02 juin 2013

Les libérés à Saint-Laurent, vus par Albert Londres.

LES LIBÉRÉS

 

Albert_Londres_en_1923Saint-Laurent est la fourmilière du bagne. C’est là que les coupables désespèrent en masse. Quelques comptoirs pour l’or et le balata, le quartier administratif, un village chinois, des nègres bosch, qui ravitaillent les placers et rapportent les lingots, et, animant cela, des forçats, des « garçons de famille » pressés et empressés et tout le régiment rôdeur, inquiet, loqueteux des quatrième-première : les pitoyables libérés.

C’est par ses libérés que Saint-Laurent s’impose.

Là, on fait le doublage, et là demeurent à perpétuité (mais meurent bien avant !) les forçats condamnés à huit ans et plus et qui ont achevé leur peine.

Que font-ils ? D’abord ils font pitié. Ensuite, ils ne font rien. Les concessions ? Ah ! Oui ! « À leur libération, les transportés pourront recevoir une concession… » Il y en a. Mais à peu près autant que de bâtons de maréchal dans les sacs d’une brigade qui passe.

Alors, hors des prisons, dans la rue, sans un sou, portant tous sur le front, comme au fer rouge et comme recommandation : ancien forçat ; avilis, à la fois révoltés et matés, minés par la fièvre, redressés par le tafia, vont, râlent, invectivent, volent et jouent du couteau, les parias blancs de Saint-Laurent-du-Maroni.

Leur formule est juste : le bagne commence à la libération. Qu’ils travaillent ! Où ça ? ils ont une concurrence irréductible : celle des forçats en cours de peine. Exemple : Une société, la Société forestière, vient s’installer en Guyane. C’est la première. Les libérés voient un espoir, ils vont avoir du travail. Catastrophe ! Le ministère accorde à cette société deux cents forçats officiels à 75 centimes par jour. [NDA. Pour vivre "normalement" en Guyane à cette époque, il fallait gagner environ 2,50F par jour]

Et les libérés, le ventre creux, regardent passer les bois.

Chez les particuliers ? Les particuliers sont peu nombreux. Il y a ici, dix assassins et quinze voleurs pour un simple citoyen. Et puis les particuliers ont des « assignés » : des forçats de première classe employés en ville.

Dans les comptoirs ? Oui, quelques-uns travaillent dans l’importation et l’exportation, mais quelques-uns seulement, parce qu’il n’y a que quelques comptoirs.

Alors que font-ils ?

1 ° Ils déchargent deux fois par mois, les cargos américains et français qui apportent des vivres.

2° Ils mangent – je veux dire ils boivent – en un jour et une nuit les cinquante francs guyanais qu’ils viennent de gagner.

3° Ils se prennent de querelle et l’on entend ce cri qui ne fait même plus tourner la tête aux passants : Ah ! Ahn ! Ah ! Ahn ! C’est un libéré qui vient de recevoir un couteau dans le ventre.

4° Ils « font » la rue Mélinon comme des bêtes de ménagerie derrière leurs barreaux, avant l’heure du repas. Mais pour eux, le repas ne vient pas.

5° Le samedi, ils vont au cinéma. Les vingt sous du cinéma sont sacrés. Ils mourront de faim, mais ils iront au cinéma.

6° À onze heures du soir, ils se couchent sous le marché couvert et, avant de s’endormir sur le bitume, ils sèchent les plaies de leurs pieds avec la cendre de leur dernière cigarette.

7° À cinq heures du matin, on les réveille à coups de bottes : place aux légumes !

 

************

AU CINÉMA

 

– Ce soir, au cinéma, film à grand spectacle, à multiples épisodes. Sensationnel ! Admirable ! Production française et brevetée ! Foule de personnages ! Dramatique ! Captivant ! Ensorcelant ! Féerique et en couleurs !

« Habitants de Saint-Laurent-du-Maroni, enfants, parents et domestiques, honorables messieurs et honorées dames, chefs, sous-chefs, bas-chefs, et cœtera, et cœtera, à huit heures et demie, tous en chœur et au guichet !

C’est un libéré qui aboie ainsi aux coins des rues. Il aura toujours gagné vingt sous pour aller lui-même, tout à l’heure, au cinéma.

L’affiche annonce : L’Âme de bronze. Un héros fort en muscles cavalcade au milieu de canons et de munitions. Cette lithographie ne plaît pas à Honorat Boucon, ex-forçat, directeur de l’Aide Sociale, rédacteur en chef de l’Effort Guyanais (IIIème fascicule), lauréat de l’Académie française, et autrement nommé : la Muse du Bagne.

La Muse du Bagne pue le tafia.

– Est-ce un film à produire ici (son langage est châtié). Que viennent faire chez nous ces instruments militaristes ? Je proteste !

– Ça va, mon vieux ! ça va ! lui crie un colonial, de l’intérieur de la baraque.

– Et ce citoyen venu de Paris voir le bagne, croyez-vous que cela soit sérieux aussi ? Moins que rien, voilà ce qu’il est. J’ai l’habitude de juger les hommes et je sais ce que je dis.

J’étais dans la boutique. Les comptoirs ont peu de jour, à cause du lourd soleil. Et l’on est bien, assis à l’ombre, sur des rouleaux de balata.

– Un journaliste ! Mais non ! Un prévoyant. Il est venu retenir sa place. Ah ! les poires, qui croient à son miracle ! Vous ne l’avez donc pas regardé ; quelle belle fleur… de fumier ! Et dire qu’on le tolère parmi nous !

Honorat Boucon, dans le monde bagnard, est le seul ennemi que j’ai en Guyane.

/...

Mais voici huit heures trente. Les libérés, un billet de vingt sous à la main, gagnent le cinéma. C’est tout ce qu’ils peuvent s’offrir de l’autre vie !

 

Pas de brouhaha. Aucune gaîté. Le châtiment les a bien matés.

 

La salle est une baraque. L’écran est plutôt gris que blanc. Mais il en est parmi ces spectateurs qui n’ont jamais vu d’autre écran. Il y a des forçats plus vieux que le cinéma.

 

Les places de galeries sont réservées au peuple libre, mais le peuple libre ne vient jamais. Forçats et noirs, voilà la clientèle.

 

Ils sont tassés sur des bancs.

 

L’orchestre est celui du bas Casséco : une clarinette, un violon, une boîte à clou : Hing ! zinc ! hing ! L’Âme de bronze déroule ses épisodes. Le film ne déchaîne pas un enthousiasme délirant. On voit passer entre les rangs des bouteilles de tafia. Ils boivent au goulot, dans l’obscurité. Hing ! zinc ! hing !

 

L’Âme de bronze est finie.

 

– Ah ! Ah !

 

C’est l’annonce d’un film d’aventures.

 

Un amoureux se fait bandit pour gagner le cœur de sa belle.

 

L’attention devient aiguë.

 

Quand le héros s’apprête à escalader la fenêtre, de la salle une voix prévient :

 

– Regarde en arrière ! Tu vas t’faire poisser !

 

Le faux bandit est dans la place. On l’aperçoit à travers les vitres d’une véranda, une femme passe.

 

– Attention ! crient instinctivement les spectateurs.

 

On croirait entendre les enfants prévenir Guignol de l’arrivée du gendarme.

 

Le héros du drame entre dans l’appartement et saute sur la femme, qu’il terrasse.

 

– Bâillonne-la, mais ne la tue pas !

 

Celui-ci doit savoir ce qu’il en coûte !

 

Le cambrioleur mondain continue sa ronde. Il a l’air de faire sauter les serrures d’un coup de pouce. Il ne sait pas le public de connaisseurs devant qui il joue, le malheureux !

 

La salle ne le prend plus au sérieux. Elle ricane. Et l’un des libérés traduit le sentiment unanime :

 

– Du chiqué ! Ce n’est pas possible !

 

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Albert Londres croise Ullmo.

L’EXPIATION D’ULLMO

Albert_Londres_en_1923– Tenez ! le voilà ! c’est lui !

Il remontait du port par la rue Louis-Blanc, un parapluie pendu à son bras, vêtu d’un méchant habit de coutil noir, et il marchait d’un pas lent du pas d’un homme qui pense profondément.

Jeannin, Jeannin le photographe, sauta sur son appareil, bondit et saisit l’homme dans son viseur. L’homme ne se retourna même pas. Il était indifférent à toute manifestation humaine.

C’était Ullmo, ex-enseigne de vaisseau de la marine française.

Il avait quitté le Diable (l’île du Diable) depuis cinq semaines. Quinze ans ! Il était resté quinze ans sur le Rocher-Noir, dont huit ans tout seul, tout seul. La guerre lui avait amené des compagnons, d’autres traîtres. Enfin ! on l’avait transporté sur la « grande terre ». Les internés des îles du Salut appellent Cayenne la « grande terre ! »

Ce n’est pas une faveur qu’on lui fit. C’est le jeu normal de la loi qu’on lui appliqua, très lentement. La loi dit : « Tout condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, pourra, au bout de cinq années de sa peine, être transporté sur un continent… » Mais, au bout de ses cinq années, Ullmo trouva 1914. Ce n’était pas précisément une date favorable à sa libération. Bref, la guerre lui fit du tort – à d’autres aussi ! Elle lui coûta dix années de plus de châtiment total. On lui laissa continuer jusqu’en 1923 sa longue conversation avec les cocotiers et les requins.

Ullmo, dit-on ici, est un malin. S’il est sur la « grande terre », c’est qu’il s’est fait catholique. Sans le curé de Cayenne, il pourrirait encore au « Diable ».

LE PÈRE FABRE

Ullmo s’est fait catholique.

Sans le père Fabre, curé de Cayenne, le gouverneur de la Guyane, même après quinze années, n’aurait pas signé le désinternement d’Ullmo. Le père Fabre a répondu d’Ullmo. Il a dit : « Je prends la chose sous ma responsabilité. »

Sans situation, sans un sou, même marqué (la petite monnaie de Cayenne s’appelle sous marqués), il était promis, comme tous les libérés, aux tonneaux de poissons pourris du marché couvert.

Le père Fabre le logea au presbytère.

Il y habite encore. Il y mange aussi.

– Monsieur, me dit le père Fabre, d’abord la conversion d’Ullmo ne regarde personne.

Le père Fabre m’ayant répondu cela sur un ton cavalier :

– Pour mon compte, mon père, vous savez… lui dis-je…

– Il a payé, il paye encore. Il ne demande que l’oubli. Donnons-le-lui.

– Donnons-le-lui.

– Que n’a-t-on raconté sur nous deux ?

« Voici les choses. Asseyez-vous, gardez vôtre casque à cause de la réverbération. Petite ! apporte-moi mon casque.

– Voici votre casque, mon bon père, fit une petite fille noire.

– Je reçus un mot, il y a quelques années, du commandant des îles, me demandant un catéchisme et quelques livres religieux pour un condamné qui en exprimait le désir. J’envoie le catéchisme. Six mois passent. Je reçois un autre mot du même commandant, pour des livres plus sérieux. C’était un mécréant ; il n’existe pas de livre plus sérieux que le catéchisme, mais j’envoyai les évangiles. Quatre mois passent. M’arrive une lettre sur papier réglementaire. Un transporté réclamait ma visite. C’était très mal signé. Je lus : « Ullu ». Il était des îles du Salut. On ne va pas aux îles du Salut comme ça ! Enfin, j’y allai. Et je vis Ullmo. Il me dit qu’il se sentait appeler vers l’Église. « Réfléchissez, lui. dis-je. Écrivez-moi, je reviendrai dans six mois. »

« Ce fut une belle conversion, pure et entière. Quand je retournai au Diable, j’avais le Bon Dieu dans ma soutane.

« Je portais à Ullmo la première communion.

« Entre Royale (l’île Royale) et le rocher… Vous en revenez ? Vous connaissez ce passage ? Ce jour-là, ce fut plus infernal encore. Et les requins ? Ce n’est pas pour ma soutane que je craignais, mais pour le Bon Dieu !

« Ullmo communia dans sa case. La case tremblait sous un vent furieux. Une lampe faite dans un coco représentait seule la pompe catholique. Sur cette lampe, De Boué, de la bande à Bonnot, avait gravé, à la demande d’Ullmo (peut-être avec son surin), un des plus beaux versets des psaumes : « Si l’Éternel ne bâtit la maison… »

« Maintenant Ullmo est catholique. Qu’on le laisse en paix. Ne comptez pas sur moi pour le voir. D’ailleurs, il est invisible.

Sitôt arrivé à Cayenne, Ullmo chercha du travail. Au début de sa peine l’argent ne lui manquait pas. Lettres et mandats lui parvenaient régulièrement. Du jour où il se fit catholique, sa famille rompit. Elle avait passé sur le crime contre la patrie, elle se dressa devant le crime contre la religion. Elle n’a pas renoué. Il est lamentablement pauvre.

Le père Fabre lui donna une paire de souliers ecclésiastiques. Avec quinze francs qui lui restaient, il acheta cet habit de coutil noir : Quant à son parapluie, c’était celui de la bonne du curé…

Il alla de maison en maison. Il disait : « Prenez-moi, prenez-moi comme domestique. » On lui répondait : « On ne peut pas prendre un ancien officier de marine comme domestique. » Il répondait : « Je ne suis plus le lieutenant Ullmo, je suis un traître. »

Il faillit entrer à la Compagnie Transatlantique. Mais le gouverneur dit non. Avec les bateaux, il pourrait s’évader. « Je n’ai plus de parole d’honneur, mais j’ai ma foi, dit-il. Sur ma foi je jure que je ne m’évaderai jamais. » Mais ce fut non. On le vit rôder dans les bureaux du gouvernement.

Au gouvernement, on emploie des assassins, des voleurs, comme « garçons de famille ». Mais, lui, on le chassa. « Courage ! lui disait le Père. Courage ! » Le jour d’une grande fête religieuse à Cayenne, je le vis qui suivait de loin une belle procession : il avait les yeux sur le Saint-Sacrement que portait son bienfaiteur et il chantait avec les petites filles noires :

Que ta gloire, ô Seigneur,

Illumine le monde !

S’il te faut notre cœur…

Mais il n’avait pas encore trouvé de place. Il frappa aux comptoirs Chiris, il frappa aux comptoirs Hesse. Enfin, il s’adressa à la maison Quintry, exportation, importation.

– Eh bien ! entrez, dit M. Quintry, je vous prends à l’essai.

On m’avait bien dit que la maison Quintry était rue François-Arago, mais je n’arrivais pas à la dénicher ; la persévérance m’y conduisit.

– Oui, fit M. Auguste Quintry, c’est bien chez moi qu’est Ullmo.

Il n’était pas là en ce moment, il expédiait des chèques, il allait revenir.

– On ne comprendra peut-être pas, me dit M. Auguste Quintry, que j’aie tendu sinon la main, du moins la perche, à Ullmo. En France, vous voyez la faute, en Guyane, nous voyons l’expiation.

M. Auguste Quintry se remit à écrire. Après un instant :

– Hier, en sortant du comptoir, à onze heures, j’emmenai Ullmo chez moi pour lui donner des échantillons. Je le fis asseoir dans mon salon et je partis chercher mes deux boîtes. J’ai une petite fille de dix ans. Voyant un monsieur dans le salon, elle se dit : « C’est un ami de papa. » Elle va vers Ullmo : « Bonjour, monsieur », et elle lui tend la main.

« J’entends ma petite fille qui crie : « Papa ! le monsieur pleure. »

« J’arrive, les larmes coulaient le long des joues d’Ullmo.

« – Eh bien ? lui dis-je.

« Je compris.

« – Pardonnez, fit-il, voilà quinze ans qu’on ne m’avait tendu la main.

L’ENTREVUE

 Ullmo apparut. Sans regarder dans la boutique, il alla s’asseoir à sa place de travail, une table près de la fenêtre.

Il n’est pas grand. Son teint était jaune. Sa figure, un pinceau de barbe au menton, avait quelque chose d’asiatique. Son habit de coutil noir était déjà tout déformé.

– Je vais l’appeler, fit M. Quintry.

– Pas ici, devant les autres.

– Alors, passons derrière.

Nous allâmes derrière.

– Dans cette réserve vous serez bien.

De grosses fèves aromatiques séchaient par terre. Elles iront à Paris par le prochain courrier. C’est le secret des parfumeurs. Elles finiront dans de jolis flacons aux noms poétiques à l’usage des belles dames. La belle Lison en achètera un, peut-être !

– Ullmo ! voulez-vous venir un moment ?

Il vint aussitôt.

– Je vous laisse, dit M. Quintry.

– Voici qui je suis, lui dis-je. Je viens vous voir pour rien, pour causer. Vous pouvez peut-être avoir quelque chose à dire ?

– Oh non ! je ne demande que le silence.

– Et sur vos quinze années au Diable ?

– Il y a deux points de vue : celui du condamné et celui de la société. Je comprenais fort bien celui de la société ; je souffrais également fort bien du point de vue du condamné : Voyez-vous, ce ne sont pas les hommes, mais les textes qui sont le plus redoutables. Et plus ils viennent de haut et de loin, plus ils s’éloignent de l’humanité. J’ai expié, j’ai voulu expier. Je me suis fait un point d’honneur de ne pas mériter en quinze ans une seule punition. C’était difficile. Un réflexe qui, dans la vie libre, ne serait qu’un geste, ici devient une faute. J’ai trahi. J’ai voulu payer proprement. Vous avez été au Diable, déjà ?

– Oui.

– Ah ! Cela ne fait pas mal en photographie, n’est-ce pas ? Quand je suis arrivé sur le Loire, en, 1908, moi aussi j’ai dit aussi : c’est coquet.

– Vous êtes resté huit ans tout seul ?

– Oui, tout seul.

– Mais il n’y avait personne ?

Avec un sourire amer :

– Si. Des cocotiers. Une fois le gouverneur est venu. Il demanda à mon surveillant : « Combien de temps restez-vous au Diable ? » « Six mois. » « Six mois ! C’est effrayant ! Comment pouvez-vous tenir ? »

« J’y étais depuis douze ans. Un grand sarcasme silencieux me traversa l’âme. Mais j’étais un traître. J’expiais. Toujours les deux points de vue.

– Vous logiez dans la case en haut ?

– Pas tout de suite. Elle n’était pas bâtie. Je suis resté un an dans l’ancienne case à Dreyfus, face à la mer.

– Le tintamarre infernal des lames ne vous a pas rendu sourd ?

– Non. Mais je connaissais tous les requins. Je leur avais donné des noms et je crois bien qu’ils accouraient, quand je les appelais, les jours où j’avais trop besoin de voir quelqu’un…

On m’avait dit : « Ullmo est vidé. Le châtiment fut le plus fort. Vous ne trouverez qu’une loque. » C’était faux. Son intelligence est encore au point.

– A-t-on parlé de mon changement de situation en France ?

– Oui.

– Ah ! fit-il, agacé. Je n’ai jamais compris quel ragoût avait mon histoire pour le public. Ce n’était qu’une pauvre histoire. Oh ! si pauvre !

– Et maintenant, attendez-vous mieux ?

– Que voulez-vous que j’attende ? Je ne suis pas un sympathique pour que l’on s’occupe de moi.

– Et votre famille ?

– Ce que je puis faire de mieux pour ma famille est de me faire oublier d’elle. Avoir un parent au bagne ce n’est pas gai. Ma famille, elle, n’a rien fait.

– Vous vous êtes converti ?

– Oui, j’ai reçu le baptême, il y a cinq ans.

« Je considère, reprit-il, qu’au point de vue humain, je suis sorti de la grande misère. J’espère pouvoir gagner deux francs cinquante par jour. Cela me suffira. À ma première paye, j’achèterai une chemise.

Je vis qu’il n’avait pas de chemise, ni de chaussettes.

– Quant à la vie intérieure, j’ai ce qu’il me faut.

– Vous ne pensez pas à la possibilité, un jour, de revenir en France ?

– En France, la vie serait impossible. Qui oserait me faire gagner deux francs cinquante par jour ? Je pense me refaire une existence ici.

– Vous marier, peut-être ?

– Joli cadeau à faire à une femme !

– Vous avez des projets ?

– Attendre la mort, proprement.

Il n’eut pas un mot de plainte, pas un mot d’espoir. Il me dit :

– Vous avez vu la procession avant-hier ? Vous feriez plaisir au Père Fabre si vous en parliez pour montrer la grande foi qui demeure ici.

Il me dit aussi :

– Oui, je suis un traître, mais… Ce n’est pas une excuse que je cherche, c’est une vérité que je vais dire : on a été traître, comme on a été ivre. Je suis dégrisé, croyez-moi.

– Ullmo !

Son patron l’appelait.

Je lui tendis la main. L’émotion bouleversa ses yeux.

Je sortis par la cour, rapidement.

Albert Londres.

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Benjamin Ullmo - le traitre - Ce qui le fit condamner.

 

$(KGrHqIOKnME52P1vqKOBOfg4zmBeQ~~60_35Cette sombre affaire d'espionnage dont les seules motivations furent l'appât du gain causé par une forte dépendance à l'opium et la fréquentation d'une courtisane, commise par un officier "israélite" (terminologie de l'époque) fut pain bénit pour les antisémites qui en pleurèrent presque de bonheur: elle survenait très peu de temps après la réhabilitation définitive de Dreyfus et remettait en cause une certaine évolution de l'opinion qui allait vers l'apaisement. 

Mais à l'époque, on se réjouit presqu'unanimement qu'il subisse le même sort que le capitaine innocent, à savoir la déportation sur l'île du Diable. De cette lamentable affaire, le moral de la Marine mit longtemps à se remettre.

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08_Esca01

ullmo_benjaminBenjamin Ullmo, issu d'une riche famille d'industriels juifs, naquit à Lyon en 1882. Contre le voeu de son père, il décida de ne pas reprendre l'affaire familiale, et entra dans la marine en 1898. Il fit ses classes à bord du navire école Bourda, mouillé à Brest, et fut très vite repéré comme un élement prometteur. Dès ses vingt ans, il deveint officier, puis enseigne de vaisseau sur le contre torpilleur Carabine avec lequel il effectua des voyages en Indochine où il découvrit l'opium. Devenu dépendant, il en arriva vite à fumer vingt pipes par jour.

casino2Il fut affecté à Toulon en 1903, au moment où son père lui laissait un héritage confortable qui lui aurait largement permis de tenir son rang, mais qui n'était pas suffisant pour un cave fréquentant assidument les multiples casinos et cercles de jeu de la ville, consommant toujours autant d'opium (beaucoup plus cher à Toulon qu'à Saigon) et entretenant une poule de luxe, Marie Louise Welsch, dite la belle Lison qui ne soldait pas ses charmes.

Il cohabita avec celle-ci dans le quartier Mourillon à Toulon - ce qui choquait son milieu, mais rien n'était encore irrémédiable. Lison se montrait de plus en plus exigeante et fit fondre le capital d'Ullmo. Le cave étant plumé, elle menaça de le quitter, ce qui lui aurait été d'autant plus facile que la concurrence était rude pour remplacer Ullmo qui avait désespérément besoin d'argent pour la conserver et assouvir sa dépendance.

110426103543477917Le Carabine

La suite tient du très mauvais roman d'espionnage, et on a peine à croire qu'un des officiers parmi les plus brillants de sa génération ait pu croire au succès de sa machination (toute morale et sentiment patriotique mis à part)

220213048Pendant l'été de 1907, le lieutenant de vaisseau commandant la Carabine partit en permission en laissant l'intérim à son second, Ullmo, qui accèda ainsi au coffre dont il déroba le contenu pour en photographier les principales pièces: recensement de l'état de la flotte en Méditerranée, structure et éléments de la défense de Toulon et d'autres ports militaires.

Sollicitant une permission, Ullmo se rendit à Bruxelles où, sous un faux nom, il prit contact avec un agent allemand pour vendre les documents en sa possession. D'une part, cela paraissait "trop beau pour être vrai", d'autre part Ullmo demandait un prix excessif pour qu'on puisse acheter à des fins de vérification. L'agent refusa en prétendant que son pays possède déjà toutes ces informations.

C'est déjà très grave, mais ensuite on tombe dans le quasi comique. Ullmo contacta le ministère de la marine qui reçut une lettre indiquant qu'une personne détient les plans et documents photographiques intéressant la défense mobile des torpilleurs et contre torpilleurs de la flotte Méditerranéenne, ainsi que les codes des signaux et des ordres de mobilisation de l'escadre. Ces documents secrets seront livrés à une puissance étrangère, sauf si le Ministère les rachète

7La communication sera établie par la voie des petites annonces de la République du Var : Pierre fera des propositions à Paul. Tout dabord, les services crurent à une mauvaise plaisanterie mais Ullmo envoya une pièce tronquée qui prouvait "son sérieux". Il fut alors décidé de contacter l'auteur "Pierre" comme cela avait été précisé.

consulRendez-vous fut pris au 23 octobre 1907 en début d'après midi aux gorges d'Ollioules, après des péripéties qui font arrêter quelques temps un brave Consul coupable seulement d'avoir emprunter les "water closet" d'un train au mauvais moment, et Ullmo se jeta dans le piège tendu par la Sûreté (ce fut l'heure de gloire de M. Sybille). Il fut arrêté et emprisonné, puis jugé le 20 février 1908, par le tribunal de justice maritime.[ci-contre: le Figaro, compte rendu d'audience du procès]

 

Ullmo0

Charles_Benjamin_Ullmo_1908Les charges étaient accablantes et la grande préoccupation de la justice maritime, outre la sanction du traitre, était de savoir si oui, ou non, Ullmo avait réellement pu vendre ces documents de la plus haute importance. Officiellement, il fut établi que ce n'était pas le cas (il fallait rassurer l'opinion). Dans la pratique, on refondit tout le système, comme s'il avait été dévoilé.

L'expertise psychologique ne laissa guère de chance à Ullmo qui avait tenté de se réfugier derrière sa toxicomanie pour se justifier

___journalSans surprise tant les faits étaient graves, Ullmo fut très lourdement condamné (à la même peine que l'innocent Dreyfus): dégradation devant le front des troupes et déportation perpétuelle. Toutefois, on ne peut s'empêcher de penser que les juges maritimes ont "violé le droit" pour mieux sanctionner Ullmo qui fut condamné en tant que condamné "politique" alors que tout prouve que seule la vénalité guidait ses actes. La logique eut été qu'il fut condamné pour espionnage mais à l'époque, l'espionnage en temps de paix n'était sanctionné que de cinq ans de prison... 

Il est tout à fait possible que pour ce motif, la Cour de cassation aurait annulé le jugement. Ullmo ne la sollicita point. Un reste d'honneur, un souhait d'expiation? Ou le calcul qu'une courte "vraie" déportation avant de rejoindre Cayenne serait plus supportable, calcul que les événements ont démenti? Nul ne le sait.

 

08_Esca02Nous avons évoqué la résurgence de l'antisémitisme, que cette pénible affaire raviva. Pour en donner la preuve, citons deux extraits du Figaro qui n'était pas en ce domaine le pire des quotidiens, s'il veillait à garder sa clientèle "France profonde"

israéliteEt cette description physique... Quelle objectivité peut-on discerner dans ce texte d'une rare violence pour un journal qui se veut convenable? (Voir la photo de l'accusé, ci-dessus)

descriptionQuant à la belle Lison appelée (à sa grande fureur) à témoigner pour se justifier de n'y être pour rien dans cette histoire... Le même journal la rhabille pour deux saisons!

lison

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Benjamin Ullmo - L'expiation ; la fin en Guyane.

 

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Transport la loire 1905Le 18 juillet 1908, après l'infamante cérémonie de la dégradation militaire (subie par Dreyfus 14 ans plus tôt, mais Dreyfus était innocent), Ullmo quitta Toulon pour l'île de Ré, et de là il fut embarqué sur le navire la Loire à destination de la Guyane, en compagnie des transportés et des relégués dont il était soigneusement isolé. Le Transport fit une courte escale, le temps de la débarquer aux îles avant de déposer son "chargement principal" à Saint-Laurent du Maroni. 

 

ullmo3 loire idiableLa chaloupe de l'île Royale dépose Ullmo sur l'île du Diable.

4057234275On lui fit occuper l'ancienne case de Dreyfus, avant d'en bâtir une sur le plateau, mieux ventilée et où le bruit de la mer était moins assourdissant. Dispensé de travail comme tout déporté politique, il s'occupa par des lectures de livres philosophiques ou mystiques, s'adonna à l'entretien de son habitat, éleva des volailles, longtemps soutenu par sa famille si sa belle Lison avait craché sa haine et son mépris lorsqu'elle fut appelée à témoigner. Les déportés peuvent normalement obtenir une grâce partielle: habituellement, le droit de rejoindre Cayenne après cinq ans d'isolement. Mais pendant la boucherie de la Grande Guerre, l'heure n'était pas à l'indulgence vis à vis des traitres et s'il fut incomparablement moins maltraité que Dreyfus, même sa demande de mobilisation comme simple soldat ne reçut aucune réponse.

Il séjourna donc à l'île du diable jusqu'au 15 mars 1923, date à laquelle le gouverneur de la Guyane de l'époque l'autorisa à demeurer à Cayenne où il croisa Albert Londres. lien)

ullmo_benjamin03Ullmo semblait alors être devenu psychotique, à cause de sa solitude relative sur l'île du Diable (pendant le conflit, il fut rejoint par d'autres déportés). On évoqua aussi les séquelles de son passé de drogué sevré avec brutalité.

Il se prit parfois pour le Christ et colporta des prédictions, écrivit au pape pour lui prodiguer ses conseils afin de mettre de l'ordre dans l'église catholique. (Il s'était converti au catholicisme pendant son séjour à l'île du Diable sous l'influence du père Favre, ce qui entraîna la rupture avec sa famille qui, si elle avait pardonné au crime contre la patrie, ne pardonnait pas à celui contre la religion: les antisémites s'en donnèrent encore à coeur joie).

Pendant six années, à Cayenne il exerça nombre de métiers, hébergé par le Père Fabre. Puis il trouva un travail d'aide comptable dans la plus importante société d'import, les établissements Tanon, où il accéda au poste de chef comptable. Ses revenus lui permirent d'accéder à une prospérité relative, et il acheta une belle habitation ainsi qu'une automobile, fondant un foyer avec une Martiniquaise qui lui donna deux filles.

Il est souvent écrit qu'il fut unanimement apprécié par la population guyanaise, mais l'auteur a recueilli des témoignages qui vont à l'encontre de ces assertions. Certains considèrent qu'il avait commis une conversion de circonstance pour sortir plus rapidement de l'Île du Diable (le Père Fabre avait une grande influence dans la Colonie) et s'il aida de nombreux ex détenus, c'était autant par esprit de solidarité que pour s'acheter une sécurité relative: vis à vis de la population civile, sa famille exceptée pour qui il fut un concubin et un père irréprochable ainsi que de quelques proches, il ne faisait pas preuve d'une immense bonté d'âme si jamais il ne commit de "sale coup".

 

ullmoCaricature anonyme faite par un Guyanais (Musée de Cayenne)

 

lebrunSur proposition de son employeur ainsi que d'une certaine Mademoiselle Poirier, française de  métropole qui avait correspondu avec lui pendant son séjour à l'île du Diable, le Président Lebrun signa le 4 mai 1933, le décret de grâce qui lui permit de rentrer en France, ce qu'il fit l'année d'après, pour annoncer dès son arrivée qu'il venait remercier sa bienfaitrice et mettre des affaires en ordre, mais que sa vie était désormais "ailleurs".

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retour a

retourb

 

ullmo_benjamin02Il rentra en Guyane dès l'année suivante où il continua de prospérer avant de mourir le 21 septembre 1957, à 63 ans. Sa tombe est toujours entretenue, au cimetière de Cayenne et si son nom est éteint (il n'eut pas de fils) sa descendance ne le renie aucunement.

L'auteur de ce site a recueilli des témoignages selon lesquels, il faillit avoir de gros ennuis pendant les émeutes de 1928 consécutives à la mort de Jean Galmot, soupçonné d'avoir pris parti pour le camp opposé, accusé d'avoir empoisonné le député populiste guyanais. Mais l'émeute étant passée, tout fut oublié.

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01 juin 2013

Les conditions climatiques et sanitaires.

 

 

evasions romancees (2)Même au XXIe siècle, la lecture des forums de voyage laisse le connaisseur de la Guyane quelque peu ahuri devant toutes les peurs que ce pays suscite, bien à tort. On les sent prêts à dormir au quotidien avec des mygales, sous des nuées de mmoustiques si d'aventures ils ne seront pas dévorés par des fourmis ou attaqués en pleine ville par des caïmans ou des anacondas... Quand au climat, il fut décrit des décennies durant comme profondément malsain, qui fait de la Guyane le tombeau des Français.

Le climat tout d'abord. Effectivement, nous sommes en zone équatoriale donc il fait chaud... Dans des limites raisonnables. De jour il fait très rarement moins de 21°, et très occasionnellement plus de 32°. La nuit, la température descend en général à 20° avec un ressenti de 18° en forêt, en raison de la condensation sous la canopée. Comme en outre les alizés soufflent quasiment en permanence, à condition de ne pas faire un exercice trop violent, la température est des plus supportables: on eut mis le bagne à Tataouine ou dans le sud algérien, que les conditions climatiques eussent été autrement infernales. Certes, tirer des stères de bois sous le cagnard, cela n'avait rien d'agréable, mais le travail du mineur, celui de l'ouvrier fondeur, n'étaient pas non plus des sinécures et paradoxalement, la tenue légère des forçats qui, sur certains chantiers, travaillaient parfois même entièrement nus (ce qui ne gênait aucunement les gardiens, le risque d'évasion étant notoirement diminué) les avantageait par rapport à celles de leurs surveillants qui, victimes des préjugés de l'époque, accumulaient les couches de vêtements qui les faisaient littéralement bouillir (on notera la double ou triple épaisseur de flanelle requise!)

casque_paindesucrePour eux, le port du casque colonial était obligatoire du lever au coucher du soleil (sous peine de sanction sévère) - après, le surveillant pouvait utiliser son képi quand le forçat était libre d'utiliser - ou non -  son chapeau de paille tressée peut être moins esthétique, mais plus agréable sous ce climat (il devait néanmoins se découvrir avant de s'adresser à un "chef")

matoutouQuant aux insectes et autres bêtes supposées malfaisantes, on a toujours eu tendance à surestimer leur impact, encore que l'absence de soins de blessures a priori minimes pouvait entraîner des complications sérieuses. Albert Londres souleva un problème épineux: celui des pieds des forçats, en général dans un état lamentable. L'explication était simple: la dotation en souliers était des plus insuffisantes, ce qui imposait de porter des sabots la plupart du temps... sabots avec lesquels il était à peu près impossible d'effectuer des tâches courantes ou même de marcher à un train soutenu.

De ce fait le forçat vaquait le plus souvent pieds nus à ses occupations, et accumulait ainsi les blessures surinfectées et les invasions par des chiques ou des vers macaques, sorte de parasites qui s'incrustent sous la peau. C'est aussi par la voie intradermique que les forçats qui travaillaient au contact des animaux contractaient des ankylostomes (vers qui se logent dans l'appareil digestif). Or si l'ankilostomiase encore relativement fréquente en Guyane se traite facilement et à peu de frais de nos jours, il n'en était pas de même avant 1930 et nombre de bagnards sombraient dans une forme d'anémie qui les maintenait dans un état d'épuisement chronique. De même, les piqures de moustiques ou de fourmis, grattées et infectées, se transformaient fréquemment en ulcères - d'autant plus que par une rare inconscience certains forçats aggravaient ces lésions pour gagner quelques jours de repos: mais s'ils atteignaient le stade de la septicémie, il n'y avait que peu de sulfamides et pas encore d'antibiotiques pour les guérir...

On est également atterré par l'absence de prise en compte des spécificités locales pour ce qui concerne les habitudes hygiéniques et alimentaires. Hygiéniques tout d'abord. L'homme blanc et a fortiori le bagnard s'est vite et à juste titre fait octroyer une réputation de saleté chronique. Quand les petits Amérindiens, quand les Négrillons ne manquaient pas une opportunité de se baigner (il y a toujours une crique (petite rivière) aux alentours, quand leurs parents faisaient de même avec toutefois plus de discrétion, les "pensionnaires" de Saint-Laurent du Maroni se contentaient d'un vague débarbouillage et changeaient de tenue une fois par semaine, portant ainsi une livrée pleine de sueur et de crasse (exception faite des garçons de famille qui ne devaient pas déshonorer la maison qu'ils servaient): quant à leurs surveillants, si la livrée extérieure devait être correcte, l'absence d'eau courante dans un grand nombre de leurs logements en disait long sur leur hygiène corporelle. Au moins aux îles, tant à Royale qu'à Saint-Joseph, des "piscines" permettaient à qui le désirait de se rincer abondamment (les forçats étaient friands de ces bains; jamais ou presque jamais les surveillants et leurs familles ne les utilisaient)

S'il n'y a pas tant d'insectes qu'on ne le dit en Guyane (sauf en de rares endroits et à de rares moments: l'heure de "la Volée", du crépuscule, à Iracoubo ou à la Pointe Macouria, par exemple, est toujours un supplice pour chacun) ils ne manquent pas et savent fort bien profiter des opportunités qu'on leur offre. Les belles demeures créoles en étaient à peu près dépourvues, car le courant d'air naturel qui les traversait les empêchait de s'y incruster.

40205156En outre, chaque lit était couvert d'une moustiquaire soigneusement battue en début de nuit et on y faisait le ménage de façon très attentive pour éviter d'attirer trop de ravets, ces énormes cafards particulièrement répugnants qui sévissent sous ces latitudes. Rien de commun avec les cases collectives des forçats qui s'y entassaient par dizaines, n'y faisant le ménage (quand ils le faisaient) que le dimanche, et par la force des choses y laissant traîner toutes sortes de débris de nourriture, surtout quand on ajoute le fait que pour des raisons de sécurité propres à tout local pénitentiaire, les très rares fenêtres de petite taille, obturées par d'épais volets, empêchaient toute autre circulation d'air que celle du "tirage" de bas (le logement des tinettes) au haut (la fenêtre du pignon opposé!). Quiconque a vécu sous les tropiques sait que dès qu'on met les pieds dans une zone non ventilée, les agressions par des insectes sont plus nombreuses.

IMG_0146S'imaginer une cinquantaine d'hommes qui passeront de 10 à 14h enfermés là, pour manger, dormir, se distraire, sous un climat tropical...

Il en allait évidemment de même des cellules et cachots des quartiers de punis, les pires étant ceux de la réclusion de Saint-Joseph, car les immenses toitures en tôle sur l'ensemble des "cages" créaient une condensation telle que même les gardiens protestaient et réclamaient des aménagements de service - et ils étaient en hauteur, dans une partie relativement aérée!  On comprend aisément que la moindre plaie mettra un temps infini à se cicatriser dans ces conditions, que les mycoses se développeront sans aucune entrave et que l'état général du forçat qui n'a ni la volonté ni les connaissances nécessaires pour préserver une hygiène élémentaire ne fera qu'empirer.

tanon[ci contre: la maison Tanon] Il y avait d'autres aberrations. Une nourriture tout juste suffisante "en théorie" (mais nous avons vu à quel point la "débrouille", à tous les niveaux, réduisait la part dévolue au forçat "de base" sur le plan quantitatif, mais nettement déséquilibrée. Les cas de scorbut ou de béri-béri étaient légion, de même que les intoxications dues à des conserves de mauvaise qualité ou à de la viande avariée: il fallut attendre 1931 pour qu'un sous-directeur avisé organise une corvée quotidienne de pêche aux Îles du Salut, qui suffit - et bien au delà ! - à remplacer des salaisons de porc ou de morue importées à grand frais - mais l'influence considérable des grandes maisons de commerce comme Tanon (ci-contre) qui tenaient la place, pouvant "faire sauter" un Gouverneur ou un directeur de l'Administration pénitentiaire, et qui fournissaient les bagnes pour des sommes considérables y était sans doute pour quelque chose. A noter le grand étonnement de ce sous-directeur doté d'imagination qui s'extasia devant le fait qu'au lieu de se révolter, les forçats apprécièrent considérablement ce changement dans leur alimentation (ils allèrent jusqu'à aimer les bananes qu'on leur servit en complément du pain, un jour où la farine était par trop charançonnée).

Une des raisons principales de la mauvaise santé des "pensionnaires" et du personnel de l'AP était... l'alcoolisme alors que si la ration quotidienne de rhum attribuée aux surveillants était colossale (2l par jour - mais il est juste de signaler qu'une grande part d'entre eux revendaient la plus grande partie de ce pactole), elle était minime pour ce qui concerne les forçats (quelques décilitres). Seulement, les habitudes avaient la vie dure... surtout quand elles rapportaient gros à l'AP!

quinineOn ne fera pas abstraction de la fièvre jaune dans les premières décennies, et ensuite tout le temps du bagne et au delà (il y a une forte recrudescence au XXIe siècle) des "fièvres" (paludisme, dengue) du fait de la mauvaise connaissance de la transmission par les moustiques. En outre quand on découvrit le traitement par la quinine et qu'on envisagea d'en donner aux forçats à titre préventif, la plupart de ces derniers laissaient couler à terre devant des surveillants indifférents la ration journalière, persuadés qu'ils étaient qu'on voulait ainsi "attenter à leur virilité".

Outre des épidémies sporadiques de choléra, on déplorait des cas considérables de dysenterie qu'on ne soignait guère qu'avec du lait condensé, dont les boîtes étaient en nombre si réduit qu'elles servaient davantage de récompense que de traitement. Il n'empêche... Dreyfus, sur son île qui n'était pas, - et de loin! - l'endroit le plus insalubre du bagne s'il devait être un des plus pénibles du fait de l'isolement atroce dans lequel il fut maintenu, ne guérit de ses épisodes dysentériques que lorsque le médecin lui en attribua un lot... périmé.

medecin-bagne-3-copierLe médecin chef Rousseau - comme d'autres - s'est insurgé contre une pratique déplorable dont les méfaits étaient pourtant largement connus: l'incapacité (ou le refus) de donner aux forçats de l'eau sinon potable (l'immense majorité de la population civile n'en disposait pas non plus), du moins relativement propre. Dans les cases collectives, on mettait un baquet de bois rempli d'eau tirée d'un puits ou d'une citerne (aux Îles, l'eau a toujours fait défaut; on récupérait les eaux pluviales, les puits ne donnant de façon parcimonieuse qu'une eau saumâtre; à Saint-Laurent les ressources n'étaient guère meilleures: six mois de l'année, l'eau des puits était saumâtre).

Ce baquet contenait l'eau "pour boire" mais aussi pour se débarbouiller, se raser et se nettoyer après avoir déféqué: le forçat puisait dans le réservoir commun avec sa boîte personnelle... On imagine, au bout de quelques heures, la qualité de l'eau et on ne s'étonnera pas du nombre élevé de dysenteries et de parasitoses intestinales. Pire: pour les cellules et les cachots, les baquets de déjection et ceux qui contenaient l'eau nécessaire à la boisson et à la toilette étaient les mêmes, simplement vaguement rincés avant d'être réutilisés à telle ou telle fonction! On ajoutera que la présence de baquets non couverts étaient une source de gites larvaires propice à la prolifération des moustiques, véritable torture, dans ces conditions, qui empêchait le sommeil et qui en outre propageaient dengue et paludisme.

FLAG11Cachot. L'enferrement fut supprimé au début du XXe siècle. (tableau de F Lagrange)

FLAG4Ce qui soulevait le plus l'horreur, c'était la lèpre contre laquelle il n'existait aucun traitement (lien). Mais si la condition des malheureux qui la contractèrent fut épouvantable (isolement total d'abord sur l'île du Diable, ensuite sur un îlot du Maroni) elle ne toucha, pendant presque un siècle d'existence "que" quelques centaines de bagnards. En revanche dans les chantiers forestiers on attrapait très souvent le redoutable pian-bois (leishmaniose) contre lequel il n'y avait pas non plus de traitement.

Cela fut un drame lorsqu'au moment du rapatriement, en 1946 et dans les années suivantes, des libérés durent rester en Guyane, à la léproserie de l'Acarouany que le Préfet Vignon fit aménager pour que les conditions d'existence des malades fussent moins indignes. Très longtemps, il fallut fournir un certificat de non contagiosité de la maladie de Hansen (lèpre) pour avoir le droit de quitter la Guyane et en 1984, des dépistages systématiques avaient encore cours dans les écoles.

Hôpital_de_Saint-Laurent-de-MaroniL'hôpital de Saint-Laurent du Maroni était un bâtiment splendide, dont trois bâtiments étaient réservées aux forçats. En revanche, le Nouveau Camp décrit entre autres par Albert Londres était un infâme mouroir réservé aux impotents et incurables, privés à peu près de tout.

Nouveau campCet hôpital et les vestiges de l'hôpital colonial de Cayenne comme de nombreux éléments du patrimoine guyanais a été laissé dans un scandaleux état d'abandon, qui les amenèrent à un état de décrépitude avancée. Il faut désormais, maintenant que le temps a fait son oeuvre, tenter de réparer les dégâts. Argent perdu, mais pas pour tout le monde!

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IMG_0192Hôpital de Saint Laurent du Maroni, de nos jours (photos personnelles)

 

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hopital colonialHôpital colonial de Cayenne (Jean Martial)

 

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Aux îles, l'hôpital, une très belle construction en pierre rouge ("roche à ravet") était plutôt réservée au personnel de l'AP venus du continent (le climat, plus salubre, permettait une meilleure convalescence), mais on y opéra également des transportés. A Cayenne, un bâtiment du grand hôpital Jean Martial était également réservée aux forçats.

hopital royale 071011IMG_0744

Les médecins ont laissé un souvenir contrasté. Certains, tel le médecin chef Rousseau qui officiait aux Îles, voyaient l'Homme dans le forçat et accomplissaient leur tâche avec rigueur, se battant pour que les peines disciplinaires évidemment nécessaires face à un tel public parfois peuplé d'Incorrigibles à forte dangerosité n'attentent pas à la santé. On lui doit entre autres le quart réclusionnaire (un condamné à la réclusion cellulaire et dont la conduite n'appelait pas d'observation majeure n'effectuait que le quart de sa peine avant d'en être relevé conditionnellement), la suppression des cachots entièrement noirs. Mais si le Médecin chef Rousseau obtint ces aménagements décisifs, c'est sans doute aussi parce que ne sombrant pas dans la démagogie, il refusait toute complaisance vis à vis des forçats simulateurs... complaisances qui, semble-t-il, survinrent parfois et provoquèrent des dysfonctionnement sérieux. Rousseau mettait le commandant des îles en rage quand il faisait réformer des centaines de kilos de farine qu'il jugeait impropre à la consommation, et il fit sensation un jour que découvrant une soupe destinée à ses malades vraiment trop claire et dépourvue de viande (les différents détournements avaient sévi), il prit son fusil, alla dans le quartier des surveillants pour tirer une vingtaine de leurs poules, qu'il remit aux cuisines de son hôpital.

IR entrée hopitalLa plupart des médecins étaient considérés comme des chics types (témignages recueillis personnellement: Mr Badin, Mr Martinet, F.T, R.V) par les détenus (et donc parfois peu appréciés par le personnel quand ils s'opposaient à l'application d'une sanction jugée dangereuse pour la santé du puni, ou qu'ils imposaient un classement "aux travaux légers" qui, il faut bien le dire, ne s'imposait pas toujours).

D'autres (cela me fut confirmés par deux gardiens en retraite et trois anciens transportés) faisaient preuve d'une indifférence scandaleuse, refusant de traiter un homme s'il n'était pas à l'article de la mort: cas, en 1939, au moment où pourtant le bagne s'humanisait, d'une gangrène avérée à la jambe droite et d'un refus d'hospitalisation. Le transporté, amputé trop tardivement, mourut dans des souffrances épouvantables (mêmes témoignages: mais les temps avaient changé et le médecin fut révoqué). On notera également le dévouement d'un grand nombre d'infirmiers (eux mêmes détenus) dont un des meilleurs fut sans aucun doute Manda (le Manda de Casque d'Or) qui passait des nits blanches au chevet d'hommes malades pour qu'ils ne meurent pas dans la solitude, qu'aucune tâche sanitaire ne rebutait quand d'autres, au nom de la sacro sainte "débrouille" se livraient à un trafic sordide, détournant remèdes, lait condensé, aliments de complément, pansements, teinture d'iode, sulfamides, quinine etc. qu'ils revendaient en ville au détriment des malades et des blessés.

Un aspect pernicieux du règlement disciplinaire était à l'origine de maintes aggravations d'une blessure ou d'une maladie: se faire "porter" (malade) pour une visite et ne pas être "reconnu" exposait à des sanctions disciplinaires (prison pour une durée allant de quelques jours à un mois). D'où des plaies surinfectées qu'on aurait pu guérir facilement deux jours avant, d'où des états de déshydratation avancée causées par des dysenteries qui doivent être soignées à l'instant. Il y avait aussi le cas de ces innombrables petits camps sans présence médicale où c'était un surveillant sans compétence sanitare qui décidait (ou non) de faire évacuer tel ou tel forçat...

Mr Martinet, surveillant à la retraite (témoignage que j'ai recueilli), a tenu à nuancer ce tableau plutôt sombre en rappelant le contexte: certes le forçat ne bénéficiait pas de conditions médicales enviables si on le comparait au militaire en temps de paix (il ne faisait pas de doute que les surveillants de l'AP et les soldats de l'infanterie coloniale présentes en Guyane étaient mieux traités). Mais selon lui, les civils de la colonie tout comme nombre d'habitants en France étaient finalement moins bien lotis "globalement". Tout dépendait, finalement, de la "grande loterie" (truquée) des affectations. Rien de commun entre le casseur de cailloux, celui qui "faisait le stère" au quotidien dans des chantiers forestiers glauques, le balayeur de rues, le garçon de famille, voire l'employé au télégraphe.

Selon lui - et les statistiques corroborent ce point de vue, il fallait absolument survivre les premières années, voire les premiers mois: c'était au début, entre le désespoir lié à l'arrivée, les placements en troisième classe, la plus dure que beaucoup, se laissant aller, décédaient rapidement. Passée cette étape, si on savait se ménager en évitant de boire (ce qui était interdit mais courant), en n'étant pas trop souvent puni, en gardant coûte que coûte la moins mauvaise hygiène de vie possible -, l'adaptation permettait de vivre au moins aussi longtemps au bagne qu'un ouvrier dans son usine et bien davantage qu'un mineur de fond.  Mr Martinet était révolté par le fait que les pires des crapules, celles qui auraient mérité, selon lui, les "vrais" travaux forcés, étaient envoyés par souci de sécurité (éviter les évasions et les problèmes avec les civils) aux Îles du salut qui, selon lui, n'étaient qu'une vaste colonie de vacances. Selon lui, tout détenu promis à ce placement aurait du demeurer en France dans une maison centrale - perspective qui, d'ailleurs l'aurait autrement effrayé que de partir au bagne.

mohamed ben aliLe "contre exemple": Mohamed Ben Ali, 71 ans dont 47 de bagne...

evasions romancees (2)Tordons le cou une fois pour toutes à une idée reçue : les serpents venimeux, les fauves et les caïmans ne constituaient pas, ne constituent toujours pas, un risque significatif en Guyane. Cela dit, les surveillants ne faisaient rien pour démentir les rumeurs, qui concouraient à limiter le risque d'évasions.

evasions romancees

FLAG15Et si autour des îles la menace des requins était réelle même si qu'exagérée, cela était dû pour l'essentiel à l'abattoir: on égorgeait deux ou trois animaux chaque jour, dont le sang et les entrailles étaient balancés en mer. La fable de la cloche qui attirait "les requins affamés" quand on immergeait le cadavre d'un bagnard décédé doit être prise pour ce qu'elle est: une légende (il n'en mourait de toute manière qu'occasionnellement, pas suffisamment pour déclencher des réflexes conditionnés). A un tel point que - détail macabre qui me fut confirmé par Mr Martinet - on trouvait parfois des morceaux décomposés de ces cadavres sur les rives, dédaignés par les squales. Ces derniers pouvaient néanmoins se montrer dangereux pour un baigneur imprudent et sorti de la "piscine des forçats".

boulayLe transporté Boulay, canotier des îles (un poste très recherché) fut ainsi quasiment amputé, défiguré et émasculé par un de ces requins.

Dieudonné attribue cet "accident" au fait qu'il est resté immobile au lieu de battre frénétiquement des membres - ce qui va à l'encontre des prescriptions actuelles.

Le cas du Transporté Boulay, condamné à vie pour l'assassinat d'un codétenu fut néanmoins jugé "intéressant" par les médecins: qui lui sauvèrent la vie et entreprirent de très nombeuses opérations spectaculaires de "reconstruction" (dans les années vingt!) ; il est douteux qu'un civil ait bénéficié d'une telle attention à cette époque, sans généreux mécène. Néanmoins, chaque jour, Boulay écrivait une lettre de réclamation à l'AP. qui le nomma ensuite gardien du presbytère.

 

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31 mai 2013

La très drôle évasion à bord de la Chaloupe à vapeur "Mélinon"

 

L'administration pénitentiaire s'était donnée toutes les peines du monde pour obtenir "sa" chaloupe à vapeur, désireuse d'être toujours plus autonome (se souvenir du rapport dressé par un de ses fonctionnaires, qui en faisait l'apologie et tentait de démontrer l'absolue nécessité de posséder un tel engin). Une fois cet engin attribué, elle en fut bien mal récompensée, par la faute des transportés Pincemint, Jean et Lapanade, ainsi bien entendu que par celle de leur surveillant, Mr Brebis dont la carrière dut en pâtir.

Le Mélinon était de service dans les alentours de Saint-Laurent et les trois transportés qui y officiaient depuis deux ans n'avaient jamais encouru de punition, ni même reçu la moindre remontrance. Bref, c'étaient des hommes de confiance. En outre, leur compétence était reconnue puisqu'anciens pupilles de la colonie pénitentiaire de Belle-Ile, ils avaient reçu une formation maritime sans aucun doute supérieure à celle de leurs gardiens (accessoirement, leur expérience du bagne d'enfants les avait aussi "dressés" à guetter la moindre défaillance de la surveillance qui s'exerçait sur eux).

____debDébarcadère, actuellement en ruine. A droite, les pieux de Wacapou, plantés en 1860, résistent toujours dans de l'eau saumâtre!

Leur gardien, le Surveillant Brebis, avait beau avoir toute confiance dans ses "marins", il respectait la consigne: premier embarqué, dernier débarqué, le principe étant de ne jamais laisser la chaloupe seule avec les forçats. Mais une opportunité se produisit un soir où le soleil ayant cogné plus que d'habitude, Brebis, assoiffé fut appelé par un collègue pour le punch du soir alors même que la chaloupe (pleine à craquer de combustible en vue d'un voyage prévu le lendemain) était quasiment amarrée. Voyant ses trois marins occupés à achever leur tâche avant, sans doute, de se rincer et de regagner le camp comme tous les soirs, il sauta le premier sur le quai.

HOTEL DIRECTEUR APIl ne fallut qu'un instant aux trois évadés pour faire demi-tour et redescendre le Maroni à toute vapeur, sans pitié pour le pauvre Brebis qui s'égosillait en agitant son revolver, voyant en un éclair s'effondrer tout son plan de carrière (Lapassade, plein d'humour, répondait à ses cris par de petits coups de sifflet polis). Filant bon train le long du Maroni, ils saluèrent également avec beaucoup de déférence l'hôtel du Directeur (actuelle sous-préfecture), obliquèrent vers l'ouest le long des côtes du Suriname, et finirent par atteindre la Guyane anglaise où ils mouillèrent, faute de combustible. 

Normalement, les Britanniques accordaient un nombre de jours variant entre deux et quinze aux évadés avant qu'ils ne continuent leur route. Nul doute que les trois compères avaient, dans leurs cagnottes respectives, de quoi acheter provision de bois ou de charbon, mais l'AP ne l'entendait pas de cette oreille: elle avait été ridiculisée dans toute la Guyane (une nuit durant, malgré les menaces de sanction collectives, le pénitencier de Saint-Laurent hurla de rire). Le signalement précis des trois évadés avait été transmis à Georgetown, assorti d'une allégation parfaitement mensongère certifiant que pour s'évader, ils avaient commis un crime parfaitement inventé pour la circonstance.

La justice anglaise ne tenant pas à remettre en liberté des convicts assassins, au risque d'un incident diplomatique, autorisa l'AP à venir chercher la chaloupe et ses trois "marins", promis au tribunal maritime spécial.

On a déjà écrit que contrairement à une idée reçue, le TMS (qui, dépendait de la Marine) n'était pas, et de loin, une simple chambre d'enregistrement de l'AP (qui dépendait du ministère des Colonies, administration pour laquelle les officiers de Marine n'avaient qu'une considération modérée). Cette histoire d'évasion par l'Océan, sur une chaloupe officielle, avait tout pour les amuser. Et Pincemint, qui prit la parole au nom de la défense collective de ses acolytes leur fit passer un bon moment. Ses arguments, juridiquement implacables, étonnaient de la part d'un autodidacte:

  - Premièrement, l'extradiction ayant été obtenue sur des déclarations mensongères, n'avait pas lieu d'être; elle était nulle de pein droit pour les hommes, si l'AP aurait été en droit de récupérer sa chaloupe;

   - Deuxièmement, étant des forçats en cours de peine, on ne pouvait les inculper ni de "vol par salarié" ni de "vol par domestiques". Ils n'avaient pas volé, car la chaloupe était leur prison, et vole-t-on sa prore prison?

La fureur de l'AP était sans borme, d'autant plus que les juges du TMS ne se gênaient pas pour sourire. Ils ne retinrent pas la première objection, arguant que de toute manière, restituer les forçats aux Anglais sans leur moyen de déplacement était inutile, puisqu'ils ne sauraient obtenir de droit de séjour sur place. Pour le reste, ils ne pouvaient décemment prononcer d'acuittement qui aurait nui à la discipline collective, mais ils infligèrent une peine apparemment stricte, dans la pratique inopérante: quatre années de travaux forcés (pas de réclusion, autrement dure à supporter). Cela ne faisait ni chaud ni froid aux condamnés, déjà astreints à de longues peines, et que le "doublage" effrayait davantage: la condition de "Libéré" sans ressources étant en général pire que celle des transportés. 

Seulement, il n'était plus question de laisser les trois hommes au bord du Maroni, d'abord pour ne pas rappeler le ridicule dans lequel l'AP s'était fourré, ensuite pour se prémunir d'une récidive. Ils furent affectés aux Îles, avec ordre de ne jamais s'approcher des canots et chaloupes.

UNE FIN AFFREUSE.

 

85726024_o[Ci Contre: sémaphore et Hôpital de l'Île Royale] Pincemint fut affecté au sémaphore (près de l'hôpital, sur le plateau) où il faisait sa débrouille grâce à ses talents reconnus de bottier: il fabriquait et réparait les souliers du personnel pendant son temps libre considérable, ce qui lui permettait d'arrondir sa cagnotte en vue d'une future belle inenvisageable depuis Royale.

Il s'était donc fixé pour objectif d'être réexpédié au Nouveau Camp (lien), avec les infirmes, les tuberculeux et les grands malades, pour tenter de nouveau sa chance. S'il avait bien comme nombre de forçats (et de gardiens) une lésion au poumon décelable à l'auscultation, il n'expectorait pas et de ce fait n'était pas évacuable car non contagieux, et les médecins faisaient preuve de méfiance face aux simulateurs: il fallait cracher devant eux, et le résultat était examiné au microscope dans la foulée... d'où un sinistre trafic de crachoirs pleins de bacilles, revendus par des infirmiers eux mêmes forçats en cours de peine (tarif d'un authentique crachat dans les années vingt: 200F)

Pincemint se fit inscrire à la visite et voyant le médecin s'approcher, goba "son" crachat acheté juste avant. Or le médecin, dérangé, ne se présenta qu'avec retard devant le malheureux qui, de ce fait, le tint longtemps en bouche et fut gravement contaminé. Hospitalisé d'urgence, il mourut deux semaines plus tard, atteint de phtisie galopante.

Sources: Michel Pierre pour l'évasion et la mort de Pincemint.

Témoignages de Mrs Martinet et F.T pour l'évasion (qui servit de contre modèle lors de la formation accélérée des gardiens)

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30 mai 2013

Les lieux du bagne - Kourou

Il ne reste quasiment plus de vestiges du bagne de Kourou (ville) qui faisait face aux Îles et fut un établissement certes insalubre (les transportés redoutaient d'y être nommés), mais d'un excellent rendement du moins pendant le temps où un commandant énergique et agronome de formation s'en occupa. Riz, haricots, bouverie, etc. les rendements étaient élevés.

 

pénitencier des roches (c) MJ evrardLe pénitencier des Roches, début du XXe siècle

IMG_0178Vestiges de la cuisine centrale

070926 302Guérite de factionnaire

070926 303Sémaphore dit "Tour Dreyfus". Pendant le "séjour" de l'illustre déporté, il permettait de communiquer presque en permanence avec les îles.

optique kourou"L'optique", comme le pénitencier, étaient implantés sur le plateau des Roches, face à la mer.

PariacaboDevant, s'allongeait une courte plage de sable sans vase et sans palétuviers, propice à la baignade (ce qui est rare en Guyane), derrière une zone de marais très insalubres que le bagne avait "poldérisés" pour implanter les cultures et l'élevage avant que les digues ne retombassent à l'abandon.

Il a fallu remblayer ces marais pour édifier l'actuelle ville de Kourou, ce qui constitua un travail considérable.

Un peu à l'intérieur, des camps forestiers comme celui de Pariacabo (ci-contre), sur le bord du fleuve "Kourou"

070926 304Ironie de l'histoire... Un hôtel de bon standing fut édifié sur les ruines du pénitencier.

scierie du pénitencier des rochesLa scierie en fonctionnement (début du XXe siècle)

ENF PERDU MONTA D ARG KOUROUVue depuis une case du pénitencier, aujourd'hui disparu.

transports forçats kourouDes bagnards sur une goélette accostent aux Roches.

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Dreyfus - sa vie quotidienne aux Îles du Salut, à partir de la mise aux fers. Le dénouement.

 

J_accuseIl est indispensable de comprendre, pour saisir la psychologie du condamné, que l'Affaire avait explosé en France, que le pays était déchiré mais que Dreyfus n'en savait rien. Défense était faite à ses proches de faire mention dans leurs courriers des divers rebondissements et des démarches entreprises par ses avocats et partisans, de même qu'il lui était interdit de relater dans le détail ses conditions de détention. Les écrits suivants sont postérieurs à sa libération, quand il écrivit ses souvenirs.

 

Dreyfus-on-Devil-Is-96

Les journées s'écoulèrent ainsi, tristes et douloureu­ses, pendant la première période de ma captivité aux îles du Salut. Je recevais chaque trimestre quelques livres qui m'étaient adressés par ma femme, mais je n'avais aucune occupation physique ; les nuits surtout, qui sous ce climat sont presque invariablement de douze heures, étaient atrocement longues. Dans le courant de juillet 1895, j'avais fait une demande pour que l'on me permît d'acheter quelques outils de menui­serie ; un refus catégorique me fut opposé par le direc­teur du Service pénitentiaire, sous prétexte que les outils pouvaient constituer des moyens d'évasion. Je ne me vois pas m'évadant sur un rabot d'une île où j'étais gardé à vue nuit et jour !

A l'automne de 1896, le régime déjà si sévère auquel j'étais soumis devint plus rigoureux encore.

Le 4 septembre 1896, l'administration pénitentiaire reçut de M. André Lebon, ministre des Colonies, l'ordre de me maintenir, jusqu'à nouvel ordre, enfermé dans ma case nuit et jour, avec double boucle de nuit, d'en­tourer le périmètre du promenoir autour de ma case d'une solide palissade avec sentinelle intérieure en plus du surveillant de garde dans ma case. En outre, on suspendit la remise des lettres et des envois qui m'étaient adressés ; la transmission de ma correspondance ne devait plus être opérée qu'en copie.

Conformément à ces instructions, je fus enfermé nuit et jour dans ma case, sans même une minute de promenade. Cette réclusion absolue fut maintenue durant tout le temps que nécessita l'arrivée des bois et la construction de la palissade, c'est-à-dire environ deux mois et demi. La chaleur fut cette année-là particuliè­rement torride ; elle était si grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur plainte, déclarant qu'ils sentaient leur crâne éclater ; on dut, sur leurs réclamations, arroser chaque jour l'intérieur du tambour accolé à ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant à moi, je fondais littéralement.

Capture5A dater du 6 septembre, je fus mis à la double bou­cle de nuit, et ce supplice, qui dura près de deux mois, consista dans les mesures suivantes. Deux fers en forme d'U furent fixés par leur partie inférieure aux côtés du lit. Dans ces fers s'engageaient une barre en fer, à laquelle étaient fixées deux boucles.

A l'extrémité de la barre, d'un côté un plein termi­nal, de l'autre côté un cadenas, de telle sorte que la barre était fixée aux fers et par suite au lit. Quand les pieds étaient donc engagés dans les deux boucles, je n'avais plus Sa possibilité de remuer ; j'étais inva­riablement fixé au lit. Le supplice était horrible, surtout par ces nuits torrides. Bientôt les boucles très serrées aux chevilles me blessèrent.

La case fut entourée d'une palissade de 2,50 m de hauteur, distante de 1,50 m environ de la case. Cette palissade dépassait de beaucoup en hauteur les petites fenêtres grillées de la case, qui étaient à environ 1 mètre au-dessus du sol, de telle sorte que je n'eus plus ni air ni lumière dans l'intérieur de la case. En dehors de cette première palissade complètement jointe, qui était une palissade de défense, fut construite une deuxième palissade, non moins jointe, d'égale hauteur, et qui comme la première, me cachait toute vue du dehors. Dans l'intérieur de cette dernière palissade, qui consti­tuait ainsi un petit promenoir, je reçus, après environ trois mois de réclusion absolue, l'autorisation de cir­culer dans le jour, sous un soleil ardent, sans trace d'ombre et toujours accompagné par le surveillant de garde.

/...

Le nombre des surveillants avait été au début, outre le surveillant-chef, de 5 surveillants ; il fut porté à 6, puis à 10 surveillants, dans le courant de l'année 1897. Il fut encore augmenté plus tard. Jusqu'en 1896, je reçus des livres chaque trimestre, envoyés par ma femme. A dater du mois de septembre 1896, ces envois furent supprimés. On me prévint, il est vrai, que j'étais autorisé à faire, chaque trimestre, une demande de vingt livres qui seraient achetés à mes frais ; je fis une première demande qui ne me parvint que plusieurs mois après, une seconde qui mit encore un plus grand nombre de mois pour me parvenir, enfin une troisième à laquelle il ne fut jamais répondu. Dès lors je dus vivre sur le fonds qui s'était créé avec les premiers envois reçus.

Ce fonds comprenait, outre un certain nombre de revues littéraires et scientifiques, quelques livres de lec­ture courante, les Etudes sur la littérature contempo­raine de Schérer, l'Histoire de la littérature de Lanson, quelques œuvres de Balzac, les Mémoires de Barras, la petite Critique de Janin, une Histoire de la peinture, l'Histoire des Francs, les Récits des temps mérovin­giens d'Augustin Thierry, les tomes VII et VIII de FHistoire générale du IV' siècle jusqu'à nos jours de Lavisse et Rambaud, les Essais de Montaigne, et surtout les oeuvres complètes de Shakespeare. je n'ai jamais aussi bien compris le grand écrivain que durant cette époque si tragique ; je le lus et le relus ; Hamlet et le roi Lear m'apparurent avec toute leur puissance dramatique.

Je refis aussi des sciences, et ne possédant pas les livres nécessaires, je dus reconstituer les éléments du calcul intégral et différentiel. J'obligeais ainsi, par moments - trop courts, hélas ! - mon cerveau à s'absorber dans un ordre d'idées tout différent de celui qui l'occupait habituellement. Mes livres, au bout de peu de temps, furent en assez piteux état ; les bêtes y établissaient domicile, les rongeaient et y déposaient leurs oeufs.

Les animaux pullulaient dans ma case ; les moustiques, au moment de la saison des pluies, les fourmis, en toute saison, en nombre si conidérable que j'avais dû isoler ma table =, en en plaçant les pieds dans de vieilles bîtes de conserve, remplies de pétrole. L'eau avait été insuffisante, car les fourmis formaient chaîne à la surface, et dès que la chaîne était complète, les fourmis traversaient comme sur un pont.

_aLa bête la plus malfaisante était l'araignée crabe ; sa morsure est venimeuse. L'araignée crabe est un animal dont le corps a l'aspect du crabe, les pattes la longueur de celles de l'araignée. L'ensemble est de la grosseur d'une main d'homme. j'en tuai de nombreuses dans ma case ., où elles pénétraient par l'intervalle entre la toiture et les murs.

En résumé, après les coups de massue du mois de septembre 1896, j'eus un moment de détresse, puis un relèvement d'énergie morale, l'âme se dressant plus pure et plus hautaine dans ses revendications.

Ma santé était restée chancelante. Aussi, en cas de décès, avait-on pris les mesures les plus minutieuses pour prouver à la presse réactionnaire que j'étais bel et bien mort et non évadé **. On avait envoyé aux îles du Salut les objets nécessaires pour faire trans­porter mon corps en France. On prenait l'ultime précaution de mouler mon faciès.

** M. Lebon, alors ministre de Cayenne [sic : en réalité: des colonies], avait écrit :  "Si Dreyfus  mourait  et  que  vous  fussiez  obligé  de  l'immerger, comme les autres forçats, de le donner aux requins, malgré tous les procès-verbaux les plus authentiques, il se trouverait toujours des incrédules qui n'admettraient point sa mort et qui vous accuseraient de l'avoir laissé fuir. S'il meurt, embaumez-le et envoyez tout de suite son cadavre en France pour qu'on l'y voie."

Le directeur de l'administration pénitentiaire à Cayenne écrivait le 29 octobre 1896, au commandant supérieur des îles du Salut : « Le département ayant décidé qu'en cas de décès du déporté Dreyfus le corps serait envoyé en France, j'ai l'honneur de vous envoyer, sous ce pli, copie d'une instruction ministérielle indi­quant les formalités à remplir... Les ingrédients et objets nécessaires à la conservation du corps ainsi qu'à la mise en bière ont été envoyés par le courrier du 1" novembre 1896... Comme complément à ces dispo­sitions, avant la mise en bière, dans le plus court délai possible après le décès dûment constaté, il sera pris moulage du faciès. »

Enfin le chef du service de santé donnait le 14 octo­bre 1896 au médecin-major de service aux îles du Salut les instructions les plus détaillées pour la conser­vation du corps et terminait ainsi : « Afin que la face reste complètement intacte, le cerveau sera laissé dans la boîte crânienne. >

Suivit une longue période pendant laquelle Dreyfus reçut très peu de courrier - sans doute, les lettres de son épouse étaient-elles jugées trop explicites, susceptibles de lui redonner espoir, et donc interceptées. Voilà ce qu'indique Dreyfus, a posteriori

Je n'avais pu me rendre compte, par les quelques lettres copiées que j'avais reçues, des événements qui se passaient vers cette époque en France ; je les rappelle sommairement :

L'article de L'Eclair du 15 septembre 1896, révélant la communication aux juges seuls, dans la salle des déli­bérations, d'une pièce secrète.

La courageuse initiative de Bernard Lazare, publiant, en novembre 1896, sa brochure : Une erreur judi­ciaire.

La publication, par le Matin du 10 novembre 1896, du fac-similé du bordereau.

L'interpellation Castelin, du 18 novembre, à la Chambre des députés.

Je n'appris ces événements qu'à mon retour, en 1899.

Ni ma femme, ni personne en dehors du ministère de la Guerre, ne connaissait alors la découverte du véritable traître par le lieutenant-colonel Picquart, l'héroïque conduite de cet admirable officier et les criminelles manœuvres qui l'empêchèrent d'aboutir dans l'œuvre de vérité et de justice.

Puis les lettres originales reprennent.

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Alfred-Dreyfus-3[vue naïve, presse populaire] En juin 1897 eut lieu une alerte qui eût pu avoir les suites les plus tragiques. Les consignes disaient qu'à la moindre démonstration de ma part, ou de celle de l'extérieur, pour une tentative d'évasion, je courrais risque même de la vie. Le surveillant de garde devait, même par les moyens les plus décisifs, prévenir l'enlè­vement ou l'évasion. On comprend donc combien étaient dangereuses, avec de pareilles consignes, les alertes causées dans le service du personnel préposé à ma garde. Ces consignes étaient d'ailleurs odieuses, car je ne pouvais être rendu responsable d'une tentative venant de l'extérieur, si elle se fût produite, à laquelle j'eusse été totalement étranger.

Le 6 juin, vers neuf heures du soir, une fusée fut lancée de l'île Royale. On prétendit qu'une goélette avait été aperçue dans le golfe formé par l'île Saint-Joseph et l'île du Diable. Le commandant du péni­tencier donna l'ordre de tirer dessus à blanc et de prendre les postes de combat. Lui-même vint renforcer, avec un personnel supplémentaire, le détachement de l'île du Diable. J'étais couché et enfermé dans ma case avec le surveillant de garde, comme d'habitude chaque nuit ; je fus réveillé en sursaut par les coups de canon suivis de coups de fusil, et je vis le surveillant de garde, les armes prêtes, me regarder fixement. Je demandai :  "Qu'y a-t-il ?" Le surveillant de garde ne me répon­dit pas. Mais comme je ne me préoccupais pas des incidents qui se passaient autour de moi, la pensée tendue vers un seul but : mon honneur, je m'étendis de nouveau sur mon lit. Heureusement peut-être ; le surveillant de garde avait des consignes rigoureuses et l'on peut se demander s'il n'eût pas tiré sur moi, si, surpris par ces bruits insolites, je m'étais jeté à bas du lit.

Depuis la construction des palissades autour de ma case, celle-ci était devenue complètement inhabitable ; c'était la mort. A partir de ce moment, il n'y eut plus ni air, ni lumière ; la chaleur y était torride, étouffante, pendant la saison sèche ; pendant la période des pluies, le logement était très humide, dans ce pays où l'humi­dité est un des plus grands fléaux de l'Européen. J'étais totalement épuisé, non pas seulement par le manque d'exercice, mais par l'influence pernicieuse du climat. La construction d'une nouvelle case fut décidée sur le rapport du médecin.

Pendant le mois d'août 1897, la palissade du prome­noir fut démolie pour être affectée à la palissade de la nouvelle case. Je fus de nouveau enfermé durant cette période.

Si Dreyfus, victime des préjugés de son époque, exagère l'influence pernicieuse du climat, c'est un fait qu'un local de 16M2 quasiment clos et dont une palissade construite au ras des ouvertures empêchait toute circulation d'air, devit être proprement invivable!

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Capture8Le 25 août 1897, je fus transporté dans la nouvelle case qui avait été construite sur le mamelon s'étendant entre le quai et l'ancien campement des lépreux. Cette case était divisée en deux par une solide grille en fer qui s'étendait sur toute la largeur ; j'étais d'un côté de cette grille, le surveillant de garde de l'autre côté, de telle sorte qu'il ne pouvait me perdre de vue un seul instant, de jour comme de nuit. Des fenêtres grillées, que je ne pouvais atteindre, laissaient passer la lumière et un peu d'air. Plus tard, aux barreaux de fer, fut ajouté un grillage en mailles serrées de fil de fer, inter­ceptant encore davantage l'air ; puis, pour m'empêcher absolument l'approche de la fenêtre, ce qui ne me permit même plus de respirer un peu d'air par les jour­nées et les nuits étouffantes de la Guyane, on établit à l'intérieur, devant chaque fenêtre, deux panneaux qui, avec la fenêtre, constituaient un prisme triangu­laire. L'un des panneaux était formé d'une plaque pleine en tôle, l'autre de barreaux de fer verticaux et transversaux. Une palissade en bois, à bouts pointus, de 2,80 m de hauteur, entourait la case ; cette palis­sade reposait sur un mur en pierres sèches de 2 mètres à 2,50 m sur les faces sud et ouest, de telle sorte que la vue de l'extérieur, la vue de l'île comme celle de la mer, m'était complètement masquée.

Quoi qu'il en soit, cette case plus haute et plus spacieuse était préférable à la première ; d'autre part, d'un côté, la palissade avait été éloignée de la case, enfin il ne subsistait plus qu'une seule palissade. Mais l'humidité vint me retrouver ; bien souvent, au moment des grandes pluies, j'eus plusieurs centimètres d'eau dans ma case ; quant aux bêtes, elles étaient aussi nom­breuses, sinon plus, que dans la première case.

Les vexations furent plus fréquentes et plus nom­breuses encore à dater de cette époque ; l'attitude qu'on avait à mon égard variait avec les fluctuations de la situation en France, situation que j'ignorais complètement. Des mesures nouvelles furent prises pour m'isoler encore davantage, si possible. Plus que jamais je dus maintenir une attitude hautaine pour empêcher qu'on eût prise sur moi. Des pièges me furent souvent tendus, des questions insidieuses me furent posées par les surveillants, par ordre. Dans mes nuits d'énervement, quand j'étais en proie aux cauchemars, le surveillant de garde s'approchait de mon lit pour chercher à surprendre les paroles qui s'échappaient de mes lèvres. Dans cette période, le commandant du pénitencier, Deniel, au lieu de se borner à des devoirs stricts de fonctionnaire, fit le bas et misérable métier de mouchard ; il crut évidem­ment s'attirer ainsi des faveurs.

L'extrait suivant de la consigne générale de la dépor­tation à l'île du Diable fût affiché dans ma case :

Art. 22. — Le déporté assure la propreté de sa case et de l'enceinte qui lui est réservée et prépare lui-même ses aliments.

Art. 23. — Il lui est délivré la ration réglementaire et il est autorisé à améliorer cette ration par la récep­tion de denrées et liquides dans une mesure raison­nable dont l'appréciation appartient à l'administration. Les différents objets destinés au déporté ne lui seront remis qu'après avoir été minutieusement visités, et au fur et à mesure de ses besoins journaliers.

Art. 24. — Le déporté doit remettre au surveillant chef toutes les lettres et écrits rédigés par lui.

Art. 26. — Les demandes ou réclamations que le déporté aurait à formuler ne peuvent être reçues que par le surveillant-chef.

Art. 27. — Au jour, les portes de la case du déporté sont ouvertes et jusqu'à la nuit il a la faculté de cir­culer dans l'enceinte palissadée.

Toute communication avec l'extérieur lui est inter­dite. Dans le cas où, contrairement aux dispositions de l'article 4, les éventualités du service nécessiteraient, dans l'île, la présence de surveillants ou de transportés autres que ceux du service ordinaire, le déporté serait enfermé dans sa case jusqu'au départ des corvées tem­poraires.

Art. 28. — Pendant la nuit, le local affecté au déporté est éclairé intérieurement et occupé, comme le jour, par un surveillant.

J'ai su depuis qu'à dater de cette époque les sur­veillants reçurent aussi l'ordre de relater tous mes gestes, tous les jeux de ma physionomie, et l'on peut concevoir comment ces ordres furent exécutés. Mais ce qui est plus grave, c'est que tous ces gestes, toutes ces manifestations de ma douleur, parfois de mon impatience, furent interprétés par Deniel avec une passion aussi vile que haineuse. Esprit aussi mal équi­libré que vaniteux, cet agent attacha aux plus petits incidents une portée immense ; le plus léger panache de fumée rompant à l'horizon la monotonie du ciel était l'indice certain d'une attaque possible et provo­quait des mesures de rigueur et des précautions nou­velles. On voit aisément combien une surveillance ainsi comprise, dont l'intensité haineuse se traduisait forcément dans l'attitude des surveillants, était de nature à aggraver le régime.

Je ne connais d'ailleurs pas de supplice plus éner­vant, plus atroce que celui que j'ai subi pendant cinq années, d'avoir deux yeux braqués sur moi, jour et nuit, à tous les moments, dans toutes les conditions, sans une minute de répit.

/...

Dreyfus-in-Prison-1895

Quand ces lettres me parvinrent en janvier 1898, à l'île du Diable, après une longue et anxieuse attente, non seulement je n'avais pas reçu la bonne nouvelle qu'elles me faisaient prévoir, mais les vexations avaient redoublé d'intensité, la surveillance était devenue encore plus rigoureuse. De dix surveillants et un sur­veillant-chef, le nombre avait été porté à treize surveil­lants et un surveillant-chef ; des sentinelles avaient été placées autour de ma case, un souffle de terreur régnait autour de moi, terreur dont je m'apercevais par l'attitude des surveillants.

Vers cette époque également, on élevait une tour dépassant en hauteur la caserne des surveillants et sur la plate-forme de laquelle fut placé le canon Hotchkiss destiné à défendre les approches de l'île. [Mesure parfaitement grotesque: surdimensionnée par rapport à une menace qui viendrait du déporté, voire de quelques complices, mais totalement inopérante face à une action résolue de la puissance supposée ennemie, L'Allemagne, si elle avait décidé de lancer une action maritime de grande ampleur, NDA]

Aussi renouvelai-je auprès du Président de la Répu­blique, auprès des membres du gouvernement, les appels que j'avais faits précédemment.

Dans le courant du mois de février, les mesures de rigueur ne faisant que s'accentuer encore, et ne rece­vant aucune réponse à mes précédents appels au chef de l'Etat et aux membres du gouvernement, j'adressai la lettre suivante au président de la Chambre des députés et aux députés.

Iles du Salut, 28 février 1898.

« Monsieur le Président de la Chambre des Députés, « Messieurs les Députés

« Dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire il y a déjà plus de trois ans, quand M. le com­mandant du Paty de Clam est venu me trouver au nom de M. le Ministre de la Guerre pour me demander, après qu'on m'eut fait condamner pour un crime abo­minable que je n'avais pas commis, si j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais innocent, mais que je demandais la lumière, la pleine et éclatante lumière, et j'ai aussitôt sollicité l'aide de tous les moyens d'investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre dont dispose un gouvernement.

« II me fut répondu alors que des intérêts supérieurs aux miens, à cause de l'origine de cette lugubre et tra­gique histoire, à cause de l'origine de la lettre incrimi­née, empêchaient les moyens d'investigation habituels, mais que les recherches seraient poursuivies.

« J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable qu'il soit possible d'imaginer, frappé sans cesse et sans cause, et ces recherches n'aboutissent pas.

« Si donc des intérêts supérieurs aux miens devaient empêcher, doivent toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent mettre enfin un terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains, qui seuls peuvent faire enfin la pleine et éclatante lumière sur cette lugubre et tragique affaire, ces mêmes intérêts ne sauraient exiger qu'une femme, des enfants, un innocent leur soient immolés. Agir autrement serait nous reporter aux siècles les plus sombres de notre histoire, où l'on étouffait la vérité, où l'on étouffait la lumière.

« J'ai soumis, il y a quelques mois déjà, toute l'hor­reur tragique et imméritée de cette situation à la haute équité des membres du gouvernement ; je viens égale­ment la soumettre à la haute équité de messieurs les députés pour leur demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres humains.

La même lettre, conçue dans des termes identiques, fut adressée à la même date au président et aux mem­bres du Sénat. Ces appels furent renouvelés peu de temps après.

M. Méline, qui présidait alors le gouvernement, étouffa mes cris et garda ces lettres qui ne parvinrent jamais à leurs destinataires.

Et ces lettres arrivaient au moment où l'auteur du crime était glorifié, pendant qu'ignorant de tous les événements qui se passaient en France, j'étais cloué sur mon rocher, criant mon innocence aux pouvoirs publics, multipliant les appels à ceux qui étaient char­gés de faire la lumière, d'assurer la justice !

En mars, je reçus les lettres de ma femme du com­mencement de janvier, conçues toujours en termes vagues, exprimant le même espoir, sans qu'elle pût préciser sur quelles espérances se fondait cet espoir.

Puis, en avril, nouveau et profond silence. Les lettres que m'écrivit ma femme dans les derniers jours de janvier et dans le courant du mois de février 1898 ne me parvinrent jamais.

Quant aux lettres que j'écrivis à partir de cette époque à ma femme, elle n'en reçut aucune originale et nous n'en possédons que des extraits copiés et tron­qués. D'ailleurs, durant toute cette période, les lettres que m'adressait ma femme ne me parvinrent égale­ment qu'en copie.

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Le dénouement.

Quelques jours plus tard, dans les premiers jours de novembre, je reçus le courrier du mois de septembre de ma femme, par lequel elle m'annonçait qu'il s'était produit des événements graves que j'apprendrai plus tard et qu'elle avait introduit une demande en révision qui avait été acceptée par le gouvernement.

Cette nouvelle venait donc coïncider avec la réponse qui m'avait été donnée le 27 octobre précédent. J'écri­vis aussitôt à ma femme :

Iles du Salut, 5 novembre 1898.

Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre, par lequel tu me donnes de si bonnes nouvelles.

Par ma lettre du 27 octobre dernier, je t'ai fait connaî­tre que j'étais déjà informé que je recevrais la réponse définitive à mes demandes de révision. Je t'ai dit que dès alors j'attendais avec confiance, ne doutant pas que cette réponse soit enfin ma réhabilitation...

alfred.

J'ignorais toujours que la demande en révision avait été transmise par le gouvernement à la Cour de cassation et que même les débats avaient déjà eu lieu.

Le 16 novembre 1898, je reçus un télégramme ainsi conçu :

Gouverneur à déporté Dreyfus

par commandant supérieur des îles du Salut

Vous informe que chambre criminelle de la Cour de cassation a déclaré recevable en la forme demande en révision de votre jugement et décidé que vous seriez avisé de cet arrêt et invité à produire vos moyens de défense.

Je compris que la demande avait été déclarée rece­vable en la forme par la Cour et qu'il allait s'ouvrir des débats sur le fond. Je fis connaître que je désirais être mis en communication avec Me Démange, mon défen­seur en 1894. Je ne savais d'ailleurs rien de ce qui s'était passé depuis cette époque, j'en étais toujours au bordereau, pièce unique du dossier. Je n'avais pour ma part rien à ajouter à ce que j'avais déjà dit devant le premier Conseil de guerre, rien à modifier à la dis­cussion du bordereau. J'ignorais qu'on avait modifié la date d'arrivée du bordereau, modifié les hypothèses qui avaient été émises au premier procès sur les diffé­rentes pièces énumérées au bordereau. Je croyais donc l'affaire bien simple, et réduite, comme au premier Conseil de guerre, à une discussion sur l'écriture.

Le 28 novembre 1898, je fus autorisé à circuler de 7 heures à 11 heures et de 2 à 5 heures du soir, dans l'enceinte du camp retranché. On appelait camp retran­ché l'espace compris dans une enceinte en pierres sèches de 0,80 m environ de hauteur, enceinte qui entourait la caserne des surveillants située à côté de ma case. La promenade consistait donc en réalité en un couloir, en plein soleil, qui contournait la caserne et ses dépendances. Mais je revoyais la mer que je n'avais plus vue depuis plus de deux ans, je revoyais la maigre verdure des îles ; mes yeux pouvaient se reposer sur autre chose que sur les quatre murs de la case.

En décembre, je ne reçus pas de courrier de ma femme. Aucune des lettres qu'elle m'écrivit dans le courant du mois d'octobre 1898 ne me parvint jamais. L'impatience me gagna durant ce mois ; je demandai des explications, je demandai quand les débats s'ou­vriraient sur le fond à la Cour de cassation (qui avait cassé le jugement du Conseil de guerre, NDA ; Dreyfus semblait ignorer que la Cour de Cassation ne jugeait que sur la forme, n'entrant pas dans le fond des débats). (Je ne savais pas que des débats avaient eu lieu les 27, 28 et 29 octobre.) Aucune réponse ne me fut donnée.

C'était le "chant du cygne de Deniel", persécuteur attitré de Dreyfus qui avait largement outrepassé ses droits et inventé des directives ministérielles propres à alourdir la peine du déporté. Cet individu sera d'ailleurs relevé de son poste peu après, un peu comme une victime expiatoire.

Le lundi 5 juin 1899, à midi et demi, le surveillant-chef vint précipitamment dans ma case et me remit la note suivante :

" Veuillez faire connaître immédiatement capitaine Dreyfus dispositif cassation ainsi conçu : "La Cour casse et annule jugement rendu le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le Ier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris et renvoie l'accusé devant le Conseil de guerre de Rennes, etc."

"Dit que le présent arrêté sera imprimé et transcrit sur les registres du Ier Conseil de guerre du gouverne­ment militaire de Paris en marge de la décision annu­lée ; en vertu de cet arrêt, le capitaine Dreyfus cesse d'être soumis au régime déportation, devient simple prévenu, est replacé dans son grade et peut reprendre son uniforme."

« Faites opérer levée d'écrou par l'administration pénitentiaire et retirer surveillants militaires de l'île du Diable ; en même temps faites prendre en charge le prévenu par le commandant des troupes et remplacer surveillants par brigade de gendarmerie qui assurent le service de garde de l'île du Diable dans position régle­mentaire des prisons militaires.

« Croiseur Sfax part aujourd'hui de Fort-de-France avec l'ordre d'aller chercher prévenu île du Diable pour le ramener en France.

« Communiquez à capitaine Dreyfus dispositif arrêt et départ Sfax. »

Ma joie fut immense, indicible. J'échappais enfin au chevalet de torture où j'avais été cloué pendant cinq ans, souffrant le martyre pour les miens, pour mes enfants, autant que pour moi-même. Le bonheur succédait à l'effroi des angoisses inexprimées, l'aube de la justice se levait enfin pour moi. Après l'arrêt de la Cour, je croyais que tout allait en être fini, qu'il ne s'agissait plus que d'une simple formalité.

De mon histoire, je ne savais rien. J'en étais resté à 1894, au bordereau pièce unique du dossier, à la sen­tence du Conseil de guerre, à l'effroyable parade d'exé­cution, aux cris de mort d'une foule abusée ; je croyais à la loyauté du général de Boisdeffre, je croyais à un chef de l'Etat, Félix Faure, tous anxieux de justice et de vérité. Un voile s'était ensuite étendu devant mes yeux, rendu plus impénétrable chaque jour ; les quelques faits que j'avais appris depuis quelques mois m'étaient restés incompréhensibles. Je venais d'appren­dre le nom d'Esterhazy, le faux du lieutenant-colonel Henry, son suicide ; je n'avais eu que des rapports de service avec l'héroïque lieutenant-colonel Picquart. La lutte grandiose engagée par quelques grands esprits, épris de lumière et de vérité, m'était totalement inconnue.

Dans l'arrêt de la Cour, j'avais lu que mon inno­cence était reconnue et qu'il ne restait plus au Conseil de guerre devant lequel j'étais renvoyé que l'honneur de réparer une effroyable erreur judiciaire.

Dans le même après-midi du S juin, je remis la dépêche suivante, pour être adressée à ma femme :

« De cœur et d'âme avec toi, enfants, tous. Pars vendredi. Attends avec immense joie le moment de bonheur suprême de te serrer dans mes bras. Mille baisers. »

Dans la soirée arriva de Cayenne la brigade de gen­darmerie chargée d'assurer ma garde jusqu'au départ. Je vis partir les surveillants** ; il me semblait marcher dans un rêve, au sortir d'un long et épouvantable cauchemar.

* Pour un officier pétri de conventions militaires, le moment est crucial. Les surveillants ont la charge de condamnés, les gendarmes de prévenus, aux arrêts de rigueur, sous la présomption d'innocence

J'attendis anxieusement l'arrivée du Sfax. Le jeudi soir, je vis apparaître au loin un panache de fumée ; bientôt je reconnus un navire de guerre. Mais il était trop tard pour que je pusse embarquer.

Grâce à l'obligeance de M. le maire de Cayenne, j'avais pu recevoir un costume, un chapeau, quelque linge, ce qui m'était, en un mot, strictement nécessaire pour mon retour en France.

Le vendredi matin, 9 juin, à 7 heures, on vint me chercher à l'île du Diable, dans la chaloupe du péniten­cier. Je quittai enfin cette île maudite où j'avais tant souffert. Le Sfax, à cause de son tirant d'eau, était stationné fort loin. La chaloupe me conduisit jusqu'à l'endroit où il était ancré, mais là je dus attendre pen­dant deux heures qu'on voulût bien me recevoir. La mer était forte et la chaloupe, vraie coquille de noix, dansait sur les grandes lames de l'Atlantique. Je fus malade, comme tous ceux qui étaient à bord.

dreyf sfax 7

Vers 10 heures, l'ordre vint d'accoster, je montai à bord du Sfax, où je fus reçu par le commandant en second qui me conduisit à la cabine de sous-officier qui avait été spécialement aménagée pour moi. La fenêtre de la cabine avait été grillée (je pense que c'est cette opération qui a provoqué ma longue attente à bord de la chaloupe du pénitencier) ; la porte, vitrée, était gardée par un factionnaire en armes. Le soir je compris, au mouvement du navire, que le Sfax venait de levei l'ancre et se mettait en marche.

_sfaxA bord du Sfax

Mon régime à bord du Sfax était celui d'un officier aux arrêts de rigueur ; j'avais une heure le matin, une heure le soir pour me promener sur le pont. Le reste du temps, j'étais renfermé dans ma cabine. Pendant mon séjour à bord du Sfax, je me conformais à la conduite que j'avais adoptée dès le début, par senti­ment de dignité personnelle, me considérant comme l'égal de tous. En dehors des besoins du service, je ne parlai à personne**.

** Dreyfus imaginait mal à quel point cette attitude qui se voulait digne passait pour de l'arrogance, y compris auprès de gens tout acquis à sa cause.


****************************

Dreyfus-rennes2C'en est fini, de la triste histoire de Dreyfus l'innocent en Guyane, et il n'entre pas dans notre propos de traiter de la fin de l'Affaire, loin d'être terminée. C'est un Dreyfus épuisé, malade et considérablement amaigri qui comparut devant le Tribunal de rennes qui devait le rejuger (il était si maigre qu'il fallut bourrer son uniforme de coton pour qu'il puisse comparaître en tenue règlementaire, et la position debout lui était manifestement insupportable). On lui infligea un verdict aberrant: "coupable, avec circonstances atténuantes" (en est-il en matière de haute trahison?) assorti d'une peine de quinze ans de déportation

Nombre de ses partisans se déchainèrent pour le pousser à se pourvoir en cassation, et demander une vraie révision. Mais un rejet du pourvoi, toujours possible pouvait le ramener à sa situation antérieure et il avait payé assez cher pour se défier de la justice.

zola-signatureAssuré officieusement que s'il renonçait à la cassation, il serait gracié immédiatement, Dreyfus céda et obtint cette grâce, décevant beaucoup de ses partisans (les plus acharnés étant Zola et Péguy). Seulement, les puristes n'avaient pas séjourné près de quatre ans dans une quarantaine effrayante, sur un îlot tropical désert, méprisés de tous. Zola lui-même, condamné pour "J'accuse" à de la prison ferme s'était exilé pour ne pas connaître un encellulement qui aurait été infiniment moins dur.

DREYFUS_réhab

Dreyfus-annee-de-sa-mort

Plus tard, les esprits s'étant apaisés, Dreyfus fut réhabilité et réintégré dans l'armée au grade de commandant, fait le même jour Chevalier de la Légion d'honneur. Il quitta les rangs de l'armée l'année suivante, justice lui ayant été rendue, ce qui ne l'empêcha pas de se réengager en 1914 et de faire une belle guerre (deux fois blessé). Il mourut en 1935, dans l'indifférence générale.

On dit qu'à la fin de sa vie, il faisait preuve de la même rigidité qui donnait à croire "qu'il se serait condamné lui-même": commentant une affaire judiciaire délicate, il aurait lancé un terrible: "il n'y a pas de fumée sans feu!"

Il n'empêche... Il fallut une volonté sans faille pour ne pas sombrer dans la folie à travers toutes ces épreuves. Dreyfus, sans donner plus de détails (sans doute pour éviter que le coupable ne fût sanctionné) déclara qu'il ne tint bon que parce qu'un surveillant lui murmura, dans un moment de désespoir: "quelqu'un, à Paris, s'occupe de vous". Deniel avait eu beau faire le maximum, il y eut quand même un brave type sur l'Île du Diable.

 

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Dreyfus - sa vie quotidienne aux Îles du Salut. (1896)

Relation à partir du journal de Dreyfus (extraits)

 

220px-Dreyfus_Ile_du_diable_9627 janvier 1896.

J'ai enfin reçu un colis sérieux de livres ; il m'est parvenu après de longs mois d'attente. J'arrive ainsi, en forçant ma pensée à se fixer, à donner quelques instants de repos à mon cerveau ; mais, hélas ! je ne puis plus lire longtemps, tant tout est ébranlé en moi.

28 février 1896.

Plus rien à lire. Journées, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais la bouche, je ne demande même plus rien. Mes conversations se bornaient à demander si le courrier était arrivé ou non Mais on m'interdit de par­ler ou du moins, ce qui est la même chose, on interdit aux surveillants de répondre à des questions aussi banales, aussi insignifiantes que celles que je faisais.
Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la découverte de la vérité, pour hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige.

Une nouvelle brimade indirecte de Deniel...

6 avril 1896.

Le courrier du mois de février vient de me parvenir. Le coupable n'est toujours pas démasqué.
 
Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumière se fasse ; donc, arrière toutes les plaintes!
Quelle horrible vie ! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit. Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures. Maintenant il doivent marcher sans jamais s'arrêter ; la plupart sont en sabots !

Le journal s'interrompt jusqu'au 26 juillet, preuve de profonde dépression.

2 août 1896.

Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon cerveau, contre mon cœur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant qu'on ne m'aura pas jeté dans la tombe, car je veux voir la fin de ce sinistre drame. Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus.

Dimanche 6 septembre 1896

 

909819198_LJe viens d'être prévenu que je ne pourrai plus me promener dans la partie de l'île qui m'était réservée, je ne pourrai plus marcher qu'autour de ma case.

Combien de temps résisterai-je encore ? Je n'en sais rien ! Je souhaite que cet horrible supplice finisse bien­tôt, sinon je lègue mes enfants à la France, à la patrie, que j'ai toujours servie avec dévouement, avec loyauté, en suppliant de toute mon âme, de toutes mes forces, ceux qui sont à la tête des affaires de notre pays de faire la lumière la plus complète sur cet effroyable drame. Et ce jour-là, à eux de comprendre ce que des êtres humains ont souffert d'atroces tortures imméritées et de reporter sur mes pauvres enfants toute la pitié que mérite une pareille infortune.

Lundi 7 septembre 1896.

J'ai été mis aux fers hier au soir ! Pourquoi ? Je l'ignore.

Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui m'était tracé, observé intégralement les consignes qui m'étaient données.

Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce? Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir à remplir vis-à-vis de ses enfants ! Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que l'on ne m'aura pas tué ; je remplirai simplement mon devoir. Quant à ceux qui se sont constitués ainsi mes bour­reaux, ah ! je leur laisse leur conscience pour juge quand la lumière sera faite, la vérité découverte, car, tôt ou tard, tout se découvre dans la vie.

Mardi 8 septembre 1896.

Ces nuits aux fers ! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel supplice moral ! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans savoir pour quelle cause ! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je depuis tantôt deux ans ?

Enfin, mon devoir est d'aller jusqu'à la limite de mes forces ; j'irai, tout simplement. Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies physiques ! Et dans cette détresse profonde de tout mon être, je vous envoie encore toute l'expression de mon affec­tion, de mon amour, ma chère Lucie, mes chers et adorés enfants.

gracielefigaroMême jour, 2 heures soir.

Mon cerveau est tellement frappé, tellement boule­versé par tout ce qui m'arrive depuis bientôt deux ans, que je n'en peux plus, que tout défaille en moi. C'est vraiment trop pour des épaules humaines. Que ne suis-je dans la tombe. Oh ! le repos éternel ! Encore une fois, quand la lumière sera faite, oh ! je lègue mes enfants à la France, à ma chère patrie.

Mon cher petit Pierre, ma chère petite Janine, chère Lucie, vous tous que j'aime du plus profond  de mon cœur, de toute l'ardeur de mon âme, croyez-le, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour résister.

Mercredi 9 septembre 1896.

Le commandant des îles est venu hier soir. Il m'a dit que la mesure qui était prise à mon égard n'était pas une punition, mais "une mesure de sûreté", car l'administration n'avait aucune plainte à élever contre moi.

La mise aux fers, une mesure de sûreté ! Quand je suis déjà gardé nuit et jour comme une bête fauve par un surveillant armé d'un revolver et d'un fusil ! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure de haine, de torture, ordonnée de Paris, par ceux qui ne pouvant frapper une famille frappent un innocent, parce que ni lui ni sa famille ne veulent, ne doivent s'incliner devant la plus épouvantable des erreurs judi­ciaires qui ait jamais été commise. Qui est-ce qui s'est constitué ainsi mon bourreau, le bourreau des miens, je ne saurais le dire.

On sent bien que l'administration locale (sauf le surveillant-chef, spécialement envoyé de Paris) a elle-même l'horreur de mesures aussi arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est obligée de m'appliquer, n'ayant pas à discuter avec des consignes qui lui sont imposées.

Non, la responsabilité monte plus haut, à l'auteur, ou aux auteurs de ces consignes inhumaines. Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le même : il est de demander, de vouloir la lumière la plus éclatante sur cet effroyable drame, en innocents qui n'ont rien à craindre, qui ne craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la vérité.

Quand je pense à tout cela, je n'ai même plus de colère ; une immense pitié seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'êtres humains. Quels remords ils se préparent quand la lumière sera faite, car l'histoire, elle, ne connaît pas de secrets. Tout est si triste en moi, mon cœur tellement labouré, mon cerveau tellement broyé que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes idées ; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette énigme épouvantable.

Capture5La double boucle - Croquis de Dreyfus

Je suis tellement las, tellement brisé de corps et d'âme, que j'arrête aujourd'hui ce journal, ne pouvant prévoir jusqu'où iront mes forces, quel jour mon cerveau éclatera sous le poids de tant de tortures. Je le termine en adressant à Monsieur le Président de la République cette supplique suprême, au cas où je succomberais avant d'avoir vu la fin de cet horrible drame :

« Monsieur le Président de la République,

« Je me permets de vous demander que ce journal, écrit au jour le jour, soit remis à ma femme.

« On y trouvera peut-être, Monsieur le Président, des cris de colère, d'épouvanté contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais frappé un être humain et un être humain qui n'a jamais forfait à l'honneur. Je ne me sens plus le courage de le relire, de refaire cet horrible voyage.

« Je ne récrimine aujourd'hui contre personne ; cha­cun a cru agir dans la plénitude de ses droits, de sa conscience.

« Je déclare simplement encore que je suis innocent de ce crime abominable, et je ne demande toujours 

qu'une chose, toujours la même, la recherche du vérita­ble coupable, l'auteur de cet abominable forfait.

«Et le jour où la lumière sera faite, je demande qu'on reporte sur ma chère femme, sur mes cher enfants, toute la pitié que pourra inspirer une si grande infortune.

«Et je ne demande qu'une chose, toujours la même, la recherche du véritable coupable, l'auteur de cet abominable forfait.
«Et le jour où la lumière sera faite, je demande qu'on reporte sur ma chère femme, sur mes cher enfants, toute la pitié que pourra inspirer une si grande infortune.

FIN DU JOURNAL

 

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Dreyfus - sa vie quotidienne aux Îles du Salut. (1895)

 

Degradation_alfred_dreyfusAvant de porter un jugement péremptoire relatif au traitement très dur infligé à Dreyfus, il faut, là encore, se replacer dans le contexte.

Pour des militaires, les traitres sont la catégorie d'individus qu'ils méprisent le plus en en 1895, la culpabilité du capitaine ne faisait pas débat (il est d'ailleurs probable que si les déportés n'avaient pas été rigoureusement séparés des transportés, il en aurait été de même pour ces derniers: même des criminels faisaient souvent preuve d'esprit patriote et haïssaient les ennemis de la France tout comme les assassins d'enfants devaient être protégés de leurs "collègues"

Dans ce contexte, Dreyfus qui "a livré des secrets vitaux à l'ennemi héréditaire, l'Allemagne", se vit conduire à l'île du Diable, on mobilisa de cinq à dix gardiens à son service exclusif qui devaient subir comme lui  le vent, le fracas des vagues, l'ennui (quoiqu'ils avaient quand même le droit de communiquer entre eux…) que compensait mal un supplément de solde appréciable (Deniel avait proposé une majoration de 1/3)

En outre, le capitaine n'avait pas la manière. Hautain, cassant parce que se jugeant à juste titre innocent, il se refusa toujours à entrer dans le moule habituel du détenu qui sollicite des faveurs aux matons. Son droit, tout son droit mais rien que son droit! Ainsi, il ne prononçait pas une parole en dehors de strictes nécessités de service… Ce faisant, certes il obéissait aux consignes données, mais c'était si inhabituel que ses gardiens s'en trouvaient déstabilisés. Jusqu'à son sempiternel: "Je vous juge sur mon honneur"… qui n'était évidemment pas recevable de la part d'un dégradé sur le front des troupes, dépourvu de cet honneur!

Lorsque, très abusivement et sous couvert de sécurité Deniel transforma de facto déportation en enfermement (voire réclusion) et lui imposa les fers aux pieds nocturnes (la double manille), il protesta par… une lettre officielle (le Gouverneur de la Guyane s'interrogea auprès son geôlier, lui signalant qu'il s'agissait  d'une aggravation de peine qui n'avait pas été portée à sa connaissance. Deniel l'assura qu'il s'agissait d'une consigne du Ministère des colonies (ce point ne fut jamais éclairci: la consigne venait-elle "d'en haut" ou couvrit-on le subordonné par trop zélé?)

En revanche quand à son arrivée on refusa de donner un minimum de vaisselle à Dreyfus, contraint de transformer un méchant morceau de tôle rouillée en grill, de manger avec ses doigts sur du papier gras, il s'agit bel et bien d'une mesure vexatoire et humiliante, d'autant plus que les déportés avaient, selon la loi de 1872 auquel se référait Deniel,  le droit de cantiner "dans la limite du raisonnable". Dreyfus attendra des semaines, le droit de pouvoir manger dignement.

b9e4_1aLa première case (photo de l'époque)

Il faut imaginer ce que devaient être les rapports humains sur ce demi îlot minuscule, ces cinq – puis dix et quinze – hommes qui se relayaient avec pour mission de ne pas quitter le déporté du regard ne serait-ce qu'un court instant, quoiqu'il fasse, ne devoir lui parler que pour des questions essentielles de service et jamais en tête à tête!

Compte tenu des difficultés de joindre et de s'éloigner de l'île du Diable, les gardiens étaient éparés de leur famille s'ils en avaient une, et devaient emprunter le périlleux transbordeur: il pouvait se produire une semaine sans que la chaloupe ne soit à même d'accoster et on posa un système de transmission de signaux optiques, tout d'abord, entre l'île du Diable et Royale, puis entre Royale et Kourou (la fameuse "tour Dreyfus")

Capture11Construction de la case des gardiens

Et pourtant, la lecture du journal de Dreyfus laisse transparaître quelques moments d'humanité: malgré la consigne, on lui offre un peu de café le matin, un autre jour, du bouillon de viande.

Il n'empêche… Quelle destinée affreuse que celle de ce grand bourgeois amené à faire sa lessive lui-même en usant de cendre et d'eau salée,  à tenter de se sustenter avec des morceaux de viande grillés sur une plaque de tôle ou vaguement bouillis, considérant comme un bien de la providence les boîtes de lait condensé que le médecin, sans soute apitoyé, lui octroie sans demande particulière et alors même qu'ils étaient périmés.

Les maux physiques dont souffrait Dreyfus  sont difficiles à déterminer, d'après les symptômes qu'il décrit dans son journal (si on excepte toutes les somatisations dues à son désespoir permanent). Il se plaint de fièvre et on le soigne à la quinine…  Il est peu probable que le paludisme sévissait à l'état originel sur l'île du Diable, mais quelques moustiques y stationnaient et des gardiens qui avaient servi ailleurs, sur des chantiers forestiers pouvaient l'avoir contaminé incidemment. Paludisme. Ses troubles digestifs nombreux, décrits avec beaucoup de pudeur (dépourvu de cabinet de toilette il devait faire ses besoins au vu et au su de tous)  sont sans doute dus à son alimentation déséquilibrée et insuffisante.

J'ai choisi, par pudeur, de ne pas recopier d'extraits des lettres de Dreyfus à sa femme (quand bien même il les confia aux archives nationales), me contentant pour relater sa vie au quotidien, et l'évolution de son état d'âme à son journal, tenu avec irrégularité

Le Transport.

13_1Le 21 février 1895, Dreyfus fut subitement prévenu de s'apprêter pour le départ. Encore mis à nu et fouillé, lui et son ballot d'effets, il fut conduit entre six gardiens sur une chaloupe à vapeur qui permit son transbordement sur le vapeur "Saint-Nazaire", dans le silence absolu.

Sur le bateau, il fut enfermé dans une cellule isolée du quartier des femmes et on lui confia un hamac. Le froid était épouvantable (-14°) et il fut laissé sans nourriture, dans l'incertitue du lieu où on le conduirait et de la situation qui lui serait réservée.

Le navire ayant levé l'ancre, Dreyfus fut gardé le jour par un gardien, la nuit par deux (silence absolu). Comme nourriture, la ration des condamnés servie dans de vieilles boîtes des conserve.

A Partir du cinquième jour (sans doute sur injonction du médecin), promenade d'une heure sur le pont autorisée, accompagné de deux gardiens, ne devant croiser personne.

Arrivée en rade des Îles du salut le 12 mars 1895 (selon lui il devina le lieu de destination en saisissant quelques bribes de conversation entre gardiens). Dreyfus dut patienter quatre jours par une chaleur torride (un bâtiment en fer sous le soleil tropical…) avant de débarquer: rien n'avait été préparé (on se référera au rapport de Deniel)

La réclusion dans une cellule de Royale dura environ un mois et, le 13 avril, il fut enfin transféré sur l'île du Diable.

Les dispositions qui furent arrêtées à son encontre furent valable pour toute l'année.

La case à lui affectée mesurait 4 mètres sur 4, les fenêtres étaient grillées, la porte à claire-voie munie d'un barreautage en fer : elle donnait dans un "tambour" de 2 mètres sur 3 accolé à la façade, ce tambour étant fermé par une porte pleine en bois: c'est là que séjournait le surveillant de garde, relayé de deux heures en deux heures, avec instruction de ne le perdre de vue ni de jour ni de nuit (une lape à pétrole éclairait la case de nuit)

La porte du tambour étant fermée de l'intérieur et de l'extérieur (!) chaque relève occasionnait "un bruit infernal de clefs et de ferraille"

Capture2Plan de la case, par Dreyfus

Dreyfus ne pouvait circuler, durant le jour, que dans la partie de l'île comprise entre le débarcadère et le petit vallon de l'ex campement des lépreux, soit sur un espace de 200m environ. Le franchissement de cette limite aurait entraîné comme sanction immédiate le renfermement dans la case, mais il de désobéit jamais. Dès qu'il déambulait sur l'espace autorisé, il était accompagné d'un surveillant de garde armé (du revolver puis, plus tard, d'un mousqueton) qui avait pour consigne absolue de ne pas perdre de vue un seul de ses faits et gestes et de faire consigner par écrit tout ce qui semblait sortir de l'ordinaire (tâche dévolue au surveillant-chef)

Au début "la ration fut celle du soldat aux colonies, sans le vin. Je devais faire la cuisine moi-même, faire d'ailleurs tout moi-même" (que l'on imagine ce que représentait cette déchéance pour un officier fortuné habitué à se faire servir depuis sa petite enfance, et ayant une ordonnance à sa disposition penant le service actif!)

CapturePlan de la déportation, par Dreyfus

 

Les mesquineries commencent avec l'attribution de papier vierge à Dreyfus, octroyé par cahier de cinquante feuilles paraphées qu'il devait remettre après usage, et dont il est expressément responsable de son emploi. Imagine-t-on qu'il lancera des bouteilles à la mer, avec des messages occultes? Sur son journal commencé le 14 avril 1895, il annoce avoir renoncé à son idée initiale de suicide, se sentant comme un devoir absolu de relever le nom de ses enfants en faiosant triompher la justice.

26-05-2013 15;21;25Cahiers de cinquante feuilles annotés par Deniel

Souvenons-nous que ses correspondants ne peuvent évoquer l'affaire en cours avec lui et qu'il ne peut leur donner des détails sur ses conditions de détention (leurs courriers seraient retenus). Sa ration, livrée crue, est d'un demi pain par jour, de 300g de viande (de qualité douteuse) trois fois par semaine, les autres jours d'endaubage (viande en conserve) ou de lard salé. Comme boisson, de l'eau. Il demeure parfois plus d'un mois sans nouvelle de ses proches

Il décide de réétudier l'anglais, afin de se remettre à la fois à une activité intellectuelle, et pour s'occuper l'esprit. Le 15 avril, pris de pitié (preuve que s'ils étaient stricts, ils n'étaient pas inhumains), les surveillants partagent leur café et leur pain du matin avec Dreyfus (le fait qu'on le lui servait en grains verts alors qu'il n'avait ni de quoi le torréfier ni de quoi le mouler devait leur sembler une cruauté inutile). Cassant du petit bois sur son espace dévolu, Dreyfus parrvint à faire chauffer de l'eau poiour le thé qui constituera, avec son pain, son unique dîner.

Le lendemain, le voyant à bout de forces, sans un mot échangé, le surveillant lui donne un bol de son bouillon de viande. Dreyfus fume "pour calmer son cerveau et apaiser les tiraillements de son estomac" et écrit au Gouverneur pour renouveler sa demande, de vivre à ses frais en faisant venir des conserves de Cayenne, "comme la Loi l'y autorise"

Dreyfus-in-Prison-1895Le lendemain, en s'aidant de quelques bouts de fer ramassés ici ou là, après avoir sué deux heures pour se constituer une provision de bois qui a le plus grand mal à brûler, Dreyfus parvient à faire griller deux portions de viande. "Tous ces efforts m'ont brisé" écrit-il, preuve qu'il est dans un état mental des plus déplorables.
 Des interruptions substantielles dans la tenue du journal confirment cet état de fait. Quelques jours plus tard, en employant en plus de l'eau et du sel, quelques puiments sauvages trouvés sur l'île, Dreyfus se cuisine un bouilli. Pour se calmer, il entreprend de casser du bois... Et allant chercher la hachette, il s'entend interpeller sèchement: "On n'entre pas dans la cuisine!"

Ses tentatives de travailler l'anglais ne se révèlent guère fructueuses: très vite, il doit renoncer "à cause de son cerveau ébranlé"

Preque un mois plus tard, Dreyfus n'a toujours aucune vaisselle, aucune assiette. Ses grills et ses casseroles sont des morceaux de ferraille et de vieilles boîtes de conserves ramassées sur le terrain, dont le contact lui occasionne des brûlures d'estomac. La faim le tenaille sans arrêt, au point qu'il en vient à dévorer des tomates crues trouvées sur l'île, anciennement plantées par les lépreux (malgré les préjugés de l'époque)

Fin avril, visite du Commandant des îles qui lui apporte du tabac et du thé, et se décide à lui "prêter" des assiettes et deux casseroles, mais "rien pour mettre dedans (sa demande d'attribution de lait condensé pour soigner ses coliques récurrentes reste sans effet). Il reçoit également des revues envoyées par sa femme, mais aucun courrier.

Pour tenir compte d ela chaleur qu'il fait dès dix heures du matin, il change son emploi du temps. Lever à 5h 1/2, feu pour faire le café ou le thé, cuisson des légumes secs, ensuite ménage et toilette sommaire. Quand à 8h on lui apporte la ration du jour, il termine la cuisson des légumes secs et, les jours de viande, fait cuire cette dernière. Prise du repas du matin, le dîner étant absorbé frois pour ne pas souffrir du feu pendant l'après-midi

De 11h à 15h, lecture, travail et "souffrance". Quand la chaleur tombe (vers cinq heures), il va couper du bois, chercher de l'eau au puits, laver le linge, etc. On l'enferme après le dîner et si le fanal dans le poste est suffisant pour la surveillance, il ne permet pas la lecture. La nuit est donc le moment où "toutes les pensées se tournent vers l'affreux drame"

Dreyfus apprend enfin à laver sa vaisselle, en utilisant la cendre. Jusqu'à nouvel ordre, sa lessive sera faite à l'hôpital. "C'est heureux car je transpire tellement que mes flanelles sont complètement imbibées et ont besoin d'un lavage sérieux"

4371309517146Reproduction naïve, qui ne correspond pas à la réalité.

Alfred-Dreyfus-3Opportunité de signaler les préjugés de l'époque qui voulaient que la meilleure protection contre la chaleur tropicale soit... l'accumulation de vêtements tous plus chauds les uns que les autres (la flanelle!) sous lesquels les individus cuisaient littéralement dans leur jus, effectivement victimes, par chaud et froid, du premier courant d'air! Les bagnards qui, sur les îles, travaillaient torse nu et ne manquaient pas une opportunité de se baigner étaient en meilleure forme que leurs gardiens confits dans leurs uniformes empesés. Dreyfus, comme ses gardiens, considérait comme éminemment dangereux de sortir sous le soleil sans son casque colonial, ne serait-ce qu'une minute ou deux.  On voit ce qu'il en est de nos jours...

Pendant une dizaine de jours, succession de messages faisant état de son épuisement croissant, de sa difficulté à se nourrir, de son désespoir devant l'absence de courrier. Il reçoit enfin des lettres vieilles de plus de deux mois! La relation, une fois d eplus, de l'obsession provoquée par le choc des vagues est compréhensive. Bien que malentendant, l'auteur qui le subit 48h sur le site même, en 1983, en est revenu abasourdi. La saison des pluies n'arrange rien, avec sa succession d'averses torrentielles.

9 mai. Syncope suivie d'une abondante transpiration, puis crise de nerfs. Tous les symptomes d'un accès de paludisme. Dreyfus, à compter de ce jour, fera souvent mention de telles attaques. Violente fièvre le lendemain, absence de pharmacie sur l'Ile. Puis, les jours suivants, fièvre (oujours), embarras gastriques, désordres intestinaux. Le 16, "accès de congestion cérébrale". Freyfus fait demander le médecin qui ordonne 40 cg de quinine chaque jour (traitement habituel du plaudisme) 12 boites de lait condnsé et du bicarbonate de soude. En trois jours, la fièvre tombe, si la fatigue demeure.

7 juin. Dreyfus, à court de papier depuis un moment vient enfin de s'en voir attribuer. Il semble que Deniel s'ingénie à mettre à chacune de ses demandes, aussi fondées soient-elles, dans l'esprit et la règle de la loi qui régit la déportation, le plus de mauvaise volonté possible à le satisfaire.

Le 12 juin, enfin, Dreyfus reçoit sa batterie de cuisine et ses conserves, commandées dès le début à Cayenne. Des forçats venant faire des travaux de maintenance, on le reclut quelques jours dans sa cellule. Allusion faite à des spasmes intestinaux très douloureux.

Juin: la saison des pluies bat son plein, il est couvert de boutons provoqués par les piqûtes de moustiques et autres insectes: sous les tropiques, ces cases qui ont peu d'ouverture et de ce fait sont peu ventilées en contiennent inévitablement des myriades.

 

618_0034 Juillet. Le retard avec lequel Dreyfus reçoit son courrier d'explique enfin: sa famille vient seulement d'être avisée qu'elle doit envoyer sa correspondance au Ministère (sans doute pour que le Deuxième Bureau l'analyse). Jusque là, elle partait en Guyane, revenait à Paris avant de faire le trajet opposé. Il apprend ainsi que le vrai coupable n'est toujours pas démasqué, mais cette séie de lettres semble lui insuffler de l'énergie.

10 juillet, sans doute une mesquinerie de Deniel. Il lui est désormais fait interdiction de se promener autour de sa case, de s'asseoir derrière, sur le seul endroit à la fois à l'ombre et au frais.  Retour au régime des forçats, c'est à dire sans café, sans cassonade. Un morceau de pain de deuxième qualité chaque jour, et, deux fois par semaine, 250g de viande. Les autres jours, de l'endaubage ou du lard conservé. Incertitude lui est laissée sur la suppression éventuelle des conserves reçues de Cayenne à ses frais. Pour protester, Dreyfus décide de ne plus sortir de sa case et de ne se nourrir que de pain et d'eau.

Deux jours après, Deniel recule en partie et assure le maintien de la livraison des conserves, plus du droit de circuler. Pour marquer son autorité, il persiste dans l'interdiction mesquine de s'asseoir sur le banc.

Dreyfus semble craquer dans sa volonté de ne jamais se révolter, pour démontrer sa qualité de soldat dont l'obéissance est la première des vertus. "Quand je marche trop vite, on dit que j'épuise le surveillant qui doit m'accompagner ; quand je déclare alors que je ne sortirai plus de mon cabanon, on menace de me punir ! Enfin le jour de la lumière finira bien par arriver, par venir."

Indication répétées de souffrances dues à la chaleur, pendant la saison sèche.

"J'avais fait demander à Cayenne une boîte d'instruments de menuiserie afin de pouvoir m'occuper un peu physiquememt. Ils m'ont été refusés. Pourquoi? Encore une énigme que je ne veux pas chercher à résoudre"

3 décembre 1895...

Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'octo­bre. Journée lugubre, pluie incessante. Le cerveau se rompt, le cœur se brise.
Le ciel est noir comme de l'encre, l'atmosphère embrumée ; vraie journée de mort, d'enterrement. Combien souvent me revient à l'esprit cette excla­mation de Schopenhauer, qui, à la vue des iniquités humaines, s'écriait : « Si Dieu a créé le monde, je ne voudrais pas être Dieu. »

Le courrier venant de Cayenne est arrivé, paraît-il, mais n'a pas apporté mes lettres. Que de douleur ! Rien à lire, rien pour échapper à mes pensées. Ni livres, ni revues ne me parviennent plus. Je marche dans la journée jusqu'à l'épuisement de mes forces, pour calmer mon cerveau, pour briser mes nerfs.

dreyfus-CPLes Allemands exploitèrent l'affaire, évoquant la "barbarie française vis à vis d'un innocent". Ils prirent des contacts diplomatiques discrets pour attester de l'innocence de Dreyfus qui ne fut jamais leur agent, mais d'une part ils n'étaient que peu crédibles, d'autre part donner des arguments irréfutables aurait grillé leur vraie "source", Esterhazy

 

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