23 mai 2013

S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. Le drame.

(Dieudonné relate son périple à Albert Londres. Voir le message précédent)

86479720_p


La crique a cinquante kilomètres ; nous n'en sortirons qu'au matin.
Acoupa pagaie. Menœil, debout à l'avant, et que les moustiques recouvrent comme d'une résille, manie un long bambou. Jean-Marie le reprend, puis je reprends Jean-Marie. Le bambou s'enfonce dans la vase et la manœuvre est exténuante.

Mais nous allons.

Chacun bâtit une vie nouvelle.

Deverrer parle de sa mère, qui sera si contente.

Brinot, qui est boucher, montrera aux Brésiliens comment on travaille à la Villette !

Venet, catholique fervent, qui n'a jamais quitté son scapulaire, qui, le matin même, est allé trouver le curé de Cayenne, pour se confesser et communier, nous met sous la protection du Bon Dieu.

-Dites   donc,  /...   avez-vous entendu parler du banc des  Français ? C'est à "Niquiri" [Nickerie], en Guyane anglaise. Là, généralement, les pirogues des forçats en route vers le Venezuela viennent s'asseoir.

 - Et alors ?

 

86480416_o- Eh bien ! le banc, c'est de  la  vase, et  les forçats s'enlisent et meurent.

Nous non plus, on ne tardera pas à s'asseoir.  Acoupa est mauvais marin. Il ne sait pas prendre la barre à la sortie du Mahury. Il entre dans la pleine mer comme un taureau dans l'arène, donnant de tous côtés, à coups de rames saoules.  Enfin, grâce au "perdant", nous arrivons tout de même à la hauteur des îles Père-et-Mère.

Et le vent tombe.  Et nous sommes forcés d'ancrer. On voit deux barques de pêcheurs au loin. Nous entendons un moteur. C'est Duez dans sa pétrolette qui, de son île, va à Cayenne vendre ses légumes "frais".

NOUS  RECULONS

- Acoupa ! Nous reculons ! Fis-je subitement.

Nous tirons sur la corde de l'ancre. La corde vient seule. L'ancre est restée au fond. Nous reculons toujours. On mouille une grosse pierre. La pierre s'échappe de la corde : nous reculons. J'avais emporté ma presse d'établi, pour travailler, sitôt libre ; je la sacrifie, nous l'attachons à la corde. La tension est trop forte, la corde casse. Nous reculons de plus  en plus vite.

Nous pagayons à rebours avec tout ce qui nous tombe sous la main. Moi, avec mon rabot ; Jean-Marie  avec une casserole ! Pittoresque à voir, hein? Nos efforts n'ont rien obtenu. Le courant nous a rejetés. Nous sommes au Degrad des Cannes. Nous ancrons avec un bambou que nous plantons dans le fond. L'eau bientôt se retire et notre pirogue s'assied sur la vase. Nous pensons  tous, alors, au banc des Français! La nuit vient nous prendre comme ça. Deverrer et Venet pleurent.

Menoeil, le vieux, est encore  tout  bouillant. C'est  lui  qui les  remonte : "Je serais presque votre grand-papa, et pourtant, moi, je  ris. Je  sens  une très  bonne odeur ! Ma femme qui m'attend depuis vingt-neuf ans, cette fois, ne sera pas déçue." Enfin, c'est ce qu'il disait !

Aussi loin que s'étende le regard, ce n'est plus qu'un banc de vase dont on ne voit pas la fin.

Nous décidons de sortir de là dès le lendemain au "montant", à la pagaie et à la voile. Les pagaies manquant, nous arrachons les bancs de la pirogue et nous taillons sept palettes. On pagayera à genoux, voilà tout ! Maintenant, dormez, dis-je aux compagnons. Il faudra être forts demain. Je veillerai.

La nuit est froide. La lune bleuit les flaques d'eau qui sont restées sur la vase. La lanterne du Degrad des Cannes, le seul œil de cette côte réprouvée, cligne au loin. Menœil  ne s'est pas  endormi. Deverrer  rêve tout haut. Il dit : "Non, chef ! Non, chef ! Ce n'est vrai." Il se débat  encore avec la "Tentiaire", celui-là ! Venet est agité. Jean-Marie ronfle. Acoupa grince des dents sur le tuyau de sa pipe. La nuit passe. L'eau arrive. La pirogue frémit.

- Debout, vous autres !

Acoupa est déjà à la barre. Jean-Marie et Menceil sautent vers la voile ; et nous, nous luttons contre le montant qui veut nous rejeter encore.

LA   LUTTE CONTRE   LE   FLOT

Nous ne pouvons pas avancer, mais nous ne reculerons pas, nous le jurons ! Pendant trois heures, nous nous maintenons à la même place, pagayant, pagayant, pagayant. Ho hisse ! Ho hisse ! Ho hisse ! Une brise se lève. Hourra ! la pirogue avance. Nous passons la pointe de Monjoli  [Montjoly]. La brise se fortifie. Elle nous emporte. L'enthousiasme fait valser les pagaies. Nous sourions à Acoupa. Nous  doublons l'îlot la Mère. Adieu ! Duez! Et que tes légumes frais viennent bien! !
Voici les Jumelles ! Plus qu'un petit coup, et le large est à nous. Le vent, soudain, n'est plus dans la voile. Est-ce Jean-Marie et Menoeil qui l'ont perdu ? La voile le cherche de tous les côtés. Le vent est parti. La mer nous repousse. Tous à la pagaie ! Allez, les sept ! La mer est plus forte. Elle nous renvoie à la côte. Nous touchons la vase, où la pirogue vient se rasseoir.

Et c'est comme l'autre nuit...

Seulement, personne ne veille cette fois. Qui donc, hommes ou bêtes, viendrait nous déranger ici ?

Plus même de lanterne à l'horizon comme au Degrad des Cannes !

Le jour. La marée arrive lentement. Pas de vent ! Nous prenons nos pagaies. La  pirogue n'avance pas. Acoupa nous commande de ne pas gaspiller nos forces. A midi, nous sentons la pirogue qui se soulève. C'est la vase qui fait soudain le gros dos. Elle ne redescend pas, elle se fige là-haut ! Et nous restons dessus !

Et la troisième nuit vient, amenant le montant.

-   A la pagaie ! crie Acoupa.

Le vent est fort, la vague méchante.

Nous longeons les palétuviers. Ces palétuviers ! de la fièvre en branches ! La pirogue avance si vite que nous ne voyons pas fuir les arbres à notre droite.

-   Hardi ! Acoupa, crions-nous.

Tout d'un coup, après avoir touché plusieurs fois le fond, la pirogue bute.

Nos huit efforts donnés à plein ne la font plus bouger d'un pouce. Nous sommes sur un banc de vase surélevé. Peut-être croyez-vous que la vase est plate comme une plaine. Elle forme des escaliers qu'on croirait taillés de main d'homme. Nous étions au sommet de l'un de ces escaliers !

Et la mer de  nouveau  se retire.   Et c'est   la vase, rien que la vase. Nous nous dressons dans la pirogue : ^u lointain, la vase ! Le matin arrive : la vase.

- Enfin, est-ce   qu'on  va mourir  là dedans ? demandons-nous à Acoupa.

Il nous répond qu'on y peut rester pendant une dizaine de jours, jusqu'aux grandes marées !

Alors, je racontai à mes compagnons l'histoire des mineurs de Courrières. Et j'ajoutai: "Cela dura dix-sept jours pour eux et ils furent sauvés !"

Acoupa dit :

- Il n'y a qu'un seul moyen d'en sortir. A deux cents mètres de nous, je vois de l'eau. Donc, le fond est plus bas. Si nous y amenons la pirogue, nous avons des chances de flotter à la marée du soir. Flottant, nous sommes sauvés. Voulez-vous descendre dans la vase et haler la pirogue ?

Nous arrachons nos vêtements.

- Attendez ! fait Acoupa. Ecoutez bien la leçon. Vous vous enfoncerez dans la vase, les  jambes écartées et le corps penché en avant ; autrement, elle vous avalera. Vous vous agripperez au bordage et, pour marcher, vous retirerez les jambes lentement,  l'une après l'autre.

Nous entrons dans la vase. Elle nous aspire jusqu'au ventre. C'est un frisson cela, vous savez ! Mais nous n'enfonçons plus. Nos quatorze bras sont bandés autour du bordage. Menœil crie:

"Ho! hisse! garçons!", comme lorsqu'il était à Charvein, au halage. Nous tirons de toutes nos forces. La pirogue démarre. Elle avance maintenant de vingt centimètres à chaque effort. "Ho ! Hisse ! garçons !" Le succès nous grise. Nous crions tous : " Ho ! hisse ! ensemble ! N... de D... ! I Hoôô ! hisse ! Hôôô ! hisse ! Hardi pour le Brésil ! I Hôôô ! hisse ! garçons, Hôôô ! hisse ! "

Le soleil nous assomme. Nous n'avons pas des cœurs de demoiselles, mais la vase nous écœure. Toutes les deux minutes, nous devons nous repo­ser sur le bordage tellement nous sommes éreintés. A chaque poussée, nous enfonçons jusqu'au poitrail. Il est plus pénible de sortir notre corps de la vase que de tirer la pirogue.

Deux heures de lutte, et nous remportons la victoire. Nous sommes sur la flaque d'eau. Je n'avais jamais vu sept hommes plus dégoûtants !

Plus de vivres. Plus rien à boire.

Acoupa tire trois coups de fusil. Cinquante petits oiseaux de vase dégringolent. Acoupa va les chercher. On les fait cuire.

De nouveau, le soir ramène la mer. Nous sommes chacun à notre place, la pagaie prête. L'heure est décisive. La mer avance, avance. Elle entoure déjà la pirogue. Montera-t-elle assez pour nous soulever ? Comme nous la regardons ! La pirogue oscille, décolle, lève le bec. En avant les pagaies. Nous raclons le fond de la vase. L'arrière ne démarre pas. Hardi, les pagaies ! C'est notre dernier espoir ! Nous raclons farouchement. C'est la nuit noire. Alors, au milieu du silence, un chant s'élève, accompagnant chaque plongée de pagaie. Un chant de la Bretagne, où l'on parle du Bon Dieu et de la Sainte Vierge, du pays, de là-bas ! C'est Jean-Marie.

Elle flotte, les enfants, hardi ! criai-je. Elle flotte ! Elle avance vers la haute mer, butant parfois sur le fond, mais à intervalles espa­cés. Jean-Marie chante toujours. Nous chantons tous. La pirogue ne bute plus. Elle bondit. Elle s'éloigne des palétuviers. "Tu reverras, ta mère, Deverrer", crie le vieux Menœil. Il ajoute : «"Et moi, mon épouse !"

- Au Brésil ! Clamons-nous tous. Au Brésil ! Soudain, nous entendons le bruit formidable de la barre qui écume devant nous. Tout le monde se tait.

Menœil et Jean-Marie hissent la voile. La vague est grosse. Elle passe parfois au-dessus de nous.

Nous franchissons la barre. C'est la pleine mer. La pluie tombe. Le vent enfle. Jean-Marie, debout à côté de la voile, ne garde l'équilibre que par miracle. Nous ne pagayons plus, nous vidons la pirogue. Elle offre maintenant le flanc à la lame.

—  Barre à gauche, Acoupa !

—  Elle n'obéit plus, hurle le nègre dans le vent.
Jean-Marie n'arrive pas à rouler la voile. Une lame emplit l'embarcation.  "Videz ! Asseyez-vous, n'ayez pas peur ", hurlé-je à tous. Venet et Dever­rer, les deux jeunes, crient à la mort, debout. Une autre lame, puis une autre encore. Nous sombrons.

L'ENLISEMENT DE VENET

/…

-    Quelle heure était-il ?

-    Autour de neuf heures du soir.

Moi, je sens qu'un drap m'enroule. Je  donne des jambes  et des bras ; je suis empêtré dans la voile. Sa corde, comme pourme pendre, traîne  à mon  cou. Je veux me dégager, deux mains m'agrippent.

- Qui était-ce ?

- Je ne sais pas !... et me paralysent. Je  me libère. Je remonte à la surface de l'eau, j'essuie mes yeux et je vois. Un quart de lune éclairait tout. C'était une scène farouche. Des hommes enlevés par une lame semblaient  bondir de  Ia  mer. Trois   autres,   hurlant,  se   cramponnaient   à   la pirogue   retournée.   Ils cherchaient  à la à pleins bras, mais ils ne pouvaient pas. Les épaves: des petites boîtes nous servant de malles et où était toute notre fortune dansaient une gigue dia­bolique sur la crête des vagues. Et le grondement dramatique de l'océan ! Je me souviens que ma malle passa à ma portée ; je la saisis comme un avare. C'est curieux, l'instinct de propriété, n'est-ce pas ? Je la mis sous un bras. Je nageai d'un seul. Je vis Jean-Marie qui soutenait Venet, et Menœil, avec son œil et ses cinquante-six ans, qui entraî­nait le gosse Deverrer.

- Vous étiez à combien de la côte ?

- On distinguait les palétuviers très loin, très loin. Je continue ma nage dans le chemin de lune. Ma petite malle raclait le fond. Elle était pleine d'eau ; je l'abandonnai. Je lève les bras. Je hurle pour rallier les nau­fragés : "Oôôôô ; Oôôôô ! " J'entends, de divers points de l'océan, d'autres "Oôôôô ! Oôôôô ! " Tout à coup, mon pied touche le plancher. C'est la vase. Je me souviens de la leçon de marche. Accroupi, je trotte sur les coudes et sur les genoux pour éviter d'enfoncer, car, si loin de la côte, la vase est molle.

J'avance, essoufflé comme un pauvre chien après une course.

- Oôôôô ! Oôôôô !

On me répond : "Oôôôô ! Oôôôô !" Une ombre passe près de moi et me dépasse : Acoupa.

- Où sont les autres ?

- Derrière.

- Personne ne manque ?

- Là, tous !

- En effet, trottant comme nous, sur la vase molle, voici Brinot, Deverrer, Menœil.

- Courage, Gégène ! me crie Menœil, t'en fais pas pour si peu !

Il avait du cœur au ventre, le vieux, hein ? Jean-Marie est derrière.  Venet suit, mais len­tement.

- Avance ! lui criai-je. Aie pas  peur ! Bientôt je les perds  de  vue. Il ne peut  être question de porter un homme, ce serait l'enlise­ment pour tous deux.

Ces cochons de palétuviers étaient de plus en plus loin. C'était à s'imaginer que l'administration pénitentiaire les tirait à elle pour nous faire souffrir un coup de plus. Une vieille lymphangite coupait mes forces. J'étais à bout.

Je m'accroupis et je m'assieds tout doucement. J'enfonce, mais à peine. Et je me repose là, sous la lune, mes mains tenant mes genoux comme dans un bain de siège. Jean-Marie me rejoint, m'encourage.

-  Va, patron ! me crie-t-il. Fais dix mètres et repose-toi. Respire fort. Fais encore dix mètres. Les voilà, les palétuviers !

Ils étaient loin encore!

On y arrive une heure et demie après. Moi, je suis à bout de mon effort. Jean-Marie me hisse sur des branches. Il fait froid, froid. De plus, il pleut, la lune se cache.

- Oôôôô ! Oôôôô !

Cette fois, la réponse est faible.

Nous nous endormons. Le froid, la pluie, la faim, le vent nous réveillent. La pluie cesse, les moustiques arrivent. Elle est longue, cette nuit!

Le désastre est complet. Nous avons tout perdu. Il nous faudra retourner vers Cayenne, seul point d'hommes sur cette rive, marcher vingt kilomètres dans les palétuviers. Comment fera-t-on? Comment retraverser le Mahury ? On est de beaux évadés ! Enfin, on n'est pas morts, et après quinze ans de bagne !

Et voilà le jour !

-  Oôôôô ! Oôôôô !

 

vasiere_mangrove_port_cayenne558_dsc8562On nous répond. Les autres ne sont pas loin. Ils nous renvoient le cri. Ils viennent vers nous. Les voilà ! Ils sont propres ! Ils me font peur. Si j'avais eu le cœur à rire, je leur aurais demandé d'où ils sortaient.

On se serre la main ! Je pense qu'un homme ordinaire eût été renversé s'il avait pu voir ces individus dégoûtants, presque nus, la bouche ouverte par la soif, se serrer les mains, au petit matin, avec conviction, au milieu d'une mer de vase !

Acoupa est gêné. Il cherche à nous expliquer des tas de choses. Menœil nous fait signe de ne rien lui dire. A quoi bon ? Nous avons appris, au bagne, à ne pas revenir sur la misère passée.

-   Où est Venet ? demandai-je en regardant tout autour.

- Il était avec vous ! répond Deverrer.

- Jamais de la vie !

- Venet ! Venet ! crions-nous   tous  à  la fois comme si déjà nous devinions. Venet!

Un long appel, faible, nous répond. Il vient de la mer. Nous regardons.

- Venet ! Venet !

Une plainte se traîne dans l'espace. Acoupa tend le bras. Il montre un point noir dans la vase :

- Là ! Enlisé !

Nous grimpons sur les palétuviers. A huit cents mètres de la côte, nous voyons un tronc. C'est peut-être un palétuvier solitaire. Ce point-là semble un tronc comme les autres.

-Venet !

Les bras du tronc s'agitent. C'est Venet !

- Venet ! Camarade ! Camarade !

Une voix sort du tronc. Il nous répond !

 

86479746_oPerché sur mon palétuvier, je retire ma chemise et je l'agite. Comment a-t-il fait ? Est-ce un suicide ? Un accident ? Il était le plus grand et le plus mince. Est-ce pour cela qu'il s'est enfoncé davantage ? Ah ! Comme nous l'appelons ! C'est tout ce que l'on peut pour lui.

- Avance, Venet ! Aie pas peur !

Déjà, la marée le rejoint. Il nous semble que le tronc bouge. N'est-ce pas l'eau autour de lui qui nous trompe ?

C'était l'eau. Lui ne bougeait pas, mais il criait toujours.

Acoupa dit qu'il va partir, qu'il prendra une pirogue au Degrad des Canes et qu'il reviendra le chercher à la marée.

- Tu vois bien qu'il enfonce et que le tronc diminue. Ce sera trop tard ! Le nègre s'en va.

- Accompagnez-le, dis-je.

Brinot, Deverrer, Menœil le suivent. Jean-Marie reste avec moi.

- On plaquera nos pas dans les vôtres, on vous retrouvera, dis-je.

Ils partent. Nous déracinons des palétuviers. Nous les poussons devant nous et nous avançons vers le tronc, dans la vase.

L'eau  le   balance, mais ne le libère  pas. Au contraire, il ne reste plus que les épaules et la tête, maintenant. Nous nous arrêtons. La vase nous a déjà happés les deux jusqu'à mi cuisse. Nous avons peur.

- Venet ! Camarade !

La marée l'achève. Il n'y a bientôt plus qu'une tête. Et, quand la tête a disparu, il y a encore deux mains. Et  nous voyons qu'il n'y a plus rien.

-Camarade ! Camarade !

Il n'y avait même plus  de plainte pour nous répondre…

 

Précédent : de Cayenne au Brésil (3) - L'organisation

Suite : de Cayenne au Brésil (3) La réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! . (liens)

Posté par borghesio à 16:28 - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,


S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. L'organisation.

 

 

CAYENNE ST LOUIS ILES SELON BOUYER (2) - CopieRappelons qu'il y avait peu de bagnards en court de peine à Cayenne et que la plupart étaient sélectionnés en fonction de leur apparente absence de dangerosité (pour éviter des tensions avec une population qui les rejetait déjà massivement) ainsi que pour limiter les possibilités d'évasion, possibles pour qui avait un capital suffisant assorti de complicités extérieures, leur permettant de rejoindre une "tapouye" brésilienne qui les aurait attendus au large. L'évasion en canot était des plus difficiles:  les alentours envasés à l'extrême, barre redoutable au niveau du phare de l'Enfant Perdu, et les alizés comme les courants marins étaient contraires.

Toutefois, avec l'aide de pêcheurs qui se faisaient payer fort cher et qui ne dédaignaient pas, souvent, de trahir leurs clients, ils furent un certain nombre à tenter l'évasion. Paradoxalement, les plus nombreux étaient des libérés astreints au doublage dont la condition très difficile (absence de travail convenablement rémunéré, entourage hostile, nostalgie du pays natal et des proches et vif sentiment d'injustice: ils considéraient avoir largement payé leur dette à la société et ne supportaient pas l'assignation en Guyane)

Une difficulté majeure consistait à trouver un intermédiaire fiable qui, moyennant commission, mettait en rapport les candidats à la "belle", associés après avoir fait pot commun en fonction de leurs moyens aux pêcheurs qui acceptaient de les convoyer au moins jusqu'au Cap d'Orange  (le début du territoire brésilien, sur la rive est de l'estuaire de l'Oyapock).

arton759Pour savoir comment se passaient de telles négociations, donnons la parole à Dieudonné (propos recueillis par Albert Londres qui en fit un livre: "l'homme qui s'évada")

Je regardais la mer.

A ce moment, le commandant Michel...
 - Le gouverneur des îles ?
 - Il a quitté la Pénitentiaire. Il était écœuré. Il est civil maintenant... passa près de moi.
 - Eh bien ! Dieudonné, vous regardez la mer ?
 - Oui, commandant
 - Ne faites  pas  de bêtises, ça vaudra mieux pour vous.

Il continua son chemin.

Je regardais toujours la mer, et, derrière le phare de l'Enfant-Perdu, je voyais déjà s'élever la « Belle ».

 - Comme c'est curieux, fit "Dieudonné de re­vivre tout ça, maintenant !

/...

CaptureLe  lendemain à la nuit, si vous aviez été toujours à Cayenne, vous auriez pu voir un forçat se diriger du côté du canal Laussat... C'était moi. Cet endroit n'a pas changé.  Il est encore le repaire de la capitale  du  crime *.  Je n'y  allais jamais. Peut être la  police aurait-elle compris  si  elle  m'avait vu là.

* Cela n'a guère changé. Il y a trente ans, pénétrer dans le quartier de "la Crique", lieu de tous les trafics, était éminemment dangereux. La situation s'est à peine améliorée avec une ébauche de rénovation urbaine. (note de l'auteur)

Je regardai. Personne ne me suivait. Je traversai le pont en bois pourri. J'étais dans l'antre.
Je me rendais chez un Chinois. On me l'avait signalé comme un bon intermédiaire. Sa cahute était un bouge. On y jouait, on y fumait, on aimait. Moi, je venais pour m'évader.

Je pousse la porte. Aussitôt, un chien jappe, les quinquets à huile s'éteignent, des ombres disparaissent. Une jeune Chinoise, ma foi assez jolie, s'avance vers moi. Je dis le mot de passe. La fille appelle le patron. Les quinquets se rallument, les timbres reviennent, le jeu reprend. Et une espèce de drôle de petit magot apparaît :  c'était mon homme.

- Je viens pour la « Belle », lui dis-je. Il m'entraîne dans une chambre qui servait à tout.  Il y avait un fourneau, une volière, un étau, un lit pour l'amour. La Chinoise nous avait suivis.  Il ferme la porte soigneusement. Etonné, je regarde la femme, me demandant ce qu'elle vient faire entre nous deux. Le Chinois comprend, sourit et pose un doigt sur ses lèvres pour me faire savoir que la fille est discrète. Elle sort et rapporte le thé. Est-il au datura** ?
- Qu'est-ce que le datura ?
- Vous savez bien, la plante dont on se sert en Guyane  pour les vengeances, le mauvais café, quoi! Alors, je retourne mes poches tout de suite: "Inutile, je n'ai pas d'argent sur moi!" Le  magot sourit, la jolie petite guenon aussi, et tous les deux, ils me disent:  "Datura, pas pour toi"
Le  thé est bon. Au reflet du quinquet, la Chinise apparaît coquine. Elle me lance des regards de femelle. Il s'agit bien de cela!
- Combien, patron, pour aller jusqu'à l'Oyapock?
- Trois mille, plus deux cents pour les vivres, plus cent francs pour moi. Six passagers au maximum.
- Le pêcheur est-il sûr?
- J'en réponds.
- Un Blanc?
- Un Noir. Son nom est Acoupa. Si tu acceptes, il sera ici, demain à la première heure.
- A demain!
La Chinoise veut me retenir. Ma pensée est ailleurs. Je sors. Le sentier où je tombe est vaseux. J'avance en écrasant des crapauds-buffles


** Dieudonné semble, là, victime des fantasmes locaux. On parlait beaucoup plus d'empoisonnement en Guyane qu'on ne pratiquait la chose - et cela n'a guère changé.

MES COMPAGNONS D'EVASION


Vous vous souvenez que mon ami Marcheras vous a dit, à l'île Royale :  "L'évasion est une science". C'est vrai. Mais c'est une science où le hasard et l'inconnu commandent.

Le plus grand des hasards  est de réunir les compagnons de la tragique aventure. Au bagne, on ne choisit pas ses amis, on les subit. Impossible de s'évader avec des hommes de son choix. Êtes-vous à Cayenne ? Vos camarades sont aux îles, sur le Maroni. Il faut se contenter de ce que l'on trouve, éliminer les gredins, chercher ceux qui  ont   de   l'argent,   prendre   les   marins   qui connaissent le chemin du Brésil ou du Venezuela, se méfier des mouchards. Ce ne sont pas les gardiens qui gardent les forçats au bagne, ce sont les forçats qui se gardent mutuellement ! Le jour suivant, je constituai ma troupe.
A midi, nous étions six pour la "Belle".

Le premier, on l'appelait Menceil, une "mouche-sans-raison"***  lui ayant fait perdre  un œil.  Cinquante-six   ans   d'âge   et   vingt-neuf   de   bagne. Condamné à dix ans, mais  dix-neuf de plus au livret pour évasions. C'était un paysan, un laborieux, attaché à sa famille ! Solide encore. Il avait sept cents francs.


*** Nom donné aux guêpes, en Guyane, qui sont particulièrement agressives.

Le deuxième   était  Deverrer :   vingt-cinq   ans d'âge. A  perpétuité. Cinq ans accomplis. C'était Menoeil qui l'emmenait. Je ne savais rien de plus sur lui. Cinq cents francs.


Le troisième était Venet : vingt-huit ans. Perpétuité, Sept ans de bagne. Pauvre Venet! quel que soit son crime, il l'a expié ! Je le revois encore. C'est une vision épouvantable, mais ce n'est pas l'heure encore de vous raconter la chose. Intelligent, poli, bien élevé, instruit, parlant l'allemand. Comptable à l'hôpital. Protégé par le clergé. Manquait d'endurance physique. Onze cents francs.

Le quatrième était Brinot : trente-cinq ans. Perpétuité. Six ans de bagne. Préparateur à la pharmacie. Boucher de profession, pouvant à la rigueur faire six parts égales dans un singe. Bon camarade. Neuf cents francs.

Jean-Marie   était  le  cinquième :   vingt-six  ans. Perpétuité. Huit ans de peine. Il devait sa condamnation à une tragédie bretonne. Sa fiancée s'empoisonne. On l'accuse du crime. Il n'y est pour rien. On l'arrête. En prison, son gardien le martyrise. Dix fois par jour, il le frappe de ses clefs, en lui répétant : "Tu l'as empoisonnée, ta fiancée, hein ?" Jean-Marie est le plus fort. Au bout de vingt jours, la colère le pousse. Il tue le gardien. Avant de mourir, le gardien lui demande pardon.
Quel drame! Aux îles, j'avais connu Jean-Marie, je  lui avais appris le métier d'ébéniste. Un forçat qui  apprend  volontairement  un   métier  est un homme qui n'est pas pourri. Travailleur. Bonnes moeurs. Ne buvait pas. Ne se serait jamais évadé sans moi. Ah! le malheureux aussi! Neuf cents francs.

/...

- Le soir, à la nuit, je retournai canal Laussat. Je frôlai Ullmo qui, sortant de son travail, rentrait lui, les yeux comme toujours fixés à terre. Quelle expiation ! Si ses anciens camarades de la marine pouvaient le voir !
Et me voici devant le bouge du Chinois. Je fonce dans la porte comme si j'étais poursuivi. Cette fois, les joueurs n'eurent pas le temps de disparaître, mais ils empoignèrent l'argent qui était sur la table, et l'un qui n'avait pas  de poche —, il était nu —, mit la monnaie dans la bouche.
Le Chinois me conduisit dans la pièce à tout faire. Un Noir, assis sur le lit, fumait la pipe. C'était le sauveur.
- Eh bien ! me dit-il, la pêche va mal. J'ai une femme et deux enfants ; alors, pour remonter mes affaires, je vais entreprendre les évasions.
Il ajouta :
-  C'est moi Acoupa.
- Comment est-elle votre pirogue ?
Jamais  je  n'ai entendu prononcer ce mot de pirogue comme par Dieudonné. Il roule l'o et y superpose  les   accents  circonflexes.   On   dirait,  quand il pense  à  l'embarcation,  que la  longue  houle et le son rauque des mers de Guyane lui sont restés dans la gorge.
-  Elle est sûre, répond Acoupa.
Le Noir avait quarante ans. Il était solide. Il péchait depuis dix ans sur la côte. A première vue, il ne paraissait pas être une fripouille. Trois mille, plus deux cents, plus cent, lui dis-je. Il répondit : « Pas plus ! » On se toucha la main. C'était conclu.
Je sortis avec lui.
- Quel jour ? me demanda-t-il.
- Après-demain, le 6.
- Le rendez-vous ?
- Cinq heures du soir, à la pointe de la Crique Fouillée.
- Entendu !

DEPART

- Un par un,  chacun  de  son  côté,   moi en pékin, mes scies sur l'épaule, les cinq autres en forçats, numéro sur le cœur, nous voilà le 6 décembre - tenez, cela, pour moi, c'est une date —, quittant Cayenne, le cœur battant.
Et l'œil perçant.
Je n'ai pas vu, à ce moment, mes compagnons, mais je me suis vu. Ils ont dû partir dans la rue, comme ça, sans un autre air que leur air de tous jours. S'ils apercevaient un surveillant, ils faisaient demi-tour et marchaient, en bons transportés, du côté du camp.
Je croisais des forçats ; ils me semblaient subitement plus malheureux que jamais. J'avais pour eux la pitié d'un homme bien portant pour les malades qu'il laisse à l'hôpital. L'un que je connnaissais me demanda: "Ça va?" Sans m'arrêter, je lui répondis : "Faut bien !". Je rencontrai aussi  Me Darnal, l'avocat. "Eh bien! Dieudonnné, quand venez-vous travailler chez moi ?"
J'avais une rude envie de lui répondre :  "Vous voulez rire, aujourd'hui, monsieur Darnal !" Je lui dis : "Bientôt !"
Je tombai également sur un surveillant-chef, un Corse. On n'échangea pas de propos.
Je me retournai tout de même pour le voir s'éloigner. Je ne tenais pas à conserver dans l'oeil la silhouette de l'administration pénitentiaire; c'était, au contraire, dans l'espoir de contempler la chose pour la dernière fois. Je me retins pour ne pas lui crier: "Adieu".
J'atteignis le bout de Cayenne. La brousse était devant moi. Un dernier regard à l'horizon. Je disparus  dans la végétation.

dsc_0531Il s'agissait, maintenant, d'éviter les chasseurs d'hommes. En France, il y a du lièvre, du faisan, du chevreuil. En Guyane, on trouve de l'homme. Et la chasse est ouverte toute l'année !  J'aurais été un bon coup  de  fusil, sans me vanter.  La "Tentiaire"  aurait  doublé la prime. Fuyons la piste. Et, comme un tapir, je m'avançai en pleine forêt. Au bout d'une heure, je m'arrêtai. J'avais entendu un froissement de feuilles pas très loin. Etait-ce une bête ? un chasseur? un forçat?
Je m'aplatis sur l'humus. La tête relevée, je regardai. C'était Jean-Marie, le  Breton. Je  l'appelai. Ah ! qu'il eut peur ! Mais il me vit. En silence, tous deux, nous marchâmes encore une heure et demie, le  dos presque tout le temps  courbé.  Et  nous vîmes la Crique Fouillée. Brinot, Menceil, Venet étaient là. On se blottit. Il ne manquait que Deverrer.
- S'il ne vient pas, dit Brinot, on aura cinq cents francs de moins, tout est perdu.
- J'ai de quoi combler le vide, dis-je. Et l'on resta sans parler. Chaque fois qu'une pirogue passait, nous rentrions dans la brousse, puis nous en
ressortions quand elle était au loin.
Deverrer arriva, les pieds en sang.
Cinq heures.
Cinq heures et demie : "Tu vois Acoupa, toi ?" Six heures : "Ah ! le sale nègre ! S'il nous laisse là, les chasseurs d'hommes vont nous découvrir." Rien non plus à six heures et demie. "Pourvu qu'il ne nous ait pas vendus ? Ou le Chinois, peut-être ?"
Nous sommes accroupis dans la vase, le cœur envasé aussi. La crique devient obscure. Une pirogue se dessine sur la mer. Elle avance lentement, quoique nos désirs la   tirent...  très lentement,  prudemment, je me dresse. Je  fais un signe. J'ai reconnu Acoupa.
La pirogue se hâte, elle est suivie d'une autre, une autre plus petite. Le Chinois la monte !
Je puis dire que sur le moment, nous  nous mîmes à les adorer, ces deux hommes-là! Ceux  qui ont  des souliers se  déchaussent, et nous embarquons. Le Chinois saute dans la pirogue avec nous. Il allume  sa   lanterne.   Maintenant, avant  tout, il faut le payer. Nous  sortons chacun nos cinq cents Francs. Brinot, qui n'avait rien préparé, est obligé de les retirer de son plan (porte-monnaie intime en forme de cylindre et en fer-blanc). Chacun compte et recompte. Il y a de menus billets, c'est long! Quand ils ont recompté, ils recomptent une troisième fois! Vous pensez, il  y  a des hommes comme Deverrer qui ont vendu la moitié de leur pain pendant deux ans pour rassembler la somme! C'est leur vie, ces cinq cents francs.

fgOn y arrive tout de même  petit à petit. Cinq cents francs, puis mille, puis mille cinq cents, puis deux mille. Moi, j'ai bazardé mes coffrets,  tous les souvenirs que je voulais rapporter aux bienfaiteurs. C'est dur aussi, de se séparer de cet argent-là! Enfin, je le donne. Menceil fut le dernier. Il ne trouvait pas le compte, il s'égarait au milieu de ses billets de cent sous.  "Ça me fait mal à l'estomac, disait-il, de les revoir." Il les avait échangés, lui aussi, contre son pain. Enfin, les trois mille francs sont réunis!
Le Chinois les prend. Il s'approche de sa lanterne. Et voilà qu'il commence à compter et à vérifier les billets, et cela avec un tel soin que l'on aurait dît qu'il cherchait sur chacun  la signature de l'artiste auteur de la vignette. Il n'en passa pas un. Cela dura une demi-heure.
Après, le Chinois les donna au nègre. Le nègre s'attacha la lanterne au cou et se mit à compter et à vérifier.
I1 n'alla pas plus vite que son compère ! Après, il les redonna au Chinois, qui se remit à les  recompter et à les revérifier. Enfin,  ce  fut fini ; le Chinois les glissa dans sa ceinture.
Il souffla sa lanterne, regagna son embarcation et, silencieux, dans la nuit chaude, emportant l'argent du pêcheur, il rama vers son bouge.
- En route, dit Acoupa.
Et il enleva la pirogue.
Elle a sept mètres de long et un mètre de large. Nous sommes sept dedans. Il fait noir. Nous longeons la forêt vierge. Soudain, comme sur un ordre, les moustiques nous attaquent furieuse­ment.
 Deverrer, qui est jeune, geint sous la souffrance. "Silence, ordonne Menceil. Ce n'est pas la peine d'avoir échappé aux chasseurs d'hommes pour les attirer maintenant à cause de deux ou trois mous­tiques ! "
 Le jeune se tait. Et alors commence le supplice, qui durera jusqu'à l'aube. On se caresse sans arrêt la figure, le cou, les pieds, les chevilles de haut en bas, de bas en haut, dans un continuel mouvement de va-et-vient. Et à pleines mains on les écrase. Ils sont des millions contre vous, vous entendez, oui, des millions ! J'en ai écrasé pendant neuf heures de suite, contre ma peau, pour mon compte !

*******************************

Quelques observations. Dieudonné et ses compagnons eurent la chance de tomber sur des complices "honnêtes". Il est toutefois probable que près du lieu de la transaction, des observateurs veillaient, prêts à intervenir dans l'hypothèse où les évadés tenteraient un coup de force... Comme il était fréquent que l'on attendît qu'ils eussent payé pour les faire prisonnier voire, plus fréquemment, pour les abattre : l'administration pénitentiaire récompensait les chasseurs d'hommes qui touchaient peu ou prou la même prime s'ils ramenaient des prisonniers, des cadavres ou, pour se simplifier l'existence, juste leur tête et leur matricule s'ils étaient revêtus de leur tenue de forçat.

Il est évident que l'intermédiaire asiatique ne se contentait pas de sa modeste commission de cent francs. Le pêcheur Acoupa*lui doit certainement une forte redevance - assurance pour lui de se voir proposer de futurs "clients".  Les Chinois de Guyane pratiquaient également beaucoup l'usure... Une telle opération permettait peut être à un modeste pêcheur de se débarrasser d'une lourde dette.

* Un pseudonyme, de toute évidence. C'est le nom d'un poisson très apprécié en Guyane.

acro41

Acoupa

Le prix de l'évasion: cinq cents francs par passager correspondait peu ou prou à deux mois de salaire d'un ouvrier très qualifié. Si Dieudonné, forçat "libre" qui travaillait pour son propre compte - et qui en outre, à la fois comme ébéniste et du fait se sa renommée qui conférait une valeur à la signature de ses oeuvres - pouvait à la rigueur thésauriser cette somme en quelques mois, il n'en était pas de même de ses compagnons en cours de peine qui avaient interdiction absolue de posséder du numéraire en leur compte propre (il s'exposaient à la confiscation assortie d'une sanction disciplinaire). On mesure dans ces conditions la somme de souffrances (la vente quotidienne d'une demi ration de pain déjà insuffisante)  et de volonté qu'il leur fallut déployer pour atteindre ce capital.

coucher-soleil-guyane-1312458
                                          L'océan à Cayenne

 

fusains attribués dieudonnéFusains attribués à Dieudonné

 

A suivre : S'évader (3) De Cayenne au Brésil - Le drame.   (lien)

Source: l'homme qui s'évada (Albert Londres). L'ouvrage est désormais libre de droits.

Posté par borghesio à 13:42 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

09 avril 2013

Le pénitencier de Cayenne.

Il ne fut construit qu'en 1863, pour héberger les corvées de transportés qui s'activaient à Cayenne.

 

958_001Débarcadère. On distingue le canot du courrier, dirigé par des forçats.

Cayenne Forcats rue du portCPForçats rue du port

Cayenne forcats au travailCPLes forçats étaient quelques dizaines employés à la centrale électrique et à la glacière (qui fonctionnait grace à une machine à vapeur faisant du froid en créant une dépression). Une dizaine nettoyaient les écuries de la gendarmerie, d'autres se chargeaient de la voirie (tâche paisible s'il en était une). Plus rude était le travail des canotiers: des cycles réguliers d'envasement empêchent les navires d'accoster, et il fallait aller chercher fret et passager à la force des avirons. Une très pénible corvée était celle des vidanges: dès deux heures du matin, les affectés tiraient une charrette qui récupérait le contenu des tinettes et pots de chambre de la ville, entourés d'une odeur épouvantable. A midi, ces hommes étaient libres d'aller et venir à condition d'être présents à l'appel du soir, de même que les assignés chez des particuliers (sauf certains, de confiance ou qui avaient des relations, et qui avaient obtenu une autorisation spéciale)

 

Hopital jean martialHôpital colonial - Un bâtiment était affecté aux forçats en cours de peine et aux Libérés.

 

863_001Corvée près de Cayenne (détenus malgaches, souvent chargés des durs travaux de terrassement)

 

Cayenne penitencier3CPParticularité de ce pénitencier... Construit par un particulier et concédé à l'AP, il fut expressément spécifié par contrat, sur exigence du propriétaire qui avait peur des fantômes, qu'aucune exécution capitale n'aurait lieu dans son enceinte. Les quelques forçats - de même que les rares condamnés à mort de la population civile - exécutés à Cayenne furent en conséquence décapités devant la prison. Ce bâtiment était en si mauvais état dans les années cinquante qu'il fut rasé (l'Institut Pasteur a été édifié à sa place ; il ne demeure plus qu'un mur d'enceinte, des vestiges du passé)

Caayenne penitencierCP

Bagnards 47Le pénitencier était proche de l'anse Buzaré

anse pénitencier

 

guyane-le-penitencier-de-cayenne

nettoyage cayenne

Bagnards 104 (2) Ces corvées tout sauf fatigantes étaient réservées aux "premières classes"
(plusieurs années de très bonne conduite, aucune dangerosité

 

guyane-caserne-de-la-gendarmerieLa gendarmerie était nettoyée par les transportés, qui extrayaient le fumier des écuries. Plus insolite, la nuit, le télégraphe du Gouvernement était tenu par un forçat qui avait tous les codes secrets à sa disposition, pour chiffrer ou déchiffrer les messages en principe confidentiels envoyés ou reçus! C'est le pénitencier de Cayenne qui fournissait également les forçats affectés au phare de l'Enfant Perdu, tâche absolument terrifiante.

 

Posté par borghesio à 17:42 - Commentaires [57] - Permalien [#]
Tags : ,

02 avril 2013

Albert Londres - La découverte de Cayenne (1923)

C’ÉTAIT CAYENNE

Enfin, un soir, à neuf heures, vingt et un jours après avoir quitté Saint-Nazaire, on vit sur une côte de l’Amérique du Sud une douzaine de pâles lumières. Les uns disaient que c’étaient des becs de gaz, d’autres des mouches à feu et certains, des ampoules électriques. C’était Cayenne.

Le Biskra avait mouillé assez loin de terre, car, selon les années, le port s’envase. Encore ne devions-nous pas nous plaindre, paraît-il. Une année auparavant, on nous eût arrêtés à quatre milles en mer, ce qui, pour le débarquement, constituait une assez rude affaire, sur ces eaux sales et grondeuses, surtout pour les prévoyants qui ont des bagages de cale !

Le paquebot-annexe mugit comme un taureau, par trois fois. On entendit le bruit que fait l’ancre entraînant sa chaîne. Et tout parut entrer dans le repos.

Mais deux canots, encore au loin, accouraient vers nous, à force de bras. On distinguait sept taches blanches dans l’un, six dans l’autre. Et bientôt on perçut des paroles sur la mer. Les hommes causaient. Une voix plus forte que les autres dit :

Barre à droite !

Et ils atteignirent notre échelle.

Plusieurs avaient le torse nu et d’autres une camisole de grosse toile estampillée d’un long chiffre à la place du cœur. C’était les canotiers, les forçats canotiers, qui venaient chercher le courrier.

Ils firent glisser les paquets le long de la coupée et les rangèrent dans les barques.

Prenez garde ! dit le maigre qui était au sommet de l’échelle, voilà les « recommandés ».

Je cherchai le surveillant revolver au côté. Absent !

Treize hommes qui maintenant n’avaient plus, comme étiquette sociale, que celle de bandits, étaient là, dans la nuit, maîtres de deux canots et coltinaient officiellement, sous leur seule responsabilité, des centaines de millions de francs scellés d’un cachet de cire dans des sacs postaux.

Descendez avec moi, me dit Decens, le contrôleur, qui devait accompagner ses sacs jusqu’à la poste. Vous ne trouverez pas à vous loger et, à moins que vous ne couchiez place des Palmistes, vous en serez quitte pour remonter à bord.

Les forçats se mirent à leurs rames. Nous prîmes place sur les sacs.

Tassez-vous, chefs ! cria un forçat.

On se tassa.

Pousse !

La première barque partit, la seconde suivit.

Ils contournèrent le paquebot pour prendre le courant. Leurs bras de galériens étaient musclés. Sur ces mers dures, le métier de canotier, si recherché soit-il, n’est pas pour les paresseux. Ils ramaient bouche close pour ne pas perdre leur force. La faible lueur du Biskra ne nous éclaira pas longtemps. On se trouva dans une obscurité douteuse. Instinctivement, je me retournai pour m’assurer que les deux forçats assis derrière moi n’allaient pas m’enfoncer leur couteau dans le dos. J’arrivais. Je ne connaissais rien du bagne. J’étais bête !

Eh bien ! l’amiral, dit Decens à celui qui tenait la barre. Qu’as-tu fait de ton surveillant, aujourd’hui ?

— Il embrouille les manœuvres. Ce n’est pas un marin. Je lui ai dit de rester à terre, qu’on irait plus vite !

— Penchez-vous à gauche, chef, me dit l’un, entre ses dents, nous arrivons aux rouleaux.

LITTÉRATURE DE TATOUÉS

Je tirai de ma poche une lampe électrique et la fis jouer. Sur le torse de celui qui me faisait face, j’aperçus une sentence, écrite avec de l’encre bleue. J’approchai la lampe et, dans son petit halo, lus sur le sein droit du bagnard : « J’ai vu. J’ai cru. J’ai pleuré. »

L’« amiral » demanda : « Vous n’avez pas une cigarette de France, chefs ? »

On n’avait pas de cigarettes de France.

Et je vis, au hasard de ma lampe, qu’il avait ceci, tatoué au-dessous du sein gauche : « L’indomptable cœur de vache. »

Les six ramaient dur. C’était lourd et la vague était courte et hargneuse. Curieux de cette littérature sur peau humaine, je « feuilletai » les autres torses, car, pour être plus à l’aise, tous avaient quitté la souquenille. Sur le bras de celui-ci, il y avait : « J’ai (puis une pensée était dessinée) et au-dessous : à ma mère. » Ce qui signifiait : « J’ai pensé à ma mère. » Je regardai son visage, il cligna de l’œil. Il faisait partie de ces forçats qui ont une tête d’honnête homme.

Je me retournai. Les deux qui m’avaient fait passer le frisson dans le dos offraient aussi de la lecture. Sur l’un trois lignes imprimées en pleine poitrine :

Le Passé m’a trompé,
Le Présent me tourmente,
L’Avenir m’épouvante.

Il me laissa lire et relire, ramant en cadence.

Le second n’avait qu’un mot sur le cou : « Amen. »

C’est un ancien curé, dit "l’amira"l.

On arrivait. J’ai pu voir bien des ports misérables au cours d’une vie dévergondée, mais Cayenne passa du coup en tête de ma collection. Ni quai, ni rien, et si vous n’aviez les mains des forçats pour vous tirer de la barque au bon moment, vous pourriez toujours essayer de mettre pied sur la terre ferme ! Il paraît que nous n’avons pas encore eu le temps de travailler, depuis soixante ans que le bagne est en Guyane ! Et puis, il y a le climat… Et puis, la maladie, et puis, la politique… et puis, tout le monde s’en f…t…

Cinquante Guyanais et Guyanaises, en un tas noir et multicolore (noir pour peau, multicolore pour les oripeaux), au bout d’une large route en pente, première chose qu’on voit de Cayenne, étaient massés là pour contempler au loin le courrier qui, tous les trente jours, lentement, leur vient de France.

Et ce fut le surveillant. Je reconnus que c’était lui à la bande bleue de sa casquette. Ou bien il avait perdu son rasoir depuis trois semaines, ou bien il venait d’écorcher un hérisson et de s’en coller la peau sur les joues. Il n’avait rien de rassurant. On ne devrait pas confier un gros revolver à des gens de cette tenue. Mes forçats avaient meilleure mine. Mais c’était le surveillant et je lui dis : Bonsoir !

B’soir ! fit le hérisson.

Glou ! glou ! riaient les Guyanaises. Glou ! glou !

Grouillez ! Faites passer les sacs, commandait l’amiral, l’ « indomptable cœur de vache ».

Il était dix heures du soir.

À TRAVERS CAYENNE

 

Par le grand chemin à pente douce, je partis dans Cayenne. Ceux qui, du bateau, disaient que les scintillements n’étaient que des ampoules électriques avaient raison. Mais l’électricité doit être de la marchandise précieuse dans ce pays ; il n’y avait guère, à l’horizon, que cinq ou six de ces petites gouttes de lumière pendues à un fil.

Ce que je rencontrai d’abord trônait sur un socle. C’étaient deux grands diables d’hommes, l’un en redingote, l’autre tout nu et qui se tenaient par la main. Je dois dire qu’ils ne bougeaient pas, étant en bronze. C’était Schœlcher, qui fit abolir l’esclavage. Une belle phrase sur la République et l’Humanité éclatait dans la pierre. Peut-être dans cinq cents ans, verra-t-on une deuxième statue à Cayenne, celle de l’homme qui aura construit un port !

Puis, j’aperçus quelques honorables baraques, celle de la Banque de Guyane, celle de la Compagnie Transatlantique. Il y avait une ampoule électrique devant la « Transat », ce qui faisait tout de suite plus gai. Je vis un grand couvent qui avait tout du dix-huitième siècle. Le lendemain, on m’apprit que ce n’était pas un couvent, mais le gouvernement. C’est un couvent tout de même qui nous vient des Jésuites, du temps de leur proconsulat prospère.

Je ne marchais pas depuis cinq minutes, mais j’avais vu le bout de la belle route. J’étais dans l’herbe jusqu’au menton, mettons jusqu’aux genoux, pour garder la mesure. C’était la savane. On m’avait dit que les forçats occupaient leur temps à arracher les herbes. Il est vrai qu’à deux ou trois brins par jour dans ce pays de brousse…

Généralement, à défaut de contemporains, on croise un chat, un chien dans une ville. À Cayenne, ces animaux familiers passent sans doute la nuit aux fers, tout comme les hommes. Il n’y a que des crapauds-buffles dans les rues. On les appelle crapauds-buffles parce qu’ils meuglent comme des vaches. Ils doivent être de bien honnêtes bêtes puisqu’on les laisse en liberté !

Cela est la place des Palmistes. Ce n’est pas écrit sur une plaque, mais c’est une place et il y a des palmiers. C’est certainement ce qu’on trouve de mieux en Guyane, on l’a reproduite sur les timbres, et sur les timbres de un, de deux et de cinq francs seulement !

Marchons toujours. Ce n’est pas que j’espère découvrir un hôtel. Je suis revenu de mes illusions, et je crois tout ce que l’on m’a affirmé, c’est-à-dire qu’en Guyane il n’y a rien, ni hôtel, ni restaurant, ni chemin de fer, ni route. Depuis un demi-siècle, on dit aux enfants terribles : « Si tu continues, tu iras casser des cailloux sur les routes de Guyane », et il n’y a pas de route ; c’est comme ça ! Peut-être fait-on la soupe avec tous ces cailloux qu’on casse ?

Voici le comptoir Galmot. Et ce magasin, un peu plus loin a pour enseigne : l’Espérance. L’intention est bonne et doit toucher le cœur de ces malheureux. Et ce bazar, où les vitres laissent voir que l’on vend des parapluies, des savates et autres objets de luxe, n’est ni plus ni moins que l’œil de Caïn, il s’appelle : La Conscience !

Il y a des hommes en liberté ! J’entends que l’on parle. C’est un monologue, mais un monologue dans un village mort semble une grande conversation. Je me hâte vers la voix et tombe sur le marché couvert. Un seul homme parle, mais une douzaine sont étendus et dorment. Ils doivent avoir perdu le sens de l’odorat, sinon ils coucheraient ailleurs. Pour mon compte, je préférerais passer la nuit à cheval sur le coq de l’église qu’au milieu de poissons crevés. Ces misérables dorment littéralement dans un tonneau d’huile de foie de morue !

L’homme parleur dit et redit :

Voilà la justice de la République !

Ils sont pieds nus, sans chemise. Ce sont des blancs comme moi, et, sur leur peau, on voit des plaies.

Comme je continue ma route, l’homme crie plus fort :

Et voilà la justice de la République !

Ce sont des forçats qui ont fini leur peine.

J’ai enfin trouvé une baraque ouverte. Il y a là-dedans un blanc, deux noirs et l’une de ces négresses pour qui l’on sent de suite que l’on ne fera pas de folie. La pièce suinte le tafia. Je demande :

Où couche-t-on dans ce pays ?

Le Blanc me montre le trottoir et dit :

Voilà !

Retournons au port.

Ah ! mon bonhomme, m’avait dit le commandant du Biskra, qui est Breton, vous insultez mon bateau, vous serez heureux d’y revenir, à l’occasion.

J’y revenais pour la nuit.

— Pouvez-vous me faire conduire à bord, monsieur le surveillant ?

Une voix qui monta de l’eau répondit :

Je vais vous conduire, chef !

C’était « l’indomptable cœur de vache ».

Pendant qu’il armait le canot, je regardais un feu rouge sur un rocher à cinq milles en mer. Ce rocher s’appelle l’« Enfant Perdu ». Il y a neuf mille six cents enfants perdus sur cette côte-là !

Posté par borghesio à 19:22 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,