28 mai 2013

Guillaume Seznec au bagne.

 

Comment Seznec fut condamné? (lien)

presseDès son arrivée au bagne, Seznec étant une cause médiatique par excellence, les passions se déchainèrent. Il fit partie de ceux pour qui la Ligue des droits de l'Homme et du Citoyen (LDH) prit partie, cherchant à rassembler des preuves de son innocence (aiguillonnée en cela par un magistrat intègre et de renom : le Juge Hervé). Mais les éléments défavorables de son dossier jouèrent en sa défaveur, en particulier les faux en écriture et tentatives de subornation de témoins dont il s'était rendu coupable.

Arrivé assez tard à Saint-Laurent-du Maroni, il tenta très vite une évasion (en compagnie du docteur Bougrat) mais ses forces lui manquèrent (cet homme avait déjà 50 ans) et, sur sa demande, ses compagnons le déposèrent sur les rives de la Guyane hollandaise. Repris, il fut rendu au bagne et expédié aux îles pour y accomplir un temps de réclusion relativement court (sa bonne conduite lui valut la "remise du quart")

Une autre tentative tout aussi folle joua encore contre lui: ayant promis à un gardien de lui construire une tinette extérieure, il la calfata soigneusement pour en faire un "canot" et, une nuit, il tenta de la mettre à flot. Une ronde le surprit et c'en était fini, d'une évasion qui aurait sans doute avorté : entre les îles et le continent, il y a une immense mangrove et le pénitencier de Kourou ne manquait ni de gardiens ni de chasseurs d'hommes ; même arrivé sur à terre, que serait-il devenu, en livrée de bagnard et sans ressources dans un pays hostile?

Peu apprécié de ses codétenus, il fut finalement affecté au service de la lampisterie (un poste de tout repos qui consistait à remplir les lampes à pétrole et à vérifier l'état des mèches), et dispensé de dormir dans une des cases collectives.

071011IMG_0696 (2)La lampisterie de l'Île Royale

Voilà ce qu'en disait le commandant de l'île Royale en 1933:

"Seznec n'est plus qu'une pauvre chose : il ratisse les alentours de mon logement,
entretient quelques arbustes, et je le gratifie de paquets de tabac. Il me dit ses espoirs.
Mais il faudrait que ses amis fassent vite, s'ils ne veulent pas réhabiliter un mort."

A la fin du bagne, Seznec bénéficia d'une réduction de peine en 1946 et fit partie d'un des convois de rapatriements de 1947. Il mourut à Paris en 1954, des suites d'un accident de la circulation.

071011IMG_0699C'est tout à fait abusivement que son petit fils fit appliquer la plaque ci-contre, sur un des murs de la lampisterie.

Au regard de la justice Guillaume Seznec est toujours coupable et si on comprend un geste de piété familiale, on ne peut que s'étonner de la tolérance de l'Administration: ils furent des milliers à passer par là et si chacun laisse ce genre de souvenir...

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184323_624286-seznec1Seznec revenu en France

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12 avril 2013

La visite de l'île Royale (3/4)

 

Seconde partie (lien)

 

071011IMG_0666En remontant sur le plateau...

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071011IMG_0668Vue sur l'île du Diable

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071011IMG_0674Bâtiments de gestion, ateliers, etc.

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071011IMG_0677Entrepots, magasin.

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071011IMG_0689L'ensemble de l'île est ainsi consolidée, remblayée. Mais la végétation faisait cruellement défaut sur les contreforts, par mesure de sécurité.

071011IMG_0690Le grand balcon de la maison du Directeur

071011IMG_0683La coopérative et le mess (actuellement, auberge). Au premier étage, les chambres des gardiens célibataires

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071011IMG_0696La lampisterie, dont Seznec fut longtemps responsable (poste tranquille s'il en est: il semble que certains membres du personnel avait des doutes sur sa culpabilité, et il bénéficia à coup sûr de la solidarité bretonne (nombre de gardiens étaient originaires de cette région). Toutefois il était astreint à dormir en case collective: dans le passé, il avait commis une tentative d'évasion.

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071011IMG_0699Officiellement, Seznec est toujours coupable d'assassinat. La justice n'a pas décidé la révision de son procès.

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071011IMG_0701Une enceinte grillagée limitait l'aire de résidence du personnel interdite aux bagnards, sauf nécessité de service (garçons de famille, ouvriers d'entretien, etc. étaient autorisés à la franchir à des heures déterminées)

071011IMG_0705Qui croirait que ce coin apparemment paradisiaque fut un enfer... Et de nos jours demeure un purgatoire fort pénible?

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071011IMG_0692De 300 à 500 transportés à "occuper". Quand on était fatigué de faire "paver carré", on utilisait les galets. Puis on revenait à l'ancien système. Faire et défaire, c'est toujours faire mais quel était l'intérêt pour la collectivité? Fallait-il vraiment déplacer des condamnés sur 8.000 kilomètres pour les parquer sur 24 hectares, à des tâches aussi inutiles?

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071011IMG_0706Les cases des surveillants en famille (chaque demeure hébergeait deux couples, parfois avec enfants) et était équipée d'une citerne branchée sur le toit, et récupérant les eaux de pluies. De nos jours, des chambres de l'auberge sont installées dans ces logements... ce sont - et de loin ! - les plus agréables avec leur ventilation naturelle (les bungalows neufs qui ont vue sur l'océan sont surchauffés)

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071011IMG_0707La carrière dont furent extraits tous les moellons. Elle a été ensuite utilisée comme citerne d'eau douce (l'eau a toujours manqué sur les îles, surtout en saison sèche). Une corvée de bagnards partie de cette réserve remplissait tout d'abord les citernes de l'hôpital, des habitations de gardiens puis, s'il en restait, les "auges" devant les cases collectives des détenus. Les jacinthes d'eau colonisent la surface de la réserve et n'empêchent pas, si on a de la chance, d'apercevoir un minuscule caïman qui a élu domicile ici.

071011IMG_0709Constante de l'architecture carcérale en Guyane: l'emploi de la brique, sous cette forme. Les murs laissent ainsi passer les alizés, ce qui permet de profiter des vents rafraîchissants. Ces briques ont été importées du continent, le bagne ayant compté jusqu'à 12 briquetteries dont chacune avait son symbole.

A suivre : la visite de l'île Royale (4/4) (lien)

 

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La visite de l'ïle Royale (1/4)

 Pour ne pas imposer au lecteur une page web trop longue à "charger", la visite de l'île est fractionnée en quatre parties distinctes.

 

 

071011IMG_0614 (Copier)De nos jours, on part quotidiennement sur l'île Royale en empruntant la vedette de l'auberge où - c'est plus sympathique, car on fera le tour des îles - un catamaran. Les heures de départ dépendent de la marée, car le chenal du fleuve Kourou, au bord du vieux village, est peu profond et envasé. 

071011IMG_0617 (Copier)Stabilisation de la rive par des blocs de pierre... Embouchure d'un canal. Ces durs travaux ont été réalisés par les forçats affectés au pénitencier des Roches (lien) qui assainirent les environs en créant de spolders et de ce fait des espaces de grande culture.

071011IMG_0618 (Copier)Pointe des Roches. On distingue l'ancien appontement du pénitencier et, au second plan, le sémaphore qui permettait les transmissions optiques (bâti au moment de la déportation de Dreyfus)

071011IMG_0622 (Copier)Les îles... la couleur limoneuse des eaux est la conséquence de l'envasement général du littoral, de l'Amazone à l'Orénoque.

071011IMG_0624 (Copier)L'île Royale, la plus grande avec ses vingt quatre hectares... Au temps de la transportation les arbres y étaient rares et recensés, pour contrecarrer la possibilité de faire un radeau. On ne s'est quasiment jamais évadé des îles, et jamais de l'île du Diable.

071011IMG_0627 (Copier)Les magasins, les cases des canotiers, lesquels, avec certains directeurs, conservaient  le privilège de garder leurs "mômes" en leur compagnie: par définition, les canotiers étaient les plus susceptibles de s'évader et leur donner des raisons de demeurer sur place n'était pas forcément absurde, si la morale de l'époque n'y trouvait pas son compte.

071011IMG_0628Le départ du chemin de ronde. Depuis que les enrochements ne sont plus stabilisés en permanence par les corvées de forçats, ils se détériorent rapidement.

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071011IMG_0636Logement du chef de quai - Magasin général.

071011IMG_0638Vers le "plateau"

071011IMG_0639Le bas de la maison du Directeur

071011IMG_0640Pendant quasiment un siècle, ces escaliers furent faits et refaits selon les plans les plus divers, pour occuper les forçats. Tâche stérile s'il en est...

071011IMG_0641Arrière de la maison du Directeur. A l'époque, la vue était totalement dégagée pour qu'il puisse à tout moment contrôler l'activité des quais et autour des magasins.

071011IMG_0643Contrefort. Sous le poids des constructions et après creusement de la grande citerne, l'île subit quelques mouvements de terrain.

071011IMG_0644Le départ du chemin de ronde. A l'origine, il était entièrement pavé mais lors de la fermeture du bagne, beaucoup de matériaux furent pillés.

 

Suite de la visite (cliquez sur le lien pour y accéder)

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10 avril 2013

Les exécutions capitales.

 

ex-premier-tribunal-maritime-specialLe premier TMS, actuel hôtel des Impôts de saint-Laurent. Il fut déporté dans l'enceinte du camp, pour des raisons de sécurité

 

tms pretoireNe pas confondre, même si les locaux étaient identiques, les séances de prétoire où étaient administrées des sanctions pour fautes vénielles, directement par l'administration pénitentiaire, et les sessions du Tribunal Maritime Spécial qui jugeait les actes les plus graves

 

TMS

Aussi incroyable que cela puisse paraître de la part d'une des administration les plus paperassières que la France ait fait vivre, il est impossible d'obtenir un décompte précis des exécutions capitales de bagnards, après des jugements du Tribunal maritime spécial (TMS) qui bénéficiait d'un statut d'exception : ses décisions étaient sans appel et non soumises à cassation. L'exercice du droit de grâce avait été transféré au Gouverneur de la colonie dans un souci d'efficacité et... d'humanité: il s'agissait de ne pas imposer par une trop longue attente une torture morale insupportable à un condamné en sursis.

Cela dit, la non soumission à cassation tout comme le recours en grâce dévolu au Gouverneur n'ayant jamais été transmis formellement dans la loi, la procédure en faisait état... C'est ainsi qu'un transporté condamné à mort bénéficia de l'asassinat du Président Doumer : son défenseur argua que rien n'empêchait son successeur de commuer la peine, obtint un sursis à exécution et effectivement, le Président Lebrun, fraîchement élu, ne pouvant décemment commencer son mandat pas une excution, accorda sa grâce par télégramme.

ile royale guillotineÎle Royale, quartier des condamnés. Les quatre plots servaient à mettre la guillotine d'aplomb.

96682-4522656(ci-contre: le dernier bourreau du bagne, Ladurel, entretient sa machine)

On évalue à une centaine le nombre de bagnards guillotinés en Guyane, dont neuf à l'île Royale. Ramené au nombre de forçats et à la période concernée, c'est énorme mais cela ne reflète absolument pas la légende ou des reconstructions de l'histoire qui tendent à imaginer une guillotine fonctionnant au quotidien, ou peu s'en faut: les peines de mort prononcées furent très nombreuses (quasiment systématiques en cas de voie de fait sur un fonctionnaire de l'AP, même sans conséquence) mais très souvent commuées.  La guillotine fonctionna peu à Cayenne, les bagnards qui y travaillaient ayant toujours été en petit nombre dans cette ville, et choisis pour leur faible dangerosité. En outre, ils dépendaient alors de la justice civile et étaient condamnés par la Cour d'Assises (mais trois civils, dont l'Amérindien dit "Galibi",meurtrier, condamnés par cette Cour, furent décapités par le bourreau du bagne devant la prison civile. En effet, l'entrepreneur local qui concédait le local du pénitencier à l'AP avait peur des fantômes et avait expressément fait spécifier par contrat  qu'aucune exécution n'aurait lieu dans l'enceinte de son bâtiment).

Dans ce total ne sont pas comptabilisées des exécutions par fusillade commises dans les premières années du bagne, surtout dans les camps éloignés. (Montagne d'Argent, par exemple: on relate au moins une exécution par peloton d'exécution d'un bagnard assassin d'un gardien père de famille). Qu'il soit également clair qu'on ne parle ici que des exécutions régulières prononcées par jugement : nombre de détenus furent abattus sommairement lors de tentatives d'évasion ou pour voie de fait sur des personnels de l'A.P. (réelles ou attestées faussement : un surveillant ayant fait usage de son arme en état de légitime défense bénéficiait presque systématiquement d'un congé…)

A Saint-Laurent, la guillotine était montée, quand l'occasion s'y prêtait, dans la cour du quartier des condamnés où étaient placés les hommes devant être exécutés, dans les mêmes cellules que ceux qui attendaient leur départ pour l'île Saint-Joseph, après une condamnation à la réclusion par le TMS. Les condamnés à mort finalement grâciés voyaient leur peine commuée en cinq ans à passer dans les terribles cachots de cette île, mais ils demeuraient parfois des mois dans une terrible expectative. Dans la cour du quartier, on distingue toujours parfaitement la chape de ciment qui assurait l'aplomb de la Veuve, lequel devait être impeccable pour éviter des "bavures" (il y en eut… il fallait dans ce cas terminer au sabre d'abattis le travail mal fait par un couperet non guidé dans les rainures des montants). Une guillotine demeurait à temps plein à Saint-laurent, une autre aux îles. C'est cette dernière qui officiait à Cayenne.

Les exécutions avaient lieu à l'aube, et on "profitait" de l'opportunité pour annoncer les commutations de peine aux graciés qui attendaient dans l'angoisse. On avait beau tenter de monter la "Veuve" discrètement pendant la nuit, les bagnards savaient toujours ce qui se préparait et encourageaient leurs camarades par des mélopées de soutien. On imagine la terrifiante angoisse des condamnés en attente de savoir s'ils seraient graciés ou exécutés. Pour simplifier les opérations et également par "humanité", les autorités procédaient souvent à des exécutions groupées, cela pour rassurer ceux qui bénéficiaient d'une commutation de peine.

** Ce défenseur était le plus souvent  (tout comme l'accusateur) un membre de l'A.P.  commis d'office et le plus souvent sans aucune notion de droit. Les accusés pouvaient choisir de se défendre seuls. A noter que certains "avocats" prirent leur rôle très à cœur, même si la plupart se contentaient de "solliciter l'indulgence du Tribunal", surtout quand le risque encouru n'était pas bien grand. Il arrivait également que des hommes de loi de Saint-Laurent plaident.

Une fois au moins, un matin d'exécution, un gardien ouvrit par erreur la porte d'un détenu gracié qui crut au pire l'espace d'un instant. Contrairement à la légende entretenue par le livre apocryphe de Charrère (Papillon), la confusion a été reconnue immédiatement, le malheureux réconforté et "ses cheveux n'ont pas blanchi pour la vie" ("Papillon", toujours!). Quant au maton responsable de l'erreur, il fut sévèrement sanctionné.

adieu maman"Adieu Maman"... Fut-il gracié ou exécuté, l'auteur de ce graffiti authentique et émouvant relevé dans une cellule de condamné à mort ? A noter que les quelques "PAPILLON" qu'on trouve dans d'autres cellules de la réclusion de Saint-Laurent sont très vraisemblablement apocryphes

Les condamnés extraits de leur cellule étaient conduits dans une salle spéciale où on leur offrait un repas, une cigarette et une forte lampée de tafia. Ils pouvaient écrire une lettre à des proches, s'entretenir avec un prêtre avant les formalités d'écrous, effectuées comme s'ils étaient libérés ! Lors de ces formalités, ils disposaient de leur pécule et de leurs objets personnels après inventaire - le premier étant soyeusement calculé - (parfois envoyé à leur famille… une fois les frais de justice déduits) Certains sollicitèrent d'être enterrés par des camarades nommément désignés, ce qui fut parfois accordé.

Ensuite, tout se passait rapidement. Rapidement entravé par le bourreau et ses assistants (des bagnards volontaires haïs des autres), le condamné était soutenu et faisait les quelques pas vers la guillotine sur laquelle il était basculé et maintenu. Le bourreau déclenchait immédiatement la chute du couperet. Deux bourreaux au moins, furent démis de leurs fonctions pour "incompétence" (un excès de lenteur qui provoquait une torture morale intolérable au supplicié, ou un mauvais montage de la machine qui entravait la chute du couperet)

 Capture La dernière vision du condamné à mort qui vient de sortir de la salle d'écrou (la photo a été prise de la porte): à quelques pas, en face, la guillotine (sa chape  est encore visible. Les cellules des condamnés sont à droite)

 

guillotine de slm devant tmsLa plupart des condamnés mouraient courageusement – d'abord parce qu'ils n'avaient de toute façon plus grand-chose à espérer de l'existence : une grâce signifiait le départ vers le terrifiant quartier des réclusionnaires de l'île Saint Joseph pour une durée de cinq ans et la certitude d'un régime d'une extrême rigueur dans les années à venir si d'aventure ils n'en sortaient pas pour l'asile d'aliénés.  Ensuite, parce qu'il était d'usage de mourir en homme pour laisser un souvenir positif aux camarades dont une délégation significative assistait à l'exécution pour l'exemple, à genoux et chapeau bas, dans le plus grand silence.  Une réplique connue parmi d'autres, avant la chute du couperet: "salut les aminches, et mort aux vaches !"

Comme l'ensemble des bagnards décédés à Saint-Laurent, le corps entouré d'un linceul était transporté dans un cercueil à usage multiple, aux "bambous", dans le fond du cimetière de la ville. on y creusait une fosse dans un marécage putride déjà gorgé d'ossements, et il y était inhumésans la moindre marque distinctive.(à gauche... sordide mise en scène. A la fin du bagne, la discipline se relâchant, de telles reconstitutions pour permettre la prise de photos sensationnalistes dont une au moins fut éditée en carte postale eurent lieu à maintes reprises)

authentiqueCes photos sont des simulacres barbares (St-Laurent - île Royale, env. 1930)

FLAG16Une exécution, vue par Francis Lagrange. "Justice est faite, crime pour crime"

tetes formolCertaines dépouilles faisaient le détour par l'amphithéâtre de la dissection de l'hôpital. Par une étrange perversion, des têtes de condamnés furent conservées des décennies durant dans  des bocaux de formol, placés dans les réserves du sous-sol de l'hôpital colonial de Cayenne, arrivées on ne sait comment.  C'est le premier préfet de la Guyane, Robert Vignon, qui intima dès son installation l'ordre de leur donner une sépulture décente.

 Aux Îles du Salut, les exécutions avaient lieu selon le même protocole, au centre du quartier disciplinaire de l'Île Royale et comme pour chaque bagnard décédé, le corps était immergé dans l'océan, le soir, au son de la cloche – pour le plus grand profit des requins présents en abondance, affolés par l'odeur du sang et des viscères provenant de l'abattoir (on tuait de deux à trois bœufs chaque jour et parfois, quelques porcs). Là encore, il faut faire litière d'une légende tenace : ce n'était pas la cloche, mais bien ce sang qui affolait les requins, ne serait-ce que parce que des décès de bagnards, par mort naturelle ou par exécution n'étaient quand même pas chose quotidienne.

hespelHespel, le célèbre bourreau (caricature). Il finira lui même sous le couperet...

04 avril 2013

Figures du bagne - Francis Lagrange.

le faussaire incorrigible

 

Il avait tout pour réussir, Francis Lagrange (dit "FLAG", en Guyane). Né en 1894, il prit très vite goût à l'art au contact de son père, peintre de formation, conservateur du Musée de Nantes. Des études brillantes le menèrent à une licence de philosophie, à de multiples diplômes de peinture dans des établissements spécialisés situés dans toute l'Europe ; enfin, il devint facilement un véritable polyglotte. Très tôt, Lagrange eu besoin d'argent, de beaucoup d'argent et si la peinture le faisait vivre confortablement, elle ne lui assurait pas le train de vie que ses gouts de luxe et son amour des jolies femmes rendent nécessaire. Il lui sembla plus rentable de reproduire des tableaux de maître que des œuvres originales, ainsi que des reproductions de timbres rares.

flag autoportraitAutoportrait réalisé sur l'île Royale

 

francislagrange_smallPlus grave aux yeux de la loi, il se rendit coupable de fabrication et d'émission de fausse monnaie. Pour cela, il fut condamné en 1931 à dix ans de travaux forcés, à l'âge de 36 ans (son "travail" était d'une qualité exceptionnelle et la qualité des planches typographiques fit l'admiration des services spécialisés). La peine excédant huit ans, il devrait vivre jusqu'à sa mort en Guyane, une fois libéré. En 1938, il tenta de s'évader, mais fut très vite repris. Condamné à la réclusion sur l'île Saint-Joseph – et non l'île du Diable comme il le prétendit, celle-ci étant affectée aux déportés -, il échappa en grande partie à l'enfer des cachots en peignant une grande partie des logements des surveillants : ainsi, il ne réintégrait sa cellule que la nuit et bénéficiait d'une nourriture normale quand ses compagnons d'infortune étaient souvent détruits par quelques mois du régime réclusionnaire.

A l'expiration de sa peine de réclusion, il fut affecté à l'île Royale d'où les évasions sont quasiment impossibles. Là encore, il mit à profit ses talents pour échapper aux corvées les plus pénibles : on lui doit, entre autres, la décoration de la chapelle (restaurée il y a une vingtaine d'années) et quelques fresques de l'hôpital, malheureusement presque toutes détruites. Il n'avait pas oublié ses talents de faussaire et depuis l'île, il pratiqua toujours la contrefaçon de documents (avec la complicité tacite de certains gardiens) – ce qui permit d'obtenir quelques "douceurs" supplémentaires. On le soupçonne aussi d'être à l'origine du détournement du mercure nécessaire au fonctionnement du phare (la lanterne pivotait en flottant sur une cuve de ce métal liquide). Le mercure très prisé des orpailleurs fut remplacé par de l'huile et revendu sur le continent !

Bagnards 51BLa Chapelle de l'île Royale, par Lagrange. On lui doit toute la décoration intérieure

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flag fresquesLes trois fragments de fresques encore visibles dans l'hôpital en ruine

 

imagesLibéré en 1946, il vivota en peignant quelques tableaux et en reproduisant des cartes postales (son sens de la reproduction et de l'imitation dépassait – et de loin ! – celui de la création). Lagrange avait un incontestable sens du commerce, qui lui fit "oublier" ce qu'il avait appris aux beaux-arts pour intégrer "l'art bagnard", qui – il faut bien le dire – se résumait la plupart du temps à la confection de croutes innommables, mais qui se vendaient bien.

On lui doit une série de "tableaux" qui, à défaut d'être des chefs d'œuvres, sont un reflet remarquable des conditions de vie au bagne. Une collection relativement exhaustive de ces toiles est présentée au musée départemental de Cayenne, mais certaines demeures bourgeoises de Guyane s'enorgueillissent d'en posséder. A côté de ces productions, Lagrange continua d'exploiter ses qualités de parfait imitateur – pour ne pas dire de faussaire.

Sollicité par un Hollandais pour fabriquer des florins de la colonie voisine (l'actuel Suriname) , il demanda une liasse substantielle à titre de "modèles", et au lieu de s'acquitter du travail promis, il dépensa les florins en galante compagnie. Son commanditaire venu protester et réclamer son dû, il le dénonça et le fit incarcérer pour tentative d'émission de fausse monnaie ! Les amis de sa victime, pour le venger, lui promirent un travail de décoration bien rémunéré à Albina où ils le remirent à la police coloniale hollandaise. Il fit trois ans de détention pour escroquerie à Paramaribo… bien heureux d'être tombé sur des "caves" : de vrais truands l'auraient assassiné sans autre forme de procès.

A l'expiration de sa peine, Lagrange, quelque peu assagi, regagna Cayenne et se mit en ménage avec une Créole. Il continua d'effectuer divers travaux de décoration et s'il était toujours régulièrement soupçonné de contrefaçon, il ne se fit jamais prendre.

C'est encore le "temps des américains", en Guyane, venus construire l'aéroport de Rochambeau qui leur était toujours concédé comme base militaire. L'un d'eux s'intéressa à "Flag", à sa vie, son "œuvre" et l'emmena aux États-Unis. Il y exposa quelques toiles et publia un livre autobiographique, "FIag on Devil Island" (Flag sur l'Île du Diable) dont il prétendra très abusivement avoir vendu 500.000 exemplaires !

Rentré sans la moindre fortune des USA, il se rapprocha de la Guyane et échoua en Martinique pour y décéder dans l'indifférence générale en 1964, à l'âge de 70 ans.

Nous présentons ci-dessous quelques-uns des tableaux naïfs de Lagrange, qui concernent la vie du bagne.

FLAG1Le voyage à bord du "le Lamartinière"

FLAG2Le débarquement des forçats.

FLAG8Le retour des corvées à Saint-Laurent

FLAG9Règlement de compte dans un dortoir

FLAG3Garçon de famille aux îles

FLAG5Le pousse

FLAG6Corvée forestière

FLAG7Le camp de la Mort, Godebert (pour les "Incos")

FLAG4L'îlot Saint-Louis, camp des lépreux

FLAG10Réclusion cellulaire, île Saint-Joseph (la pitance)

FLAG11Au cachot, avec les manilles

FLAG12L'évasion

FLAG13Evadés dans la tempête

FLAG14Evadés repris... la fouille

flag14Tribunal maritime spécial... Sentence de mort

gal-604071"La veuve"

FLAG16Justice est faite... "crime pour crime"

devil's island xvLe départ "aux bambous"

 

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28 mars 2013

Les Îles du Salut.

 

guyane2A quelques encablures de Kourou, ces îles de quelques hectares étaient considérées comme le refuge du Diable par les Indiens Kaliñas (Galibis), que les Jésuites avaient tenté d'évangéliser avant leur expulsion (ils ont laissé leur nom à la Montagne des Pères, proche de Kourou)

757px-Kalina_hunter_gatherer

En 1763, une tentative de colonisation massive de la Guyane eut lieu, qui fut une hécatombe : des milliers de colons originaires de Lorraine, pas du tout préparés à ce qui les attendait et qui en outre souffraient pour nombre d’entre eux de maladies telles que les affections vénériennes acquises pendant la traversée - furent déversés en saison des pluies sur la lagune de Kourou. Paludisme, fièvre jaune, conséquences de l'alimentation avariée, absence d’abris et de soins appropriés… En quelques semaines, on déplora des milliers de morts. La Guyane acquit la réputation de Tombeau des Français  dont elle mit longtemps à se défaire.

Kourou_drawing_dessin_expedition14.000 malheureux débarquèrent en pleine saison des pluies sur les lagunes de Kourou. Le paludisme, la fièvre jaune, les carences alimentaires, les maladies vénériennes eurent raison de la plupart d'entre eux en quelques semaines : seuls 1.800 purent être rapatriés et firent de la Guyane un tableau épouvantable. Longtemps, on ne l'appela guère que le "tombeau des Français"

585px-Kourou_carte_map_1776De Chanvallon,  l’émissaire de Choiseul qui avait eu cette idée de colonisation. Sur s’évertua en vain à sauver ce qui pouvait l’être en tentant sans succès d’empêcher les débarquements qui se sont succédé des semaines durant (les capitaines des navires, épouvantés par ce qu’ils voyaient sur la lagune et apeurés à l’idée d’être pris d’assaut par les survivants désespérés menaçaient de leurs armes leurs passagers pour qu’ils débarquent de force avant de s’éloigner au plus vite). De Chanvallon eut l’idée de transporter sur quelques chaloupes les survivants sur les " isles du Diable"  rebaptisées " îles du Salut". Ils purent y achever leur convalescence : l’atmosphère plus clémente du fait d’une meilleure ventilation et surtout l’absence de moustiques – vecteurs du paludisme et de la fièvre jaune stoppèrent les épidémies (on ignorait à l’époque quel était le mode de transmission des  "fièvres") ; en outre, l’eau douce d’origine pluviale, était moins contaminée que celle des puits de la lagune.

Rapatriés, les survivants donnèrent une image épouvantable de la Guyane. Le scandale fut de portée nationale, mais Choiseul était bien trop puissant pour être réellement inquiété (il ne subit qu’une courte disgrâce) : c’est le malheureux Chanvallon qui avait pourtant sauvé ce qui pouvait l’être qui fut embastillé pour apaiser l’opinion.

Les premiers transportés ne pouvaient demeurer sur les pontons de Cayenne, et on désirait séparer les déports politiques des détenus de droit commun. Comme il était à peu près impossible de s'évader des îles, le bagne les colonisa rapidement. Curieux paradoxe que cette politique dont une des finalités était de mettre en valeur la colonie, et qui parqua sa main d'oeuvre dans des pénitentiers où détenus comme gardiens tombaient comme des mouches (la Montagne d'Argent, Saint-Georges, les établissements de la Comté) ou sur des îles et îlots minuscles, sans aucun profit...

1Ces îles (au nombre de trois) sont :

- l’Île Royale (la plus grande : 24 hectares)

- l’Île Saint-Joseph

- la plus petite, quasiment inaccessible en raison de la houle et des forts courants : l’Île du Diable qui a gardé le nom initial de l’archipel.

 

41Les îles du Salut et les "battures de Malmanoury" en 1863

69Elles sombraient peu à peu dans l'oubli, quand l'ouverture du bagne, puis la célèbre affaire Dreyfus et la déportation du capitaine innocemment accusé de haute trahison sur l'Île du Diable les remirent au premier rang de la déportation. Ensuite, on y installa les détenus les plus susceptibles de s'évader

Pour l’anecdote, on signalera que les îles du Salut constituent actuellement un des havres de repos parmi les plus prisés des Guyanais : plages, eau claire, piscines des forçats, auberge…

 

 

071011IMG_0622                                                                                      Les Îles aujourd'hui

On remarquera la couleur typique des eaux de la région, rendues limoneuses par les milliards de tonnes d'alluvions déversées par l'Amazone dans l'océan.