02 juin 2013

Les libérés à Saint-Laurent, vus par Albert Londres.

LES LIBÉRÉS

 

Albert_Londres_en_1923Saint-Laurent est la fourmilière du bagne. C’est là que les coupables désespèrent en masse. Quelques comptoirs pour l’or et le balata, le quartier administratif, un village chinois, des nègres bosch, qui ravitaillent les placers et rapportent les lingots, et, animant cela, des forçats, des « garçons de famille » pressés et empressés et tout le régiment rôdeur, inquiet, loqueteux des quatrième-première : les pitoyables libérés.

C’est par ses libérés que Saint-Laurent s’impose.

Là, on fait le doublage, et là demeurent à perpétuité (mais meurent bien avant !) les forçats condamnés à huit ans et plus et qui ont achevé leur peine.

Que font-ils ? D’abord ils font pitié. Ensuite, ils ne font rien. Les concessions ? Ah ! Oui ! « À leur libération, les transportés pourront recevoir une concession… » Il y en a. Mais à peu près autant que de bâtons de maréchal dans les sacs d’une brigade qui passe.

Alors, hors des prisons, dans la rue, sans un sou, portant tous sur le front, comme au fer rouge et comme recommandation : ancien forçat ; avilis, à la fois révoltés et matés, minés par la fièvre, redressés par le tafia, vont, râlent, invectivent, volent et jouent du couteau, les parias blancs de Saint-Laurent-du-Maroni.

Leur formule est juste : le bagne commence à la libération. Qu’ils travaillent ! Où ça ? ils ont une concurrence irréductible : celle des forçats en cours de peine. Exemple : Une société, la Société forestière, vient s’installer en Guyane. C’est la première. Les libérés voient un espoir, ils vont avoir du travail. Catastrophe ! Le ministère accorde à cette société deux cents forçats officiels à 75 centimes par jour. [NDA. Pour vivre "normalement" en Guyane à cette époque, il fallait gagner environ 2,50F par jour]

Et les libérés, le ventre creux, regardent passer les bois.

Chez les particuliers ? Les particuliers sont peu nombreux. Il y a ici, dix assassins et quinze voleurs pour un simple citoyen. Et puis les particuliers ont des « assignés » : des forçats de première classe employés en ville.

Dans les comptoirs ? Oui, quelques-uns travaillent dans l’importation et l’exportation, mais quelques-uns seulement, parce qu’il n’y a que quelques comptoirs.

Alors que font-ils ?

1 ° Ils déchargent deux fois par mois, les cargos américains et français qui apportent des vivres.

2° Ils mangent – je veux dire ils boivent – en un jour et une nuit les cinquante francs guyanais qu’ils viennent de gagner.

3° Ils se prennent de querelle et l’on entend ce cri qui ne fait même plus tourner la tête aux passants : Ah ! Ahn ! Ah ! Ahn ! C’est un libéré qui vient de recevoir un couteau dans le ventre.

4° Ils « font » la rue Mélinon comme des bêtes de ménagerie derrière leurs barreaux, avant l’heure du repas. Mais pour eux, le repas ne vient pas.

5° Le samedi, ils vont au cinéma. Les vingt sous du cinéma sont sacrés. Ils mourront de faim, mais ils iront au cinéma.

6° À onze heures du soir, ils se couchent sous le marché couvert et, avant de s’endormir sur le bitume, ils sèchent les plaies de leurs pieds avec la cendre de leur dernière cigarette.

7° À cinq heures du matin, on les réveille à coups de bottes : place aux légumes !

 

************

AU CINÉMA

 

– Ce soir, au cinéma, film à grand spectacle, à multiples épisodes. Sensationnel ! Admirable ! Production française et brevetée ! Foule de personnages ! Dramatique ! Captivant ! Ensorcelant ! Féerique et en couleurs !

« Habitants de Saint-Laurent-du-Maroni, enfants, parents et domestiques, honorables messieurs et honorées dames, chefs, sous-chefs, bas-chefs, et cœtera, et cœtera, à huit heures et demie, tous en chœur et au guichet !

C’est un libéré qui aboie ainsi aux coins des rues. Il aura toujours gagné vingt sous pour aller lui-même, tout à l’heure, au cinéma.

L’affiche annonce : L’Âme de bronze. Un héros fort en muscles cavalcade au milieu de canons et de munitions. Cette lithographie ne plaît pas à Honorat Boucon, ex-forçat, directeur de l’Aide Sociale, rédacteur en chef de l’Effort Guyanais (IIIème fascicule), lauréat de l’Académie française, et autrement nommé : la Muse du Bagne.

La Muse du Bagne pue le tafia.

– Est-ce un film à produire ici (son langage est châtié). Que viennent faire chez nous ces instruments militaristes ? Je proteste !

– Ça va, mon vieux ! ça va ! lui crie un colonial, de l’intérieur de la baraque.

– Et ce citoyen venu de Paris voir le bagne, croyez-vous que cela soit sérieux aussi ? Moins que rien, voilà ce qu’il est. J’ai l’habitude de juger les hommes et je sais ce que je dis.

J’étais dans la boutique. Les comptoirs ont peu de jour, à cause du lourd soleil. Et l’on est bien, assis à l’ombre, sur des rouleaux de balata.

– Un journaliste ! Mais non ! Un prévoyant. Il est venu retenir sa place. Ah ! les poires, qui croient à son miracle ! Vous ne l’avez donc pas regardé ; quelle belle fleur… de fumier ! Et dire qu’on le tolère parmi nous !

Honorat Boucon, dans le monde bagnard, est le seul ennemi que j’ai en Guyane.

/...

Mais voici huit heures trente. Les libérés, un billet de vingt sous à la main, gagnent le cinéma. C’est tout ce qu’ils peuvent s’offrir de l’autre vie !

 

Pas de brouhaha. Aucune gaîté. Le châtiment les a bien matés.

 

La salle est une baraque. L’écran est plutôt gris que blanc. Mais il en est parmi ces spectateurs qui n’ont jamais vu d’autre écran. Il y a des forçats plus vieux que le cinéma.

 

Les places de galeries sont réservées au peuple libre, mais le peuple libre ne vient jamais. Forçats et noirs, voilà la clientèle.

 

Ils sont tassés sur des bancs.

 

L’orchestre est celui du bas Casséco : une clarinette, un violon, une boîte à clou : Hing ! zinc ! hing ! L’Âme de bronze déroule ses épisodes. Le film ne déchaîne pas un enthousiasme délirant. On voit passer entre les rangs des bouteilles de tafia. Ils boivent au goulot, dans l’obscurité. Hing ! zinc ! hing !

 

L’Âme de bronze est finie.

 

– Ah ! Ah !

 

C’est l’annonce d’un film d’aventures.

 

Un amoureux se fait bandit pour gagner le cœur de sa belle.

 

L’attention devient aiguë.

 

Quand le héros s’apprête à escalader la fenêtre, de la salle une voix prévient :

 

– Regarde en arrière ! Tu vas t’faire poisser !

 

Le faux bandit est dans la place. On l’aperçoit à travers les vitres d’une véranda, une femme passe.

 

– Attention ! crient instinctivement les spectateurs.

 

On croirait entendre les enfants prévenir Guignol de l’arrivée du gendarme.

 

Le héros du drame entre dans l’appartement et saute sur la femme, qu’il terrasse.

 

– Bâillonne-la, mais ne la tue pas !

 

Celui-ci doit savoir ce qu’il en coûte !

 

Le cambrioleur mondain continue sa ronde. Il a l’air de faire sauter les serrures d’un coup de pouce. Il ne sait pas le public de connaisseurs devant qui il joue, le malheureux !

 

La salle ne le prend plus au sérieux. Elle ricane. Et l’un des libérés traduit le sentiment unanime :

 

– Du chiqué ! Ce n’est pas possible !

 

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29 mars 2013

Quid de la société guyanaise, quand le bagne fut implanté dans la colonie?

 

C'est dans une société très malade que le bagne débarqua, sans que des études sérieuses n'aient été entreprises pour que son implantation soit un succès tant pour la colonie que pour l'administration pénitentiaire.

victor-huguesSi on excepte quelques dizaines d'années de prospérité relative au cours du XVIIIème siècle, la Guyane ne connut guère qu'un long marasme entrecoupé de catastrophes. Moins de quatre-vingt dix ans avant le débarquement des premiers bagnards, la désastreuse expédition de Kourou [lien] entraîna la mort affreuse de 13.000 colons. Les 918 survivants revenus en France concoururent à faire de la colonie une terre maudite, le tombeau des Français. Le désastre de Trafalgar ayant privé le premier Empire de sa flotte, la Guyane fut coupée de sa métropole et occupée par les plus proches alliés des Anglais, les Portugais (qui, en 1817, restituèrent scrupuleusement la colonie que le Gouverneur, Victor Hugues, avait sagement renoncé à défendre contre un ennemi supérieur, pour éviter la dévastation de celle-ci).

victor_huguesOn notera que Victor Hugues est l'incarnation même du haut-fonctionnaire sans état d'âme... Envoyé en 1793 en Guadeloupe pour abolir l'esclavage (et raccourcir à peu près tous les aristocrates de l'île), il obéit sans aucun regret ou remords affiché à la consigne de Bonaparte, de le rétablir en Guyane où il avait été nommé Gouverneur en 1799. Il accomplit cette tâche de 1802 à 1804, avant de quitter la colonie en 1809 après l'invasion par les Portugais venus du Brésil. Accusé de trahison et d'incapacité par l'Empire, il fut assigné à résidence jusqu'en 1814. Puis il repartit pour Cayenne, s'établit en Guyane comme planteur et mourut en 1826 (lors de ses dernières années, il était devenu aveugle). Sa tombe est toujours entretenue dans le cimetière de Cayenne, capitale d'une colonie où certains lui surent gré d'avoir protégé la Guyane des inévitables dévastations engendrées par un dur conflit. En outre, l'esclavage fut aboli quarante ans plus tôt dans les colonies françaises qu'au Brésil... et il est douteux que le géant latino-américain aurait lâché une colonie française conquise de haute lutte s'il abandonna volontiers une terre apparemment peu productive qui s'était livrée sans combat.

DSCN2607Les premiers bagnards arrivèrent quatre ans après l'abolition de l'esclavage, signifié en Guyane le 10 juin 1848. Il n'est évidemment pas question de déplorer l'éradication de cette monstruosité, mais force est de constater que les conséquences économiques furent considérables. La situation était fondamentalement différente en Guyane - terre continentale - et aux Antilles où, lorsque les esclaves furent libérés, l'alternative du salariat agricole s'imposa naturellement au bout de quelques semaines. En Guyane la place ne manquait pas, et les esclaves désertèrent massivement les plantations pour s'étabir à leur compte sur de modestes abattis, largement suffisants pour subsister. Les recettes de la colonie étant fondées sur les taxes à l'exportation de denrées de grande culture (canne, coton, roucou, cacao, café, etc.) et ces productions étant réduites à néant, le pays végéta faute d'investissements et d'un budget de fonctionnement suffisant pour entretenir des infrastructures et payer des fonctionnaires. On tenta de faire venir des travailleurs hindous, mais leur état de santé déclina fortement.

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38546567Autre calamité qui s'abattit sur la Guyane... Un Amérindien nommé Paolino revint des Grands Bois avec quelques pépites trouvées sur l'Arataye... déclenchant une ruée vers l'or massive. En 1852, il y avait déjà des milliers d'orpailleurs dans la jungle et si certains surent faire fortune (parfois même dans des proportions considérables: le mineur Vitalo demanda la permission de paver son salon avec des Napoléons en or, et il lui en fut donné autorisation à condition qu'il les posât sur la tranche "pour ne pas fouler l'Empereur" ; la dépense était quand même excessive et il se contenta de faire venir une somptueuse calèche tirée par une paire d'étalons blancs qu'il fallait renouveler régulièrement - les pur-sangs ne supportant pas le climat guyanais).

071123035923152071442276Cayenne : Maison Vitalo ; elle fut quasiment démontée à la mort du propriétaire,les héritiers étant persuadés qu'un énorme trésor y était dissimulé.
 

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De ce fait la Guyane devint une économie de comptoirs, où tout était subordonné à la fourniture des denrées nécessaires aux orpailleurs. Ce fut la fin de l'agriculture autre que de subsistance, de l'artisanat, et aucun embryon d'industrie ne put voir le jour.

DSCN2606C'est dans ce contexte que le Second Empire naissant entreprit d'en faire une terre d'expiation et de transportation, dans le but de pallier ce déficit de main d'oeuvre tout en débarrassant la métropole de ses criminels et délinquants. Les intentions affichées étaient louables - la possibilité de reconstruire une existence une fois ses fautes expiées par la délivrance de concessions agricoles ou artisanales -, mais le Ministère de la Marine dont ce n'était assurément pas la vocation, puis le Ministère des Colonies qui prit par la suite la responsabilité d'administrer le bagne ne se donnèrent jamais les moyens d'aboutir.

Dès le début, ce fut l'échec : mortalité considérable chez les détenus comme chez les gardiens, absence de productivité (quand les transportés n'étaient pas envoyés dans des camps de la mort, ils végétaient sur des pontons ou des îlets minuscules)

DSCN2587 (Copier)

DSCN2591 (Copier)Le Capitaine Frédéric Bouyer, commandant de l'Alecton, effectua une longue mission en Guyane, dont il fit un récit haut en couleur et qui fournit nombre d'informations si on veut bien se replacer dans le contexte de l'époque et  faire litière des préjugés habituels au XIXème siècle.

La plupart des planches qui illustrent cette note sont des gravures de Riou réalisées d'après des croquis de l'auteur ou des planches photographiques, extraites de son ouvrage.

bouyer guyane 005

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Pour la petite histoire... Pendant la traversée menant en Guyane, l'Alecton fit la rencontre d'un calmar géant. On fit grand cas de cet événement, à l'époque : attesté par un officier de marine, il confirmait enfin des récits de marins qu'on prenait jusque là pour des légendes ou, à tout le moins, de grossières exagérations. .

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27 mars 2013

Les premières implantations en Guyane

 

85096148_oC'est la Frégate l’Allier  qui, le 31 mars 1852, débarqua les premiers forçats en Guyane. Le convoi était composé de  298 condamnés et trois déportés politiques, accueillis par Joseph Napoléon Sébastien Sarda Garriga dit Sarda-Garriga (lien), Commissaire du gouvernement très vite disgracié, pour s'être opposé à la dérive autoritaire de Napoléon III.

Rien n'ayant été prévu pour leur accueil, les détenus furent d'abord accueillis sur des pontons, sur l'îlet La Mère (au large de Cayenne) avant d'être répartis dans des camps coloniaux où très vite la dureté des conditions de vie les décimèrent.

Déclaration de Sarda-Garriga.

"Mes amis, il n’y a pas, sous le soleil, de plus beau pays que celui-ci, ni plus riche. Il est à vous. Le prince Louis Napoléon m’envoie pour vous le partager. Vous allez descendre, travailler, préparer le terrain, élever des cases. Pendant ce temps, je parcourrai la colonie, je choisirai dans les sites les plus charmants les cantons les plus fertiles, puis ces terres cultivées en commun, seront partagées entre les plus méritants.

/ …

J’ai mission de vous faire vivre ici une vie nouvelle. En France vous êtes des criminels ; ici, je ne veux voir que des hommes repentants. Arrivés à Cayenne, je ne vous demanderai que peu de travail pour vous donner le temps de vous acclimater. Ce travail sera pour vous un moment d’hygiène et de distraction. Plus tard, vous sentirez le besoin de n’être pas seul.

Je marierai les célibataires, et vos enfants que je m’appliquerai à faire élever dans la pratique de la vertu, feront oublier, par leur bonne conduite, les fautes de leurs pères."

 Peu après, Sarda Garriga, victime des hostilités locales et de sa "naïveté" fut relevé de ses fonctions après avoir été taxé de "socialisme" (source: Michel Pierre)

Le camp de la Montagne d'Argent.

 

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vignette80-37A première vue, l'emplacement sur l'estuaire de l'Oyapock* était idéal. L'accès par la mer était relativement facile et des flancs de colline ensoleillés, fertiles, offraient des conditions idéales pour la culture des caféiers (dès le XVIIIe siècle, le café de la Montagne d'Argent avait acquis une réputation flatteuse en France).

* (fleuve qui marque actuellement la frontière guyano-brésilienne)

C'est donc là qu'on implanta un des premiers camps destinés à durer, et les vestiges qui demeurent dans la jungle ne laissent aucun doute, quant aux efforts accomplis… surtout que la carrière dont les moellons furent extraits et taillés était située à plusieurs kilomètres en amont :  il fallut donc organiser un transport par voie fluviale.

 

Montagne d'argent, par RiouGravure de Riou, sur les indications du capitaine Bouyer

mtargentContrairement à une idée répandue, la Guyane n'est pas infestée de moustiques… sauf en de rares endroits. Et la Montagne d'Argent est justement un de ceux-ci, infesté d'anophèles – qui transmettent le paludisme (malaria) – tout comme d'ædes-ægypti,  vecteurs de la fièvre jaune. A peine installés, les bagnards et leurs gardiens furent victimes d'épidémies épouvantables (on évalue à 25% par an le taux de mortalité).

Une épidémie particulièrement sévère de fièvre jaune sévit sur le site en 1856 qui n'empêcha pas les hommes, au prix d'efforts surhumains, d'accomplir des travaux remarquables : un petit port protégé par une jetée, des bâtiments divers, une rangée de cachots, des terrasses le long de la colline pour planter les caféiers, le tout en pierres taillées.

Devant l'hécatombe (au camp de Saint-Georges de l'Oyapock où l'on voulait créer un poste avancé dans une région quasiment déserte, face au territoire contesté franco-brésilien, c'était pire), on se résolut à renoncer aux  velléités de colonisation de l'est ou des bords de la rivière Comté pour se rabattre sur l'ouest à Saint-Laurent, où les résultats furent moins pitoyables.

91512-131919Les premières implantations. En bleu, les camps sur l'Oyapock

Mais tant que le mécanisme de transmission des fièvres par les moustiques ne fut pas intégré et que des mesures ne furent pas prises en conséquence : moustiquaires, fumigènes ou simplement feu de bois vert, à la manière amérindienne, quinine contre le paludisme – encore que les transportés la refusaient presque tous, persuadés qu'elle attentait à leur virilité, on ne faisait guère que déplacer le problème en changeant de camp…

Voici copie d'une lettre envoyée par un gardien.

Sans titre-1(Lettre de Philippe Fournier, citée par Michel Pierre)

* Paludisme - ** Fièvre jaune

 

031019 023De nos jours, le trajet en canot entre Saint-Georges de l'Oyapock et les ruines de la Montagne d'Argent est relativement périlleux : le clapot à l'embouchure est impressionnant, et les hauts-fonds rocheux ou vaseux particulièrement traitres ne laissent pas place à l'erreur.

Mais le spectacle de ces ruines dans la jungle, la somme de souffrances qu'elles représentent serrent le cœur. Il n'est pas rare que des pêcheurs brésiliens en lanchas traditionnelles trouvent un abri dans le port, lorsque la mer est trop forte. Dans ces circonstances, la gendarmerie maritime sait fermer les yeux alors que les patrouilles sont plus vigilantes pour tenter d'intercepter les clandestinos qui affrontent la mer au péril de leur vie pour rejoindre les environs de Cayenne, em busca de euro (à la "recherche de l'euro") ou pour extraire l'or de la jungle guyanaise.

 

031019 322En route vers le nouvel "eldorado..."

 

Le site de la Montagne d'Argent (photos de l'Auteur)

 

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La Montagne d'Argent, près de l'estuaire (vue depuis le fleuve)

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Couleur caractéristique des eaux particulièrement limoneuses, autour de l'Amazone.

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La carrière, en amont (à deux kilomètres de la Montagne d'Argent)

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Le port

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La jetée

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Ruines envahies par la jungle. Les ficus descellent les pierres avec une facilité déconcertante.

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 L'ensemble de la colline était aménagée en terrasses,

face au soleil, pour recevoir les plants de caféiers.

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  Bâtiments, puits, cachots.

 

031019 082Les tombes des gardiens ont été pour la plupart profanées.
 
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Le bagne de Guyane... Un échec cinglant.

Introduction

 

geo barrington convicts arriving in botany bayLorsque l'Endeavour amena les premiers Anglais en Australie et que Botany Bay devint un lieu de déportation (lien), on était loin d'imaginer que le bagne créé dans cette terre du bout du monde serait à l'origine d'un des pays les plus riches et les plus civilisés de la planète. Et de nos jours, les familles australiennes qui peuvent se targuer d'avoir un ancêtre venu dans un convoi de bagnards font partie de l'aristocratie locale.

Pourtant, les Britanniques avaient peu d'expérience du travail forcé en matière de sanction pénale. A Londres on pendait avec une facilité déconcertante  – y compris des enfants de huit à douze ans menés à l'échafaud pour vol à la tire (ce qui n'empêchait pas la capitale anglaise d'être par excellence la ville des pickpockets : Charles  Dickens n'exagérait en rien le contexte dans lequel il plaçait ses intrigues romanesques).

botany bay debarquement

galeresEn revanche, le système de répression français était fondé depuis longtemps sur le travail forcé. Dès le seizième siècle, brigands, opposants, prisonniers de guerre, Protestants (après la révocation de l'édit de Nantes) formèrent des cohortes de galériens marqués au fer rouge, rivés à leur banc, condamnés à couler avec leur vaisseau en cas de naufrage, vivant dans leur puanteur, crevant de maladie, de faim, de soif ou sous les coups, abrutis de fatigue lors des manœuvres. Même les condamnés à temps étaient rarement libérés à la fin de leur peine tant les besoins en main d'œuvre étaient considérables. Peu importait, dans ce contexte, la validité des décisions de justice.

Les progrès de la marine à voile – qui permirent de remonter contre le vent et de diriger des embarcations plus puissantes à une vitesse soutenue – rendirent peu à peu les galères obsolètes. Leurs équipages furent alors employés à diverses tâches dans les ports : dévasement (Rochefort), entretien des bâtiments et des jetées, mise au radoub des vaisseaux de sa Majesté, etc.

bagne rochefortLe bagne de Rochefort (début du XIXe siècle)

photo42Mais ces diverses occupations étaient insuffisantes pour occuper la chiourme. Peu à peu, on prit l'habitude de fournir les "galériens" à des concessionnaires locaux au grand mécontentement de la population puisque, main d'œuvre à bon compte sans aucun droit, ils concurrençaient les travailleurs civils.

Enfin, le rendement de beaucoup de ces exclus était des plus médiocres de par leur absence de formation, parce qu'ils demeuraient enchaînés et qu'il fallait une garde substantielle pour les surveiller... ce qui n'empêchait pas la peur des révoltes.

La chiourme était de plus en plus mal supportée et les habitants des villes de bagne, qui de ce fait pâtissaient d'une épouvantable réputation, multipliaient les protestations: il devenait urgent de trouver une solution, en plus du développement des maisons d'arrêt et des prisons centrales.

 

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NapoleonIIIC'est dans ce contexte que Napoléon III organisa la déportation en outre-mer tant pour les condamnés politiques que pour les "droits communs". La Guyane fut choisie parce que son bilan démographique était, depuis l'abolition de l'esclavage en 1848, épouvantable (excès de décès par rapport aux naissances, peu d'immigration) alors qu'elle était considérée, avec raison pour l'époque, comme potentiellement riche malgré son épouvantable réputation acquise lors de la malencontreuse tentative de colonisation massive de Kourou (1763). Plus tard, devant l'échec, on choisira la Nouvelle Calédonie, considérée comme plus saine avant de revenir en Guyane, justement pour utiliser sa réputation de guillotine sèche quand la volonté d'éradiquer les éléments subversifs prit le pas sur des considérations plus humanistes.

Les intentions affichées par l'empereur étaient de concilier la "répression des fautes et des errements passés" avec "la mise en valeur de la colonie". A l'expiration de la peine, on envisageait de donner au condamné une concession de terrain et les moyens de refaire une existence ; on prévoyait même des unions, puisque des condamnées rejoindraient les hommes.

C'est l'incompétence des personnels, à commencer par les directions successives de l'administration pénitentiaire, la méconnaissance des risques sanitaires locaux dont beaucoup étaient  sans traitement au XIXe siècle d'autant plus qu'on ignorait les modes de contamination (eaux polluées, insectes), c'est la sourde hostilité de la population guyanaise (qui avait des raisons objectives et subjectives de rejeter le bagne) qui furent la cause de l'échec initial de son installation. Ratage cinglant, quand on le compare avec la réussite australienne, et même avec la situation en Nouvelle Calédonie.

FB TRANSPORTES ET SURVEILLANTS

Forçats et gardien, au début du Second Empire.

depart forçatsLa Troisième République, ne fit rien pour améliorer la situation, bien au contraire. Il ne s'agissait plus, sous Waldeck Rousseau, de chercher la rédemption du coupable ou même de mettre en valeur une colonie : on devait débarrasser la société de ses éléments troubles, les éloigner pour toujours. Le bagne ne devint plus que le dépotoir de la métropole, la Guillotine sèche, d'abord par la systématisation du "doublage" qui faisait en pratique de tout condamné un résident à vie dans la colonie, sans travail et sans ressources une fois "libre", puis par l'instauration de la relégation qui ajouta les asociaux, petits voleurs récidivistes, vagabonds, escrocs à la petite semaine, aux transportés, criminels de droit commun déjà présents.

Par le doublage, en effet, on contraignait le condamné à demeurer dans la colonie un temps au moins égal à celui de sa condamnation (le retour étant à sa charge) si celle-ci était inférieure à huit ans de travaux forcés. Au-delà, l'assignation était à vie.

Aucun espoir de rédemption, mortalité hors du commun : la Guyane tout entière avait gagné par le bagne le surnom de "guillotine sèche". Le souvenir de la terrible "expédition de Kourou" puis des déportations de la Révolution revenait : quand un fonctionnaire était muté en Guyane, il était convoqué au ministère des colonies, rue Oudinot, pour y déposer copie de son testament dans l'hypothèse où les circonstances le rendraient nécessaires - l'administration, dans sa grande mansuétude, prenant à sa charge les frais d'enregistrement. Très motivant…

albert_londresLes célèbres reportages d'Albert Londres, à partir de 1923, regroupés dans deux livres: "Au bagne" et "L'homme qui s'évada", ce dernier relatant l'épopée de l'anarchiste Dieudonné qu'il contribua à faire réhabiliter, facilitèrent la prise de conscience. Le bagne apparut pour ce qu'il était: un scandale, et l'opinion évolua. Peu à peu, des améliorations concernant le sort des détenus rendirent leurs conditions de vie moins inégales et sinon plus confortables, du moins acceptables. Car certains vivaient fort bien, au bagne, quand ils en avaient l'opportunité ; et il était rare que ce fussent les plus méritants.

 En 1937, un décret loi, à l'initiative de Gaston Monnerville, jeune député de la Guyane, supprima la transportation et la relégation sans pour autant prévoir le rapatriement des bagnards en place, qui ne s'accomplit que dans les années cinquante, grâce à une action volontariste de l'Armée du Salut.

91512-131914Longtemps, la Guyane eut honte de son passé. Le site de Saint-Laurent du Maroni manqua de disparaître : sa restauration ne commença qu'il y a quelques années.

Ce n'est guère que depuis une ou deux décennies que des Guyanais concèdent du bout des lèvres avoir un ascendant venu par le Lamartinière Peu à peu, le ressentiment entre l'ancienne colonie et sa métropole accusée de l'avoir transformée en dépotoir s'estompe, et les vestiges de cette époque noire prennent toute leur place dans le patrimoine local.

A Saint-Laurent, un monument est même dédié à la souffrance des bagnards dont beaucoup furent davantage de pauvres hères victimes d'une justice de classe que des criminels avérés (même si, bien entendu, ces derniers étaient fort bien représentés dans la masse)

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