02 avril 2013

Albert Londres - son "garçon de famille" de l'île Royale.

« MON » FORÇAT

 

Je poussai la porte de la grille. La porte grinça.

Petit, crâne énorme, un forçat, pieds nus se précipita sur moi et, avec un accent qui n’était pas de chez nous : « Bienvenue, monsieur ! fit-il, bienvenue ! »

C’était l’Espagnol Gonzalez, ex-garçon au café de Bordeaux, condamné pour intelligence avec l’ennemi.

— Vous venez, monsieur, continua Gonzalez, moitié en catalan, moitié en bordelais, comme le Jésus qui descendit sur la terre pour sauver les malheureux. Il y a des coupables, je ne parle pas pour eux, mais moi ― et il eut deux larmes dans les yeux ― je suis innocent.

Ce n’est pas la rengaine du bagne. On ne vous dit pas souvent : « Je suis innocent ! » mais plutôt : « Moi, je suis une crapule ! »

— Mais, monsieur, continua Gonzalez, sans transition, venez prendre une douche.

Il m’apporta deux citrons en précisant :

— Pour les poux d’agouti.

C’est une des plaies des îles. L’agouti est une espèce de lièvre et ses poux sont une espèce de poux. L’herbe en pullule. Ils pénètrent sous la peau, aux chevilles. C’est diabolique.

Il était minuit. On n’entendait plus dehors que le bruit d’une mangue trop mûre s’écrasant sur le sol. Silencieux sur ses pieds nus, le forçat Gonzalez entra dans ma chambre un gros bâton à la main.

Maintenant, je connaissais les forçats. Je n’ai pas eu peur. C’était pour battre la moustiquaire !…

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Albert Londres - La route coloniale numéro zéro

Elle s’appelle, en réalité, route coloniale Numéro Un.

Comme elle n’existe pas nous la baptisons Numéro Zéro.

C’est elle qui faisait dire, dans les vieux temps, aux apaches jouant leur va-tout : « Et si l’on est refait, on ira casser des cailloux sur la route ! »

Aujourd’hui, quand arrive à la visite un forçat bien réussi, pieds en lambeaux, la fièvre aux yeux et la mort riant entre les lèvres, le docteur lui dit :

— Tu viens de la route, toi ?

— Oui, M’sieur l’major !

En tête des lits, à l’hôpital, vous lisez comme noms de maladies : « Revient de la route. »

Quelle magnifique route ! Elle doit traverser toutes les Guyanes. On n’a pas ménagé les cadavres. On y travaille depuis plus de cinquante ans… Elle a vingt-quatre kilomètres !

Ce matin, je repris le canot automobile. Pour aller sur la route de Cayenne, il faut d’abord monter en bateau, à Cayenne. C’est comme ça ! Cayenne n’est pas la grande terre, comme le disent, gonflés d’espoir, ceux des roches du Salut. C’est une île aussi. Traversons donc la rivière, et voici la pointe Marcouria ; et, cette fois, c’est bien elle, la grande terre d’Amérique du Sud, celle où, depuis un demi-siècle, arrivèrent soixante mille Blancs aux reins solides et qui n’avaient rien à perdre, soixante mille Blancs qui feraient voir au monde comment nous savions faire les routes… Ah ! mais !

Monsieur le gouverneur Canteau n’a beau gouverner que par intérim, il eût visiblement préféré, ce matin, avoir à me montrer un merle blanc ou même un pivert à trois pattes. Il aurait toujours pu dire : « Attendez, on les cherche ! » Il vient d’arriver, ce n’est pas sa faute. Il ne dit pas non plus que ce soit la faute d’aucun : mais son embarras est malgré tout sans borne : il me mène voir une route et, d’avance, il sait qu’elle n’existe pas !

Le surveillant de la pointe — il n’y a pas de route, mais pour une pointe il y a une pointe — n’était pas là. Il avait envoyé sa femme à notre rencontre. Sa femme était bien pâle et en peignoir. Elle dit : « Mon mari regrette, mais la fièvre le mange, il est dans son lit et il agite toutes ses couvertures. » On l’assura que cela ne faisait rien. Et pour donner un conseil à cette compatriote égarée sur cette pointe, on ajouta : — Faites-lui prendre de la quinine !

Un bagnard s’était installé là, commerçant. Je crus d’abord qu’il vendait des mouches. Il n’en était rien. Soigneux, il avait simplement recouvert sa marchandise avec des mouches, pour la préserver de la poussière. De sorte que nous n’avons pu savoir ce qu’il vendait.

C’était la pointe Marcouria.

Nous prîmes un camion automobile.

La route faisait un trou dans la brousse. Elle manquait à la forêt comme une dent manque à une mâchoire. On pouvait tout de même passer, en visant bien.

— Voyez le travail ! dit le gouverneur.

En Guyane, il pleut sept mois de rang, les cinq autres mois, il convient de sortir avec son parapluie. Lorsque, quittant la route, vous tâtez l’herbe du pied, vous trouvez le marécage. Les forêts sont des pri-pri, terres noyées. Quand, de temps en temps vous apercevez une savane, n’y courez pas, c’est une savane tremblante. Au bout de cinq kilomètres, le forçat qui était au volant céda sa place à un camarade. Il en avait déjà plein les bras.

Et il s’exprima ainsi :

— C’est comme si, monsieur le gouverneur, on roulerait sur des œufs qui faudrait pas casser !

LE SURVEILLANT FOU !

Voici l’emplacement de l’ancien camp. Ce camp vient d’être transporté au kilomètre 24. Ici reste une case. Cette case est le théâtre d’un drame, un drame à un personnage.

Dans le camion, le chef des travaux en avait avisé le gouverneur. Le surveillant du kilomètre 10, qui, chaque matin, reçoit les vivres et doit les répartir aux cent hommes du camp, est fou.

— Vous allez voir.

Nous descendîmes.

Un homme jeune, maigre, brun, l’œil narquois, un long couteau rouillé à la main, une scie à viande à côté de lui, derrière son établi, tout en se dandinant, nous regardait venir.

— Monsieur le gouverneur, dit le chef des travaux, je dois vous informer que tout le monde se plaint de ce surveillant, les chefs et les transportés. Personne ne touche plus son poids de bœuf. Au camp, il n’arrive guère que des os. Cet homme désosse et racle tout. Et voyez ce qu’il fait de la viande.

Au-dessus de lui des cordes étaient tendues comme pour sécher du linge, mais c’étaient des lambeaux de viande qui pendaient, verts et noirs.

— Allons ! Qu’est-ce que c’est que ça ? répéta le gouverneur.

— C’est mes rations !

— Non ! monsieur le gouverneur, ce ne sont pas ses rations, c’est ce qui devait être autour des os, qu’il envoie au camp.

Toute cette charogne, dont les morceaux dataient de huit jours, ne puait pas. On en fit la remarque.

— Ça ne pue pas parce que je les camphre, dit l’homme.

— Il les camphre ?

— Oui, monsieur le gouverneur, il roule la viande, dans du camphre.

— Allons ! qu’est-ce que c’est que ça ? répéta le gouverneur.

— C’est mes rations !

— Qu’en faites-vous ?

— Je vais vous le dire, monsieur le gouverneur, tous les dix jours, il en fait une caisse qu’il expédie à sa maîtresse, à Cayenne.

L’homme rageusement, planta son couteau rouillé dans une cuisse de bœuf, puis il sortit son revolver. Il poussa la porte de son gourbi solitaire, décrocha un second revolver et se coucha sur les planches, une arme à sa droite, une arme à sa gauche.

Il était saoul aussi.

Les bagnards de la route connaissent bien le kilomètre 10. Quand ils arrivent à sa hauteur, ils font un crochet par la brousse. Le bruit des pas surexcite l’homme au camphre. Parfois, sans se lever, il tire sur le passant, à travers la porte.

C’est un gazé de la guerre.

LE BAGNE, LE VRAI !

La Guyane est un pays inhabité. Son territoire est grand comme le tiers de la France, mais la Guyane n’a que vingt-cinq mille habitants — quand on compte avec amitié ! Le Guyanais qui va se promener prend son fusil comme nous notre parapluie. C’est l’habitude. En dehors de ceux qui font de la politique, ce qui nourrit, les autres sont des coureurs des bois, des balatistes (hommes qui saignent le balata), des chercheurs d’or. C’est vous dire qu’il y a peu de villages.

Voici pourtant Marcouria. [Macouria]

On nous fait entrer dans une charmante cage à lapins : la mairie. En notre honneur, le curé et le maire se sont réconciliés. Le curé, qui avait une belle barbe rousse, avait subtilisé une pénitente au maire, une petite Doudou, et la bataille s’en était suivie. Nous buvons du champagne. Le secrétaire de mairie était là, aussi. Fut-ce l’émotion ? Était-ce la coutume du pays ? Sitôt qu’il eut bu, comme un bébé joufflu qui se dégonfle, il souffla tout le liquide par la figure du gouverneur. Le gouverneur dit : « Ça ne fait rien ! »

Repartons.

Toujours des pri-pri, toujours des savanes tremblantes. Nous arrivons au kilomètre 24. C’est le bout du monde.

Et pour la première fois, je vois le bagne !

Ils sont là cent hommes, tous la maladie dans le ventre. Ceux qui sont debout, ceux qui sont couchés, ceux qui gémissent de douleur.

La brousse est devant eux, semblable à un mur. Mais ce n’est pas eux qui abattront le mur, c’est le mur qui les aura.

Ce n’est pas un camp de travailleurs, c’est une cuvette bien cachée dans les forêts de Guyane, où l’on jette des hommes qui n’en remonteront plus.

Vingt-quatre kilomètres dans ces conditions-là, mais c’est magnifique en soixante ans ! Dans quatre siècles, nous aurons probablement réuni Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni, et ce sera plus magnifique encore…

Pourtant, la question serait de savoir si l’on veut faire une route ou si l’on veut faire crever des individus. Si c’est pour faire crever des individus, ne changez rien ! Tout va bien ! Si c’est pour faire une route…

D’abord, ils ne mangent pas à leur faim. Aucun forçat ne mange à sa faim ; mais les autres ne font rien. Ceux-là n’ont plus la force de lever la pioche.

Ensuite, ils sont pieds nus. La « Tentiaire » dit : « Quand ils avaient des souliers, ils les vendaient ! » Possible. On pourrait peut-être inventer des souliers faciles à reconnaître aux pieds du peuple libre qui les achète ? Ils sont pieds nus, c’est-à-dire sur le flanc, leurs pieds ne les portant plus : chiques, araignées des criques, pian-bois (plaies ulcéreuses). C’est affreux à voir…

— Et à traîner, donc ! fait une voix.

On met, pour ouvrir la route, des misérables qui ne peuvent plus marcher !

En plus de cela, un mal les mine. Ce mal s’appelle ankilostomiase. Ce sont des vers infiniment petits, qui désagrègent l’intestin. Tous les bagnards en sont atteints. Ah ! ce teint de chandelle, ce ventre concave, ces yeux agrandis !

Pour eux, la quinine étant considérée comme un bonbon on ne leur en donne que lorsqu’ils sont sages ; alors la fièvre accourt tambour battant dans ce champ de bataille. Les travaux forcés ? Oui. La maladie forcée ? Non.

J’entre dans une case. Sur cent travailleurs, quarante-huit aujourd’hui sont abattus. Sous des moustiquaires noires de crasse, mais trop petites, leurs bras dépassent, leurs pieds dépassent et la plus infernale invention de Dieu, le moustique, mène là sa danse.

Les forçats ne me voient pas passer, même ceux qui regardent. La fièvre les a emportés dans son cercle enchanté. Ils gémissent et l’on ne sait si leurs gémissements sont un chant ou une plainte. Ils tremblotent sur leur planche comme ces petits lapins mécaniques quand on presse la poire.

Ce sont les terrassiers !

Quand on veut faire une route, on s’y prend autrement.

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Albert Londres - La découverte de Cayenne (1923)

C’ÉTAIT CAYENNE

Enfin, un soir, à neuf heures, vingt et un jours après avoir quitté Saint-Nazaire, on vit sur une côte de l’Amérique du Sud une douzaine de pâles lumières. Les uns disaient que c’étaient des becs de gaz, d’autres des mouches à feu et certains, des ampoules électriques. C’était Cayenne.

Le Biskra avait mouillé assez loin de terre, car, selon les années, le port s’envase. Encore ne devions-nous pas nous plaindre, paraît-il. Une année auparavant, on nous eût arrêtés à quatre milles en mer, ce qui, pour le débarquement, constituait une assez rude affaire, sur ces eaux sales et grondeuses, surtout pour les prévoyants qui ont des bagages de cale !

Le paquebot-annexe mugit comme un taureau, par trois fois. On entendit le bruit que fait l’ancre entraînant sa chaîne. Et tout parut entrer dans le repos.

Mais deux canots, encore au loin, accouraient vers nous, à force de bras. On distinguait sept taches blanches dans l’un, six dans l’autre. Et bientôt on perçut des paroles sur la mer. Les hommes causaient. Une voix plus forte que les autres dit :

Barre à droite !

Et ils atteignirent notre échelle.

Plusieurs avaient le torse nu et d’autres une camisole de grosse toile estampillée d’un long chiffre à la place du cœur. C’était les canotiers, les forçats canotiers, qui venaient chercher le courrier.

Ils firent glisser les paquets le long de la coupée et les rangèrent dans les barques.

Prenez garde ! dit le maigre qui était au sommet de l’échelle, voilà les « recommandés ».

Je cherchai le surveillant revolver au côté. Absent !

Treize hommes qui maintenant n’avaient plus, comme étiquette sociale, que celle de bandits, étaient là, dans la nuit, maîtres de deux canots et coltinaient officiellement, sous leur seule responsabilité, des centaines de millions de francs scellés d’un cachet de cire dans des sacs postaux.

Descendez avec moi, me dit Decens, le contrôleur, qui devait accompagner ses sacs jusqu’à la poste. Vous ne trouverez pas à vous loger et, à moins que vous ne couchiez place des Palmistes, vous en serez quitte pour remonter à bord.

Les forçats se mirent à leurs rames. Nous prîmes place sur les sacs.

Tassez-vous, chefs ! cria un forçat.

On se tassa.

Pousse !

La première barque partit, la seconde suivit.

Ils contournèrent le paquebot pour prendre le courant. Leurs bras de galériens étaient musclés. Sur ces mers dures, le métier de canotier, si recherché soit-il, n’est pas pour les paresseux. Ils ramaient bouche close pour ne pas perdre leur force. La faible lueur du Biskra ne nous éclaira pas longtemps. On se trouva dans une obscurité douteuse. Instinctivement, je me retournai pour m’assurer que les deux forçats assis derrière moi n’allaient pas m’enfoncer leur couteau dans le dos. J’arrivais. Je ne connaissais rien du bagne. J’étais bête !

Eh bien ! l’amiral, dit Decens à celui qui tenait la barre. Qu’as-tu fait de ton surveillant, aujourd’hui ?

— Il embrouille les manœuvres. Ce n’est pas un marin. Je lui ai dit de rester à terre, qu’on irait plus vite !

— Penchez-vous à gauche, chef, me dit l’un, entre ses dents, nous arrivons aux rouleaux.

LITTÉRATURE DE TATOUÉS

Je tirai de ma poche une lampe électrique et la fis jouer. Sur le torse de celui qui me faisait face, j’aperçus une sentence, écrite avec de l’encre bleue. J’approchai la lampe et, dans son petit halo, lus sur le sein droit du bagnard : « J’ai vu. J’ai cru. J’ai pleuré. »

L’« amiral » demanda : « Vous n’avez pas une cigarette de France, chefs ? »

On n’avait pas de cigarettes de France.

Et je vis, au hasard de ma lampe, qu’il avait ceci, tatoué au-dessous du sein gauche : « L’indomptable cœur de vache. »

Les six ramaient dur. C’était lourd et la vague était courte et hargneuse. Curieux de cette littérature sur peau humaine, je « feuilletai » les autres torses, car, pour être plus à l’aise, tous avaient quitté la souquenille. Sur le bras de celui-ci, il y avait : « J’ai (puis une pensée était dessinée) et au-dessous : à ma mère. » Ce qui signifiait : « J’ai pensé à ma mère. » Je regardai son visage, il cligna de l’œil. Il faisait partie de ces forçats qui ont une tête d’honnête homme.

Je me retournai. Les deux qui m’avaient fait passer le frisson dans le dos offraient aussi de la lecture. Sur l’un trois lignes imprimées en pleine poitrine :

Le Passé m’a trompé,
Le Présent me tourmente,
L’Avenir m’épouvante.

Il me laissa lire et relire, ramant en cadence.

Le second n’avait qu’un mot sur le cou : « Amen. »

C’est un ancien curé, dit "l’amira"l.

On arrivait. J’ai pu voir bien des ports misérables au cours d’une vie dévergondée, mais Cayenne passa du coup en tête de ma collection. Ni quai, ni rien, et si vous n’aviez les mains des forçats pour vous tirer de la barque au bon moment, vous pourriez toujours essayer de mettre pied sur la terre ferme ! Il paraît que nous n’avons pas encore eu le temps de travailler, depuis soixante ans que le bagne est en Guyane ! Et puis, il y a le climat… Et puis, la maladie, et puis, la politique… et puis, tout le monde s’en f…t…

Cinquante Guyanais et Guyanaises, en un tas noir et multicolore (noir pour peau, multicolore pour les oripeaux), au bout d’une large route en pente, première chose qu’on voit de Cayenne, étaient massés là pour contempler au loin le courrier qui, tous les trente jours, lentement, leur vient de France.

Et ce fut le surveillant. Je reconnus que c’était lui à la bande bleue de sa casquette. Ou bien il avait perdu son rasoir depuis trois semaines, ou bien il venait d’écorcher un hérisson et de s’en coller la peau sur les joues. Il n’avait rien de rassurant. On ne devrait pas confier un gros revolver à des gens de cette tenue. Mes forçats avaient meilleure mine. Mais c’était le surveillant et je lui dis : Bonsoir !

B’soir ! fit le hérisson.

Glou ! glou ! riaient les Guyanaises. Glou ! glou !

Grouillez ! Faites passer les sacs, commandait l’amiral, l’ « indomptable cœur de vache ».

Il était dix heures du soir.

À TRAVERS CAYENNE

 

Par le grand chemin à pente douce, je partis dans Cayenne. Ceux qui, du bateau, disaient que les scintillements n’étaient que des ampoules électriques avaient raison. Mais l’électricité doit être de la marchandise précieuse dans ce pays ; il n’y avait guère, à l’horizon, que cinq ou six de ces petites gouttes de lumière pendues à un fil.

Ce que je rencontrai d’abord trônait sur un socle. C’étaient deux grands diables d’hommes, l’un en redingote, l’autre tout nu et qui se tenaient par la main. Je dois dire qu’ils ne bougeaient pas, étant en bronze. C’était Schœlcher, qui fit abolir l’esclavage. Une belle phrase sur la République et l’Humanité éclatait dans la pierre. Peut-être dans cinq cents ans, verra-t-on une deuxième statue à Cayenne, celle de l’homme qui aura construit un port !

Puis, j’aperçus quelques honorables baraques, celle de la Banque de Guyane, celle de la Compagnie Transatlantique. Il y avait une ampoule électrique devant la « Transat », ce qui faisait tout de suite plus gai. Je vis un grand couvent qui avait tout du dix-huitième siècle. Le lendemain, on m’apprit que ce n’était pas un couvent, mais le gouvernement. C’est un couvent tout de même qui nous vient des Jésuites, du temps de leur proconsulat prospère.

Je ne marchais pas depuis cinq minutes, mais j’avais vu le bout de la belle route. J’étais dans l’herbe jusqu’au menton, mettons jusqu’aux genoux, pour garder la mesure. C’était la savane. On m’avait dit que les forçats occupaient leur temps à arracher les herbes. Il est vrai qu’à deux ou trois brins par jour dans ce pays de brousse…

Généralement, à défaut de contemporains, on croise un chat, un chien dans une ville. À Cayenne, ces animaux familiers passent sans doute la nuit aux fers, tout comme les hommes. Il n’y a que des crapauds-buffles dans les rues. On les appelle crapauds-buffles parce qu’ils meuglent comme des vaches. Ils doivent être de bien honnêtes bêtes puisqu’on les laisse en liberté !

Cela est la place des Palmistes. Ce n’est pas écrit sur une plaque, mais c’est une place et il y a des palmiers. C’est certainement ce qu’on trouve de mieux en Guyane, on l’a reproduite sur les timbres, et sur les timbres de un, de deux et de cinq francs seulement !

Marchons toujours. Ce n’est pas que j’espère découvrir un hôtel. Je suis revenu de mes illusions, et je crois tout ce que l’on m’a affirmé, c’est-à-dire qu’en Guyane il n’y a rien, ni hôtel, ni restaurant, ni chemin de fer, ni route. Depuis un demi-siècle, on dit aux enfants terribles : « Si tu continues, tu iras casser des cailloux sur les routes de Guyane », et il n’y a pas de route ; c’est comme ça ! Peut-être fait-on la soupe avec tous ces cailloux qu’on casse ?

Voici le comptoir Galmot. Et ce magasin, un peu plus loin a pour enseigne : l’Espérance. L’intention est bonne et doit toucher le cœur de ces malheureux. Et ce bazar, où les vitres laissent voir que l’on vend des parapluies, des savates et autres objets de luxe, n’est ni plus ni moins que l’œil de Caïn, il s’appelle : La Conscience !

Il y a des hommes en liberté ! J’entends que l’on parle. C’est un monologue, mais un monologue dans un village mort semble une grande conversation. Je me hâte vers la voix et tombe sur le marché couvert. Un seul homme parle, mais une douzaine sont étendus et dorment. Ils doivent avoir perdu le sens de l’odorat, sinon ils coucheraient ailleurs. Pour mon compte, je préférerais passer la nuit à cheval sur le coq de l’église qu’au milieu de poissons crevés. Ces misérables dorment littéralement dans un tonneau d’huile de foie de morue !

L’homme parleur dit et redit :

Voilà la justice de la République !

Ils sont pieds nus, sans chemise. Ce sont des blancs comme moi, et, sur leur peau, on voit des plaies.

Comme je continue ma route, l’homme crie plus fort :

Et voilà la justice de la République !

Ce sont des forçats qui ont fini leur peine.

J’ai enfin trouvé une baraque ouverte. Il y a là-dedans un blanc, deux noirs et l’une de ces négresses pour qui l’on sent de suite que l’on ne fera pas de folie. La pièce suinte le tafia. Je demande :

Où couche-t-on dans ce pays ?

Le Blanc me montre le trottoir et dit :

Voilà !

Retournons au port.

Ah ! mon bonhomme, m’avait dit le commandant du Biskra, qui est Breton, vous insultez mon bateau, vous serez heureux d’y revenir, à l’occasion.

J’y revenais pour la nuit.

— Pouvez-vous me faire conduire à bord, monsieur le surveillant ?

Une voix qui monta de l’eau répondit :

Je vais vous conduire, chef !

C’était « l’indomptable cœur de vache ».

Pendant qu’il armait le canot, je regardais un feu rouge sur un rocher à cinq milles en mer. Ce rocher s’appelle l’« Enfant Perdu ». Il y a neuf mille six cents enfants perdus sur cette côte-là !

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Création et développement de Saint-Laurent du Maroni.

DSCN2618Saint-Laurent fut bâtie sur un site occupé quelques Amérindiens "Galibis" (de nos jours, on les nomme Kaliñas). Le lieu dit se nommait  "Pointe Bonaparte" et son Degrad (embarcadère) était utilisé par les orpailleurs et ceux qui les ravitaillaient dans les Grands Bois (c'étaient les Noirs Bonis et Boshs, les Bushinengués, qui assuraient l'essentiel du canotage sur le Maroni)

En 1852, aidé d'une quarantaine d'anciens esclaves de la région de Mana, le commandant Mélinon commença à défricher la forêt autour du Degrad. Une présence militaire très symbolique assure la présence française, en face de la Guyane hollandaise infiniment plus prospère. Un peu plus tard, quelques dizaines de transportés se joignirent à ces ouvriers.

L'Amiral Laurent Baudin, en tournée d'inspection dans l'ouest guyanais, décida que la future ville prendrait le nom de son patron, Saint-Laurent, auquel viendrait s'ajouter le nom du fleuve. Saint-Laurent du maroni était baptisée. L'inauguration du centre pénitentiaire eut lieu quelques années plus tard, le 21 février 1858, un an après son ouverture.

 

DSCN2622Le pénitencier, avant les "grands travaux"

En 1858, furent installés tous les services centraux de l'administration pénitentiaire. Camp de  la transportation, bureaux, les hôtels pour le personnel supérieur, les maisons des employés et des gardiens, un magnifique hôpital hôpital de douze bâtiments (mais qui fut toujoours tragiquement dépourvu de moyens de fonctionnement). Ce fut une ville magnifique qui fut édifiée sur les bords du Maroni la main d'oeuvre ne manquant pas pour contribuer à son embellissement (au détriment d'activités productives). St-Laurent acquit, dans toute l'Amérique latine, le surnom de "Petit Paris", et la vieille ville de Cayenne faisait triste figure en comparaison. Le 16 mars 1880, un décret faisait de Saint-Laurent la commune pénitentiaire du Maroni, délivrant ainsi à l'administration du bagne, la "tentiaire", des pouvoirs autonomes par rapport à Cayenne qui demeurait chef-lieu de colonie. Le Conseil des habitants libres (très minoritaires) n'avait que voie consultative. Bien évidemment, transportés et relégués n'avaient aucun droit, pas même les libérés à l'expiration de leur peine, car ils avaient été déchus à vie de tout droit civique.

Donnons la parole à Mélinon, commandant supérieur de la colonie agricole pénitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni, aui écrit au directeur de l’administration pénitentiaire en 1860

DSCN2623 (Copier)« Je fus appelé en 1857 par M. l’amiral Baudin, alors Gouverneur de la Guyane française, à fonder sur le bord du Maroni une colonie agricole pénitentiaire dans le but d’ouvrir aux transportés repentants, par la propriété et la famille, acquises par le travail, un lieu de repos et de réhabilitation…

« Le 23 août 1857, il y a trois ans, douze transportés européens et douze Noirs engagés débarquèrent sur la pointe Bonaparte, du nom d’un Indien qui, autrefois, y avait établi son village, situé sur la rive droite du Maroni, à 28 kilomètres de l’embouchure de ce fleuve et devant lequel il forme un vaste bassin qui, dans sa plus grande largeur, n’a pas moins de six kilomètres.

« Ces 24 hommes employés immédiatement à nettoyer l’espace déboisé abandonné par l’Indien y firent plusieurs carbets pour s’abriter et serrer les vivres et le matériel qui leur étaient nécessaires. Puis ils attaquèrent la forêt, multiplièrent les abris pour loger les renforts qui leur furent successivement adjoints et qui élevèrent à 800 le personnel de cet établissement au commencement de 1859…

« Peu à peu, remplaçant les carbets par des maisons, nous formions des logements pour le commandant, les officiers, les employés, la gendarmerie, le détachement d’infanterie de marine, les hôpitaux, des logements pour les sœurs, des magasins d’approvisionnement et de matériel pour 800 hommes, une boulangerie, une chapelle, un débarcadère et, dans ces derniers temps, un pénitencier pour loger 40 femmes et 4 sœurs chargées de les surveiller. Pendant que cette transformation d’une forêt en lieu d’habitation se produisait, commençait la véritable colonisation, le 22 février 1858, par 24 concessionnaires choisis parmi les plus dignes d’entre les transportés et associés ensemble pour l’exécution des gros travaux de colonisation comprenant la construction en charpente d’une case de 10 mètres pour chacun d’eux, le nivellement des chemins et la mise en  culture de deux hectares de terre par homme.

« La culture de ces terres devait être ainsi entendue : un tiers en canne à sucre, un tiers en caféiers, un tiers en plantes alimentaires (…) Des moyens mécaniques leur furent promis pour les aider à préparer leurs produits : un moteur de la force de 25 chevaux faisant marcher une scierie, un moulin à sucre, une raboterie et autres petits moyens de préparer des denrées différentes devant être demandées et installées à Saint-Laurent.

« Des femmes leur furent également promises pour consacrer par le mariage et la famille cette colonisation. Ces 24 concessionnaires commencèrent avec ardeur. Ils construisirent sur la concession urbaine 4 cases après avoir abattu la forêt, puis ils attaquèrent celle qui recouvrait le terrain de la concession rurale dont ils recouvrirent 8 hectares en canne à sucre, riz et café.

« D’autres groupes furent formés et suivirent la trace des premiers. L’émulation les animait tous, les cases se montaient, la canne à sucre, le riz, le maïs, les patates couvraient les champs tandis qu’au logis, des volailles et des porcs commençaient à prospérer. Tous ces produits réunis et vendus assuraient aux concessionnaires les plus anciens un revenu commun et mensuel de 100F. Ils attendaient du produit de leur canne un secours important, qui devait leur faciliter les moyens de se mettre en ménage. Malheureusement, la construction de l’usine promise éprouva un ajournement. On fut obligé de chercher un biais en achetant un moulin abandonné depuis longtemps qu’on devait réparer et monter provisoirement. La personne chargée de ce travail le fut également de chercher un emplacement pour la création d’un autre pénitencier. Le travail d’usine fut délaissé et le personnel qui devait y être employé fut détourné pour effectuer les premiers travaux de Saint-Louis.

« Le délaissement de l’usine dont les concessionnaires attendaient le plus grand secours, l’état sanitaire jusque là très bon qui, sous l’influence des grands défrichements opérés autour de l’établissement était tout à coup transformé en une contagion paludique qui frappait tout le monde et en emportait beaucoup, la perte de leurs récoltes de cannes et les obstacles qui retardèrent pendant une année les unions entre condamnés des deux sexes produisirent un découragement profond et bien des chutes dans la résolution des concessionnaires (…)

« Malgré toutes ces causes de retard et de découragement, Saint-Laurent grandira avec un peu de bonne volonté. Les mariages ramèneront l’espérance, une usine, la production, et celle-ci, l’aisance. Le travail détruira par la culture et le défrichement l’insalubrité résultant de ces premiers travaux ; cela n’est pas exagéré, il faut, pour l’obtenir, le vouloir sérieusement.

Cité par Michel Pierre (la Terre de la Grande Punition)

 

DSCN2624 (Copier)

Le commandant Mélinon, quasiment le fondateur de Saint-Laurent, ne fut pas – et de loin ! – le pire des administrateurs coloniaux ou pénitentiaires. Il n’empêche : tout est dit dans ce rapport, des multiples aberrations  qui, dès le début, ont empêché l’institution de fonctionner.

On donna la priorité à la construction du bagne en lui-même – ce qui n’était en rien urgent, la plupart des transportés improductifs stationnant aux îles -, au détriment de la production. On incita les concessionnaires à défricher massivement pour planter, outre les cultures vivrières, de la canne à sucre qui devait leur assurer un revenu correct. Mais le retard  - faute d’avoir été commandée à temps - dans  la livraison de l’usine fit perdre toute la récolte – d’où un dégât considérable.

Le retour en forêt, en pleine saison des pluies, dans le but de développer cultures vivrières sur abattis et  production de charbon de bois afin de pallier cette essai calamiteux de grande culture, entraîna une recrudescence du paludisme, alors même que Saint-Laurent était une des zones de Guyane les moins touchées par ce fléau. Sans atteindre les taux calamiteux de la Montagne d’Argent ou de Saint-Georges, la situation sanitaire ne fut guère brillante.

Mélinon termine sur une note relativement optimiste. L'évolution de la transportation qui devait une guillotine sèche, quelques années plus tard, allait changer la donne. Saint-Laurent et sa dépendance, Saint-Jean (réservée aux relégués), ne deviendront que de vastes pourrissoirs improductifs alors que leur position et leurs atouts auraient pu, rigoureusement exploités, donner naissance à une grande cité prospère dont toute la colonie aurait profité. Cette colonie pénitentiaire ne vécut que pour elle, en coûtant une fortune à la puissance publique et en maintenant détenus et libérés dans un état misérable. 

Le blason de la commune.

Blason_Saint-Laurent-du-MaroniOn passera sur le métalangage habituel de l'héraldique, réservé aux initiés, pour remarquer l'omniprésence de l'histoire du bagne dans les symboles. A une croix d'or fuselée, chargée d'une salamandre animale contournée de sinople posée sur un brasier de gueules. Au premier canton d'argent à une épée haute portant sur sa pointe une balance de deux plateaux, le tout du même; au second d'argent à une grille de prison composée de 4 barreaux et 4 traverses, sommée de deux clefs posées en sautoir, accompagnée de 7 tourteaux, 3 à senestre, 3 à dextre et 1 en pointe, le tout de sable; au troisième d'azur à une ancre de sable accompagnée de 2 marsouins affrontés de gueules; au quatrième de sinople à une souche d'arbre d'or au duramen de gueules. A une couronne d'or brochante en chef.
Présence de clés, synonymes d'enfermement. De la balance de la justice. D'encientes fortifiées. De marsouins, qui rappellent l'Infanterie de marine dont dépendit longtemps le bagne de Guyane, avant qu'il ne soit rétrocédé au ministère des colonies.

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En 1867, la transportation vers la Guyane est temporairement abandonnée au profit de la Nouvelle-Calédonie.

Pourquoi cette décision, treize ans après son organisation?

 

populationIl fallait composer avec l’hostilité presque unanime des autorités et des populations guyanaises (demeurée constante pendant toute l’existence du bagne). Ces dernières voyaient la métropole dépenser des sommes considérables pour expédier ses voleurs, criminels et asociaux vers la colonie transformée de facto en dépotoir : le budget de la Tentiaire était supérieur à celui de la colonie, son directeur était un personnage tout puissant quand le Gouverneur demeurait parfois moins d’un an sur place. En outre, le territoire de Saint-Laurent-du-Maroni avait un statut spécial, dépendait le la Tentiaire et ni le Conseil colonial, ni le Gouverneur n’y exerçaient leur pouvoir. Que les transportés se chargeassent de toutes sortes de corvées qui rebutaient les Guyanais - citons entre autres la vidange quotidienne des tinettes des maisons de Cayenne - ne suffisait pas à se prémunir de cette détestation.

Ensuite, la mortalité effrayante des transportés qui touchait aussi (quoique dans des proportions légèrement moindres) le personnel pénitentiaire faisait réagir des autorités pourtant endurcies: après tout, la condamnation au bagne ne valait pas peine capitale... En 1866, selon Michel Pierre, 7.035 condamnés étaient morts pour 18.027 arrivés en Guyane. D’autres statistiques parlent de 9.000 morts.

Cette mortalité était essentiellement provoquées par les épidémies successives. Le mode de transmission de la fièvre jaune ou du paludisme par les moustiques n’avait encore pas été découvert : quand un lieu se révélait particulièrement malsain, on l’abandonnait au profit d’un autre jusqu’à ce que le phénomène se reproduise, puisqu'on ne se prémunissait pas contre les insectes (par des moustiquaires, la fumée ou des répulsifs naturels fournis par la nature). La nourriture insuffisante et inadaptée jouait aussi un rôle (salaisons américaines de qualité déplorable, ration théorique de viande suffisante, mais celle-ci était le plus souvent avariée et une grande partie du stock était détourné). Le manque d’hygiène, l’utilisation d’eau non potable étaient à l'origine de nombreux cas de dysenterie et même de deux grandes épidémies de choléra qui se propagèrent dans la population. Enfin,  l’absence de soins adaptés par ignorance et manque de moyens parachevaient le tableau.

Ile royale hopitalCPDe cette hécatombe naquit une théorie raciale selon laquelle le climat guyanais était impropre à la survie des hommes blancs qui y souffriraient plus que d’autres des "dysenteries, hépatites, fièvres paludéennes, fièvres bilieuses, coliques sèches, sans compter les épidémies qui, lorsqu’elles sévissent, éliminent quasiment tous les Blancs" (rapport rédigé en 1865)

(Ci-contre : l'hôpital de l'île Royale)

Est aussi évoquée dans ce rapport "l’action débilitante du climat qui est la cause d’anémie, consécutive à une transpiration surabondante et une alimentation insuffisante provoquée par le dégoût qui provient lui-même à la longue de l’action débilitante du climat sur les organes digestifs"

L’auteur du rapport avait remarqué judicieusement que "les Blancs qui résistent le mieux, et ils sont rares, sont ceux qui sont alliés à des négresses ou des mulâtresses et qui prennent complètement les habitudes du pays".

bagnards et gardiensMais il ne s’est pas interrogé sur l’opportunité, pour diminuer cette mortalité, de se rapprocher de ces coutumes locales qui incluaient déjà de façon empirique la lutte contre les moustiques, l’emploi des racines amères contre le paludisme, l’alimentation abondante et épicée (pour stimuler le goût), les hydratations fréquentes (bains dans les fleuves ou douches fréquentes), bref, des éléments du mode de vie connu des "négresses et mulâtresses !" (On encourageait les gardiens à porter sous leur uniforme une ceinture de flanelle pour éviter les refroidissements, et à éviter les douches ou bains trop fréquents, susceptibles de provoquer des chauds et froids redoutables…)

(ci-dessus: on peut constater la tenue adaptée des gardiens... Paradoxalement et si on excepte les sabots, les forçats sont mieux lotis)

En 1867, le gouvernement impérial décida donc de suspendre l’envoi des déportés politiques vers la Guyane et de restreindre au maximum l’envoi des transportés blancs. Ceux-ci prendront alors le chemin de la Nouvelle-Calédonie jusqu’en 1887, mais aucune évacuation des forçats présents en Guyane ne fut organisée. C'est ce qui explique que les milliers de déportés victimes de la répression qui suivit la Commune de 1871 - dont Louise Michel qui s'y conduira admirablement - partirent vers le Pacifique.

BAGNE ile des PinsBagne de l'île des Pins, Nouvelle-Calédonie

En revanche, on continua la transportation en Guyane des condamnés originaires des colonies africaines et de Madagascar, supposés mieux résister du fait de leurs origines.

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Les femmes au bagne.

Leur présence avait été prévue dès la loi de 1854, organisant la transportation, un des buts de cette dernière était le repeuplement de la colonie.

 

soeurs_clunnyDès 1859, le Gouverneur de la Guyane se préoccupait des obstacles administratifs, et adressait un courrier au Ministre des Colonies.

Extraits.

« Monsieur le Ministre,

« La présence à Saint-Laurent-du-Maroni de trente-six femmes arrivées au mois de janvier par le transport le Loire doit entraîner comme conséquence prochaine leur union avec une partie des concessionnaires internés sur l’établissement.

« Son Altesse Impériale en m’annonçant par dépêche du 19 novembre 1858 l’embarquement des condamnées, m’informait en même temps qu’elles étaient pourvues des papiers nécessaires à la célébration de leur mariage.

 « Dans le but de réaliser les intentions du département j’écrivis à Monsieur le commandant de Saint-Laurent et l’invitai à s’enquérir auprès des concessionnaires célibataires et veufs s’ils désiraient contracter mariage, se fixer à la Guyane à l’expiration de leur peine et dans le cas d’une réponse affirmative de la part de ces derniers, à les interroger sur leurs prénoms, lieu et date de naissance, filiation, etc.

On notera qu'à une époque ou rompre l'union maritale était quasiment impossible, autant l'administration que l'Eglise se montraient compréhensives. La condamnation au bagne entraînait sur simple demande du conjoint "demeurant en France" la prononciation à son profit du divorce civil et l'annulation du mariage religieux et le condamné était en général déchu de ses droits paternels. Dans ces conditions, des deux côtés de l'Atlantique, on pouvait refaire sa vie.

Les vieux briscards, au bagne, affirmaient que les compagnes tenaient deux mois, les soeurs deux ans, et les mères toute leur vie.

femmes au bagneLe premier convoi de femmes transportées

Bagnards 61Régulièrement, les forçats en instance de libération, faisaient parloir. On leur présentait des transportées qui, pour échapper à la condition carcérale et au travail forcé, se praient de tous leurs plus beaux atours afin de séduire un prétendant.

"Quand un concessionnaire, las de vivre seul, songe à se donner une compagne, il adresse une demande à ses chefs. S'il est bien noté et que l'administration ait des femmes disponibles on l'autorise à "faire parloir". Muni de sa permission, il se rend, accompagné d'un surveillant, au couvent où on le met en présence du gracieux essaim, plus ou moins nombreux suivant les circonstances. Il regarde, compare, réfléchit et lorsqu'il a fait son choix, désigne à la soeur gardienne l'objet de ses préférences.

- Revenez tel jour, à telle heure, lui dit-on.

La seconde entrevue, qui sera décisive, a lieu dans le kiosque. Le kiosque a deux issues, l'une sur la place qui précède le couvent, la seconde en face de la porte de la prison.

Le prétendu entre par l'une, tandis que la rougissante promise est introduite par l'autre: du côté "cour" un surveillant militaire se promène de long en large; du côté "jardin" une religieuse observe en égrenant son chapelet. Il importe que le dialogue ne prenne pas tout de suite un tour trop vif et que les interlocuteurs gardent, pour le jour de leurs noces, quelque chose à se dire.

La Soeur tousse quand le diapason s'élève, et le surveillant se tient prêt à faire irruption si besoin est au nom de la morale."

Paul Mimande, "au bagne"

DSCN2625 (Copier)

La plupart de ces couples furent un échec. Entre les anciens souteneurs qui espéraient retrouver une fille soumise, entre les femmes n'ayant aucun attrait pour la forme de liberté qui leur était proposée: l'exploitation pénible d'une concession rurale et qui s'échappaient vers d'autres activités plus lucratives, les concessions étant par elles mêmes souvent des échecs faute de compétence et de capital de départ suffisant, c'est un euphémisme, d'affirmer que ces unions ne profitèrent aucunement à la Guyane.

penitencier_femmesPlus tard, quand des centaines de reléguées (voleuses multi-récidivistes, prostituées ayant violé à de nombreuses reprises les lois règlementant la vie des filles en carte, etc.) rejoindront les condamnées par des Cours d'Assises, ce fut pire. Ces deux catégories de femmes étaient placées sous l'autorité de religieuses de l'ordre de Cluny déjà très impliquées dans l'encadrement des prisons de femmes, sous la direction de Soeur Florence, irlandaise d'origine, qui passa trente ans sur les rives du Maroni: l'administration pénitentiaire n'intervenait que pour des tâches de police générale (récupérer les fuyardes, faire exécuter les sanctions prononcées par les prétoires et les tribunaux)

Nous reviendrons sur le sujet quand nous évoquerons les belles pages qu'Albert Londres y consacra.

Bagnards 67Une des dernières femmes transportées, Marie Bartête

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01 avril 2013

Les Déportés du Second Empire, sur l'île du Diable.

En 1854, Monsieur Van Schmidt, Gouverneur de la Guyane hollandaise, visite les déportés politiques de l’le du Diable

« Dans l’île du Diable, la troisième et la moins importante des îles du Salut, on a réuni les déportés politiques français. Ces malheureux, égarés par de dangereux sophismes, méditent, à plus de 1.200 lieues de la France, au moyen de créer des gouvernements républicains parfaits. On leur laisse le libre exercice de cette jouissance et on dit qu’ils se sont choisi successivement depuis quelques mois six présidents nouveaux. Des myriades de requins errant autour de l’île les empêchent de fuir et le gouvernement leur laisse cette République en miniature tout à leur aise et songe même, dit-on, à leur faire présent d’une imprimerie »

Cité par Michel Pierre (la Terre de la Grande Punition)

CASES DEPORTESLes premières cases de déportés (ancienne léproserie)

safe_imageFaut-il souligner que cette imprimerie n'exista que dans l'imagination de Van Schmidt? Cela dit, les déportés du Second Empire bénéficiaient de conditions de détention particulières qui les distinguaient des forçats.

Droit de porter des vêtements civils - à condition de les recevoir de leurs familles ou d'avoir les moyens financiers suffisants pour s'en procurer, venant de Cayenne ; dispense de travail ; droit de porter la barbe (signe de républicanisme, et qui les distinguait des forçats imberbes et tondus), accès à de nombreux livres envoyés par leur entourage, etc.

La première cohorte de ces déportés comptait Charles Delescluze (ci-contre: il mourra pendant la Commune), et regroupait un grand nombre de proscrits après le coup d'état du 2 décembre 1851.

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555_436_image_caom_3350_b177_ile

Les déportés vivaient dans des cases individuelles, faisaient leur cuisine et entretenaient leur linge. L'accès à l'île du Diable était (et est toujours) excessivement difficile du fait des courants, du ressac qui empêchent parfois l'accostage des jours durant (plus tard, on bâtit un transbordeur, avec un câble qui joignait l'île Royale). On a exagéré la dureté du climat de l'île du Diable: il y fait au grand maximum 32° et les nuits y sont suffisamment fraîches pour ne pas être pénibles (les conditions très particulières de la détention de Dreyfus, que nous évoquerons plus tard, expliquent pourquoi il les supporta si mal).

P1170547-ile-du-diableCela dit, elle n'avait pas ce côté "atoll enchanteur" qu'on lui connaît de nos jours puisque aucun arbre n'y poussait (il ne fallait pas que les déportés puissent faire des radeaux), quand maintenant, elle est couverte de cocotiers. En revanche, il est difficile d'imaginer la souffrance que représentait la promiscuité - l'île est minuscule, et partout, les vagues provoquent un vacarme incessant (pour y avoir séjourné deux jours, parti pour une heure, bloqué par la houle survenue sans préavis et en être revenu la tête fracassée, l'auteur de ce blog peut en témoigner).

Aucune source non plus, donc il fallait tant bien que mal récupérer l'eau de pluie qui croupissait rapidement: en saison sèche, c'était un réel problème. Enfin le courrier - évidemment contrôlé - mettait des mois à parvenir au gré de livraisons aléatoires. Le taux de mortalité considérable pour une majorité d'hommes en pleine force de l'âge, alors que l'île était exempte d'épidémies, suffit à montrer la dureté des conditions de vie: les déportés mouraient à peu près autant que les transportés, astreints au travail forcé. Il se suicidaient également dans de fortes proportions.

Outre Charles Delescluze, futur dirigeant de la Commune de Paris condamné dès 1849 pour "complot", l'île se peupla et se dépeupla au gré des arrivées, des décès, des amnisties. Contrairement à une légende bien établie, aucun déporté ne s'évada jamais de l'île du Diable. Ceux qui parvinrent à s'affranchir de la Guyane avaient été transférés auparavant sur le continent. Sur les 329 condamnés qui séjournent dans l'île depuis 1852, 76 sont morts, 177 sont revenus légalement en France métropolitaine, 58 se sont évadés de Guyane et 17 s'y sont installés après leur libération.

En 1866, il ne restait plus qu'un seul condamné, Tibaldi, envoyé en déportation en 1857 pour complot contre l'empereur. L'île retrouva alors sa vocation de léproserie pour les forçats, afin d'éviter les risques de propagation de l'épidémie. Rapidement, on transféra ces lépreux sur un îlot du Maroni et l'île du Diable retrouva sa fonction première d'accueil des déportés, après les affaires Dreyfus et Ullmo, puis des traitres réels ou supposés condamnés pendant la Première Guerre Mondiale.

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Le phare de l'Enfant Perdu.

Une autre réalisation du bagne, sous le Gouvernement de Tardy de Montravel

Il est très malaisé d'accéder à la rade de Cayenne, du fait des "battures" (lignes de brisants), des innombrables bancs de vase dans lesquels les bateaux de toute taille s'échouent sans recours et des divers îlets. La construction d'un phare était donc indispensable,et une corvée de forçats s'y attela dans des conditions terrifiantes : la mer est presque toujours démontée, et l'accostage sur ce récif des plus aléatoires. Il fallut deux années pour venir à bout de ce chantier.

enfant perdu

phare_enfantperduLe phare fut ensuite tenu par des équipes composées de deux ou trois transportés, souvent des condamnés à mort grâciés. En effet, cette tâche était une des pires que l'on infligea à des forçats du fait de l'isolement terrifiant (parfois, le canot ravitailleur ou qui amenait la relève ne pouvait accoster des semaines durant), à cause du vacarme incessant de la houle, de l'espace excessivement réduit, de la présence omniprésente des requins, etc. Il y eut de nombreux suicides, bien que la durée théorique d'une garde était limitée à trois mois, séjour souvent doublé voire triplé du fait de l'impossibilité d'accoster. En outre, si les quantités de vivres étaient suffisantes pour tenir aussi longtemps,  il était impossible dans ces conditions d'assurer une alimentation équilibrée - d'où des carences alimentaires entraînant béri-béri, scorbut et autres pathologies.

Un séjour à l'Enfant Perdu "réussi" amenait souvent une réduction ou un aménagement significatif de la peine.

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Une des rares réussites du bagne : l'adduction d'eau de Cayenne.

Cela peut sembler paradoxal mais bien que Cayenne soit dans le monde entier une des villes parmi les plus humides, on y manquait d'eau potable - avec toutes les conséquences qu'on imagine pour la santé publique. 

 

tardy_montravelC'est le Gouverneur Louis Tardy de Montravel assisté de l'ingénieur Lalouette (directeur des ponts et Chaussées) qui initia ce travail indispensable. En effet, faute de sources proches de la ville (dont 90% de la surface est quasiment au niveau de la mer: en conséquence les puits ne donnent qu'une très mauvaise eau saumâtre), les habitants utilisaient les eaux de gouttières en saison des pluies (chaque habitation ou peu s'en faut était dotée d'une citerne, mais l'eau y croupissait et de ce fait les moustiques étaient légion - d'où le paludisme endémique et des épidémies cycliques de fièvre jaune en plus de poussées de dysenterie et même de choléra. Le prestige de Montravel lui permit d'obtenir le consentement de l'administration pénitentiaire, qui fut stimulée par l'énergie de son successeur, le Gouverneur Loubère. Ce dernier ordonna au directeur de la "Tentiaire", Godebert, d'envoyer une corvée de cent condamnés dès le lendemain.

- Je serai là à sept heures du matin, et s'il manque un condamné, vous ferez le centième...

aurait-il affirmé à Godebert si on en croit le docteur Arthur Henry, auteur d'une histoire de la Guyane.

Les travaux furent menés rondement pour l'époque et en quelques années, les bassins naturels des Monts du Rorota (à Rémire, ville située à 12 km de Cayenne) furent excavés, rendus étanches et depuis la prise d'eau, une canalisation amena l'eau jusqu'à quatre fontaines publiques réparties dans la ville - la plus importante étant implantée en face de l'hôtel du gouvernement. On notera toutefois que les travaux furent considérablement retardés, faute de pénitencier faisant fonction de dortoir à Cayenne: chaque jour, les forçats remontaient sur les pontons encalaminés dans la rade... il faudra attendre encore longtemps pour qu'un bâtiment relativement fonctionnel soit édifié en ville pour y héberger les forçats chargés des corvées locales.

 

rorota riou (494x800)La prise d'eau (en aval des trois bassins)

 

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A flanc des Monts du Rorota. Vue sur l'îlet la Mère

 

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081121 IMG_1453Débris de la canalisation de l'époque

 

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081121 IMG_1471Les bassins (en fin de saison sèche, donc presque vides)

fontaine devant gvtLa fontaine principale (devant l'hôtel du Gouvernement)

fontaine pl armesFontaine de la Place d'Armes

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IMG_0154Deux des quatre fontaines (celle du boulevard Jubelin est hors service)

Il y aurait à dire sur cette manière de procéder : l'emploi d'une telle main d'oeuvre rendait la création d'entreprises de travaux publics impossible, mais d'une part la main d'oeuvre aurait fait défaut (déficit en population, et fièvre de l'or qui attirait les hommes vaides dans la jungle), d'autre part, les bagnards ont, pour une fois, réalisé quelque chose de tangible. De Montravel et Loubère furent des parenthèses vite refermées et on s'abstint, par la suite, de réaliser dans la foulée le réseau d'égouts qui faisait tant défaut à Cayenne, ville d'une saleté repoussante: chaque matin, une corvée de bagnards passait en carriole dans les rues de la ville et on y vidait le contenu des tinettes et pots de chambre, le tout étant déversé dans un marécage proche. A la fermeture du bagne, quand plus personne ne fut disponible pour accomplir cette tâche immonde, les Cayennais vécurent un véritable cauchemar, des mois durant...

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La Guyane, le bagne, vus par le capitaine Bouyer (2)

Frédéric Bouyer donne quelques informations complémentaires, et raconte quelques anecdotes et récits dont la véracité st peut être sujette à caution

(EN  COURS DE REDACTION)

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