15 juin 2013

Une amorce de bibliographie (1)

 

Avec des souvenirs d'époque pris sur des éditions originales. L'auteur analysera ces témoignages et tentera de démêler - en fonction des connaissances objectives - la part du vrai, du romancé et de l'apocryphe.

aubagnTout d'abord, le reportage d'Albert Londres, omniprésent tout au long des notes de ce site: "au bagne". C'est la référence absolue. On ajoutera bien entendu "Adieu cayenne", relation de l'évasion extraordinaire de Dieudonné et de son retour en France après une condamnation totalement imméritée. On peut lire ce texte dans une reproduction de l'édition originale (lien) ou sous une forme plus accessible (lien) puisqu'il est désormais libre de droits.

 

vie-forcatsLa vie des Forçats, par Eugène Dieudonné (préface d'Albert Londres)

 

dans-la-brousse-avec-les-evades-du-bagne-1Dans La Brousse, avec les Évadés du Bagne  par Marius Larique, grand reporter à Détective (1933), quand ce journal signifiait quelque chose.

 

096_003Parmi les fauves et les requins, confession de Charles Hut, ancien forçat.

871446628_LAprès l'enfer de Raymond Vaudé, Transporté réhabilité après sa belle conduite parmi les Français Libres. 

camardeLes cloches de la Camarde (Emile Jusseau) - 24 ans de survie au bagne.

 

INFORMATION - Je recherche une édition originale de "L'enfer du bagne", de Paul Roussenq. Me contacter éventuellement (lien en haut, colonne de gauche, pour me laisser un message)

benjamin borghésio

 


25 mai 2013

Eugène Camille Dieudonné, l'Anarchiste innocent.

 

800px-EugeneLa condamnation à mort de Dieudonné, commuée en peine de travaux forcés à perpétuité par un Poincaré qui n'avait pourtant pas la grâce facile, est une des pires (et rares) injustices que le bagne de Guyane recela. On ne peut guère reprocher à Eugène Dieudonné qu'une fréquentation "intellectuelle" des mouvements libertaires, sans que jamais il s'associât aux excès de la "récupération individuelle": La bande qui s'est agrégée autour de Jules Bonnot n'était composée que de forbans dénués de scrupules, qui masquèrent leurs forfais (vols accompagnés de meutres commis froidement) par une simili idéologie mal digérée et Dieudonné paya fort cher le simple fait de les avoir cotoyés presque par hasard et sans jamais s'associer à leurs actes ni en tirer le moindre bénéfice. Sa condamnation à mort ne s'est appuyée que sur un témoignage oculaire, celui de l'encaisseur Caby, qui changea à de multiples reprises suffisamment d'avis pour qu'on se méfie de si peu de fiabililité. Mais l'affaire de la bande à Bonnot avait secoué la France et il fallait faire un exemple, quand bien même tout portait à croire à son innocence. 

6a00d83451f4e569e20168eb31c9dc970c-500wiDieudonné, ébéniste qualifié, rencontra Jules Bonnot au siège de l’anarchie, journal libertaire dirigé par Victor Serge, auquel Eugène collaborait. Accusé d'être le quatrième homme (quand nombre de témoins n'en virent que trois) du braquage de la Société générale de la rue Ordener par le garçon de recettes, principal témoin, nommé Eugène Caby, qui certifie avoir vu tirer un gaucher quand Dieudonné était droitier, Il fut arrêté le 29 février 1912.  Octave Garnier qui faisait partie de la bande tenta de l'innocenter par voie de presse le 19 mars, tout en provoquant les forces de l'ordre. Bonnot dans son testament rédigé à quelques minutes de son lynchage innocenta également Dieudonné qui comparut le 3 février 1913 avec les rescapés de la bande à Bonnot, devant la cour d'assises de la Seine qui le condamna à la peine capitale. Après le verdict, un autre membre, Raymond Callemin, affirma lui aussi que Dieudonné n'est pour rien dans le braquage. Mais sa peine à l'époque non susceptible d'appel était irréversible, d'autant plus que le pourvoi en cassation fut rejeté. Elle fut néanmoins et contre toute attente, compte tenu de la personnalité du Président, commuée en travaux forcés à perpétuité par un Raymond Poincaré rendu sceptique sur sa culpabilité. C'est le départ pour la Guyane...

DEPART DIEUDONNELe départ de Dieudonné pour le bagne (St Martin de Ré)

Des années après, Dieudonné s'explique avec Albert Londres sur son rôle dans "la bande à Bonnot"...

– Avant ça, je voudrais vous demander quelque chose. Que faisiez-vous, enfin, dans la bande à Bonnot ?

Là, je dois vous présenter Dieudonné. Il n’est pas très grand. Comme il a été engraissé au bagne, il est un peu maigre. Brun. Sa tête est carrée et ses yeux, qui sont noirs, prennent par moments une fixité inébranlable. Ce sont ces yeux-là que, sous le coup de ma question, il tourna brusquement vers moi, mais, de même que pendant la guerre on sucrait son café avec de la saccharine, il adoucit son regard d’une profonde amertume.

– Vous aussi ? Vous qui connaissez mon affaire, vous me posez cette question ?

Il balançait la tête à coups francs, comme pour dire : « Je ne l’aurais pas cru, je ne l’aurais pas cru... »

– Vous me posez cette question, vieille de quinze ans ? L’éternelle demande qui me fait bondir ? Abel et qui, toute sa vie, entendrait derrière lui : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Il se défendra, il se démènera, il s’expliquera. On l’écoutera un moment d’une oreille sceptique, puis l’on s’en ira, alors qu’il continuera de se défendre dans le vide, tout seul. Et l’homme qui lui jette un regard de mépris ? Et les timides qui détournent la tête ? Et ceux qui, dès qu’ils vous aperçoivent, passent sur le trottoir opposé ? Et tous les autres qui vous croisent sans vous voir ? Et les meilleurs ? Les meilleurs qui restent indécis. Oh ! cette prudence des meilleurs ! Cette hésitation ! Cette main qui se tend mollement et comme dans l’ombre ! Ce regard qu’ils promènent autour d’eux, comme si ce regard avait la puissance de vous faire disparaître, cette peur qu’on ne les voit avec le bagnard !

- Quinze ans que cela dure, monsieur !

« Ce que je faisais dans la bande à Bonnot ? Laissez-moi me rappeler...

Il passa sa main, lentement, sur son front.

– Je n’ai connu la « bande à Bonnot » que par les rumeurs, alors que j’étais déjà incarcéré à la Santé. Ceux que j’ai connus, moi, s’appelaient Callemin, Garnier, Bonnot, mais ils n’étaient pas en bande quand je les voyais. Des centaines les connaissaient comme moi ; c’étaient, à cette époque, de simples mortels qui fréquentaient les milieux anarchistes où l’on me trouvait parfois.

Ils étaient comme tous les autres. On ne pouvait rien lire sur leur front...

– Et que faisiez-vous dans les milieux anarchistes ?
– Nous reconstruisions la société, pardi ! Je l’ai dit et écrit : il y a quinze ans, je croyais à l’anarchie, c’était ma religion. Entreanarchistes, on s’entraidait. L’un était-il traqué ? Il avait droit à l’asile de notre maison, à l’argent de notre bourse.
– Alors, vous avez caché Bonnot ?
– Moi ? j’ai caché Bonnot ?
– Je vous demande.
– Mais non ! Je veux dire qu’en serrant la main à Callemin, à Garnier ou à Bonnot, je ne savais pas plus que vous ce qu’ils feraient ou ce qu’ils avaient fait déjà. On n’exige ni papiers ni confidences de quelqu’un à qui l’on tend une chaise ou un morceau de pain. Voilà mon crime. Il m’a conduit devant la guillotine.

Dieudonné baissa la voix ; nous étions sur une terrasse de l’hôtel, et des gens qui sortaient de table passaient derrière nous.

– Alors, vous vous rendez compte de ce que je ressentis quand je fus accusé de l’assassinat de la rue Ordener. Je me rappelle nettement cette seconde-là. Tout ce que j’avais en moi s’effondra, tout ! Il me sembla que, seule, mon enveloppe de peau restait debout.
Le premier choc passé, je nourris un peu d’espoir. Je me disais : « Caby a reconnu Garnier pour son assassin, ensuite il en a désigné un second. Moi, je suis le troisième, dans quelques jours il en reconnaîtra un quatrième ; alors, le juge comprendra que cet homme n’est pas solidement équilibré. Bref, les déclarations de Garnier, de Bonnot m’innocentant, à l’heure de leur mort, celles de Callemin après le verdict, mes protestations angoissées, mes témoins, la défense passionnée de Moro-Giafferri, toute ma vie honnête, le cri de Me Michon : « Mais, messieurs les jurés, sa concierge même est pour lui ! » rien n’y fit : « Dieudonné aura la tête tranchée sur une place publique. »
J’ai encore les mots dans l’oreille. Tenez : je l’avoue, je n’ai pas le courage de la guillotine. Être décapité comme une bête de boucherie,
mourir par sentence pour un crime que l’on n’a pas commis. Léguer à son fils le nom d’un misérable. Ah ! laissez-moi respirer...

– Et que pensez-vous de Caby ?
– Je pense qu’un homme doit avoir une haute conscience ou une belle intelligence pour oser déclarer : « Je me suis trompé ».
– Il l’a déclaré, puisqu’il s’est démenti lui-même deux fois.
– Justement ! Il faut savoir s’arrêter ! Mais qu’il vive en paix, je ne veux plus penser à lui.

Dieudonné reprend :

– J’ai connu des heures effrayantes dans ma cellule de condamné à mort. Moro-Giafferri me réconfortait. Sans lui, je me serais suicidé. Ce n’est pas la mort qui me faisait peur, c’est le genre de mort. Le 21 avril 1913, à 4 heures du matin, on ouvrit cette cellule. On ouvrait en même temps celles de Callemin, de Monnier et de Soudy. À moi, in extremis, on annonça la grâce. J’entendais les autres qui se hâtaient pour aller à la mort. J’avais vécu si longtemps en pensant à cette minute que, sur le mur de mon cachot, j’aperçus comme sur un écran, leurs têtes qui tombaient. Les gardiens revinrent de l’exécution.

Quelques-uns pleuraient. Dehors, il pleuvait. J’entrevis le bagne. Une faiblesse me prit. Un inspecteur me soutint. J’étais forçat pour la vie. Voilà ce que j’ai fait dans la bande à Bonnot. J’ai été condamné à mort pour un crime commis par Garnier. C’est toujours un immense malheur d’être condamné sans motif ; c’en est un plus grand de l’avoir été dans le procès dit des « bandits tragiques ». Depuis quinze ans, je l’expérimente. Vous pourrez l’écrire autant que vous le voudrez, le doute demeurera toujours dans les esprits. Les quarante-trois ans de ma vie honnête et souffrante n’effaceront pas la honte de la fausse condamnation. Les regards timides me fuiront toujours, les portes se fermeront.
Demain, un autre homme que vous me demandera : « Que faisiez-vous dans la bande à Bonnot ? »

Qu’il aille au diable !

Un aviateur sortant de table vint me rejoindre sur la terrasse. Je lui présentai Dieudonné. On parla de l’histoire, bien entendu. Un moment plus tard, l’aviateur se pencha vers l’évadé :

– Enfin, lui demanda-t-il, que faisiez-vous dans la bande à Bonnot ?

Le comportement de Dieudonné, au bagne, est celui d'un homme qui ne s'abaissa jamais, ne plia point et conserva sa droiture en toute circonstance, sauvant même la vie de deux forçats et d'un surveillant. L'administration n'eut jamais à lui reprocher que des tentatives d'évasion (mais il estimait que de sa part c'était un devoir sacré, puisqu'il était innocent) et nombre de gradés lui témoignèrent leur estime, intervenant même pour obtenir une grâce qui lui aurait permis de rentrer en France. Une mesure partielle qui le fixait encore pour des années à Cayenne acheva de l'écoeurer, et il entreprit une évasion exceptionnelle relatée dans le récit fait par Albert Londres: "Londres_Cayenne" (lien vers le texte intégral). Nous en avons tiré ici quatre extraits significatifs: (1) - (2) - (3) - (4) [liens]

product_9782071007263_195x320Arrivé au Brésil, réclamé par la France, un imbroglio diplomatique assorti d'une querelle interestadual entre états du Para et du Pernambuco, le tout sur fond de dénonciation de l'acharnement judiciaire hors de propos par Albert Londres et Louis Roubaud, permirent à Dieudonné que le Brésil avait décidé d'accueillir, d'obtenir sa grâce assortie du droit de rentrer librement en France - ce qu'il fit accompagné d'Albert Londres.

Dieudonné s'établit alors comme fabricant de meubles dans le Faubourg Saint-Antoine. Auteur du livre sans doute le plus brillant de tous ceux que des Transportés ont écrit (et il le fit seul) La Vie des forçats préfacée par Albert Londres, il donna des conférences (assez controversées) dans les milieux libertaires, expliquant qu'aucune cause ne justifiait le meurtre d'une part, le risque de devoir croupir dans l'enfer guyanais d'autre part: sans se renier, le forçat anarchiste qui avait plus payé que d'autres devint un peu trop moralisateur au goût des puristes de salon... .

En 1934, il collabora de façon marginale au film Autour d'une évasion, réalisé par Jacques-Bernard Brunius, écrivain et cinéaste proche du mouvement surréaliste.  Il mourut en août 1944, à l'âge de 60 ans.

fusains attribués dieudonnéFusains attribués à Dieudonné

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23 mai 2013

S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. La réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! (Première partie)

 

Après le drame épouvantable qui coûta la vie à Venet (lien), les six survivants parvinrent à rejoindre les alentours de Cayenne où trois d'entre eux survécurent un mois: Menoeil, Deverrer et Brinot, poussés par la soif et par la faim se rapprochèrent dangereusement de Rémire, et se firent capturer par les porte-clés arabes.

La relation de cette période par Dieudonné est sujette à caution: s'il est sans doute exact qu'il dut, avec ses deux compagnons, se défie des manoeuvres de deux forbans - Pirate et Jambe de laine -, des libérés qui les faisaient insidieusement chanter, ils furent certainement aidés par des compagnons du bagne et bien évidemment, il n'était pas question pour lui de les mettre en difficulté. Enfin, après les avoir rançonnés quotidiennement, Pirate leur présenta un autre passeur, juste avant de les dénoncer. 

 

Le trentième jour, comptes  un à  un, Pirate apparut, accompagné d'un Noir.
- Enfin, salut! dis-je au nègre.
Il s'appelait  Strong Devil, il était de  Sainte-Lucie. et connaissait "la « mè » depuis les Antilles jusqu'au Brésil sud. Il avait déjà trois forçats. Son prix  était de huit cents francs !
- Pirate, dis-je, tu vas aller à Cayenne, cette nuit. Voici une lettre. Tu frapperas à cette adresse, on te remettra mille francs. Cinquante pour toi.
Et je dis au Noir :
- Entendu. Quand ?
Pirate répond :
- Demain, à la nuit, Strong et moi, nous vous attendrons dans le carbet de la bonne vieille. Tu donneras cent francs à Jambe de Laine, cent francs à moi, plus les cinquante promis tout de suite, petit Dieudonné !
Sept heures, le lendemain. Jean-Marie et moi nous sommes dans le carbet. La  vieille panse les plaies de nos pieds. Du bruit. Ce sont les trois compagnons, trois têtes inconnues.
On est sept mille au bagne ! Pirate et Strong suivent. Jambe de Laine suit.
— Payez ! dit Strong.
Pirate me remet les mille francs. Je paye.
— Paye, dit Pirate, tendant la main et montrant Jambe de Laine.
Je paye.
Les trois s'appellent : Dunoyer (meurtre) ; Louis Nice (assassinat) ; Tivoli, dit le Calabrais (meurtre). Malade, la femme du nègre n'avait pu raccompagner pour ramener l'argent. Aussi partit-il lui-même pour Cayenne.  Il avait promis d'être de retour à minuit.
Il ne vint pas. Le lendemain non plus. Ah ! nous étions de brillants individus ! Volés par Strong; dénoncés par Pirate.  Plus d'argent, la pluie, la faim.
A la nuit, je prends le Calabrais et je lui dis :
- Tant pis ! Pirate doit être chez son Chinois, allons !
Il y était. Nous le sommons de nous conduire d'urgence chez Strong. Mais il était saoul.
- La nuit prochaine, dit-il.
Nous retournons dans la forêt. Il pleut.
Le  lendemain,  à midi, j'entends un bruit. Le haut des taillis remue. Un Arabe passa sa tête. Il me fait signe d'approcher. J'ai un mouvement de recul. II   insiste. J'y vais. Les compagnons  me suivent.
- Vous êtes dénoncés, nous dit-il. Je suis chargé de repérer votre refuge. D'autres Arabes cherchent ailleurs. Pirate vous a vendus, mais toi, Dieudonné, tu as sauvé Azzoug, — c'était le marabout des  musulmans ; il était en train de se noyer, un jour, aux îles du  Salut, — alors,  nous, les Arabes, nous ne dirons pas où vous êtes. Je suis venu te prévenir. Jambe de Laine est filé. Fuyez.

nid-de-guepes-visoflora-8093Nous ne sommes plus que des bêtes de brousse traquées par les chasseurs d'hommes. Nous tombons sur des mouches-sans-raison [guêpes]. C'est pire qu'un essaim d'abeilles. Nous approchons heureusement d'une savane  inondée. Nous  y plongeons. Elles nous laissent. Louis Nice connaît la demeure de Strong. Il ira seul. Nous l'attendrons de l'autre côté de Cayenne. On se sépare. C'est la nuit. On traverse Cayenne.
Depuis trente-six jours, je n'ai plus revu la ville! Pas un casque de surveillant. Je suis déjà devant l'église. Mes narines se pincent, tellement j'ai peur.
Mais la chasse est commencée, et nous sommes forcés. J'arrive place des Palmistes. A droite, l'hôpital, quelques lumières; à gauche, la poste, un homme   en   sort.   Je   me   cache.   Des   urubus   se couchent, des crapeaux-buffles beuglent. Silence.  Obscurité. Mélancolie. La brousse! Cayenne est traversée ! A huit heures du soir, Nice arrive au rendez-vous. Il sort de chez Strong. Il n'y a trouvé que sa femme. Son mari est dehors et nous attend depuis deux jours. La femme avait conduit Nice au rendez-vous.  Et maintenant, nous suivons Nice. Deux heures de marche. Une crique. Strong est là, assis sur son fusil, fumant sa pipe. Il rit. - Vous avoir payé, moi veni ! Moi pas voleur !
Mais, l'autre soir, il avait rencontré Sarah ! Il avait de l'argent — le nôtre — Alors, Sarah ! tafia ! bal Dou-Dou ! Et puis l'amou ! Une nuit d'amour quoi ! pendant que nous l'attendions.
Le lendemain, à son réveil, il apprend que nous sommes vendus. Il charge Pirate de nous donner ce nouveau rendez-vous. Bref nous avions retrouvé le sauveur ! Le nègre se lève, étend le bras, désigne une ombre sur l'eau : la pirogue.

VIVE  LA BELLE, LA BELLE DES  BELLES!

ecossistema_cabo_orangeLa pirogue ! Elle est pareille à l'autre, l'autre qui sombra. Bah! Elle s'appelle la Sainte-Cécile... Strong dit : "C'est un vrai poisson." Il ajoute : "Par mouché Diable" (monsieur Diable), je vous conduirai à l'Oyapok. »
On attend que le montant emplisse la crique.
- Acoupa, lui aussi, avait juré, dis-je.
- Acoupa ? Très vilain petit singe noir, marin des savanes, rien du tout de bon. Strong prend cher, mais Strong arrive. Allons ! fit-il. [NDA. Strong était quatre fois moins cher qu'Acoupa...]

Il est onze heures de la nuit. La pirogue est belle : pagaies de rechange, deux ancres, chaînes solides, cordes neuves, un réchaud, du charbon de bois, des provisions.
- Moi, homme de conscience, dit Strong.
Nous embarquons. Il voit tout de suite que Jean-Marie et Nice seront les meilleurs à  la voile. Les autres prennent les pagaies.
- Maintenant, dit Strong, parlez bas ; le son s'entend  de loin sur l'eau. On reconnaîtrait vos voix de voleux et de assassins !
Nous arrivons devant le Mahury. Toujours la petite lanterne du dégrad des Cannes. L'aube! Nous  hissons la voile. Strong est beau. D'une main, il tient la corde, de l'autre le gouvernail. Il tire des bordées en sifflant, il zigzague  avec science. Nous avançons sur Père-et-Mère. J'aperçois l'endroit où nous avons reculé avec Acoupa... Jean-Marie le voit aussi et  le regarde. Et tous deux, ensemble, subitement :
- Ho!   hisse! garçons!  C'est  là!  Ho!   hisse!

coucher-soleil-guyane-1312458Toutes nos forces et toutes nos âmes sont dans les pagaies. Nous passons !
- Merci, mouché Diable ! dit Strong. Et il assoit la pirogue sur la vase.
- Pourquoi ? demandons-nous, effrayés. il mouille le les deux ancres, roule la voile et dit :
"Strong connaît!". On ne repartira que le lendemain. La nuit vient. C'est là, exactement, que nous avons fait naufrage. Il ne reste rien de nos épaves, la vase a tout avalé. Rien.  Nous sommes sur le tombeau de Venet... Duez ou sa femme allument là-bas, sur leur île, leur lanterne-phare. Au fond, le vent qui se lève arrache aux palétuviers des cris de fièvre et d'abandon. Un tronc apparaît dans la vase.
II ne va pas lever les bras, au moins, celui-là ? Eh bien! il faut le dire, mon cauchemar ne dura pas. Un tel désir de liberté bouillonnait en  moi
qu'il chassa le passé. La nuit était belle. Il y avait clair de lune. Strong dormait comme un bon saint noir. L'espoir submergea le souvenir. Puis on se réveilla. C'était encore la nuit. Une lanterne brillait à l'horizon.

/...

Alors, le matin arriva. La colline de Monjoli, la première, sortit de la nuit.
 - A la pagaie ! nous crie Strong.
Il eût fallu voir notre entrain.
- La faute d'Acoupa est d'avoir passé la barre à la voile et de nuit. Il faut travailler de jour et à la main. Allons ! La pleine mer est proche. Strong compte : "Un, deux".
Dans le danger, les hommes ne demandent pas à êtres libres ; ils veulent se sentir commandés. Strong se révèle un chef, et nous avons du bonheur, à lui obéir. Nous pagayons, pagayons, pagayons...
L'eau glauque s'éclaircit. On n'aperçoit bientôt plus que des taches sombres. Elle devient limpide. C'est la pleine mer. Strong regarde et dit : "C'est fait ! Nous avons passé la barre sans nous en apercevoir."  Nous hissons la voile. Le Calabrais s'approche de Strong et l'embrasse. Sur le visage, la joie chasse le bagne, et, tous à la fois, comme des fous ou des imbéciles, nous nous mettons à hurler en plein océan :  "Vive la Belle, la Belle, des Belles, la Plus Belle des Plus Belles !"

SEPT LONGS JOURS

Six jours exactement que nous sommes en mer. Le vent est fort, la vague méchante. La pirogue, couchée sur sa droite, bordage au ras de l'eau, avance. Nous la vidons à coups de calebasse.
Strong est beau. Pipe aux dents, il manie tout, la voile, la barre. Nous chevauchons les vagues, nous les descendons sans dévier jamais de notre route :
— Ventez ! Veniez ! sainte Cécile ! Ventez ! Ventez, mouché Diable ! Allume ma pipe, Calabrais.
Il faut savoir que, lorsque les Noirs croient le diable dans leur jeu, ils ne doutent de rien.
Voici l'Approuague, un des fleuves de Guyane.

Nous apercevons le mariage de son eau jaune avec la mer. L'Approuague, où il y a de l'or ! Et puis, une crique !

Il s'y dirige, l'atteint, ancre.

Après, il dit :

— Strong va pêcher.

mgp31310Il jette une ligne de fond. Trente minutes après, vingt mâchoirons gisent dans la barque.

C'est bon, le mâchoiron, fait Dieudonné. Ainsi appelions-nous le directeur du bagne de votre temps, le très honorable M. Herménegilde Tell. Il avait les yeux comme ce poisson, hors de la figure. Mais le poisson est bien meilleur !

Maintenant, Strong dit : « Au nom du Diable, je fais la cuisine ». Il allume le réchaud.

On mange.

— Cette   crique,   reprend   le   nègre,   s'appelle "Crique des Déportés". Vous ne le saviez pas ? Je vais apprendre à mouchés blancs la géographie, moi, mouché noir !

Tout en mangeant, il conte :

— Quand   j'étais petit   enfant, petit, petit, je venais là avec des aînés, entrepreneurs d'évasions. Alors les grands, ils laissaient là mouchés forçats. Ils disaient : "Allez, z'amis, chercher de l'eau." Et  mouchés  forçats  descendaient et la pirogue s'en allait, et mouchés forçats, ils crevaient dans li  vase et le palétuvier. Seuls les courageux se sauvaient et gagnaient les hauteurs, là-bas. Ce fu­rent les premiers bûcherons de bois de rosé, les premiers chercheurs d'or de l'Approuage. J'étais petit, moi, tout petit...

On regarde Strong. Il comprend notre pensée. Il dit:

— Humanité a fait progrès pendant que moi devenu grand.

85098941_oIl lève les ancres. Nous pagayons. Quatre heures après, pointant le doigt vers un sommet, Strong dit : « Montagne d'Argent ! »

Montagne d'Argent ! me dis-je. Quel souvenir ! Moi aussi, c'était quand j'étais petit, petit. J'allais à Nancy faire les commissions de ma mère. Elle

me disait : "Tu rapporteras du café de la Mon­tagne d'Argent, C'est le meilleur ! " Et la voilà ! C'est bien elle. Si loin ! Si près !

Dans ce temps-là, c'étaient les jésuites qui la cultivaient. Elle rendait. L'administration lui suc­céda.

— Depuis, dit Strong, montagne donne rien de café. Elle est devenue de bronze, puis de bois, puis de lianes, puis d'herbes folles.

La mer est grosse. Il pleut. Nous traversons un terrible endroit. Strong lutte magnifiquement. Louis Nice et le Calabrais vident la pirogue. Jean-Marie est barreur. L'autre et moi, nous faisons le balancier pour empêcher la barque de chavirer.

Strong gagne une anse et crie :

- Mouché   Diable,  protège  ton   fils, mouché Strong !

On ancre.

On prépare à manger. Tout à coup, un vent su­bit s'engouffre dans l'anse, des vagues chargent notre pirogue. Elle oscille terriblement. Le ré­chaud, notre marmite sont culbutés. Strong blan­chit.

-   C'était un nègre, mon vieux.

-   Alors, vous n'avez jamais vu un nègre blan­chir quand il y a de quoi ?

- Pagayez ! Pagayez ! crie-t-il.

Jean-Marie lève l'ancre. Il était temps. Une tor­nade passait, arrachant les palétuviers, jetant des épaves contre la pirogue. Les nuages couraient si près de nos têtes qu'on aurait pu les toucher de la main.

Jean-Marie se dresse comme s'il avait quelque chose à dire à la nature. «On s'en fiche, crie-t-il, si on coule encore cette fois, on recommencera une troisième !"

Et, parlant toujours à l'Invisible : " Et une quatrième ! "

A quoi cela servirait, je vous le demande. Je lui dis de s'asseoir et d'obéir. Il répond :  "Bien, patron ! "

Un quart d'heure après, le calme était revenu.

On ancre.

DSC02659Alors, comme nous regardons devant nous, on voit arriver un nouveau nuage ! Celui-là vole ; ce sont les moustiques des palétuviers voisins. Ils nous ont découverts et viennent torturer la seule proie qu'ils aient : les évadés. Ils tombent sur nous.

Notre bois est mouillé. Nous ne pouvons allu­mer de "boucan". Ils nous recouvrent. Vaincu, Jean-Marie s'abat dans le fond de la pirogue. Il pleure de souffrance. Il n'a que vingt-huit ans ! Et, tout en se laissant manger, il répète comme des litanies ! "Ah ! misère ! Oh ! misère ! Oh ! Oh! "

Et voici le matin du septième jour.

— Aujourd'hui, nous dit le Noir, vous verrez le Brésil.

Les cœurs battent. Nous nous regardons dans les yeux, comme pour mieux échanger notre joie.

—   Tu es sûr, on le verra ? demande Jean-Marie à Strong.

—   Par mouché Diable !

—   F...-nous la paix avec ton diable. Je te de­mande si on arrivera, oui ou non.

— Tais-toi, dis-je à Jean-Marie. Il se tut.

Pas de vent. Nous allons à la pagaie. Il y a beaucoup d'écueils, par là. La journée est difficile. On ne mange pas. Pour mon compte, j'ai l'im­pression que je ne mangerais jamais assez vite et que je perdrais trop de temps. La chaleur est si gluante qu'une lassitude char­gée de sommeil nous pénètre. La pagaie tombe de nos mains. On n'en peut plus.

— Là ! Là ! dit Strong, regardez ! Cap Orange. Brésil !

Le sang me remonte au cerveau. Je saute pres­que à la figure du nègre.

parque-nacional-do-cabo-do-orange-4—   Que dis-tu ? Le Brésil !

—   Le Brésil ! Cap Orange ! Le Brésil !

—   A la pagaie ! petits frères !

Je n'ai pas besoin de commander deux fois ; tout le monde est réveillé.

— C'est le Brésil, camarades !

Quand je réfléchis, maintenant, je me demande ce que nous trouvions de beau à ce cap Orange. Il était aussi lugubre que le reste. Ah ! cet ins­tant ! Je vois danser, entre les arbres du cap Orange, le double des créatures qui m'attendent en France. Je le vois !

Jean-Marie dit : "Ma Doué !" L'Autre, je n'ai jamais bien su son nom, parle d'une petite amie qu'il a, rue des Trois-Frères, à Montmartre, qu'il avait, tout au moins ! Nice et le Calabrais, eux, retournent du coup à leur origine ; ils baragoui­nent l'italien.

Quant à Strong, il fume sa pipe.

— Ventez !    Ventez !    sainte   Cécile !    Ventez ! mouché Diable !

Cette fois, on ne se moque plus de lui. Nous voyons la gueule de l'Oyapok. Le vent se lève.

cabo_orange 2L'Oyapok est large comme une mer. Nous l'a­bordons. Il nous avale par une espèce de courant secret. La pirogue vole. L'eau entre. Nous la sortons. L'Autre et Nice quittent leur pantalon pour être prêts, en cas de danger, à continuer à la nage. Une saute de vent déchire notre voile par le bas. Dans l'orage qui commence, elle claque comme un drapeau. Un quart de seconde, je revois la scène de notre naufrage. Mais non ! Jean-Marie rattrape la voile, la reficelle. Bravo ! Pendant deux heures, nous courons sur l'Oya­pok déchaîné, glacés de froid, d'espoir, de peur, de joie ! On arrive ! Ces lumières, là-bas, c'est Demonty. Demonty, la première ville du Brésil.

— C'est beau !   C'est beau !   disions-nous  tous ensemble.

Il fait nuit noire. Nous avons plié la voile. Nous allons maintenant à la pagaie, évitant tout bruit de choc dans l'eau. Une éclaircie dans les palétuviers.

Quelques maisons...

(Ceux qui n'ont pas entendu Dieudonné prononcer à cette minute ces deux mots: quelques maisons, n'entendront jamais tomber du haut de klèvres humaines la condamnation du désert!)

Strong aborde. Nos pieds touchent terre. Silencieusement, sans mot d'ordre, nous, les cinq forçats, nous embrassons le nègre.

- Adieu ! nous dit-il, que mouché diable vous protège !

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S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. Le drame.

(Dieudonné relate son périple à Albert Londres. Voir le message précédent)

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La crique a cinquante kilomètres ; nous n'en sortirons qu'au matin.
Acoupa pagaie. Menœil, debout à l'avant, et que les moustiques recouvrent comme d'une résille, manie un long bambou. Jean-Marie le reprend, puis je reprends Jean-Marie. Le bambou s'enfonce dans la vase et la manœuvre est exténuante.

Mais nous allons.

Chacun bâtit une vie nouvelle.

Deverrer parle de sa mère, qui sera si contente.

Brinot, qui est boucher, montrera aux Brésiliens comment on travaille à la Villette !

Venet, catholique fervent, qui n'a jamais quitté son scapulaire, qui, le matin même, est allé trouver le curé de Cayenne, pour se confesser et communier, nous met sous la protection du Bon Dieu.

-Dites   donc,  /...   avez-vous entendu parler du banc des  Français ? C'est à "Niquiri" [Nickerie], en Guyane anglaise. Là, généralement, les pirogues des forçats en route vers le Venezuela viennent s'asseoir.

 - Et alors ?

 

86480416_o- Eh bien ! le banc, c'est de  la  vase, et  les forçats s'enlisent et meurent.

Nous non plus, on ne tardera pas à s'asseoir.  Acoupa est mauvais marin. Il ne sait pas prendre la barre à la sortie du Mahury. Il entre dans la pleine mer comme un taureau dans l'arène, donnant de tous côtés, à coups de rames saoules.  Enfin, grâce au "perdant", nous arrivons tout de même à la hauteur des îles Père-et-Mère.

Et le vent tombe.  Et nous sommes forcés d'ancrer. On voit deux barques de pêcheurs au loin. Nous entendons un moteur. C'est Duez dans sa pétrolette qui, de son île, va à Cayenne vendre ses légumes "frais".

NOUS  RECULONS

- Acoupa ! Nous reculons ! Fis-je subitement.

Nous tirons sur la corde de l'ancre. La corde vient seule. L'ancre est restée au fond. Nous reculons toujours. On mouille une grosse pierre. La pierre s'échappe de la corde : nous reculons. J'avais emporté ma presse d'établi, pour travailler, sitôt libre ; je la sacrifie, nous l'attachons à la corde. La tension est trop forte, la corde casse. Nous reculons de plus  en plus vite.

Nous pagayons à rebours avec tout ce qui nous tombe sous la main. Moi, avec mon rabot ; Jean-Marie  avec une casserole ! Pittoresque à voir, hein? Nos efforts n'ont rien obtenu. Le courant nous a rejetés. Nous sommes au Degrad des Cannes. Nous ancrons avec un bambou que nous plantons dans le fond. L'eau bientôt se retire et notre pirogue s'assied sur la vase. Nous pensons  tous, alors, au banc des Français! La nuit vient nous prendre comme ça. Deverrer et Venet pleurent.

Menoeil, le vieux, est encore  tout  bouillant. C'est  lui  qui les  remonte : "Je serais presque votre grand-papa, et pourtant, moi, je  ris. Je  sens  une très  bonne odeur ! Ma femme qui m'attend depuis vingt-neuf ans, cette fois, ne sera pas déçue." Enfin, c'est ce qu'il disait !

Aussi loin que s'étende le regard, ce n'est plus qu'un banc de vase dont on ne voit pas la fin.

Nous décidons de sortir de là dès le lendemain au "montant", à la pagaie et à la voile. Les pagaies manquant, nous arrachons les bancs de la pirogue et nous taillons sept palettes. On pagayera à genoux, voilà tout ! Maintenant, dormez, dis-je aux compagnons. Il faudra être forts demain. Je veillerai.

La nuit est froide. La lune bleuit les flaques d'eau qui sont restées sur la vase. La lanterne du Degrad des Cannes, le seul œil de cette côte réprouvée, cligne au loin. Menœil  ne s'est pas  endormi. Deverrer  rêve tout haut. Il dit : "Non, chef ! Non, chef ! Ce n'est vrai." Il se débat  encore avec la "Tentiaire", celui-là ! Venet est agité. Jean-Marie ronfle. Acoupa grince des dents sur le tuyau de sa pipe. La nuit passe. L'eau arrive. La pirogue frémit.

- Debout, vous autres !

Acoupa est déjà à la barre. Jean-Marie et Menceil sautent vers la voile ; et nous, nous luttons contre le montant qui veut nous rejeter encore.

LA   LUTTE CONTRE   LE   FLOT

Nous ne pouvons pas avancer, mais nous ne reculerons pas, nous le jurons ! Pendant trois heures, nous nous maintenons à la même place, pagayant, pagayant, pagayant. Ho hisse ! Ho hisse ! Ho hisse ! Une brise se lève. Hourra ! la pirogue avance. Nous passons la pointe de Monjoli  [Montjoly]. La brise se fortifie. Elle nous emporte. L'enthousiasme fait valser les pagaies. Nous sourions à Acoupa. Nous  doublons l'îlot la Mère. Adieu ! Duez! Et que tes légumes frais viennent bien! !
Voici les Jumelles ! Plus qu'un petit coup, et le large est à nous. Le vent, soudain, n'est plus dans la voile. Est-ce Jean-Marie et Menoeil qui l'ont perdu ? La voile le cherche de tous les côtés. Le vent est parti. La mer nous repousse. Tous à la pagaie ! Allez, les sept ! La mer est plus forte. Elle nous renvoie à la côte. Nous touchons la vase, où la pirogue vient se rasseoir.

Et c'est comme l'autre nuit...

Seulement, personne ne veille cette fois. Qui donc, hommes ou bêtes, viendrait nous déranger ici ?

Plus même de lanterne à l'horizon comme au Degrad des Cannes !

Le jour. La marée arrive lentement. Pas de vent ! Nous prenons nos pagaies. La  pirogue n'avance pas. Acoupa nous commande de ne pas gaspiller nos forces. A midi, nous sentons la pirogue qui se soulève. C'est la vase qui fait soudain le gros dos. Elle ne redescend pas, elle se fige là-haut ! Et nous restons dessus !

Et la troisième nuit vient, amenant le montant.

-   A la pagaie ! crie Acoupa.

Le vent est fort, la vague méchante.

Nous longeons les palétuviers. Ces palétuviers ! de la fièvre en branches ! La pirogue avance si vite que nous ne voyons pas fuir les arbres à notre droite.

-   Hardi ! Acoupa, crions-nous.

Tout d'un coup, après avoir touché plusieurs fois le fond, la pirogue bute.

Nos huit efforts donnés à plein ne la font plus bouger d'un pouce. Nous sommes sur un banc de vase surélevé. Peut-être croyez-vous que la vase est plate comme une plaine. Elle forme des escaliers qu'on croirait taillés de main d'homme. Nous étions au sommet de l'un de ces escaliers !

Et la mer de  nouveau  se retire.   Et c'est   la vase, rien que la vase. Nous nous dressons dans la pirogue : ^u lointain, la vase ! Le matin arrive : la vase.

- Enfin, est-ce   qu'on  va mourir  là dedans ? demandons-nous à Acoupa.

Il nous répond qu'on y peut rester pendant une dizaine de jours, jusqu'aux grandes marées !

Alors, je racontai à mes compagnons l'histoire des mineurs de Courrières. Et j'ajoutai: "Cela dura dix-sept jours pour eux et ils furent sauvés !"

Acoupa dit :

- Il n'y a qu'un seul moyen d'en sortir. A deux cents mètres de nous, je vois de l'eau. Donc, le fond est plus bas. Si nous y amenons la pirogue, nous avons des chances de flotter à la marée du soir. Flottant, nous sommes sauvés. Voulez-vous descendre dans la vase et haler la pirogue ?

Nous arrachons nos vêtements.

- Attendez ! fait Acoupa. Ecoutez bien la leçon. Vous vous enfoncerez dans la vase, les  jambes écartées et le corps penché en avant ; autrement, elle vous avalera. Vous vous agripperez au bordage et, pour marcher, vous retirerez les jambes lentement,  l'une après l'autre.

Nous entrons dans la vase. Elle nous aspire jusqu'au ventre. C'est un frisson cela, vous savez ! Mais nous n'enfonçons plus. Nos quatorze bras sont bandés autour du bordage. Menœil crie:

"Ho! hisse! garçons!", comme lorsqu'il était à Charvein, au halage. Nous tirons de toutes nos forces. La pirogue démarre. Elle avance maintenant de vingt centimètres à chaque effort. "Ho ! Hisse ! garçons !" Le succès nous grise. Nous crions tous : " Ho ! hisse ! ensemble ! N... de D... ! I Hoôô ! hisse ! Hôôô ! hisse ! Hardi pour le Brésil ! I Hôôô ! hisse ! garçons, Hôôô ! hisse ! "

Le soleil nous assomme. Nous n'avons pas des cœurs de demoiselles, mais la vase nous écœure. Toutes les deux minutes, nous devons nous repo­ser sur le bordage tellement nous sommes éreintés. A chaque poussée, nous enfonçons jusqu'au poitrail. Il est plus pénible de sortir notre corps de la vase que de tirer la pirogue.

Deux heures de lutte, et nous remportons la victoire. Nous sommes sur la flaque d'eau. Je n'avais jamais vu sept hommes plus dégoûtants !

Plus de vivres. Plus rien à boire.

Acoupa tire trois coups de fusil. Cinquante petits oiseaux de vase dégringolent. Acoupa va les chercher. On les fait cuire.

De nouveau, le soir ramène la mer. Nous sommes chacun à notre place, la pagaie prête. L'heure est décisive. La mer avance, avance. Elle entoure déjà la pirogue. Montera-t-elle assez pour nous soulever ? Comme nous la regardons ! La pirogue oscille, décolle, lève le bec. En avant les pagaies. Nous raclons le fond de la vase. L'arrière ne démarre pas. Hardi, les pagaies ! C'est notre dernier espoir ! Nous raclons farouchement. C'est la nuit noire. Alors, au milieu du silence, un chant s'élève, accompagnant chaque plongée de pagaie. Un chant de la Bretagne, où l'on parle du Bon Dieu et de la Sainte Vierge, du pays, de là-bas ! C'est Jean-Marie.

Elle flotte, les enfants, hardi ! criai-je. Elle flotte ! Elle avance vers la haute mer, butant parfois sur le fond, mais à intervalles espa­cés. Jean-Marie chante toujours. Nous chantons tous. La pirogue ne bute plus. Elle bondit. Elle s'éloigne des palétuviers. "Tu reverras, ta mère, Deverrer", crie le vieux Menœil. Il ajoute : «"Et moi, mon épouse !"

- Au Brésil ! Clamons-nous tous. Au Brésil ! Soudain, nous entendons le bruit formidable de la barre qui écume devant nous. Tout le monde se tait.

Menœil et Jean-Marie hissent la voile. La vague est grosse. Elle passe parfois au-dessus de nous.

Nous franchissons la barre. C'est la pleine mer. La pluie tombe. Le vent enfle. Jean-Marie, debout à côté de la voile, ne garde l'équilibre que par miracle. Nous ne pagayons plus, nous vidons la pirogue. Elle offre maintenant le flanc à la lame.

—  Barre à gauche, Acoupa !

—  Elle n'obéit plus, hurle le nègre dans le vent.
Jean-Marie n'arrive pas à rouler la voile. Une lame emplit l'embarcation.  "Videz ! Asseyez-vous, n'ayez pas peur ", hurlé-je à tous. Venet et Dever­rer, les deux jeunes, crient à la mort, debout. Une autre lame, puis une autre encore. Nous sombrons.

L'ENLISEMENT DE VENET

/…

-    Quelle heure était-il ?

-    Autour de neuf heures du soir.

Moi, je sens qu'un drap m'enroule. Je  donne des jambes  et des bras ; je suis empêtré dans la voile. Sa corde, comme pourme pendre, traîne  à mon  cou. Je veux me dégager, deux mains m'agrippent.

- Qui était-ce ?

- Je ne sais pas !... et me paralysent. Je  me libère. Je remonte à la surface de l'eau, j'essuie mes yeux et je vois. Un quart de lune éclairait tout. C'était une scène farouche. Des hommes enlevés par une lame semblaient  bondir de  Ia  mer. Trois   autres,   hurlant,  se   cramponnaient   à   la pirogue   retournée.   Ils cherchaient  à la à pleins bras, mais ils ne pouvaient pas. Les épaves: des petites boîtes nous servant de malles et où était toute notre fortune dansaient une gigue dia­bolique sur la crête des vagues. Et le grondement dramatique de l'océan ! Je me souviens que ma malle passa à ma portée ; je la saisis comme un avare. C'est curieux, l'instinct de propriété, n'est-ce pas ? Je la mis sous un bras. Je nageai d'un seul. Je vis Jean-Marie qui soutenait Venet, et Menœil, avec son œil et ses cinquante-six ans, qui entraî­nait le gosse Deverrer.

- Vous étiez à combien de la côte ?

- On distinguait les palétuviers très loin, très loin. Je continue ma nage dans le chemin de lune. Ma petite malle raclait le fond. Elle était pleine d'eau ; je l'abandonnai. Je lève les bras. Je hurle pour rallier les nau­fragés : "Oôôôô ; Oôôôô ! " J'entends, de divers points de l'océan, d'autres "Oôôôô ! Oôôôô ! " Tout à coup, mon pied touche le plancher. C'est la vase. Je me souviens de la leçon de marche. Accroupi, je trotte sur les coudes et sur les genoux pour éviter d'enfoncer, car, si loin de la côte, la vase est molle.

J'avance, essoufflé comme un pauvre chien après une course.

- Oôôôô ! Oôôôô !

On me répond : "Oôôôô ! Oôôôô !" Une ombre passe près de moi et me dépasse : Acoupa.

- Où sont les autres ?

- Derrière.

- Personne ne manque ?

- Là, tous !

- En effet, trottant comme nous, sur la vase molle, voici Brinot, Deverrer, Menœil.

- Courage, Gégène ! me crie Menœil, t'en fais pas pour si peu !

Il avait du cœur au ventre, le vieux, hein ? Jean-Marie est derrière.  Venet suit, mais len­tement.

- Avance ! lui criai-je. Aie pas  peur ! Bientôt je les perds  de  vue. Il ne peut  être question de porter un homme, ce serait l'enlise­ment pour tous deux.

Ces cochons de palétuviers étaient de plus en plus loin. C'était à s'imaginer que l'administration pénitentiaire les tirait à elle pour nous faire souffrir un coup de plus. Une vieille lymphangite coupait mes forces. J'étais à bout.

Je m'accroupis et je m'assieds tout doucement. J'enfonce, mais à peine. Et je me repose là, sous la lune, mes mains tenant mes genoux comme dans un bain de siège. Jean-Marie me rejoint, m'encourage.

-  Va, patron ! me crie-t-il. Fais dix mètres et repose-toi. Respire fort. Fais encore dix mètres. Les voilà, les palétuviers !

Ils étaient loin encore!

On y arrive une heure et demie après. Moi, je suis à bout de mon effort. Jean-Marie me hisse sur des branches. Il fait froid, froid. De plus, il pleut, la lune se cache.

- Oôôôô ! Oôôôô !

Cette fois, la réponse est faible.

Nous nous endormons. Le froid, la pluie, la faim, le vent nous réveillent. La pluie cesse, les moustiques arrivent. Elle est longue, cette nuit!

Le désastre est complet. Nous avons tout perdu. Il nous faudra retourner vers Cayenne, seul point d'hommes sur cette rive, marcher vingt kilomètres dans les palétuviers. Comment fera-t-on? Comment retraverser le Mahury ? On est de beaux évadés ! Enfin, on n'est pas morts, et après quinze ans de bagne !

Et voilà le jour !

-  Oôôôô ! Oôôôô !

 

vasiere_mangrove_port_cayenne558_dsc8562On nous répond. Les autres ne sont pas loin. Ils nous renvoient le cri. Ils viennent vers nous. Les voilà ! Ils sont propres ! Ils me font peur. Si j'avais eu le cœur à rire, je leur aurais demandé d'où ils sortaient.

On se serre la main ! Je pense qu'un homme ordinaire eût été renversé s'il avait pu voir ces individus dégoûtants, presque nus, la bouche ouverte par la soif, se serrer les mains, au petit matin, avec conviction, au milieu d'une mer de vase !

Acoupa est gêné. Il cherche à nous expliquer des tas de choses. Menœil nous fait signe de ne rien lui dire. A quoi bon ? Nous avons appris, au bagne, à ne pas revenir sur la misère passée.

-   Où est Venet ? demandai-je en regardant tout autour.

- Il était avec vous ! répond Deverrer.

- Jamais de la vie !

- Venet ! Venet ! crions-nous   tous  à  la fois comme si déjà nous devinions. Venet!

Un long appel, faible, nous répond. Il vient de la mer. Nous regardons.

- Venet ! Venet !

Une plainte se traîne dans l'espace. Acoupa tend le bras. Il montre un point noir dans la vase :

- Là ! Enlisé !

Nous grimpons sur les palétuviers. A huit cents mètres de la côte, nous voyons un tronc. C'est peut-être un palétuvier solitaire. Ce point-là semble un tronc comme les autres.

-Venet !

Les bras du tronc s'agitent. C'est Venet !

- Venet ! Camarade ! Camarade !

Une voix sort du tronc. Il nous répond !

 

86479746_oPerché sur mon palétuvier, je retire ma chemise et je l'agite. Comment a-t-il fait ? Est-ce un suicide ? Un accident ? Il était le plus grand et le plus mince. Est-ce pour cela qu'il s'est enfoncé davantage ? Ah ! Comme nous l'appelons ! C'est tout ce que l'on peut pour lui.

- Avance, Venet ! Aie pas peur !

Déjà, la marée le rejoint. Il nous semble que le tronc bouge. N'est-ce pas l'eau autour de lui qui nous trompe ?

C'était l'eau. Lui ne bougeait pas, mais il criait toujours.

Acoupa dit qu'il va partir, qu'il prendra une pirogue au Degrad des Canes et qu'il reviendra le chercher à la marée.

- Tu vois bien qu'il enfonce et que le tronc diminue. Ce sera trop tard ! Le nègre s'en va.

- Accompagnez-le, dis-je.

Brinot, Deverrer, Menœil le suivent. Jean-Marie reste avec moi.

- On plaquera nos pas dans les vôtres, on vous retrouvera, dis-je.

Ils partent. Nous déracinons des palétuviers. Nous les poussons devant nous et nous avançons vers le tronc, dans la vase.

L'eau  le   balance, mais ne le libère  pas. Au contraire, il ne reste plus que les épaules et la tête, maintenant. Nous nous arrêtons. La vase nous a déjà happés les deux jusqu'à mi cuisse. Nous avons peur.

- Venet ! Camarade !

La marée l'achève. Il n'y a bientôt plus qu'une tête. Et, quand la tête a disparu, il y a encore deux mains. Et  nous voyons qu'il n'y a plus rien.

-Camarade ! Camarade !

Il n'y avait même plus  de plainte pour nous répondre…

 

Précédent : de Cayenne au Brésil (3) - L'organisation

Suite : de Cayenne au Brésil (3) La réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! . (liens)

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S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. L'organisation.

 

 

CAYENNE ST LOUIS ILES SELON BOUYER (2) - CopieRappelons qu'il y avait peu de bagnards en court de peine à Cayenne et que la plupart étaient sélectionnés en fonction de leur apparente absence de dangerosité (pour éviter des tensions avec une population qui les rejetait déjà massivement) ainsi que pour limiter les possibilités d'évasion, possibles pour qui avait un capital suffisant assorti de complicités extérieures, leur permettant de rejoindre une "tapouye" brésilienne qui les aurait attendus au large. L'évasion en canot était des plus difficiles:  les alentours envasés à l'extrême, barre redoutable au niveau du phare de l'Enfant Perdu, et les alizés comme les courants marins étaient contraires.

Toutefois, avec l'aide de pêcheurs qui se faisaient payer fort cher et qui ne dédaignaient pas, souvent, de trahir leurs clients, ils furent un certain nombre à tenter l'évasion. Paradoxalement, les plus nombreux étaient des libérés astreints au doublage dont la condition très difficile (absence de travail convenablement rémunéré, entourage hostile, nostalgie du pays natal et des proches et vif sentiment d'injustice: ils considéraient avoir largement payé leur dette à la société et ne supportaient pas l'assignation en Guyane)

Une difficulté majeure consistait à trouver un intermédiaire fiable qui, moyennant commission, mettait en rapport les candidats à la "belle", associés après avoir fait pot commun en fonction de leurs moyens aux pêcheurs qui acceptaient de les convoyer au moins jusqu'au Cap d'Orange  (le début du territoire brésilien, sur la rive est de l'estuaire de l'Oyapock).

arton759Pour savoir comment se passaient de telles négociations, donnons la parole à Dieudonné (propos recueillis par Albert Londres qui en fit un livre: "l'homme qui s'évada")

Je regardais la mer.

A ce moment, le commandant Michel...
 - Le gouverneur des îles ?
 - Il a quitté la Pénitentiaire. Il était écœuré. Il est civil maintenant... passa près de moi.
 - Eh bien ! Dieudonné, vous regardez la mer ?
 - Oui, commandant
 - Ne faites  pas  de bêtises, ça vaudra mieux pour vous.

Il continua son chemin.

Je regardais toujours la mer, et, derrière le phare de l'Enfant-Perdu, je voyais déjà s'élever la « Belle ».

 - Comme c'est curieux, fit "Dieudonné de re­vivre tout ça, maintenant !

/...

CaptureLe  lendemain à la nuit, si vous aviez été toujours à Cayenne, vous auriez pu voir un forçat se diriger du côté du canal Laussat... C'était moi. Cet endroit n'a pas changé.  Il est encore le repaire de la capitale  du  crime *.  Je n'y  allais jamais. Peut être la  police aurait-elle compris  si  elle  m'avait vu là.

* Cela n'a guère changé. Il y a trente ans, pénétrer dans le quartier de "la Crique", lieu de tous les trafics, était éminemment dangereux. La situation s'est à peine améliorée avec une ébauche de rénovation urbaine. (note de l'auteur)

Je regardai. Personne ne me suivait. Je traversai le pont en bois pourri. J'étais dans l'antre.
Je me rendais chez un Chinois. On me l'avait signalé comme un bon intermédiaire. Sa cahute était un bouge. On y jouait, on y fumait, on aimait. Moi, je venais pour m'évader.

Je pousse la porte. Aussitôt, un chien jappe, les quinquets à huile s'éteignent, des ombres disparaissent. Une jeune Chinoise, ma foi assez jolie, s'avance vers moi. Je dis le mot de passe. La fille appelle le patron. Les quinquets se rallument, les timbres reviennent, le jeu reprend. Et une espèce de drôle de petit magot apparaît :  c'était mon homme.

- Je viens pour la « Belle », lui dis-je. Il m'entraîne dans une chambre qui servait à tout.  Il y avait un fourneau, une volière, un étau, un lit pour l'amour. La Chinoise nous avait suivis.  Il ferme la porte soigneusement. Etonné, je regarde la femme, me demandant ce qu'elle vient faire entre nous deux. Le Chinois comprend, sourit et pose un doigt sur ses lèvres pour me faire savoir que la fille est discrète. Elle sort et rapporte le thé. Est-il au datura** ?
- Qu'est-ce que le datura ?
- Vous savez bien, la plante dont on se sert en Guyane  pour les vengeances, le mauvais café, quoi! Alors, je retourne mes poches tout de suite: "Inutile, je n'ai pas d'argent sur moi!" Le  magot sourit, la jolie petite guenon aussi, et tous les deux, ils me disent:  "Datura, pas pour toi"
Le  thé est bon. Au reflet du quinquet, la Chinise apparaît coquine. Elle me lance des regards de femelle. Il s'agit bien de cela!
- Combien, patron, pour aller jusqu'à l'Oyapock?
- Trois mille, plus deux cents pour les vivres, plus cent francs pour moi. Six passagers au maximum.
- Le pêcheur est-il sûr?
- J'en réponds.
- Un Blanc?
- Un Noir. Son nom est Acoupa. Si tu acceptes, il sera ici, demain à la première heure.
- A demain!
La Chinoise veut me retenir. Ma pensée est ailleurs. Je sors. Le sentier où je tombe est vaseux. J'avance en écrasant des crapauds-buffles


** Dieudonné semble, là, victime des fantasmes locaux. On parlait beaucoup plus d'empoisonnement en Guyane qu'on ne pratiquait la chose - et cela n'a guère changé.

MES COMPAGNONS D'EVASION


Vous vous souvenez que mon ami Marcheras vous a dit, à l'île Royale :  "L'évasion est une science". C'est vrai. Mais c'est une science où le hasard et l'inconnu commandent.

Le plus grand des hasards  est de réunir les compagnons de la tragique aventure. Au bagne, on ne choisit pas ses amis, on les subit. Impossible de s'évader avec des hommes de son choix. Êtes-vous à Cayenne ? Vos camarades sont aux îles, sur le Maroni. Il faut se contenter de ce que l'on trouve, éliminer les gredins, chercher ceux qui  ont   de   l'argent,   prendre   les   marins   qui connaissent le chemin du Brésil ou du Venezuela, se méfier des mouchards. Ce ne sont pas les gardiens qui gardent les forçats au bagne, ce sont les forçats qui se gardent mutuellement ! Le jour suivant, je constituai ma troupe.
A midi, nous étions six pour la "Belle".

Le premier, on l'appelait Menceil, une "mouche-sans-raison"***  lui ayant fait perdre  un œil.  Cinquante-six   ans   d'âge   et   vingt-neuf   de   bagne. Condamné à dix ans, mais  dix-neuf de plus au livret pour évasions. C'était un paysan, un laborieux, attaché à sa famille ! Solide encore. Il avait sept cents francs.


*** Nom donné aux guêpes, en Guyane, qui sont particulièrement agressives.

Le deuxième   était  Deverrer :   vingt-cinq   ans d'âge. A  perpétuité. Cinq ans accomplis. C'était Menoeil qui l'emmenait. Je ne savais rien de plus sur lui. Cinq cents francs.


Le troisième était Venet : vingt-huit ans. Perpétuité, Sept ans de bagne. Pauvre Venet! quel que soit son crime, il l'a expié ! Je le revois encore. C'est une vision épouvantable, mais ce n'est pas l'heure encore de vous raconter la chose. Intelligent, poli, bien élevé, instruit, parlant l'allemand. Comptable à l'hôpital. Protégé par le clergé. Manquait d'endurance physique. Onze cents francs.

Le quatrième était Brinot : trente-cinq ans. Perpétuité. Six ans de bagne. Préparateur à la pharmacie. Boucher de profession, pouvant à la rigueur faire six parts égales dans un singe. Bon camarade. Neuf cents francs.

Jean-Marie   était  le  cinquième :   vingt-six  ans. Perpétuité. Huit ans de peine. Il devait sa condamnation à une tragédie bretonne. Sa fiancée s'empoisonne. On l'accuse du crime. Il n'y est pour rien. On l'arrête. En prison, son gardien le martyrise. Dix fois par jour, il le frappe de ses clefs, en lui répétant : "Tu l'as empoisonnée, ta fiancée, hein ?" Jean-Marie est le plus fort. Au bout de vingt jours, la colère le pousse. Il tue le gardien. Avant de mourir, le gardien lui demande pardon.
Quel drame! Aux îles, j'avais connu Jean-Marie, je  lui avais appris le métier d'ébéniste. Un forçat qui  apprend  volontairement  un   métier  est un homme qui n'est pas pourri. Travailleur. Bonnes moeurs. Ne buvait pas. Ne se serait jamais évadé sans moi. Ah! le malheureux aussi! Neuf cents francs.

/...

- Le soir, à la nuit, je retournai canal Laussat. Je frôlai Ullmo qui, sortant de son travail, rentrait lui, les yeux comme toujours fixés à terre. Quelle expiation ! Si ses anciens camarades de la marine pouvaient le voir !
Et me voici devant le bouge du Chinois. Je fonce dans la porte comme si j'étais poursuivi. Cette fois, les joueurs n'eurent pas le temps de disparaître, mais ils empoignèrent l'argent qui était sur la table, et l'un qui n'avait pas  de poche —, il était nu —, mit la monnaie dans la bouche.
Le Chinois me conduisit dans la pièce à tout faire. Un Noir, assis sur le lit, fumait la pipe. C'était le sauveur.
- Eh bien ! me dit-il, la pêche va mal. J'ai une femme et deux enfants ; alors, pour remonter mes affaires, je vais entreprendre les évasions.
Il ajouta :
-  C'est moi Acoupa.
- Comment est-elle votre pirogue ?
Jamais  je  n'ai entendu prononcer ce mot de pirogue comme par Dieudonné. Il roule l'o et y superpose  les   accents  circonflexes.   On   dirait,  quand il pense  à  l'embarcation,  que la  longue  houle et le son rauque des mers de Guyane lui sont restés dans la gorge.
-  Elle est sûre, répond Acoupa.
Le Noir avait quarante ans. Il était solide. Il péchait depuis dix ans sur la côte. A première vue, il ne paraissait pas être une fripouille. Trois mille, plus deux cents, plus cent, lui dis-je. Il répondit : « Pas plus ! » On se toucha la main. C'était conclu.
Je sortis avec lui.
- Quel jour ? me demanda-t-il.
- Après-demain, le 6.
- Le rendez-vous ?
- Cinq heures du soir, à la pointe de la Crique Fouillée.
- Entendu !

DEPART

- Un par un,  chacun  de  son  côté,   moi en pékin, mes scies sur l'épaule, les cinq autres en forçats, numéro sur le cœur, nous voilà le 6 décembre - tenez, cela, pour moi, c'est une date —, quittant Cayenne, le cœur battant.
Et l'œil perçant.
Je n'ai pas vu, à ce moment, mes compagnons, mais je me suis vu. Ils ont dû partir dans la rue, comme ça, sans un autre air que leur air de tous jours. S'ils apercevaient un surveillant, ils faisaient demi-tour et marchaient, en bons transportés, du côté du camp.
Je croisais des forçats ; ils me semblaient subitement plus malheureux que jamais. J'avais pour eux la pitié d'un homme bien portant pour les malades qu'il laisse à l'hôpital. L'un que je connnaissais me demanda: "Ça va?" Sans m'arrêter, je lui répondis : "Faut bien !". Je rencontrai aussi  Me Darnal, l'avocat. "Eh bien! Dieudonnné, quand venez-vous travailler chez moi ?"
J'avais une rude envie de lui répondre :  "Vous voulez rire, aujourd'hui, monsieur Darnal !" Je lui dis : "Bientôt !"
Je tombai également sur un surveillant-chef, un Corse. On n'échangea pas de propos.
Je me retournai tout de même pour le voir s'éloigner. Je ne tenais pas à conserver dans l'oeil la silhouette de l'administration pénitentiaire; c'était, au contraire, dans l'espoir de contempler la chose pour la dernière fois. Je me retins pour ne pas lui crier: "Adieu".
J'atteignis le bout de Cayenne. La brousse était devant moi. Un dernier regard à l'horizon. Je disparus  dans la végétation.

dsc_0531Il s'agissait, maintenant, d'éviter les chasseurs d'hommes. En France, il y a du lièvre, du faisan, du chevreuil. En Guyane, on trouve de l'homme. Et la chasse est ouverte toute l'année !  J'aurais été un bon coup  de  fusil, sans me vanter.  La "Tentiaire"  aurait  doublé la prime. Fuyons la piste. Et, comme un tapir, je m'avançai en pleine forêt. Au bout d'une heure, je m'arrêtai. J'avais entendu un froissement de feuilles pas très loin. Etait-ce une bête ? un chasseur? un forçat?
Je m'aplatis sur l'humus. La tête relevée, je regardai. C'était Jean-Marie, le  Breton. Je  l'appelai. Ah ! qu'il eut peur ! Mais il me vit. En silence, tous deux, nous marchâmes encore une heure et demie, le  dos presque tout le temps  courbé.  Et  nous vîmes la Crique Fouillée. Brinot, Menceil, Venet étaient là. On se blottit. Il ne manquait que Deverrer.
- S'il ne vient pas, dit Brinot, on aura cinq cents francs de moins, tout est perdu.
- J'ai de quoi combler le vide, dis-je. Et l'on resta sans parler. Chaque fois qu'une pirogue passait, nous rentrions dans la brousse, puis nous en
ressortions quand elle était au loin.
Deverrer arriva, les pieds en sang.
Cinq heures.
Cinq heures et demie : "Tu vois Acoupa, toi ?" Six heures : "Ah ! le sale nègre ! S'il nous laisse là, les chasseurs d'hommes vont nous découvrir." Rien non plus à six heures et demie. "Pourvu qu'il ne nous ait pas vendus ? Ou le Chinois, peut-être ?"
Nous sommes accroupis dans la vase, le cœur envasé aussi. La crique devient obscure. Une pirogue se dessine sur la mer. Elle avance lentement, quoique nos désirs la   tirent...  très lentement,  prudemment, je me dresse. Je  fais un signe. J'ai reconnu Acoupa.
La pirogue se hâte, elle est suivie d'une autre, une autre plus petite. Le Chinois la monte !
Je puis dire que sur le moment, nous  nous mîmes à les adorer, ces deux hommes-là! Ceux  qui ont  des souliers se  déchaussent, et nous embarquons. Le Chinois saute dans la pirogue avec nous. Il allume  sa   lanterne.   Maintenant, avant  tout, il faut le payer. Nous  sortons chacun nos cinq cents Francs. Brinot, qui n'avait rien préparé, est obligé de les retirer de son plan (porte-monnaie intime en forme de cylindre et en fer-blanc). Chacun compte et recompte. Il y a de menus billets, c'est long! Quand ils ont recompté, ils recomptent une troisième fois! Vous pensez, il  y  a des hommes comme Deverrer qui ont vendu la moitié de leur pain pendant deux ans pour rassembler la somme! C'est leur vie, ces cinq cents francs.

fgOn y arrive tout de même  petit à petit. Cinq cents francs, puis mille, puis mille cinq cents, puis deux mille. Moi, j'ai bazardé mes coffrets,  tous les souvenirs que je voulais rapporter aux bienfaiteurs. C'est dur aussi, de se séparer de cet argent-là! Enfin, je le donne. Menceil fut le dernier. Il ne trouvait pas le compte, il s'égarait au milieu de ses billets de cent sous.  "Ça me fait mal à l'estomac, disait-il, de les revoir." Il les avait échangés, lui aussi, contre son pain. Enfin, les trois mille francs sont réunis!
Le Chinois les prend. Il s'approche de sa lanterne. Et voilà qu'il commence à compter et à vérifier les billets, et cela avec un tel soin que l'on aurait dît qu'il cherchait sur chacun  la signature de l'artiste auteur de la vignette. Il n'en passa pas un. Cela dura une demi-heure.
Après, le Chinois les donna au nègre. Le nègre s'attacha la lanterne au cou et se mit à compter et à vérifier.
I1 n'alla pas plus vite que son compère ! Après, il les redonna au Chinois, qui se remit à les  recompter et à les revérifier. Enfin,  ce  fut fini ; le Chinois les glissa dans sa ceinture.
Il souffla sa lanterne, regagna son embarcation et, silencieux, dans la nuit chaude, emportant l'argent du pêcheur, il rama vers son bouge.
- En route, dit Acoupa.
Et il enleva la pirogue.
Elle a sept mètres de long et un mètre de large. Nous sommes sept dedans. Il fait noir. Nous longeons la forêt vierge. Soudain, comme sur un ordre, les moustiques nous attaquent furieuse­ment.
 Deverrer, qui est jeune, geint sous la souffrance. "Silence, ordonne Menceil. Ce n'est pas la peine d'avoir échappé aux chasseurs d'hommes pour les attirer maintenant à cause de deux ou trois mous­tiques ! "
 Le jeune se tait. Et alors commence le supplice, qui durera jusqu'à l'aube. On se caresse sans arrêt la figure, le cou, les pieds, les chevilles de haut en bas, de bas en haut, dans un continuel mouvement de va-et-vient. Et à pleines mains on les écrase. Ils sont des millions contre vous, vous entendez, oui, des millions ! J'en ai écrasé pendant neuf heures de suite, contre ma peau, pour mon compte !

*******************************

Quelques observations. Dieudonné et ses compagnons eurent la chance de tomber sur des complices "honnêtes". Il est toutefois probable que près du lieu de la transaction, des observateurs veillaient, prêts à intervenir dans l'hypothèse où les évadés tenteraient un coup de force... Comme il était fréquent que l'on attendît qu'ils eussent payé pour les faire prisonnier voire, plus fréquemment, pour les abattre : l'administration pénitentiaire récompensait les chasseurs d'hommes qui touchaient peu ou prou la même prime s'ils ramenaient des prisonniers, des cadavres ou, pour se simplifier l'existence, juste leur tête et leur matricule s'ils étaient revêtus de leur tenue de forçat.

Il est évident que l'intermédiaire asiatique ne se contentait pas de sa modeste commission de cent francs. Le pêcheur Acoupa*lui doit certainement une forte redevance - assurance pour lui de se voir proposer de futurs "clients".  Les Chinois de Guyane pratiquaient également beaucoup l'usure... Une telle opération permettait peut être à un modeste pêcheur de se débarrasser d'une lourde dette.

* Un pseudonyme, de toute évidence. C'est le nom d'un poisson très apprécié en Guyane.

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Acoupa

Le prix de l'évasion: cinq cents francs par passager correspondait peu ou prou à deux mois de salaire d'un ouvrier très qualifié. Si Dieudonné, forçat "libre" qui travaillait pour son propre compte - et qui en outre, à la fois comme ébéniste et du fait se sa renommée qui conférait une valeur à la signature de ses oeuvres - pouvait à la rigueur thésauriser cette somme en quelques mois, il n'en était pas de même de ses compagnons en cours de peine qui avaient interdiction absolue de posséder du numéraire en leur compte propre (il s'exposaient à la confiscation assortie d'une sanction disciplinaire). On mesure dans ces conditions la somme de souffrances (la vente quotidienne d'une demi ration de pain déjà insuffisante)  et de volonté qu'il leur fallut déployer pour atteindre ce capital.

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                                          L'océan à Cayenne

 

fusains attribués dieudonnéFusains attribués à Dieudonné

 

A suivre : S'évader (3) De Cayenne au Brésil - Le drame.   (lien)

Source: l'homme qui s'évada (Albert Londres). L'ouvrage est désormais libre de droits.

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11 avril 2013

La réclusion, peine prononcée par le TMS, subie à l'île Saint-Joseph.

 

La peine de réclusion était une des sanctions que pouvait prononcer le Tribunal Maritime Spécial, (lien) après des évasions commises avec des actes de violence, des meurtres entre codétenus, des voies de fait sur le personnel, des délits graves dont étaient victimes les habitants de la colonie, etc. Les condamnés à mort par le TMS, grâciés par le Président de la république ou par le Gouverneur (selon les époques) subissaient en principe la peine maximale fixée à cinq années.

 

 

89191036_oUn témoignage, datant de 1910 qui montre qu'à cette époque, le détenu en réclusion sortait dans la journée.

 

En un point, qu'on appelle "l'Est" on aperçoit un grand bâtiment, l'asile des aliénés et des vieillards, puis à côté, une petite maisonnette, la maison du bourreau. Derrière les hôpitaux, sur le versant qui regarde "le Diable", se trouvent le camp des transportés et le quartier cellulaire. Nous n'insisterons pas sur la description de ces longs bâtiments, dont l'intérieur rappelle assez celui d'une chambrée de caserne avec les deux bas flancs latéraux plaqués à la muraille. De Lourdes portes, grillées de fer et dûment cadenassées vers le soir, en sont toute la nouveauté. C'est là que sur la planche, les forçats dorment côte à côte. Ceux, qui après un long stage de bonne conduite, sont parvenus de la troisième dans la deuxième classe, sont exceptionnellement pourvus d'une couverture de laine. Deux fois par jour, à dix heures et à six heures, ils reçoivent leur ration : endaubage de boeuf ou lard salé, légumes secs et pain. Dans l'intervalle, ils se rendent à leurs travaux respectifs : ateliers, travaux de maçonnerie, jardinage, ou à leurs emplois : infirmiers, secrétaires ou domestiques.


Puis le régime fut sensiblement durci. Donnons la parole à Albert Londres (au bagne), qui visita les cachots de la réclusion avant que des adoucissements ne soient apportés à la peine.

Bagnards 40
MORTS VIVANTS

L’île Saint-Joseph n’est pas plus grande qu’une pochette de dame. Les locaux disciplinaires et le silence l’écrasent. Ici, morts vivants, dans des cercueils — je veux dire dans des cellules — des hommes expient, solitairement.
La peine de cachot est infligée pour fautes commises au bagne. À la première évasion, généralement, on acquitte. La seconde coûte de deux à cinq ans. Ils passent vingt jours du mois dans un cachot complètement noir et dix jours — autrement ils deviendraient aveugles — dans un cachot demi-clair. Leur régime est le pain sec pendant deux jours et la ration le troisième. Une planche, deux petits pots, aux fers la nuit et le silence. Mais les peines peuvent s’ajouter aux peines. Il en est qui ont deux mille jours de cachot. L’un, Roussenq, le grand Inco (incorrigible), (lien) Roussenq (lien), qui m’a serré si frénétiquement la main — mais nous reparlerons de toi, Roussenq, — a 3.779 jours de cachot. Dans ce lieu, on est plus effaré par le châtiment que par le crime.

Un surveillant principal annonça dans les couloirs :
— Quelqu’un est là, qui vient de Paris ; il entendra librement ceux qui ont quelque chose à dire !
L’écho répéta les derniers mots du surveillant.
De l’intérieur des cachots, on frappa à plusieurs portes.
— Ouvrez ! dit le commandant au porte-clés.
Une porte joua. Se détachant sur le noir, un homme, torse nu, les mains dans le rang, me regarda. Il me tendit un bout de lettre, me disant : « Lisez ! »
« Si tu souffres, mon pauvre enfant, disait ce bout de lettre, crois bien que ta vieille mère aura fait aussi son calvaire sur la terre. Ce qui me console, parfois, c’est que le plus fort est fini. Conduis-toi bien, et quand tu sortiras de là, alors que je serai morte, refais ta vie, tu seras jeune encore. Cet espoir me soutient. Tu pourras te faire une situation et vivre comme tout le monde. Souviens-toi des principes que tu as reçus chez les Frères, et quand tu seras prêt de succomber, dis une petite prière. »
II me dit :
— Je voudrais que vous alliez la voir à Évreux.
— C’est tout ?
— C’est tout.
On repoussa la porte.
— Ouvrez !
Même apparition, mais celui-là était vieux. Il me pria de m’occuper d’une demande qu’il avait faite pour reprendre son vrai nom.
— J’ai perdu la liberté, j’ai perdu la lumière, j’ai perdu mon nom !
— Ouvrez !
C’était un ancien jockey : Lioux.
Je vous écrirai, dit-il. Mon affaire est trop longue. Je ne crois pas que vous vous occupiez de moi, mais quand on est à l’eau on se raccroche à toutes les herbes.
Dans ce cachot noir, il portait des lorgnons.
On repoussa la porte.
Il me semblait que j’étais dans un cimetière étrange et que j’allais déposer sinon des fleurs, mais un paquet de tabac sur chaque tombe.
— Ouvrez !
L’homme me fixa et ne dit rien.
— Avez-vous quelque chose à me dire ?
— Rien.
— Vous avez frappé, pourtant.
— Ce n’est pas à nous de dire, c’est à vous de voir. Et il s’immobilisa, les yeux baissés comme un mort debout. C’est un spectre sur fond noir qui me poursuit encore.

DIEUDONNÉ ! (lien)**

À la porte d’une cellule, un nom : Dieudonné.
— Il est ici ?
— Il fait sa peine pour sa seconde évasion.
On n’ouvrit pas la porte, mais le guichet. Une tête apparut comme dans une lunette de guillotine.
— Oui, oui, dit Dieudonné, je suis surpris, je n’avais pas entendu. Je voudrais vous parler. Oui, oui, pas pour moi, mais en général.
Il était forcé de se courber beaucoup. Sa voix était coupée. Et c’est affreux de ne parler rien qu’à une tête. Je priai d’ouvrir. On ouvrit.
J’entrai dans le cachot.
Son cachot n’était pas tout à fait noir. Dieudonné jouissait d’une petite faveur. En se mettant dans le rayon du jour, on y voyait même assez pour lire. Il avait des livres : le Mercure de France, de quoi écrire.
— Ce n’est pas réglementaire, mais on ferme les yeux. On ne s’acharne pas sur moi. Ce qu’il y a de terrible au bagne, ce ne sont pas les chefs, ce sont les règlements. Nous souffrons affreusement. On ne doit pas parler, mais il est rare que l’on nous punisse d’abord. On nous avertit. À la troisième, à la quatrième fois, le règlement joue, évidemment. Mais ce qu’il y a de pire, d’infernal, c’est le milieu. Les mœurs y sont scandaleuses. On se croirait transporté dans un monde où l’immoralité serait la loi. Comment voulez-vous qu’on se relève ? il faut dépenser toute son énergie à se soustraire au mal.
Il parlait comme un coureur à bout de souffle.
— Oui, je suis ici, mais c’est régulier. Pour ma première évasion, je n’ai rien eu. Pour ma seconde, au lieu de cinq ans, on ne m’a donné que deux ans. Je peux dire que l’on me châtie avec bonté. Il me reste encore trois cents jours de cachot sur les bras. Je sais que, peut-être, je ne les ferai pas jusqu’au bout. Il ne faut pas dire qu’on ne rencontre pas de pitié ici. C’est la goutte d’eau dans l’enfer. Mais cette goutte d’eau, j’ai appris à la savourer. Aucun espoir n’est en vue et je ne suis pourtant pas un désespéré. Je travaille. J’ai été écrasé parce que j’étais de la bande à Bonnot, et cela sans justice. J’ai trouvé plus de justice dans l’accomplissement du châtiment que dans l’arrêt.
Je suis seul sur la terre. J’avais un petit garçon. Il ne m’écrit plus. Il m’a perdu sur son chemin, lui aussi !
Il pleura comme un homme.
— Merci, dit-il. Ce fut une grande distraction. Et, comme on repoussait la porte, il dit d’une voix secrète qui venait de l’âme :
— Le bagne est épouvantable…

** Accusé à tort d'être membre de la Bande à Bonnot. Condamné à mort, grâcié par le Président Poincaré.

**************************************

85552260_oLa réclusion, vue par F Lagrange

Sous de grands hangars, des lignes de cachots soit presque totalement obscurs, soit avec une demi clarté. Chaque cage - car il faut bien appeler ces cachots ainsi est surmontée d'un grillage, la porte est en acier, munie d'un guichet par lequel on passe la nourriture, deux baquets: un pour l'eau "potable", un autre pour les déjections. Il est fait interdiction absolue de parler, et les très rares sorties sont strictement comptabilisées.

rousseauLe Médecin chef Rousseau, sans jamais être tombé dans la sensiblerie (il avait conscience d'être dans le bagne du bagne) ne cessa de réclamer pour que dès lors que le réclusionnaire n'avait pas été condamné à mort, sa peine n'ait pas pour corollaire une fin inéluctable ou une sortie vers l'asile d'aliénés voisin.

(photo à gauche, extraite du site: Atelier de création libertaire)

Donnons lui la parole.

85553991_oInfiniment plus dure est la peine de la réclusion cellulaire. Elle est infligée pour une durée de six mois à cinq ans et se fait à l’île Saint Joseph. Cet isolement a nécessité la construction de bâtiments spéciaux. Qu’on se figure, situé sous un grand hall sombre, deux rangées de cellules séparées par un mur mitoyen. Le plafond de ces cellules est remplacé par des barreaux en sorte que, vue à vol d’oiseau, elles ont l’air de cages. Quelques-unes seulement sont plafonnées en maçonnerie et sont transformées en cachots noirs.

Une passerelle située au-dessus du mur qui sépare les deux rangées de cellules permet aux agents de surveiller les réclusionnaires qu’ils voient à travers les barreaux de leur cellule comme on voit un animal en fosse. Les uns assis sur un de leurs baquets travaillent à faire des balais ou des brosses ; les autres tournent en rond comme des fauves. Les lits de camp mobiles sont tous relevés de six heures du matin jusqu’à six heures du soir. Seuls quelques malades sont autorisés à avoir leur lit rabattu pendant la journée.

Des médecins ont demandé que ce mobilier sommaire soit amélioré, qu’une étagère soit faite pour poser le récipient à eau potable et que ce récipient se différencie du baquet à ordures. L’administration locale consultée a répondu que tout meuble pouvait devenir entre les mains du réclusionnaire un projectile dangereux pour le personnel en service et qu’il y avait donc lieu de s’en tenir au mobilier actuel largement suffisant ! Les portes en fer des cellules sont munies d’un guichet par où on passe au condamné sa ration. Ici, c’est la maison du silence et toute parole prononcée à haute voix est rigoureusement punie. Les appels se font par trois coups frappés sur la porte de la cellule ; de temps en temps trois coups rompent le silence, suivi du bruit du guichet qu’ouvre et ferme un porte-clefs.

cellulesacielouvert2-1-30Le réclusionnaire a droit à une heure de promenade. A cet effet, il se rend dans un système de cellules analogues, pareillement dominé par une passerelle, mais situé en plein air, en sorte qu’au lieu de voir le dessous d’un toit, le réclusionnaire voit le ciel pendant une heure par jour. Cette cellule de repos  plus grande que l’autre, a environ six mètres sur quatre. Elle est communément désignée sous le nom de préau car il s’y trouve un petit préau où s’abrite le condamné quand il pleut. Les réclusionnaires se rendent à leurs préaux isolément, et, à l’aller comme au retour, ne peuvent ni se rencontrer ni communiquer. Cette sortie a lieu de 7 heures à 8 heures du matin, à une heure où le soleil est plus bas que les murs, si bien qu’au bout de quelques semaines de ce régime, les réclusionnaires présentent tous cette pâleur livide caractéristique.

Le réclusionnaire doit travailler dix heures par jour et le genre de travail qu’il exécute est choisi de façon qu’il s’accommode de l’isolement cellulaire. En général, c’est le triage des brins de balais, des feuilles de cocotier. Il touche la ration alimentaire stricte sans aucune possibilité de l’améliorer. Il porte des vêtements spéciaux qu’il touche à son entrée à la maison de force et qu’il change une fois par semaine. Une baille d’eau est mise au préau une fois par semaine à sa disposition. Les cheveux sont coupés en escalier.

Les condamnés à la réclusion peuvent être autorisés à lire en dehors des heures de travail et de promenade. Il faut pour cela qu’ils n’aient pas eu de punitions pendant trois mois s’ils sont condamnés à un ou deux ans ; pendant six mois s’ils sont condamnés à trois et quatre ans et pendant huit mois s’ils ont cinq ans à faire. L’absence de toute lumière artificielle et la demi-obscurité des locaux rend la récompense de la lecture à peu près illusoire. Si la conduite du réclusionnaire est bonne, il peut écrire à sa famille une fois par mois.

dautrescellules2-1-300x22L’usage du tabac est rigoureusement interdit, mais l′ennui mortel  pousse le réclusionnaire à rechercher ce plaisir défendu. Il est alors exploité par ses gardiens. Le porte-clefs arabe Belaïda, ignoble mouchard que j’ai connu à la réclusion, achetait aux réclusionnaires une demi-ration de pain pour trois cigarettes. Il revendait ce pain, à raison de cinquante centimes la ration, aux surveillants qui en nourrissaient leurs volailles. Belaïda n’admettait pas qu’un réclusionnaire se procurât du tabac autrement que par son intermédiaire et dénonçait au surveillant ceux qui fumaient sans avoir eu recours à lui. La commission disciplinaire les punissait alors de cachot ; c’était la seule punition disciplinaire infligée aux réclusionnaires.

Il arrive que l’administration n’ait quelquefois aucun travail à faire faire à tous ces reclus. La peine devient alors intolérable et s’aggrave du supplice de 1′inaction forcée. J’ai vu le cas se produire ; le chef de camp s’ingénia d’ailleurs à remédier à ce manque d’ouvrage. II est arrivé autrefois, au temps du directeur V…, que des réclusionnaires souffrant de n’avoir rien à faire et demandant du travail, M. V…, après avoir fait la sourde oreille donna l’ordre de leur distribuer des briques et d’exiger par jour, de chacun d’eux, le poids de 33 centilitres de poussière de brique finement pulvérisée !

Le médecin du pénitencier visite les réclusionnaires une fois par semaine. Il peut apporter quelques adoucissements à leur régime quand leur santé l’exige, délivrances de citrons, autorisations d’avoir le lit de camp rabattu dans la journée, heures supplémentaires à passer au préau. Le régime de quelques réclusionnaires est quelquefois adouci irrégulièrement et très heureusement du reste. Il s’agit toujours d’ouvriers adroits qui travaillent au préau toute la journée au profit du chef de camp ou du surveillant chargé de la réclusion.

reclusion croquis(Dessin ci-dessus: atelier de création libertaire)

Tous ces réclusionnaires, dont la grande majorité est faite des condamnés à perpétuité qui ont commis le crime d’évasion, deviennent un jour scorbutiques. Mal nourris, cloîtrés, vivant en contact intime avec leur petite tinette, infestée d’ankylostomes, d’anguillules ou d’amibes, ils sont sujets aux entérites. Cette étroite captivité irrite les nerveux. Des cas de neurasthénie aigue se produisent. L’un cassera son lit de camp, un autre ses deux petites bailles. Celui-ci frappera éperdument la porte de sa cellule et chantera vingt-quatre heures de rang jusqu’à ce qu’on lui passe la camisole et qu’on lui mette le revolver sous le nez. Celui-là se maquillera. Seul un service médical attentif et humain peut, par des évacuations opportunes sur l’hôpital, empêcher cette peine stupide d’être meurtrière.

reclusionStrictement appliquée, la peine de réclusion cellulaire, telle que je l’ai connue, était infaisable. Si des hospitalisations fréquentes et faites à temps n’intervenaient pas, peu d’hommes pouvaient accomplir leur peine de bout en bout car, même quand elle n’était pas de plusieurs années, elle atteignait ou dépassait les limites de la résistance humaine. /… A vrai dire cette barbarie était en général atténuée par un service médical attentif ou par un surveillant suffisamment intelligent. Très souvent, le réclusionnaire ne faisait pas trois mois d’encellulement strict avant que survienne une entrée à l’hôpital ou une quelconque atténuation au régime.

Le législateur de 1925 frappé de la dureté de cette peine ne voulut cependant pas la supprimer. Il se contenta d’y apporter un tempérament. C’est d’abord l’article 3 du décret du 18 septembre 1925 qui précise le mode d’exécution de la peine de réclusion cellulaire et en adoucit le régime disciplinaire. Sous le régime du 5 octobre 1889, la réclusion cellulaire comportait l’isolement de jour et de nuit permanent.

Depuis 1925, cet isolement permanent, accompagné de l’obligation au travail et au silence, est interrompu au bout de trois mois et fait place pour un trimestre à l’isolement nocturne avec travail en commun le jour et, dans le cas où la santé du détenu ne sera pas bonne, le gouverneur peut, sur l’avis du directeur de l’administration pénitentiaire et sans doute, - car le texte ne le dit pas - sur la prescription du médecin, prolonger le régime de moindre rigueur. Sinon la réclusion recommence pour trois mois et ainsi de suite.

cellules2-1(ci-contre: cachots "noirs" - vue prise au flash par l'auteur)

Ce même décret, dans son article 5, permet aussi au condamné à la réclusion cellulaire de bénéficier de la loi du 14 août 1885 sur la libération conditionnelle, lorsqu’il a subi le quart de sa peine, et non les deux tiers. Mieux encore : le réclusionnaire cellulaire qui, après avoir bénéficié de cette disposition, a été frappé de déchéance, peut, malgré la révocation de cette mesure, en bénéficier derechef, mais seulement pour la moitié du temps qu’il lui reste à purger. Ces dispositions nouvelles qui régissent le mode d’exécution de la réclusion cellulaire, c’est au scorbut que nous les devons.

Sachant que pour lutter contre ce mal, les médecins coupaient la réclusion par des séjours à l’hôpital, le législateur poursuivit le même but par un relâchement périodique du régime cellulaire, prévoyant même son interruption jusqu’à nouvel ordre quand la santé ne va plus du tout. La solution qui s’imposait était la suppression de cette peine. Par un savant dosage, le législateur a préféré en conserver tout le bénéfice, c’est ­à dire la ruine à bas bruit de la santé, et diminuer le risque du scorbut à forme épidémique, difficile à cacher, et les entrées incessantes à l’hôpital.

On peut se demander si c’est à dessein ou par omission qu’il ne parle pas des punitions disciplinaires applicables aux condamnés à la réclusion cellulaire, jusque-là passibles du cachot ? A notre avis c’est à dessein, et son silence s’explique bien simplement : il a compris que la réclusion cellulaire en Guyane, même à la dose de trois mois, dépassait les limites de la répression. On punit cependant beaucoup. Parler à voix haute, correspondre illicitement, fumer, rabattre son lit de camp, voilà les éternels motifs. Le cachot n’existant plus, on se rabat sur la cellule. Comme cette punition ne modifie en rien la vie du réclusionnaire qui est un encellulement aggravé, elle lui serait indifférente si, portée sur son livret, elle ne venait compromettre sa libération conditionnelle qui, sous l’administration de certains gouverneurs, n’est pour ainsi dire jamais accordée.

Le supplice de la réclusion cellulaire subsiste donc. Il est fractionné, mais a conservé tous ses caractères. Les réclusionnaires touchent bien chaque jour douze centilitres de vin - toujours la prophylaxie du scorbut, on l’appelle du reste le vin médical - mais combien peu le boivent ! Privés de tabac ils le troquent contre deux cigarettes que leur cède le porte-clés. La nourriture est ignoble, l’eau de lavage rationnée. Lorsqu’un réclusionnaire obsédé réclame, c’est fini pour sa tranquillité. Il est coté, toujours signalé et puni. Devant la longueur de la peine qui est distribuée avec plus de générosité depuis qu’elle a été amendée dans les textes, le réclusionnaire s’efforce de la subir sans broncher pour obtenir cette libération conditionnelle au quart de sa peine par laquelle le tient l’administration, mais c’est alors en tout supportant, faim, fatigue et crasse, au prix d’une résignation très préjudiciable à sa santé.

(D'après le Docteur Louis Rousseau)

Sources: M. Pierre, M. Godfroy, atelier de création libertaire

(NB: sur ces rangées de cellules, un grand toit métallique aujourd'hui disparu obscurcissait l'ensemble du bâtiment et condensait à la fois la chaleur et l'humidité tropicales. Un seul change hebdomadaire de tenue constituait à coup sûr une torture et une atteinte grave à l'hygiène** quand de nos jours, on se douche et on se change deux à trois fois par jour dans ces conditions de vie. Cela dit, on se replacera dans le contexte de l'époque où la propreté n'était pas le souci dominant, même chez les gardiens.

** Surtout que le savon étant souvent détourné par les transportés chargés de la lessive, cette dernière se réduisait le plus souvent à un vague rinçage qui rendait la tenue comme amidonnée par la crasse. Dénonciation de cela par Dieudonné qui, comme tous les libertaires de l'époque, avaient le culte de l'hygiène corporelle.

Dans son livre de souvenirs, Dieudonné signala comment de simples gestes d'humanité: un gardien qui "par erreur" laisse tomber une cigarette allumée dans une cellule, un autre qui laisse la porte ouverte un peu plus que le strict nécessaire, étaient indispensables pour ne pas entrer dans la spirale infernale des "pétages de plomb" qui augmentaient le temps d'encellulement...

(en bas, photos de l'auteur)

071011IMG_0786L'accostage est toujours difficile.
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Maisons de gardiens, rénovées et à disposition du R.E.I de Kourou.

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La main d'oeuvre ne manquait pas sur les îles, pour faire ces décorations façon "facteur Cheval"

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Les pensées étaient sombres quand on montait cet escalier...

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Le mur d'enceinte... passée cette limite, le silence absolu était de rigueur.

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Dépôt 1

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Dépôt 2

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Rangées de cellules...

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Cachot noir (photo prise au flash)

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Les quatre puits de l'île ne donnent qu'une rare eau saumâtre, pour "l'hygiène" de centaines de reclus.

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Cela amenait à récupérer l'eau de pluie, mais de ce fait les moustiques proliféraient.

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Rotonde des porte clés, souvent des détenus auxiliaires d'origine nord-africaine.

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Casemate de gardiens

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Le chemin de ronde.

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Suprême récompense... (à partir des années trente: sortir deux heures pour une corvée de rempierrement.

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 "Piscine des forçats". Imposée par les médecins à la fin des années trente pour prévenir les maladies par carence. La barrière protégeait du ressac et des requins. Elle était de toute manière indispensable pour rassurer des bagnards dont la plupart ne savaient pas nager.

Photos de l'auteur

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86361195_oAprès ces documents "bruts", ces témoignages, voici le temps de l'analyse, en partie guidée par les premiers commentaires. Tout d'abord, on ne peut que répéter qu'il est impossible de voir avec des yeux du XXIe siècle une situation codifiée à la fin du XIXe siècle et nous devons analyser la peine de réclusion en la replaçant dans un contexte, celui d'une société infiniment plus violente que de nos jours. C'était le temps de Germinal, et les mineurs n'avaient pas été condamnés au Bagne... Pourtant, une simple révolte sociale pouvait amener la Troupe à les massacrer sans que la société, dans sa grande majorité, y trouvât à redire.

Le châtiment infligé au Grand Révolté Roussenq qui accumulait les mois de réclusion en ne pouvant s'empêcher de multiplier les provocations n'est que le reflet d'une époque, celle où le mot "discipline" était sacralisé (jusqu'à ce que le Gouverneur Chanel lui tende la main et casse la spirale infernale, mais contrairement à ce que laisse penser sa mauvaise réputation en Guyane, c'était un homme d'exception, un progressiste qui n'eut que le tort de ne pas céder aux sirènes populistes de Jean Galmot).

86361714_oEn outre - et il faut lire en filigrane les témoignages tant de Dieudonné (recueilli par Albert Londres) que du Médecin chef Rousseau (ci-contre... Photo prise sur le site Atelier de Création libertaire), la peine dépendait grandement des hommes qui veillaient à son exécution. Dieudonné le dit: on n'était pas inhumain avec lui, on tolérait des accomodements tels qu'un placement dans le cachot le moins obscur de la rangée pour lui permettre de lire des journaux et des ouvrages prêtés - alors que la lecture était en principe interdite dans les cellules de Saint-Joseph.

Très vite, on appliqua le quart cellulaire pour adoucir la peine et donner de l'espoir: une fois le quart de la peine effectuée, le condamné qui n'avait pas notablement aggravé son cas se voyait placé en "conditionnelle de réclusion" et sorti de l'enfer de Saint-Joseph. Les divers condamnés qui subirent la réclusion ont tous signalé des gestes d'humanité, comme celui de ce gardien qui laissait tomber "par mégarde" une cigarette dans une cellule (le tabac n'était pas le plus important: mais le factionnaire montrant ainsi une forme de compassion redonnait un statut d'humain au condamné). On citera aussi des "corvées nécessaires" qui ne l'étaient guère, permettant de sortir pendant quelques heures les réclusionnaires de l'enfermement pour refaire un pavement, débarrasser l'île de ses noix de coco tombées au sol, etc.

Tout cela n'est pas énoncé pour nier la lourdeur de la peine et on a peine à comprendre en 2013 comment une administration pouvait entrer dans cette spirale infernale avec un condamné comme Roussenq, lui infligeant des milliers de jours de cachot pour une succession de fautes dont chacune était vénielle. C'est méconnaître l'état embryonnaire de la connaissance des pathologies mentales de l'époque! Des Roussenq, de nos jours, bénéficieraient d'un traitement adapté, d'une psychothérapie ou d'une aide médicamenteuse qui les stabiliseraient (d'ailleurs intervenue suffisamment tôt, elle aurait empêché sa condamnation).

6743405376a676aa760bb0631d2773aeAsile d'aliénés dit hôpital Paul Guiraud, Villejuif

On oublie qu'au début du XXe siècle, de tels "emportés" peuplaient les asiles d'aliénés français qui internaient plus de 400.000 malheureux soumis à une coercition effrayante (chiffre toujours exact juste avant la seconde guerre mondiale quand Pétain laissa commettre un terrible génocide par la faim en fixant leur ration alimentaire quotidienne à 500 Kcal). 

camisole-de-forceLe médecin Pinel avait bien oeuvré dès la Révolution pour qu'on libérât les aliénés de leurs chaînes, mais il fallut plus de cent quarante ans pour que cela entre dans les moeurs: les chaînes étaient remplacés par des camisoles de force, les geôles par des cellules capitonnées mais l'esprit demeurait. Un Roussenq reconnu irresponsable de ses actes serait sans doute mort de cette manière sans que cela fasse scandale. Classé responsable, il était victime des préjugés de l'époque qui étaent davantage fondés sur le "dressage" que sur l'éducation, que ce soit vis à vis des enfants tant dans les écoles qu'en famille, des classes dites dangereuses, etc. La société du second Empire et des débuts de la IIIe République était effroyablement violente - la manière dont fut conduite la Grande Boucherie de 1914 en est la preuve.

Il ne faut pas non plus oublier que les gardiens étaient des hommes de leur époque, qui n'avaient qu'un dénominateur commun: leur expérience du service militaire actif (et à cette époque il fallait se soumettre à une discipline implacable pendant au moins trois ans : une voie de fait sur un sous-officier pouvait mener au bagne voire devant le peloton) assortie d'une affectation au ministère des Colonies, celui où par nature on classe les individus en citoyens et en sujets.

La plupart étaient d'une intelligence modérée et de peu d'ambition (sinon ils auraient choisi une autre carrière), d'extraction sociale très modeste. Donc ils avaient vécu une enfance souvent très rude, dans une vie où le moindre aléa pouvait mener à connaître la faim, et d'aucuns furent dans cette situation alors que leur famille était d'une honnêteté sans faille (car une tâche tant dans le parcours individuel que dans celui de l'entourage empêchait d'obtenir le fameux certificat de bonnes vies et moeurs, sésame indispensable pour exercer).

Cela n'incitait pas la majorité à faire preuve de mansuétude envers le Transporté (nous en reparlerons quand nous analyserons la condition des gardiens) mais encore moins envers le trouble fête qui, en s'étant évadé, avait fait sanctionner des collègues ou pire, qui s'était rebellé voire avait de nouveau tué. Il est d'ailleurs révélateur que ceux qui s'interrogèrent sur la rudesse de certains châtiments étaient certains médecins dotés par leur fonction d'une instruction supérieure ou quelques gardiens dont la qualité des écrits donne à penser qu'ils étaient des déclassés, "très au-dessus de leur condition" comme on disait à l'époque.

La discipline militaire faisait autorité et le gardien était conditionné par cette dernière, et c'est ce qui explique que le système réclusionnaire fonctionna globalement comme il avait été conçu. Il n'empêche: je demeure persuadé que sans l'once d'humanité qui transparaissait à certains moments, il n'aurait laissé que peu de survivants. La réclusion regroupait selon les époques de trente à cent dix Transportés pour des peines effectives allant de quelques semaines à deux ans et demi, plus quelques exceptions qui atteignirent le maximum de cinq années suite à leur "mauvaise conduite" (que de nos jours on qualifier de comportement pathologique, notion qui n'effleurait pas les esprits de l'époque, pas même de celui de la plupart des médecins).

Enfin, et ce dernier argument n'est en aucune manière une justification s'il constitue une explication... Face à une quarantaine (parfois davantage) de Transportés, le gardien était seul. De ce fait, son autorité devait être absolue quand en face, certains étaient loin d'être des enfants de choeur. Selon le vieil adage militaire qui veut qu'est mal noté quiconque fait des vagues, tant le gardien peu respecté dont les Transportés semaient le désordre que celui qui multipliaient les "rapports" en créant toujours plus de tourment à une administration déjà incroyablement paperassière, étaient mal considérés, brimés dans leur avancement, et risquaient même de devoir revenir en France et servir dans une Centrale où le travail était plus pénible, sans les avantages non négligeables liés au service en Guyane (primes, six mois de congé tous les deux ans, etc.). De ce fait, l'épée de Damoclès suspendue sur le "troupeau" de transportés était bien utile...

Si on ajoute le fait que le gardien était armé face au Transporté, on peut également imaginer la tentation d'une "justice" expéditive dans l'hypothèse où des sanctions dissuasives ne pouvaient être prononcée en représaille d'actes graves. Cela fut rarement le cas justement du fait de ces options, et parce que, du moins à partir des années vingt, le gardien qui avait dû faire usage de son arme devait s'en justifier et voir ses arguments confirmés par une enquête administrative (le tir devait être opéré pour protéger sa vie, celle d'un civil, ou en cas de tentative d'évasion, après les sommations règlementaires)

85551071_oRappelons enfin que le placement en réclusion à Saint-Joseph n'était pas décidé par l'Administration pénitentiaire mais par le Tribunal Maritime Spécial, instance indépendante dont les décisions mettaient fréquemment l'AP hors d'elle, même si ses membres, des officiers de carrière, veillaient au respect de la discipline militaire en sanctionnant impitoyablement toute voie de fait sur un fonctionnaire de la "Tentiaire" - tout comme il en aurait été le cas si un soldat avait été jugé pour ce motif.

Pour des raisons très compréhensibles, les atteintes à la personne et dans une moindre mesure aux biens d'un habitants de la colonie étaient de même strictement punies, compte tenu du contexte de rejet du bagne par la population de Guyane.

 

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