petits travaux et de la charité d’anciens compagnons de détention, sa famille l'ayant renié. En outre il pouvait continuer d'assouvir ses penchants homosexuels, infiniment plus facilement qu'en France.

Le 4 mai 1961, Le Populaire annonce sa mort des suites de la tuberculose, apprise “sous la forme d’une carte-lettre adressée de Cayenne par l’ex-bagnard Raymond Vaudé”.

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