10 avril 2013

La ration réglementaire des forçats, au début du XXème siècle.

 

 

Bagnards 55"Race européenne

Légumes secs : 0,120 kg
Riz : 0,070 kg                                                       
Sel : 0,020 kg
Vin rouge : 0,20 l
Vinaigre  (assaisonnement) : 0,010 l
Huile : 0,010l
Saindoux : 0,010 kg
Une fois par semaine : Viande fraîche : 0,250 kg, Morue, 0,250 kg

" Race Arabe.

Le lard et le saindoux sont remplacés par la morue, l'huile et le vinaigre, que les Arabes touchent quatre fois par semaine. Le vin par du café (0,017 kg) et du sucre (0,017 kg)

" Race noire.

Pas de viande fraiche, remplacée par du poisson frais ou salé.

" Race annamite"

Le pain est remplacé par du riz.

*******************************

cuisinetransportesCes énumérations appellent plusieurs remarques. Tout d'abord, elles étaient réparties par "lots", ce qui entraînait des inégalités. Sur le plan quantitatif, on peut dire que ces rations, calculées sur celles des militaires en campagne (moins l'alcool et le tabac) seraient suffisantes… si elles avaient été effectivement distribuées aux condamnés. Or si le militaire touchait sa ration et même au-delà en général car il vivait en partie sur le pays, Le coulage, les détournements et les vols à tous niveaux, les pertes pour mauvaise conservation diminuaient considérablement ce qui était versé aux cuisines. De plus, le militaire était effectivement suivi sur le plan médical quand au bagne, cette assistance était des plus relatives.

Et il ne faut pas oublier non plus la loi du plus fort, surtout pour qui n'avait pas de protecteur: des condamnés sont morts de faim au sens propre, dans l'indifférence générale, des mômes n'ont été séduits que pour ne pas mourir de faim.

Le rationnaire qui résidait au camp de Saint-Laurent ne touchait que fort rarement son compte de pain: les boulangers disposaient d'un guichet donnant sur l'extérieur qui leur permettait de donner une demi-boule à un libéré par trop affamé - parfois par solidarité, plus souvent contre un service rendu: faire passer une correspondance, recevoir de l'extérieur un objet prohibé, etc. Seulement ils ne recevaient que la dotation de farine prévue pour l'effectif... quand cette dernière n'avait pas été sérieusement amputée par des trafics en amont. Tout ce qui était offert aux libérés diminuait la part des rationnaires.

forcatsEnsuite, les détenus subissaient des carences alimentaires graves (le citron n'était distribué que comme médicament, sur prescription médicale, en cas de scorbut) Pas de fruits, pas de produits laitiers, ce qui entraînait des pathologies sérieuses: le béri-béri a sévi pendant toute la transportation. On notera la présence de vin dans la ration (en général abondamment coupé), donné à titre médical y compris aux réclusionnaires un jour sur trois : il était supposé contribuer à vaincre le scorbut... une orange aurait autrement mieux fait l'affaire et les fruits poussent partout en Guyane ; or manger une mangue tombée d'un arbre était sanctionné d'un mois de cachot. Pour les noix de coco, la sanction était en théorie la même, mais une plus grande tolérance existait. 

Les condamnés partaient le ventre vide en corvée le matin à 5 heures, et ne recevaient que fort tard un repas quelque peu substantiel. Une aberration sur le plan diététique, surtout quand les tâches étaient lourdes, sur les chantiers forestiers par exemple. Faire le stère le ventre vide relevait de l'impossible et quand on ne l'avait pas fait, la sanction était une privation partielle ou totale de nourriture! Le mécanisme fatal était enclenché, jusqu'à la cachexie.

Les médecins n'ont pratiquement jamais pu obtenir un régime un peu moins déséquilibré: bananes, citrons, boîtes de lait concentré n'étaient donnés qu'à titre curatif à ceux qui étaient "reconnus" (malades). Il fallut attendre 1933 pour qu'une corvée de pêche quotidienne fournissent aux détenus des îles du poisson frais en lieu et place de la morue le plus souvent rance, car de très mauvaise qualité. Au grand étonnement des surveillants, les détenus apprécièrent particulièrement cette modification (de même que l'apport de bananes dans la ration journalière, pour l'équilibrer un peu mieux)

02-008324C'est le moment de signaler le rôle particulièrement néfaste des grandes maisons de commerce de la place de Cayenne, qui avaient suffisamment d'influence pour que l'ensemble ou peu s'en faut de la consommation de la "tentiaire" soit importé. Faire venir des centaines de barils de morue salée de la pire des qualités, des haricots secs, du riz, des salaisons de porc, le tout quand les eaux de Guyane sont parmi les plus poissonneuses du monde, que la Guyane pouvait produire son riz et ses légumineuses, que des savanes se prêtent parfaitement à l'élevage des bovins etc. n'était pas le moindre des paradoxes. Quelques années durant, après le coup de sang d'un ministre des Colonies, un directeur de pénitencier énergique sut rendre le bagne autosuffisant en mettant en valeur le pénitencier des Roches. Les Galmot, Tanon, Chiris et autres négociants firent en sorte que l'expérience cesse: la colonie n'aurait qu'une économie de comptoir, exportant (peu) de matières brutes - si on excepte l'or et dans une moindre mesure, le balata - et important ce qu'elle consommait. Aucun Ministre, aucun Gouverneur, aucun Directeur ne se mettra plus jamais en travers de leur chemin.

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Les exécutions capitales.

 

ex-premier-tribunal-maritime-specialLe premier TMS, actuel hôtel des Impôts de saint-Laurent. Il fut déporté dans l'enceinte du camp, pour des raisons de sécurité

 

tms pretoireNe pas confondre, même si les locaux étaient identiques, les séances de prétoire où étaient administrées des sanctions pour fautes vénielles, directement par l'administration pénitentiaire, et les sessions du Tribunal Maritime Spécial qui jugeait les actes les plus graves

 

TMS

Aussi incroyable que cela puisse paraître de la part d'une des administration les plus paperassières que la France ait fait vivre, il est impossible d'obtenir un décompte précis des exécutions capitales de bagnards, après des jugements du Tribunal maritime spécial (TMS) qui bénéficiait d'un statut d'exception : ses décisions étaient sans appel et non soumises à cassation. L'exercice du droit de grâce avait été transféré au Gouverneur de la colonie dans un souci d'efficacité et... d'humanité: il s'agissait de ne pas imposer par une trop longue attente une torture morale insupportable à un condamné en sursis.

Cela dit, la non soumission à cassation tout comme le recours en grâce dévolu au Gouverneur n'ayant jamais été transmis formellement dans la loi, la procédure en faisait état... C'est ainsi qu'un transporté condamné à mort bénéficia de l'asassinat du Président Doumer : son défenseur argua que rien n'empêchait son successeur de commuer la peine, obtint un sursis à exécution et effectivement, le Président Lebrun, fraîchement élu, ne pouvant décemment commencer son mandat pas une excution, accorda sa grâce par télégramme.

ile royale guillotineÎle Royale, quartier des condamnés. Les quatre plots servaient à mettre la guillotine d'aplomb.

96682-4522656(ci-contre: le dernier bourreau du bagne, Ladurel, entretient sa machine)

On évalue à une centaine le nombre de bagnards guillotinés en Guyane, dont neuf à l'île Royale. Ramené au nombre de forçats et à la période concernée, c'est énorme mais cela ne reflète absolument pas la légende ou des reconstructions de l'histoire qui tendent à imaginer une guillotine fonctionnant au quotidien, ou peu s'en faut: les peines de mort prononcées furent très nombreuses (quasiment systématiques en cas de voie de fait sur un fonctionnaire de l'AP, même sans conséquence) mais très souvent commuées.  La guillotine fonctionna peu à Cayenne, les bagnards qui y travaillaient ayant toujours été en petit nombre dans cette ville, et choisis pour leur faible dangerosité. En outre, ils dépendaient alors de la justice civile et étaient condamnés par la Cour d'Assises (mais trois civils, dont l'Amérindien dit "Galibi",meurtrier, condamnés par cette Cour, furent décapités par le bourreau du bagne devant la prison civile. En effet, l'entrepreneur local qui concédait le local du pénitencier à l'AP avait peur des fantômes et avait expressément fait spécifier par contrat  qu'aucune exécution n'aurait lieu dans l'enceinte de son bâtiment).

Dans ce total ne sont pas comptabilisées des exécutions par fusillade commises dans les premières années du bagne, surtout dans les camps éloignés. (Montagne d'Argent, par exemple: on relate au moins une exécution par peloton d'exécution d'un bagnard assassin d'un gardien père de famille). Qu'il soit également clair qu'on ne parle ici que des exécutions régulières prononcées par jugement : nombre de détenus furent abattus sommairement lors de tentatives d'évasion ou pour voie de fait sur des personnels de l'A.P. (réelles ou attestées faussement : un surveillant ayant fait usage de son arme en état de légitime défense bénéficiait presque systématiquement d'un congé…)

A Saint-Laurent, la guillotine était montée, quand l'occasion s'y prêtait, dans la cour du quartier des condamnés où étaient placés les hommes devant être exécutés, dans les mêmes cellules que ceux qui attendaient leur départ pour l'île Saint-Joseph, après une condamnation à la réclusion par le TMS. Les condamnés à mort finalement grâciés voyaient leur peine commuée en cinq ans à passer dans les terribles cachots de cette île, mais ils demeuraient parfois des mois dans une terrible expectative. Dans la cour du quartier, on distingue toujours parfaitement la chape de ciment qui assurait l'aplomb de la Veuve, lequel devait être impeccable pour éviter des "bavures" (il y en eut… il fallait dans ce cas terminer au sabre d'abattis le travail mal fait par un couperet non guidé dans les rainures des montants). Une guillotine demeurait à temps plein à Saint-laurent, une autre aux îles. C'est cette dernière qui officiait à Cayenne.

Les exécutions avaient lieu à l'aube, et on "profitait" de l'opportunité pour annoncer les commutations de peine aux graciés qui attendaient dans l'angoisse. On avait beau tenter de monter la "Veuve" discrètement pendant la nuit, les bagnards savaient toujours ce qui se préparait et encourageaient leurs camarades par des mélopées de soutien. On imagine la terrifiante angoisse des condamnés en attente de savoir s'ils seraient graciés ou exécutés. Pour simplifier les opérations et également par "humanité", les autorités procédaient souvent à des exécutions groupées, cela pour rassurer ceux qui bénéficiaient d'une commutation de peine.

** Ce défenseur était le plus souvent  (tout comme l'accusateur) un membre de l'A.P.  commis d'office et le plus souvent sans aucune notion de droit. Les accusés pouvaient choisir de se défendre seuls. A noter que certains "avocats" prirent leur rôle très à cœur, même si la plupart se contentaient de "solliciter l'indulgence du Tribunal", surtout quand le risque encouru n'était pas bien grand. Il arrivait également que des hommes de loi de Saint-Laurent plaident.

Une fois au moins, un matin d'exécution, un gardien ouvrit par erreur la porte d'un détenu gracié qui crut au pire l'espace d'un instant. Contrairement à la légende entretenue par le livre apocryphe de Charrère (Papillon), la confusion a été reconnue immédiatement, le malheureux réconforté et "ses cheveux n'ont pas blanchi pour la vie" ("Papillon", toujours!). Quant au maton responsable de l'erreur, il fut sévèrement sanctionné.

adieu maman"Adieu Maman"... Fut-il gracié ou exécuté, l'auteur de ce graffiti authentique et émouvant relevé dans une cellule de condamné à mort ? A noter que les quelques "PAPILLON" qu'on trouve dans d'autres cellules de la réclusion de Saint-Laurent sont très vraisemblablement apocryphes

Les condamnés extraits de leur cellule étaient conduits dans une salle spéciale où on leur offrait un repas, une cigarette et une forte lampée de tafia. Ils pouvaient écrire une lettre à des proches, s'entretenir avec un prêtre avant les formalités d'écrous, effectuées comme s'ils étaient libérés ! Lors de ces formalités, ils disposaient de leur pécule et de leurs objets personnels après inventaire - le premier étant soyeusement calculé - (parfois envoyé à leur famille… une fois les frais de justice déduits) Certains sollicitèrent d'être enterrés par des camarades nommément désignés, ce qui fut parfois accordé.

Ensuite, tout se passait rapidement. Rapidement entravé par le bourreau et ses assistants (des bagnards volontaires haïs des autres), le condamné était soutenu et faisait les quelques pas vers la guillotine sur laquelle il était basculé et maintenu. Le bourreau déclenchait immédiatement la chute du couperet. Deux bourreaux au moins, furent démis de leurs fonctions pour "incompétence" (un excès de lenteur qui provoquait une torture morale intolérable au supplicié, ou un mauvais montage de la machine qui entravait la chute du couperet)

 Capture La dernière vision du condamné à mort qui vient de sortir de la salle d'écrou (la photo a été prise de la porte): à quelques pas, en face, la guillotine (sa chape  est encore visible. Les cellules des condamnés sont à droite)

 

guillotine de slm devant tmsLa plupart des condamnés mouraient courageusement – d'abord parce qu'ils n'avaient de toute façon plus grand-chose à espérer de l'existence : une grâce signifiait le départ vers le terrifiant quartier des réclusionnaires de l'île Saint Joseph pour une durée de cinq ans et la certitude d'un régime d'une extrême rigueur dans les années à venir si d'aventure ils n'en sortaient pas pour l'asile d'aliénés.  Ensuite, parce qu'il était d'usage de mourir en homme pour laisser un souvenir positif aux camarades dont une délégation significative assistait à l'exécution pour l'exemple, à genoux et chapeau bas, dans le plus grand silence.  Une réplique connue parmi d'autres, avant la chute du couperet: "salut les aminches, et mort aux vaches !"

Comme l'ensemble des bagnards décédés à Saint-Laurent, le corps entouré d'un linceul était transporté dans un cercueil à usage multiple, aux "bambous", dans le fond du cimetière de la ville. on y creusait une fosse dans un marécage putride déjà gorgé d'ossements, et il y était inhumésans la moindre marque distinctive.(à gauche... sordide mise en scène. A la fin du bagne, la discipline se relâchant, de telles reconstitutions pour permettre la prise de photos sensationnalistes dont une au moins fut éditée en carte postale eurent lieu à maintes reprises)

authentiqueCes photos sont des simulacres barbares (St-Laurent - île Royale, env. 1930)

FLAG16Une exécution, vue par Francis Lagrange. "Justice est faite, crime pour crime"

tetes formolCertaines dépouilles faisaient le détour par l'amphithéâtre de la dissection de l'hôpital. Par une étrange perversion, des têtes de condamnés furent conservées des décennies durant dans  des bocaux de formol, placés dans les réserves du sous-sol de l'hôpital colonial de Cayenne, arrivées on ne sait comment.  C'est le premier préfet de la Guyane, Robert Vignon, qui intima dès son installation l'ordre de leur donner une sépulture décente.

 Aux Îles du Salut, les exécutions avaient lieu selon le même protocole, au centre du quartier disciplinaire de l'Île Royale et comme pour chaque bagnard décédé, le corps était immergé dans l'océan, le soir, au son de la cloche – pour le plus grand profit des requins présents en abondance, affolés par l'odeur du sang et des viscères provenant de l'abattoir (on tuait de deux à trois bœufs chaque jour et parfois, quelques porcs). Là encore, il faut faire litière d'une légende tenace : ce n'était pas la cloche, mais bien ce sang qui affolait les requins, ne serait-ce que parce que des décès de bagnards, par mort naturelle ou par exécution n'étaient quand même pas chose quotidienne.

hespelHespel, le célèbre bourreau (caricature). Il finira lui même sous le couperet...

Un document sur les "Vieux Blancs"

 

 

 

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La libération - "Le doublage"

L'obligation de résidence en Guyane, une fois la peine accomplie, portait l'appelation courante de "doublage"

 

Bagnards 104 (2)Les condamnés à une peine de de cinq à sept ans de travaux forcés (en dessous de cinq ans, ils demeuraient en prison en France) étaient placés en "quatrième première". Ils devaient en conséquence  demeurer en Guyane pour un temps au moins égal à celui de leur condamnation, avec une astreinte à résidence qui les contraignait à pointer deux fois par an**. Le droit de résider dans la capitale de la colonie, Cayenne, n'était accordé qu'avec parcimonie. D'une part les habitants de la cité étaient incommodés par le voisinages des popotes en trop grand nombre, d'autre part les facilités d'évasion étaient plus nombreuses: un libéré qui aurait accumulé assez d'argent pouvait emprunter une tapouye brésilienne pour disparaître.

** Le défaut de pointage pouvait être considéré comme une évasion et jugé comme tel, même s'il relevait d'un oubli ou d'une négligence. Dans la pratique, le TMS faisait à cet égard preuve d'indulgence

Sauf dérogation rarement accordée, il était également interdit aux quatrième première de résider dans le territoire de l'Inini (sud de la colonie)… donc de partir chercher de l'or, des bois précieux ou du balata (latex), rares opportunités de faire fortune en déployant beaucoup de travail et en jouissant d'une chance particulière.

Passé ce délai, le "doublage" accompli, ils tombaient en "quatrième deuxième" et de ce fait étaient en principe libres de rentrer en France (sauf dans des régions où les magistrats avaient éventuellement prononcé une interdiction définitive de séjour, au moment du prononcé de la condamnation).  Mais le prix du billet de retour, très élevé, demeurait à leur charge et dans la plupart des cas ils étaient décédés ou tombés dans la déchéance la plus totale au moment de la "quatrième deuxième". Très rares furent les Libérés en mesure de rentrer, du moins sans une aide substantielle émanant de leurs proches. A cet égard, les familles originaires du Maghreb firent preuve dans l'ensemble d'infiniment plus de solidarité que celles des Français dits de souche

Les condamnés à huit ans ou plus de travaux forcés, en principe définitivement  classés en "quatrième première" devaient demeurer à vie dans la colonie. La plupart des jurys d'Assises ignoraient, au moment des délibérations, le principe du doublage, cette peine accessoire qui dans bien des cas constituait le châtiment principal

Ces "libérés" astreints à résidence pointaient eux aussi. S'ils tentaient de quitter la colonie, ils étaient pourchassés comme des évadés et réintégrés dans la transportation en cas de capture, après condamnation par le TMS (plus des sanctions disciplinaires comme la réclusion cellulaire, sanctionnant l'évasion)

Pour les condamnés à perpétuité.

De rares réductions de peine intervinrent, surtout au profit de condamnés qui bénéficiaient de relais agissant avec constance auprès des autorités - à commencer par le Président de la République qui disposait du droit de grâce. Ces réaduction ne bénéficiaient pas de l'effet rétroactif. Un "perpèt'" qui, après vingt ans de bagne, voiyaitt sa peine commuée en vingt ans de travaux forcés devait effectuer ces derniers à partir de la notification de la réduction (ce qui fait un total de quarante ans…)
Très peu de réductions de peine furent accordées, s'il y eut davantage de dispense partielle "de doublage", quand une famille influente condamné parvenait à émouvoir les autorités et que l'affaire qui avait amené l'intéressé au bagne avait sombré dans l'oubli.

Nous citerons ce début de phrase terrible, entendue par Albert Londres, et qui illustre le drame du doublage :  "Pour moi qui ai la chance d'être condamné à perpétuité…"

Car en effet, le vrai bagne commençait souvent à la mise en liberté. Le condamné vivait dans une promiscuité épouvantable, mais il avait un toit. Il mangeait mal et souvent pas assez, mais on lui servait une pitance. Si les soins y étaient lamentables, des hôpitaux étaient à sa disposition. Enfin, on lui fournissait une tenue vestimentaire certes infamante, mais qui le couvrait. 

Le libéré, lui, devait survivre sans perspective de gagner sa vie, et sans aucune assistance. C'est ce qui faisait considérer les "perpèt" comme chanceux, par rapport aux condamnés à temps - surtout qu'un bagnard qui avait déjà accompli une longue peine sans avoir créé d'incident grave, en général bien classé, bénéficiait d'une tâche relativement aisée.

Victor Sicard, "Souvenirs de 25 ans de bagne", Bordeaux, 1944.

Enfin, le 8 septembre 1924, je sortis libéré. On me donna comme linge un bourgeron et un pantalon... Le tout rentre dans une main, sans chemise, un grand chapeau de paille et une paire de souliers bas. Et on me mit dehors à 8 heures su matin sans travail, sans savoir où aller manger à midi, ni le soir pour coucher, sans un sou dans la poche, après avoir fait 13 ans de bagne.

Il semble que certains transportés avaient eu l'opportunité d'amasser un léger pécule, dont le compte était tenu par l'AP qui ne lui faisait grâce de rien. Ainsi, une comptabilité méthodique soustrayait de ce dernier la valeur d'effets usés avant terme et qu'il avaiut fallu remplacer prématurément. La comptabilité étant sous la responsabilité d'assignés, eux mêmes contrôlés par des agents de l'administration pas toujours d'une probité extrême, les contestations étaient alors innmbrables mais évidemment, l'administration avait le dernier mot.

Ce que Paul Roussenq écrivit, décrivant sa toute récente condition de  quatrième première.


Embarcadère_de_Saint-Laurent-du-MaroniAppontement de Saint-Laurent du Maroni

4 octobre, Saint-Laurent-le-Maroni.

À peine débarqué, j'aperçus tout le long de l'appontement une foule de libérés venus là dans l'espoir de décharger le bateau, mais s'il y a beaucoup d'appelés, il y aura peu d'élus.
 Il y a là plusieurs centaines de pauvres hères, vêtus de haillons et pieds nus. Sur leur visage cadavérique se lit la faim qui les tenaille. À mesure que je pénètre dans le village, j'en rencontre d'autres déambulant ou bien assis en groupe sur l'herbe. Je savais çà et ne m'en étonne pas. On me délivre la tenue de sortie des libérés : un complet bleu, une chemise, un chapeau de feutre et des galoches. Après cela, il ne faut plus compter sur rien. Ainsi fagoté et le mince pécule en poche, on est complètement libre de crever de faim ou de se pendre, à moins que l'on ne vole ou rapine. Si l'on se fait prendre, on a le gîte et le vivre à la prison des libérés, quand on ne retourne pas au Bagne numéro un. Belles perspectives ! Parmi ces misérables, quelques uns reçoivent des secours de leur famille, ce qui leur permet de subsister. Quant à trouver du travail, il ne faut pas y songer. Sur 600 libérés qui végètent à St Laurent, il y a du travail pour une centaine et encore pas régulièrement. Les débrouillards sont ceux qui jouent des coudes pour se faire embaucher au déchargement des rares bateaux qui arrivent, ceux qui peuvent acquérir un canot pour faire la pêche dans le fleuve ; les ouvriers qui ont un métier, les peintres, maçons, serruriers, ferblantiers, boulangers, tailleurs, etc... D'autres s'établissent gargotiers, cordonniers, coiffeurs, brocanteurs, charrons, etc... dans des cabanes ou des hangars. Ce sont les aristocrates du lieu. En fin de compte, il y a dix pour cent des libérés qui ont la possibilité de se livrer à un travail quelconque et assuré [...]
 Aujourd'hui un camarade libéré que j'ai connu aux îles m'a invité à partager son repas, d'autres m'ont retenu pour ce soir et demain. Au sein de cette affreuse misère, il y a des gestes de solidarité [...]

guyane-appontement-de-saint-laurent

7 octobre, Saint-Laurent-le-Maroni.

 Chère mère, C'était hier dimanche. Ce jour là ne diffère pas des autres pour les libérés. Impossible de trouver du travail. Pourtant il y a des usines et un personnel pour les services municipaux. Alors ? C'est bien simple : l'édilité et les employeurs ont recours à la main d'œuvre pénale, en passant des contrats avantageux avec l'administration pénitentiaire. Voilà pourquoi les libérés n'ont pas de travail et sont sur le pavé. Lorsque, par hasard, on consent à les employer on leur donne des salaires de famine : dix à douze francs par jour [...] Dans le courant de l'après midi, ayant porté mes pas du coté du port, je m'étais assis sur un des bancs placés à l'ombre des arbres. Mais un agent y a mis bon ordre. J'ai appris ainsi que les bancs des promenades publiques ne sont pas à l'usage des libérés. Je me suis estimé heureux d'avoir été épargné d'une contravention. Pourtant mon livret ne m'avait pas prévenu de cette défense, mais il y a d'autres chinoiseries tracassières consacrées par des arrêtés municipaux et des circulaires du gouverneur qui renforcent celles dont le livret fait état. Par exemple, nous autres libérés ,ne devrons pas marcher sur le gazon des promenades, l'accès de nombre d'établissements nous est interdit. Nous sommes traités en vrais parias que nous sommes.
 Il faudra que je note sur mon calepin tout ce qu'il faut éviter de faire et qui n'est pas consigné sur mon livret. L'autre jour, j'ignorais que je ne devais pas sortir, heureusement que je n'ai pas rencontré l'autorité. Je vais donc me documenter auprès des anciens. On m'a fait voir l'asile de nuit, vieux bâtiment lépreux situé à 200 mètres du village. Il contient des lits de camps et beaucoup de vermine. Là, se donnent rendez vous tous ceux qui n'ont pas de chambre.
 C'est le seul palliatif que la bienfaisance officielle accorde à la misère des libérés et encore la charité n'y est-elle pour rien : on a construit cette bâtisse afin de parquer en lieu sûr les libérés sans abris pour ne pas qu'ils aient l'excuse par force majeure des vagabondages nocturnes et de leurs suites... À part çà, pas un morceau de pain ne nous est donné. La mendicité est inconnue ici. On vole quand on peut, on crève de faim, mais on ne tend pas la main. Il y a bien pour l'opinion française, un comité d'aide et d'assistance aux libérés, notamment pour leur trouver du travail, mais cette institution théorique ne fonctionne pas. Il y a une SPA, les libérés de la Guyane sont moins que des bêtes, puisque personne ne s'occupe d'eux. Ils n'ont que la sollicitude de la police et des tribunaux et vraiment, c'est un bien pour eux. La prison des libérés les sauve de l'inanition, c'est le seul refuge qui leur est offert [...]


 9 octobre, Saint-Laurent-du-Maroni. 

Il y a quelques jours, un libéré nommé Fayot se traîne à la visite médicale rongé par l'ankyolostomiase. Il ne peut plus absorber aucun aliment et vomit tout ce qu'il prend . Le médecin ne fait aucun cas de cette épave humaine. S'il fallait hospitaliser tous les libérés malades ! Fayot rampe jusqu'à l'orée de la brousse, se couche sous un arbre et y râle deux jours et deux nuits.
 Hier matin, à la première heure, des libérés, l'ayant trouvé mort, s'en vont prévenir la police. On ne vient qu'à trois heures du soir pour enlever le corps. Les fourmis rouges avaient dévoré les yeux du cadavre.
 Relevons-nous ici d'un pays civilisé ou bien sommes-nous à la merci d'ignobles brutes qui nous régissent en son nom ? En tous cas il se passe des choses qui dépassent l'imagination [...]

 

Albert_Londres_en_1923Quant à Albert Londres, voici la relation de son débarquement, quand il traverse Cayenne dans la nuit...

 

 

067_liberes_cayenne_balaguier la seyneLibérés à Cayenne - Musée Municipal de la Seyne sur Mer


À TRAVERS CAYENNE

 

guyane-grand-bazar-cayennaisPar le grand chemin à pente douce, je partis dans Cayenne. Ceux qui, du bateau, disaient que les scintillements n’étaient que des ampoules électriques avaient raison. Mais l’électricité doit être de la marchandise précieuse dans ce pays ; il n’y avait guère, à l’horizon, que cinq ou six de ces petites gouttes de lumière pendues à un fil.
Ce que je rencontrai d’abord trônait sur un socle. C’étaient deux grands diables d’hommes, l’un en redingote, l’autre tout nu et qui se tenaient par la main. Je dois dire qu’ils ne bougeaient pas, étant en bronze. C’était Schœlcher, qui fit abolir l’esclavage. Une belle phrase sur la République et l’Humanité éclatait dans la pierre. Peut-être dans cinq cents ans, verra-t-on une deuxième statue à Cayenne, celle de l’homme qui aura construit un port !
Puis, j’aperçus quelques honorables baraques, celle de la Banque de Guyane, celle de la Compagnie Transatlantique. Il y avait une ampoule électrique devant la « Transat », ce qui faisait tout de suite plus gai. Je vis un grand couvent qui avait tout du dix-huitième siècle. Le lendemain, on m’apprit que ce n’était pas un couvent, mais le gouvernement. C’est un couvent tout de même qui nous vient des Jésuites, du temps de leur proconsulat prospère.
Je ne marchais pas depuis cinq minutes, mais j’avais vu le bout de la belle route. J’étais dans l’herbe jusqu’au menton, mettons jusqu’aux genoux, pour garder la mesure. C’était la savane. On m’avait dit que les forçats occupaient leur temps à arracher les herbes. Il est vrai qu’à deux ou trois brins par jour dans ce pays de brousse…
Généralement, à défaut de contemporains, on croise un chat, un chien dans une ville. À Cayenne, ces animaux familiers passent sans doute la nuit aux fers, tout comme les hommes. Il n’y a que des crapauds-buffles dans les rues. On les appelle crapauds-buffles parce qu’ils meuglent comme des vaches. Ils doivent être de bien honnêtes bêtes puisqu’on les laisse en liberté !
Cela est la place des Palmistes. Ce n’est pas écrit sur une plaque, mais c’est une place et il y a des palmiers. C’est certainement ce qu’on trouve de mieux en Guyane, on l’a reproduite sur les timbres, et sur les timbres de un, de deux et de cinq francs seulement !
Marchons toujours. Ce n’est pas que j’espère découvrir un hôtel. Je suis revenu de mes illusions, et je crois tout ce que l’on m’a affirmé, c’est-à-dire qu’en Guyane il n’y a rien, ni hôtel, ni restaurant, ni chemin de fer, ni route. Depuis un demi-siècle, on dit aux enfants terribles : « Si tu continues, tu iras casser des cailloux sur les routes de Guyane », et il n’y a pas de route ; c’est comme ça ! Peut-être fait-on la soupe avec tous ces cailloux qu’on casse ?
Voici le comptoir Galmot. Et ce magasin, un peu plus loin a pour enseigne : l’Espérance. L’intention est bonne et doit toucher le cœur de ces malheureux. Et ce bazar, où les vitres laissent voir que l’on vend des parapluies, des savates et autres objets de luxe, n’est ni plus ni moins que l’œil de Caïn, il s’appelle : La Conscience !
Il y a des hommes en liberté ! J’entends que l’on parle. C’est un monologue, mais un monologue dans un village mort semble une grande conversation. Je me hâte vers la voix et tombe sur le marché couvert. Un seul homme parle, mais une douzaine sont étendus et dorment. Ils doivent avoir perdu le sens de l’odorat, sinon ils coucheraient ailleurs. Pour mon compte, je préférerais passer la nuit à cheval sur le coq de l’église qu’au milieu de poissons crevés. Ces misérables dorment littéralement dans un tonneau d’huile de foie de morue !
L’homme parleur dit et redit :
Voilà la justice de la République !
Ils sont pieds nus, sans chemise. Ce sont des blancs comme moi, et, sur leur peau, on voit des plaies.
Comme je continue ma route, l’homme crie plus fort :
Et voilà la justice de la République !
Ce sont des forçats qui ont fini leur peine.
J’ai enfin trouvé une baraque ouverte. Il y a là-dedans un blanc, deux noirs et l’une de ces négresses pour qui l’on sent de suite que l’on ne fera pas de folie. La pièce suinte le tafia. Je demande :
Où couche-t-on dans ce pays ?
Le Blanc me montre le trottoir et dit :
Voilà !
Retournons au port.
Ah ! mon bonhomme, m’avait dit le commandant du Biskra, qui est Breton, vous insultez mon bateau, vous serez heureux d’y revenir, à l’occasion.
J’y revenais pour la nuit.
Pouvez-vous me faire conduire à bord, monsieur le surveillant ?
Une voix qui monta de l’eau répondit :
Je vais vous conduire, chef !
C’était « l’indomptable cœur de vache ». [le bagnard responsable du canot qui dessert le paquebot, mouillé au large]
Pendant qu’il armait le canot, je regardais un feu rouge sur un rocher à cinq milles en mer. Ce rocher s’appelle l’« Enfant Perdu ». Il y a neuf mille six cents enfants perdus sur cette côte-là !**

** A l'époque, environ six mille transportés et relégués, et trois mille six cents "libérés"

Les libérés concessionnaires.

Nous avons évoqué, la volonté, dans les débuts du bagne, d'attribuer une concession aux forçats libérés, ce qui permettait de faire d'une pierre, deux coups: assurer des moyens de subsistance à ces libérés, et contribuer au relèvement économique de la colonie. Avec son perpétuel souci du détail, l'administration avait précisé l'inventaire du matériel attribué à chaque concessionnaire, dont la plupart devaient travailler sur le site de Saint-Maurice - près de Saint-Laurent du Maroni.

 

concessions s maurice

 Pour les concessionnaires ruraux célibataires: trente mois de ration de vivres (ou une indemnité représentative quand ils étaient jugés assez "mûrs" pour ne pas la gaspiller en quelques jours) et à l'habillement correspondant à cette période ; à une première mise non renouvelable d'instruments aratoires: une hache à abattre, une pioche, un sabre d'abattis, une houe, une pelle carrée.

Le concessionnaire marié avait droit en outre à la même ration pour sa femme, à un secours en argent de cent cinquante francs, à un trousseau de première mise gratuit, non renouvelable, à savoir : un matelas, une paillasse et une couverture de troupe, un traversin, deux paires de draps en coton, dix mètres d'étoffe mille raies, deux mouchoirs de tête, de cou, de poche, deux paires de bas.

DL_Champs_près_de_Saint-Laurent-du-MaroniCélibataire ou marié, le concessionnaire avait le droit gratuit à l'hôpital pendant la période d'allocation. Le lot de terre attribué variait de 2.5 à 3 hectares selon le lieu, la qualité du sol et l'état des défrichements. Superficie manifestement insuffisante, les sol s'épuisant très vite sous les pluies diluviennes qui les lessivent en deux ou trois ans: les autochtones ne pratiquaient guère que l'agriculture itinérante sur brûlis pour ce motif. Néanmoins les premiers essais de cultures pour les concessionnaires fuent assez encourageants. La canne à sucre fournissait l'usine de Saint-Louis du Maroni, les cultures vivrières leur permettaient de manger et de vendre leur surplus soit à l'AP, soit à ses fonctionnaires.

De 1859 à 1882, alors que plus de 25.000 forçats étaient arrivés sur le territoire, on ne compta que 418 mariages et les couples avaient une espérance de vie très courte, de même que très peu de descendance: l'âge moyen des hommes au mariage était de 38 ans, celui des femmes, de 30 ans - ce qui était très élevé pour l'époque. 409 enfants naquirent vivant, mais 238 moururent en bas âge.

Passée la phase "utopique" que nous avons évoquée, on cessa d'encourager les mariages, on limita l'attribution des concessions. Le bagne retrouvait sa fonction exclusive d'élimination sociale, et il n'était plus question de permettre à des criminels et asociaux de se reproduire.

" Ces hommes en général ne doivent pas se reproduire, ils doivent disparaître tout entiers. Ce n'est pas à eux qu'il appartient de perpétuer l'espèce humaine. Arrière au mariage des être entachés de maladies physiques ou morales, transmissibles par hérédité. Rien n'est plus transmissible que les propriétés du système nerveux et les perversions cérébrales, il existe une diathèse criminelle, si je puis m'exprimer ainsi, héréditaire au même titre que la diathèse cancéreuse, goutteuse ou tuberculeuse. On a beau protesterazu nom de je ne sais quel sentimentalisme vague et mal raisonné, nous sommes autorisés, de par la science, à appliquer à ces enfants les vers que Racine met dans la bouche d'un de ses personnages en parlant des Atrides :

          Tu sais qu'ils sont sortis d'un sang incestueux

          Et tu t'étonnerais s'ils étaient vertueux. "


Rapport d'un médecin-chef de la marine, cité par Michel Pierre

 

A ces idées préconçues, s'ajoutaient de réelles difficultés.

En plus des problèmes propres à l'agriculture tropicale quand on n'a pas la formation requise, les concessionnaires devaient composer en permanence avec le saccage des champs, des potagers pillés, les vols dans les poulaillers commis par les Libérés sans moyen de subsistance, les pieds-de-biche (Relégués non collectifs) voire par les Transportés en cours de corvée, insuffisamment surveillés quand ils ne présentaient pas de risque dévasion particulier. Sur 1.659 individus concernés par les concessions entre 1852 et 1900, le nombre de dépossession atteignit 1466. Le bagne apportait chaque année environ 190 colons susceptibles d'aider au relèvement de la Guyane, c'est à dire à peu près le même nombre de forçats menant leur évasion à bien...

Il faut dire que les décrets répressifs pris à partir de 1891 rendaient l'attribution d'une concession à peu près impossible. Désormais, elles ne seraient accordés qu'aux condamnés qui auraient constitué un pécule d'au moins une centaine de francs (arrêté local du 28 janvier 1896 ; commune pénitentiaire de Saint-Laurent du Maroni), mais par ailleurs les transportés en cours de peine ne pouvaient abonder officiellement ce pécule que d'une manière infinitésimale. Il est évident que les forçats qui avaient réuni une somme conséquente (mandats familiaux, débrouille, corruption, vol, etc.) préféraient investir dans la "belle" ou dans un commerce plus lucratif (rarement légal) que dans la culture de la canne ou du cacaoyer.

En 1899, l'administration qui avait pris ces mesures restrictives n'en déplorait pas moins l'insuffisance des productions, et le recentrage sur la canne à sucre (le plus facile et d'un rendement garanti, l'usine de Saint-Maurice achetant la tonne de canne environ 14 francs.

On citera néanmoins quelques brillantes exceptions avec des concessionnaires qui surent se spécialiser dans les cultures vivrières de qualité. Le plus chanceux réalisait un bénéfice annuel de 6.000 francs quand d'autres atteignaient 4 à 5.000 francs pour une moyenne de 400 francs par concession.

Exercer des métiers réguliers?

En théorie, le Libéré pouvait s'établir à son compte. Mais pour cela, il fallait qu'il ait été formé professionnellement, ce qui excluait les "criminels de profession", les agriculteurs quand ils n'avaient pas obtenu de concession, les ouvriers dont l'art ne s'exerçait pas sous les tropiques,les nombreux anciens militaires condamnés pour insubordination ou rebellion - souvent à des peines considérables, voir le cas de Roussenq. S'en tiraient mieux ceux qui avaient un bon métier ou qui étaient habiles de leurs mains, tels l'ébéniste Dieudonné, arrêté et condamné à tort après le drame de la bande à Bonnot. Il fabriquait de véritables objets d'arts avec des bois précieux, très demandés mais qu'il avait du mal à vendre à leur juste prix: on connaissait sa situation difficile et on en abusait. En outre, sous la pression de la population libre de Cayenne, le Gouverneur promulgua en 1891 un acte local qui interdisait aux libérés d'exercer un grand nombre de professions: débitants de boissons, restaurateur, logeur, bijoutier, entrepreneur, brocanteur. Plus tard on leur interdit même d'aller tenter leur chance dans les Grands Bois, à la recherche de l'or ou du balata.

En clair, tout comme il leur était interdit de mendier, il leur était interdit... de travailler et ces dispositions se révélèrent impossibles à appliquer de façon stricte, de même que la décision d'interdire aux libérés de vivre à Cayenne (exception faite de ceux qui furent condamnés par le tribunal civil de la ville à l'interdiction de séjour à la suite d'un délit commis): en effet il y avait une contradiction entre la volonté de se voir débarrasser des "Vieux Blancs", des "Popotes" et l'intérêt bien compris de les faire travailler à bon compte. C'est ainsi qu'un grand nombre de gargotes et de petites échoppes furent montées par des libérés, par le biais de prête noms de la colonie, rétribués à cet effet. La "brocante" permit à certains libérés de survivre, en vendant des objets introuvables dans la colonie que des proches leur envoyaient (voir la situation de Roques qui sollicita ainsi sa famille pour survivre). D'aucuns, tels Garnier, vivaient même fort bien (l'auteur enseigna à son arrière-petit-fils) au prix - on l'aura compris - d'un billet de cent francs "prêté" de temps à autres à un édile, et qu'on oubliera de redemander...

 

CHEZ BEL-AMI

Ce soir, à six heures, alors que les urubus dégoûtants s’élevaient sur les toits pour se coucher, je descendais la rue Louis-Blanc. J’allais chez Bel-Ami. C’est moi qui l’appelle Bel-Ami, autrement, lui, s’appelle Garnier. Il est ici pour traite des blanches. Il a fini sa peine, et, pendant son « doublage », il s’est installé restaurateur. Il traite maintenant ses anciens camarades et fait sa pelote. C’est le rendez-vous des libérés rupins.

Le doublage ? Quand un homme est condamné à cinq ou à sept ans de travaux forcés, cette peine achevée, il doit rester un même nombre d’années en Guyane. S’il est condamné à plus de sept ans, c’est la résidence perpétuelle. Combien de jurés savent cela ? C’est la grosse question du bagne : Pour ou contre le doublage. Le jury, ignorant, condamne un homme à deux peines. Le but de la loi était noble : amendement et colonisation, le résultat est pitoyable : le bagne commence à la libération.

Tant qu’ils sont en cours de peine, on les nourrit (mal), on les couche (mal), on les habille (mal). Brillant minimum quand on regarde la suite. Leurs cinq ou sept ans achevés, on les met à la porte du camp. S’ils n’ont pas un proche parent sénateur, l’accès de Cayenne leur est interdit. Ils doivent aller au kilomètre sept. Le kilomètre sept, c’est une borne et la brousse. Lorsqu’on a hébergé chez soi, pendant cinq ou sept ans, un puma, un tamanoir, un cobra, voire seulement une panthère noire, on peut les remettre en liberté dans la jungle ; en faisant appel à leur instinct, ils pourront s’y retrouver ; mais le voleur, l’assassin, la crapule, même s’il a une tête d’âne, n’est pas pour cela un animal de forêt. L’administration pénitentiaire, la « Tentiaire » dit : « Ils peuvent s’en tirer. » Non ! Un homme frais y laisserait sa peau.

J’entrai chez Garnier. Une dizaine de quatrième-première étaient attablés (les libérés astreints à la résidence sont des quatrième-première. On rentre en France au grade de quatrième-deuxième). Je n’eus pas besoin de me présenter. Le bagne savait déjà qu’un « type » venait d’arriver pour les journaux. Et comme les physionomies nouvelles ne pullulent pas dans ce pays de villégiature, il n’y avait pas de doute : le « type » c’était moi :
— Un mou-civet, commanda une voix forte, un !

Deux lampes à pétrole pendaient, accrochées au mur, mais ce devait être plutôt pour puer que pour éclairer.
Sur une large ardoise s’étalait le menu du jour :

Mou civet …                        0,90        (mou cuisiné en ragoût)
Fressure au jus …                0,90       (tripes à la créole)
Machoiran salé …                 1,00       (poisson local cuisiné comme de la morue, quand il est salé)
Vin au litre …                      3,40

CONVERSATION


— À qui ai-je l’honneur ?… demanda-t-il, secouant d’un geste dégagé sa cendre de cigarette.
— Votre visite ne m’étonne pas, dit-il. Ma maison est la plus sérieuse. J’ai la clientèle choisie du bagne. Pas de « pieds-de-biche » (de voleurs) chez moi.

Les clients me reluquaient plutôt en dessous.
— Voici, dit Bel-Ami, s’adjugeant immédiatement l’emploi de président de la séance, voici un monsieur qui vient pour vous servir, vous comprenez ?

Alors, j’entendis une voix qui disait :
— Bah !… nous sommes un tas de fumier…

C’était un homme qui mangeait, le nez dans sa fressure.

Mon voisin faisait une trempette dans du vin rouge. Figure d’honnête homme, de brave paysan qui va sur soixante-dix ans.
— Monsieur, j’ai écrit au président de la République. Il ne me répond pas. J’ai pourtant entendu dire que, lorsqu’on avait eu des enfants tués à la guerre, on avait droit à une grâce… »
— Vous en avez encore pour combien ?
— J’ai fini ma peine, j’ai encore cinq ans de doublage.
— Qu’est-ce que tu as fait ? demanda Bel-Ami.
— J’ai tué un homme…
— Ah !… si tu as tué un homme !…
— Pourquoi avez-vous tué cet homme ?
— Dans une discussion comme ça, sur ma porte, à Montroy, près de Vendôme. Il m’avait frappé. J’ai tué d’un seul coup.

On voyait qu’il avait tué comme il aurait lâché un gros mot. Il était équarrisseur. Il s’appelle Darré. Il s’étonne que le président de la République ne lui réponde pas ; c’est donc un brave homme ! Il avait l’air très malheureux ! D’ailleurs, il s’en alla cinq minutes après, comme un pauvre vieux.
La pluie tropicale se mit à tomber avec fracas, on ne s’entendit plus. Bel-Ami ferma la porte. On se sentit tout de suite entre soi.

Au fond, un abruti répétait sans cesse d’une voix de basse :
— L’or ! L’or ! Ah l’or !
— Tais-toi, vieille bête, dit Bel-Ami, tu en as trouvé de l’or, toi ?
— Oui, oui, au placer « Enfin ! »
— Mange ta fressure et tais-toi. Nous avons à parler de choses sérieuses.

Et se tournant vers moi, d’un air entendu :
— Ne faites pas attention, il est maboul.
— M’sieur ! dit un homme au masque dur, si on a mérité vingt ans, qu’on nous mette vingt ans ; mais quand c’est fini, que ce soit fini. J’ai été condamné à dix ans, je les ai faits. Aujourd’hui, je suis plus misérable que sous la casaque. Ce n’est pas que je sois paresseux. J’ai fait du balata dans les bois. Je crève de fièvre. C’est Garnier qui me nourrit. Qu’on nous ramène au bagne ou qu’on nous renvoie en France. Pour un qui s’en tire, cent vont aux Bambous (au cimetière).
— C’est vrai, dit Bel-Ami, moi, j’ai réussi. J’ai plus de quinze mille francs de crédit sur la place…

À ce moment, la porte s’ouvrit sous une poussée. Un grand noir pénétra en trombe.
— René, dit-il à Bel-Ami, prête-moi cent francs.
— Voilà, mon cher, dit Bel-Ami, prenant le billet dans sa poche de poitrine, entre deux doigts.

Le nègre sortit rapidement.

Je demandai du vin pour l’assemblée.
— Et nous deux nous prendrons un verre de vieux rhum, vous me permettrez de vous l’offrir ?
— Bien sûr, monsieur Garnier.

Il reprit :
— Tu comprends, Lucien, en un sens tu as raison. Le doublage devrait être supprimé, mais si nous rentrons tous en France, la Guyane est perdue.
— Allons donc ! Nous sommes la plaie !
— Non ! mon cher. Nous sommes indispensables, ici ; les trois quarts des maisons de commerce fermeraient leur porte sans nous. Ensuite, il faut bien se rendre compte qu’au point de vue de la société, le gouvernement ne peut admettre qu’on rentre en groupe. Nous sommes dangereux ; mais, voyez-vous, monsieur, deux par deux, petit à petit, voilà la solution.
— L’or ! L’or ! Ah ! l’or !
— La solution ? C’est de tout chambarder !

Cette voix ne venait pas de la salle, mais d’un coin, derrière.
— C’est un revenant ? demandai-je.
— Non, c’est le neveu de mon ancien associé à Paris. Il mange derrière parce que, lui, il est encore en cours de peine. Il devrait être aux fers à cette heure, et même depuis longtemps. Mais sa mère me l’a tellement recommandé ! Je le débrouille. On a des relations !
— Je me cache pour manger, oui, reprit la voix.
— Tu n’as pas le droit de te plaindre, toi. Tu ne veux pas être au bagne et aller au cinéma tous les soirs ?
— J’en ai assez d’être libre d’une liberté de cheval.
— Tu n’avais qu’à ne pas flanquer un coup de matraque à ton bourgeois. Il faut te rendre compte de ce que tu as fait, tout de même !

La voix se tut.

À la table à côté, un homme souriait chaque fois que je le regardais. Il avait l’air d’un bon chien qui ne demande qu’à s’attacher à un maître.
— Qu’est-ce que vous avez fait, vous ?

Il se leva, sortit une enveloppe de sa poche, retira de l’enveloppe la photo d’une jeune femme.
— Eh bien, voilà ! dit-il, je l’ai tuée.

Le carton portait le nom d’un photographe de Saint-Étienne.

Il reprit l’image, la regarda amèrement. Il la remit dans l’enveloppe et s’assit.

Dans la demi-obscurité, le vieil abruti gémissait toujours.
— Ah ! l’or ! l’or !
— Il y a longtemps qu’il est ici, ce conquistadore ?
— Dix ans, répondit le fou.

Alors, Bel-Ami, d’un geste qui partit de l’emmanchure de sa veste et se détendit jusqu’au bout de son bras :
— Mon convoi ! dit-il, montrant le fou du placer.

Et il m’offrit une cigarette.

Celui qui avait le masque dur éclata soudain :
— Si, dans huit jours, je n’ai pas trouvé de travail, je commets un vol qualifié pour qu’on me reprenne dans le bagne.
— Il est évident, ponctue Bel-Ami, que tous n’ont pas la chance. Moi, j’ai mon commerce, ma maîtresse, une Anglaise.

Il m’indiqua le côté de la caisse. Je regardai. Je vis une maigre négresse.
— Elle est des Barbades, dit-il.
— Je vois, fis-je.
— Ah ! la femme fait oublier bien des misères. Ainsi, au bagne — et montrant ses belles dents — sans les femmes des surveillants…
— L’or ! ah ! l’or !
— Ferdinand, tu vas te taire, ou je te présente ton compte !

Je dois vous dire que je fais crédit à ces gens. C’est une boule de neige, les uns paient, les autres non. On apprend la charité, dans notre monde !
— Et moi, jeta l’homme qui voulait commettre un vol qualifié, moi, je m’évade, pas plus tard que demain.
— Et il aura raison ! dit Bel-Ami. Je vais vous faire comprendre. Supposons que nous commettions un crime, tous deux… On est arrêté ensemble, ensemble, on arrive au Maroni, on en a chacun pour huit ans. On fait son temps. Après, moi je m’évade. Je passe cinq années sur les trottoirs de New York, de Rio ou Caracas, et je rapplique. D’après la loi, on doit me libérer. J’ai été cinq ans absent. Et on me libère ! Vous qui serez resté à trimer, vous en aurez encore jusqu’à perpétuité !
— Quand nos aïeux ont fait la loi, ils devaient être noirs, dit l’abruti qui, dans sa pénombre, avec obsession, rêvait à l’or.

Je payai.
— Pour le vin seulement ; c’est moi qui offre les deux rhums.
— Merci.

Et je sortis. C’était la nuit sans étoiles. Cayenne, comme d’habitude, était déserte et désespérée. J’avais à peine fait vingt pas dans les herbes qu’on m’appelait. C’était Bel-Ami.
— Pardon, monsieur ! fit-il en soulevant son canotier, vous avez oublié votre monnaie sur la table.

Albert Londres

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09 avril 2013

Le forçat Huguet et l'église d'Iracoubo

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IMG_0036Située à environ 130 kilomètres de Cayenne à mi-chemin de Saint-Laurent du Maroni, la commune est surtout connue par son église, classée monument historique depuis 1978 grâce à 600 m2 de fresques dues au forçat Pierre Huguet.

On doit cette petite église au Père Raffray, nommé en 1886 et surtout au talent d'un bagnard : Pierre Huguet, qui  réalisa un petit trésor d'art naïf.

Il a fallu six ans pour réaliser l'édifice – ce qui en dit long sur l'ardeur des autorités en Guyane, avant que la décoration intérieure ne puisse commencer.

IMG_0035Toutes les structures porteuses sont en bois de Guyane. Les murs sont constitués de remplissage en briques. A l'origine, la toiture était en bardeaux.

Les décors intérieurs ne sont réalisés que plus tard et les dates d’exécution des fresques sont longtemps restées dans le flou (sans doute vers 1893, à la fin des travaux de gros-œuvre et à la date de l'affectation de Huguet) . On sait peu de chose sur lui, né vraisemblablement en 1850 à Clermont-Ferrand et condamné, en 1889, à 20 ans de bagne pour vol avec effraction.

Affecté au petit camp d'Iracoubo dont il ne reste rien, Huguet sut sans doute trouver le filon et, grâce à ses talents picturaux, échapper aux durs travaux forestiers ou de voierie. Nous ne nous en plaindrons pas.

Ce n'est qu'en 1977 que Pierre Huguet, matricule 23.492, sort de l'anonymat puisque jusqu'à des recherches approfondies menées cette année, la décoration de l'église n'était officiellement que l'œuvre d'un bagnard anonyme. N’ayant suivi aucune formation, Huguet choisit un style simple, naïf pour peindre angelots, guirlandes de fleurs, différents personnages de la liturgie chrétienne ou encore un Christ en croix qui orne le plafond. Le travail minutieux de l’artiste est aussi remarquable dans les faux marbres ou les faux bois qu’il a peints.

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IMG_0033Mais au risque de déplaire à nos amis locaux, il faut reconnaître que d'une part rien dans ces peintures ne rappelle le milieu guyanais, d'autre part nous ne sommes pas en face d'une œuvre grandiose, même si le soin extrême apporté à sa réalisation force le respect.

On ne sait trop ce qu'est devenu Pierre Huguet, parfois considéré comme un "roi de la belle". Selon certaines sources, il aurait été libéré à la fin de sa peine. Selon d'autres il aurait pu gagner le Venezuela à sa sixième tentative d'évasion. Enfin, d'aucuns affirment qu'il aurait disparu dans l'océan.

On ne peut que regretter que la commune d'Iracoubo qui doit l'essentiel de sa notoriété à son église n'ait pas honoré davantage la mémoire de Pierre Huguet. Rien, sur place, ne rappelle qui est l'auteur de ce travail.

 

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Les lépreux au bagne.

 

La lèpre ne fut éradiquée que récemment en Guyane (en 1983, des dépistages réguliers de la maladie de Hansen étaient encore pratiqués dans les écoles). Les lois étaient implacables, jusqu'à ce que la découverte des sulfones permette de stabiliser les malades avant de les rendre non contagieux puis de les guérir. Elles rendaient la condition sociale des lépreux était terrifiante : ils étaient obligatoirement internés tout d'abord sur l'île du Diable (leurs cases servirent plus tard de refuges aux déportés) puis dans l'infâme léproserie de l'Acarouany**, près de Mana dans lequel ils achevaient littéralement de se décomposer – à tel point que les familles guyanaises se coalisaient pour protéger leurs membres atteints de cette pathologie en ne le déclarant pas et en le gardant, quasiment reclus, pendant des années.

**le premier préfet de la Guyane, Robert Vignon, fera de la léproserie un endroit sain (cases individuelles, vrai dispensaire). Elle fermera quelques années plus tard, grâce à l'emploi systématique des sulfones. Jusqu'à la fin des années 60, on ne pouvait quitter la Guyane sans présenter un certificat attestant qu'on ne souffrait pas d'une forme contagieuse de la lèpre.

Les bagnards lépreux étaient isolés de même, d'abord à l'île du Diable. Puis ils furent affectés dans un îlot sur le fleuve, à Saint-Louis du Maroni.

 

stlouisL'îlot de Saint-Louis du Maroni

Dès qu'un forçat était "reconnu", on l'y transportait. Chaque matin, une corvée venait porter la nourriture sur l'îlot, ses membres la jetant sur la berge pour ne pas entrer en contact avec les lépreux, par peur irrationnelle de la contagion. L'état des malades était contrasté, depuis celui qui n'avait qu'une imperceptible tache rose sur le front jusqu'à d'autres dont les membres étaient littéralement rongés ou qui avait acquis la terrifiante face léonine. Des médecins dévoués tentaient, lors de visites régulières, d'améliorer leur condition – en vain : il n'existait aucun traitement sérieux, le douloureux et peu efficace chaulmoogras n'étant même pas disponible au bagne.

FLAG4Les lépreux vus par F. Lagrange

Les lépreux fabriquaient clandestinement des canots qu'ils dissimulaient en les immergeant le jour, et qui leur permettaient de se rendre nuitamment dans des bouges chinois de Saint-Laurent afin d'échanger du tafia contre quelques poulets élevés en partie grâce au produit de leur pêche (par expérience, les Asiatiques savaient que la maladie était peu contagieuse). Ils organisaient également les traversées nocturnes pour ceux qui tentaient la belle (l'évasion) en passant par la Guyane hollandaise - où ils étaient immanquablement repris et rendus à l'A.P. Certains fabriquaient des canots, munis d'un gréement sommaire également acheté aux Chinois. Ces canots étaient vendus fort cher aux candidats à la belle les plus audacieux, qui avaient ainsi une petite chance d'atteindre le Venezuela (une escale de dix jours leur était parfois concédée en Guyane anglaise)

Cela dit, il faut relativiser: le nombre de bagnards lépreux fut relativement modeste: tout au plus 300 environs, au cours du siècle d'existence du bagne. En effet si cette maladie provoquait des infirmités terrifiantes, elle ne tuait pas, ou fort tardivement. De ce fait, des lépreux - bagnards ou non - survécurent pendant des décennies en Guyane.

ALBERT LONDRES (2)Albert Londres visite les lépreux.

CHEZ LES LÉPREUX


Cette petite île a l’air d’un jouet.

Pour préserver son teint du soleil, vingt arbres, au-dessus d’elle, ont ouvert leurs branches comme vingt parasols.
Une quinzaine de maisons miniatures sont blotties dans l’ombrage. Si la marquise de Pompadour glissait ce matin sur le Maroni, en compagnie du Bien-Aimé : « Oh ! Seigneur, lui dirait-elle, achetez-la-moi, pour m’amuser.

C’est l’îlet Saint-Louis des lépreux.

La barque nous attend. Le surveillant n’est pas gracieux. L’îlet se surveille de la rive seulement.
— Alors, vous voulez y aller quand même ?

Trois voix répondent :
— Puisqu’on vous le dit !

C’était le docteur, le pasteur et le reporteur.
— Arme le canot ! crie le surveillant, et son mouvement de mâchoires est tel qu’il n’en n’aurait pas de pire s’il arrachait un bifteack à la cuisse du voisin.

Ce bout du Maroni ne semblait rien à traverser. Nous comptions sans le doucin. Les doucins sont les crues. Amazone, Oyapock, Maroni, Mana, Surinam, Demerara, ces fleuves prodigieux d’Amérique du Sud, sont fort méchants aux hautes eaux. Nous fîmes deux fois le tour de l’îlet avant de pouvoir aborder. Nous avions l’air de lui lancer le lasso.

Vingt forçats lépreux — un par arbre — étaient en train de perdre ici leur figure humaine.

Nous les trouverons. Ils sont rentrés puisqu’il est sept heures du matin.

LEURS NUITS

Chaque nuit, ils s’en vont sur une barque invisible de jour. Le jour, ils l’immergent, jamais au même endroit ; le soir, ils la repêchent et à eux l’oubli ! Ils se rendent au village chinois de Saint-Laurent. Et là, ils jouent, boivent et reboivent. Il faut voir ces baraques tremblantes sous les lumignons qui puent. Des Célestes de troisième classe, arrivant droit des égouts de Canton, mélangent, dans un grand fracas d’os les domino-pocker sur des tables graisseuses. Derrière son zinc, qui est en bois, et sa machine à compter, le patron…
D’où es-tu, toi ?
— De Moukden.

Le patron, qui est de Moukden, tend les deux mains à la fois et ne donne le sec (verre de tafia) que lorsqu’il a reçu l’argent. Un libéré, debout, poitrine nue, sec en main, hoquette un vieil air — l’homme est sur la rive depuis vingt ans — des concerts démolis de la périphérie parisienne. Un Noir en extase et en faux col empesé soutient l’élégance du lieu. Des nègres bosch venant de « la Hollande », pagne en loques, cinq ou six cornes de cheveux sur le crâne (genre bigoudi), opposent à leur boschesse, nudité sombre, la résistance de l’ivrogne qui ne veut pas rentrer encore. Ils étaient sages naguère, mais ils gagnent de l’or à descendre des lingots et, maintenant, la civilisation a ouvert boutique chez eux !… Alors, on voit cinq ou six masques se faufiler par la petite porte. Ce sont les lépreux de l’île Saint-Louis. Il en est qui portent une paire de poulets. Ils n’ont pas d’argent, ils boiront pour deux poulets. Onze heures du soir. L’enfant de Moukden verrouille sa porte. C’est au complet. Cependant, les lépreux restés dans l’île ne dorment pas. Ils prêtent l’oreille.

De la brousse française, en face, presque chaque nuit, montent des cris. On dirait les cris des singes rouges. C’est l’appel de l’évadé. Le forçat imite si textuellement la bête que le lépreux ne bouge pas tout de suite. Il attend la nuance qui lui ôtera le dernier doute. Alors, ayant remonté sa barque noyée — ils ont deux barques — il s’en ira, frôlant le rayon de lune, chercher l’autre ombre, qu’il passera sur « la Hollande », pour cinq francs.

On accosta. Le sol était raviné. Il avait la lèpre, lui aussi. Devant la première maison, un interné cuisait la soupe.

Ils sont maîtres d’eux-mêmes. Aucun surveillant. Tous les deux jours, la barque de vivres arrive. Sans débarquer, les canotiers jettent à terre la cuisse de bœuf, le pain, le riz, et décampent. Alors descendent les pustuleux ; ils ramassent la nourriture et la partagent en frères. Pas de cuisine commune ni de popotes. Chacun son pot de terre. Ils se dégoûtent les uns les autres.
Eh bien ! mon vieux, dit le docteur Morin, et l’appétit ?
— Petit, petit…
— Fais voir ton front Hum ! Regardez ces taches roses. Pas grand-chose, celui-là. Fais voir tes doigts. Oui. Fais voir tes pieds. Est-ce qu’on t’a piqué, cette semaine.
— J’aime mieux les purges.

Quel goût peuvent-ils trouver aux purges, dans ces bagnes ? Fous, lépreux, blessés, paralytiques, bien portants, tous veulent des purges…
Tiens ! voilà le chanteur de l’îlet… Bonjour, Galibert ! Je t’amène des visites, aujourd’hui …
— C’est-y qui z’en veulent, ces messieurs ?
— On vient vous voir, dit le pasteur, parler avec vous, mes enfants.
— C’est toujours ça…
— M’sieur le major, dit Galibert, qu’est-ce que je fais dans ce dépotoir ? Êtes-vous bien sûr que je l’aie ?
— Ce n’est pas grave, Galibert, tu es curable, mais je ne puis encore te désinterner. Regarde ta tache…
— C’est celle des autres surtout que je regarde, m’sieur le major.

Celui-ci est tout défiguré. Les éléments de sa figure n’ont plus l’air d’être à leur place habituelle. Le nez est bien encore au milieu, les yeux de chaque côté, mais cela fait comme un masque de mi-carême qu’un coup de vent aurait déplacé.
Eh ! bien ! ça va mieux ?
— Ça n’empire pas ! répond le défiguré.

Les poules, — les poules qui payent les verres de sec dès onze heures du soir, chez le Chinois, se baladent et picorent.
Je parie que ce n’est pas vous qui les mangerez, ces poules ? dit le surveillant.
— Pensez-vous, chef ! pour attraper la lèpre !

Voilà Audavin. Celui-là est classique : faciès léonin en plein, bouffissures, pommettes pendantes, oreilles descendues, nez qui fond. Il a l’air d’être en cuir repoussé.

C’est un Arabe. Chez les Arabes surtout, la lèpre joue grand jeu. Il a des écailles sur les mains. Lion et poisson. Messaoud lui donne la réplique. Ils n’avaient rien de commun, paraît-il, avant la chose. Maintenant, ce sont deux jumeaux.

Beaucoup perdent les sourcils, d’autres, non. Le fléau est capricieux.
Monsieur le pasteur, dit l’un, dont les pieds sont rongés, donnez-moi un Coran.

Le pasteur entend cette demande pour ta première fois de sa vie.

Il cherche à se ressaisir.
Mon ami, je n’ai pas de Coran, moi. Docteur, vous ne savez pas où je pourrais trouver un Coran ?
— Écrivez à un marabout.
— C’est cela. Donnez-moi bien votre nom.
— Ben Messaoud.
— Je vais écrire à Alger. Vous aurez votre Coran, je vous le promets.

Le pasteur envoie des clients au curé de Saint-Laurent, le curé en envoie au pasteur. Le malheur fond les religions.

Le moins atteint était l’infirmier.
Viens, dit le docteur, je vais encore te montrer comment on fait les piqûres. Amenez-vous les gars, je vais vous piquer.
— Est-ce qu’on découvrira enfin le remède, m’sieur le major ?
— On cherche. Je cherche moi aussi. Espérez et même je vous apporte une bonne nouvelle. On a trouvé quelque chose. Oui. Cela s’appelle le Chaoulmoogra. C’est la sève d’un arbre qui pousse dans les îles de la Sonde, vous savez, là-bas, bien loin, à Java, à Sumatra…

Le docteur piquait tout en parlant.
Je crois, cette fois, qu’on « la » tient. J’ai commandé des ampoules.

Tous, en écoutant, reprenaient presque figure humaine.
Elles vont venir. Patientez ! Il faut le temps. Ce n’est pas là, les Indes !
— Comment que vous appelez ça, m’sieur le major ?
— Chaoulmoogra.
— Chameau gras ! un drôle de nom pour guérir.

Ils n’étaient que douze dehors. Nous allâmes dans les maisons voir les autres.

Il faut que ces hommes horribles inspirent bien de la pitié : ils ont presque un lit.
Chef ! demande celui-là, vous n’auriez pas un peu de verdure, des épinards ?
— Je voudrais bien, Galland, mais où veux-tu que je trouve des épinards dans ce pays ?
— Ah ! il y en avait tant, chez moi !

À leurs murs sont épinglés quantité de portraits de femmes, de ces petits portraits glacés qui accompagnent les paquets de cigarettes d’Algérie.

Celui-ci, répugnant, dont on ne sait plus si la barbe ronge la peau ou la peau ronge la barbe, a collé, au-dessus de son lit, un portrait de Gaby Deslys. Le montrant, il dit :
— Ça vaut bien mieux que de se regarder dans la glace.

Ce n’est pas trop sale dans leurs petites maisons.

Le pasteur avait des brochures à la main.
De quoi qu’ça parle, vos petits carnets, monsieur le pasteur ?
— De bonnes et vraies choses. Que la vie n’est pas tout et que l’on peut être très heureux après.
— Alors, donnez-m’en un !

Il ne nous restait qu’une maison à visiter. Quelque chose, tête recouverte d’un voile blanc, mains retournées et posées sur les genoux, était sur un lit dans la position d’un homme assis.

C’était le lépreux légendaire à la cagoule.
C’est un Arabe ? demande le pasteur.
— Oh ! non ! fait une voix angélique qui sort de derrière le voile, je suis de Lille.

La photographie d’une femme élégante était posée sur sa table.
Eh ! bien ! ça va mieux ?

Ses doigts étaient comme des cierges qui ont coulé.
Lève ton voile un peu, mon ami, que je regarde. Il le releva tout doucement, avec le dos de ses mains. Ses yeux n’étaient plus que deux pétales roses. Nous ne dirons pas davantage, vous permettez ?

Nous reprîmes la barque. Chacun de notre côté, nous chantonnions à la manière des gens qui sifflent, parce qu’ils ont peur.

Sur la rive, un homme attendait, assis sur l’herbe.
Qu’est-ce que tu fais là, toi ?

On voyait une petite tache rose sur son front.
Je suis le nouveau ! dit-il.

Et montrant l’îlet :
J’y vais.

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Le bagne au début du XXème siècle - quelques statistiques.

Statistiques concernant  les Transportés

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75% savaient lire et écrire – la plupart très sommairement.

6% savaient uniquement déchiffrer.

18,6% étaient analphabètes ou illettrés.

0,4% étaient considérés comme ayant reçu une "instruction supérieure" (à ramener aux 5% de la population française ainsi catégorisés à cette époque).

 

 

"C'est un monde de prolétaires, de laissés pour compte de l'enseignement et de la société, un monde de pauvres que celui des transportés et relégués de Guyane".

(Michel Pierre)

 

On recensait environ :

-          20% d'assassins ou de meurtriers ;

-          75% de voleurs ;

-          5% de "sadiques", d'incendiaires, de faux monnayeurs, etc.

 

(Sources : Michel Pierre ; arch. dépt. de la Guyane. Illustration d'un bagnard anonyme)

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Peut-on généraliser à propos des conditions de vie au bagne?

 

Il est impossible de répondre de manière globale aux interrogations sur les conditions de vie des bagnards tant elles étaient hétérogènes selon les époques, les emplacements, les fonctions occupées par les forçats - ainsi bien entendu que le degré d'humanité des personnels.

1Il faut également se replacer dans le contexte. Apprendre que des forçats travaillaient 54 heures par semaine ferait frémir… si on oublie que c'était le quotidien de la plupart des ouvriers. La semaine de 48 heures fut octroyée, après de dures luttes sociales, seulement au début du XXème siècle, par la loi du 30 mars 1900, dite « loi Millerand » qui limita la journée de travail à dix heures et en fixa l'application progressive sur un délai de quatre ans et par la Loi de 1906 instituant la semaine de six jours (un jour de repos hebdomadaire). Encore ne faut-il pas oublier qu'elles ne concernaient que les salariés et pas les innombrables "indépendants" qui travaillaient à la pièce dans leur propre atelier. Quant aux conditions de vie dans les campagnes, elles étaient encore plus rudes - d'autant plus qu'elles n'étaient soumises à aucun contrôle.

 

FLAG9En revanche, la plupart des transportés passaient l'essentiel de leur "temps libre" dans des cases sombres et insalubres, soit de 12 à 14 heures par jour, sept jours sur sept, dans une promiscuité effrayante. Des hommes robustes et sans foi ni loi étaient mêlés à de presque gamins de dix-neuf à vingt ans avec tout ce que ça impliquait de promiscuité et de loi du caïdat (fort peu réprimé par les surveillants: un détenu que l'on menaçait d'écarter de son "môme" était malléable). Le plus fort mangeait plus que son compte quand les faibles tombaient d'inanition... A tel point que lorsqu'un arrivage de criminels considérés paradoxalement comme des "hommes d'honneur" était signalé, les "bleus" étaient rassurés :  "avec les 'Anciens": la justice règnerait, et on aurait notre ration!

FLAG6Il y avait également un monde entre le quotidien du forçat affecté à un chantier forestier ou - summum de l'horreur - à celui de la "route coloniale numéro zéro" qui tua des milliers de malheureux en pure perte (30 km, impraticables, réalisés en quarante ans !), quand on le compare à celui du "garçon de famille" affecté à l'entretien de l'intérieur d'une famille de gardiens et qui, souvent, était autorisé à dormir hors des dortoirs collectifs. Quant au balayeur des rues de Cayenne, il se fatiguait infiniment moins qu'un cantonnier ordinaire...

FLAG3Le Garçon de famille... Noter le fantasme récurrent... Ils se vantaient tous d'avoir les faveurs de la "patronne"

Bagnards 104 (2)Bagnard affecté à Cayenne

"L'affecté" tombait parfois sur un employeur qui lui donnait une tâche raisonnable et le nourrissait convenablement. Mais il était parfois "concédé" à un exploiteur immonde : on a souvent écrit de manière quelque peu lapidaire que si la question raciale ne se pose guère en Guyane, c'est que le souvenir de l'esclavage a été en partie effacé par celui des "popotes", des "vieux blancs", comme on appelait les bagnards (en cours de peine ou libérés), en charge des tâches les plus dures et des plus répugnantes. Des décennies durant, une cordonnerie de Cayenne ne fonctionna que grâce à des forçats assignés qui savaient travailler le cuir. Son propriétaire s'arrangeait avec l'administration péniteniaire, au mieux de ses intérêts, pour se voir assigner des employés. Il ne lui restait plus qu'à encaisser le montant des ressemelages.

Sans titre-1L'auteur vécut longtemps en Guyane sur les rives de la rivière de Montsinéry. Face à son habitation, il demeurait quelques vestiges d'une bananeraie plantée dans les années trente. Simone Binet-Court, épouse du planteur qui se faisait régulièrement affecter des transportés en court de peine, relate sa vie au quotidien dans un ouvrage** pendant ces quelques années d'expérience qui prirent fin en 1939 avec la déclaration de guerre et la mobilisation.

Elle parle à maintes reprises de "ses" bagnards, toujours merveilleux dans les premiers jours avant, inéluctablement, de devenir insupportables à ses yeux sans qu'ils aient changé quoi que ce soit à leur comportement. L'un d'eux tomba gravement malade, et aurait - toujours selon les dires de Mme Binet-Court - bien eu besoin d'être soigné, mais nous n'avions alors pas prévu de rejoindre Cayenne (à l'époque, la plantation était à quatre heures de canot de l'hôpital de Cayenne: ce n'était pas l'Odyssée). Le malheureux mourut sans avoir reçu de soins et fut immédiatement enterré sur le sol de la plantation. Quelques jours plus tard, un membre de l'administration pénitentiaire qui ne faisait que son travail vint pour exiger des comptes, demandant avec insistance et un peu d'aigreur le motif de ce décès et - Simone Binet-Court en tremblait encore des années plus tard - on craignit qu'il ne se mette en tête d'exhumer cet homme pour obtenir des éclaircissements. Qu'un homme, fût-il condamné, ne soit pas considéré davantage qu'une bête de somme conduite à l'équarissage, cela dépassait l'entendement de la dame au demeurant fort bonne chrétienne si on en croit ses écrits.

**(Le banc des Amandiers, au demeurant intéressant, publié tardivement et qui reçut, en 1980, le prix Bertrand de Jouvenel)

Idem, passées les terribles épidémies pendant la première partie du bagne, si les conditions sanitaires dans les camps forestiers tout comme sur le "chantier de la route" étaient inacceptables, le taux de mortalité ne différait guère, dans les villes ou sur les îles de ce que l'on connaissait dans certaines régions ouvrières françaises où l'alcoolisme faisait des ravages - et par la force des choses, le forçat était en général exempté de ce risque, a contrario de ses gardiens) La lèpre frappait de nombreux bagnards, mais guère davantage, en proportion, que le reste de la population. Mais si on mourait peu de façon foudroyante, l'espérance de vie moyenne était singulièrement diminuée par des pathologies chroniques, et des maux ordinaires en France entraînaient parfois des décès scandaleux faute de remèdes suffisants ou même de signalement à temps : c'est souvent le gardien qui décidait qui était malade ou non, et il n'avait pas forcément les compétences requises. Le détenu hésitait forcément, car demander à passer la visite médicale et ne pas être reconnu (malade) entraînait le plus souvent une sanction.

Les conditions médicales étaient très hétérogènes entre les lieux d'implantation (hôpitaux à Saint-Laurent et sur l'île Royale avec des médecins compétents et souvent très motivés, mais dépourvus de remèdes malgré leurs protestations quasi permanentes ; ailleurs, dans les camps, souvent de forts médiocres postes de santé sans personnel qualifié)

londresCe qui est sûr, c'est qu'il y eut un "avant" et un "après" Albert Londres.

La série de reportages du grand journaliste, venu pour le compte du "Petit Parisien" fit scandale en France alors même qu'il était mesuré et objectif. C'est à la suite de la campagne de protestations qu'il déclencha que des mesures furent prises pour améliorer les conditions de vie des bagnards: généralisation progressive du hamac en lieu et place des bat-flancs collectifs, amélioration des conditions de soins, de la distribution de nourriture à la suite de la révélation des détournements opérés à tous les niveaux, humanisation des conditions atroces dans lesquelles était subie la peine de réclusion cellulaire (fin des cachots noirs), etc. Les esprits n'étaient pas encore mûrs pour la fin de la Transportation, mais la graine était plantée.

Il faut absolument se méfier des derniers témoignages oraux forcément subjectifs, qu'ils émanent d'anciens bagnards ou d'anciens surveillants.

J.C. Michelot, par exemple, dans "la guillotine sèche" fait litière d'un certain nombre d'allégations totalement fausses, mais en revanche il accorde un poids trop important au témoignage de M. Martinet, surveillant qui prit sa retraite à Saint-Laurent du Maroni, et qui lui décrivit un quotidien somme toutes assez paisibl

Or d'une part, M. Martinet (avec qui j'ai eu l'honneur d'échanger en 1984) n'a travaillé qu'à Saint-Laurent du Maroni, une ville saine dotée d'un bel hôpital où on ne disposait que de peu de médicaments mais où on pouvait se refaire la cerise avec du repos. De plus ne demeuraient à Saint-Laurent du Maroni que des détenus considérés comme peu dangereux, guère susceptibles de s'évader, affectés à des tâches tranquilles ; d'autre part, Monsieur Martinet n'officia que dans les dernières années, au début des rapatriements. De toute manière, ses allégations (dont on ne mettra pas la sincérité en doute, mais tout témoignage est subjectif, surtout quand le temps fait son œuvre) corroborent mal avec les statistiques relatives à l'espérance de vie d'un forçat.

Hôpital_de_Saint-Laurent-de-MaroniA l'opposé, dans les années 1980, quand on évoquait les souvenirs des vieux "popotes" encore présents à Saint-Laurent (ce que fit l'auteur, en particulier en devisant avec M. Badin, devenu l'ami de M. Martinet et qui savait, lui, raison garder), la plupart se complaisaient à décrire un quotidien horrifique auquel ils finissaient par croire eux-mêmes, fait de famine (réelle pendant la seconde guerre mondiale),  de travail toujours éreintant,  d'absence de soins, d'arbitraire, de sadisme. À les entendre, la guillotine fonctionnait chaque mois ou presque -  alors que le total des exécutions "régulières" n'atteint pas la centaine pour toute la durée du bagne, tous sites confondus (ce qui est déjà considérable pour un siècle de transportation et un total de 60.000 forçats environ ; ne sont pas évidemment pas inclus les forçats abattus pendant les tentatives d'évasion, les rebellions ou les voies de fait réelles ou inventées contre un membre de l'administration pénitentiaire).

Une autre constante chez nombre de forçats, c'était de s'attribuer les exploits et tribulations survenues à plusieurs d'entre eux pour se composer un "personnage" – à l'instar de "Papillon", de son vrai nom Henri Charrère, mythomane, mégalomane et "piqueur" patenté d'aventures survenues à d'autres. Pour être à même de dialoguer avec ces vieux détenus, il fallait respecter un code de bonne conduite dont les principales règles étaient de:

- ne jamais demander quelle était "l'erreur" commise, qui les avait menés au bagne ; en général, une fois le lien de confiance établi, la révélation venait souvent de leur part ;
- ne jamais évoquer Henri Charrère, dit Papillon, unanimement méprisé, considéré comme un petit malfrat sans envergure, un "donneur", un mythomane qui s'était approprié les faits et gestes des vrais hommes ;
- ne pas évoquer les "exploits" d'un certain surveillant-chef qui s'était spécialisé dans la traque des évadés, que tous considéraient comme un sadique qui prenait sa jouissance à exécuter les pauvres bougres au lieu de les ramener.

L'auteur reviendra plus longuement sur ces témoignages recueillis pour la plupart en 1982, à Saint-Laurent du Maroni.

Il n'existe plus de forçat libéré vivant toujours en Guyane. Les éventuels survivants du bagne auraient potentiellement 95 ans en 2013 (le dernier départ eut lieu en 1937, et les plus jeunes n'auraient pu avoir moins de 19 ans)

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Le pénitencier de Cayenne.

Il ne fut construit qu'en 1863, pour héberger les corvées de transportés qui s'activaient à Cayenne.

 

958_001Débarcadère. On distingue le canot du courrier, dirigé par des forçats.

Cayenne Forcats rue du portCPForçats rue du port

Cayenne forcats au travailCPLes forçats étaient quelques dizaines employés à la centrale électrique et à la glacière (qui fonctionnait grace à une machine à vapeur faisant du froid en créant une dépression). Une dizaine nettoyaient les écuries de la gendarmerie, d'autres se chargeaient de la voirie (tâche paisible s'il en était une). Plus rude était le travail des canotiers: des cycles réguliers d'envasement empêchent les navires d'accoster, et il fallait aller chercher fret et passager à la force des avirons. Une très pénible corvée était celle des vidanges: dès deux heures du matin, les affectés tiraient une charrette qui récupérait le contenu des tinettes et pots de chambre de la ville, entourés d'une odeur épouvantable. A midi, ces hommes étaient libres d'aller et venir à condition d'être présents à l'appel du soir, de même que les assignés chez des particuliers (sauf certains, de confiance ou qui avaient des relations, et qui avaient obtenu une autorisation spéciale)

 

Hopital jean martialHôpital colonial - Un bâtiment était affecté aux forçats en cours de peine et aux Libérés.

 

863_001Corvée près de Cayenne (détenus malgaches, souvent chargés des durs travaux de terrassement)

 

Cayenne penitencier3CPParticularité de ce pénitencier... Construit par un particulier et concédé à l'AP, il fut expressément spécifié par contrat, sur exigence du propriétaire qui avait peur des fantômes, qu'aucune exécution capitale n'aurait lieu dans son enceinte. Les quelques forçats - de même que les rares condamnés à mort de la population civile - exécutés à Cayenne furent en conséquence décapités devant la prison. Ce bâtiment était en si mauvais état dans les années cinquante qu'il fut rasé (l'Institut Pasteur a été édifié à sa place ; il ne demeure plus qu'un mur d'enceinte, des vestiges du passé)

Caayenne penitencierCP

Bagnards 47Le pénitencier était proche de l'anse Buzaré

anse pénitencier

 

guyane-le-penitencier-de-cayenne

nettoyage cayenne

Bagnards 104 (2) Ces corvées tout sauf fatigantes étaient réservées aux "premières classes"
(plusieurs années de très bonne conduite, aucune dangerosité

 

guyane-caserne-de-la-gendarmerieLa gendarmerie était nettoyée par les transportés, qui extrayaient le fumier des écuries. Plus insolite, la nuit, le télégraphe du Gouvernement était tenu par un forçat qui avait tous les codes secrets à sa disposition, pour chiffrer ou déchiffrer les messages en principe confidentiels envoyés ou reçus! C'est le pénitencier de Cayenne qui fournissait également les forçats affectés au phare de l'Enfant Perdu, tâche absolument terrifiante.

 

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Figures du bagne - Paul Roussenq, le grand Révolté (2) - Sa rencontre avec Albert Londres.

__________________________________________

 

Dans les cellules, à Cayenne, à Royale, à Saint-Joseph, je voyais toujours un nom gravé au couteau sur le bat-flanc, soit inscrit au mur en couleur marron : Roussenq.

Parfois, une phrase : « Roussenq salue son ami Dain. » « Roussenq dit M… au gouverneur. »

Sur le tronc d’un manguier de Royale — ce qui prouvait que ce Roussenq était parfois en liberté — je lus : « Face au soleil, Roussenq crache sur l’humanité. »

Quel était cet auteur de graffiti ?
Je demandai son dossier. Quand je le pris des mains du commis, je pliai sous le poids. Ce volume pesait bien cinq kilos. Il valait celui d’Hespel.
Feuilletons la chose.
Motifs de punitions :
A excité ses camarades à l’hilarité par son bavardage continuel pendant la sieste. — 30 jours de cachot.
Lacération complète de ses effets d’habillement. — 30 jours de cachot.
N’a pas cessé, pendant la sieste, d’appeler les autres punis pour les obliger à causer avec lui. — 30 jours de cachot.
S’est catégoriquement refusé à se laisser mettre aux fers. — 30 jours de cachot.
S’est catégoriquement refusé à se laisser déferrer. — 30 jours de cachot.
A accusé un surveillant de lui avoir volé deux francs. — 30 jours de cachot.
A grimpé jusqu’au sommet des barreaux de sa cellule et déclaré qu’il en redescendrait quand il lui plairait. — 30 jours de cachot.
A forcé le guichet de sa cellule, passé sa tête et crié : « Une autre punition, s’il vous plaît ! » — 30 jours de cachot.

Bref, le transporté Roussenq (Paul), matricule 37.664, né le 18 septembre 1885, à Saint-Gilles (Gard), condamné, le 5 mai 1908, par le conseil de guerre de Tunis, à vingt ans de travaux forcés, pour tentative d’incendie volontaire (lisez : a essayé de brûler la guitoune sous laquelle il était enfermé) et pour outrages et voies de fait, a collectionné, pendant quatorze ans de bagne, 3.779 jours de cachot. C’est le record. Roussenq était l’as des révoltés.

— Roussenq, me dit le commandant Masse, est un cas curieux. C’est un hystérique du cachot. Il éprouve une volupté quand on le punit. Il écrivit une lettre en vers au ministère des Colonies pour lui vanter la douceur du cachot.

Ah ! douze ans sans ne rien faire !
Douze ans soustrait de la terre !
Ministre,
Tu crois que c’est sinistre ?
Non ! rouquin !
C’est plus beau que ton maroquin.

— Il ne faut pas tomber dans le faible des transportés, c’est faire leur jeu, reprit le commandant. Aussi, ces temps derniers, ai-je décidé, pour le punir, de ne plus punir Roussenq. Il appela les punitions de plus haut.
Il écrivit au gouverneur : « Je me contente de vous dire, à vous, gouverneur, que vous êtes un dégoûtant personnage. » La punition ne vint pas.
Il écrivit au directeur : « Lequel est le plus fainéant de nous deux, dites, descendant d’esclaves ? (Le directeur est un nègre.) Lequel ? Moi, qui vous méprise et le dis, ou vous, qui n’êtes qu’un marchand de pommades avariées ? J’en ai soupé de votre fiole, sale sac à charbon, rejeton d’une race subjuguée.
« Je vous emmène tous à la campagne, tous tant que vous êtes : directeur, procureur, gouverneur et toute la séquelle de sangsues et de ratés ! Ah ! vous faites un beau troupeau de vaches ! Charognards ! Tas d’ordures ! Êtres infects vomis par la nature en un moment de dégoût.
« Je préfère ma place à la vôtre !
« Signé : Roussenq. »


UNE LETTRE…

Dans le dossier, une note du commandant Masse : « Ne pas s’occuper des écrits de Roussenq ; ne pas le punir serait, d’après moi, le meilleur moyen d’avoir raison de ses manières. »

— Eh bien ! en avez-vous eu raison ?
— Tenez, voici sa dernière lettre :

Île Royale, 8 juin 1923.
        « Monsieur le Commandant,
       « Après quinze ans d’une lutte inégale, me sacrifiant pour une collectivité qui, dans son ensemble, n’en vaut pas la peine, je me rends compte que je ne puis plus continuer, mon organisme étant affecté jusque dans son tréfonds.
        « Comme le jouteur loyal qui, après un tournoi, tombe la face contre terre, je me déclare vaincu.
        « Je ne veux pas augmenter la durée de mes punitions, mais je redoute les moments de défaillance, la disposition du quartier spécial de Royale offrant trop de tentations.

reclusion croquis       « Je demande comme faveur d’être transféré dans un cachot de la réclusion de Saint-Joseph, où le bavardage (seule infraction que j’appréhende à l’avenir) est impossible. Cette impossibilité est due à ce fait que les cachots de la réclusion ont de la résonance à cause des voûtes.
      « Ainsi s’opérerait mon relèvement, quoique tardif. Combien de fois une minute d’aberration, sitôt déplorée, m’a causé des mois et des années de souffrances !
      « Vous-même, chef d’une grande administration, vous élevant au-dessus des offenses d’un malheureux exacerbé par des misères sans nombre, lui avez maintes fois ouvert une éclaircie sur l’horizon.
      « C’est pourquoi, dans ma détresse, je me tourne vers vous. Je ne puis plus avaler mon pain, les jours de pain sec. J’ai 1 m. 75 et je pèse 50 kilos. La misère physiologique se lit à travers mon corps. J’espère, malgré tout, arriver à subir les 150 jours de cachot qui me restent.
      « Si, pour une raison majeure, vous ne pouviez ordonner mon transfert, j’ai la prescience, malgré mes bonnes résolutions, que mon amendement serait impossible. Une parole est si vite dite !
       « Faites-moi mettre en réclusion, commandant, vous serez clément. »

— Clémence sinistre, dis-je.
— Oui. Cela vous frappe davantage parce que vous n’êtes pas habitué. Voyez-vous, le monde est fait de trois choses : le ciel, la terre et le bagne.

 

DANS LE CACHOT AVEC ROUSSENQ

 

L’après-midi, je fis armer le canot et repartis pour Saint-Joseph. Quand, en arrivant, je dis au chef de camp : « Je viens voir Roussenq », l’effarement le cloua au sol. On ne voit pas Roussenq. C’est comme si j’avais frappé aux portes de l’enfer, disant : « Je viens voir le diable. » Le diable existe, mais ne reçoit pas. Roussenq non plus. Mais l’ordre que je portais était formel.

Nous montâmes par un chemin rouge et glissant. Malgré les avertissements, je fis, à plusieurs reprises, plusieurs mètres à quatre pattes… la mer battait la petite île Saint-Joseph.

Le local disciplinaire. Nous y pénétrons. Nos pas réveillent la voûte. Ces portes de cachots ont définitivement l’air de dalles verticales de tombeaux. C’est ici qu’est Roussenq, dans cette rue de cachots inhabités, seul, comme il l’a demandé.

On déferre la porte. Elle s’ouvre.

Roussenq se dresse sur son bat-flanc et regarde. Il regarde quelqu’un qui n’est pas un surveillant, qui n’est pas un commandant, qui n’est pas un porte-clés. La surprise est plus forte que lui ; il dit :
— Un homme !

On me laisse seul. Je pénètre dans le cachot. Roussenq en est à la période des dix jours de cachot demi-clair.

Il est ébloui comme si j’apportais le soleil.
— Ah ! bien ! fait-il ; ah ! oui !
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt-trois ans de vie et quinze ans d’enfer, ce qui fait trente-huit.

Et, tout de suite :
— Je vais vous montrer mon corps.

Il se mit complètement nu. Passant la main sur son ventre, il dit : « La cachexie ! »

Il est si maigre qu’on dirait qu’il grelotte.

Sur ses bras, dans son dos, sur ses jambes, sur la poitrine sont des marques comme des cicatrices de coups de lanière.
— Ce sont des coups de couteau.
— De qui ?
— De moi, pour embêter les surveillants. Ils faisaient une tête quand ils ouvraient le cachot et me trouvaient en sang ! Et puis ça leur donnait de l’ouvrage.
— Vous touchez à la fin de vos tourments.
— C’est fini. Plus que cent cinquante jours. Maintenant, je rentre dans l’ordre.
— Vous êtes resté longtemps tout nu, mais on vous a redonné un pantalon.
— Je déchirais tous mes vêtements. J’étais un chien enragé.

Il est évident que lorsqu’un individu comme moi lacère ses effets systématiquement, on ne saurait fournir un aliment à ses dégradations. Mais j’ai ressenti suffisamment la souffrance du froid de cachot. Les nuits, je me frottais l’épiderme avec une brosse. J’en suis guéri à jamais. La douleur est le meilleur conseiller.
— Pourquoi meniez-vous cette lutte inégale contre l’administration ?
— Par goût. Je m’enfonçais dans le cachot comme dans le sommeil. Cela me plaisait diaboliquement. Quand le commandant Masse n’a plus voulu me punir, j’ai cru que je l’étranglerais. Et puis, je protestais au nom de tous les autres. Mais tous les autres — à part trois ou quatre — savez-vous ce que c’est ? C’est de la vermine qui, plus vous l’engraissez, plus vous dévore.
On ne me verra plus chercher des amis dans ce fumier.
Je me demande même comment je ferai quand je sortirai du cachot.
Je ne puis plus supporter la vie en commun.

— Vous vivrez à part.
— Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je ne suis plus un homme, je suis un bagne.

Il dit :
— Je ne puis pas croire que j’aie été un petit enfant. Il doit se passer des choses extraordinaires qui vous échappent. Un bagnard ne peut pas avoir été un petit enfant.

JE FINIRAI DANS UN REQUIN

On s’assit tous les deux sur le bat-flanc.

— Enfin ! j’espère que je suis très malade. J’ai peut-être bien la tuberculose. J’ai assez avalé de cachets tuberculeux… Oui, voilà. Quand un camarade « en tient » on le fait cracher dans des cachets. On colle et on garde ça. Puis on se présente à la visite. On dit : « Je suis tuberculeux. » Au bon moment on met le cachet dans sa bouche. On le perce d’un coup de dent et on crache pour l’analyse. Les médecins ont du travail avec nous !

Il ne voulait pas prendre le tabac que j’apportais.
— Non ! Non ! je ne veux plus commettre de faute.
— Pour ces paquets-là on ne vous dira rien.

Il les prit, disant :
— C’est que je veux sortir, sortir.
— Mais habillez-vous ! vous grelottez.
— Non ! on ne grelotte que la nuit.

Il me demanda :
— Je suis bien seul dans l’allée, n’est-ce pas ?
— Seul.
— Comme ça, je sortirai. Quand je sens des camarades près de moi, mon cerveau chavire. Il faut que je les provoque. Je me couperai la langue, mais je sortirai.

Il n’avait aucune commission à me confier. Il ne se rappelait plus le monde.

Je lui dis de pauvres mots d’homme libre qui ne parvinrent pas, j’en suis sûr, au fond de sa fosse.

Il me répondit :
— Oui. Je finirai dans un requin, mais je veux revoir le soleil !

 

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