18 mai 2013

Le transport qui amena Dreyfus en Guyane, en 1895.

(rapport du Médecin Chef, commissaire du Gouvernement)

 

FL001778_sVoici la transcription intégrale du rapport de voyage établi par le Médecin de 1ère classe Rançon,

Commissaire du Gouvernement à bord du "Ville de Saint-Nazaire", responsable du convoi de 1894.

Ce convoi faisait l'objet d'une attention particulière: ce fut lui qui emmena Alfred Dreyfus, condamné "à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée" en compagnie de transportés et de relégués.

 

555_377_image_caom_3350rm_b171_01rBord  "Ville de Saint-Nazaire, le 10 mars 1895.
Le médecin de 1ère classe des Colonies Rançon
Commissaire du Gouvernement à bord du vapeur
affêté "Ville de Saint Nazaire" à Monsieur le Gouverneur de la Guyane Française.
                

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur de vous rendre compte des conditions dans lesquelles s'est effectué le dernier voyage du vapeur "Ville de Saint Nazaire" affrêté pour le transport à la Guyane des condamnés aux travaux forcés et des relégués, et de porter à votre connaissance les évènements qui se sont produits à bord ainsi que les observations auxquelles je me suis livré au cours de la traversée de l'Île d'Aix aux Îles du Salut.
  

 Conformément aux ordres de Monsieur le Ministre des Colonies, la "Ville de Saint Nazaire" a appareillé de l'Île d'Aix le 22 février dernier à septe heures du soir, à destination de la Guyane en emportant un convoi composé comme il suit:

  1 - Mr le Docteur Rançon, Médecin de 1ère classe des Colonies, Commissaire du Gouvernement,
  2 - Monsieur le Surveillant-Principal Grimm Jean-Baptiste, Edmond, Chef de convoi,
  3 - Mr le Surveillant-Chef de 1e classe Bastard François, Marie,

555_379_image_caom_3350rm_b171_01v4 - Mr le Surveillant-Chef de 2e classe Tournez Barthélémy ;
  5 - Dix-Sept Surveillants de 1e, 2e et 3e classe,
  6 - Onze femmes de surveillants,
  7 - Dix enfants de Surveillants, dont un seul est agé de moins de 3 ans,
  8 - Soixante-Dix condamnés à la relégation collective,
  9 - Cent-trente-sept condamnés aux travaux forcés,
 10 - Un condamné à la Déportation dans une enceinte fortifiée, à perpétuité,
Soit en tout Deux-cent-cinquante passagers de toutes classes dépendant tous du Ministère des colonies.

 D'une façon générale, je suis heureux, Monsieur le Gouverneur, de vous annoncer que le voyage s'est effectué dans les meilleures conditions voulues et je me plais à reconnaître que, pendant toute la durée de la traversée, tout s'est passé à bord de la façon la plus correcte. La compazgnie a comme toujours scrupuleusement exécuté le cahier des charges qui lui est imposé. Le détachement de surveillants s'est conduit d'une façon exemplaire, et les condamnés et relégués ont rigoureusement observé les consignes et les...  [il manque une page du rapport]

/...

555_380_image_caom_3350rm_b171_02rBien que nous n'ayons eu aucun décès et bien que la santé générale se soit sensiblement améliorée, je n'hésite pas, Monsieur le Gouverneur, à vous déclarer que je suis loin d'être satisfait au moment de l'arrivée de l'état sanitaire du convoi.

    2 - Condamné à la Déportation dans une enceinte fortifiée.

J'arrive maintenant, Monsieur le Gouverneur, à la partie la plus pénible et la plus délicate de notre tâche et je vais avoir l'honneur de vous rendre compte aussi exactement et aussi fidèlement de la triste mission que nous avons eu à accomplir au cours de ce dernier voyage en ce qui concerne le nommé Dreyfus (Alfred), ex capitaine, condamné à la Déporttaion Dans une enceinte fortifiée pour crime de haute trahison.

A - Embarquement. - Conformément aux instructions de MM les Ministres des Colonies et de la Marine, le condamné Dreyfus Alfred a été embarqué à bord du vapeu affrêté "Ville de St-Nazaire" dans le plus grand secret et dans le plus strict incognito.

  Afin de nous conformer aux prescriptions de MM les Ministres de l'Intérieur, de la Marine et des Colonies, une fouille minutieuse des effets et des objets appartenant au prisonnier a été faite en notre présence dans le corps de garde attenant à la cellule qu'il occupait au Dépôt de St Martin de Ré. Cette fouille est restée infructueuse et n'a amené la découverte d'aucun papier ni objet suspect.

555_381_image_caom_3350rm_b171_02vIl n'a été laissé à sa disposition que les vêtements qui lui étaient absolument nécessaires pour se vêtir et une couverture de voyage. Le reste a été, en notre présence, renfermé dans une malle et une valise ad hoc.

  Mr le Préfet maritime de Rochefort avait décidé que Dreyfus serait embarqué sur l'aviso de l'Etat "l'Actif" en même temps que les autres condamnés composant le convoi. Mais après en avoir longuement conféré, Mr le Directeur du Dépôt, Mr le Lieutenant de vaisseau commandant le convoi et moi, nous avons reconnu que vu l'état des esprits à St Martin de Ré, et la présence dans la ville de proches parents du prisonnier, il pouvait y avoir de graves inconvénients à procéder ainsi. Nous avons en conséquence décidé de l'embarquer isolément et immédiatement.

Le condamné fut donc conduit sous bonne escorte, et, en notre présence, à bord d'une vedette à vapeur mouillée devant le port de la citadelle. Je pris place à ses côtés avec 4 surveillants militaires choisis et Mr le Surveillant Principal Grimm, dans la chambre du patron. Cette opération se fit sans aucun incident. A quatre heures quinze minutes du soir,  nous faisions route vers la rade de l'Île d'Aix où nous arrivions sans encombre à huit heures trente minutes, le long de la "Ville de Saint Nazaire".

555_382_image_caom_3350rm_b171_03rConformément aux instructions de Mr le Ministre des Colonies, le prisonnier fut immédiatement conduit dans le plus grand secret dans le bagne des femmes qui lui avait été assigné, par ordre, comme cellule pendant tout le cours de la traversée. Deux surveillants militaires furent commis pendant cette première nuit à sa garde, et reçurent la consigne formelle de ne pas lui adresser la parole et de ne répondre à aucune des questions qu'il pourrait leur adresser, quelles qu'elles soient. Cette consigne a été scrupuleusement et fidèlement observée. Des rondes répétées nous ont permis d enous en assurer.

Dès le lendemain et pour suivre à la lettre les instructions du département, nous arrêtâmes, Mr le Commandant du vapeur "Ville de St Nazaire" et moi, les grandes lignes d'une consigne générale dans le but de faire surveiller attentivement le prisonnier et pour exécuter scrupuleusement les ordres de Mr le Ministre des Colonies.

Nous décidâmes, en conséquence, de concert avec Mr le Surveillant-Principal, chef de convoi:

555_383_image_caom_3350rm_b171_03v1 - Que le prisonnier serait gardé à vue nuit et jour par un surveillant militaire, ancien de service et offrant toutes les garanties voulues d emoralité et de discipline militaire. En conséquence, quatre surveillants de 1ère classe furent uniquement chargés de ce service. Ils se relayaient toutes les deux heures.
  Ce poste de confiance fut donné aux surveillants de 1ère classe Leblanc, Tomasi, Duval et Arboireau dont le plus jeune ne compte pas moins de 14 ans de service. Je me hâte de dire qu'ils se sont acquittés de leur pénible tâche d'une façon remarquable et digne du plus grand éloge.

2 - La consigne leur fut donnée de ne pas perdre de vue le prisonnier une minute, de ne jamais lui adresser la parole, de ne répondre à aucune de ses questions, de surveiller ses moindres mouvements, de veiller à ce qu'il ne communique avec persnne, de faire écarter du panneau quiconque s'y présenterait et particulièrement de s'assurer qu'il n'écrivait pas.
  Cette consigne fut, pendant toute la durée de la traversée, exécutée à la lettre.

3 - Il fut convenu que les clés des cadenas de sureté seraient toujours entre les mains du Capitaine et que la porte du bagne ne serait ouverte, pour les besoins du service, qu'en présence du Capitaine, de moi, du Surveillant-Principal chef de convoi ou du Surveillant-Chef  de 1ère classe Bastard, chef de bordée.

Pendant toute la durée de la traversée, il ne fut en aucun cas contrevenu à ces dernières prescriptions.

555_384_image_caom_3350rm_b171_04r4 - Lorsque le prisonnier monta sur le pont, il fut tenu un compte rigoureux des instructions du Département. Il eut toujours sa promenade dans l'isolement le plus complet et sous la surveillance de deux de ses gardiens qui avaient alors pour consigne spéciale de s'opposer même parla force à toute tenttaive de suicide et de veiller à ce qu'il ne communique avec qui que ce soit, soit par gestes, soit par paroles.
  J'ai constaté chaque jour que cette consigne avait été régulièrement observée.

5 - En ce qui concerne les vêtements, nous arrêtames les dispositions suivantes qui furent toujours scrupuleusement exécutées : on ne laissa à sa disposition que les effets dont il avait strictement besoin pour se vêtir, et les objets de toilette, savon, éponge, brosse à habits et brosse à dents qui lui étaient absolument indispensables. Tous les vêtements et objets avaient au préalable étés minutieusement visités. Il en a été de même pour les vêtements et linge de rechange dont il a eu besoin au cours de la traversée.

En résumé, jamais un vêtement, objet quelconque ne lui a été remis sans avoir au préalable été visité dans les moindres détails.

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Le prisonnier ayant demandé des livres, on s'est bien gardé de lui donner ceux qui lui avaient été envoyés par sa famille au Dépôt de Saint-Martin de Ré. On ne lui prêta que les livres de la bibliothèque du bord et encore, après s'être assuré qu'ils ne contenaient ni papiers ni indications suspectes.

Conformément aux instructions du Département, le condamné Dreyfus fut soumis aux mêmes instructions et à la moindre discipline que les autres prisonniers.

Pendant tout le voyage, il fit preuve du plus grand sang-froid, et je dirais plus, de la plus Grande indifférence. Une fois seulement, son calme parut l'abandonner et assis sur son escabeau, il sanglota pendant une dizaine de minutes,  mais sans prononcer aucune parole.

Au moment du débarquement, sa santé est bonne et n'a jamais été altérée au cours du voyage. Du moins il n'a jamais réclamé nos soins. Son sommeil a été généralement bon. Par deux fois seulement, il eut des cauchemars pendant lesquels il répéta à deux reprises, sauf variantes, plusieurs phrases dont le sens était que le vrai coupable ne tarderait pas à être découvert, car sa femme payait pour cela plusieurs agences de police et dépensait de ce fait mille francs par mois.

555_386_image_caom_3350rm_b171_05rEn résumé, comme vous pouvez le voir, Monsieur le Gouverneur, toutes les mesures ont été prises à bord pour obéir aux instructions du Département et pour seconder le plus efficacement possible les vues du Gouvernement : on ne saurait , à mon avis, adresser à Monsieur le Capitaine Thémin trop d'éloges pour tout le zèle, le dévouement et la présence d'esprit qu'il a montrés dans l'accomplissement d'une mission qui demandait autant de tact que de la volonté et de l'énergie.


3 - Personnel libre.


Le personnel libre embarqué sur la "Ville de Saint-Nazaire" ne comprend uniquement, cette fis que le détachement de surveillants militaires , leur famille et Madame Mahieu, belle-mère du Surveillant de 1ère classe Tomasi, embarquée avec autorisation du Département.

Les deux infirmiers coloniaux titulaires du poste ayant été oubliés et n'ayant reçu aucun avis du Département ne se sont pas présentés à l'embarquement.  De ce fait, le service médical a été pour Mr le Médecin Major relativement pénible. Il l'eut été bien davantage, si Mr le Directeur de la Comptabilité et des services pénitentiaires, président de la commission de visite, ne l'avait pas autorisé à utiliser les services de deux condamnés en qualité d'infirmiers. Ces deux hommes se sont bien conduits et m'ont rendu des services appréciables.

 

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A - Locaux - Les locaux affectés au Personnel libre étaient au moment du départ dans le plus parfait état de propreté. Il en a été de même pendant toute la durée de la traversée.

B - Literie - Couchage - La literie et les objets de couchage donnés par la Compagnie ne laissaiant rien à désirer. Les matelas ont été refaits à neuf ainsi que cela a lieu pour haque voyage. La compagnie, comme elle en a pris la bonne habitude, a encore donné aux familles des surveillants de 2e et 3e classe , des draps, oreillers etc. etc. Bien que cela ne sui soit nullement imposé par la charte-partie.

C - Nourriture - La nourriture a toujours été saine, abondante et bien préparée. Je n'ai, du reste, reçu aucune réclamation à ce sujet et n'ai entendu que des paroles de remerciement et de contentement.

D - Discipline - Je n'ai absolument que des éloges à adresser au détachement des surveillants tout entier. Chacun a fait son devoir, et a fait preuve, malgré les charges du service, du plus grand esprit de discipline et de subordination. De tous les détachements mis jusqu'à ce jour à ma disposition, celui ci est assurément le meilleur. Il ne se compose du reste que de vieux serviteurs qui depuis longtemps déjà ont fait leurs preuves.
Je suis, je vous avouerai franchement, embarrassé pour en signaler quelques-uns tout particulièrement à votre bienveillane. Il me faudrait vous les citer tous. Vous pourrez, du reste, vous en rendre un compte exact par l'état de notes qui leur ont été données mar Mr le Surveillant Principal, chef de convoi.

555_388_image_caom_3350rm_b171_06rJe vous demanderai donc de vouloir bien accorder au détachement tout entier un témoignage officiel de votre haute satisfaction. Etant sonné la façon vraiment déplorable de servir du dernier détachement et la situation toute particulière dans laquelle s'est trouvé celui-ci, je me permets de vous dire que j'attache un haut prix à ce que vous vouliez bien avoir la bonté de leur témoigner aussi votre contentement par un ordre du jour motivé.

Toutefois, je vous prierai de vouloir bien accorder tout particulièrement votre haute protection à M.M Grimm, Surveillant Principal, dont je n'ai pas besoin de vous faire l'éloge et qui m'a rendu des services signalés dans les circonstances pénibles dans lesquelles nous nous sommes trouvés à bord, Bastard et Tournez, Surveillants Chefs qui sont des serviteurs dévoués ; Leblanc, Duval, Tomasi, Arboireau et Firolini, surveillants de 1ère classe qui ont  su s'acquitter au cours du voyage de tâches ingrates et souvent fort difficiles.

E - Etat sanitaire - L'état sanitaire du détachement de surveillants militaires et de leurs familles et, au moment de leur débarquement, aussi bon que possible.

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4 - Equipage

L'équipage embarqué sur le vapeur affrêté "Ville de Saint Nazaire" se compose de 36 hommes, nombre absolument suffisant pour assurer les différents services de bord. Chacun, selon ses attributions, s'est efforcé de nous rendre notre tâche facile et a fait son possible pour nous seconder efficacement.

Il n'y a jamais eu aucune relation de quelque nature que ce soit entre un homme quelconque de l'équipage et les condamnés. Je dirai plus, dans les circonstances présentes, tous ont fait preuve de la plus grande discrétion.

Je n'ai plus, Monsieur le Gouverneur, à vous faire l'éloge du capitaine Thémin. Je ne ferai que vous répéter ce que je vous ai déjà dit dans mes autres rapports. Ce serait donc inutile. Je me permettrai seulement en terminant de formuler bien timidement un voeu qui m'est cher, c'est qu'après la délicate mission qu'il vient de remplir et étant donné ses services antérieurs, Mr le Capitaine Thémin reçoive enfin la récompense qu'il a depuis longtemps déjà méritée.

Je vous demanderais en conséquence, Monsieur le Gouverneur, de vouloir bien, en cette circonstance, lui accorder votre haute protection.
Je suis, avec le plus profond respect,
Monsieur le Gouverneur,
Votre très obéissant serviteur

Signé: Dr Rançon

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05On ne peut que demeurer abasoudi devant le haut degré de paranoïa qui entoura le transport de Dreyfus (seule peut être ne fut pas envisagée l'abordage en plein océan du bateau affrêté par des unités de la marine allemande, dans le but de libérer le supposé traitre). Le responsable du convoi, en outre, s'attacha dans ce rapport à ce que toutes les parties prenantes, depuis le commandant du vapeur jusqu'à l'humble surveillant de troisème classe voient leurs mérites reconnus et soient récompensés à la hauteur de ces derniers - sans doute pour éviter qu'on se pose des question sur la culpabilité du déporté (qui ne faisait pas débat en 1895) et sur la pertinence des sanctions infligées. 

On n'oubliera pas de situer le contexte: le personnel est militaire, et pour un membre de l'armée, la trahison à des fins vénales est le comble de l'ignominie. Cela, plus l'antisémitisme latent (qui explosera plus tard au fur et à mesure du développement de l'affaire ne peut que les inciter à éprouver hostilité et mépris à l'égard du coupable, forcément coupable. Plus que les brimades d'ordre matériel, c'est sans nul doute ce mépris universel qui affecta profondément Dreyfus.

Le rapport est tronqué. Nous formulerons deux hypothèses à cet égard: soit une perte de documents, soir une sélection des fragments consacrés à Dreyfus ou peu s'en faut, les transportés et relégués étant considérés comme partie négligeable.


11 mai 2013

Des évadés repris s'entretiennent avec Albert Londres, en route vers la Guyane.

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VERS LA GUYANE

Quand ce matin, le Biskra maintenant promu au rang de paquebot annexe dans la mer des Antilles et qui, naguère, transportait des moutons d’Alger à Marseille, eut jeté l’ancre devant Port-d’Espagne, les passagers de tous crins et de toutes couleurs, chinois, créoles, blancs, indiens, entendirent ou auraient pu entendre le commandant Maguero crier de sa passerelle : « Non ! Non ! je n’ai ni barre, ni menottes, ni armes, je n’en veux pas ! »

En bas, sur la mer, onze hommes blancs et deux policiers noirs attendaient, dans une barque. C’était onze Français, onze forçats évadés, repris, et qu’on voulait rembarquer pour la Guyane.

Le soleil et la fatalité pesaient sur leurs épaules. Ils regardaient le Biskra avec des yeux remplis de tragique impuissance. Puis, se désintéressant de leur sort, de la discussion et du monde entier, ils courbèrent la tête sur leurs genoux, se laissant ballotter par le flot.

Les autorités anglaises de Trinidad insistant pour se débarrasser de cette cargaison, on vit arriver peu après un canot qui portait le consul de France.

– La prison de Port-d’Espagne n’en veut plus, et moi je ne puis pourtant pas les adopter, gardez-les, commandant, fit le consul.

Il fut entendu que les Anglais prêteraient onze menottes et que trois surveillants militaires rentrant de congé et qui regagnaient le bagne dans les profondeurs du Biskra seraient réquisitionnés et reprendraient sur le champ leur métier de garde-chiourme.

Alors, le commandant cria aux deux policiers noirs :

– Faites monter !

Les onze bagnards ramassèrent de misérables besaces et, un par un, jambes grêles, gravirent la coupée.

Trois gardes-chiourmes ayant revêtu la casquette à bande bleue, revolver sur l’arrière-train, étaient déjà sur le pont.

 Mettez-vous là, dit l’un d’eux.

Les bagnards s’alignèrent et s’assirent sur leurs talons.

Quatre étaient sans savates. Chiques et araignées de mer avaient abîmé leurs pieds. Autour de ces plaies, la chair ressemblait à de là viande qui a tourné, l’été, après l’orage. Sur les joues de dix d’entre eux, la barbe avait repoussé en râpe serrée, le onzième n’en était qu’au duvet, il avait vingt ans. Vêtus comme des chemineaux dont l’unique habit eût été mis en loques par les crocs de tous les chiens de garde de la grand’route, ils étaient pâles comme de la bougie.

– Et s’ils s’emparent du bateau ? demandaient avec angoisse des passagers n’ayant aucune disposition pour la vie d’aventures.

Pauvres bougres ! ils avaient plutôt l’air de vouloir s’emparer d’une boule de pain !

Les surveillants reconnaissaient les hommes.

– Tiens ! dit l’un, au troisième du rang, te voilà ? Tu te rappelles ? C’est moi qui ai tiré deux coups de revolver sur toi, il y a trois ans, quand tu t’évadas de Charvein.

– Oui ! répondit l’homme, je me rappelle, chef !

Le sixième se tourna vers son voisin :

– Reluque le grand (le plus grand des surveillants), pendant ses vacances il s’est fait dorer la gueule avec l’argent qu’il vola sur nos rations.

– Debout ! commanda le chef.

Les onze forçats se levèrent tout doucement.

Le consul quittait le bord.

– Merci tout de même, monsieur le consul !

– Pas de quoi !

– Allons, venez ! dit le gardien de première classe, au ventre convexe.

Les hommes suivirent. Par une échelle, ils descendirent aux troisièmes.

 Oh ! là ! faisaient les femmes des gardes-chiourmes, comme ils sont ! les pauvres garçons !

– Tais-toi ! commanda Gueule d’or à sa compagne.

– Papa ! dit le gosse du surveillant de première classe, tu vas avoir du boulot, maintenant !

On les arrêta d’abord dans l’entrepont.

– Videz vos sacs et vos poches.

Sacs et poches rendirent la plus misérable des fortunes : briquets, bouts de bois, bandes de linge, une bouteille remplie d’allumettes jusqu’au col. L’un tendit un rasoir :

– C’est tout ce qui me reste de ma boîte de perruquier.

– Où est-elle ?

– Entre les pattes d’un douanier hollandais qui se l’est offerte.

– Les douaniers vous dépouillent ?

– C’est-à-dire qu’ils prennent ce qui leur fait plaisir. Le même m’a soulagé de trois kilos de chocolat, dix jours de vie… C’est ce que l’on appelle les braves gens !

– Tais-toi, dit le plus pâle, ne pas arrêter des forçats, c’est déjà leur faire la charité.

– Chef, pouvons-nous prendre quelques allumettes dans la bouteille ?

– Prenez.

– Vous n’avez plus rien ?

– Voilà la boussole.

Et on les conduisit tout au bout du bateau, au-dessus de l’hélice.

LE RÉCIT DE L’ÉVASION

À la fin de l’après-midi, comme il était six heures et que nous longions les côtes de Trinidad, quittant le pont supérieur, je descendis par l’échelle des troisièmes et, à travers la pouillerie ambulante des fonds de paquebots, je gagnai le bout du Biskra.

Les onze forçats étaient là, durement secoués par ce mélange de roulis et de tangage baptisé casserole.

– Eh bien ! leur dis-je, pas de veine !

– On recommencera !

Sur les onze, deux seulement présentaient des signes extérieurs d’intelligence. Les autres, quoique maigres, semblaient de lourds abrutis. Trois d’entre eux ayant découvert un morceau de graisse de bœuf s’en frottaient leurs pieds affreux répétant : « Ah ! ces vaches d’araignées crabes ! » Mais tous réveillaient en vous le sentiment de la pitié.

On aurait voulu qu’ils eussent réussi.

– D’où venez-vous ? De Cayenne ?

– Mais non ! de Marienbourg, en Guyane hollandaise.

« Nous nous étions évadés du bagne depuis dix-huit mois. On travaillait chez les Hollandais. On gagnait bien sa vie…

– Alors pourquoi avez-vous pris la mer ?

 Parce que le travail allait cesser et que les Hollandais nous auraient renvoyés à Saint-Laurent. Tant que les Hollandais ont besoin de nous, tout va bien. Ils nous gardent. Ils viennent même nous débaucher du bagne quand ils créent de nouvelles usines, nous envoyant des canots pour traverser le Maroni, nous donnant des avances. C’est qu’ils trouvent chez nous des ouvriers spécialistes et que ce n’est pas les nègres qui peuvent faire marcher leurs machines.

« Mais, depuis quelques années, ils sont sans cœur. Dès qu’un homme est inutile, ils le livrent. C’est la faute de quelques-uns d’entre nous, qui ont assassiné chez eux, à Paramaribo. Les bons payent pour les mauvais.

– T’as raison, Tintin, dit un rouquin qui graissait les plaies de ses pieds.

– Alors… mais, s’avisa Tintin, à qui ai-je l’honneur de parler ?

– Je vais au bagne voir ce qui s’y passe, pour les journaux.

– Ah ! dit Tintin, moi j’étais typo avant de rouler dans la misère.

– Alors ?

 Alors, pour gagner la liberté, nous nous sommes cotisés, les onze. Nous avons acheté une barque et fabriqué les voiles avec de la toile à sac, et voilà treize jours…

– Quatorze ! fit un homme sans lever la tête qu’il tenait dans ses mains.

 …Nous quittions Surinam. C’est au Vénézuela que nous voulions aller. Au Vénézuela on est sauvé. On nous garde. On peut se refaire une vie par de la conduite.

« Il nous fallut neuf heures pour sortir de la rivière. Quand, au matin, nous arrivâmes devant la mer, on vit bien qu’elle était mauvaise – mais elle est toujours mauvaise sur ces côtes de malheur – on entra dedans quand même. On vira à gauche, pour le chemin. Le vent nous prit. La boussole marquait nord-est. C’était bon.

« Deux jours après nous devions voir la terre. Le Vénézuela ! On ne vit rien. La boussole marquait toujours nord-est. Le lendemain on ne vit rien non plus, mais le soir ! Nous avons eu juste le temps de ramasser les voiles, c’était la tempête.

« D’une main nous nous accrochions au canot et de l’autre nous le vidions de l’eau qui embarquait.

« Nous n’avions pas peur. Entre la liberté et le bagne il peut y avoir la mort, il n’y a pas la peur. Ce ne fut pas la plus mauvaise nuit. Le quatrième jour apparut. À mesure qu’il se levait, nous interrogions l’horizon. On ne vit pas encore de terre ! Ni le cinquième jour, ni le sixième.

– Aviez-vous des vivres ?

– Cela n’a pas d’importance. On peut rester une semaine sans manger. Nous avions à boire. La dernière nuit, la septième, ce fut le déluge et le cyclone. Eau dessus et eau dessous. Sans être chrétiens, nous avons tous fait plusieurs fois le signe de croix.

Les onze hommes à ce moment me regardèrent comme pour me dire : « mais oui. »

– La barque volait sur la mer, tel un pélican. Au matin, on vit la terre. On se jeta dessus. Des noirs étaient tout près.

« – Vénézuela ou Trinidad ? crions-nous.

« – Trinidad.

« C’était raté. Nous voulûmes repousser le canot, mais sur ces côtes les rouleaux sont terribles. Après huit jours de lutte, nous n’en avons pas eu la force. Le reste n’a pas duré cinq minutes. Des policemen fondirent sur nous. Dans Trinidad, Monsieur, il n’y a que policiers et voleurs. Un grand noir frappa sur l’épaule du rouquin et dit : « Au nom du roi, je vous arrête ! » Il n’avait même pas le bâton du roi, ce macaque-là ! mais un morceau de canne à sucre dans la main. Ces noirs touchent trois dollars par forçat qu’ils ramènent. Vendre la liberté de onze hommes pour trente-trois dollars, on ne peut voir cela que dans ce pays de pouilleux.

Alors j’entendis une voix qui sortait du deuxième forçat : « Moi, j’ai tué pour moins. »

– Ce n’est pas de chance ! dit Tintin. Quarante camarades nous avaient précédés depuis deux mois, tous sont arrivés. L’un est même marié à la Guayra.

Le garçon de cambuse surgissait sur l’arrière. Je lui commandai une bouteille de tafia.

– On n’est pas des ivrognes, dit l’ancien typo. Les ivrognes ne s’évadent pas. Ils sont vieux à trente ans et n’ont pas de courage ; mais après tout ça, on veut bien ! ça nous retapera le cœur.

– Et les foies ! dit le rouquin.

– Voyons ! reprit Tintin, où donc, est-il le Venezuela ? et, tendant son bras à tribord : c’est bien par là ?

– C’est par là.

– On l’a raté de rien ! Moi j’aurai une peine légère : six mois de prison, je suis relégué, mais Pierrot, qui est à perpète, en a pour cinq ans de Saint-Joseph.

– Oui, fit Pierrot, mille cinq cents jours pour avoir risqué la mort pendant sept jours et connu la septième nuit ! Un marin qui aurait passé par là serait décoré, moi on me souque ! Si vous allez là-bas pour les journaux, ce sera peut-être intéressant, rapport à la clientèle, mais non pour nous. Quand on est dans l’enfer, c’est pour l’éternité.

Une voile blanche apparaissait à plusieurs milles du Biskra.

Tous la regardèrent et le rouquin dit :

– C’est peut-être la bande à Dédé ?

– Peut-être. C’est la date.

– Eux sont dans la bonne direction.

La nuit tropicale tombait tout d’un coup comme une pierre. Les onze forçats qu’on n’avait pas menottés s’arrangèrent un coin pour le sommeil. Comme l’un d’eux se couchait sur son pain :

« Ne brouille pas le pain, dit Tintin, donne-le pour la réserve. » Des premières, arrivait un vieux chant fêlé de piano-annexe. C’était un air de France vieilli aux Antilles, et plusieurs, mélancoliquement, le fredonnèrent. On entendait aussi les coups de piston de la machinerie. À onze nœuds cinq – et à des titres différents –le Biskra nous emmenait au bagne.

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S'évader (2) - La voie maritime vers l'ouest.

(lien vers la première partie)

mangroves_guyanaise(vue d'une mangrove à marée basse ; dans ces régions, l'amplitude des marées varie de 2.50 à 3.60m)

++display++533x533Cette forme d'évasion était éminemment dangereuse, du fait des conditions naturelles, à commencer par les mangroves tout au long des rivages entre l'Orénoque et l'Amazone. Sur des milliers de kilomètres et à l'exception de très rares plages derrière lesquelles sont bâties des agglomérations que les fugitifs devaient éviter, s'allongent ces mangroves composées de milliers de palétuviers et de mangliers, arbres "montés sur échasses" poussant sur une épaisse couche de vase dans laquelle grouillent des milliards de crabes. A intervalles réguliers, des mouvements de cette couche de vase se produisent et les palétuviers disparaissent en laissant une masse infranchissable de troncs disloqués.

la-mangroveCi-dessus :  ce "crapahutage" contemporain de militaires français très bien équipés dans la mangrove guyanaise donne une idée de la difficulté rencontrée pour atteindre le "vrai" rivage, pour des hommes mal vêtus et pas entraînés. Il faut parcourir de cinq cents mètres à trois kilomètres dans ces conditions, avant de trouver la terre ferme.

031019 003Près de la Montagne d'Argent : "rivage"... (photo de l'auteur)

En outre, les vents comme les courants dominants poussent inexorablement les embarcations vers l'ouest. De ce fait le chemin "naturel" allait dans cette direction, mais la route était longue: la Guyane hollandaise, actuel Suriname, "rendait" systématiquement les évadés (après, parfois, les avoir fait travailler quelques mois sans salaire quand la colonie avait besoin de main d'oeuvre : il n'y a pas de petit profit), la Guyane anglaise tout comme Trinidad toléraient qu'ils s'y arrêtent quelques jours, le temps de refaire des provisions (l'eau, surtout), de calfater l'embarcation, et de revoir le gréement, mais n'admettait pas qu'ils s'y installent. Lorsque l'administration pénitentiaire réclamait les évadés, des magistrats indépendants statuaient: si on leur démontrait que pour s'évader, ils avaient commis un crime, l'extradition était vraisemblable ; dans le cas contraire elle était refusée, les autorités du Commonwealth désapprouvant la politique française qui transformait l'Amérique latine en "dépotoir" et ne manquant pas de le signifier par un manque flagrant de coopération.

86338285_o

OCT2010-063Il fallait atteindre le Venezuela pour avoir une chance d'être accueilli (et encore, ce pays rendait parfois les évadés, surtout quand certains avaient commis des crimes ou délits graves : Bougrat qui s'y conduisit en héros put rester jusqu'à la fin de ses jours ; ses compagnons furent remis aux autorités françaises). On ajoutera qu'au large des Guyanes hollandaise et anglaise, un gigantesque banc de vase, le banc de Nickerie, surnommé le tombeau des Français, constituait un piège redoutable où des dizaines de malheureux trouvèrent une mort affreuse, le plus souvent par l'insolation et la soif.

On ajoutera que si les cyclones sont inexistants aux abords de l'Equateur, les grains tropicaux sont quasi quotidiens et qu'ils sont à l'origine d'un clapot qui rend très aléatoire la manoeuvre d'une petite embarcation. Et quand une houle régulière se forme, elle tend à déferler car les haut-fonds sont nombreux. D'où de nombreux chavirages. C'est Bougrat (et non Charrère, dit "Papillon") qui sauva sa barque remplie par une vague, en la positionnant promptement pour que la suivante la vide en grande partie par l'effet d'inclinaison... On imagine la tension nerveuse ressentie par des hommes épuisés, assoiffés, affamés, quand ils devaient lutter des jours et des jours contre les éléments alors que quelques secondes d'inattention nourrissaient les requins...

Le schéma des évasions qui pouvaient réussir depuis le Maroni était peu ou prou toujours le même. Il fallait tout d'abord réunir une équipe de compagnons en qui on avait confiance, et mettre ses ressources en commun. Pour cela, les transportés devaient puiser dans leur cagnotte, soit conservée dans le "plan", ce tube cylindrique étanche qu'ils gardaient dans leur intestin, soit constituée autrement (nous verrons par ailleurs quels étaient les mécanismes de circulation de l'argent vers les transportés qui, en théorie, ne pouvaient ni en détenir ni en recevoir: tout au plus pouvait-il nourrir leur pécule, géré par l'AP). En général, un "libéré" (mais astreint au doublage et de ce fait lui aussi candidat à l'évasion car plus miséreux, la plupart du temps, que les détenus) se chargeait de trouver un intermédiaire - de nombreux commerçants chinois jouaient ce rôle en prélevant leur dîme - qui mettaient l'équipe en relation avec un vendeur d'embarcation.

FLAG12Début d'une "belle" (par F. Lagrange)

Image598Cette dernière était très rarement dimensionnée pour aller sur l'océan, a fortiori sur une si longue distance, et le risque était énorme. Il fallait réunir des vivres (souvent sous forme de lait condensé), des barriques d'eau, établir un gréement de fortune. Le jour dit, les hommes en corvée à Saint-Laurent s'échappaient en fin de journée (leur absence était constatée lors de l'appel du soir) et joignaient ausi discrètement que possible l'emplacement où stationnait l'embarcation. Il fallait impérativement que le jour choisi coïncide avec une marée descendante, faute de quoi il était impossible de prendre rapidement le large (la marée se fait sentir jusqu'à 50 km à l'intérieur des terres en Guyane) et échapper aux Indiens Galibis qui résidaient aux Hattes (de nos jours: Awala Yalimapo): ces derniers, alléchés par la prime versée par l'AP, abandonnaient souvent la pêche pour traquer les évadés.

Il fallait tout d'abord prendre suffisamment le large pour être hors de vue, et éviter d'être drossé contre la mangrove par le vent et les vagues. Ensuite, une épuisante navigation de plusieurs jours commençait, sous un soleil de plomb et dans ce cas la barque était immobile ou sous un grain et le chavirage menaçait à chaque minute, avec la torture de la soif (toujours) et de la faim (parfois).

Il est impossible d'établir un bilan des échecs et des réussites car si quelques détenus furent "repérés" au Venezuela ou ailleurs, comment comptabiliser ceux qui surent réellement disparaître, ne plus faire parler d'eux, et plus nombreux encore, ceux qui moururent sur le banc de Nickerie ou dans l'estomac d'un requin? 

FLAG13Dans la tempête.

mb03A l'arrivée au Venezuela, si on faisait parfois la grâce de ne pas extrader les évadés qui, la plupart du temps, étaient dans un état pitoyable, aucune faveur ne leur était concédée. Très vite il leur fallait trouver une façon de gagner leur vie dans un environnement pas forcément hostile mais rendu méfiant du fait de leur réputation (et du comportement criminel de certains récidivistes incorrigibles). S'en sortaient moins mal ceux qui avaient encore un viatique, surtout s'il était sous forme d'or.

Sinon, les exploitations pétrolières autour du lac de Maracaïbo, en plein essor, n'étaient pas très regardantes sur le passé des embauchés pour peu qu'ils fussent énergiques et il n'est pas excessif d'estimer que celui qui avait eu le cran et la force d'affronter et de survivre à de tels périls avaient cette qualité. Plus tard, d'aucuns se firent les suppôts de la police politique de ce pays tombé sous le joug d'une féroce dictature militaire.

thi3_steinlen_001fBeaucoup partaient à Buenos-Aires et certains, de là, participèrent aux nombreux réseaux de traite des Blanches qu'Albert Londres dénonça également (on peut sans exagération parler de franc-maçonnerie des proxénètes). Ils "réceptionnaient la marchandise" envoyée de France, pour la répartir dans les divers bordels de la ville et s'assurer du bon rendement de la traite.

D'autres, après un long périple, saisis du mal du pays ou désireux plus que tout de voir leur famille, tentaient même de revenir en France. Quand ils étaient reconnus ou dénoncés - cas le plus fréquent -, on les renvoyait inéluctablement en Guyane avec une peine alourdie: presque chaque transport de forçats comptait quelques uns de ces chevaux de retour, forcément très courtisés pour les informations qu'ils étaient à même de transmettre.

85323530_oL'auteur ne pense pas que malgré les périls et la souffrance qu'enduraient ces évadés, leur acte suffit à tirer un trait sur leurs crimes. Mais lorsque ces hommes qui ont tout risqué surent se conduire convenablement par la suite, il efface une grande partie du passé.

Et si d'aucuns se comportèrent comme les crapules qu'ils n'avaient jamais cessé d'être (on citera cette bande d'évadés qui tortura et tua un vieil homme arrivé 14 ans avant eux au Venezuela et qui leur avait donné l'hospitalité), d'autres trouvèrent une véritable rédemption, à l'instar du Docteur Pierre Bougrat (lien) dont la mémoire est encore honorée à Margarita.

 

85323768_oL'histoire de Pierre Bougrat

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10 mai 2013

Figures du bagne - Charles Hut, "l'Incorrigible"

 

LONGLAVILLE_1910-2Charles Hut naquit à Longwy le 23 août 1894 d'un père luxembourgeois et d'une mère belge, qui avaient fondé une famille de treize enfants, installée à Longlaville (Lorraine). Il était quasiment illettré quand il trouva un emploi non qualifié dans une chaudronnerie en 1909, à l'âge de 13 ans, quand sa famille acquit un hôtel-restaurant à Herserange.

Dès 16 ans, il se fit remarquer à l'Union Cycliste Longovicienne, où ses qualités de sprinter lui promettaient un brillant avenir. Il prétendra plus tard avoir volu s'engager dès 1914, ce qui lui fut refusé en raison de son jeune âge et de sa qualité d'étranger: il n'aurait pu servir dans l'armée française qu'à partir de 21 ans. La rigueur historique commande de rappeler que du fait de sa filiation, il aurait pu rejoindre les troupes belges sur l'Yser, ce qu'il ne fit pas. cela permet non pas de le stigmatiser (il fallait être inconscient ou d'une bravoure exceptionnelle pour participer à la pire boucherie de tous les temps) mais de relativiser son degré de motivation. Le fait est que sa présence à l'arrière mécontentait le voisinage à une époque où on accusait facilement de traitrise les embusqués ou supposés embusqués.

Première rencontre avec la justice quand il est accusé d'avoir participé, avec trois complices, au  cambriolage du magasin coopératif le Crédit Ouvrier. (cet acte souleva l'indignation générale, le commerce n'appartenant pas à un vulgaire capitaliste) Arrêté, il fut placé en détention préventive mais un mois plus tard, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, les quatre comparses s'évadèrent. Hut se réfugia chez un oncle au Luxembourg avant d'y être jugé et acquitté au bénéfice du doute. Il demeura au Grand Duché pendant toute la guerre, vivant en ménage avec une jeune fille, Marie. De l'union naquit son fils Michel, en 1916. A la fin de la guerre, en 1919, Hut rentra en France pour retrouver une famille dans le malheur:  son père s'était suicidé et l'hôtel familial  avait été détruit au cours de la guerre. Il chercha alors du travail, sans succès, et reprit ses activités sportives dans l'espoir de devenir coureur professionnel.

4434792Avec un complice, Husson, ils organisèrent le vol d'une grosse somme d'argent. L'événement fit grand bruit, mais Hut parvint à tromper les enquêteurs locaux. Se confiant alors à un de ses frères, il lui remit une partie du butin ainsi que la part dévolue à Husson pour qu'elle lui soit transmise. Ensuite il partit pour Belfort où l'attendait Marie, et le couple rejoignit Paris où Hut fut vite arrêté et cuisiné au Quai des Orfèvres avant d'être transféré à Longwy. Confondu par les dépenses inconsidérées de Husson qui avait ainsi attiré l'attention sur eux, il avoua.

Comparaissant en cour d'Assises en février 1920, Il fut condamné à 12 ans de travaux forcés, son complice à 10 ans (de ce fait ils étaient automatiquement astreints à résider perpétuellement en Guyane, leur peine excédant huit années).

FLAG1

On parle pudiquement de "sa bonne conduite" qui lui vaut d'être dispensé du placement en troisième classe, sort normalement dévolu aux arrivants à Saint-Laurent du Maroni, conduisant à des affectations aux travaux pénibles (surtout quand, comme lui, ils sont d'excellente constitution). Il exerça les fonctions de boucher à St Laurent puis de pêcheur aux îles du salut.

Activités de tout repos qui laissèrent perplexes les témoins que j'ai interrogés en 1983 et 1984 (Mr Martin, Mr Badin, Y.T, G.F) qui s'accordaient sur le fait qu'une telle mansuétude récompensait en général des "balances".

Comme beaucoup, Hut pensait à l'évasion, et il lui fallait de l'argent pour cela.

Vite affecté à Cayenne, à l'entretien des lignes télégraphiques (autre poste de tout repos et réservé aux hommes dont l'AP ne se méfiait pas) , il cambriola avec un complice une des plus belles bijouteries de la place  (la Guyane, terre de prospection, ne manquait pas d'or). Dénoncé, il fut arrêté puis condamné à cinq ans de réclusion à l'île St Joseph (le maximum de la peine, l'AP devant être furieuse d'avoir vu sa confiance bafouée par un "Inco").

PariacaboIl est probable qu'il bénéficia du quart cellulaire, sinon il serait ressorti des cachots de Saint-Joseph dans un tel état qu'on n'aurait plus jamais entendu parler de lui. Très curieusement, on l'affecte encore à un chantier "humain", celui de Pariacabo, près de Kourou, toujours aux lignes téléphoniques (ce qui a provoqué les mêmes sourires dubitatifs de mes témoins)

Pensant toujours à s'évader, il s'associa avec un Annamite et ils préparèrent le vol d'une embarcation de l'AP, assorti d'un cambriolage de vivres dans les réserves de Pariacabo et de la confection du gréement nécessaire. Dénoncés, ils furent mis en joue au moment de l'embarquement. Hut parvint à s'enfuir et à rejoindre sa case, mais son complice le dénonça. La seconde peine fut clémente: juste six mois de réclusion et très "curieusement", à son expiration il fut de nouveau affecté à Pariacabo quand la règle voulait que les multi récidivistes de l'évasion fussent internés à Royale.

Toujours aussi bizarrement, il lui est confié des responsabilités puisqu'à peu près libre, il est chargé des achats pour le compte des familles de surveillants et en outre, on le laisse prospérer grâce à la tenue d'un potager. Un responsable de camp remit les pendules à l'heure et l'affecta à Kourou.

La libération intervient en juin 1934 mais il était astreint au "doublage" - dans son cas, à la résidence permanente - sous la surveillance de l'AP. Décidément, il avait su nouer de bonnes relations avec les autorités (ce qui présuppose qu'il rendit des services) puisqu'il obtint immédiatement une autorisation de résidence à Cayenne (ce qui était moin d'être systématique) et exerça comme jardinier des sœurs de Cluny.

photo 1Peu de temps après, nouvelle tentative de cambriolage. Arrêté par les gendarmes il écopa d'un an de prison assorti de la relégation collective au camp de Saint-Jean du Maroni où encore, "mystère" pour les habitués du bagne qui ne dérogeaient pas à l'honneur, on lui octroie une autorisation exceptionnelle d'exploiter un rade ( débit de vente d'alccol et de tabac aux Libérés et relégués).

Une opportunité d'évasion s'offrit à lui, qu'il accepta. L'embarcation dans lequel il prit place avec quatre complices quitta la côte vers le Vénézuela mais les évadés durent accoster à Trinidad où ils furent accueillis et requinqués, mais sans droit à résidence.

Hut s'embarqua alors clandestinement sur un cargo Allemand mais il fut remis aux autorités de  la Barbade. Il se défendit habilement, justifiant de sa non qualité de clandestin "car il avait payé la somme due pour visiter le navire".  Le tribunal, amusé, l'acquitta et condamna le commandant du navire à le rapatrier "en Europe". Mais ce dernier, furieux, se détourna vers Cherbourg avant son arrivée prévue à Amsterdam, et le remit aux gendarmes. Après un tour dans de nombreuses prisons françaises, il fut réexpédié en Guyane via Saint-Martin de Ré.

85551479_oA son arrivée, le TMS le condamna à seulement un an de prison, peine couverte par ses deux années de détention en France et ordonna sa réintégration  à St Jean, au camp des relégués. Très tôt (!!), il gagna le statut de libéré conditionnel  mais avec interdiction de se rendre à Cayenne. Il trouva un travail à la sucreie de Mirande, à Matoury (15 km de Cayenne) et put à terme obtenir l'autorisation de rejoindre le chef lieu une fois par semaine. 

En 1939, la guerre éclata et Hut renoua avec ses projets d'évasion. En septembre 1941, avec des complices, ils levèrent l'ancre pour échouer quelques jours plus tard en Guyane Anglaise et, comme d'habitude, ils y furent laissés libres mais déclarés indésirables. Après avoir remis en état leur embarcation et fait le plein de vivres (un délai de quinze jours était habituellement accordé par les Anglais), ils tentèrent de joindre Porto Rico. Expulsés de Saint-Domingue et d'Haïti, ils échouèrent finalement à Cuba le 3 novembre 1941 où ils furent plusieurs fois internés avant qu'une grève de la faim ne leur permette d'obtenir leur libération définitive. Hut resta à Cuba  jusqu'en 1947, vivant grâce au trafic d'armes. Jamais (contrairement à ses dires postérieurs) il ne tenta de rejoindre la France libre.

Nouvel embarquement clandestin en juillet 1947, pour Miami où il fut remis aux autorités (6 mois de prison) Libéré en décembre 1947 il fut expulsé vers Cuba où il se fit embaucher comme matelot sur un navire marchand. Quittant son emploi à New York avec un pécule, il embarqua régulièrement pour la France où il entreprit de rechercher sa famille.

 

six-jours-au-veldhivIl retrouva ses frères et soeur (sa mère était décédée), mais pas son épouse ni son fils. C'est au Havre, dans l'attente d'un nouvel embarquement que par hasard il les rencontra. Son fils alors âgé de 33 ans avait toujours ignoré sa condition de bagnard.

Hut fut, dans les années cinquante, une des figures des Six Jours de Paris, au Vel d'Hiv : il ne manquait jamais d'y assister, expliquant à ses voisins que sans son parcours atypique, il aurait sans nul doute été une des gloires du cyclisme français.

Décidément incorrigible, Hut fit encore parler de lui, dans les années soixante...

chales_hut01

Copie journal Hut2

921976073_LIl fit partie des nombreux bagnards qui se déclarèrent indignés par la mythomanie d'Henri Charrère, dit Papillon, qui s'était attribué les actes et les souffrances endurés par d'authentiques évadés. A ce titre, il apporta également son témoignage. 

Comme la plupart des documents émanant des "acteurs" du bagne, le livre de René Delpêche qui relève les "confessions" de Charles Hut offre un intérêt relatif, mais on ne peut pas dire qu'il apporte grand chose, ni qu'il soit d'une qualité littéraire significative.

Sources: gmarchal, Association Meki Wi Libi Na Wan, Michel Pierre, témoignages recueillis personnellement à Saint-Laurent (1983, 1984)

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06 mai 2013

S'évader... (1)

 

m051aCarte régionale

85328762_oIl est impossible d'étudier l'histoire du bagne sans évoquer les évasions, qui étaient une obsession pour beaucoup de transportés (les pieds de biches, relégués, avaient très rarement le cran nécessaire pour tenter la Belle alors même que leur liberté relative rendait celle-ci moins difficile). Une des raisons paradoxales pour lesquelles pas mal d'authentiques truands préféraient être expédiés en Guyane pour accomplir une peine de travaux forcés que d'être condamnés à la réclusion en France, c'est qu'on ne s'évadait pas des Centrales comme Clairvaux ou Saint-Martin de Ré où, en plus, le régime disciplinaire était d'une très grande sévérité (comparable à la réclusion cellulaire à Saint-Joseph, "peine dans la peine" à laquelle le TMS condamnait des Transportés ayant commis un crime, un délit grave ou une tentative d'évasion caractérisée ayant impliqué des brutalités ou des vols qualifiés)

85328792_oCertaines évasions relèvent de l'épopée. On citera celle de Pierre Bougrat (lien) vers le Vénézuela, de Dieudonné vers le Brésil (cette dernière immortalisée par Albert Londres) ; des "bidonnages" complets comme celle d'Henri Charrère, dit Papillon, que nous évoquerons ultérieurement ; des évasions qui menèrent à des rédemptions comme celle de Raymond Vaudé (lien), évadé de Saint-laurent qui rejoignit les FFL où sa très belle conduite permit au Général de Gaulle de le réhabiliter solennellement (il finit ses jours à Kourou, ayant créé un restaurant coté au moment de la création du Centre spatial: le Saramaka, et permit à ses enfants de démarrer de belles carrières de chefs d'entreprise en Guyane). On se perd en conjectures sur l'attitude de Duez qui avait les fonds suffisants et les facilités pour s'évader (il était concessionnaire de l'îlet la Mère, doté d'une belle chaloupe, à même d'acheter des complicités) et qui resta jusqu'à sa mort sur son lopin de terre. Idem, Manda, l'amant de Casque d'Or qu'on croyait doté d'une âme indomptable mourut dans la misère à Saint-Laurent du Maroni sans avoir jamais tenté la Belle.

85328888_oEvadés repris (Toiles de Francis Lagrange, dit "FLAG") [lien]

Dans une de ses lettres, datée du 30 septembre 1903, Arthur Roques (lien) décrit les trois moyens de s'évader en mettant l'accent sur celui qui a sa préférence, dans une description imagée qui se voulait persuasive, afin de mieux "taper" sa famille. Nous reproduisons ici des extraits de cette missive, en le commentant, ce qui nous permettra de détailler les moyens d'évasion.

A ma pauvre famille, à mes bons et dévoués amis,(...) Ai-je besoin de vous dire que le rêve de tous les forçats c'est l'évasion et que les efforts de chacun tendent à réaliser ce rêve selon les moyens et le degré de force et d'intelligence qu'il peut mettre en jeu? C'est ainsi que tous les ans on compte environ une moyenne de quatre cents évasions ou tentatives d'évasion. Sur ce nombre, moitié réussissent pleinement, cent sont repris et rendus par les autorités hollandaises et anglaises et les cent autres se rendent ou meurent de faim, de misère, de maladie ou de mâle mort dans la brousse. Trois moyens d'évasion sont généralement mis en pratique, les voici détaillés de mon mieux pour vous laisser le soin d'en déduire les péripéties et les conséquences :

1.    Les irréfléchis, les impatients, les sans ressources pécu­niaires et les sans grande énergie quittent les camps et s'en vont au hasard de leur étoile à travers les forêts, les criques et les fleuves pour tâcher d'atteindre la Guyane hollandaise. Presque tous échouent et si par miracle ils arrivent à Surinam [[de son vrai nom, Paramaribo, capitale du Suriname, à l'époque, "Guyane hollandaise"]] ils sont cueillis par la police hollandaise et rendus aux autorités françaises. Ce genre d'évasion, sans vols et sans commettre aucun délit, fait encourir aux repris soixante jours de cachot et c'est tout : ils n'ont qu'à recommencer si le cœur leur en dit.

2.    Les audacieux, les je-m'en-foutistes, les mange-tout, les sans-peur, les risque-tout, combinent à quatre ou six et quelquefois à huit une audacieuse évasion. Ils se privent de tout pour accumuler des vivres de toute na­ture, des cordages, des voiles, des armes, de l'argent et quand le moment propice arrive ou qu'une occasion leur est fournie ils volent - en assassinant même s'il le faut - une embarcation et gagnent la haute mer pour éviter d'être capturés par quelque navire côtier. En général, ils viennent, après vingt, vingt-cinq et trente jours de mer, atterrir au Venezuela, puissance qui ne rend pas les évadés. Une fois là, ils se débrouillent par le travail, le vol ou l'assassinat, pour regagner l'Europe et la France. Ce genre d'évasion est le plus fréquent, celui qui réussit le plus souvent, mais c'est aussi celui qui expose au plus de dangers. C'est ainsi que lorsqu'une évasion de ce genre a lieu, une véritable chasse à l'homme s'organise par l'administration, sur mer, et que de véritables combats s'engagent entre les fugitifs et ceux qui les pourchassent. Il n'est pas rare de voir de part et d'autre quelques morts. Les repris dans ce cas-là sont enchaînés, mis en préven­tion de conseil de guerre et souvent condamnés à mort, s'il y a eu mort d'homme, ou à cinq ans de réclusion s'il n'y a eu que le vol d'embarcation. (...)

3.    Les réfléchis, les patients, les prévoyants, les intel­lectuels, les prudents, cherchent à se procurer des pa­piers d'identité tels que passeport, acte de naissance, de mariage, bulletin de casier judiciaire, etc., et de l'argent en grande quantité si possible mais jamais moins de mille à mille deux cents francs. Avec l'argent, ils trouvent à ache­ter des effets coloniaux de toile blanche, des souliers de même étoffe, et une coiffure de paille ou de feutre. En possession de ces effets, ils se font traverser en pirogue pour quarante sous de l'autre côté du fleuve Maroni à Albina, port hollandais où le jeudi, tous les quatorze jours, est un vapeur qui fait le trajet de là à Surinam [Paramaribo], port et capitale de la Guyane hollandaise.

165Arrivés à Albina, ils montent de suite à bord de ce vapeur, paient leur passage (12,50 F) jusqu'à Surinam et s'il arrive qu'on leur demande qui ils sont, d'où ils viennent et où ils vont, ils se contentent d'exhiber leur passeport. Satisfaits par la vue de ces papiers, les commis­saires s'inclinent, saluent et laissent l'évadé poursuivre sa route, puisqu'il est en règle. Arrivé à Surinam, on prend un autre courrier qui vous conduit soit à Georgetown, capitale de la Guyane anglaise, soit à Caracas, capitale du Venezuela et comme les papiers vous mettent à l'abri de toute arrestation, on est alors libre. Une fois à George­town ou à Caracas, il est facile de prendre le premier courrier en partance pour l'Angleterre ou pour Buenos Aires. Ce n'est plus qu'une question de temps et d'argent. Or. l'argent, comme vous le voyez, est l'âme clé ce genre d'évasion, puisque avec du métal on n'a qu'à se faire conduire où l'on veut et qu'on n'est pas obligé soit de travailler, soit de mendier, soit de voler pour manger, s'habiller et payer son passage.

Les papiers sont, après l'argent, d'une très grande importance et vous ne sauriez imaginer toutes les ruses, toute l'intelligence, tous les sacrifices que l'on fait pour s'en procurer. Les heureux les reçoivent clandestinement de leurs familles ou de leurs amis ; d'autres les fabriquent de toutes pièces ; d'autres en volent aux employés de l'administration ou dans les bureaux : d'autres les achètent à des Indiens, à des libérés, à des colons, à des condam­nés : en un mot, chacun se débrouille de son mieux pour mettre toutes les chances de son côté. Ce genre d'éva­sion est le plus facile, le moins compromettant, le plus sûr, le plus rapide et le moins fréquent de tous parce que cela tient au manque d'argent et de papiers. Ce qu'il y a de certain, c'est que sur cent qui essaient par ce moyen et dans de bonnes conditions, quatre-vingt-dix-neuf réus­sissent.

vignette80-33Paramaribo, XIXe siècle

maroni_cellules-et-lavoir1Remarquez, en outre, que si le malheur voulait que l'on soit repris soit à Albina, à Surinam ou à George­town, on en serait quitte pour une punition disciplinaire de trente jours de cellule, parce qu'il n'y a ni vol. ni délit d'aucun genre et que l'administration ignore les moyens employés ou l'existence des papiers et de l'argent. C'est donc là le but à poursuivre et le résultat à atteindre. Cela bien compris, vous n'aurez pas de peine à lire dans ma pensée et à deviner ce que je compte faire, avec votre aide bien entendu.

Vous ne serez pas surpris, non plus, si je vous demande de l'argent, beaucoup d'argent, des papiers, de la marchandise. N'ayant à attendre que deux ans et ne devant recevoir qu'un colis sérieux par an, il faut que j'arrive à réaliser la somme de mille deux cents à mille cinq cents francs. C'est donc sur la marchandise que je dois faire fond pour ajouter à ce que vous m'enverrez en espèces. Inutile d'ajouter que je serai économe jusqu'à l'avarice et qu'entre les priva­tions et le désir de sortir de cette galère, je n'hésiterai pas. (...)

*******************************************

Roques classe les évadés en trois catégories que nous retiendrons.

Tout d'abord, sur le nombre des évasions recensées chaque année... il n'est pas loin de la vérité: selon les années, on en comptait de 300 à 500** avec quelques pics au delà de ce nombre, mais la plupart d'entre elles relevaient de la première catégorie, qu'il qualifie d' irréfléchis, d'impatients, de sans ressources pécu­niaires et de sans grande énergie.

En effet les trois quart de ces évadés avaient agi sur un coup de tête, désespérés de ne pas parvenir à faire leur stère sur un camp forestier (d'où les sanctions à venir), terrorisés par un ou plusieurs codétenus ou tout simplement déprimés (souvent, suite à une "mauvaise" lettre). Un grand nombre revenaient de leur plein gré après avoir erré dans la brousse ou dans un pays qui leur était majoritairement hostile. D'autres étaient repris par les "chasseurs de popotes", Noirs Bonis, Indiens Galibis ou détenus libérés reconvertis à l'affut des primes (les plus féroces, qui ne rendaient souvent que les cadavres d'hommes qu'ils avaient torturé pour leur arracher un pécule parfois inexistant, conservé dans le plan inséré dans l'intestin). 

On ajoutera que les "quatrième première", les libérés astreints au doublage, devaient pointer plusieurs fois par an et qu'un retard de vingt-quatre heures suffisait à les déclarer évadés. Dans la plupart des cas, ces derniers voyaient leur situation régularisée s'ils n'étaient pas de trop mauvaise foi, quitte à écoper de quelques jours de cellule disciplinaire qu'ils considéraient souvent comme un bien: assurance de se voir délivrer un pain, et de dormir à l'abri.

** (pour un effectif de 5 à 8.000 transportés en cours de peine, plus quelques milliers de "libérés" astreints à résidence)

85350418_oLa troisième catégorie, qui a la faveur de Roques, celle "des réfléchis, des patients, des prévoyants, des intel­lectuels, des prudents" a sans doute existé mais elle était incontestablement très minoritaire. Tout d'abord parce que malgré les innombrables complicités, s'il n'était guère commode de réunir et surtout de conserver des fonds malgré les diverses complicités et les ressources liées à la débrouille (lien), il était presque impossible de se procurer des documents d'identité crédibles et encore moins de les conserver (le plan intestinal permettait de conserver quelques pièces d'or ou billets de banque soigenusement roulés, mais il n'en allait pas de même d'un passeport. En outre, à supposer qu'un forçat évadé ait réussi à se procurer une tenue civile lui permettant de ressembler à un citoyen libre, demeurait le problème de son apparence: tondu ou les cheveux coupés à ras, teint hâlé, cicatrices, tout cela le distinguait de l'honnête homme du moment qui, aux colonies surtout, arborait systématiquement une pilosité respectable (ci contre, une photo du bagnard Roques, illustrant la démonstration). La plupart des candidats à la Belle qui ont tenté l'aventure de cette manière se faisaient consciencieusement plumer par les pourvoyeurs de papiers et de documents, qui les dénonçaient après les avoir fournis, de manière à toucher sur les deux tableaux (un grand nombre de commerçants chinois, à Saint-Laurent ou à Cayenne, servaient d'intermédiaires)

Apparemment, Roques était suffisamment réaliste pour comprendre l'inanité de la première méthode et il se savait trop âgé pour agir selon la deuxième et pour cette raison, il la pare de tous les maux afin de tenter de continuer à briller dans son petit cercle familial. On rappelera néanmoins qu'il s'est couvert de ridicule (toute l'AP dut hurler de rire) quand, parti à pieds des Hattes pour rejoindre Buenos-Aires à via le Brésil (!), il fut repris avant Mana, à dix kilomètres de son point de départ, dès le lendemain (perdant ainsi sa sinécure pour être ramené aux ïles d'où l'évasion était impossible)

C'est la méthode "des audacieux, des je-m'en-foutistes, des mange-tout, des sans-peur, des risque-tout" (pour conserver sa terminologie) qui donna les meilleurs résultats malgré les risques immenses liés tant aux réseaux de surveillance qu'aux risques naturels: l'Océan est particulièrement dangereux dans ces parages pour des évadés qui, par la force des choses, confiaient leur sort à un esquif des plus frêles. On partait de Cayenne ou des environs vers le Brésil, ou de Saint-Laurent du Maroni Vers le Vénézuela. Quasiment aucune des tentatives faites depuis les îles n'aboutit.

C'est ce que nous analyserons dans la seconde partie de cette note.

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03 mai 2013

Figure du bagne - Marie Bartête, reléguée, matricule 107

 

Marie Bartête était une de ces bagnardes qu'Albert Londres rencontra lors de son entretien avec soeur Florence. Si le grand reporter resta discret sur leur identité, il n'en fut pas de même de certains journalistes qui firent le voyage et qui donnèrent de plus amples détails.

BAGNARDE, INSIGNES MARINE ANTHROPOMETRIEMarie Bartête

Née en 1863 dans les Basses Pyrénées (terminologie de l'époque), Marie Bartête, abandonnée par sa mère dès sa naissance, orpheline à neuf ans, placée dans diverses familles dès l'âge de treize ans, mariée à quinze ans, veuve à vingt ans, elle n'intéressa jamais ses oncles, tantes ou frères, tous cultivateurs. Condamnée à six reprises pour vol et escroquerie entre 1883 et 1888, elle fut reléguée bien que ses peines fussent mineures et même insuffisantes au regard de l'application formelle de la loi pour que la relégation soit automatique - situation d'autant plus choquante que sa tenue en prison fut toujours exemplaire (un avocat compétent l'aurait sans doute tiré de ce mauvais pas). On l'accabla de tous les maux, et pour faire bonne mesure, elle fut même déclarée indigne de bénéficier du statut de reléguée individuelle qui lui aurait permis un placement chez des particuliers en Guyane. Il est probable que sa constitution robuste joua en sa défaveur... On voulait toujours de bons bras pour coloniser la Guyane.

Envoyée en Guyane en 1888 à l'âge de 25 ans avec le statut de reléguée collective, sa conduite ne donna lieu à aucun reproche. Elle se maria deux fois, ce qui ne lui permit pas de bénéficier de la loi de 1907 qui libérait les femmes reléguées. Marie Bartête est un remarquable exemple de longévité (preuve s'il en était besoin de sa tempérance et d'une bonne hygiène de vie, du moins une fois installée en Guyane). Elle vivait toujours à Saint Laurent du Maroni en 1933 à l'âge de soixante-dix ans, n'ayant jamais pu réunir la somme nécessaire pour payer son retour. (Source: Marion F. Godfroy, Odile Krakovitch)

pecassou_camebracOn a du mal à ne pas s'indigner devant tous ces journalistes qui l'interrogèrent successivement, profitant d'elle pour faire un bon papier et dont aucun n'eut l'idée de tenter une souscription: puisque relevée de la relégation, aucun obstacle administratif ne s'opposait à ce qu'elle rentre en France alors que c'était son voeu le plus cher. Sans doute, un organe de presse à grand tirage aurait pu réunir ce modeste viatique auprès de ses lecteurs. On pouvait toutefois tenter l'expérience, encore que les relégué(e)s exaspéraient davantage la population que les accusés de crimes célèbres sur qui nun doute ténu existait (cas de Onésime Lartigue, autre Béarnais victime d'une enquête et d'une instruction entièrement à charge dans une affaire d'assassinat particulièrement odieuse). Si on avait peu de chance de rencontrer un assassin, chacun était confronté à ces petits voleurs, escrocs, vagabonds chapardeurs, etc.

La romancière de souche pyrénéenne Bernadette Pécassou-Camebrac conte l'histoire de Marie Bartête

 

Sources: M. Pierre, M. Godfroy

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17 avril 2013

La tenue du transporté.

 

081014 IMG_0584(Photo prise par l'auteur au Musée de Cayenne)

 

garcon familleLe "pyjama rayé" était jaunâtre et rouge. Il rosissait rapidement sous l'action du soleil et des intempéries. Le chapeau était selon les périodes fourni par des ateliers de forçats confinés aux tâches légères, ou bien à tresser par leur porteur (ce qui n'allait pas de soi: en cas d'ignorance on sollicitait une aide, mais rien n'était gratuit au bagne, tout s'échangeait). Plus que pour se protéger du soleil, le chapeau avait une fonction sociale et disciplinaire. Il fallait impérativement se découvrir pour parler à un surveillant, sous peine d'être sanctionné de plusieurs jours de cellule (travail le jour, isolement les pieds entravés par une "manille" la nuit, dans une minuscule cellule)

La plupart des transportés travaillaient pieds nus : leur seule paire de souliers était si fragile qu'ils la conservaient pour les comparutions en conseil de discipline ou un autre événement de ce genre. Quant à travailler en sabots, c'était impossible. De ce fait, les blessures infectés, les chiques, les "vers macaques", les ankylostomes causaient de réels problèmes de santé.

Seulement dans ce domaine également, il y avait de considérables différences de situations.

Ce "Garçon de famille" (à gauche) sans doute affecté à la domesticité d'un fonctionnaire de l'administration pénitentiaire porte certes une tenue rayée. Mais elle a manifestement été taillée à ses mesures - de même qu'il bénéficie, sans doute pour ne pas offenser le sens esthétique de ses "maîtres", d'un chapeau de qualité et de souliers convenables. Enfin, il ne passe pas à la tonte règlementaire ; sa tête a été confiée à un bon coiffeur...

D'autres transportés affectés en entreprises (les "première classe") étaient parfois dispensés de porter la tenue règlementaire - qu'ils devaient toutefois remettre le soir s'ils étaient astreints à dormir au camp une fois leur service terminé.

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Le départ pour Saint-Laurent du Maroni (1)

 Nous ne nous étendrons pas outre mesure sur les conditions de voyage pendant le Second Empire, depuis la création du bagne jusqu'au moratoire relatif à l'envoi en Guyane jugée trop insalubre, et son remplacement temporaire comme Terre d'Expiation par la Nouvelle Calédonie. Ces convois étaient alors assurés par des vaisseaux de la marine, normalement des transports de troupes sur lesquels régnait une très stricte discipline, rendue indispensable par le fait que ces navires n'étaient pas adaptés à cette mission (pas de "cages", pas de moyens de coercition autre que les armes de guerre en cas de révolte)

Ci-dessous, les statistiques concernant ces premiers envois: (le tout premier convoi avait expédié environ 400 déportés et condamnés)

listes voyages

prem Statistisques

 En 1870, la population de bagnards en Guyane était stabilisée à un peu moins de 3.500 individus, ce qui en dit long sur la mortalité effrayante qui sévissait. En quelque sorte, les convois "complétaient" l'effectif sans parvenir à l'accroître. On notera que cette année, quelques centaines de transportés qui avaient accompli leur peine et leur temps de "doublage" furent rapatriés en France sans que cela ne provoque d'incident. Le fait est rapporté par l'Illustration, qui ne fait pas état de récidive scandaleuse dans les numéros suivants.

cacique(Ci-contre: Messe à bord du Cacique).

Un des vaisseaux, demeurés sur place parce que trop vétuste, le Cacique, servit de pénitencier flottant jusqu'au jour où rongé par les tarets, il se disloqua sans préavis sous l'effet d'une houle pourtant très modérée, dans la rade de Cayenne: on déplora des centaines de victimes, forçats et gardiens confondus. C'est ce qui précipita la décision d'implanter - enfin - un pénitencier dans la ville.

Après le virage "tout répressif" de la IIIe République, on organisa les convois de façon rationnelle, les transportés et relégués étant regroupés, venant de toute la France, à la Forteresse-prison de Saint-Martin de Ré. En 1891, le marché du transport des forçats fut attribué à la "Société nantaise de navigation" qui affecta à cet usage le Ville de Saint-Nazaire, puis le Loire.

st naze

Le Ville de Saint Nazaire, paquebot transformé

bateau la loire

la_loire

Bagnards 22

Le Loire embarque des forçats

Ce dernier fut tranformé en transport de troupes pendant la Grande Guerre (pendant quatre ans, les envois en Guyane furent suspendus). Il fut torpillé par les Allemands.

lamartiniere1Au titre des dommages de guerre, la France se vit attribuer un navire à vapeur, le Duala, qui fut rebaptisé le Lamartinière (mais à Saint-Laurent, l'usage voulait qu'on l'appelât toujours Duala) et modifié pour être parfaitement adapté à ce nouvel usage.

Le navire mesurait 120m de long, 16m de large, déplaçait 3.500 tonnes et son tirant d'eau atteignait 10 mètres (ce qui n'alla pas sans poser des problèmes: l'estuaire du Maroni est envahi de bancs de sable et de vase qui se déplacent au gré des saisons, et il fallait donc un pilote confirmé embarque avant chaque manoeuvre d'accostage)

lamartiniere2 Le La Martinière, ex Duala

FLAG1Le navire fut équipé de quatre faux ponts séparés par des cloisons étanches qui recevaient chacun deux cages nommées "bagnes". Chaque bagne pouvait contenir de soixante à quatre-vingt forçats qui disposaient de bancs en bois assez solidement boulonnés pour ne pas être susceptibles de servir d'armes, de tringles métalliques permettant d'attacher les hamacs, les couvertures et les sacs (chaque cage était soigneusement inspectée pendant les courtes promenades des forçats, sur le pont). Enfin, des tuyaux traversaient les cages qui pouvaient faire jaillir de l'eau brûlante sur les condamnés en cas de révolte naissante ou de bagarres: moyen suffisamment dissuasif pour calmer toute sédition. L'effectif maximal était de 670 transportés et relégués, les éventuels déportés voyageant à part, dans une petite cage moins inconfortable (ce total était rarement atteint ; on tournait habituellement autour de 550, 600)

la martinière 2A la fin de la Transportation, en 1938, le La Martinière fut cédé à la Compagnie Générale Transatlantique, affecté à la ligne des Antilles, et désarmé en 1939 à Lorient où les Nazis le sabordèrent devant l'entrée de leur base de sous-marins, pour la protéger des torpillages. Le transport des forçats [[[à renseigner]]] coûta fort cher à l'Etat, la compagnie devant amortir un navire dont l'équipement empêchait, en dehors des campagnes guyanaises, de charger facilement du fret. En revanche, les marins appréciaient considérablement ces campagnes. Pas de grosses manutentions, voyages rapides, bonnes soldes du fait de la prime de risque, et surtout possibilité de trafiquer avec les fonctionnaires de l'AP et leurs familles, de même qu'avec certains libérés qui agissaient pour leur propre compte ou pour celui de "collègues" encore en cours de peine (la "pacotille", la "débrouille"). Nous évoquerons ce sujet dans une note spécifique.

En 1936, le ministère des Colonies qui ne pouvait imaginer la fin de la transportation avait signé un contrat qui devait porter jusqu'en 1945. Il s'agissait de transformer le vapeur Carimaré avec le matériel du La Martinière, cela dans le but de donner aux condamnés plus d'espace et plus d'air, d'adjoindre une véritable infirmerie et de renforcer la sécurité.

Rejoindre Saint-Martin de Ré.

Bagnards 18Au début du XXe siècle, les condamnés effectuaient un séjour variable en prison centrale (au régime strict) avant d'être dirigés par chemin de fer via la Rochelle. Le voyage s'effectuait dans de minuscules cellules aménagées, les condamnés étant ferrés. Au gré des correspondances, il fallait parfois trois ou quatre jours pour parvenir à la Rochelle, et des forçats avaient besoin d'assistance pour sortir de leur "placard". En gare de la Rochelle, on procédait au déferrement des détenus, on les enchaînait par les poignets, et par groupes de dix. Une nuit dans la prison de la Rochelle, et le lendemain, par le biais d'un petit vapeur, les prisonniers atteignaient l'île de Ré où les attendait un kilomètre de marche jusqu'aux portes du pénitencier, ancienne fortification du XVIIe siècle.

Bagnards 25Après la Grande Guerre, l'AP fit l'acquisition de voitures cellulaires adaptées pour rendre le transport plus efficace et surtout éviter que des détenus ne fussent "oubliés" des jours durant, au gré des correspondances, sur une voie de garage: situation peu humaine, et propice à des évasions en cas de complictés extérieures (qui ne se produisirent jamais) .

 

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a13L'arrivée à Saint-Martin de Ré

iledere3Dès l'entrée dans la forteresse, le ton était donné, les forçats devant se soumettre à une fouille brutale menée par des gardiens particulièrement aptes à déjouer les pièges tendus par des détenus souvent retors. Seul (et encore, pas toujours) le "plan", ce tube cylindrique que les truands de haute volée s'étaient procurés, qui contenait une somme d'argent conséquente et de menus objets, qu'ils s'étaient introduits dans l'anus parvenait à leur échapper.

L'opération avait aussi pour objectif de repérer les fortes têtes (ceux qui se rebiffaient) et également les pleutres dont l'administration pouvait à bon compte imaginer en faire des mouchards à son profit (et pour leur plus grand risque: les comptes se réglaient vite et des faibles d'esprit pas à même de mesurer les conséquences de leur attitude l'ont payé de leur vie dès leur arrivée à Saint-Laurent du Maroni).

Saint Martin de Ré était une forteresse-prison dont on ne s'évadait pas, et où règnait une discipline de fer. On mangeait très vite dans un grand réfectoire, juste avant une promenade en sabots, au pas cadencé le tout dans le silence absolu. L'arrivée des relégués, moins strictement organisée, donnait en général le signale d'un départ proche dont les durs se réjouissaient: ils escomptaient une discipline moins stricte, et commençaient à rêver à de possibles évasions.

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a5Corvées dans la Citadelle

Quinze jours avant le départ, les forçats étaient mis au repos et ils recevaient une "ration de transporté en expectative de transfèrement", constituée d''une nourriture meilleure consommée avec un confort relatif au réfectoire, afin de se reconstituer avant la visite médicale (en général, les médecins déclaraient tout le monde bon pour le voyage). Les cheveux étaient coupé à ras (barbe et moustaches étant de toute manière formellement prohibées, sauf pour les déportés politiques, dès la condamnation prononcée)

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a7Le réfectoire

a9Ce prisonnier ne sera pas du voyage... Enterrement dans la solitude. La présence de la jeune maman avec un landau n'est pas renseignée. Hasard de la rencontre, ou accompagnement du père vers sa dernière demeure? .

Rejoindre le bateau cage.

 

c1Environ 400 transportés et 200 relégués se rassemblaient dans la cour et se mettaient en colonne pour subir un appel interminable. L'accompagnement était assuré par tout le personnel d'autorité disponible: les gardiens, les gendarmes de l'île, les surveillants militaires qui rejoignaient leur affectation en Guyane, une compagnie de tirailleurs (qui contrairement à la légende fabriquée par Charrère dit Papillon ne braquaient nullement leurs baïonnettes sur les forçats). Le nombre de surveillants était assez impressionnant pour dissuader tout mouvement de révolte ou toute tentative d'évasion, d'autant plus que les bagnards étaient chargés d'un lourd sac de toile qui contenait leur paquetage nécessaire pour le voyage et les jours à venir en Guyane (tenues de transporté, couvertures, de la paille et du fil pour se tresser un chapeau règlementaire, une écuelle, une cuiller, une timbale, un peu de linge, etc.). Certains relégués "individuels" pouvaient partir avec leurs vêtementrs civils quand ils étaient jugés adaptés au voyage et au séjour (c'était rarement le cas, on leur donnait alors un paquetage) et tous pouvaient porter leur propre couvre-chef - casquette, béret ou chapeau - quand les transportés étaient astreints au port du bonnet règlementaire. Tous avaient une plaque qui portait le numéro matricule. Une dernière fouille était opérée et tout objet proscrit était saisi.

76507996Le paquetage du transporté subit très peu de modifications au cours des décennies. Trois pantalons "de fatigue" (pour les travaux) deux chemises de laine, trois de coton, deux paires de souliers, un peigne, une brosse à laver, une paire de souliers, deux paires de sabots. On ajouta un pantalon de molleton de laine (pour les travaux forestiers) à la place de deux mouchoirs (source: Michel Pierre). Cet inventaire devait suffire au condamné, pour une durée de trois ans, les remplacements n'étaient accordés qu'avec parcimonie, et entrenaient le plus souvent une retenue sur le pécule. Le tout était contenu dans un gros sac de toile que le bagnard devait porter lui même.

Les journaux avaient toujours annoncé le départ, et une foule de curieux se pressait à Ré, pour voir passer les forçats, surtout quand une "célébrité" était annoncée. Sur le port, fenêtre et volets devaient être clos, sous peine d'amende. Les photographes ont toujours pu travailler normalement, bien que cela n'ai guère été du goût des autorités. Parmi les habitants, les curieux, il arrivait que des membres de familles de transportés (les femmes surtout) soient là, en pleurs, tentant de voir passer l'être cher. Au bagne, un dicton voulait que "les épouses tiennent deux mois, les soeurs deux ans, les mères toute une vie". Il fallait emprunter des chalands ou un petit vapeur pour rejoindre le navire.

 

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x3 dangereuxLes individus classés "dangereux" sont convoyés les derniers. Ils seront encagés séparément.

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Bagnards 178Des "célébrités... Dieudonné et Depoé, les innocents de "la bande à Bonnot", Duez, le liquidateur des congrégations.

bagne313De nombreuses photos montrent des hommes tête basse, d'autres (les plus jeunes surtout) sourient face à l'objectif. On ne fera pas de psychologie de comptoir devant ces attitudes: les sentiments éprouvés à un tel moment doivent être d'une complexité infinie. La crainte pour la plupart, évidemment, devant l'Inconnu ; un peu de sérénité retrouvée pour les vieux chevaux de retour, que l'atmosphère très coercitive et brutale des Centrales avait éprouvés ; pour tous, la nécessité absolu d'affirmer sa personnalité, pour ne pas dire sa virilité - faute de quoi la suite des événements serait des plus pénibles. Enfin, les têtes basses s'expliquent peut être autant par le souci de ne pas glisser sur des pavés mouillés et sous un gros sac, surtout  en sabots.

Dès cet instant, les vieux briscards repèraient les Anciens, déjà envoyés en Guyane, évadés repris, susceptibles de donner de précieuses informations, les jeunes susceptibles de devenir leur môme. Ces derniers devaient pour la plupart faire preuve de forfanterie pour tenter d'éviter ce statut auquel, malheureusement, peu échapperont (nous en reparlerons) quand a contrario, par inclination naturelle ou peur de l'inconnu, ils se cherchent déjà un protecteur. On tentait de se rapprocher de ceux qui étaient supposés détenir des fonds pour leur proposer une protection contre espèces sonnantes et trébuchantes (Duez fut sollicité dès le début, et Barataud, riche et homosexuel, le fut doublement, dans l'incapacité de se défendre: ses fréquentations bourgeoises ne l'avaient pas préparé à ce qui l'attendait. En revanche un Dieudonné inspirait le respect: supposé tueur de cognes, prétendu membre d'une bande qui avait terrorisé la France tout entière, sa réputation parlait pour lui)

A suivre

 

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12 avril 2013

La visite de l'île Royale (4/4)

 

Partie précédente (lien)

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071011IMG_0708La carrière, d'où furent extraites toutes les roches utilisées pour édifier les divers bâtiments. Elle servit (et sert encore) de réserve d'eau pluviale (en saison sèche comme au moment où furent prises ces photos, le niveau est des plus bas). Depuis une quinzaine d'années, pour les besoins de l'auberge, outre cette réserve (potabilisée) est disponible une unité de dessalement de l'eau de mer. Au temps du bagne l'eau faisait souvent défaut. Chaque case de surveillant avait sa citerne branchée sur la toiture et en saison sèche, une corvée de transportés venait livrer la quantité d'eau tout juste nécessaire pour la famille. La proximité de la réserve près des habitations facilitait la prolifération des moustiques.

071011IMG_0710Le quartier des détenus; Ils étaient de 300 à 600 selon les époques... Et ils prenaient finalement fort peu de place.

 

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071011IMG_0713Ruines de cellules individuelles (pour les condamnés à des peines disciplinaires). On distingue les supports de bat-flancs.

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071011IMG_0715Peine de cachot (semi obscur ou noir)

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071011IMG_0722Dortoirs de détenus (qui dormaient sur des bât-flancs)

071011IMG_0724Autres salles communes. Au centre, les quatre plots (restaurés) qui servaient à équilibrer la guillotine, les jours d'exécution.

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071011IMG_0726Lavoirs, devant les cases. Aucune eau courante à l'intérieur, juste un baquet pour les déjections, vidangé le matin dans la mer.

071011IMG_0729Vue d'ensemble du quartier des détenus

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071011IMG_0732Les théodolites contemporains dans les ruines du bagne...

071011IMG_0728La case des malades légers (les plus atteints étaient admis à l'hôpital mais les soins étaient réduits au strict minimum, faute de moyens).

071011IMG_0733Arrière du quartier des détenus. Il y avait quelques manguiers sur l'île, mais être surpris à manger un de leurs fruits, même tombés à terre, pouvait coûter jusqu'à un mois de cachot.

071011IMG_0739A gauche: la case des porte clés (forçats de confiance, souvent nord-africains) et le poste de garde. A droite: la cuisine des détenus.

071011IMG_0744L'hôpital, sans doute un des plus beaux bâtiments pénitentiaires de Guyane. Malheureusement, son accès est interdit, et réellement dangereux tellement les rares planchers conservés sont dégradés. Etaient soignés dans cet hôpital quelques détenus et les gardiens des îles, mais aussi des pénitenciers malsains du continent, comme celui des Roches: l'air des îles, salubre, facilitait les convalescences.

071011IMG_0734Pignon de l'hôpital, et phare des îles

071011IMG_0741071011IMG_0753

071011IMG_0742Fresques vues de l'extérieur

071011IMG_0749Habitation du médecin chef

071011IMG_0752Ecole (pour les enfants du personnel) et logement de l'institutrice

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photo_projet_2077Chapelle

071011IMG_0757Cimetière des enfants du personnel

071011IMG_0758Une maman obtint le droit de reposer pour l'éternité près de son très jeune fils

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071011IMG_0768Selon les époques, poudrière, dépot de pétrole ou... morgue. L'auteur du site y dormit deux nuits de suite, faute de chambre disponible!

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071011IMG_0775Ateliers

071011IMG_0780Porcherie et abattoir

071011IMG_0777Les quelques puits ne donnaient, surtout en saison sèche, qu'une eau saumâtre, quasiment imbuvable.

071011IMG_0785Le plôt du transbordeur par câble, qui permettait de joindre l'île Royale quand la houle empêchait tout accostage.

071011IMG_0782Marques d'usure faites par le câble sur une roche

071011IMG_0792L'autre montée sur le plateau.

 

On ne se fiera pas au caractère apparemment enchanteur de cette île. Il faut imaginer ce que devait être la promiscuité avec ces quelques dizaines de fonctionnaires civils ou militaires les uns célibataires, les autres mariés voire venus avec leurs enfants, ces centaines de forçats, tous confinés sur quelques hectares, certains pour des sessions de six mois, d'autres pour des années. Les jalousies, les envies, les petits trafics, les complots, les abus d'autorité - ou la juste autorité considérée comme un abus - c'était cela, le quotidien. C'est en tout cas ce qui ressort des divers témoignages, qu'ils émanent d'anciens détenus ou de gardiens. Aller aux îles était - sauf pour quelques originaux - considéré comme un exil, une sanction. Pour les forçats, c'était la certitude de vivre sous un climat plus sain, d'effectuer des tâches certes monotones et pour la plupart inutiles, mais c'était la quasi impossibilité de s'évader. Certains s'en contentaient ; d'autres se désespéraient.

Etaient affectés aux îles les transportés les plus susceptibles de s'évader - soit parce qu'ils avaient prouvé leurs "compétences" en la matière soit parce qu'ils étaient soupçonnés de pouvoir soudoyer des complices. On y mettait aussi ceux dont l'actualité avait le plus parlé: l'évasion d'un Soleilland (lien), d'un Barataud (lien) auraient entraîné un scandale de portée nationale - aussi les pires criminels "se la coulaient relativement douce" (si on excepte le mépris universel qu'ils subissaient) quand de pauvres bougres victimes d'un moment d'égarement allaient crever "sur la route" ou dans un camp forestier.

 

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La visite de l'île Royale (3/4)

 

Seconde partie (lien)

 

071011IMG_0666En remontant sur le plateau...

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071011IMG_0668Vue sur l'île du Diable

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071011IMG_0674Bâtiments de gestion, ateliers, etc.

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071011IMG_0677Entrepots, magasin.

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071011IMG_0679

071011IMG_0689L'ensemble de l'île est ainsi consolidée, remblayée. Mais la végétation faisait cruellement défaut sur les contreforts, par mesure de sécurité.

071011IMG_0690Le grand balcon de la maison du Directeur

071011IMG_0683La coopérative et le mess (actuellement, auberge). Au premier étage, les chambres des gardiens célibataires

071011IMG_0703

071011IMG_0702

071011IMG_0696La lampisterie, dont Seznec fut longtemps responsable (poste tranquille s'il en est: il semble que certains membres du personnel avait des doutes sur sa culpabilité, et il bénéficia à coup sûr de la solidarité bretonne (nombre de gardiens étaient originaires de cette région). Toutefois il était astreint à dormir en case collective: dans le passé, il avait commis une tentative d'évasion.

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071011IMG_0699Officiellement, Seznec est toujours coupable d'assassinat. La justice n'a pas décidé la révision de son procès.

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071011IMG_0701Une enceinte grillagée limitait l'aire de résidence du personnel interdite aux bagnards, sauf nécessité de service (garçons de famille, ouvriers d'entretien, etc. étaient autorisés à la franchir à des heures déterminées)

071011IMG_0705Qui croirait que ce coin apparemment paradisiaque fut un enfer... Et de nos jours demeure un purgatoire fort pénible?

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071011IMG_0692De 300 à 500 transportés à "occuper". Quand on était fatigué de faire "paver carré", on utilisait les galets. Puis on revenait à l'ancien système. Faire et défaire, c'est toujours faire mais quel était l'intérêt pour la collectivité? Fallait-il vraiment déplacer des condamnés sur 8.000 kilomètres pour les parquer sur 24 hectares, à des tâches aussi inutiles?

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071011IMG_0706Les cases des surveillants en famille (chaque demeure hébergeait deux couples, parfois avec enfants) et était équipée d'une citerne branchée sur le toit, et récupérant les eaux de pluies. De nos jours, des chambres de l'auberge sont installées dans ces logements... ce sont - et de loin ! - les plus agréables avec leur ventilation naturelle (les bungalows neufs qui ont vue sur l'océan sont surchauffés)

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071011IMG_0707La carrière dont furent extraits tous les moellons. Elle a été ensuite utilisée comme citerne d'eau douce (l'eau a toujours manqué sur les îles, surtout en saison sèche). Une corvée de bagnards partie de cette réserve remplissait tout d'abord les citernes de l'hôpital, des habitations de gardiens puis, s'il en restait, les "auges" devant les cases collectives des détenus. Les jacinthes d'eau colonisent la surface de la réserve et n'empêchent pas, si on a de la chance, d'apercevoir un minuscule caïman qui a élu domicile ici.

071011IMG_0709Constante de l'architecture carcérale en Guyane: l'emploi de la brique, sous cette forme. Les murs laissent ainsi passer les alizés, ce qui permet de profiter des vents rafraîchissants. Ces briques ont été importées du continent, le bagne ayant compté jusqu'à 12 briquetteries dont chacune avait son symbole.

A suivre : la visite de l'île Royale (4/4) (lien)

 

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