06 décembre 2015

L'affaire Papillon, l'enquête - Roland Legrand est abattu, les soupçons, l'arrestation...

 

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C'est le 26 mars 1930 que la police fut informée de l'assassinat de Roland Legrand, par télégramme administratif.

On saura très vite que la victime était, comme l'accusé de ce crime, un petit souteneur dont la profession officielle était une couverture (ils sont rares, les commis charcutiers qui passent leurs nuits à jouer aux cartes dans des bars). Le motif de la dispute serait "une affaire d'honneur", comme nous le verrons ultérieurement.

 

36-quai-des-orfevresQu'il nous soit permis d'estimer au préalable que rarement enquête aura été conduite avec autant d'équanimité, à charge et à décharge: malgré le faible retentissement de l'affaire et le peu d'intérêt que suscitaient ses protagonistes, le juge désigné tout comme l'inspecteur qui réalisa la plupart des actes exigés par la justice, enfin le Procureur qui demanda un supplément d'enquête le jour de l'ouverture du procès, ayant mis un point d'honneur à explorer toutes les pistes, même les plus invraisemblables, parmi celles indiquées par l'accusé pour tenter de se dédouaner.

 

26 mars 1930

du 3e D.T. 6 h 00

 

tel administratif

 

 

Très vite, un inspecteur est envoyé au commissariat pour entendre deux témoins, et les parents de la victime qui résident à Melun sont avisés.

Il n'y avait pas de SAMU à l'époque... c'est à bord d'un taxi, accompagné de deux jeunes femmes, que le blessé arriva au petit matin à l'hôpital où son état désespéré fut vite constaté, bien qu'il eut assez vite repris conscience : à cette époque où la chirurgie avait encore de nombreux progrès à effectuer et où les antibiotiques étaient inconnus, une blessure à l'abdomen autre que superficielle était toujours d'une extrême gravité. L'extraction du ou des projectiles se révéla impossible malgré une laparotomie de 40 cm et de ce fait Legrand était condamné à décéder d'hémorragie interne ou de septicémie.

Les témoins interrogés furent d'abord le chauffeur de taxi russe. Deux hommes l'avaient arrêté, le premier aidant le second à monter dans le véhicule, lui intimant de se rendre devant le "Clichy Tabac" tout proche, qu'il rejoignit à pied pour aller chercher dans le bar deux femmes qui montèrent dans le taxi, qui se rendit à l'hôpital Lariboisière. Ce n'est que pendant le trajet que le chauffeur découvrit que le passager était blessé, ce qui l'amena à prévenir la police après la course.

Second témoin, Vernes Eugénie Blanche Élise (dite Ninie), fille soumise demeurant en hôtel, qui se trouvait au café tabac, 48, rue de Clichy, en compagnie d'une amie, Rafin Maria, également fille soumise. Appelée par un inconnu, ce dernier lui apprit que son "ami" Legrand se trouvait dans un taxi à la porte, blessé par balle. Legrand confirma le fait à Ninie, précisant "être mourant".

Selon ses dires, Ninie connaissait Legrand depuis environ dix-huit mois ; elle indiqua que cette nuit là, ce dernier joua longtemps aux cartes avec des personnes inconnues de sa "fiancée", avant de sortir seul du café. Maria Rafin confirma en tous points les dires de son amie.

Le jour même, la police apprit que quatre hommes étaient passés à Lariboisière dans le but de prendre des nouvelles du blessé. Des recherches permirent de les interpeller rapidement à des fins d'interrogatoire. Il s'agit de Georges Goldstein, 22 ans, Roger Dorin, 24 ans, Roger Jourmar, 21 ans, Emile Cape, 18 ans.

Le commissaire Gérardin et l'Inspecteur Grimaldi (PJ) tentèrent d'interroger la victime, mais vu l'extrême gravité de son état, seules les questions indispensables purent être posées. Selon Legrand, il avait été blessé par un inconnu, pour des motifs inconnus, sans qu'il se rappelle s'il y avait des témoins. Visiblement, par crainte, il ne voulait pas dire la vérité. Après plusieurs questions, Legrand finit par reconnaître que l'individu lui a tiré dessus car des amis (qu'il ne désigne pas) lui ont rapporté d'une façon erronée les conversations relatives à cet individu, au cours desquelles lui, Legrand, aurait dit que l'individu n'était pas fréquentable. Et s'il se refuse à donner le nom du tireur, c'est parce que c'est un homme violent et dangereux qui lui ferait du mal à la sortie de l'hôpital.

Il était évidemment difficile de lui dire crûment que de toute manière plus personne ne lui ferait de mal car il ne sortirait pas vivant de Lariboisière... Les policiers usèrent de la corde sensible, quand la mère de Legrand arriva à son chevet.

- "Vous avez à côté de vous le commissaire de police et votre mère, ce qu'il y a de plus sacré au monde. Dites la vérité. Qui a tiré sur vous ? "

Il répondit : "C'est Papillon Roger" (extrait du PV d'interrogatoire). A noter la dissonance concernant le prénom, Roger et pas Henri : la défense s'engouffrera à bon droit dans cette brèche bien que tout le monde à Pigalle connaisse "Papillon" – et personne, "Henri", mais on rappelle que c'est un mourant qui n'a plus toute sa conscience qui s'exprimait, et on verra que ce point sera exploré méticuleusement par la police. Legrand réitéra formellement ses accusations sous serment, puis les policiers le laissèrent aux côtés de sa mère. Il décédera le lendemain.

En parallèle, la police interrogeait les quatre individus qui s'étaient rendus à Lariboisière pour prendre des nouvelles du blessé.

Tout d'abord, Georges Goldstein, 23 ans, Voyageur de commerce habitant chez son père (dont il représentait les collections de couture) n'ayant jamais eu affaire à la justice, sorte de "cave" (comme disent les truands) quelque peu fasciné par le Milieu autour duquel il gravitait se gardant bien de franchir le pas – fautes d'aptitudes pour cela sans doute : rondouillard, vêtu comme le voyageur de commerce qu'il était effectivement, encore quelque peu "tenu" par son père et employeur, il ne pouvait guère inspirer le respect dans un Milieu qui méprisait cordialement les pue-la-sueur qui travaillaient pour gagner leur vie.

Il déclara en substance avoir vu au cours de la nuit un attroupement et entendu dire que Roland Legrand, un de ses "camarades", avait été blessé par balles. Tout en le "connaissant assez bien", il lui était impossible de fournir des renseignements sur sa vie privée et il y avait plus d'un mois qu'il ne l'avait pas rencontré. Quant à ses accompagnateurs, c'est lui qui les a priés de le suivre ; ils ne connaissent pas la victime et ignorent tout de l'affaire. Goldstein déclare connaître "un peu" Papillon ; il l'a rencontré "quelques fois" et il sait que ce dernier connaît Legrand. C'est tout ce qu'il peut dire (extrait PV).

Roger Dorin (un de ses accompagnateur à Lariboisière) confirme les dire de Goldstein, ajoutant, la question lui ayant été posée, que s'il ne connaissait pas Legrand, il connaissait un nommé Papillon pour l'avoir aperçu sur le boulevard. Il est très connu et passe pour être terrible. Je ne connais pas le domicile de cet homme. Je n'ai jamais parlé avec lui. Je ne sais rien de plus (extrait PV)

Roger Jourmar (autre accompagnateur), 21 ans, ne fait que confirmer, précisant qu'il connaissait de vue un nommé "Papillon" qui fréquentait la brasserie "Noyaux" de la place Pigalle.

Idem pour Emile Cape (le dernier), encore sans travail, qui ne connaissait pas Legrand, et Papillon seulement de vue.

Le 26 mars, la mère de Legrand précisa ne connaître aucune des relations de son fils, à l'exception de sa fiancée. Après le départ des policiers, son fils a indiqué qu'un nommé Goldstein connaissait bien Papillon et, sur les demandes insistantes de sa mère, il a confirmé à chaque fois, par signe, que sa déclaration initiale était exacte.

Dès le 28 mars, l'enquête criminelle fut confiée au juge d'instruction Robbé, assisté initialement des inspecteurs Grimaldi et Nauzeilles, "chargés de retrouver le nommé Papillon". Plus tard, le très rigoureux inspecteur Mayzaud, habituellement mobilisé pour des affaires autrement sérieuses au regard de la justice, fut chargé de l'essentiel des investigations.

Les investigations menées dans les différents débits des environs et dans les services policiers établirent très vite que Papillon n'était autre qu'Henri Charrière, désigné par "la rumeur publique" comme l'auteur de l'attentat meurtrier commis sur Legrand. L'individu, soi-disant garçon de café, ne se livre en réalité à aucun travail et est fiché pour vol et recel. Il a quitté le 26 son meublé du 14 de la rue Tholozé, ou il logeait depuis le 1er janvier en compagnie de Georgette Fourel, dite "Nénette", sans faire connaître sa nouvelle résidence. (Extrait PV, ci-dessous, fiche de police)

 

fiche police

Nénette n'aurait pas vu son ami depuis huit jours, elle prétendit s'être disputée avec lui et affirma ignorer son nouveau domicile. En outre, Charrière n'a pas été vu, depuis le drame, dans les cafés qu'il fréquentait habituellement (en particulier : les Pierrots). Une surveillance attentive du quartier de même qu'une tentative d'interpellation à domicile au petit matin se révélèrent infructueuses. Il est manifeste que Charrière se savait recherché et s'abstenait pendant quelques temps d'arpenter les quartiers où il était connu.

Charrière, qui est réputé comme individu dangereux, ne se livre à aucun travail. Paraît tirer ses moyens d'existence du produit de la prostitution de sa maîtresse. D'autre part, il est connu comme joueur fréquentant les tripots de Montmartre. En un mot, les renseignements sont très défavorables. (extrait PV)

L'interrogatoire de Nénette nous apprend qu'elle subvenait à ses propres besoins "grâce à ses parents" et grâce à un ami anglais, M. Maltan Robert, qui lui envoyait 500 F par semaine (l'équivalent d'un salaire correct ; quand ce monsieur débarquait à Paris, Papillon, qui profitait de la rente s'éclipsait pour lui laisser la place... comportement type du barbeau de bas étage qu'il était)

A propos de Charrière, elle dit le connaître depuis sept mois environ, ne l'avoir jamais vu travailler, il joue aux courses et son père, instituteur en Ardèche, lui envoie de l'argent (ce qui est improbable).

 

2Prostituée pas "en carte", donc pas soumise, entre autres, aux visites sanitaires. Ne pouvait de ce fait en théorie travailler en maison close.

 

- J'ai connu Legrand il y a un an environ. Je ne l'a pas revu depuis. Il n'a jamais été mon amant. J'ignore si mon ami connaissait Legrand. Je ne les ai jamais vus ensemble.

- J'ai vu Charrière lundi ou mardi pour la dernière fois. Il était en compagnie d'un homme que je ne connais pas. Il est venu chercher un chapeau et, sans me dire un mot, il est reparti. J'ajoute qu'il y a huit jours, nous avons eu une discussion ensemble. Il paraissait très fâché avec moi.

- J'ignore où se trouve actuellement mon ami. Un nommé "Piépierre" doit venir me donner son adresse et chercher des vêtements de Papillon.

(en marge : Mentionnons que la nommée Fourel est connue au service des Mœurs comme fille insoumise. * Inconnue aux sommiers de la PJ)

* (Prostituée pas "encartée", donc pas soumise, entre autres, aux visites sanitaires. Ne pouvait de ce fait en théorie travailler en maison close).

Nénette, contre qui aucune charge n'est retenue, fut relâchée. Mais une étroite surveillance portant sur sa correspondance et ses déplacements était mise en place : on espérait bien entendu qu'elle se trahirait et mènerait directement à Charrière.

Les recherches du suspect s'intensifient, M. Robbé, juge d'instruction en charge de l'affaire, délivrant un mandat d'amener (c. 260 467) le 31 mars pendant que le directeur de la PJ avise le service des passeports et prévient les agents des frontières de bloquer la sortie du territoire de Charrière s'il tente de fuir. L'étau se resserre... et la "cavale" de Papillon sera de courte durée.

C'est le 7 avril 1930 que Charrière fut interpellé à 21 heures au chalet restaurant "à la Halte du Cyrnos", rue de la Porte Jaune à Saint-Cloud, par une équipe conduite par l'Inspecteur Mayzaud qui, à compter de ce jour, occupera une place prépondérante dans l'enquête.

Ce sont des "renseignements confidentiels" et des "filatures" qui amenèrent la police à découvrir le refuge de Charrière. La halte du Cyrnos était un établissement glauque situé sur le territoire de l'ancienne Zone, dans un quartier où les honnêtes gens évitaient de s'aventurer dès le soir tombé. L'établissement, tenu par Jean Orsini alias "Jean le Corse", ancien inspecteur des renseignement généraux contraint de démissionner à la suite d'agissements louches, était le refuge de la pègre et des prostituées qui s'y détendaient le jour en attendant de rejoindre leur place sur les boulevards des Maréchaux une fois la nuit tombée.

Quand les policiers débarquèrent, Papillon était attablé avec le patron lui même. L'Inspecteur Mayzaud tint à souligner dans son rapport que bien qu'il s'en défende, Orsini ne pouvait ignorer que le nommé Charrière faisait l'objet de recherche pour meurtre. (extrait PV... cela semble démontrer que le donneur de Charrière n'est pas Orsini, sinon ses anciens collègues n'auraient pas cherché à lui attirer des ennuis "collatéraux")

On signalera, pour démontrer s'il en est besoin la mythomanie pathologique de Charrière, que des décennies plus tard, quand il donna des conférences à la suite du succès phénoménal de son ouvrage, Papillon, il déclara à maintes reprises "qu'il jouait au golf à Saint-Cloud quand la police l'a interpellé".

Devant le Juge, Papillon demeurait tantôt évasif devant les questions précises, tantôt lyrique quand il évoquait "son amitié avec Roland Legrand", clamant son innocence sans désemparer. Et alors que quelques mois auparavant, il reconnaissait spontanément qu'un mandat d'amener qui enjoignait les forces de l'ordre d'interpeller, à Pigalle, un certain Papillon s'appliquait logiquement à lui, il affirma cette fois être victime d'une fâcheuse homonymie. Des "Papillons", il y en aurait trois ou quatre rien qu'à Pigalle (Papillon-tout-court, Papillon-le-Lyonnais, le petit Papillon, etc.)

Scrupuleusement, le Juge Robbé lança dès le lendemain une commission rogatoire visant :

- à recenser les "Papillons" susceptibles d'être en relation avec la victime,

- à savoir quelles étaient les relations entre Legrand et l'inculpé, s'ils n’avaient pas eu maille à partir ensemble et s'il n'existait pas entre eux des motifs de haine et de vengeance,

- à savoir avec précision quel était l'emploi du temps de Legrand avant le crime, et avec qui il se trouvait.

Charrière comprit alors qu'il perdrait pied s'il demeurait dans l'imprécision en face d'une mécanique judiciaire qui ne laissait rien au hasard. C'est alors qu'il fit une demande fatale, celle qui mit définitivement à mal sa réputation de "Dur", qui donna raison à ceux qui le soupçonnaient d'être un Indic.

Pressé de questions par un Juge d'Instruction rigoureux, il pensa s'en sortir en donnant le nom de l'Inspecteur de police Mazillier avec lequel il "entretient des relations" et qui serait susceptible de le disculper. Le Juge réagit immédiatement à cette demande en lançant une commission rogatoire.

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La réponse de l'Inspecteur Mazillier est catégorique et achèvera de "classer" Charrière au yeux de la pègre, puisqu'elle sera citée à son procès. En outre elle laisse pantois sur son degré de naïveté ! Car si un indic de bas étage obtient effectivement, en échange de ses "services", des condés de portée limitée (la police fermera les yeux sur le tapin de ses gagneuses, elle fera preuve de peu de zèle pour le retrouver après un minable cambriolage ou une rixe entre voyous sans trop de conséquences dans laquelle il serait mêlé, elle le laissera vendre de la drogue pour peu que ce soit "sous contrôle", etc.), dès lors qu'il s'agit d'une affaire aussi grave qu'un homicide volontaire (peut être avec préméditation) dont l'auteur encourt la peine capitale, on entre dans une autre dimension : Charrière s'est perdu de réputation sans y gagner le moindre avantage.

 

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Suivent, sur instruction du Juge Robbé, d'autres rapports destinés à renseigner la justice sur la vie et la personnalité du sieur Charrière.

Le 16 avril, l'inspecteur Mayzaud précise que l'intéressé se disait garçon de café (mais n'avait jamais exercé la moindre activité), qu'il avait logé du 1er janvier au 26 mars 1930 au 14, rue Tholozé en compagnie de sa maîtresse (Georgette Fourel, dite Nénette, née en 1911 donc mineure au moment des faits). Le loyer hebdomadaire de 130F était régulièrement payé. L'inspecteur met le doigt sur le "nomadisme" du couple qui avait habité du 26 octobre au 31 décembre au 15 de la même rue et auparavant au 5, du 18 au 22 septembre. Auparavant, il logeait seul boulevard de Clichy (cité du Cherche midi) du 16 au 30 mars.

Le nommé Charrière ne se livrait à aucun travail et tirait ses moyens d'existence du produit de la prostitution de sa maîtresse. Il fréquentait assidûment les champs de courses de la région parisienne et les tripots de Montmartre. On le représente comme très dangereux, n'ayant aucun scrupule. A tel point que, depuis plusieurs mois, on ne le servait plus dans différents cafés, notamment "aux Pierrots", place Pigalle, ainsi "qu'au Clair de la Lune", boulevard de Clichy. M. et Mme Miron Yvan, logeurs, 15, rue Tholozé, ont fait connaître qu'ils avaient été menacés à plusieurs reprises par Charrière, et celui-ci avait troué de plusieurs coups de revolver les tableaux qui garnissaient sa chambre. On peut encore remarquer les traces de balles sur les murs de la chambre. Je me suis rendu dans cette chambre en compagnie de M. Mirol. J'ai ainsi pu constater que cela était exact.

Les renseignements recueillis sur Papillon sont tous défavorables. Il est noté aux sommiers judiciaires : quatre mois de prison avec sursis.(citation)

Comme il était d'usage, le rapport Mayzaud fut doublé d'un second rapport, rédigé par l'inspecteur Grimaldi, dont la synthèse suit.

Grimaldi revient tout d'abord sur l'arrestation subie par Charrière le 19 janvier 1929 en vertu d'un mandat d'amener du juge Loger (affaire déjà évoquée) et de sa libération le 23. Lors de cette interpellation Charrière s'était dit sans domicile fixe, ayant reçu congé de son hôtel. On le retrouve à l'hôtel, 16, rue Tholozé à Paris, du 22 février au 8 avril en compagnie d'une femme inscrite comme suit sur le livre de police de l'hôtel : Soila Jeanne, âgée de vingt ans, née à Nogent en Bussigny (Haute-Marne), se disant couturière, mais qui, en réalité, était femme galante. Connue au dispensaire de la salubrité près de la Préfecture de police pour avoir été arrêtée sur la voie publique pour prostitution clandestine, la sus-nommée est la même femme que celle avec lequel l'inculpé vivait lorsqu'il a été, pour les faits qui lui sont aujourd'hui reprochés, arrêté. Aucun renseignement n'a été recueilli sur Charrière rue Tholozé.

Selon le rapport de l'inspecteur Grimaldi, le couple poursuivit ses migrations d'hôtel en meublé, les établissements pouilleux qui servaient à la fois à la passe et à l'hébergement des marginaux constituant l'essentiel des logements du quartier (on payait à la semaine, souvent à la journée, parfois... à l'heure). En avril, Charrière se fit inscrire sous son nom, se disant né à Avignon et être représentant de commerce, mais d'après le patron de l'hôtel, il ne paraissait vivre que de la prostitution de la fille Fourel. Dans le milieu de la prostitution, la fille Fourel dite Soila est surnommée Nénette. Pendant son séjour à l'adresse précitée, le sus-nommé Charrière découchait fréquemment, pour permettre à sa maîtresse de recevoir un protecteur de nationalité anglaise, qui lui établissait des mensualités, ce qui établit qu'à cette époque l'inculpé était le type du parfait souteneur.

L'inspecteur Grimaldi évoque ensuite son départ pour Marseille, où il résida à une adresse ignorée.

A son retour, suite de l'errance sous des identités variables pour Nénette, avec des lieux de naissance inventés pour Charrière qui s'est un temps inventé la profession de machiniste au Casino de Paris. Le couple fut chassé de l'établissement du 15, rue Tholozé, Charrière ayant giflé la tenancière, Mme Nirol. Son époux, gérant d'un café bar tabac a fait la déclaration suivante :

"Charrière, je le reconnais parfaitement sur la photographie que vous me présentez. Je le connaissais comme locataire. C'est un individu de mauvaise moralité, violent, dangereux. Il avait toujours la menace à la bouche. Plusieurs fois, j'ai dû le faire expulser du bal que j'exploite, où il causait du scandale. Plusieurs fois, il a proféré des menaces à mon égard, disant qu'il me ferait mon affaire.

Pour ma sauvegarde, j'ai fait une déclaration au commissariat de police du quartier des Grandes-Carrières. J'ai d'ailleurs fait conduire Charrière par des gardiens de la paix, où il a été pris note de mes démarches. Durant son séjour dans mon hôtel, Charrière a tiré plusieurs coups de revolver sur les tableaux qui garnissaient sa chambre. Il ne vivait uniquement que du produit d ela prostitution de sa maîtresse. Je lui ai donné congé à la suite d'une discussion au cours de laquelle il s'est livré à des violences et voies de fait sur la personne de ma femme."

Le récit ainsi fait est corroboré par une inscription sur le registre de main courante du commissariat, sous la référence n°50 du 30 janvier 1930 (pas de suite judiciaire, les époux Nirol n'ayant finalement pas porté plainte)

Conclusion du rapport de l'inspecteur Grimaldi... Le dénommé Charrière est un individu peu recommandable sous tous les rapports. En outre, il est indéniable qu'il profitait du produit de la prostitution de sa maîtresse. C'était un joueur invétéré, fréquentant les cercles et les tripots clandestins et les clubs de Montmartre. D'autre part, dans les divers établissements et débits de Montmartre qu'il fréquentait et qu'il avait cessé de fréquenter, et où il était bien connu, on le représentait comme un individu très dangereux, n'ayant aucun scrupule. Ce qui confirme sur ce point les renseignements recueillis à son sujet.

Réentendue le 18 avril, Mme Legrand, mère de la victime, a confirmé sans équivoque que lorsqu'elle était au chevet de son fils mourant, ce dernier avait réitéré ses accusations visant "Papillon", faisant suivre ce nom d'un prénom dont il lui semble qu'il s'agissait de "Roger" sans qu'elle puisse être affirmative sur ce dernier point. La victime a précisé également de manière catégorique que le dénommé Papillon connaissait très bien un certain Goldstein (que la justice avait déjà identifié comme étant un des quatre hommes venus prendre de des nouvelles de Legrand à l'hôpital)

Le rôle de Goldstein dans la détermination de la vérité

Georges Goldstein était le prototype même du "cave", vivant et travaillant avec son père (il était représentant) et quelque peu attiré par ce monde de la pègre dans lequel il se garda bien d'entrer franchement, tout en l'observant de l'extérieur. Ses fréquentations de bar l'amenèrent à connaître Legrand et Charrière et si ce dernier, avec sa faconde et ses hâbleries, ne pouvait impressionner un vrai dur, il devait fasciner un demi-sel tel que Goldstein.

Au début de l'affaire, on se souvient que Papillon l'envoya prendre des nouvelles de Legrand à l'hôpital, et de réitérer ses menaces de mort si d'aventure ce dernier venait à parler.

Le 18 avril, les inspecteurs Mayzaud et Gesut l'entendirent pour une seconde audition et ses déclarations furent sans ambiguïté aucune. Goldstein déclara en substance que le soir de l'homicide, il se promenait en compagnie d'un ami (Lucien Jacquemin) et ils rencontrèrent "Papillon" accompagné de deux inconnus, qui lui demanda s'il savait où se trouvait Roland, Goldstein lui répondit qu'à sa connaissance ce dernier se trouvait au bar-tabac du 48, boulevard de Clichy.

Goldstein est ensuite allé prévenir Legrand qu'il était recherché par Papillon et pendant cette discussion, un des individus qui accompagnaient le dit Papillon est entré dans le bar, et a demandé à Legrand de sortir. Sorti lui aussi, Goldstein vit Papillon et Legrand discuter et sans plus s'attarder il raccompagna son ami Jacquemin à son domicile.

Plus tard, revenant place Pigalle, j'ai de nouveau rencontré Papillon qui m'a dit : "va à l'hôpital Lariboisière voir dans quel état est Legrand, je viens de le descendre. S'il vit encore, dis -lui surtout de ne pas parler...

Très vite, apeuré, se sentant menacé, Goldstein prit ses distances et fila en Angleterre pour y présenter les collections de son père. Si on en croit les témoignages dont nous révélons la teneur ci-dessous, ses craintes n'étaient pas sans motif.

Le père Goldstein tout d'abord, qui précise que son fils ne rentrera de Londres qu'à la fin mai. Avant de partir, Georges Goldstein a reçu la visite d'un ami qui lui a dit qu'il avait appris qu'ayant dénoncé le nommé Papillon, il se pourrait que des camarades de cet individu lui fassent un mauvais coup. L'ami de mon fils se nomme Heimtz et habite …

Heimtz, de nationalité anglaise, interrogé par la police, confirme : "il est exact que la veille du départ de Georges Goldstein pour Londres, je me suis présenté chez ses parents pour l'avertir que j'avais su, avec le sieur Jacquelin, que des amis à Papillon lui feraient peut être un mauvais coup et ce parce qu'l avait dénoncé le meurtrier de son camarade Legrand Roland .../...".

Jacquelin, interrogé également, confirma la teneur de l'altercation qui vira au drame, concluant : "je reconnais avoir dit à Heimtz que Georges Goldstein ferait aussi bien de ne pas sortir car on disait que c'était bien lui qui avait dénoncé Papillon. J'avais peur qu'il reçoive un mauvais coup".

Ces déclarations ont été confirmées sous la foi du serment devant le Juge Robbé, qui avait mandé les témoins par commission rogatoire. Seule la déclaration de Goldstein prit du retard, compte tenu de sa présence à l'étranger.

Entre temps, le 215 mai 1930, sur demande du Juge Robbé, l'inspecteur Mazaud, après enquête, établit la corrélation formelle entre le patronyme Charrière et le surnom Papillon, tout le monde connaissant Charrière sous ce vocable à Montmartre, quartier habituel de Charrière et lieu du drame.

Soucieux néanmoins d'instruire tant à charge qu'à décharge, le juge Robbé lança le 28 juillet 1930 une commission rogatoire visant à rechercher parmi les personnes que fréquentait habituellement Charrière, notamment les patrons et patronnes des établissements dont il était l'habitué, s'il était connu sous le prénom de Roger ; rechercher parmi les individus qui le fréquentaient ou l'accompagnaient la nuit du meurtre de Legrand s'il ne se trouvait pas quelqu'un connu sous le nom de Roger.

L'inspecteur Mazaud, dans sa réponse du 4 août, répondit à cette commission rogatoire et fit la synthèse des faits. Certes on n'a pas trouvé de personne connaissant Charrière alias Papillon sous le prénom de Roger. Certes, on n'a jamais retrouvé les individus qui l'accompagnaient la nuit de l'homicide.

Mais le "lien Goldstein", qui ne connaissait qu'un Papillon – à savoir Charrière – et qu'un Legrand, qui fut envoyé par le premier au chevet du second pour le menacer de représailles s'il parlait, établit de façon formelle que Charrière était bien l'individu désigné par Legrand sur son lit de mort, devant sa mère.

Mazaud enfonce le clou : Il y a lieu de noter que de la nuit du drame au jour de son arrestation, Charrière n'a pas été rencontré à Montmartre, se cachant dans un lieu où nous avons procédé à son arrestation le 7 avril au soir. Il était hébergé à Saint-Cloud au chalet à l'enseigne à la halte du Cyrnos, 78 rue de la Porte Jaune, où il se cachait, ne sortant que très peu. Le sieur Orsini, né en 1887 à Cambia (Corse), propriétaire du dit chalet, consulté, nous a déclaré :

C'est un ami qui m'a présenté l'individu que vous avez arrêté chez moi. Je ne le connaissais que sous le prénom d'André et ce n'est que deux ou trois jours avant son arrestation que j'ai su qu'il portait le surnom de Papillon. /...

J'ai logé dans une chambre au premier, gratuitement, le pseudo André pendant dix jours environ. Il ne me payait que ses repas. Pendant son séjour chez moi il n'a reçu la visite que de deux de ses maîtresses. Comme je vous l'ai dit, je n'ai su qu'il était connu sous le nom de Papillon qu'à la fin de son séjour et qu'il avait besoin de se cacher ayant eu un coup dur à Montmartre."

Goldstein, convoqué de nouveau à son retour de Londres, maintint l'intégralité de ses propos, confirmant également les menaces indirectes dont il avait fait l'objet et qui avaient justifié son départ pour Londres.

Mais Charrière continua, devant le Juge, de clamer son innocence. Il joua avec le surnom de Papillon, en prétendant toujours qu'il pouvait s'agir d'un autre, malgré les investigations précédentes qui n'ont trouvé que sa propre personne répondant à ce vocable dans le Milieu de Montmartre.

On le pressa de donner son emploi du temps au moment du crime... Il assura alors avoir passé la plus grande partie de la nuit à l'Iris Bar, un bistrot de Pigalle, espérant un alibi décisif fourni par le patron de l'établissement.

Le Juge Robbé demande immédiatement que des vérifications soient faites sur ce point essentiel – la présence éventuelle de Charrière dans ce bar entre deux heures et quatre heures du matin – et il demande également qu'on recherche un individu surnommé Papillon, connu aussi sous nom du "Lyonnais". Il veut que l'on établisse enfin si Charrière possédait un revolver ou un pistolet.

Le rapport Mayzaud qui répond à ces demandes est implacable... Le sieur Botelli, gérant qui assume le service de nuit, présent la nuit du crime, certifie n'avoir aucun souvenir de la présence du client dont on lui montre la photographie, qui n'était d'ailleurs qu'un client de passage n'ayant pas pour habitude de stationner deux heures dans le bar et qui en outre avait été invité quelques temps auparavant par la patronne à ne plus venir consommer dans son établissement.

Scrupuleusement, Mayzaud ajoute que dans les milieux spéciaux habituellement fréquentés par les souteneurs et les malfaiteurs professionnels de la place Pigalle, il avait connu un individu surnommé Petit Papillon, interdit de séjour et de ce fait jamais revu à Montmartre depuis plus de six mois, qui ne peut donc en guère être considéré comme mêlé au meurtre de Legrand

Mayzaud signale que plusieurs personnes déclarèrent que Charrière était toujours armé d'un pistolet qu'il exhibait facilement, et il rappelle l'incident des balles tirées dans le mur de la chambre n°4 du meublé du 15, rue Tholozé, balles qui sont encore dans le mur. Enfin (citation extraite du PV) Il ne m'a pas été possible d'établir les relations qui existaient entre Legrand et l'inculpé Charrière. Cependant, il résulte des renseignements recueillis qu'elles étaient assez tendues depuis quelques temps à la suite de bruits répandus dans la pègre par Legrand, lequel affirmait que Charrière était un "indicateur de police". 4

La "fiancée" de Legrand (lui même souteneur) a déclaré être sa maîtresse depuis 18 mois. J'ajoute que depuis que l'on a tué mon ami, j'ai été prévenue que l'on avait vu mon amant se disputer sur le boulevard de Clichy vers trois heures avec un nommé Papillon, celui dont vous me présentez la photographie et qui se nomme Charrière (fin de sa déclaration devant l'inspecteur Mayzaud. Quel intérêt aurait-elle à faire accuser un innocent, dédouanant ainsi le véritable assassin de son amant?)

L'instruction semble prête d'être close, et pas au bénéfice de Charrière qui, en plus, semble mal conseillé par son seul avocat du moment, Maître Biffaure, qui jouissait d'une mauvaise réputation : la pègre ne faisait pas tant appel à lui pour ses aptitudes à dénicher le vice de procédure ou pour plaider brillamment que pour rendre des "services" au mépris de la déontologie (passer des courriers clandestins, faciliter les concertations entre personnes impliquées qui, en principe, ne devaient pas communiquer, etc. – d'autant plus que sa vie privée, à l'époque, le mettait à la merci de tous les chantages).

L'inspecteur Mayzaud, en effet, dut rédiger un rapport spécial à propos d'une menace directe que ce dernier crut devoir lui adresser. A la sortie d'une session de l'instruction, Me Biffaure s'adressa à lui pour lui signifier "qu'il ne perdait rien pour attendre", qu'avant peu "je recevrais des nouvelles d'un parent de son client qui occupait une grosse situation auprès de Chiappe" [le préfet de police et] que "ce magistrat m'inviterait à modérer mon zèle"

Ces menaces lui ayant été adressées en présence de l'inculpé et du témoin Goldstein (susceptible d'être impressionné), Mayzaud répondit sèchement. Dans son rapport, il ajouta que cet incident était le second, car au début de l'affaire, Me Biffaure (Bibif, pour le Milieu) lui avait demandé de ne pas pousser cette affaire à jour et qu'il valait mieux que Charrière s'en sorte par un non-lieu en raison d'un incident qui se produirait aux Assises au sujet de deux policiers qui encourraient des sanctions graves de l'administration.

A la sortie du cabinet du Juge, une troisième fois, Me Biffaure réitéra ses menaces en suggérant à Papillon "d'écrire à votre parent qui est haut placé pour lui dire qu'on rappelle cet inspecteur à l'ordre"

Mayzaud conclut son rapport spécial concernant cet incident en signalant que Me Biffaure répandait en permanence des insinuations malhonnêtes à son égard, affirmant que si les témoins parlaient, c'est que lui même les menaçait et conclut par une phrase qu'il faut replacer dans le contexte de l'époque... "J'ajoute que Me Biffaure est connu de nombreux collègues et de moi-même pour passer une partie de ses nuits à Montmartre où on le rencontre en compagnie d'invertis, étant lui-même de mœurs spéciales."

Phrase dont les fans de Charrière-Papillon, oubliant l'époque où elle fut écrite, oubliant la législation en vigueur à l'époque concernant l'homosexualité, s'emparèrent pour tenter de démontrer que leur héros avait été victime d'un immonde inspecteur homophobe fascisant. Que, dans le livre qui fit sa célébrité, près de quarante ans après et alors que les mentalités avaient bien évolué, Charrière ne parle jamais des Maghrébins qu'il côtoya au bagne qu'en les désignant sous les vocables de "Biques", "Bicots", ou de "Crouillats" est sans nul doute, à leurs yeux, une preuve d'ouverture d'esprit et de progressisme dela part de Charrière... On peut estimer sans exagération qu'il s'agit d'une indignation sélective !

Passé cet incident, Charrière tenta de compenser le refus du gérant de l'Iris bar (auquel il voua des décennies durant une haine tenace) de le dédouaner par un témoignage de complaisance pour lui fournir un alibi en sortant un autre lapin de son chapeau...

Un certain Fernand, chauffeur de taxi, l'aurait lui même prévenu du meurtre de Legrand, vers 3h30, alors qu'il était dans ce bar.

Immédiatement, le juge Robbé mandata par commission rogatoire tous les commissaires de la police judiciaire pour identifier ce chauffeur de taxi supposé qui fréquenterait de façon assidue les établissements de Montmartre, et chercher également un certain. Jambon, surnommé "Petit Papillon" à Montmartre.

Autre maladresse de Charrière qui décidément se comportait comme un cave. Tentant de faire sortir illégalement une lettre de sa cellule, adressée à un proxénète, Honoré Guillet, elle fut interceptée par le vaguemestre de la prison et mit en évidence de façon officielle sa situation personnelle de souteneur assisté par deux péripatéticiennes : Nénette déjà évoquée, et une certaine Simone Rousseau, qui exerçaient souvent leur métier ensemble sur les boulevards extérieurs. Ces deux maîtresses assistaient leur homme en prison, payant les avocats, lui permettant de cantiner, de faire le beau. Il semble toutefois que si Nénette restait impavide dans l'adversité (elle le demeurera sa vie entière), Simone Rousseau commençait à donner des signes de faiblesse avant de disparaître définitivement de la vie de Charrière (qui n'en parlera jamais).

Le 21 décembre, entendu sur PV, le gérant de l'Iris bar maintint l'intégralité de ses déclarations, réduisant à néant le supposé alibi de Charrière. Il ajouta ne connaître aucun chauffeur de taxi nommé Fernand, précisant qu'il connaissait fort bien ceux qui fréquentent les alentours (rappelons que cette corporation était très visible dans les années trente, ses membres portant tous une blouse grise ou bleue)

Quatre établissements proches de l'Iris Bar ont été approchés par la police, et le personnel d'aucun d'entre eux ne connaît de Fernand, chauffeur de taxi. Les gardiens de la paix du quartier qui connaissaient également très bien les taxis firent la même réponse.

Le 22 décembre, réinterrogé cette fois sur commission rogatoire, le Gérant de "L'Iris Bar", Emile Bosquet, confirma ses déclarations sous serment, précisant que Charrière avait été mis définitivement à la porte de l'établissement quelques jours auparavant, et n'avait donc aucune raison d'y revenir.

Enfin, à la fin de l'année, le Sieur Jambon ( dit Petit Papillon) fut innocenté car le jour du crime, il était incarcéré... à Marseille, ayant été condamné à quelques mois de prison pour délit de vagabondage et violation de l'interdiction de séjour à laquelle il était astreint.

En 1931, une nouvelle manœuvre de Charrière (qui décidément fait feu de tout bois) échoua elle aussi.

Tout d'abord, un "mouton" (indicateur de justice agissant dans l'espoir de capter une relative indulgence de la justice ou une amélioration de sa condition pénitentiaire) détenu à la prison de la Santé, nommé Maonaud Pierre, voisin de Charrière, écrivit au Juge pour "faire des révélations". Il connaissait, dit-il, la "seconde" de Charrière, Simone Rousseau, avec qui il "avait eu des relations". Mme Simone lui aurait déclaré qu'elle avait trouvé un témoin qui déclarerait qu'au moment où on tirait sur la victime, il était dans un bar où se trouvait l'inculpé et aurait déclaré à la cantonade : "ce n'est pas le moment de sortir. On tire des coups de feu dehors". Le tenancier allait, selon Maonaud, être présenté pour corroborer les déclarations de ce témoin nouveau (le reste de la lettre, relatant un dialogue entre Charrière et Maonaud est très confus).

Le 20 janvier 1931, un rapport est rédigé sur la lettre du nommé Maonaud.

Fernand Lellu (évoqué par Maonaud) entre temps sorti du chapeau de Charrière et de Me Biffaure n'est, selon ce document, qu'un témoin de complaisance. "On peut donc présumer que Maonaud a bien été mis au courant par des bavardages de la fille Rousseau. De plus, actuellement, Charrière doit être envoyé devant les Assises pour meurtre de Legrand Roland dont malgré les charges il nie être l'auteur"

Le 25 janvier le Juge Robbé demande de toute urgence des renseignements sur la moralité du sieur Lellu Fernand, né le..., demeurant... ainsi que sur la fille Simone, 60, rue des Lombards.

L'Inspecteur Priolet lui adressa un rapport à ce sujet, le 2 février 1931.

Il détailla tout d'abord sa situation familiale et matérielle (il est effectivement chauffeur de taxi), précisant que les renseignements recueillis à son domicile sont bons, mais il apparaît d'autre part que le Sieur Lellu tient des relations suivies avec la pègre à laquelle il apporte parfois son aide. Priolet apporte des précisions, notamment une interpellation le 27 novembre 1930 en compagnie de spécialistes du vol au rendez-moi les nommés Marsa et Charpentier. Le rôle de Lellu était de conduire les comparses dans sa voiture pour qu'ils agissent avec rapidité. Enfin le rapport de l'inspecteur Priolet signale que Lellu aurait tenté une démarche auprès du gérant de "l'Iris Bar" dans le but de l'inciter à modifier son témoignage, pour innocenter Charrière.

Convoqué, Fernand Lellu se vit rappeler les conséquences pénales d'un faux témoignage, dès lors que le mensonge est prouvé. Sagement, il disparut de l'affaire Charrière, bien content de s'en tirer à si bon compte...

Le dossier de l'Instruction est alors pratiquement clos, et Charrière attend son procès. C'est alors qu'un fait nouveau survint, une seconde correspondance émanant d'un "mouton" de la Santé, René Tul, adressée au Procureur de la République. Décidément, le côté hâbleur de Papillon, sa vantardise permanente lui jouent des tours : il parle trop, et le monde carcéral est une caisse de résonance.

Tul, dans ce courrier, relatait des propos qui lui auraient été rapporté par un certain Alizi, détenu également. Voici que qu'Alizi nous a raconté :

"Papillon vient me trouver dans mon café, tout inquiet. Et comme je lui demandais des explications, il répondit ceci :Je viens de tuer à coups de revolver un nommé Roland mais ce n'est pas ce Roland-là que je voulais mettre en l'air. Je me suis trompé. Il faut que je me sauve et je n'ai pas le sou.

Alors Alizi lui a remis 500 F et ils firent une quête parmi les gens de leur milieu dans laquelle ils ont recueilli plusieurs milliers de francs. La femme de Papillon se trouvant en prison à ce moment-là, il devait l'attendre pour se sauver en Espagne. Il alla donc à Saint-Cloud où il fut arrêté. Il y avait donc comme témoignage un débitant qui devait dire 'la vérité' sous peine d'être tué par des amis de Papillon. Alizi doit sortir le 17 août prochain. Il doit donc aller voir le témoin contre Papillon et lui faire dire que 'ce soir là Papillon se trouvait dans une maison publique du Havre ou des environs, que le jour du crime Papillon se trouvait dans une maison publique du Havre ou des environs, que le jour du crime Papillon se trouvait dans la société et non à Paris' "

l'Inspecteur Mayzaud se transporta le 8 juillet 1931 à la Santé pour auditionner les deux intéressés. Tul confirma l'intégralité de ses déclarations initiales. Puis Alizi donna quelques détails supplémentaires, précisant que peu après il avait été arrêté pour infraction à la loi sur les substances vénéneuses (trafic de drogue) et c'est en détention qu'il rencontra Charrière qui lui dit espérer s'en sortir avec un non-lieu, "car il n'y avait qu'un témoin contre lui"

Un complément d''enquête permit rapidement de savoir que le détenu qui avait assisté à la conversation entre Charrière et Alizi se nommait Lucien Lerbier. Entendu, il a déclaré :

"Au cours de ma détention à la prison de la Santé, je travaillais dans le même atelier que Tul et Alizi. Je ne causais que fort peu à Alizi car il ne m'inspirait pas confiance. Un jour, j'ai entendu Alizi qui s'adressait à Tul, à moi-même et à deux autres détenus, et qui disait :

Papillon est un homme. S'il a tué Roland Legrand c'est parce que ce dernier lui avait dit qu'il porte un chapeau. Je sais que cette expression veut dire donner des renseignements à la police..."

Le moins que l'on puisse dire, c'est que ces nouveaux rebondissements, provoqués pour l'essentiel par Charrière soucieux de passer pour un dur en prison (la Terreur de Montmartre, selon Tul) se sont retournés contre lui.

On notera l'incohérence d'un système de défense qui, après avoir voulu se faire reconnaître présent à l'Iris Bar au moment du crime, prétendait se faire "loger" dans une maison publique du Havre...

Le procès s'ouvrit donc le 27 juillet 1931, devant les Assises de la Seine.

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06 octobre 2013

La jeunesse d'Henri Charrière, dit "Papillon" - Une enfance qui aurait pu être heureuse...

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Nous ne nous éterniserons pas sur ce sujet qui, dans le cadre qui nous préoccupe, n'est pertinent que dans la mesure où il nous éclaire sur la personnalité du futur bagnard et permet de comprendre comment le fils d'un instituteur renommé, à la rectitude unanimement reconnue, devint un proxénète vivant de pain de fesse, paradant dans les bars interlopes de Pigalle dès son arrivée à Paris (et pas chez Dante, à l'époque l'établissement de la grande truanderie, où on n'aurait jamais laissé s'installer un petit maquereau de très bas étage, doté pour tout palmarès qu'une condamnation ridicule pour vol de timbres).

Certes, Papillon était avantagé par une prestance et une beauté hors du commun – les témoins de l'époque sont unanimes à cet égard mais, – et à Paris ce genre de détail "tuait" -- , il devait être fortement handicapé par un accent rocailleux qui signait son côté province pour ne pas dire plouc (sans doute trouvera-t-on là une explication au besoin maladif de paraître qu'il manifesta dès son arrivée dans la capitale : agressivité, recherche vestimentaire élaborée : il ne mangeait pas tous les jours à sa faim, Nénette, sa "protégée" ne trouvant pas toujours de micheton – et les loyers, même dans les hôtels miteux de Pigalle et de Montmartre, coûtaient cher ; mais il portait toujours des complets sur mesure et des chemises grand faiseur).

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500px-HubacsHenri-Antoine Charrière (dit "Papillon") est né en 1906 à saint Étienne de Lugdares, dans le département de l'Ardèche, où ses parents enseignaient dans une minuscule école primaire sise dans une contrée connue à l'époquecomme une des plus pauvres de France. En 1917, alors que son père était mobilisé et au front, sa mère décéda et cette perte marqua l'enfant de onze ans d'une tâche indélébile.

Charrière était un mythomane à un point rarement imaginable, que ce soit dans ses écrits ou dans les témoignages qu'il apporta ici ou là une fois sa notoriété établie.Mais le pire contempteur de Papillon doit reconnaître les accents émouvants de sincérité qu'il déployait à chaque évocation du souvenir maternel, avec des mots qui ne trompent pas (ses dernières volontés, exaucées, furent d'ailleurs de reposer pour toujours à ses côtés).

Voilà par exemple ce qu'il déclara à Gérard de Villiers, lancé dans une contre enquête après le succès monstre de l'ouvrage Papillon.

J'ai perdu ma mère très tôt, j'avais onze ans. Mon père était, comme la plupart des Français, à la guerre, dans les Chasseurs alpins. Elle est morte de la grippe espagnole. Ça a été le premier choc de ma vie. Je crois que je ne m'en suis jamais remis. Je crois aussi que c'est de cette époque que date ma haine de l'injustice. Je considérais que la mort de ma mère, qui était jeune et belle, dont j'avais besoin, était une injustice flagrante, et l'enchaînement de circonstances qui m'a amené au bagne remonte à elle indirectement. Je me suis retrouvé pensionnaire à Crest, dans la Drôme, parce que ma grand-mère qui vivait avec nous est partie de la maison. Alors on m'a mis en interne chez un ami de mon père, un certain Boisset. Il dirigeait une école primaire supérieure qui préparait aux Arts et Métiers. J'étais un type costaud. Je jouais au rugby comme demi d'ouverture et j'étais très susceptible sur le chapitre de mes parents. En effet, tous les dimanches mes camarades partaient avec leurs parents. Moi, je restais seul, car mon père n'avait pas toujours le temps de s'occuper de moi et, bien entendu, j'étais jaloux et triste. Pendant la semaine, on parlait de nos parents respectifs. Bien entendu, on les défendait. Moi, je défendais la mémoire de ma mère. Je l'avais idéalisée. Je voulais qu'elle soit plus belle que toutes les autres.

Mais le plus terrible, c'était les jeudis et les dimanches. Le directeur de l'école était mon correspondant. Il m'invitait à dîner les jours de sortie. Sortir, pour moi, c'était monter au premier étage et bouffer. Pendant ce temps là, les autres pensionnaires sortaient en ville, leur mère venait leur rendre visite, ils revenaient dans la cour avec leur mère, ils crânaient. Ceux qui avaient une mère jolie, fine, élégante, ils se promenaient comme des paons avec beaucoup d'orgueil. Et moi je souffrais, je leur cherchais du pétard, je leur disais que ma mère était plus belle que la leur, plus élégante...

Un jour, j'avais 17 ans, un garçon a commencé à me dire que sa mère, c'était la plus belle et que la mienne, c'était rien. C'était la seule chose qu’il ne fallait pas dire. Je me suis jeté sur lui. On a décidé de se battre. Seulement ce type avait facilement dix kilos de plus que moi. C'était un avant de rugby. Une force de la nature. Jeme suis dit que moi, j'allais me faire écraser. Alors, j'ai pris un compas à pointe sèche et je lui ai dit :

" on va se battre, mais pour rétablir l'équilibre des forces, avec ça...

Malheureusement pour moi, il ne s'est pas dégonflé. On s'est battu et je l'ai frappé fort. Si fort qu'il est parti à l'hôpital. Évidemment, j'ai été renvoyé immédiatement du pensionnat.

Mon père avait honte de moi et n'avait trouvé qu'une solution pour me faire réparer : que je contracte un engagement de trois ans dans la marine. Pour moi, ça a été le grand tournant de ma vie. Dans mon pensionnat, j'étais toujours premier et je pense que j'aurais été reçu, que je serais devenu un ingénieur comme tant d'autres et que j'aurais eu la vie tranquille.

Premiers accrocs...

Georges Ménager, lui, indique que le jeune Henri fut confié après guerre à ce monsieur Boisset, directeur de l'école primaire supérieure de Crest (Drôme), enseignant qui avait la réputation "d'apprivoiser" les plus difficiles. Il ne fait pas mention de ce motif de renvoi, il "oublie" un bref épisode d'apprentissage (chez un électricien) avant son engagement dans la marine il déclare avoir été un excellent élève à l'époque, ce que des archives sont loin de confirmer - mais ce n'est pas ici ce qui nous préoccupe : sa souffrance d'orphelin décrite de façon poignante.

Sans faire de pseudo psychologie, on peut imaginer qu'ayant perdu sa mère, la femme qui comptait le plus pour lui au moment où il en avait sans doute le plus besoin pour construire une personnalité équilibrée, ses rapports avec le sexe opposé en furent définitivement marqués à une époque où on ne connaissait pas la psychothérapie. L'enfant précoce, vite devenu adolescent difficile puis jeune homme "pas à sa place dans la société" en vint très tôt à rejeter toute forme d'institution : l'école, l'apprentissage, le monde du travail, et alors que son intelligence, sa prestance et la bonne réputation de sa famille lui auraient permis de trouver sans peine un parti très convenable il se complut dans les fréquentations des pensionnaires de maisons closes, puis des filles jugées aptes à le devenir.

Contacts avec le milieu, versus pain de fesses.

L'apprentissage fut alors tenté, un artisan électricien ami de la famille (M. Bourret) ayant accepté de l'engager. L'expérience fut de courte durée et Charrière partit en claquant la porte (épisode "oublié par l'intéressé). Encore mineur, il fit son point fixe de la Villa Lauzière, un des deux bordels de la ville. Son bagout l'y rendit vite indispensable : il n'avait pas son pareil pour y rabattre la jeunesse en fin de nuit, quand les clients habituels étaient rentrés chez eux : la patronne avait sans doute acheté la complaisance de la gendarmerie locale pour contourner l'interdiction de fréquentation par les mineurs (en la renseignant en contrepartie, selon un schéma bien établi : on parle beaucoup dans les bordels, et les informations recueillies sont de première importance pour des pandores avertis ainsi que de certaines bonnes fortunes récentes qui n'ont pas d'origine établie, et qui sont dépensées sur place).

Henri Charrière était aussi connu pour son esprit bagarreur, que ce soit dans les bals ou sur les places de la petite ville (il alla également semer un pataquès invraisemblable à la tête d'une bande qui dévasta la Villa des Roses, établissement concurrent de son bordel favori..)

Excellent trois-quart centre (ce point est attesté par des coupures de presse relevées par des laudateurs de Papillon), il brillait dans l'équipe de rugby locale... Pourquoi fallut-il qu'il en rajoutât en soutenant bien plus tard qu'il en était le demi d'ouverture ? Le détail est infime, mais révèle le désir obsessionnel de paraître : dans le rugby d'avant-guerre, le demi-d'ouverture était le véritable "chef d'orchestre" de l'équipe, quand les autres joueurs n'étaient que des "équipiers". Sans doute parce que ce poste était bien plus en vue, et que son orgueil et sa mythomanie ne permettaient pas qu'on l'imagine ailleurs qu'au premier rang.

Ajoutons une vague tentative d'embauche – pour céder aux injonctions de son père qui ne supportait pas son oisiveté – dans un chantier de grande ampleur, ouvert dans la région : la construction d'un grand hôtel dans la ville de cure de Vals les Bains. Faute de qualification il n'avait que le grade de manœuvre, et les mœurs ouvrières de l'époque étaient implacables : l'arpète qui ne remplissait pas sa part de travail et qui de ce fait brimait toute l'équipe (payée à la tâche) se voyait très vite signifier par les camarades la nécessité de démissionner "spontanément". (cet épisode, Charrière l'a aussi toujours "oublié" ; mais il confirme que si incident il y eut, qui entraîna l'exclusion de l'école supérieure de Crest, il ne fut pas immédiatement suivi de l'engagement dans la marine)

Cela dit, on peut comprendre l'amer sentiment de déclassement ressenti par Charrière qui, malgré son éducation chaotique, avait un vernis de connaissance le plaçant largement au dessus des pue la sueur ou des péquenots, mais qui ne pouvait, faute de qualification, prétendre à un emploi valorisant. Quand dans le même temps il découvrait ce pouvoir qu'il avait sur certaines jeunes filles ébahies par son bagout, sa beauté juvénile unanimement reconnue – Vincent Didier a relevé, plus de soixante-dix ans après, des témoignages de nonagénaires dont les yeux brillaient à l'évocation du jeune Henri... – et, au profit des plus délurées, un certain savoir-faire acquis précocement à la villa Lauzière grâce à la fréquentation des professionnelles (les trois instruments de travail des proxénètes, selon le spécialiste du milieu Alphonse Boudard), on peut imaginer que son destin était tracé.

Henri Charrière venait d'avoir dix-huit ans. Encore mineur selon la loi de l'époque, il ne pouvait diriger sa vie comme il l'entendait, même si son père n'avait plus d'autorité sur lui. C'est à la villa Lauzière encore, le jour de son anniversaire, qu'il croisa deux jeunes marins auréolés de leur prestige de grands voyageurs qui avaient multiplié les expériences dans nombre d'escales coloniales. Ces récits envoûtants (sans doute exagérés), l'uniforme qui "en jette" le décident : il s'engagera dans la marine, moyen de s'émanciper de la tutelle paternelle et de connaître – croyait-il – l'Aventure, la vraie.

Au début du mois de mai 1924, Charrière signa donc de lui même un engagement ferme pour un contrat de trois ans dans la Royale. Mais (sans doute à cause de l'enquête de moralité effectuée par la gendarmerie après tout engagement dans l'armée), il passa quinze mois à Toulon sans recevoir la moindre affectation sur un bateau. L'ennui succédait à l'ennui entre corvées, tours de garde et surtout nombre innombrablee de jours de prison pour indiscipline, avec parfois de courtes permissions passées dans les sordides bordels à matelots, où sa future vocation de proxénète dût s'épanouir progressivement.

Charrière prétendra ultérieurement que c'est pendant ces quinze mois qu'il apprit à naviguer à l'école des Salins d'Hyères, ce qui lui permit plus tard de devenir chef de cavale.Mais rien ne permet de corroborer ces affirmations d'une part, ensuite entre apprendre à tirer quelques bords sur une surface d'eau calme avec un vent modéré et naviguer entre la Guyane et le Venezuela en essuyant de sévères tempêtes et en évitant coûte que coûte les terribles bancs de vase, tombeau des Français comme on les appelait, il y a plus que des nuances. Enfin, se diriger au compas, faire le point, évaluer sa position d'après les étoiles ou à l'estime, était un enseignement réservé aux aspirants et jamais aux matelots.

En juin 1926, Charrière fut traduit en conseil de discipline. Il écopa de deux mois de prison avant d'être envoyé en section disciplinaire à Calvi, en Corse (équivalent, pour la marine, des Bat's d'Af pour l'armée de terre). On ne badinait pas à l'époque avec la "lacération d'objets militaires" et Charrière a toujours prétendu qu'il fut puni pour avoir fait bouillir un béret trop grand, dans le but de le rétrécir. Toutefois la sévérité de la peine – pas tant les deux mois de prison que la relégation à Calvi –, donne à penser que pour la hiérarchie, la coupe était pleine et qu'il fallait se débarrasser de l'indésirable avant de l'éjecter de la marine à la fin de son contrat.

Calvi pour les marins comme Tataouine pour les Biffins, c'était l'enfer et ceux qui y atterrissaient devenaient vite des voyous s'ils ne l'étaient pas en arrivant, ou des jouets – y compris sexuels – dans les bras des caïds. La prestance physique de Charrière de même que son bagout l'ont sans doute protégé du pire (quoiqu'ils ne sont pas rares, les témoignages qui lui attribuèrent plus tard des tendances "pédérastiques" comme on disait à l'époque... de nos jours sans doute le qualifierait-on de bi), mais elle ne l’empêchait pas de subir des corvées excessivement pénibles : déneigement des routes et des sentes de mulets ou débitage de lourds troncs d'arbres.

C'est là qu'il devint "Papillon", un camarade ayant tatoué son emblème fétiche une nuit, après l'extinction des feux. Parfois, une "combine locale" permettait d'être affecté aux travaux agricoles sur la propriété d'un sénateur corse où la tâche était moins rude, et où le vin était distribué avec largesse le soir venu. Plus tard, Papillon prétendra avoir été révolté par ce dispositif, ne supportant pas que sa force de travail soit mise gratuitement à la disposition du sénateur Landri (on notera que tous ses collègues de Calvi espéraient être affectés à ce poste infiniment plus "vivable" qu'un quotidien passé sous la trique de vieux quartiers maîtres vachards souvent sadiques).

Quoiqu'il en soit, sous l'influence de cette "révolte intérieure" ou tout simplement pour fuir la Marine au plus tôt (un "pensionnaire" de Calvi ne voyait jamais son contrat renouvelé), Papillon accomplit un geste qui ne manquait pas de panache : il se broya le pouce gauche en l'écrasant volontairement sous une énorme pierre.

Transporté le lendemain vers l'hôpital militaire de Bastia à la suite de cet "accident", il fut réformé après un mois de rééducation, gardant sa vie entière une infirmité de la main gauche (qui lui permit même de se voir attribuer une petite pension militaire d'invalidité, au taux fixé à 20%, l'accident ayant été officiellement reconnu). Cerise sur le gâteau, étant libéré de ses obligations militaires, Papillon était de ce fait émancipé de plein droit et donc plus sous la tutelle paternelle (voir ci-dessous le compte rendu de sa fiche signalétique).

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Les débuts de Papillon dans ce métier de proxénète, qui demande plus de subtilité qu'on ne l'imagine (ainsi qu'une absence totale de moralité et de considération pour la gent féminine), eurent lieu à Marseille où il débarqua en mai 1927, dans le sordide quartier qui s'étendait à l'époque derrière le Vieux Port en direction du Panier (ce secteur que les Allemands rasèrent, constatant d'abord son insalubrité, ensuite l'impossibilité de le contrôler puisque même des déserteurs de la Wehrmacht y vivaient dans une relative sécurité). Charrière y fit ses classes de barbeau, survivant des fruits du travail de pauvres filles d'abattage séduites les unes après les autres pour se les attacher avant qu'elles ne fussent soldées à un "collègue" et remplacées par d'autres dont on croyait qu'elles seraient d'un meilleur rendement.

Au proxénétisme il fallait, pour vivre, ajouter les trafics minables, le recel, la vente de cigarettes au paquet. Faire sa place n'était pas évident car les truands marseillais n'avaient aucune raison de laisser le nouveau faire son trou et prendre une part d'un gâteau déjà petit. Enfin Marseille, c'est encore la Province où les natifs se connaissent tous... Il ne sera décidément pas possible d'y prospérer : il faut monter à Paris, ce qu'il fit à la fin de 1927, après avoir "liquidé ses affaires" et muni d'un médiocre viatique... A peine arrivé en Gare de Lyon, le taxi le porta vers son nouvel univers, les environs de la place Pigalle, en bas de Montmartre. C'est là qu'il trouvera son destin, que sa conduite le mènera à Saint-Laurent du Maroni.

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L'installation à Pigalle, la mise en ménage, les premières démêlées avec la justice.

 

 

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A l'époque, Pigalle n'était pas la réserve à touristes que le quartier est devenu. S'y côtoyaient la pègre, bien entendu, les filles qui officiaient pour certaines sur place quand d'autres, selon leur standing, migraient vers d'autres quartiers. Environs de la Madeleine voire aux Champs Élysées pour les plus distinguées, Boulevards des Maréchaux pour les moins attrayantes, soit du fait d'un physique plus ingrat, soit faute d'une garde robe attirante. Beaucoup de bars, certains permettant aux filles de se reposer (quoiqu'elles finissaient souvent leurs nuits aux Halles où on pouvait se sustenter de manière roborative au petit matin, voire compléter la recette en satisfaisant les besoins d'un Fort des Halles ou d'un bourgeois venu s'encanailler devant une soupe à l'oignon) ; d'autres étant quasiment monopolisés par la pègre qui s'y regroupait par bandes ou par affinités (les Corses fréquentaient peu les autres provinciaux, sauf quand l'opportunité leur était donnée de monter un coup avec des complices extra insulaires).

 

En outre la pègre respectait strictement une étiquette qui n'avait rien à envier à celle de Versailles au Grand Siècle. C'est ce qui rend l'affirmation de Papillon risible, quand il se dépeint comme un habitué de chez Dante, bar légendaire réservé à l'aristocratie du Milieu, où un petit barbeau mêlé à des trafics minables (recel de timbres volés, petits cambriolage, trafic de stupéfiants, etc.) n'aurait pas été toléré plus de quelques minutes : les grands braqueurs, les trafiquants d'envergure ne se mélangeaient pas avec le menu fretin, surtout quand ce dernier avait acquis à tort ou à raison la réputation d'être un indicateur, une balance. Et les casseurs qui risquaient leur vie en montant une affaire n'avaient que mépris pour ceux qui gagnaient la leur dans une sécurité relative, avec le pain de fesses.

Papillon, qui devait s'attendre à trouver l'eldorado à Pigalle, dut être déçu car pas davantage qu'à Marseille, on ne l'y attendait comme le Messie. Il fallait faire son trou, de préférence sans marcher sur les plate bandes des installés qui pouvaient se formaliser, se venger directement ou "donner" le nouveau à la police : les indics foisonnaient dans le quartier, soit solidement tenus par les inspecteurs, soit à la recherche d'un "condé", une tolérance pour leurs petites activités délictuelles.

a-pigalle-bassin-lavandiersLe quartier chaud où Charrière posa ses pénates est tout petit ; c'est un quadrilatère coincé entre les rues Couston, Houdon et Pigalle, autour du Boulevard de Clichy, avec pour "centre du monde" la fontaine, la station de métro et la station de taxis posées sur le terre plein du boulevard. Désargenté, Papillon erre d'hôtel minable en hôtel minable, occupant des chambres miteuses, pas ou très mal chauffées, à l'hygiène plus que douteuse, qui servent autant à consommer les passes qu'à héberger des demi-sels de son espèce, jetés dehors dès qu'ils accumulaient quelques jours d'impayés. Il faut multiplier les petits coups, les trafics, pour survivre en gardant en tête – ce qui complique les choses – qu'avant même de manger, il importe de tenir son rang, faute de quoi on sera toujours rejeté du Milieu qu'on espère intégrer à part entière. Les fringues ramenées de province, aux couleurs criardes, mal coupées, élimées, doivent être remplacées par des costumes sur mesure et des chemises de grand faiseur - et bien entendu, on est "enfouraillé", à même d'exhiber une arme portée en permanence. On se doit d'offrir du feu avec un briquet en or, de porter des chaussures impeccables, on se lave peut être dans une bassine d'eau glacée mais on utilise une eau de toilette coûteuse, etc.

Peu à peu, en respectant ces codes stricts, Papillon parvint à se faire une place chichement comptée. Quand par hasard il était en fonds, les gains s'évaporaient le plus souvent sur les champs de course (il ne bénéficiait que des tuyaux crevés, contrairement à l'aristocratie du Milieu qui joue à coup presque sûr), et quand il remportait par hasard une belle mise, il se devait de montrer sa munificence en s'habillant encore mieux, en offrant des tournées générales, bref en raplatissant très vite une bourse remplie très provisoirement. Attendant le "gros coup" qui lui permettrait de sortir de cette condition, il tombe pour une première affaire qui, décidément, le ravale au rang de minable et contribue à semer le doute sur ses relations avec la police.

 

Le 16 octobre 1928, Charrière est arrêté pour recel. Des "renseignements confidentiels" (traduction : le tuyau d'un indicateur) sont arrivés à la connaissance de la police : un individu cherchait à vendre, une petite semaine auparavant, dans un débit de boisson de Montmartre, des timbres postaux provenant d'un cambriolage. Cinq jours de surveillance et le dit individu, Henri Charrière, était interpellé place Pigalle où il reconnut tout de suite les faits. Il aurait acheté à un dénommé Alfred, pour la somme de 140 F, des timbres dont la valeur réelle était de 445 F. Le dit Alfred aurait reconnu avoir cambriolé récemment un débit de tabac sans dire où précisément, et Charrière signala avoir échoué dans sa tentative de revente avec bénéfice des timbres, dont il s'est débarrassé avec perte. Le signalement qu'il donne "d'Alfred" est des plus imprécis, et les recherches policières ne font état d'aucun cambriolage récent de débit de tabac dans la région parisienne.

42Quelques jours plus tard, dans la plus grande discrétion, Charrière passa en Correctionnelle pour le recel d'une marchandise "protégée" (les timbres postes dont le vol est sérieusement punissable) et il écopa du minimum pour l'époque : quatre mois de prison avec sursis, quand on "prenait" souvent quelques mois fermes pour un simple vol à l'étalage. Singulière indulgence vis à vis d'un homme dont la police avait établi qu'il ne travaillait pas et n'avait donc pas de moyens d'existence officiels. De là à imaginer qu'on lui a demandé en contrepartie de "rendre service à l'autorité", il n'y a qu'un pas que beaucoup s'empressèrent de franchir, même s'ils furent quelques-uns à fêter la succès de "Papi" le soir même, à ses frais, au comptoir des "Pierrots" (et non chez Dante) ...

Soyons clairs. Il n'existe à ce moment aucune preuve formelle qui vient étayer la rumeur persistante dans le quartier, selon laquelle Papillon informait la police. Il n'empêche, beaucoup en étaient persuadés et sa victime – qui n'était pas la seule à la propager – fut abattue pour l'avoir proclamé. D'autres faits sont troublants ainsi qu'un document essentiel dont nous découvrirons la teneur ultérieurement.

Autre affaire. Un rapport du 11 janvier 1929 signé par les Inspecteurs Magnet et Frémont signale que, chargés par un Juge d'instruction d'arrêter le nommé Papillon qui fait l'objet d'un mandat d'amener sous l'inculpation de vol et de recel "suite à l'affaire Lesbrot et Gelolini", ils ont fait une enquête qui leur permit d'établir que l'intéressé n'est autre que le nommé Charrière Henri dit Papillon né le... etc. Après quelques jours de recherche, les dits inspecteurs arrêtèrent Papillon le 17 janvier.

Point très important : Il reconnaît spontanément que le mandat d'amener lui est applicable. C'est à dire qu'il associe bien volontiers son vrai nom et son surnom quand, deux ans après, il tentera de se défausser en évoquant "d'autres Papillons."

Là encore, alors que les charges semblent sérieuses (on ne mobilise pas pour rien deux inspecteurs pour établir une identité et arrêter un suspect en délivrant un mandat d'amener), l’affaire ne sera jamais élucidée et les sommiers de la police n'évoquent ni une mise en cause ne pouvant déboucher faute de preuve, ni une mise hors de cause. Trois jours dans les locaux de la police, et Papillon ressortit libre alors que les renseignements recueillis à son encontre étaient des plus défavorables (voir le dossier individuel du nommé Charrière) et auraient justifié de plus amples investigations. Encore une étonnante mansuétude de la police et de la justice, propre à attirer les soupçons sur les rapports qu'il entretient avec l'autorité...

 

papillon croquisUne chose est sûre, Papillon sembla soit se tenir à carreau, soit être plus prudent : pendant quelques temps, alors que la police l'avait "photographié" et gardait un œil sur lui, on n'eut rien à lui reprocher.

Il rencontra alors celle qui deviendra sa femme plus tard dans de pénibles circonstances, Georgette Fourel, présentée à ses amis sous le surnom de "Nénette" et tombée follement amoureuse de "son homme" . Charrière qui faisait gloire (!) de ses fonctions de maquereau et professait un solide mépris pour les casseurs (qui au moins risquaient leur vie ou les Durs s'ils étaient pris) s'empressa de mettre Nénette au tapin, non pas "en maison", mais sur les trottoirs (le "travail" y est plus pénible pour les malheureuses, mais plus rentable pour le barbeau : on ne paye ni la part de la tenancière de bordel, ni les taxes afférentes).

Pour sa part, finis les recels minables : il passa au trafic de drogue, devenant un revendeur au détail. Son quartier général était alors l'arrière salle du Canard Boiteux, connu de tous les consommateurs et de... la police qui laisse faire afin de mieux contrôler ce trafic (et de faire chanter certaines personnalités). Ne se cachant quasiment pas, il est clair que Papillon dispose d'un "condé". Contre quoi ?

C'est l'époque d'une relative aisance financière, d'une plus grande élégance tant pour lui que pour Nénette qui, sur ses conseils (il s'en est vanté plus tard auprès de G. de Villiers, entre autres) délaisse parfois les boulevards des Maréchaux où elle a sa place pour "entôler" des clients dans les beaux quartiers. Jouant les femmes éplorées, elle se laisse consoler et, pendant la consommation, elle fait main basse sur le portefeuille du "client" respectable et en général marié, qui ne peut évidemment pas porter plainte sous peine de révéler le scandale. Bénéfice immédiat et, parfois, instrument propice à un petit chantage...

Décembre : on note un bref séjour à Marseille avec un court arrêt à Montélimar... Nénette l'accompagne dans cette tournée (Si les accusations de Jean Félix dont nous parlerons ultérieurement, sont exactes, il était alors "maquereau primitif", c'est à dire qu'il faisait de la "remonte", qu'il allait chercher des filles pour alimenter les maisons closes parisiennes) Charrière et Nénette remontèrent à Bruxelles, puis à Ostende, menant grand train, avant de revenir à Pigalle. Nous dirons que c'est l'apothéose de Papillon. Pour les "caves", c'était un dur, quelqu'un de terrible, pour les truands, il demeurait un demi-sel.

Plus dure sera la chute...



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27 août 2013

On a retrouvé l'ancien bagnard qui prétend être Papillon (Un de plus...)

(2005)

LES MAINS accrochées à son fauteuil roulant, Charles Brunier n'a pas bien compris pourquoi on l'avait si bien habillé, hier matin, pour sortir de sa chambre à la maison de retraite Orpa-Val-de-France de Domont (Val-d'Oise). Cet ex-bagnard coule ici une retraite paisible depuis douze ans. Solitaire, le vieil homme de 104 ans n'a plus aucune famille et ne reçoit jamais de visite. Il affirme être celui qui a inspiré Henri Charrière, auteur du célèbre « Papillon », dont il dit qu'il lui a volé son identité. Hier, c'est lui que Léon Bertrand est venu voir. Le ministre du Tourisme voulait évoquer le souvenir de son grand-père, Bertrand Lucien, un ancien du bagne de Cayenne.

« Il l'a peut-être connu » dit Léon Bertrand. Charles Brunier est resté une quinzaine d'années derrière les barreaux de l'établissement pénitentiaire de Guyane, qui a fermé ses portes en 1953 après avoir accueilli près de 70 000 prisonniers en cent ans. Il ne se souvient pas du grand-père du ministre. En revanche, il n'a pas oublié les geôles de Saint-Laurent-de-Maroni, le comportement violent des gardiens « et surtout les moustiques ». C'est là-bas qu'il a côtoyé Henri Charrière, devenu célèbre sous le nom de Papillon, titre du livre autobiographique devenu un best-seller à sa sortie en 1969.
Mais Charles Brunier, son ancien codétenu, le clame et l'a toujours dit : Charrière n'a fait que s'inspirer de son histoire à lui pour écrire son ouvrage.
Et cette histoire est riche en rebondissements. Engagé dans la Marine à l'âge de 17 ans, Charles Brunier a réussi, lors de la campagne de Syrie, à dégager avec d'autres hommes une unité qui était encerclée. A cette occasion, il a sauvé la vie d'un lieutenant avant d'être lui-même blessé.
De faits qui lui ont valu de recevoir la croix de guerre. Quelques années plus tard, il bascule : à Troyes (Aube), après une rencontre avec une prostituée qui lui avait proposé de travailler pour lui, il blesse d'un coup de couteau le protecteur de la fille, un certain Chopette, lors d'une bagarre au bar des Mauvais Garçons. Condamné aux travaux forcés à perpétuité pour l'assassinat d'une vieille dame en 1923, il est envoyé au bagne.

Un tatouage sur l'épaule

Charles Brunier, qui se faisait appeler là-bas Johnny King, est parvenu à trois reprises à s'évader. Enrôlé pendant la Seconde guerre mondiale comme pilote de chasse au Mexique, où il s'était réfugié après sa dernière évasion, il traque durant deux ans les sous-marins allemands dans la mer des Caraïbes, avant de continuer la guerre en Afrique. Après avoir été décoré une nouvelle fois à Brazzaville, au Congo, par le général de Gaulle en personne, Charles Brunier participe au débarquement en Italie. Il termine la guerre avec le grade d'adjudant-chef. Ce qui ne l'empêche pas d'être renvoyé au bagne, en Guyane. Ce n'est que le 12 juin 1948 que le président de la commission des grâces lui accorde la remise totale de sa peine « en raison de sa conduite émérite au cours des hostilités ».

A son retour en métropole, Charles Brunier s'installe à Domont où il vit paisiblement, au milieu de voisins qui ignorent tout de son passé. A ses heures perdues, l'ancien matricule 47355 construit des maquettes de bateaux qu'il conserve encore aujourd'hui précieusement dans sa chambre de la maison de retraite. Malgré ses 104 ans, Charles a encore l'oeil vif et la capacité de s'exprimer. « Mais c'est quand il veut », précise-t-on à la maison de retraite.

Hier, il n'avait pas trop envie. Il a trouvé « incroyable » qu'un petit-fils de bagnard puisse aujourd'hui être ministre, lui, le sans-famille qui s'est longtemps vainement battu pour obtenir sa réhabilitation, « pour donner un nom honnête » à la femme qu'il aimait. Mais il n'a pas prononcé un mot sur son histoire à lui.

Le récit d'Henri Charrière, décédé en 1973 à l'âge de 67 ans, est depuis longtemps sujet à controverse. Dans son livre « Papillon épinglé » (paru en 1970 aux Presses de la cité), écrit après avoir suivi les traces du bagnard, Gérard de Villiers, le père de SAS, avait relevé des anomalies. « Tout n'est pas faux, mais la grande majorité des aventures sont arrivées à d'autres, pas à Papillon, et parfois des années plus tôt », disait-il. Des propos confirmés par un ancien gardien du bagne. Dans un rapport de 24 pages adressé au ministère de la Justice dès décembre 1969, il mentionne : « On peut affirmer que Charrière a mis à son crédit des aventures imaginées par lui-même ou vécues par d'autres. » Coïncidence ou pas, Charles Brunier a de nombreux tatouages sur le corps, dont un papillon, et l'index gauche atrophié. Deux signes distinctifs du plus célèbre des forçats.



Le Parisien

Eric Delporte et Olivier Sureau | Publié le 17.12.2005

brunierUne autre source sans doute plus crédible (Franck Sénateur, bagne-guyane.com)

De nombreuses inexactitudes et même inepties,ont été écrites sur l'histoire de cet homme, qui, loin de le servir, trahissent plutôt sa mémoire !

De sa prétendue ressemblance avec" Papillon" à son appartenance à un mystérieux "commando du mexique",les journalistes et colporteurs de ragots se sont engouffrés, imprudemment, dans la brèche créé par un article de "France-soir" en date de 1969, écrit sans la plus élémentaire règle de prudence et de vérification...

Né à Villenauxe, dans l'Aube, le 31 mai 1901 Charles a vécu une adolescence ombrageuse, qui de ruptures en échecs, l'a mené sur le chemin de la grande délinquance. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité en septembre 1923, pour assassinat et est envoyé en Guyane en 1924. Là, sa nature indomptable et sa soif de liberté, vont le lancer sur les routes de l'évasion. Encore et encore. Infatigable, il va essayer toutes les méthodes : sans succés...Toujours repris, il terminera effectivement sa peine en 1946, par le jeu des grâces présidentielles, consécutives à la fermeture du bagne. De retour en France, en 1949, avec l'aide de l'armée du salut, qui a tant fait pour les libérés, il va pouvoir retrouver une vie normale, après 25 ans de bagne (!) et se réinsérér dans la société, faisant la démonstration qu'une deuxième chance est toujours possible...Apprécié de tous, il s'était recrée une véritable vie sociale et même une famille. Discrétement,tranquillement, cet homme qui avait largement payé sa dette à la société, a alors fini sa vie dans une maison de retraite de la Région Parisienne . C'est là que je l'ai rencontré et apprécié, aimé même, tout comme le personnel de cet établissement qui le trouvait si gentil et si peu exigeant.

A plus de 105 ans il va recevoir, à mon initiative, le ministre du tourisme Léon Bertrand, homme de Guyane, mais surtout de coeur, et une grande émotion naitra de cette rencontre...
Charles nous a quittés, en janvier 2007, plus que centenaire, las d'une vie d'aventure, bien remplie....

Il n'est pas question à travers ces quelques lignes de remettre en cause quoi que ce soit, au nom d'une quelconque vérité ! De rabaisser une prétendue performance, ou de désacraliser un prétendu héros... mais juste de permettre aux lecteurs de cette modeste chronique, de savoir que si Charles Brunier méritait d'être connu, c'est plus par son existence d'homme et l'exemple que l'on peut en tirer, que par des fadaises qui ne lui apportent rien, pas plus d'ailleurs qu'à leurs auteurs...

" Les plus grands hommes sont des hommes qui ont osés se fier à leurs jugements propres, et pareillement les plus sots..." Paul Valéry

Le décès de charles Brunier (annoncé dans le Parisien)

Qu'il soit permis de s'indigner contre le sort de cet homme qui, alors que rien ne l'y obligeait, alla risquer sa vie pour défendre sa patrie et gagna même une splendide décoration décernée par le Général de Gaulle. A défaut de le réhabiliter immédiatement (il y avait peut être des raisons objectives pour cela et son crime ne fut pas anodin), on aurait certainement pu le laisser libre de retourner à l'étranger au lieu de le renvoyer au bagne (même si ce dernier, après la guerre, n'avait plus rien de commun avec le précédent: la plupart de ses "pensionnaires" n'étaient guère plus que des assignés à résidence travaillant pour le département contre une honnête rétribution).

Auriol a fait oeuvre de justice très tardivement, et "Pépère" (comme on l'appelait dans son quartier avant qu'il n'intègre une maison de retraite) put finir ses jours paisiblement dans cette patrie qui l'avait rejetée et qu'il défendit néanmoins.

 

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