31 mai 2013

La très drôle évasion à bord de la Chaloupe à vapeur "Mélinon"

 

L'administration pénitentiaire s'était donnée toutes les peines du monde pour obtenir "sa" chaloupe à vapeur, désireuse d'être toujours plus autonome (se souvenir du rapport dressé par un de ses fonctionnaires, qui en faisait l'apologie et tentait de démontrer l'absolue nécessité de posséder un tel engin). Une fois cet engin attribué, elle en fut bien mal récompensée, par la faute des transportés Pincemint, Jean et Lapanade, ainsi bien entendu que par celle de leur surveillant, Mr Brebis dont la carrière dut en pâtir.

Le Mélinon était de service dans les alentours de Saint-Laurent et les trois transportés qui y officiaient depuis deux ans n'avaient jamais encouru de punition, ni même reçu la moindre remontrance. Bref, c'étaient des hommes de confiance. En outre, leur compétence était reconnue puisqu'anciens pupilles de la colonie pénitentiaire de Belle-Ile, ils avaient reçu une formation maritime sans aucun doute supérieure à celle de leurs gardiens (accessoirement, leur expérience du bagne d'enfants les avait aussi "dressés" à guetter la moindre défaillance de la surveillance qui s'exerçait sur eux).

____debDébarcadère, actuellement en ruine. A droite, les pieux de Wacapou, plantés en 1860, résistent toujours dans de l'eau saumâtre!

Leur gardien, le Surveillant Brebis, avait beau avoir toute confiance dans ses "marins", il respectait la consigne: premier embarqué, dernier débarqué, le principe étant de ne jamais laisser la chaloupe seule avec les forçats. Mais une opportunité se produisit un soir où le soleil ayant cogné plus que d'habitude, Brebis, assoiffé fut appelé par un collègue pour le punch du soir alors même que la chaloupe (pleine à craquer de combustible en vue d'un voyage prévu le lendemain) était quasiment amarrée. Voyant ses trois marins occupés à achever leur tâche avant, sans doute, de se rincer et de regagner le camp comme tous les soirs, il sauta le premier sur le quai.

HOTEL DIRECTEUR APIl ne fallut qu'un instant aux trois évadés pour faire demi-tour et redescendre le Maroni à toute vapeur, sans pitié pour le pauvre Brebis qui s'égosillait en agitant son revolver, voyant en un éclair s'effondrer tout son plan de carrière (Lapassade, plein d'humour, répondait à ses cris par de petits coups de sifflet polis). Filant bon train le long du Maroni, ils saluèrent également avec beaucoup de déférence l'hôtel du Directeur (actuelle sous-préfecture), obliquèrent vers l'ouest le long des côtes du Suriname, et finirent par atteindre la Guyane anglaise où ils mouillèrent, faute de combustible. 

Normalement, les Britanniques accordaient un nombre de jours variant entre deux et quinze aux évadés avant qu'ils ne continuent leur route. Nul doute que les trois compères avaient, dans leurs cagnottes respectives, de quoi acheter provision de bois ou de charbon, mais l'AP ne l'entendait pas de cette oreille: elle avait été ridiculisée dans toute la Guyane (une nuit durant, malgré les menaces de sanction collectives, le pénitencier de Saint-Laurent hurla de rire). Le signalement précis des trois évadés avait été transmis à Georgetown, assorti d'une allégation parfaitement mensongère certifiant que pour s'évader, ils avaient commis un crime parfaitement inventé pour la circonstance.

La justice anglaise ne tenant pas à remettre en liberté des convicts assassins, au risque d'un incident diplomatique, autorisa l'AP à venir chercher la chaloupe et ses trois "marins", promis au tribunal maritime spécial.

On a déjà écrit que contrairement à une idée reçue, le TMS (qui, dépendait de la Marine) n'était pas, et de loin, une simple chambre d'enregistrement de l'AP (qui dépendait du ministère des Colonies, administration pour laquelle les officiers de Marine n'avaient qu'une considération modérée). Cette histoire d'évasion par l'Océan, sur une chaloupe officielle, avait tout pour les amuser. Et Pincemint, qui prit la parole au nom de la défense collective de ses acolytes leur fit passer un bon moment. Ses arguments, juridiquement implacables, étonnaient de la part d'un autodidacte:

  - Premièrement, l'extradiction ayant été obtenue sur des déclarations mensongères, n'avait pas lieu d'être; elle était nulle de pein droit pour les hommes, si l'AP aurait été en droit de récupérer sa chaloupe;

   - Deuxièmement, étant des forçats en cours de peine, on ne pouvait les inculper ni de "vol par salarié" ni de "vol par domestiques". Ils n'avaient pas volé, car la chaloupe était leur prison, et vole-t-on sa prore prison?

La fureur de l'AP était sans borme, d'autant plus que les juges du TMS ne se gênaient pas pour sourire. Ils ne retinrent pas la première objection, arguant que de toute manière, restituer les forçats aux Anglais sans leur moyen de déplacement était inutile, puisqu'ils ne sauraient obtenir de droit de séjour sur place. Pour le reste, ils ne pouvaient décemment prononcer d'acuittement qui aurait nui à la discipline collective, mais ils infligèrent une peine apparemment stricte, dans la pratique inopérante: quatre années de travaux forcés (pas de réclusion, autrement dure à supporter). Cela ne faisait ni chaud ni froid aux condamnés, déjà astreints à de longues peines, et que le "doublage" effrayait davantage: la condition de "Libéré" sans ressources étant en général pire que celle des transportés. 

Seulement, il n'était plus question de laisser les trois hommes au bord du Maroni, d'abord pour ne pas rappeler le ridicule dans lequel l'AP s'était fourré, ensuite pour se prémunir d'une récidive. Ils furent affectés aux Îles, avec ordre de ne jamais s'approcher des canots et chaloupes.

UNE FIN AFFREUSE.

 

85726024_o[Ci Contre: sémaphore et Hôpital de l'Île Royale] Pincemint fut affecté au sémaphore (près de l'hôpital, sur le plateau) où il faisait sa débrouille grâce à ses talents reconnus de bottier: il fabriquait et réparait les souliers du personnel pendant son temps libre considérable, ce qui lui permettait d'arrondir sa cagnotte en vue d'une future belle inenvisageable depuis Royale.

Il s'était donc fixé pour objectif d'être réexpédié au Nouveau Camp (lien), avec les infirmes, les tuberculeux et les grands malades, pour tenter de nouveau sa chance. S'il avait bien comme nombre de forçats (et de gardiens) une lésion au poumon décelable à l'auscultation, il n'expectorait pas et de ce fait n'était pas évacuable car non contagieux, et les médecins faisaient preuve de méfiance face aux simulateurs: il fallait cracher devant eux, et le résultat était examiné au microscope dans la foulée... d'où un sinistre trafic de crachoirs pleins de bacilles, revendus par des infirmiers eux mêmes forçats en cours de peine (tarif d'un authentique crachat dans les années vingt: 200F)

Pincemint se fit inscrire à la visite et voyant le médecin s'approcher, goba "son" crachat acheté juste avant. Or le médecin, dérangé, ne se présenta qu'avec retard devant le malheureux qui, de ce fait, le tint longtemps en bouche et fut gravement contaminé. Hospitalisé d'urgence, il mourut deux semaines plus tard, atteint de phtisie galopante.

Sources: Michel Pierre pour l'évasion et la mort de Pincemint.

Témoignages de Mrs Martinet et F.T pour l'évasion (qui servit de contre modèle lors de la formation accélérée des gardiens)

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25 mai 2013

Eugène Camille Dieudonné, l'Anarchiste innocent.

 

800px-EugeneLa condamnation à mort de Dieudonné, commuée en peine de travaux forcés à perpétuité par un Poincaré qui n'avait pourtant pas la grâce facile, est une des pires (et rares) injustices que le bagne de Guyane recela. On ne peut guère reprocher à Eugène Dieudonné qu'une fréquentation "intellectuelle" des mouvements libertaires, sans que jamais il s'associât aux excès de la "récupération individuelle": La bande qui s'est agrégée autour de Jules Bonnot n'était composée que de forbans dénués de scrupules, qui masquèrent leurs forfais (vols accompagnés de meutres commis froidement) par une simili idéologie mal digérée et Dieudonné paya fort cher le simple fait de les avoir cotoyés presque par hasard et sans jamais s'associer à leurs actes ni en tirer le moindre bénéfice. Sa condamnation à mort ne s'est appuyée que sur un témoignage oculaire, celui de l'encaisseur Caby, qui changea à de multiples reprises suffisamment d'avis pour qu'on se méfie de si peu de fiabililité. Mais l'affaire de la bande à Bonnot avait secoué la France et il fallait faire un exemple, quand bien même tout portait à croire à son innocence. 

6a00d83451f4e569e20168eb31c9dc970c-500wiDieudonné, ébéniste qualifié, rencontra Jules Bonnot au siège de l’anarchie, journal libertaire dirigé par Victor Serge, auquel Eugène collaborait. Accusé d'être le quatrième homme (quand nombre de témoins n'en virent que trois) du braquage de la Société générale de la rue Ordener par le garçon de recettes, principal témoin, nommé Eugène Caby, qui certifie avoir vu tirer un gaucher quand Dieudonné était droitier, Il fut arrêté le 29 février 1912.  Octave Garnier qui faisait partie de la bande tenta de l'innocenter par voie de presse le 19 mars, tout en provoquant les forces de l'ordre. Bonnot dans son testament rédigé à quelques minutes de son lynchage innocenta également Dieudonné qui comparut le 3 février 1913 avec les rescapés de la bande à Bonnot, devant la cour d'assises de la Seine qui le condamna à la peine capitale. Après le verdict, un autre membre, Raymond Callemin, affirma lui aussi que Dieudonné n'est pour rien dans le braquage. Mais sa peine à l'époque non susceptible d'appel était irréversible, d'autant plus que le pourvoi en cassation fut rejeté. Elle fut néanmoins et contre toute attente, compte tenu de la personnalité du Président, commuée en travaux forcés à perpétuité par un Raymond Poincaré rendu sceptique sur sa culpabilité. C'est le départ pour la Guyane...

DEPART DIEUDONNELe départ de Dieudonné pour le bagne (St Martin de Ré)

Des années après, Dieudonné s'explique avec Albert Londres sur son rôle dans "la bande à Bonnot"...

– Avant ça, je voudrais vous demander quelque chose. Que faisiez-vous, enfin, dans la bande à Bonnot ?

Là, je dois vous présenter Dieudonné. Il n’est pas très grand. Comme il a été engraissé au bagne, il est un peu maigre. Brun. Sa tête est carrée et ses yeux, qui sont noirs, prennent par moments une fixité inébranlable. Ce sont ces yeux-là que, sous le coup de ma question, il tourna brusquement vers moi, mais, de même que pendant la guerre on sucrait son café avec de la saccharine, il adoucit son regard d’une profonde amertume.

– Vous aussi ? Vous qui connaissez mon affaire, vous me posez cette question ?

Il balançait la tête à coups francs, comme pour dire : « Je ne l’aurais pas cru, je ne l’aurais pas cru... »

– Vous me posez cette question, vieille de quinze ans ? L’éternelle demande qui me fait bondir ? Abel et qui, toute sa vie, entendrait derrière lui : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Il se défendra, il se démènera, il s’expliquera. On l’écoutera un moment d’une oreille sceptique, puis l’on s’en ira, alors qu’il continuera de se défendre dans le vide, tout seul. Et l’homme qui lui jette un regard de mépris ? Et les timides qui détournent la tête ? Et ceux qui, dès qu’ils vous aperçoivent, passent sur le trottoir opposé ? Et tous les autres qui vous croisent sans vous voir ? Et les meilleurs ? Les meilleurs qui restent indécis. Oh ! cette prudence des meilleurs ! Cette hésitation ! Cette main qui se tend mollement et comme dans l’ombre ! Ce regard qu’ils promènent autour d’eux, comme si ce regard avait la puissance de vous faire disparaître, cette peur qu’on ne les voit avec le bagnard !

- Quinze ans que cela dure, monsieur !

« Ce que je faisais dans la bande à Bonnot ? Laissez-moi me rappeler...

Il passa sa main, lentement, sur son front.

– Je n’ai connu la « bande à Bonnot » que par les rumeurs, alors que j’étais déjà incarcéré à la Santé. Ceux que j’ai connus, moi, s’appelaient Callemin, Garnier, Bonnot, mais ils n’étaient pas en bande quand je les voyais. Des centaines les connaissaient comme moi ; c’étaient, à cette époque, de simples mortels qui fréquentaient les milieux anarchistes où l’on me trouvait parfois.

Ils étaient comme tous les autres. On ne pouvait rien lire sur leur front...

– Et que faisiez-vous dans les milieux anarchistes ?
– Nous reconstruisions la société, pardi ! Je l’ai dit et écrit : il y a quinze ans, je croyais à l’anarchie, c’était ma religion. Entreanarchistes, on s’entraidait. L’un était-il traqué ? Il avait droit à l’asile de notre maison, à l’argent de notre bourse.
– Alors, vous avez caché Bonnot ?
– Moi ? j’ai caché Bonnot ?
– Je vous demande.
– Mais non ! Je veux dire qu’en serrant la main à Callemin, à Garnier ou à Bonnot, je ne savais pas plus que vous ce qu’ils feraient ou ce qu’ils avaient fait déjà. On n’exige ni papiers ni confidences de quelqu’un à qui l’on tend une chaise ou un morceau de pain. Voilà mon crime. Il m’a conduit devant la guillotine.

Dieudonné baissa la voix ; nous étions sur une terrasse de l’hôtel, et des gens qui sortaient de table passaient derrière nous.

– Alors, vous vous rendez compte de ce que je ressentis quand je fus accusé de l’assassinat de la rue Ordener. Je me rappelle nettement cette seconde-là. Tout ce que j’avais en moi s’effondra, tout ! Il me sembla que, seule, mon enveloppe de peau restait debout.
Le premier choc passé, je nourris un peu d’espoir. Je me disais : « Caby a reconnu Garnier pour son assassin, ensuite il en a désigné un second. Moi, je suis le troisième, dans quelques jours il en reconnaîtra un quatrième ; alors, le juge comprendra que cet homme n’est pas solidement équilibré. Bref, les déclarations de Garnier, de Bonnot m’innocentant, à l’heure de leur mort, celles de Callemin après le verdict, mes protestations angoissées, mes témoins, la défense passionnée de Moro-Giafferri, toute ma vie honnête, le cri de Me Michon : « Mais, messieurs les jurés, sa concierge même est pour lui ! » rien n’y fit : « Dieudonné aura la tête tranchée sur une place publique. »
J’ai encore les mots dans l’oreille. Tenez : je l’avoue, je n’ai pas le courage de la guillotine. Être décapité comme une bête de boucherie,
mourir par sentence pour un crime que l’on n’a pas commis. Léguer à son fils le nom d’un misérable. Ah ! laissez-moi respirer...

– Et que pensez-vous de Caby ?
– Je pense qu’un homme doit avoir une haute conscience ou une belle intelligence pour oser déclarer : « Je me suis trompé ».
– Il l’a déclaré, puisqu’il s’est démenti lui-même deux fois.
– Justement ! Il faut savoir s’arrêter ! Mais qu’il vive en paix, je ne veux plus penser à lui.

Dieudonné reprend :

– J’ai connu des heures effrayantes dans ma cellule de condamné à mort. Moro-Giafferri me réconfortait. Sans lui, je me serais suicidé. Ce n’est pas la mort qui me faisait peur, c’est le genre de mort. Le 21 avril 1913, à 4 heures du matin, on ouvrit cette cellule. On ouvrait en même temps celles de Callemin, de Monnier et de Soudy. À moi, in extremis, on annonça la grâce. J’entendais les autres qui se hâtaient pour aller à la mort. J’avais vécu si longtemps en pensant à cette minute que, sur le mur de mon cachot, j’aperçus comme sur un écran, leurs têtes qui tombaient. Les gardiens revinrent de l’exécution.

Quelques-uns pleuraient. Dehors, il pleuvait. J’entrevis le bagne. Une faiblesse me prit. Un inspecteur me soutint. J’étais forçat pour la vie. Voilà ce que j’ai fait dans la bande à Bonnot. J’ai été condamné à mort pour un crime commis par Garnier. C’est toujours un immense malheur d’être condamné sans motif ; c’en est un plus grand de l’avoir été dans le procès dit des « bandits tragiques ». Depuis quinze ans, je l’expérimente. Vous pourrez l’écrire autant que vous le voudrez, le doute demeurera toujours dans les esprits. Les quarante-trois ans de ma vie honnête et souffrante n’effaceront pas la honte de la fausse condamnation. Les regards timides me fuiront toujours, les portes se fermeront.
Demain, un autre homme que vous me demandera : « Que faisiez-vous dans la bande à Bonnot ? »

Qu’il aille au diable !

Un aviateur sortant de table vint me rejoindre sur la terrasse. Je lui présentai Dieudonné. On parla de l’histoire, bien entendu. Un moment plus tard, l’aviateur se pencha vers l’évadé :

– Enfin, lui demanda-t-il, que faisiez-vous dans la bande à Bonnot ?

Le comportement de Dieudonné, au bagne, est celui d'un homme qui ne s'abaissa jamais, ne plia point et conserva sa droiture en toute circonstance, sauvant même la vie de deux forçats et d'un surveillant. L'administration n'eut jamais à lui reprocher que des tentatives d'évasion (mais il estimait que de sa part c'était un devoir sacré, puisqu'il était innocent) et nombre de gradés lui témoignèrent leur estime, intervenant même pour obtenir une grâce qui lui aurait permis de rentrer en France. Une mesure partielle qui le fixait encore pour des années à Cayenne acheva de l'écoeurer, et il entreprit une évasion exceptionnelle relatée dans le récit fait par Albert Londres: "Londres_Cayenne" (lien vers le texte intégral). Nous en avons tiré ici quatre extraits significatifs: (1) - (2) - (3) - (4) [liens]

product_9782071007263_195x320Arrivé au Brésil, réclamé par la France, un imbroglio diplomatique assorti d'une querelle interestadual entre états du Para et du Pernambuco, le tout sur fond de dénonciation de l'acharnement judiciaire hors de propos par Albert Londres et Louis Roubaud, permirent à Dieudonné que le Brésil avait décidé d'accueillir, d'obtenir sa grâce assortie du droit de rentrer librement en France - ce qu'il fit accompagné d'Albert Londres.

Dieudonné s'établit alors comme fabricant de meubles dans le Faubourg Saint-Antoine. Auteur du livre sans doute le plus brillant de tous ceux que des Transportés ont écrit (et il le fit seul) La Vie des forçats préfacée par Albert Londres, il donna des conférences (assez controversées) dans les milieux libertaires, expliquant qu'aucune cause ne justifiait le meurtre d'une part, le risque de devoir croupir dans l'enfer guyanais d'autre part: sans se renier, le forçat anarchiste qui avait plus payé que d'autres devint un peu trop moralisateur au goût des puristes de salon... .

En 1934, il collabora de façon marginale au film Autour d'une évasion, réalisé par Jacques-Bernard Brunius, écrivain et cinéaste proche du mouvement surréaliste.  Il mourut en août 1944, à l'âge de 60 ans.

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23 mai 2013

S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. Le drame.

(Dieudonné relate son périple à Albert Londres. Voir le message précédent)

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La crique a cinquante kilomètres ; nous n'en sortirons qu'au matin.
Acoupa pagaie. Menœil, debout à l'avant, et que les moustiques recouvrent comme d'une résille, manie un long bambou. Jean-Marie le reprend, puis je reprends Jean-Marie. Le bambou s'enfonce dans la vase et la manœuvre est exténuante.

Mais nous allons.

Chacun bâtit une vie nouvelle.

Deverrer parle de sa mère, qui sera si contente.

Brinot, qui est boucher, montrera aux Brésiliens comment on travaille à la Villette !

Venet, catholique fervent, qui n'a jamais quitté son scapulaire, qui, le matin même, est allé trouver le curé de Cayenne, pour se confesser et communier, nous met sous la protection du Bon Dieu.

-Dites   donc,  /...   avez-vous entendu parler du banc des  Français ? C'est à "Niquiri" [Nickerie], en Guyane anglaise. Là, généralement, les pirogues des forçats en route vers le Venezuela viennent s'asseoir.

 - Et alors ?

 

86480416_o- Eh bien ! le banc, c'est de  la  vase, et  les forçats s'enlisent et meurent.

Nous non plus, on ne tardera pas à s'asseoir.  Acoupa est mauvais marin. Il ne sait pas prendre la barre à la sortie du Mahury. Il entre dans la pleine mer comme un taureau dans l'arène, donnant de tous côtés, à coups de rames saoules.  Enfin, grâce au "perdant", nous arrivons tout de même à la hauteur des îles Père-et-Mère.

Et le vent tombe.  Et nous sommes forcés d'ancrer. On voit deux barques de pêcheurs au loin. Nous entendons un moteur. C'est Duez dans sa pétrolette qui, de son île, va à Cayenne vendre ses légumes "frais".

NOUS  RECULONS

- Acoupa ! Nous reculons ! Fis-je subitement.

Nous tirons sur la corde de l'ancre. La corde vient seule. L'ancre est restée au fond. Nous reculons toujours. On mouille une grosse pierre. La pierre s'échappe de la corde : nous reculons. J'avais emporté ma presse d'établi, pour travailler, sitôt libre ; je la sacrifie, nous l'attachons à la corde. La tension est trop forte, la corde casse. Nous reculons de plus  en plus vite.

Nous pagayons à rebours avec tout ce qui nous tombe sous la main. Moi, avec mon rabot ; Jean-Marie  avec une casserole ! Pittoresque à voir, hein? Nos efforts n'ont rien obtenu. Le courant nous a rejetés. Nous sommes au Degrad des Cannes. Nous ancrons avec un bambou que nous plantons dans le fond. L'eau bientôt se retire et notre pirogue s'assied sur la vase. Nous pensons  tous, alors, au banc des Français! La nuit vient nous prendre comme ça. Deverrer et Venet pleurent.

Menoeil, le vieux, est encore  tout  bouillant. C'est  lui  qui les  remonte : "Je serais presque votre grand-papa, et pourtant, moi, je  ris. Je  sens  une très  bonne odeur ! Ma femme qui m'attend depuis vingt-neuf ans, cette fois, ne sera pas déçue." Enfin, c'est ce qu'il disait !

Aussi loin que s'étende le regard, ce n'est plus qu'un banc de vase dont on ne voit pas la fin.

Nous décidons de sortir de là dès le lendemain au "montant", à la pagaie et à la voile. Les pagaies manquant, nous arrachons les bancs de la pirogue et nous taillons sept palettes. On pagayera à genoux, voilà tout ! Maintenant, dormez, dis-je aux compagnons. Il faudra être forts demain. Je veillerai.

La nuit est froide. La lune bleuit les flaques d'eau qui sont restées sur la vase. La lanterne du Degrad des Cannes, le seul œil de cette côte réprouvée, cligne au loin. Menœil  ne s'est pas  endormi. Deverrer  rêve tout haut. Il dit : "Non, chef ! Non, chef ! Ce n'est vrai." Il se débat  encore avec la "Tentiaire", celui-là ! Venet est agité. Jean-Marie ronfle. Acoupa grince des dents sur le tuyau de sa pipe. La nuit passe. L'eau arrive. La pirogue frémit.

- Debout, vous autres !

Acoupa est déjà à la barre. Jean-Marie et Menceil sautent vers la voile ; et nous, nous luttons contre le montant qui veut nous rejeter encore.

LA   LUTTE CONTRE   LE   FLOT

Nous ne pouvons pas avancer, mais nous ne reculerons pas, nous le jurons ! Pendant trois heures, nous nous maintenons à la même place, pagayant, pagayant, pagayant. Ho hisse ! Ho hisse ! Ho hisse ! Une brise se lève. Hourra ! la pirogue avance. Nous passons la pointe de Monjoli  [Montjoly]. La brise se fortifie. Elle nous emporte. L'enthousiasme fait valser les pagaies. Nous sourions à Acoupa. Nous  doublons l'îlot la Mère. Adieu ! Duez! Et que tes légumes frais viennent bien! !
Voici les Jumelles ! Plus qu'un petit coup, et le large est à nous. Le vent, soudain, n'est plus dans la voile. Est-ce Jean-Marie et Menoeil qui l'ont perdu ? La voile le cherche de tous les côtés. Le vent est parti. La mer nous repousse. Tous à la pagaie ! Allez, les sept ! La mer est plus forte. Elle nous renvoie à la côte. Nous touchons la vase, où la pirogue vient se rasseoir.

Et c'est comme l'autre nuit...

Seulement, personne ne veille cette fois. Qui donc, hommes ou bêtes, viendrait nous déranger ici ?

Plus même de lanterne à l'horizon comme au Degrad des Cannes !

Le jour. La marée arrive lentement. Pas de vent ! Nous prenons nos pagaies. La  pirogue n'avance pas. Acoupa nous commande de ne pas gaspiller nos forces. A midi, nous sentons la pirogue qui se soulève. C'est la vase qui fait soudain le gros dos. Elle ne redescend pas, elle se fige là-haut ! Et nous restons dessus !

Et la troisième nuit vient, amenant le montant.

-   A la pagaie ! crie Acoupa.

Le vent est fort, la vague méchante.

Nous longeons les palétuviers. Ces palétuviers ! de la fièvre en branches ! La pirogue avance si vite que nous ne voyons pas fuir les arbres à notre droite.

-   Hardi ! Acoupa, crions-nous.

Tout d'un coup, après avoir touché plusieurs fois le fond, la pirogue bute.

Nos huit efforts donnés à plein ne la font plus bouger d'un pouce. Nous sommes sur un banc de vase surélevé. Peut-être croyez-vous que la vase est plate comme une plaine. Elle forme des escaliers qu'on croirait taillés de main d'homme. Nous étions au sommet de l'un de ces escaliers !

Et la mer de  nouveau  se retire.   Et c'est   la vase, rien que la vase. Nous nous dressons dans la pirogue : ^u lointain, la vase ! Le matin arrive : la vase.

- Enfin, est-ce   qu'on  va mourir  là dedans ? demandons-nous à Acoupa.

Il nous répond qu'on y peut rester pendant une dizaine de jours, jusqu'aux grandes marées !

Alors, je racontai à mes compagnons l'histoire des mineurs de Courrières. Et j'ajoutai: "Cela dura dix-sept jours pour eux et ils furent sauvés !"

Acoupa dit :

- Il n'y a qu'un seul moyen d'en sortir. A deux cents mètres de nous, je vois de l'eau. Donc, le fond est plus bas. Si nous y amenons la pirogue, nous avons des chances de flotter à la marée du soir. Flottant, nous sommes sauvés. Voulez-vous descendre dans la vase et haler la pirogue ?

Nous arrachons nos vêtements.

- Attendez ! fait Acoupa. Ecoutez bien la leçon. Vous vous enfoncerez dans la vase, les  jambes écartées et le corps penché en avant ; autrement, elle vous avalera. Vous vous agripperez au bordage et, pour marcher, vous retirerez les jambes lentement,  l'une après l'autre.

Nous entrons dans la vase. Elle nous aspire jusqu'au ventre. C'est un frisson cela, vous savez ! Mais nous n'enfonçons plus. Nos quatorze bras sont bandés autour du bordage. Menœil crie:

"Ho! hisse! garçons!", comme lorsqu'il était à Charvein, au halage. Nous tirons de toutes nos forces. La pirogue démarre. Elle avance maintenant de vingt centimètres à chaque effort. "Ho ! Hisse ! garçons !" Le succès nous grise. Nous crions tous : " Ho ! hisse ! ensemble ! N... de D... ! I Hoôô ! hisse ! Hôôô ! hisse ! Hardi pour le Brésil ! I Hôôô ! hisse ! garçons, Hôôô ! hisse ! "

Le soleil nous assomme. Nous n'avons pas des cœurs de demoiselles, mais la vase nous écœure. Toutes les deux minutes, nous devons nous repo­ser sur le bordage tellement nous sommes éreintés. A chaque poussée, nous enfonçons jusqu'au poitrail. Il est plus pénible de sortir notre corps de la vase que de tirer la pirogue.

Deux heures de lutte, et nous remportons la victoire. Nous sommes sur la flaque d'eau. Je n'avais jamais vu sept hommes plus dégoûtants !

Plus de vivres. Plus rien à boire.

Acoupa tire trois coups de fusil. Cinquante petits oiseaux de vase dégringolent. Acoupa va les chercher. On les fait cuire.

De nouveau, le soir ramène la mer. Nous sommes chacun à notre place, la pagaie prête. L'heure est décisive. La mer avance, avance. Elle entoure déjà la pirogue. Montera-t-elle assez pour nous soulever ? Comme nous la regardons ! La pirogue oscille, décolle, lève le bec. En avant les pagaies. Nous raclons le fond de la vase. L'arrière ne démarre pas. Hardi, les pagaies ! C'est notre dernier espoir ! Nous raclons farouchement. C'est la nuit noire. Alors, au milieu du silence, un chant s'élève, accompagnant chaque plongée de pagaie. Un chant de la Bretagne, où l'on parle du Bon Dieu et de la Sainte Vierge, du pays, de là-bas ! C'est Jean-Marie.

Elle flotte, les enfants, hardi ! criai-je. Elle flotte ! Elle avance vers la haute mer, butant parfois sur le fond, mais à intervalles espa­cés. Jean-Marie chante toujours. Nous chantons tous. La pirogue ne bute plus. Elle bondit. Elle s'éloigne des palétuviers. "Tu reverras, ta mère, Deverrer", crie le vieux Menœil. Il ajoute : «"Et moi, mon épouse !"

- Au Brésil ! Clamons-nous tous. Au Brésil ! Soudain, nous entendons le bruit formidable de la barre qui écume devant nous. Tout le monde se tait.

Menœil et Jean-Marie hissent la voile. La vague est grosse. Elle passe parfois au-dessus de nous.

Nous franchissons la barre. C'est la pleine mer. La pluie tombe. Le vent enfle. Jean-Marie, debout à côté de la voile, ne garde l'équilibre que par miracle. Nous ne pagayons plus, nous vidons la pirogue. Elle offre maintenant le flanc à la lame.

—  Barre à gauche, Acoupa !

—  Elle n'obéit plus, hurle le nègre dans le vent.
Jean-Marie n'arrive pas à rouler la voile. Une lame emplit l'embarcation.  "Videz ! Asseyez-vous, n'ayez pas peur ", hurlé-je à tous. Venet et Dever­rer, les deux jeunes, crient à la mort, debout. Une autre lame, puis une autre encore. Nous sombrons.

L'ENLISEMENT DE VENET

/…

-    Quelle heure était-il ?

-    Autour de neuf heures du soir.

Moi, je sens qu'un drap m'enroule. Je  donne des jambes  et des bras ; je suis empêtré dans la voile. Sa corde, comme pourme pendre, traîne  à mon  cou. Je veux me dégager, deux mains m'agrippent.

- Qui était-ce ?

- Je ne sais pas !... et me paralysent. Je  me libère. Je remonte à la surface de l'eau, j'essuie mes yeux et je vois. Un quart de lune éclairait tout. C'était une scène farouche. Des hommes enlevés par une lame semblaient  bondir de  Ia  mer. Trois   autres,   hurlant,  se   cramponnaient   à   la pirogue   retournée.   Ils cherchaient  à la à pleins bras, mais ils ne pouvaient pas. Les épaves: des petites boîtes nous servant de malles et où était toute notre fortune dansaient une gigue dia­bolique sur la crête des vagues. Et le grondement dramatique de l'océan ! Je me souviens que ma malle passa à ma portée ; je la saisis comme un avare. C'est curieux, l'instinct de propriété, n'est-ce pas ? Je la mis sous un bras. Je nageai d'un seul. Je vis Jean-Marie qui soutenait Venet, et Menœil, avec son œil et ses cinquante-six ans, qui entraî­nait le gosse Deverrer.

- Vous étiez à combien de la côte ?

- On distinguait les palétuviers très loin, très loin. Je continue ma nage dans le chemin de lune. Ma petite malle raclait le fond. Elle était pleine d'eau ; je l'abandonnai. Je lève les bras. Je hurle pour rallier les nau­fragés : "Oôôôô ; Oôôôô ! " J'entends, de divers points de l'océan, d'autres "Oôôôô ! Oôôôô ! " Tout à coup, mon pied touche le plancher. C'est la vase. Je me souviens de la leçon de marche. Accroupi, je trotte sur les coudes et sur les genoux pour éviter d'enfoncer, car, si loin de la côte, la vase est molle.

J'avance, essoufflé comme un pauvre chien après une course.

- Oôôôô ! Oôôôô !

On me répond : "Oôôôô ! Oôôôô !" Une ombre passe près de moi et me dépasse : Acoupa.

- Où sont les autres ?

- Derrière.

- Personne ne manque ?

- Là, tous !

- En effet, trottant comme nous, sur la vase molle, voici Brinot, Deverrer, Menœil.

- Courage, Gégène ! me crie Menœil, t'en fais pas pour si peu !

Il avait du cœur au ventre, le vieux, hein ? Jean-Marie est derrière.  Venet suit, mais len­tement.

- Avance ! lui criai-je. Aie pas  peur ! Bientôt je les perds  de  vue. Il ne peut  être question de porter un homme, ce serait l'enlise­ment pour tous deux.

Ces cochons de palétuviers étaient de plus en plus loin. C'était à s'imaginer que l'administration pénitentiaire les tirait à elle pour nous faire souffrir un coup de plus. Une vieille lymphangite coupait mes forces. J'étais à bout.

Je m'accroupis et je m'assieds tout doucement. J'enfonce, mais à peine. Et je me repose là, sous la lune, mes mains tenant mes genoux comme dans un bain de siège. Jean-Marie me rejoint, m'encourage.

-  Va, patron ! me crie-t-il. Fais dix mètres et repose-toi. Respire fort. Fais encore dix mètres. Les voilà, les palétuviers !

Ils étaient loin encore!

On y arrive une heure et demie après. Moi, je suis à bout de mon effort. Jean-Marie me hisse sur des branches. Il fait froid, froid. De plus, il pleut, la lune se cache.

- Oôôôô ! Oôôôô !

Cette fois, la réponse est faible.

Nous nous endormons. Le froid, la pluie, la faim, le vent nous réveillent. La pluie cesse, les moustiques arrivent. Elle est longue, cette nuit!

Le désastre est complet. Nous avons tout perdu. Il nous faudra retourner vers Cayenne, seul point d'hommes sur cette rive, marcher vingt kilomètres dans les palétuviers. Comment fera-t-on? Comment retraverser le Mahury ? On est de beaux évadés ! Enfin, on n'est pas morts, et après quinze ans de bagne !

Et voilà le jour !

-  Oôôôô ! Oôôôô !

 

vasiere_mangrove_port_cayenne558_dsc8562On nous répond. Les autres ne sont pas loin. Ils nous renvoient le cri. Ils viennent vers nous. Les voilà ! Ils sont propres ! Ils me font peur. Si j'avais eu le cœur à rire, je leur aurais demandé d'où ils sortaient.

On se serre la main ! Je pense qu'un homme ordinaire eût été renversé s'il avait pu voir ces individus dégoûtants, presque nus, la bouche ouverte par la soif, se serrer les mains, au petit matin, avec conviction, au milieu d'une mer de vase !

Acoupa est gêné. Il cherche à nous expliquer des tas de choses. Menœil nous fait signe de ne rien lui dire. A quoi bon ? Nous avons appris, au bagne, à ne pas revenir sur la misère passée.

-   Où est Venet ? demandai-je en regardant tout autour.

- Il était avec vous ! répond Deverrer.

- Jamais de la vie !

- Venet ! Venet ! crions-nous   tous  à  la fois comme si déjà nous devinions. Venet!

Un long appel, faible, nous répond. Il vient de la mer. Nous regardons.

- Venet ! Venet !

Une plainte se traîne dans l'espace. Acoupa tend le bras. Il montre un point noir dans la vase :

- Là ! Enlisé !

Nous grimpons sur les palétuviers. A huit cents mètres de la côte, nous voyons un tronc. C'est peut-être un palétuvier solitaire. Ce point-là semble un tronc comme les autres.

-Venet !

Les bras du tronc s'agitent. C'est Venet !

- Venet ! Camarade ! Camarade !

Une voix sort du tronc. Il nous répond !

 

86479746_oPerché sur mon palétuvier, je retire ma chemise et je l'agite. Comment a-t-il fait ? Est-ce un suicide ? Un accident ? Il était le plus grand et le plus mince. Est-ce pour cela qu'il s'est enfoncé davantage ? Ah ! Comme nous l'appelons ! C'est tout ce que l'on peut pour lui.

- Avance, Venet ! Aie pas peur !

Déjà, la marée le rejoint. Il nous semble que le tronc bouge. N'est-ce pas l'eau autour de lui qui nous trompe ?

C'était l'eau. Lui ne bougeait pas, mais il criait toujours.

Acoupa dit qu'il va partir, qu'il prendra une pirogue au Degrad des Canes et qu'il reviendra le chercher à la marée.

- Tu vois bien qu'il enfonce et que le tronc diminue. Ce sera trop tard ! Le nègre s'en va.

- Accompagnez-le, dis-je.

Brinot, Deverrer, Menœil le suivent. Jean-Marie reste avec moi.

- On plaquera nos pas dans les vôtres, on vous retrouvera, dis-je.

Ils partent. Nous déracinons des palétuviers. Nous les poussons devant nous et nous avançons vers le tronc, dans la vase.

L'eau  le   balance, mais ne le libère  pas. Au contraire, il ne reste plus que les épaules et la tête, maintenant. Nous nous arrêtons. La vase nous a déjà happés les deux jusqu'à mi cuisse. Nous avons peur.

- Venet ! Camarade !

La marée l'achève. Il n'y a bientôt plus qu'une tête. Et, quand la tête a disparu, il y a encore deux mains. Et  nous voyons qu'il n'y a plus rien.

-Camarade ! Camarade !

Il n'y avait même plus  de plainte pour nous répondre…

 

Précédent : de Cayenne au Brésil (3) - L'organisation

Suite : de Cayenne au Brésil (3) La réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! . (liens)

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S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. L'organisation.

 

 

CAYENNE ST LOUIS ILES SELON BOUYER (2) - CopieRappelons qu'il y avait peu de bagnards en court de peine à Cayenne et que la plupart étaient sélectionnés en fonction de leur apparente absence de dangerosité (pour éviter des tensions avec une population qui les rejetait déjà massivement) ainsi que pour limiter les possibilités d'évasion, possibles pour qui avait un capital suffisant assorti de complicités extérieures, leur permettant de rejoindre une "tapouye" brésilienne qui les aurait attendus au large. L'évasion en canot était des plus difficiles:  les alentours envasés à l'extrême, barre redoutable au niveau du phare de l'Enfant Perdu, et les alizés comme les courants marins étaient contraires.

Toutefois, avec l'aide de pêcheurs qui se faisaient payer fort cher et qui ne dédaignaient pas, souvent, de trahir leurs clients, ils furent un certain nombre à tenter l'évasion. Paradoxalement, les plus nombreux étaient des libérés astreints au doublage dont la condition très difficile (absence de travail convenablement rémunéré, entourage hostile, nostalgie du pays natal et des proches et vif sentiment d'injustice: ils considéraient avoir largement payé leur dette à la société et ne supportaient pas l'assignation en Guyane)

Une difficulté majeure consistait à trouver un intermédiaire fiable qui, moyennant commission, mettait en rapport les candidats à la "belle", associés après avoir fait pot commun en fonction de leurs moyens aux pêcheurs qui acceptaient de les convoyer au moins jusqu'au Cap d'Orange  (le début du territoire brésilien, sur la rive est de l'estuaire de l'Oyapock).

arton759Pour savoir comment se passaient de telles négociations, donnons la parole à Dieudonné (propos recueillis par Albert Londres qui en fit un livre: "l'homme qui s'évada")

Je regardais la mer.

A ce moment, le commandant Michel...
 - Le gouverneur des îles ?
 - Il a quitté la Pénitentiaire. Il était écœuré. Il est civil maintenant... passa près de moi.
 - Eh bien ! Dieudonné, vous regardez la mer ?
 - Oui, commandant
 - Ne faites  pas  de bêtises, ça vaudra mieux pour vous.

Il continua son chemin.

Je regardais toujours la mer, et, derrière le phare de l'Enfant-Perdu, je voyais déjà s'élever la « Belle ».

 - Comme c'est curieux, fit "Dieudonné de re­vivre tout ça, maintenant !

/...

CaptureLe  lendemain à la nuit, si vous aviez été toujours à Cayenne, vous auriez pu voir un forçat se diriger du côté du canal Laussat... C'était moi. Cet endroit n'a pas changé.  Il est encore le repaire de la capitale  du  crime *.  Je n'y  allais jamais. Peut être la  police aurait-elle compris  si  elle  m'avait vu là.

* Cela n'a guère changé. Il y a trente ans, pénétrer dans le quartier de "la Crique", lieu de tous les trafics, était éminemment dangereux. La situation s'est à peine améliorée avec une ébauche de rénovation urbaine. (note de l'auteur)

Je regardai. Personne ne me suivait. Je traversai le pont en bois pourri. J'étais dans l'antre.
Je me rendais chez un Chinois. On me l'avait signalé comme un bon intermédiaire. Sa cahute était un bouge. On y jouait, on y fumait, on aimait. Moi, je venais pour m'évader.

Je pousse la porte. Aussitôt, un chien jappe, les quinquets à huile s'éteignent, des ombres disparaissent. Une jeune Chinoise, ma foi assez jolie, s'avance vers moi. Je dis le mot de passe. La fille appelle le patron. Les quinquets se rallument, les timbres reviennent, le jeu reprend. Et une espèce de drôle de petit magot apparaît :  c'était mon homme.

- Je viens pour la « Belle », lui dis-je. Il m'entraîne dans une chambre qui servait à tout.  Il y avait un fourneau, une volière, un étau, un lit pour l'amour. La Chinoise nous avait suivis.  Il ferme la porte soigneusement. Etonné, je regarde la femme, me demandant ce qu'elle vient faire entre nous deux. Le Chinois comprend, sourit et pose un doigt sur ses lèvres pour me faire savoir que la fille est discrète. Elle sort et rapporte le thé. Est-il au datura** ?
- Qu'est-ce que le datura ?
- Vous savez bien, la plante dont on se sert en Guyane  pour les vengeances, le mauvais café, quoi! Alors, je retourne mes poches tout de suite: "Inutile, je n'ai pas d'argent sur moi!" Le  magot sourit, la jolie petite guenon aussi, et tous les deux, ils me disent:  "Datura, pas pour toi"
Le  thé est bon. Au reflet du quinquet, la Chinise apparaît coquine. Elle me lance des regards de femelle. Il s'agit bien de cela!
- Combien, patron, pour aller jusqu'à l'Oyapock?
- Trois mille, plus deux cents pour les vivres, plus cent francs pour moi. Six passagers au maximum.
- Le pêcheur est-il sûr?
- J'en réponds.
- Un Blanc?
- Un Noir. Son nom est Acoupa. Si tu acceptes, il sera ici, demain à la première heure.
- A demain!
La Chinoise veut me retenir. Ma pensée est ailleurs. Je sors. Le sentier où je tombe est vaseux. J'avance en écrasant des crapauds-buffles


** Dieudonné semble, là, victime des fantasmes locaux. On parlait beaucoup plus d'empoisonnement en Guyane qu'on ne pratiquait la chose - et cela n'a guère changé.

MES COMPAGNONS D'EVASION


Vous vous souvenez que mon ami Marcheras vous a dit, à l'île Royale :  "L'évasion est une science". C'est vrai. Mais c'est une science où le hasard et l'inconnu commandent.

Le plus grand des hasards  est de réunir les compagnons de la tragique aventure. Au bagne, on ne choisit pas ses amis, on les subit. Impossible de s'évader avec des hommes de son choix. Êtes-vous à Cayenne ? Vos camarades sont aux îles, sur le Maroni. Il faut se contenter de ce que l'on trouve, éliminer les gredins, chercher ceux qui  ont   de   l'argent,   prendre   les   marins   qui connaissent le chemin du Brésil ou du Venezuela, se méfier des mouchards. Ce ne sont pas les gardiens qui gardent les forçats au bagne, ce sont les forçats qui se gardent mutuellement ! Le jour suivant, je constituai ma troupe.
A midi, nous étions six pour la "Belle".

Le premier, on l'appelait Menceil, une "mouche-sans-raison"***  lui ayant fait perdre  un œil.  Cinquante-six   ans   d'âge   et   vingt-neuf   de   bagne. Condamné à dix ans, mais  dix-neuf de plus au livret pour évasions. C'était un paysan, un laborieux, attaché à sa famille ! Solide encore. Il avait sept cents francs.


*** Nom donné aux guêpes, en Guyane, qui sont particulièrement agressives.

Le deuxième   était  Deverrer :   vingt-cinq   ans d'âge. A  perpétuité. Cinq ans accomplis. C'était Menoeil qui l'emmenait. Je ne savais rien de plus sur lui. Cinq cents francs.


Le troisième était Venet : vingt-huit ans. Perpétuité, Sept ans de bagne. Pauvre Venet! quel que soit son crime, il l'a expié ! Je le revois encore. C'est une vision épouvantable, mais ce n'est pas l'heure encore de vous raconter la chose. Intelligent, poli, bien élevé, instruit, parlant l'allemand. Comptable à l'hôpital. Protégé par le clergé. Manquait d'endurance physique. Onze cents francs.

Le quatrième était Brinot : trente-cinq ans. Perpétuité. Six ans de bagne. Préparateur à la pharmacie. Boucher de profession, pouvant à la rigueur faire six parts égales dans un singe. Bon camarade. Neuf cents francs.

Jean-Marie   était  le  cinquième :   vingt-six  ans. Perpétuité. Huit ans de peine. Il devait sa condamnation à une tragédie bretonne. Sa fiancée s'empoisonne. On l'accuse du crime. Il n'y est pour rien. On l'arrête. En prison, son gardien le martyrise. Dix fois par jour, il le frappe de ses clefs, en lui répétant : "Tu l'as empoisonnée, ta fiancée, hein ?" Jean-Marie est le plus fort. Au bout de vingt jours, la colère le pousse. Il tue le gardien. Avant de mourir, le gardien lui demande pardon.
Quel drame! Aux îles, j'avais connu Jean-Marie, je  lui avais appris le métier d'ébéniste. Un forçat qui  apprend  volontairement  un   métier  est un homme qui n'est pas pourri. Travailleur. Bonnes moeurs. Ne buvait pas. Ne se serait jamais évadé sans moi. Ah! le malheureux aussi! Neuf cents francs.

/...

- Le soir, à la nuit, je retournai canal Laussat. Je frôlai Ullmo qui, sortant de son travail, rentrait lui, les yeux comme toujours fixés à terre. Quelle expiation ! Si ses anciens camarades de la marine pouvaient le voir !
Et me voici devant le bouge du Chinois. Je fonce dans la porte comme si j'étais poursuivi. Cette fois, les joueurs n'eurent pas le temps de disparaître, mais ils empoignèrent l'argent qui était sur la table, et l'un qui n'avait pas  de poche —, il était nu —, mit la monnaie dans la bouche.
Le Chinois me conduisit dans la pièce à tout faire. Un Noir, assis sur le lit, fumait la pipe. C'était le sauveur.
- Eh bien ! me dit-il, la pêche va mal. J'ai une femme et deux enfants ; alors, pour remonter mes affaires, je vais entreprendre les évasions.
Il ajouta :
-  C'est moi Acoupa.
- Comment est-elle votre pirogue ?
Jamais  je  n'ai entendu prononcer ce mot de pirogue comme par Dieudonné. Il roule l'o et y superpose  les   accents  circonflexes.   On   dirait,  quand il pense  à  l'embarcation,  que la  longue  houle et le son rauque des mers de Guyane lui sont restés dans la gorge.
-  Elle est sûre, répond Acoupa.
Le Noir avait quarante ans. Il était solide. Il péchait depuis dix ans sur la côte. A première vue, il ne paraissait pas être une fripouille. Trois mille, plus deux cents, plus cent, lui dis-je. Il répondit : « Pas plus ! » On se toucha la main. C'était conclu.
Je sortis avec lui.
- Quel jour ? me demanda-t-il.
- Après-demain, le 6.
- Le rendez-vous ?
- Cinq heures du soir, à la pointe de la Crique Fouillée.
- Entendu !

DEPART

- Un par un,  chacun  de  son  côté,   moi en pékin, mes scies sur l'épaule, les cinq autres en forçats, numéro sur le cœur, nous voilà le 6 décembre - tenez, cela, pour moi, c'est une date —, quittant Cayenne, le cœur battant.
Et l'œil perçant.
Je n'ai pas vu, à ce moment, mes compagnons, mais je me suis vu. Ils ont dû partir dans la rue, comme ça, sans un autre air que leur air de tous jours. S'ils apercevaient un surveillant, ils faisaient demi-tour et marchaient, en bons transportés, du côté du camp.
Je croisais des forçats ; ils me semblaient subitement plus malheureux que jamais. J'avais pour eux la pitié d'un homme bien portant pour les malades qu'il laisse à l'hôpital. L'un que je connnaissais me demanda: "Ça va?" Sans m'arrêter, je lui répondis : "Faut bien !". Je rencontrai aussi  Me Darnal, l'avocat. "Eh bien! Dieudonnné, quand venez-vous travailler chez moi ?"
J'avais une rude envie de lui répondre :  "Vous voulez rire, aujourd'hui, monsieur Darnal !" Je lui dis : "Bientôt !"
Je tombai également sur un surveillant-chef, un Corse. On n'échangea pas de propos.
Je me retournai tout de même pour le voir s'éloigner. Je ne tenais pas à conserver dans l'oeil la silhouette de l'administration pénitentiaire; c'était, au contraire, dans l'espoir de contempler la chose pour la dernière fois. Je me retins pour ne pas lui crier: "Adieu".
J'atteignis le bout de Cayenne. La brousse était devant moi. Un dernier regard à l'horizon. Je disparus  dans la végétation.

dsc_0531Il s'agissait, maintenant, d'éviter les chasseurs d'hommes. En France, il y a du lièvre, du faisan, du chevreuil. En Guyane, on trouve de l'homme. Et la chasse est ouverte toute l'année !  J'aurais été un bon coup  de  fusil, sans me vanter.  La "Tentiaire"  aurait  doublé la prime. Fuyons la piste. Et, comme un tapir, je m'avançai en pleine forêt. Au bout d'une heure, je m'arrêtai. J'avais entendu un froissement de feuilles pas très loin. Etait-ce une bête ? un chasseur? un forçat?
Je m'aplatis sur l'humus. La tête relevée, je regardai. C'était Jean-Marie, le  Breton. Je  l'appelai. Ah ! qu'il eut peur ! Mais il me vit. En silence, tous deux, nous marchâmes encore une heure et demie, le  dos presque tout le temps  courbé.  Et  nous vîmes la Crique Fouillée. Brinot, Menceil, Venet étaient là. On se blottit. Il ne manquait que Deverrer.
- S'il ne vient pas, dit Brinot, on aura cinq cents francs de moins, tout est perdu.
- J'ai de quoi combler le vide, dis-je. Et l'on resta sans parler. Chaque fois qu'une pirogue passait, nous rentrions dans la brousse, puis nous en
ressortions quand elle était au loin.
Deverrer arriva, les pieds en sang.
Cinq heures.
Cinq heures et demie : "Tu vois Acoupa, toi ?" Six heures : "Ah ! le sale nègre ! S'il nous laisse là, les chasseurs d'hommes vont nous découvrir." Rien non plus à six heures et demie. "Pourvu qu'il ne nous ait pas vendus ? Ou le Chinois, peut-être ?"
Nous sommes accroupis dans la vase, le cœur envasé aussi. La crique devient obscure. Une pirogue se dessine sur la mer. Elle avance lentement, quoique nos désirs la   tirent...  très lentement,  prudemment, je me dresse. Je  fais un signe. J'ai reconnu Acoupa.
La pirogue se hâte, elle est suivie d'une autre, une autre plus petite. Le Chinois la monte !
Je puis dire que sur le moment, nous  nous mîmes à les adorer, ces deux hommes-là! Ceux  qui ont  des souliers se  déchaussent, et nous embarquons. Le Chinois saute dans la pirogue avec nous. Il allume  sa   lanterne.   Maintenant, avant  tout, il faut le payer. Nous  sortons chacun nos cinq cents Francs. Brinot, qui n'avait rien préparé, est obligé de les retirer de son plan (porte-monnaie intime en forme de cylindre et en fer-blanc). Chacun compte et recompte. Il y a de menus billets, c'est long! Quand ils ont recompté, ils recomptent une troisième fois! Vous pensez, il  y  a des hommes comme Deverrer qui ont vendu la moitié de leur pain pendant deux ans pour rassembler la somme! C'est leur vie, ces cinq cents francs.

fgOn y arrive tout de même  petit à petit. Cinq cents francs, puis mille, puis mille cinq cents, puis deux mille. Moi, j'ai bazardé mes coffrets,  tous les souvenirs que je voulais rapporter aux bienfaiteurs. C'est dur aussi, de se séparer de cet argent-là! Enfin, je le donne. Menceil fut le dernier. Il ne trouvait pas le compte, il s'égarait au milieu de ses billets de cent sous.  "Ça me fait mal à l'estomac, disait-il, de les revoir." Il les avait échangés, lui aussi, contre son pain. Enfin, les trois mille francs sont réunis!
Le Chinois les prend. Il s'approche de sa lanterne. Et voilà qu'il commence à compter et à vérifier les billets, et cela avec un tel soin que l'on aurait dît qu'il cherchait sur chacun  la signature de l'artiste auteur de la vignette. Il n'en passa pas un. Cela dura une demi-heure.
Après, le Chinois les donna au nègre. Le nègre s'attacha la lanterne au cou et se mit à compter et à vérifier.
I1 n'alla pas plus vite que son compère ! Après, il les redonna au Chinois, qui se remit à les  recompter et à les revérifier. Enfin,  ce  fut fini ; le Chinois les glissa dans sa ceinture.
Il souffla sa lanterne, regagna son embarcation et, silencieux, dans la nuit chaude, emportant l'argent du pêcheur, il rama vers son bouge.
- En route, dit Acoupa.
Et il enleva la pirogue.
Elle a sept mètres de long et un mètre de large. Nous sommes sept dedans. Il fait noir. Nous longeons la forêt vierge. Soudain, comme sur un ordre, les moustiques nous attaquent furieuse­ment.
 Deverrer, qui est jeune, geint sous la souffrance. "Silence, ordonne Menceil. Ce n'est pas la peine d'avoir échappé aux chasseurs d'hommes pour les attirer maintenant à cause de deux ou trois mous­tiques ! "
 Le jeune se tait. Et alors commence le supplice, qui durera jusqu'à l'aube. On se caresse sans arrêt la figure, le cou, les pieds, les chevilles de haut en bas, de bas en haut, dans un continuel mouvement de va-et-vient. Et à pleines mains on les écrase. Ils sont des millions contre vous, vous entendez, oui, des millions ! J'en ai écrasé pendant neuf heures de suite, contre ma peau, pour mon compte !

*******************************

Quelques observations. Dieudonné et ses compagnons eurent la chance de tomber sur des complices "honnêtes". Il est toutefois probable que près du lieu de la transaction, des observateurs veillaient, prêts à intervenir dans l'hypothèse où les évadés tenteraient un coup de force... Comme il était fréquent que l'on attendît qu'ils eussent payé pour les faire prisonnier voire, plus fréquemment, pour les abattre : l'administration pénitentiaire récompensait les chasseurs d'hommes qui touchaient peu ou prou la même prime s'ils ramenaient des prisonniers, des cadavres ou, pour se simplifier l'existence, juste leur tête et leur matricule s'ils étaient revêtus de leur tenue de forçat.

Il est évident que l'intermédiaire asiatique ne se contentait pas de sa modeste commission de cent francs. Le pêcheur Acoupa*lui doit certainement une forte redevance - assurance pour lui de se voir proposer de futurs "clients".  Les Chinois de Guyane pratiquaient également beaucoup l'usure... Une telle opération permettait peut être à un modeste pêcheur de se débarrasser d'une lourde dette.

* Un pseudonyme, de toute évidence. C'est le nom d'un poisson très apprécié en Guyane.

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Acoupa

Le prix de l'évasion: cinq cents francs par passager correspondait peu ou prou à deux mois de salaire d'un ouvrier très qualifié. Si Dieudonné, forçat "libre" qui travaillait pour son propre compte - et qui en outre, à la fois comme ébéniste et du fait se sa renommée qui conférait une valeur à la signature de ses oeuvres - pouvait à la rigueur thésauriser cette somme en quelques mois, il n'en était pas de même de ses compagnons en cours de peine qui avaient interdiction absolue de posséder du numéraire en leur compte propre (il s'exposaient à la confiscation assortie d'une sanction disciplinaire). On mesure dans ces conditions la somme de souffrances (la vente quotidienne d'une demi ration de pain déjà insuffisante)  et de volonté qu'il leur fallut déployer pour atteindre ce capital.

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                                          L'océan à Cayenne

 

fusains attribués dieudonnéFusains attribués à Dieudonné

 

A suivre : S'évader (3) De Cayenne au Brésil - Le drame.   (lien)

Source: l'homme qui s'évada (Albert Londres). L'ouvrage est désormais libre de droits.

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11 mai 2013

S'évader (2) - La voie maritime vers l'ouest.

(lien vers la première partie)

mangroves_guyanaise(vue d'une mangrove à marée basse ; dans ces régions, l'amplitude des marées varie de 2.50 à 3.60m)

++display++533x533Cette forme d'évasion était éminemment dangereuse, du fait des conditions naturelles, à commencer par les mangroves tout au long des rivages entre l'Orénoque et l'Amazone. Sur des milliers de kilomètres et à l'exception de très rares plages derrière lesquelles sont bâties des agglomérations que les fugitifs devaient éviter, s'allongent ces mangroves composées de milliers de palétuviers et de mangliers, arbres "montés sur échasses" poussant sur une épaisse couche de vase dans laquelle grouillent des milliards de crabes. A intervalles réguliers, des mouvements de cette couche de vase se produisent et les palétuviers disparaissent en laissant une masse infranchissable de troncs disloqués.

la-mangroveCi-dessus :  ce "crapahutage" contemporain de militaires français très bien équipés dans la mangrove guyanaise donne une idée de la difficulté rencontrée pour atteindre le "vrai" rivage, pour des hommes mal vêtus et pas entraînés. Il faut parcourir de cinq cents mètres à trois kilomètres dans ces conditions, avant de trouver la terre ferme.

031019 003Près de la Montagne d'Argent : "rivage"... (photo de l'auteur)

En outre, les vents comme les courants dominants poussent inexorablement les embarcations vers l'ouest. De ce fait le chemin "naturel" allait dans cette direction, mais la route était longue: la Guyane hollandaise, actuel Suriname, "rendait" systématiquement les évadés (après, parfois, les avoir fait travailler quelques mois sans salaire quand la colonie avait besoin de main d'oeuvre : il n'y a pas de petit profit), la Guyane anglaise tout comme Trinidad toléraient qu'ils s'y arrêtent quelques jours, le temps de refaire des provisions (l'eau, surtout), de calfater l'embarcation, et de revoir le gréement, mais n'admettait pas qu'ils s'y installent. Lorsque l'administration pénitentiaire réclamait les évadés, des magistrats indépendants statuaient: si on leur démontrait que pour s'évader, ils avaient commis un crime, l'extradition était vraisemblable ; dans le cas contraire elle était refusée, les autorités du Commonwealth désapprouvant la politique française qui transformait l'Amérique latine en "dépotoir" et ne manquant pas de le signifier par un manque flagrant de coopération.

86338285_o

OCT2010-063Il fallait atteindre le Venezuela pour avoir une chance d'être accueilli (et encore, ce pays rendait parfois les évadés, surtout quand certains avaient commis des crimes ou délits graves : Bougrat qui s'y conduisit en héros put rester jusqu'à la fin de ses jours ; ses compagnons furent remis aux autorités françaises). On ajoutera qu'au large des Guyanes hollandaise et anglaise, un gigantesque banc de vase, le banc de Nickerie, surnommé le tombeau des Français, constituait un piège redoutable où des dizaines de malheureux trouvèrent une mort affreuse, le plus souvent par l'insolation et la soif.

On ajoutera que si les cyclones sont inexistants aux abords de l'Equateur, les grains tropicaux sont quasi quotidiens et qu'ils sont à l'origine d'un clapot qui rend très aléatoire la manoeuvre d'une petite embarcation. Et quand une houle régulière se forme, elle tend à déferler car les haut-fonds sont nombreux. D'où de nombreux chavirages. C'est Bougrat (et non Charrère, dit "Papillon") qui sauva sa barque remplie par une vague, en la positionnant promptement pour que la suivante la vide en grande partie par l'effet d'inclinaison... On imagine la tension nerveuse ressentie par des hommes épuisés, assoiffés, affamés, quand ils devaient lutter des jours et des jours contre les éléments alors que quelques secondes d'inattention nourrissaient les requins...

Le schéma des évasions qui pouvaient réussir depuis le Maroni était peu ou prou toujours le même. Il fallait tout d'abord réunir une équipe de compagnons en qui on avait confiance, et mettre ses ressources en commun. Pour cela, les transportés devaient puiser dans leur cagnotte, soit conservée dans le "plan", ce tube cylindrique étanche qu'ils gardaient dans leur intestin, soit constituée autrement (nous verrons par ailleurs quels étaient les mécanismes de circulation de l'argent vers les transportés qui, en théorie, ne pouvaient ni en détenir ni en recevoir: tout au plus pouvait-il nourrir leur pécule, géré par l'AP). En général, un "libéré" (mais astreint au doublage et de ce fait lui aussi candidat à l'évasion car plus miséreux, la plupart du temps, que les détenus) se chargeait de trouver un intermédiaire - de nombreux commerçants chinois jouaient ce rôle en prélevant leur dîme - qui mettaient l'équipe en relation avec un vendeur d'embarcation.

FLAG12Début d'une "belle" (par F. Lagrange)

Image598Cette dernière était très rarement dimensionnée pour aller sur l'océan, a fortiori sur une si longue distance, et le risque était énorme. Il fallait réunir des vivres (souvent sous forme de lait condensé), des barriques d'eau, établir un gréement de fortune. Le jour dit, les hommes en corvée à Saint-Laurent s'échappaient en fin de journée (leur absence était constatée lors de l'appel du soir) et joignaient ausi discrètement que possible l'emplacement où stationnait l'embarcation. Il fallait impérativement que le jour choisi coïncide avec une marée descendante, faute de quoi il était impossible de prendre rapidement le large (la marée se fait sentir jusqu'à 50 km à l'intérieur des terres en Guyane) et échapper aux Indiens Galibis qui résidaient aux Hattes (de nos jours: Awala Yalimapo): ces derniers, alléchés par la prime versée par l'AP, abandonnaient souvent la pêche pour traquer les évadés.

Il fallait tout d'abord prendre suffisamment le large pour être hors de vue, et éviter d'être drossé contre la mangrove par le vent et les vagues. Ensuite, une épuisante navigation de plusieurs jours commençait, sous un soleil de plomb et dans ce cas la barque était immobile ou sous un grain et le chavirage menaçait à chaque minute, avec la torture de la soif (toujours) et de la faim (parfois).

Il est impossible d'établir un bilan des échecs et des réussites car si quelques détenus furent "repérés" au Venezuela ou ailleurs, comment comptabiliser ceux qui surent réellement disparaître, ne plus faire parler d'eux, et plus nombreux encore, ceux qui moururent sur le banc de Nickerie ou dans l'estomac d'un requin? 

FLAG13Dans la tempête.

mb03A l'arrivée au Venezuela, si on faisait parfois la grâce de ne pas extrader les évadés qui, la plupart du temps, étaient dans un état pitoyable, aucune faveur ne leur était concédée. Très vite il leur fallait trouver une façon de gagner leur vie dans un environnement pas forcément hostile mais rendu méfiant du fait de leur réputation (et du comportement criminel de certains récidivistes incorrigibles). S'en sortaient moins mal ceux qui avaient encore un viatique, surtout s'il était sous forme d'or.

Sinon, les exploitations pétrolières autour du lac de Maracaïbo, en plein essor, n'étaient pas très regardantes sur le passé des embauchés pour peu qu'ils fussent énergiques et il n'est pas excessif d'estimer que celui qui avait eu le cran et la force d'affronter et de survivre à de tels périls avaient cette qualité. Plus tard, d'aucuns se firent les suppôts de la police politique de ce pays tombé sous le joug d'une féroce dictature militaire.

thi3_steinlen_001fBeaucoup partaient à Buenos-Aires et certains, de là, participèrent aux nombreux réseaux de traite des Blanches qu'Albert Londres dénonça également (on peut sans exagération parler de franc-maçonnerie des proxénètes). Ils "réceptionnaient la marchandise" envoyée de France, pour la répartir dans les divers bordels de la ville et s'assurer du bon rendement de la traite.

D'autres, après un long périple, saisis du mal du pays ou désireux plus que tout de voir leur famille, tentaient même de revenir en France. Quand ils étaient reconnus ou dénoncés - cas le plus fréquent -, on les renvoyait inéluctablement en Guyane avec une peine alourdie: presque chaque transport de forçats comptait quelques uns de ces chevaux de retour, forcément très courtisés pour les informations qu'ils étaient à même de transmettre.

85323530_oL'auteur ne pense pas que malgré les périls et la souffrance qu'enduraient ces évadés, leur acte suffit à tirer un trait sur leurs crimes. Mais lorsque ces hommes qui ont tout risqué surent se conduire convenablement par la suite, il efface une grande partie du passé.

Et si d'aucuns se comportèrent comme les crapules qu'ils n'avaient jamais cessé d'être (on citera cette bande d'évadés qui tortura et tua un vieil homme arrivé 14 ans avant eux au Venezuela et qui leur avait donné l'hospitalité), d'autres trouvèrent une véritable rédemption, à l'instar du Docteur Pierre Bougrat (lien) dont la mémoire est encore honorée à Margarita.

 

85323768_oL'histoire de Pierre Bougrat

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10 mai 2013

Figures du bagne - Charles Hut, "l'Incorrigible"

 

LONGLAVILLE_1910-2Charles Hut naquit à Longwy le 23 août 1894 d'un père luxembourgeois et d'une mère belge, qui avaient fondé une famille de treize enfants, installée à Longlaville (Lorraine). Il était quasiment illettré quand il trouva un emploi non qualifié dans une chaudronnerie en 1909, à l'âge de 13 ans, quand sa famille acquit un hôtel-restaurant à Herserange.

Dès 16 ans, il se fit remarquer à l'Union Cycliste Longovicienne, où ses qualités de sprinter lui promettaient un brillant avenir. Il prétendra plus tard avoir volu s'engager dès 1914, ce qui lui fut refusé en raison de son jeune âge et de sa qualité d'étranger: il n'aurait pu servir dans l'armée française qu'à partir de 21 ans. La rigueur historique commande de rappeler que du fait de sa filiation, il aurait pu rejoindre les troupes belges sur l'Yser, ce qu'il ne fit pas. cela permet non pas de le stigmatiser (il fallait être inconscient ou d'une bravoure exceptionnelle pour participer à la pire boucherie de tous les temps) mais de relativiser son degré de motivation. Le fait est que sa présence à l'arrière mécontentait le voisinage à une époque où on accusait facilement de traitrise les embusqués ou supposés embusqués.

Première rencontre avec la justice quand il est accusé d'avoir participé, avec trois complices, au  cambriolage du magasin coopératif le Crédit Ouvrier. (cet acte souleva l'indignation générale, le commerce n'appartenant pas à un vulgaire capitaliste) Arrêté, il fut placé en détention préventive mais un mois plus tard, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, les quatre comparses s'évadèrent. Hut se réfugia chez un oncle au Luxembourg avant d'y être jugé et acquitté au bénéfice du doute. Il demeura au Grand Duché pendant toute la guerre, vivant en ménage avec une jeune fille, Marie. De l'union naquit son fils Michel, en 1916. A la fin de la guerre, en 1919, Hut rentra en France pour retrouver une famille dans le malheur:  son père s'était suicidé et l'hôtel familial  avait été détruit au cours de la guerre. Il chercha alors du travail, sans succès, et reprit ses activités sportives dans l'espoir de devenir coureur professionnel.

4434792Avec un complice, Husson, ils organisèrent le vol d'une grosse somme d'argent. L'événement fit grand bruit, mais Hut parvint à tromper les enquêteurs locaux. Se confiant alors à un de ses frères, il lui remit une partie du butin ainsi que la part dévolue à Husson pour qu'elle lui soit transmise. Ensuite il partit pour Belfort où l'attendait Marie, et le couple rejoignit Paris où Hut fut vite arrêté et cuisiné au Quai des Orfèvres avant d'être transféré à Longwy. Confondu par les dépenses inconsidérées de Husson qui avait ainsi attiré l'attention sur eux, il avoua.

Comparaissant en cour d'Assises en février 1920, Il fut condamné à 12 ans de travaux forcés, son complice à 10 ans (de ce fait ils étaient automatiquement astreints à résider perpétuellement en Guyane, leur peine excédant huit années).

FLAG1

On parle pudiquement de "sa bonne conduite" qui lui vaut d'être dispensé du placement en troisième classe, sort normalement dévolu aux arrivants à Saint-Laurent du Maroni, conduisant à des affectations aux travaux pénibles (surtout quand, comme lui, ils sont d'excellente constitution). Il exerça les fonctions de boucher à St Laurent puis de pêcheur aux îles du salut.

Activités de tout repos qui laissèrent perplexes les témoins que j'ai interrogés en 1983 et 1984 (Mr Martin, Mr Badin, Y.T, G.F) qui s'accordaient sur le fait qu'une telle mansuétude récompensait en général des "balances".

Comme beaucoup, Hut pensait à l'évasion, et il lui fallait de l'argent pour cela.

Vite affecté à Cayenne, à l'entretien des lignes télégraphiques (autre poste de tout repos et réservé aux hommes dont l'AP ne se méfiait pas) , il cambriola avec un complice une des plus belles bijouteries de la place  (la Guyane, terre de prospection, ne manquait pas d'or). Dénoncé, il fut arrêté puis condamné à cinq ans de réclusion à l'île St Joseph (le maximum de la peine, l'AP devant être furieuse d'avoir vu sa confiance bafouée par un "Inco").

PariacaboIl est probable qu'il bénéficia du quart cellulaire, sinon il serait ressorti des cachots de Saint-Joseph dans un tel état qu'on n'aurait plus jamais entendu parler de lui. Très curieusement, on l'affecte encore à un chantier "humain", celui de Pariacabo, près de Kourou, toujours aux lignes téléphoniques (ce qui a provoqué les mêmes sourires dubitatifs de mes témoins)

Pensant toujours à s'évader, il s'associa avec un Annamite et ils préparèrent le vol d'une embarcation de l'AP, assorti d'un cambriolage de vivres dans les réserves de Pariacabo et de la confection du gréement nécessaire. Dénoncés, ils furent mis en joue au moment de l'embarquement. Hut parvint à s'enfuir et à rejoindre sa case, mais son complice le dénonça. La seconde peine fut clémente: juste six mois de réclusion et très "curieusement", à son expiration il fut de nouveau affecté à Pariacabo quand la règle voulait que les multi récidivistes de l'évasion fussent internés à Royale.

Toujours aussi bizarrement, il lui est confié des responsabilités puisqu'à peu près libre, il est chargé des achats pour le compte des familles de surveillants et en outre, on le laisse prospérer grâce à la tenue d'un potager. Un responsable de camp remit les pendules à l'heure et l'affecta à Kourou.

La libération intervient en juin 1934 mais il était astreint au "doublage" - dans son cas, à la résidence permanente - sous la surveillance de l'AP. Décidément, il avait su nouer de bonnes relations avec les autorités (ce qui présuppose qu'il rendit des services) puisqu'il obtint immédiatement une autorisation de résidence à Cayenne (ce qui était moin d'être systématique) et exerça comme jardinier des sœurs de Cluny.

photo 1Peu de temps après, nouvelle tentative de cambriolage. Arrêté par les gendarmes il écopa d'un an de prison assorti de la relégation collective au camp de Saint-Jean du Maroni où encore, "mystère" pour les habitués du bagne qui ne dérogeaient pas à l'honneur, on lui octroie une autorisation exceptionnelle d'exploiter un rade ( débit de vente d'alccol et de tabac aux Libérés et relégués).

Une opportunité d'évasion s'offrit à lui, qu'il accepta. L'embarcation dans lequel il prit place avec quatre complices quitta la côte vers le Vénézuela mais les évadés durent accoster à Trinidad où ils furent accueillis et requinqués, mais sans droit à résidence.

Hut s'embarqua alors clandestinement sur un cargo Allemand mais il fut remis aux autorités de  la Barbade. Il se défendit habilement, justifiant de sa non qualité de clandestin "car il avait payé la somme due pour visiter le navire".  Le tribunal, amusé, l'acquitta et condamna le commandant du navire à le rapatrier "en Europe". Mais ce dernier, furieux, se détourna vers Cherbourg avant son arrivée prévue à Amsterdam, et le remit aux gendarmes. Après un tour dans de nombreuses prisons françaises, il fut réexpédié en Guyane via Saint-Martin de Ré.

85551479_oA son arrivée, le TMS le condamna à seulement un an de prison, peine couverte par ses deux années de détention en France et ordonna sa réintégration  à St Jean, au camp des relégués. Très tôt (!!), il gagna le statut de libéré conditionnel  mais avec interdiction de se rendre à Cayenne. Il trouva un travail à la sucreie de Mirande, à Matoury (15 km de Cayenne) et put à terme obtenir l'autorisation de rejoindre le chef lieu une fois par semaine. 

En 1939, la guerre éclata et Hut renoua avec ses projets d'évasion. En septembre 1941, avec des complices, ils levèrent l'ancre pour échouer quelques jours plus tard en Guyane Anglaise et, comme d'habitude, ils y furent laissés libres mais déclarés indésirables. Après avoir remis en état leur embarcation et fait le plein de vivres (un délai de quinze jours était habituellement accordé par les Anglais), ils tentèrent de joindre Porto Rico. Expulsés de Saint-Domingue et d'Haïti, ils échouèrent finalement à Cuba le 3 novembre 1941 où ils furent plusieurs fois internés avant qu'une grève de la faim ne leur permette d'obtenir leur libération définitive. Hut resta à Cuba  jusqu'en 1947, vivant grâce au trafic d'armes. Jamais (contrairement à ses dires postérieurs) il ne tenta de rejoindre la France libre.

Nouvel embarquement clandestin en juillet 1947, pour Miami où il fut remis aux autorités (6 mois de prison) Libéré en décembre 1947 il fut expulsé vers Cuba où il se fit embaucher comme matelot sur un navire marchand. Quittant son emploi à New York avec un pécule, il embarqua régulièrement pour la France où il entreprit de rechercher sa famille.

 

six-jours-au-veldhivIl retrouva ses frères et soeur (sa mère était décédée), mais pas son épouse ni son fils. C'est au Havre, dans l'attente d'un nouvel embarquement que par hasard il les rencontra. Son fils alors âgé de 33 ans avait toujours ignoré sa condition de bagnard.

Hut fut, dans les années cinquante, une des figures des Six Jours de Paris, au Vel d'Hiv : il ne manquait jamais d'y assister, expliquant à ses voisins que sans son parcours atypique, il aurait sans nul doute été une des gloires du cyclisme français.

Décidément incorrigible, Hut fit encore parler de lui, dans les années soixante...

chales_hut01

Copie journal Hut2

921976073_LIl fit partie des nombreux bagnards qui se déclarèrent indignés par la mythomanie d'Henri Charrère, dit Papillon, qui s'était attribué les actes et les souffrances endurés par d'authentiques évadés. A ce titre, il apporta également son témoignage. 

Comme la plupart des documents émanant des "acteurs" du bagne, le livre de René Delpêche qui relève les "confessions" de Charles Hut offre un intérêt relatif, mais on ne peut pas dire qu'il apporte grand chose, ni qu'il soit d'une qualité littéraire significative.

Sources: gmarchal, Association Meki Wi Libi Na Wan, Michel Pierre, témoignages recueillis personnellement à Saint-Laurent (1983, 1984)

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06 mai 2013

S'évader... (1)

 

m051aCarte régionale

85328762_oIl est impossible d'étudier l'histoire du bagne sans évoquer les évasions, qui étaient une obsession pour beaucoup de transportés (les pieds de biches, relégués, avaient très rarement le cran nécessaire pour tenter la Belle alors même que leur liberté relative rendait celle-ci moins difficile). Une des raisons paradoxales pour lesquelles pas mal d'authentiques truands préféraient être expédiés en Guyane pour accomplir une peine de travaux forcés que d'être condamnés à la réclusion en France, c'est qu'on ne s'évadait pas des Centrales comme Clairvaux ou Saint-Martin de Ré où, en plus, le régime disciplinaire était d'une très grande sévérité (comparable à la réclusion cellulaire à Saint-Joseph, "peine dans la peine" à laquelle le TMS condamnait des Transportés ayant commis un crime, un délit grave ou une tentative d'évasion caractérisée ayant impliqué des brutalités ou des vols qualifiés)

85328792_oCertaines évasions relèvent de l'épopée. On citera celle de Pierre Bougrat (lien) vers le Vénézuela, de Dieudonné vers le Brésil (cette dernière immortalisée par Albert Londres) ; des "bidonnages" complets comme celle d'Henri Charrère, dit Papillon, que nous évoquerons ultérieurement ; des évasions qui menèrent à des rédemptions comme celle de Raymond Vaudé (lien), évadé de Saint-laurent qui rejoignit les FFL où sa très belle conduite permit au Général de Gaulle de le réhabiliter solennellement (il finit ses jours à Kourou, ayant créé un restaurant coté au moment de la création du Centre spatial: le Saramaka, et permit à ses enfants de démarrer de belles carrières de chefs d'entreprise en Guyane). On se perd en conjectures sur l'attitude de Duez qui avait les fonds suffisants et les facilités pour s'évader (il était concessionnaire de l'îlet la Mère, doté d'une belle chaloupe, à même d'acheter des complicités) et qui resta jusqu'à sa mort sur son lopin de terre. Idem, Manda, l'amant de Casque d'Or qu'on croyait doté d'une âme indomptable mourut dans la misère à Saint-Laurent du Maroni sans avoir jamais tenté la Belle.

85328888_oEvadés repris (Toiles de Francis Lagrange, dit "FLAG") [lien]

Dans une de ses lettres, datée du 30 septembre 1903, Arthur Roques (lien) décrit les trois moyens de s'évader en mettant l'accent sur celui qui a sa préférence, dans une description imagée qui se voulait persuasive, afin de mieux "taper" sa famille. Nous reproduisons ici des extraits de cette missive, en le commentant, ce qui nous permettra de détailler les moyens d'évasion.

A ma pauvre famille, à mes bons et dévoués amis,(...) Ai-je besoin de vous dire que le rêve de tous les forçats c'est l'évasion et que les efforts de chacun tendent à réaliser ce rêve selon les moyens et le degré de force et d'intelligence qu'il peut mettre en jeu? C'est ainsi que tous les ans on compte environ une moyenne de quatre cents évasions ou tentatives d'évasion. Sur ce nombre, moitié réussissent pleinement, cent sont repris et rendus par les autorités hollandaises et anglaises et les cent autres se rendent ou meurent de faim, de misère, de maladie ou de mâle mort dans la brousse. Trois moyens d'évasion sont généralement mis en pratique, les voici détaillés de mon mieux pour vous laisser le soin d'en déduire les péripéties et les conséquences :

1.    Les irréfléchis, les impatients, les sans ressources pécu­niaires et les sans grande énergie quittent les camps et s'en vont au hasard de leur étoile à travers les forêts, les criques et les fleuves pour tâcher d'atteindre la Guyane hollandaise. Presque tous échouent et si par miracle ils arrivent à Surinam [[de son vrai nom, Paramaribo, capitale du Suriname, à l'époque, "Guyane hollandaise"]] ils sont cueillis par la police hollandaise et rendus aux autorités françaises. Ce genre d'évasion, sans vols et sans commettre aucun délit, fait encourir aux repris soixante jours de cachot et c'est tout : ils n'ont qu'à recommencer si le cœur leur en dit.

2.    Les audacieux, les je-m'en-foutistes, les mange-tout, les sans-peur, les risque-tout, combinent à quatre ou six et quelquefois à huit une audacieuse évasion. Ils se privent de tout pour accumuler des vivres de toute na­ture, des cordages, des voiles, des armes, de l'argent et quand le moment propice arrive ou qu'une occasion leur est fournie ils volent - en assassinant même s'il le faut - une embarcation et gagnent la haute mer pour éviter d'être capturés par quelque navire côtier. En général, ils viennent, après vingt, vingt-cinq et trente jours de mer, atterrir au Venezuela, puissance qui ne rend pas les évadés. Une fois là, ils se débrouillent par le travail, le vol ou l'assassinat, pour regagner l'Europe et la France. Ce genre d'évasion est le plus fréquent, celui qui réussit le plus souvent, mais c'est aussi celui qui expose au plus de dangers. C'est ainsi que lorsqu'une évasion de ce genre a lieu, une véritable chasse à l'homme s'organise par l'administration, sur mer, et que de véritables combats s'engagent entre les fugitifs et ceux qui les pourchassent. Il n'est pas rare de voir de part et d'autre quelques morts. Les repris dans ce cas-là sont enchaînés, mis en préven­tion de conseil de guerre et souvent condamnés à mort, s'il y a eu mort d'homme, ou à cinq ans de réclusion s'il n'y a eu que le vol d'embarcation. (...)

3.    Les réfléchis, les patients, les prévoyants, les intel­lectuels, les prudents, cherchent à se procurer des pa­piers d'identité tels que passeport, acte de naissance, de mariage, bulletin de casier judiciaire, etc., et de l'argent en grande quantité si possible mais jamais moins de mille à mille deux cents francs. Avec l'argent, ils trouvent à ache­ter des effets coloniaux de toile blanche, des souliers de même étoffe, et une coiffure de paille ou de feutre. En possession de ces effets, ils se font traverser en pirogue pour quarante sous de l'autre côté du fleuve Maroni à Albina, port hollandais où le jeudi, tous les quatorze jours, est un vapeur qui fait le trajet de là à Surinam [Paramaribo], port et capitale de la Guyane hollandaise.

165Arrivés à Albina, ils montent de suite à bord de ce vapeur, paient leur passage (12,50 F) jusqu'à Surinam et s'il arrive qu'on leur demande qui ils sont, d'où ils viennent et où ils vont, ils se contentent d'exhiber leur passeport. Satisfaits par la vue de ces papiers, les commis­saires s'inclinent, saluent et laissent l'évadé poursuivre sa route, puisqu'il est en règle. Arrivé à Surinam, on prend un autre courrier qui vous conduit soit à Georgetown, capitale de la Guyane anglaise, soit à Caracas, capitale du Venezuela et comme les papiers vous mettent à l'abri de toute arrestation, on est alors libre. Une fois à George­town ou à Caracas, il est facile de prendre le premier courrier en partance pour l'Angleterre ou pour Buenos Aires. Ce n'est plus qu'une question de temps et d'argent. Or. l'argent, comme vous le voyez, est l'âme clé ce genre d'évasion, puisque avec du métal on n'a qu'à se faire conduire où l'on veut et qu'on n'est pas obligé soit de travailler, soit de mendier, soit de voler pour manger, s'habiller et payer son passage.

Les papiers sont, après l'argent, d'une très grande importance et vous ne sauriez imaginer toutes les ruses, toute l'intelligence, tous les sacrifices que l'on fait pour s'en procurer. Les heureux les reçoivent clandestinement de leurs familles ou de leurs amis ; d'autres les fabriquent de toutes pièces ; d'autres en volent aux employés de l'administration ou dans les bureaux : d'autres les achètent à des Indiens, à des libérés, à des colons, à des condam­nés : en un mot, chacun se débrouille de son mieux pour mettre toutes les chances de son côté. Ce genre d'éva­sion est le plus facile, le moins compromettant, le plus sûr, le plus rapide et le moins fréquent de tous parce que cela tient au manque d'argent et de papiers. Ce qu'il y a de certain, c'est que sur cent qui essaient par ce moyen et dans de bonnes conditions, quatre-vingt-dix-neuf réus­sissent.

vignette80-33Paramaribo, XIXe siècle

maroni_cellules-et-lavoir1Remarquez, en outre, que si le malheur voulait que l'on soit repris soit à Albina, à Surinam ou à George­town, on en serait quitte pour une punition disciplinaire de trente jours de cellule, parce qu'il n'y a ni vol. ni délit d'aucun genre et que l'administration ignore les moyens employés ou l'existence des papiers et de l'argent. C'est donc là le but à poursuivre et le résultat à atteindre. Cela bien compris, vous n'aurez pas de peine à lire dans ma pensée et à deviner ce que je compte faire, avec votre aide bien entendu.

Vous ne serez pas surpris, non plus, si je vous demande de l'argent, beaucoup d'argent, des papiers, de la marchandise. N'ayant à attendre que deux ans et ne devant recevoir qu'un colis sérieux par an, il faut que j'arrive à réaliser la somme de mille deux cents à mille cinq cents francs. C'est donc sur la marchandise que je dois faire fond pour ajouter à ce que vous m'enverrez en espèces. Inutile d'ajouter que je serai économe jusqu'à l'avarice et qu'entre les priva­tions et le désir de sortir de cette galère, je n'hésiterai pas. (...)

*******************************************

Roques classe les évadés en trois catégories que nous retiendrons.

Tout d'abord, sur le nombre des évasions recensées chaque année... il n'est pas loin de la vérité: selon les années, on en comptait de 300 à 500** avec quelques pics au delà de ce nombre, mais la plupart d'entre elles relevaient de la première catégorie, qu'il qualifie d' irréfléchis, d'impatients, de sans ressources pécu­niaires et de sans grande énergie.

En effet les trois quart de ces évadés avaient agi sur un coup de tête, désespérés de ne pas parvenir à faire leur stère sur un camp forestier (d'où les sanctions à venir), terrorisés par un ou plusieurs codétenus ou tout simplement déprimés (souvent, suite à une "mauvaise" lettre). Un grand nombre revenaient de leur plein gré après avoir erré dans la brousse ou dans un pays qui leur était majoritairement hostile. D'autres étaient repris par les "chasseurs de popotes", Noirs Bonis, Indiens Galibis ou détenus libérés reconvertis à l'affut des primes (les plus féroces, qui ne rendaient souvent que les cadavres d'hommes qu'ils avaient torturé pour leur arracher un pécule parfois inexistant, conservé dans le plan inséré dans l'intestin). 

On ajoutera que les "quatrième première", les libérés astreints au doublage, devaient pointer plusieurs fois par an et qu'un retard de vingt-quatre heures suffisait à les déclarer évadés. Dans la plupart des cas, ces derniers voyaient leur situation régularisée s'ils n'étaient pas de trop mauvaise foi, quitte à écoper de quelques jours de cellule disciplinaire qu'ils considéraient souvent comme un bien: assurance de se voir délivrer un pain, et de dormir à l'abri.

** (pour un effectif de 5 à 8.000 transportés en cours de peine, plus quelques milliers de "libérés" astreints à résidence)

85350418_oLa troisième catégorie, qui a la faveur de Roques, celle "des réfléchis, des patients, des prévoyants, des intel­lectuels, des prudents" a sans doute existé mais elle était incontestablement très minoritaire. Tout d'abord parce que malgré les innombrables complicités, s'il n'était guère commode de réunir et surtout de conserver des fonds malgré les diverses complicités et les ressources liées à la débrouille (lien), il était presque impossible de se procurer des documents d'identité crédibles et encore moins de les conserver (le plan intestinal permettait de conserver quelques pièces d'or ou billets de banque soigenusement roulés, mais il n'en allait pas de même d'un passeport. En outre, à supposer qu'un forçat évadé ait réussi à se procurer une tenue civile lui permettant de ressembler à un citoyen libre, demeurait le problème de son apparence: tondu ou les cheveux coupés à ras, teint hâlé, cicatrices, tout cela le distinguait de l'honnête homme du moment qui, aux colonies surtout, arborait systématiquement une pilosité respectable (ci contre, une photo du bagnard Roques, illustrant la démonstration). La plupart des candidats à la Belle qui ont tenté l'aventure de cette manière se faisaient consciencieusement plumer par les pourvoyeurs de papiers et de documents, qui les dénonçaient après les avoir fournis, de manière à toucher sur les deux tableaux (un grand nombre de commerçants chinois, à Saint-Laurent ou à Cayenne, servaient d'intermédiaires)

Apparemment, Roques était suffisamment réaliste pour comprendre l'inanité de la première méthode et il se savait trop âgé pour agir selon la deuxième et pour cette raison, il la pare de tous les maux afin de tenter de continuer à briller dans son petit cercle familial. On rappelera néanmoins qu'il s'est couvert de ridicule (toute l'AP dut hurler de rire) quand, parti à pieds des Hattes pour rejoindre Buenos-Aires à via le Brésil (!), il fut repris avant Mana, à dix kilomètres de son point de départ, dès le lendemain (perdant ainsi sa sinécure pour être ramené aux ïles d'où l'évasion était impossible)

C'est la méthode "des audacieux, des je-m'en-foutistes, des mange-tout, des sans-peur, des risque-tout" (pour conserver sa terminologie) qui donna les meilleurs résultats malgré les risques immenses liés tant aux réseaux de surveillance qu'aux risques naturels: l'Océan est particulièrement dangereux dans ces parages pour des évadés qui, par la force des choses, confiaient leur sort à un esquif des plus frêles. On partait de Cayenne ou des environs vers le Brésil, ou de Saint-Laurent du Maroni Vers le Vénézuela. Quasiment aucune des tentatives faites depuis les îles n'aboutit.

C'est ce que nous analyserons dans la seconde partie de cette note.

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04 avril 2013

Figures du bagne -Claudius Brivot.

 

brivot

Claudius Brivot se serait enfuit des îles le 11 juin 1913 à bord de ce canot de bourgerons assemblés soigneusement calfatés de suif, volé peu à peu sur les rations. Repris à Paris (!) un an plus tard, il fut renvoyé en Guyane. Libéré en 1935. 

(Photo et légende de l'auteur - Musée de Cayenne)

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