21 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (3)

 

51R3345MJPLComme ses collègues médecins du bagne qui le firent avec plus ou moins de réussite, Norbert Heyriès devait composer avec une patientèle très rouée: les innocents étaient une minorité infime et aux îles, on gardait les détenus dont les affaires avaient le plus scandalisé l'opinion, ou les Incorrigibles de l'évasion. Ces derniers qui n'avaient guère que cela à faire de leur journée avaient toujours un coup d'avance sur le personnel, en matière de tromperie. On peut imaginer qu'un mdecin colonial qui jusque là n'avait travaillé qu'au proit d'une population "normale" ait vite été testé par les transportés, que dans les débuts il fut sans doute victime d'une ingénuité bien naturelle - d'autant plus que son rôle étant par définition antagoniste de ceux des surveillants, il ne pouvait guère s'appuyer sur leur jugement.

Des forçats se faisait passer pour plus malade qu'ils ne l'étaient, dans le but d'échapper à une corvée ou de toucher un supplément de ration: les conséquences d'une erreur étaient vénielles dans ces conditions.

Mais parfois, ils créaient des symptômes de pathologies graves dans le but d'être envoyé au Nouveau Camp ou sur l'îlot Saint-Louis réservé aux lépreux, afin de pouvoir tenter une évasion. Un tuberculeux expectorant des crachats sanguinolents et infectés - contagieux et susceptible de mourir à brève échéance car on ne connaissait pas de traitement à la phtisie galopante - partait vers le Nouveau Camp très peu surveillé, d'où il était relativement facile de s'évader. De ce fait, il sévissait à l'infirmerie un sinistre trafic de crachats de malades que revendaient les infirmiers: Lors de la visite, le "malade" plaçait ce crachat dans sa bouche pour expectorer devant le médecin méfiant, soucieux de s'assurer qu'il appartenait bien au patient, avant l'examen au microscope. On mesure les risques que certains étaient prêts à prendre pour quitter ces îles dont on ne s'évadait pas (s'il y eut des tentatives, à peu près aucune ne réussit). Le malheureux Pincemint qui eut son heure de célébrité lors d'une évasion mémorable partie de Saint-Laurent mourut de cet essai: le médecin fut dérangé au dernier moment alors qu'il avait placé le crachat sanguinolent et plein de bacilles de Koch dans sa bouche, et il dut le garder de longues minutes. Il décéda quinze jours plus tard...

IR entrée hopitalHospitalisation d'un transporté

FLAG4Les forçats étaient aussi passé maîtres dans l'art de passer pour des lépreux. Il fallait d'une part maquiller les lésions, d'autre part s'entraîner à simuler l'insensibilité qui était un des symptomes de cette maladie alors sans traitement. Pendant des mois, ils se faisaient piquer, pincer ou brûler sans préavis par des camarades sur tel ou tel membre, afin d'être parfaitement conditionnés  et ils maquillaient "la" lésion à l'aide de plantes irritantes, de décoction, de cendres, etc. dont on se passait les recettes de "promotion" en promotion, après s'être bâtie une "légende" fondée en général sur une relation sexuelle furtive avec une négresse (on croyait en la contamination par cette voie, assortie d'une très longue incubation). Passons sur les ophtalmies provoquées par des graines de ricin glissées sous la paupière... Les trouvailles étaient innombrables.

Norbert Heyriès devait composer avec cela. Il lui fallait détecter les simulateurs tout en aidant ceux qui l'appelaient à l'aide, déplorant à maintes reprises de manquer de compétences dans un domaine précis. Selon lui, la présence d'au moins un médecin aliéniste était indispensable** (des lettres à lui adressées, reproduites dans l'ouvrage, témoignent de cas de délires aigus, parfois clairement paranoïaques et contre lesquels il était totalement démuni (on sait par ailleurs que Charrière dit Papillon simula la folie pour se faire affecter à l'asile avant de changer d'avis - mais il lui fut plus difficile d'en sortir que de s'y faire interner). Le médecin était sans nul doute plus à l'aise pour traiter les cas de blessures - le plus souvent à l'arme blanche - consécutives aux bagarres entre transportés.

** Un projet relativement abouti existait, visant à construire une véritable unité pour les aliénés en lieu et place du bâtiment de la réclusion à eux affectés - totalement inadéquat: un lieu conçu pour être l'instrument d'une sanction extrême ne saurait convenir pour traiter des malades. La guerre le reporta sine die et ensuite, le bagne ferma.

85580321_oHeyriès devait aussi gérer la santé des gardiens et autres personnels de la tentiaire, ainsi que de leurs familles, un aspect qu'à peu près aucun historien du bagne n'évoque. Certes l'endroit était sain, mais un grand nombre de gardiens avaient ramené des pathologies contractées sur la Grande Terre - paludisme principalement - et une grande part d'entre eux souffraient des conséquences d'un alcoolisme qui sévissait d'autant plus que les distractions étaient rares dans ce microcosme de quelques hectares où on cohabitait par la force des choses dans une promiscuité pénible, quand la seule distraction était le passage au Mess ou quand on subissait un pénible huis-clos familial faute d'une vraie vie sociale: les inimitiés contractées en service voyaient leur prolongement pendant les heures de repos, et la rigueur d'une société de castes dans laquelle les gradés ne fréquentaient pas les subordonnés, où ceux qui avaient le statut de militaire se tenaient à l'écart des civils, où le médecin suscitait l'agacement quand il semblait adoucir le sort de Transportés n'arrangeait en rien la situation.

C'est ainsi qu'alors que le maintien d'une certaine distance - qui n'aurait pas exclu de faire preuve d'humanité - entre les membres de la tentiaire et des transportés favorisés par leurs fonctions ou plus manipulateurs que d'autres n'existait plus depuis belle lurette, à la fureur des Commandants successifs des îles placés ainsi dans l'impossibilité de faire respecter une discipline minimum et d'empêcher les trafics inqualifiables évoqués précédemment, qu'ils devinaient sans être informé avec précision de la plupart d'entre eux. Certains s'en moquaient ; d'autres voulaient juste éviter un scandale. Le dernier, en revanche, ne tolérait pas ces abus qui favorisaient les détournements de nourriture qui plaçaient la plupart des transportés sous un régime de famine alors même que Coco Sec (surnom du Commandant des îles pendant cette période) mettait un point d'honneur à se contenter de sa ration règlementaire, sans autre supplément que ceux qu'il pouvait acheter sur sa solde quand un approvisionnement depuis Cayenne était possible!

Monsieur T, surveillant aux îles, m'a ainsi déclaré en 1983 que pendant la guerre, 80% des pensionnaires** "crevaient la dalle", 15% se débrouillaient à peu près normalement et 5% engraissaient, s'enrichissant même avec la complicité de collègues qui, en retour, nourrissaient leurs poules voire leur cochon avec une bonne part du pain des rations. Ajoutez-à cela des cocufiages en série entre gardiens et épouses, souvent avec des pensionnaires qui se tapaient des femmes de collègus au vu et au su de tout le monde, sauf de l'intéressé bien sur et vous avez une idée de l'ambiance. Le pauvre Coco sec, un célibataire qui ne pensait qu'à son travail, était la risée de presque tout le monde - dans son dos parce que ses colères étaient terribles - malgré ses efforts pour rétablir un semblant d'ordre: c'était une vraie mafia regroupant des bagnards et des fonctionnaires qui organisait les détournements. Une véritable honte et je n'ai pensé qu'à une chose, sortir de là. A la surprise générale, j'ai demandé à être affecté sur l'île du Diable, qui était presque toujours le lieu d'une mutation disciplinaire, juste avant la révocation, et finalement on m'a renvoyé sur le Continent. 

** sa propre expression

Etaient dispensés de rentrer dans la case collective les infirmiers requis pour assister les malades, les porte-clés mais aussi - et cela au mépris des règlements - les garçons de famille qui pouvaient ainsi servir le dîner et faire la vaisselle (dont ceux de la famille Heyriès), les chouchous de gardiens dont certains, célibataires, allaient jusqu'à garder un môme pour la nuit. (propos de Monsieur T., Monsieur Martinet, en l'entendant, s'est fâché en soutenant qu'il disait n'importe quoi. Il faut signaler que si Monsieur Martinet était un témoin en général fiable, il niait certaines évidences dès lors que l'honneur du corps des surveillants mlitaires aurait pu s'en trouver entaché. Témoignages de Hut, de Belbenoit, de Vaudé)

canotDe nombreux incidents attestés par divers rapports, à toutes les époques font état de gardiens ayant usé intempestivement de leur autorité - voire de leur arme - sous l'empire de l'alccol et cela permet de placer l'ambiance. Emile Jusseau, qui fut canotier aux îles - poste très dur mais qui permettait de bénéficier de "privilèges" - relate la mort atroce d'un gardien au demeurant détesté, complètement ivre et qui tomba à l'eau en gesticulant depuis l'embarcation ; il se noya avant d'être dévoré par les requins.

Jusseau plongea sans succès pour tenter de lui sauver la vie, ce qui lui valut les remerciements émus du collègue de la victime également ivre - jusque là au comportement odieux avec Jusseau qu'il avait dans le nez - regrettant qu'il n'ait pas réussi. En substance: "tu l'aurais ramené que tu étais sans doute grâcié, mais là je ne pourrai malheureusement pas grand chose pour toi". 

Impossible, dans ce sombre tableau, de situer avec précision l'attitude du Docteur Heyriès. On sait seulement qu'il fut suffisamment apprécié des transportés pour qu'au moment de son départ, plusieurs dizaines d'entre eux lui envoient une lettre collective de remerciements préparée et décorée par Francis Lagrange.

Claire Jacquelin, au vu de lettes et de note qu'elle a consultées sans les reproduire in extenso parle de bagnards lettrés, précepteur et professeurs de l'enfant qui, pendant ses loisirs, apprenait à chasser l'iguane à la carabine, accompagné d'un autre forçat. Selon elle, "le charme de l'épouse et la gentillesse de l'enfant apportent "un peu de lumière dans ce malheur, cette dépravation, cette déchéance, cette désespérance". Il parait que les garçons de famille apportent de temps à autre un lapin volé dans le clapier d'un surveillant, en racontant leur technique pour échapper aux chiens méchants: se mettre entièrement nu et marcher à quatre pattes, ce qui les interloque.

071011IMG_0749L'habitation du médecin

La faute est vénielle, mais on est en plein dans ce manque de distance préjudiciable aux repères indispensables dans un tel milieu, évoqué ci-dessus: des garçons de famille dispensés de passer leurs nuits dans la case règlementaire, qui commettent un forfait et en font profiter leur bienfaiteur. Comment, dans ces conditions, s'il en avait l'intention, le médecin pourrait-il contribuer à éradiquer les trafics qui affamaient la majorité des transportés?  Si Heyriès semblait intraitable pour tout ce qui relevait de ses seules prérogatives, cette attitude démontre a priori qu'il resta indifférent à la situation générale soit par choix, soit parce qu'il avait pris la mesure de son impuissance.

Enfin on revient à la question posée dans la première partie des notes consacrées à Heyriès: quels éléments ont pu le déterminer à faire vivre femme et enfant dans cette atmosphère de dépravation, de déchéance, de désespérance plutôt qu'à Cayenne?

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071011IMG_0850Cimetière des gardiens, sur l'île Saint-Joseph (abandonné un temps, il est désormais impeccablement entretenu par la Légion étrangère). Trois porte-clés, transportés en cours de peine, sont inhumés sur une lisière de ce cimetière: c'est un remerciement posthume pour avoir permis, par leur attitude héroïque qui leur coûta la vie, d'étouffer une révolte qui menaçait de s'en prendre aux familles de gardiens. On sait que les autres forçats, une fois décédés, étaient livrés aux requins - pas spécialement par mépris mais tout simplement faute de place sur ces îlots rocheux où la place faisait défaut pour creuser des tombes en grand nombre.

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071011IMG_0756Cimetière des enfants du personnel (île Royale). Une mère à l'agonie a obtenu de reposer aux côtés de son enfant mort peu de temps auparavant. C'est à la sépulture de cette femme que Charrière dit "Papillon" fait allusion en se targuant de l'avoir profanée pour y dissimuler des éléments d'une cavale imaginaire. Fort peu imaginable car on se recueillait quotidiennement sur ces sépultures, de surcroît situées juste sous la terrasse du commandant des îles: si des nos jours la végétation a envahi les alentours, à l'époque tout était dégagé.

Certes, les inhumations se sont poursuivies pendant environ quatre-vingt-dix ans. Mais compte tenu du fait que le personnel "libre" fut toujours peu nombreux sur les îles: quelques dizaines tout au plus, des hommes jeunes avec une famille en rapport avec leur âge, la taille des cimetières oblige à conclure que l'état sanitaire de ce personnel n'était pas brillant surtout quand on sait que les épidémies de la Grande Terre ne sévirent jamais sur ces îles qui portaient bien leur nom.

Dessin mural1(Fresques dans les ruines de l'hôpital de Royale) On ne parle guère du travail des médecins auprès de ces membres du personnel ou de leur famille. On oublie qu'ils aidèrent des femmes à accoucher, assistés pour cela par des forçats en cours de peine. Qu'ils soignèrent les enfants en jeune âge et la vue du cimetière montre qu'ils subirent des échecs sans doute terribles pour leur conscience, malgré la science médicale encore balbutiante à l'époque, car ils croisaient les parents éplorés plusieurs fois par jour sur cet îlot minuscule.

Outre les conséquences de l'alcoolisme déjà évoquées, le paludisme pour ceux qui avaient servis sur la Grande Terre (en particulier à Kourou, juste en face des îles du Salut) la tuberculose devait sévir car à l'époque, toutes les catégories sociales étaient frappées. On citera également les conséquences néfastes d'habitudes vestimentaires qui laissent incrédules quelques décennies plus tard: le casque colonial jugé indispensable (si on sortait tête nue on faisait demi-tour précipitamment, comme si le danger était immédiat et un surveillant sans son casque écopait d'arrêts de rigueur), la ceinture de flanelle sous laquelle on transpirait comme un boeuf, le manque d'hygiène corporelle habituel à cette époque, amplifié par la transpiration et le rationnement de l'eau comptée sur ces îles dépourvues de sources en dehors de la saison des pluies. Eau qui de toute manière n'était guère potable car conservée dans des citernes et une réserve sur le plateau, toute d'une propreté douteuse (d'où les mladies intestinales dont la plus grave à l'époque était l'ankylostomiase). Dans les années trente, il était ainsi recommandé en Guyane de ne pas se laver trop souvent pour éviter les refroidissements consécutif au choc thermique (l'eau était au moins à 25°...).

071011IMG_0739(ci-contre: quartier des détenus) Certes au début des années quarante, les mentalités devaient évoluer si on en juge par les dessins de Francis Lagrange: les surveillants rondouillards et engoncés dans un uniforme épais, contemporains d'Albert Londres, avaient apparemment fait place à des militaires relativement affûtés et vêtus plus légèrement. Mais Monsieur T. comme Monsieur Martinet me l'ont confirmé: les pensionnaires couramment torse nu (voire entièrement dénudés) se baignaient fréquement dans les piscines des forçats de Royale et Saint-Joseph (des bassins fermés par de lourds rochers pour les protéger des requins): "finalement, ils se lavaient plus que nous et leur tenue était d'autant plus supportable qu'ils la retiraient en permanence".

N'oublions pas une pathologie qui faisait souffrir le martyre car les opiacés étaient administrés chichement: les coliques néphrétiques, toujours fréquentes sous ce climat où du fait de la transpiration, l'appareil rénal est peu irrigué et à cause également de l'abondance des conserves de viande dans l'alimenttaion. Ces calculs rénaux se formaient d'autant mieux qu'on buvait peu d'eau. Lorsque les "cailloux" ne descendaient pas, il fallait les extraire et c'était une opération lourde et hasardeuse. Au moins, pendant presque deux années, avec Norbert Heyriès, les îles bénéficièrent d'un chirurgien compétent.

Après deux années passées en Guyane, l'essentiel du séjour s'étant déroulé aux îles du Salut, Norbert Heyriès fut nommé en Martinique. Il n'est pas indifférent de noter qu'il permuta avec le médecin qu'il remplaçait.

 

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16 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (2)

 La vie quotidienne d'un médecin consciencieux, affecté aux îles.

 

15-08-2013 20;13;01Ajoutons à cela les contrainte auxquelles Heyriès se plia sans regimber, contrairement à Rousseau quelques années auparavant (cela dit, l'époque n'était pas la même: l'administration pétainiste qui sévit en Guyane jusqu'en 1943 n'avait pas grand chose à voir avec celle, pourtant très imparfaite, de la IIIe République). A titre d'exemple, les causes du décès étaient invariablement passées sous silence quand elles reflétaient une sombre réalité, davantage encore sous ce régime qui avait encore moins de sympathie pour les "rebuts de la société" - et Heyriès ne changea pas cette habitude.

Un tuberculeux ne mourait pas de sa maladie mais de "cachexie", ce qui ne veut strictement rien dire: un symptome n'est pas une pathologie. Un transporté décédé après avoir été roué de coups dans des circonstances troubles mourait officiellemnt de péritonite abdominale (comme le souligne l'auteur, il faut cogner dur pour arriver à ce résultat, et tarder avant de présenter le blessé au médecin qui avec ses compétences en chirurgie pouvait intervenir). A aucun moment on ne fit officiellement mention de maladies vénériennes alors qu'elles frappaient au moins le quart des détenus (les cas de cécité liés à la syphillis au stade ultime étaient nombreux).

Quant aux pathologies mentales, Heyriès s'en désolait comme ses prédécesseurs sans pouvoir faire grand chose. Les psychotropes n'étaient pas inventés, les opiacés qui auraient calmé les malades en crise en les endormant étaient strictement contingentés et de ce fait réservés aux interventions chirurgicales ou au soulagement des grandes douleurs. Restaient les enfermements en cellule, parfois les camisoles de force pour protéger l'environnement ou le malade lui même contre ses débordements en cas de crise ; les bains furent parfois prescrits. Autant dire, rien parce qu'une prise en charge par le biais d'une psychothérapie était évidemment inconcevable à l'époque et dans ce contexte. Heyriès, comme ses collègues, signala dans ses rapports la nécessité d'avoir un médecin aliéniste confirmé sur les îles, évidemment sans succès. Et pourtant, les observateurs avertis s'accordaient tous à dire qu'au moins le tiers des forçats souffraient d'une pathologie mentale plus ou moins accentuée.

flag fresquesFresques de Lagrange, décorant l'hôpital de Royale

Tout porte à croire que comme un grand nombre de ses collègues, Norbert Heyriès fit preuve de conscience professionnelle et démontra un grand savoir-faire compte tenu des connaissances de l'époque et des moyens mis à sa disposition. Cela était d'autant plus méritoire que son séjour en Guyane fut pour lui un moment pénible: certains, dans cette situation, se seraient réfugiés dans une passivité d'autant plus aisée que l'Administration Pénitentiaire en aurait été ravie pour peu qu'il soignât quand même les membres du personnel et leurs familles. Heyriès fit ses deux ans avec conscience (le strict minimum pour un séjour aux colonies) avant de permuter avec son collègue de Martinique. La brièveté de son séjour montre s'il en était besoin à quel point cette affectation guyanaise lui déplaisait car pendant cette période compliquée, les mouvements de personnel furent fort peu encouragés.  Nous verrons comment les transportés de Royale témoignèrent leur sympathie à son égard lors de son départ, ce qui n'empêche pas de dire qu'il ne fit pas partie de ceux qui marquèrent le bagne de leur empreinte.

reclusion pitanceNotons en marge que le transporté Henri Charrière, dit Papillon, qui se présente comme le caïd incontesté des îles, ne laissa aucun souvenir au médecin Heyriès.

Et lorsqu'il prétend avoir été "ausculté par la lucarne de la porte de son cachot de la réclusion" dont "il ne serait pas sorti pendant cinq ans", il est insultant pour le médecin. Cela est fermement démenti par la pratique du toubib comme par les innombrables règlements et témoignages qui attestent d'une promenade quotidienne d'une heure dans un préau ainsi que d'une baignade hebdomadaire dans la "piscine des forçats", autorisée à des fins d'hygiène et pour prévenir autant les avitaminoses provoquées par le manque de lumière que des pathologiers mentales.

Si Heyriès ne chercha jamais à bouleverser les règlements en vigueur, il veillait à ce qu'ils fussent respectés lorsque l'intérêt de ses malades le commandait. Chaque manquement qu'il constatait lui faisait immanquablement adresser une note au commandant des îles, dans un langage administratif certes déférent mais implacable dans sa logique. Jamais il n'aurait toléré un manquement aux prescriptions sanitaires qui limitaient les effets nocifs de la réclusion et d'ailleurs le commandant des îles de l'époque, surnommé "Coco sec", était tout aussi rigoureux. Cette période ne fut sans doute pas la meilleure pour les gardiens...

 

51R3345MJPLPour relater cette existence comme celle de sa femme et de son fils, nous nous référons tout d'abord au contenu de cette première note, qui relate les circonstances de l'arrivée de Norbert Heyriès et de sa famille aux îles (lien). Les informations qui ont permis de continuer la relation sont extraites pour l'essentiel du livre dont il est fait mention ainsi que des divers souvenirs de transportés qui vécurent sur le site (Hut, Belbenois, Jusseau, Mesclon), les reportages sérieux (Londres, Danjou, Lartigue), le témoignage de Charles Péan (Armée du Salut).

Sont résolument écartés les écrits de Charrière dit Papillon, tissu d'affabulations comme cela sera démontré dans le dossier consacré au personnage ou les "reportages" des époux Mac Goven, complètement stipendiés par l'AP. 

C'est l'isolement des pénitenciers des îles qui imposait la présence d'un médecin dont la tâche était proportionnellement infiniment moins lourde que celle de ses collègues de Saint-Laurent du Maroni, Saint-Jean et Cayenne. En effet, ces derniers avaient la responsabilité de milliers de transportés en cours de peine plus celle des "libérés" astreints à la résidence perpétuelle dans la colonie (mais, sauf dérogation, interdits de séjour à Cayenne, seule ville où ils avaient un peu de chance de trouver du travail) sans oublier, pour les actes chirurgicaux, certaines spécialités et les mesures épidémiologiques, le suivi de la population civile.

vanhoveLes pénitentiers de Royale, Saint-Joseph et du Diable étaient en effet isolés non seulement par la géographie, mais également par un régime dérogatoire qui limitait strictement leur accès à quelques personnes triées sur le volet, dont en outre la visite était la plupart du temps annoncée par anticipation: cela donnait le temps à l'AP de dissimuler ce qui pouvait choquer un regard non averti.

Seuls le directeur de l'Administration Pénitentaire pour toute la Guyane, le Procureur de la République de Cayenne et le Gouverneur de la colonie pouvaient accoster au port de Royale de manière impromptue - étant donné que l'AP, fort bien renseignée, passait la plupart du temps l'information concernant une visite à venir (au pénitentier des Roches de Kourou, un sémaphore construit au moment de la déportation de Dreyfus permettait de transmettre des communications). Enfin un bagnard classé "travaux légers" bénéficiait d'une sinécure: muni d'une longue vue, sa seule tâche était de prévenir la direction des îles quand un navire susceptible d'accoster croisait au large.

 

16-08-2013 17;55;57Contrairement à ses collègues "du continent", le Médecin des îles avait certes une lourde tâche, mais elle ne que quelques centaines de personnes qu'il parvenait à connaître. La patientèle était constituée par:

- des forçats en cours de peine évidemment, souvent détenus depuis des années sur les îles (c'est là qu'on gardait les figures emblématiques dont la condamnation fut retentissante: leur évasion aurait constitué un scandale,
- les récidivistes de la Belle,
- les gardiens affectés aux îles, de même que les fonctionnaires malades de la tentiaire, venus du continent pour se rétablir sur un site dont la réputation de salubrité n'était en rien usurpée depuis la dramatique expédition de Kourou, au XVIIIe siècle.

071011IMG_0671S'il y avait des moustiques à l'époque, le paludisme ne sévissait pas davantage aux îles que le pian bois (leishmaniose), l'ankylostomiase, etc. Les alizés soufflent en permanence, créant un souffle vivifiant, l'eau est plus limpide que sur le littoral envasé et on pouvait se baigner dans les "piscines des forçats" de Royale et de Saint Joseph (ces piscines protégeaient les baigneurs d'éventuelles attaques de requins). Par la force des choses, il y avait peu de corvées réellement pénibles (rien à voir avec les chantiers forestiers ou la terrible route coloniale numéro zéro - lien). Seul point noir qui compliquait la situation pendant la guerre: la faim due aux rations réduites et aux divers détournements opérés tant par les caïds que par le personnel: certains gardiens ne nourrirent jamais leur volaille qu'avec le pain de détenus en réclusion... En conséquence lorsqu'un forçat dérobait une poule ou un lapin, c'était un prêté pour un rendu.

Même si ses moyens étaient limités, le Médecin des îles pouvait exercer son art dans des conditions qui relevaient moins de l'abattage qu'à Saint-Laurent où en plus du traitement des internés au pénitencier, il fallait se rendre régulièrement sur les nombreux camps excentrés qui ne bénéficiaient que d'une "infirmerie", ou à Cayenne (nous avons vu précédemment à quel point le médecin des colonies collectionnait les casquettes au chef-lieu)

Rappelons que des limites assez strictes étaient apportées à l'action du médecin de même qu'au respect de sa vie privée. Il lui était strictement interdit, comme à tous, de prendre des photos sur les îles sans accord préalable de l'AP (qui, le plus souvent, fournissait elle même les clichés pour maîtriser sa communication, comme on dirait de nos jours). C'est sans doute pourquoi, dans les souvenir du médecin Heyriès, on trouve des lettres, des dessins, mais aucune photo même si on ne peut pas écarter l'hypothèse d'un rangement dans un album spécifique.

Plus choquant - apparemment Heyriès ne se révolta pas plus que ses prédécesseurs - Louis Rousseau excepté - contre cette disposition scandaleuse - depuis l'assassinat d'un médecin par un déséquilibré commis en 1896 -, le secret médical était systématiquement violé puisqu'un gardien là pour le  "protéger" écoutait soigneusement toutes les conversations, relevait par écrit les motifs de consultations! Un malade qui avait consulté sans motif valable écopait invariablement de quinze jours de cellule, et la non administration de soins était considérée par des gardiens ignares comme une absence de motifs: dans ces conditions, il était impossible de venir solliciter des conseils et certains forçats retardaient le moment de rencontrer le docteur par crainte de ne pas être reconnus: c'est ainsi que des symptomes s'aggravaient, que des pathologies se compliquaient.  Lorsque le médecin se contentait de marquer: "Vu" en face d'un nom sur la liste des transportés admis à la consultation, il y avait menace de  passage en commission disciplinaire.

L'honnêteté commande toutefois de signaler que des médecins, jusquà la fin des années trente, furent souvent les premiers à violer ce secret médical en portant eux mêmes en clair dans les dossiers individuels le nom des pathologies sont souffraient tel ou tel condamné ou en émettant des jugements liés aux moeurs: "inverti actif", "inverti passif". il est permis de s'interroger sur la légitimité de telles appréciations émanant de médecins si elles étaient compréhensibles de la part des gardiens qui les mentionnaient* après avoir découvert les moeurs spéciales (terminologie de l'époque) des intéressés - faisant fi de la grande hypocrisie de l'AP qui s'accommodait fort bien de l'homosexualité, car elle donnait prise sur les caïds fort bien tenus par la menace d'éloigner "le môme" - à savoir l'inverti passif en général contraint et forcé de subir les assauts des durs dès le début de l'intégration au Grand Collège (parfois dès l'entrée dans les cages du La Martinière). Se mettre sous la coupe d'un protecteur évitait parfois de servir de jouet à toute une case... quand ce dernier ne se transformait pas en proxénète.

* par une grande lettre A ou P portée sur le dossier au crayon rouge, certains ayant hérité des deux mentions. Plus du tiers des dossiers individuels portent une telle mention.

offici4592La Guyane fut coupée de la métropole entre 1940 et 1943, dirigée depuis Fort de France par le très pétainiste et fort peu humaniste Amiral Robert** et on comprend que dans ces conditions, les approvisionnements des bagnes furent réduits à la portion congrue. Or si les pénitenciers "du continent" pouvaient pallier en partie les insuffisances alimentaires en recourant aux cultures locales (manioc, bananes, patates douces etc.) ce que d'ailleurs ils ne firent pas suffisamment, c'était impossible sur les îles trop petites où les embruns salés brûlaient les cultures pour peu qu'elles fussent fragiles: les garçons de famille aient beaucoup de mal à entretenir les jardinets des gardiens à cause de ces embruns comme à cause des fourmis, et transgressaient une règle sanitaire formelle : ils récupéraient le produit des tinettes  pour en faire de l'engrais.

Dans ces conditions, si le personnel mangea toujours largement à sa faim, les inégalités entre détenus explosèrent. Les caïds ne manquaient de rien car ils avaient leurs combines avec les cuisiniers soit intéressés aux trafics, soit contraints par la menace.

Prenons l'exemple de la ration théorique de viande fraîche allouée aux transportés - 150g trois fois par semaine. Il fallait entendre "viande sur pied" et lorsque des boeufs ou des buffles faméliques étaient débarqués à Royale et abattus, une fois retirés la peau, les os et les viscères, on obtenait tout au plus 80g par rationnaire, les meilleurs morceaux étant réservés au personnel. Les cuisiniers se servaient très largement et pour acheter la complaisance des gardiens, ils leur fournissaient une grande part sur le contingent réservé aux forçats alors que, normalement, le personnel devait acheter ses rations fournies à part. S'il restait 40 à 50 g de bas-morceaux dans l'assiette du forçat lambda, il avait de la chance. En clair, si le transporté n'était pas un caïd ou n'avait pas de ressources suffisantes pour se payer des suppléments, il était en état de dénutrition.

** Condamné en 1947 à dix ans de travaux forcés pour collaborationnisme. Très vite relevé de sa peine dans le cadre de la "Machine à recycler les pétainistes"

flag5Des demandes d'admission à la visite médicale (qui se faisaient toujours par écrit) font mention d'hommes qui déclarent avoir perdu plus de trente kilos en quelques mois, pour en peser moins de cinquante. Le médecin concluait la visite par un "diagnostic" en forme d'annonce du symptôme de cachexie et prescrivait le plus souvent du repos (dispense de corvée ou affectation aux "travaux légers à l'ombre") avec attribution d'une boîte de lait condensé ou d'une ration supplémentaire de cent grammes de riz. Ensuite, l'AP jugeait du bien fondé de la prescription en fonction des stocks dont elle disposait. Pour que le médecin ait une pleine maîtrise de la prescription de "suralimentation" (tout est relatif...) il devait faire hospitaliser le transporté et bien évidemment, disposant de peu de place à l'infirmerie des bagnards, il était amené à faire des choix drastiques. Evidemment, les condamnés à la réclusion qui étaient astreints au silence absolu n'avaient pas le moyen de se plaindre (ils ne voyaient le médecin qu'une fois par semaine et ce dernier ne pouvait pas grand chose pour eux si ce n'est faire fractionner le temps de réclusion pour que la peine s'accomplisse de manière discontinue).

89082736_oisj reclusion 2Emile Jusseau, dans les cloches de la Camarde raconte avec émotion comment il survécut à son temps de réclusion malgré des gardiens qui l'avaient dans le nez. C'était un détenu "pays" qui servait parfois sa pitance quotidienne et il s'arrangeait, quand il était de service environ un jour sur trois, pour ne pas touiller et aller dans le fond de la marmite, là où la soupe était plus épaisse et où on trouvait quelques morceaux de viande [Jusseau]. C'est ce geste qui l'empêcha de mourir de faim. Jamais, attesta-t-il, il ne perçut sa ration entière de pain, à savoir une miche de 750g cuite la veille.

Les manques patents n'étaient pas seulement constatés dans le domaine de l'alimentation. On citera l'exemple d'un condamné déclaré inapte aux corvées manuelles à qui on refusa l'attribution d'une des trois paires de lunettes correctrices de la presbytie allouées chaque années aux îles. Or âgé de cinquante ans, n'y voyant goutte, il était chargé de la tenue de la bibliothèque des îles! Que dire de ces malades secoués par des accès paludéens contractés dans le passé sur la grande Terre, qu'on ne pouvait soigner faute de quinine? De ces blessés opérés quasiment à vif faute d'opiacés?

Que dire de ces forçats qui crevaient littéralement de faim et se voyaient parfois punis de quinze jours de cellule au régime du seul pain sec un jour sur deux pour avoir ramassé ou ou deux cocos alors même que l'huilerie qui fonctionnait dans le passé sur les îles était fermée et que ces cocos pourrissaient par milliers sur le sol?  Même leur attribution devait en théorie faire l'objet d'une prescription médicale, demandée par écrit au médecin et accordée avec largesse: elle ne diminuait pas les stocks. Cela dit, les témoignages de gardiens, que j'ai recueillis, sont catégoriques: la plupart d'entre eux détournaient le regard quand ils voyaient un homme commettre une faute de cet ordre, calmaient les nouveaux fonctionnaires qui faisaient du zèle et quand les anciens portaient ce motif, c'était pour coincer un gus qui nous cherchait depuis des jours (dixit Monsieur Martinet et Monsieur T., témoignages que j'ai recueillis. Ils ajoutaient: "d'ailleurs, si un collègue avait encombré la commission disciplinaire avec de tels motifs, la direction l'aurait rappelé à l'ordre: nous n'avions aucun intérêt à susciter une rébellion compte tenu de la disproportion des forces ; certes nous étions armés, mais le plus souvent seuls face à quarante pensionnaires") 

Plus drôle: le cas de ce vieux déporté rapatrié de l'île du Diable vers Royale pour raison de santé. Les déportés étaient exempts de travail mais s'ils ne pouvaient subvenir à leurs besoins, ils accomplissaient une tâche quotidienne pour recevoir une ration cuisinée et un quart de vin, comme les militaires (les transportés étaient privés de ce vin comme les déportés sans ressources qui refusaient de travailler, à qui on fournissait les aliments crus qu'ils apprêtaient eux mêmes). Pour que le vieillard impotent reçoive la ration préparée et son pinard sans contrevenir aux règlements, l'administration, en accord avec le médecin, établit sa tâche quotidienne. C'est ainsi que le vieillard imperturbable allait porter chaque jour une boîte d'allumettes remplie de brins d'herbe au bureau du Commandant ...

Si le docteur Heyriès ne fit pas acte de rébellion institutionnelle contre ce système déliquescent, il ne manqua aucune opportunité de marquer son territoire dès lors que ses prérogatives étaient battues en brèche. C'est par un courrier officiel - avec copie au Commandant des îles - qu'il demanda au gardien-chef responsable de la réclusion de Saint Joseph comment il se faisait qu'un homme en principe enfermé seul dans sa cellule avait écopé d'une forte luxation de l'épaule. Il s'étonnait en outre de ne pas avoir été avisé de son état, "lui seul étant en mesure de décider des soins appropriés". L'auxiliaire de l'administration, un porte-clés arabe quasiment illettré lui répondit ingénument en relatant l'événement par écrit (lettre quasiment illisible), soutenant que sa seule présence (il avait refusé de se retirer) avait empêché un gardien d'abattre le malheureux rendu à moitié fou par l'isolement et qui, dans une crise de nerfs, avait insulté ce dernier.

Il semble qu'Heyriès "tint" aussi convenablement que possible ses infirmiers, des transportés en cours de peine. Peu d'excès sous sa direction, moins de coulage qu'avec d'autres médecins, du dévouement**.

IMG5**(notons que nombre de truands confirmés se sublimèrent dans l'histoire du bagne et devinrent des infirmiers d'un dévouement exceptionnel. On citera entre autres Manda, l'apache amant de casque d'Or qui se privait de sommeil pour ne pas laisser un agonisant mourir au cours de la nuit dans la solitude, et qui sauva des transportés comme de nombreux gardiens grâce à son savoir faire et sa haute conscience professionnelle. Manda retrouva son rival Lecca au bagne où ils se réconcilièrent. Citons aussi Pierre Bougrat avant qu'il ne s'évade, devenu un héros au Venezuela. )

Le docteur Heyriès fut sans doute bien assisté par un forçat d'exception: le docteur Pierre Laget dont la condamnation aux travaux forcés à perpétuité pour l'empoisonnement de ses deux épouses et la tentative d'empoisonnement commise sur sa soeur avait fait grand bruit en 1934. Ce médecin protestait invariablement de son innocence mais les indices concordants de même que ses motivations (en particulier des assurances contractées à son profit juste avant les actes, des alibis forgés de toute pièce qui se révélèrent faux) laissent peu de doute quant à sa culpabilité. Devenu infirmier, cet ancien médecin évidemment radié du Conseil de l'Ordre fit preuve d'efficacité dans ses nouvelles fonctions tout en sachant "rester à sa place" (comme il est consigné dans son dossier). Pour information, nous citerons une lettre obséquieuse qu'il écrivit en 1934.

Royale le 29/07/1934

Au Commandant Supérieur des Iles

J'ai l'honneur de solliciter de votre haute bien­veillance l'octroi d'une autorisation qui, je ne l'ignore pas, sera si elle m'est accordée une faveur, mais que je me crois fondé à demander me basant sur les considérations suivantes.
Appelé par la confiance de Monsieur le Méde­cin Chef B...s et celle de Monsieur le Commandant T...d à servir comme infir­mier dans les Hôpitaux des Iles, je crois avoir tou­jours rempli avec conscience les fonctions dont j'avais la charge. Car je ne puis, malgré les cir­constances et l'habit que je porte aujourd'hui, oublier que je suis médecin, medicus in aeter-num.
Je n'ai jamais consenti cependant, malgré de fréquentes sollicitations, parfois pressantes, de gens qui ne voulaient ou ne pouvaient pas comprendre ma discrétion, à oublier que je n'étais qu'un sous-ordre, un employé ; et je m'honore de penser, à des signes certains, que cette confiance de mon Chef ne s'est pas démentie.
Fidèle d'autre part à la ligne de conduite que je me suis tracée dès le jour de ma condamna­tion — subir loyalement ma peine, bien que ne pouvant l'accepter parce que imméritée, je ne crois pas m'être jamais départi de cette loyauté et vous m'excuserez, je veux l'espérer, si je me permets de rappeler que dans une tragique affaire toute récente — attentat Brusi — j'ai donné de ce loyalisme des preuves qui, si elles m'ont valu les félicitations de Monsieur le Direc­teur à son dernier passage, m'ont attiré aussi, je ne l'ignore pas, les inimitiés de certains égarés, ce dont je me moque d'ailleurs complètement, car je suis prêt à recommencer.
Enfin dans ce milieu pourri du bagne que vous connaissez bien mieux encore que moi, je n'ai jamais eu qu'une ambition, qu'un but : ne pas déchoir, rester moi même.
C'est dur, péniblement difficile, mais, Dieu merci, jusqu'à présent je crois y être parvenu.
Pour atteindre ce triple résultat : demeurer médecin bien que ne sortant pas de mon rôle de subalterne, rester loyal, ne pas déchoir, ce qui peut se résumer en une seule proposition : conserver intacte ma santé intellectuelle et morale, je n'ai je crois qu'un seul moyen — le tra­vail qui me permettra de maintenir et d'accroître ma valeur intellectuelle et professionnelle, d'as­seoir sur des bases toujours plus stables mon équilibre mental, d'assurer toujours plus effica­cement ma moralité.
Et c'est en vue de ce travail productif, salu­taire, stabilisateur, que je viens vous demander, Monsieur le Commandant, de faire venir de France des livres uniquement professionnels, médicaux et scientifiques.
Et pour cela la permission d'écrire au pro­chain courrier, trois lettres :

1° À monsieur Georges L...r, négociant en nou­veautés et vice-président du Tribunal de Com­merce,.. Rue de la République à Béziers, mon beau-frère et mon tuteur légal.
2° A monsieur Victor C...t, bâtonnier de l'Ordre des Avocats du Barreau de Béziers,.. rue Boïel-dieu, mon défenseur et un vieil ami d'enfance. 3° À monsieur le docteur M...n, professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier, mon com­pagnon d'études à l'Université.

Je me flatte d'avoir conservé au pays de nom­breux amis qui n'ont jamais douté de moi, qui m'ont âprement défendu et qui se feront un devoir, à l'appel de ces trois personnes de faire l'impossible pour que mon désir soit exaucé.
Et je m'empresse d'ajouter :

1° D'abord que mes lettres seront strictement limitées à cette demande de livres.
2°  Ensuite que c'est à vous qu'elles seront remises par moi aux fins de contrôle avant envoi.
3° Enfin qu'il s'agit d'une lettre unique à chacun de ces correspondants.

J'ose espérer, Monsieur le Commandant, que connaissant les motifs de ma demande, vous vou­drez bien vous rappeler que le bagne doit être un lieu de redressement et non un lieu de perdi­tion totale et pour cela, me donner, avec l'autori­sation sollicitée l'annonce du salut tant souhaité.
Et, en vous adressant par avance un grand merci pour tout ce que vous voudrez bien faire pour moi, je vous prie de croire, Monsieur le Commandant, à ma très respectueuse et parfaite considération.

La demande de Pierre Laget fut agréée et ses livres parvinrent à destination. Il dut toutefois patienter longuement avant de les recevoir en main propre, car l'administration les contrôla page par page. 

Cet homme occupant de facto les fonctions d'infirmier-chef de l'hôpital-infirmerie de Royale, on peut estimer que le docteur Heyriès fut bien secondé. L'ex docteur Laget, ayant volé des produits toxiques dans la pharmacie de l'hôpital, se suicida en les ingérant en septembre 1944. Dans sa lettre d'adieu il précisait: "inutile de chercher à me réanimer: je sais ce que j'ai pris" .

à suivre.

15 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (1)

 

... pendant une partie de la seconde guerre mondiale.

 

51R3345MJPLContrairement à son prédécesseur Louis Rousseau, forte personnalité qui marqua l'histoire du bagne par ses rapports officiels et son comportement dépourvu de toute compromission (quand la soupe de ses malades était trop claire et dépourvue de viande, il parcourait le quartier des surveillants avec son fusil et abattait leurs poules en nombre suffisant pour que la ration règlementaire soit assurée - on imagine combien les matons appréciaient le procédé), Norbert Heyriès n'aurait pas marqué l'histoire de la transportation sans un livre tout à sa gloire écrit par Claire Jacquelin, ouvrage qui n'aurait que peu d'intérêt s'il n'offrait une splendide iconographie: les dessins de Lagrange dit Flag (lien) offerts au médecin et que ce dernier rapporta à l'expiration des deux années qu'il passa aux îles du Salut avant de rejoindre les Antilles à sa demande. On passera aussi très vite sur la préface de Denis le Hir-Seznec qui, ici comme ailleurs, exploite son fond de commerce. 

 

85578898_oLe quartier des surveillants

Cette iconographie justifie à elle seule qu'on se procure l'ouvrage (éditions Maisonneuve & Larose, 15 euros) en faisant abstraction du reste. Non seulement la vie quotidienne aux îles du Salut est parfaitement dépeinte sous le trait jamais dépourvu de talent de Lagrange, mais cette série de croquis a un intérêt artistique évident. Le point de départ du livre est le contenu d'une sacoche du docteur Heyriès contenant ces croquis et des lettres à lui adressées.

La phraséologie ampoulée de Claire Jacquelin complique la relation de réalités qui auraient gagné à être exposées sans fard dans leur crudité. En outre, l'affectation qu'elle met à respecter prétendument l'incognito de personnalités du bagne en se référant à la non communication règlementaire d'archives non couvertes par le délai de prescription centenaire (dans la plupart des cas, il a été ramené à soixante-quinze ans) n'aboutit qu'à un résultat: réserver des informations aux seuls initiés qui n'ont aucun mal à retrouver les patronymes des intéressés puisqu'elle conserve leur prénom et la première lettre de leur nom (par exemple: Charles B. pour Barataud, [lien], en précisant s'il en était besoin l'homosexualité du personnage pour achever de le situer). Hypocrisie, quand tu nous tiens... (Les propos en italiques seront, sauf indication spéciale, extraits de ce livre)

Une lettre collective - rédigée par Lagrange, dit FLAG, signée par de nombreux transportés - atteste de l'estime que ces derniers portaient à Norbert Heyriès. Mais à quelques exceptions près*, ce fut le lot des médecins dont les fonctions permettaient institutionnellement d'adoucir le sort des transportés reconnus malades qui bénéficiaient par leur truchement de rations renforcées (sous forme, le plus souvent, de boîtes de lait condensé), de jours de repos et pour les cas les plus graves, d'une hospitalisation - étant entendu que l'époque et le manque de moyens limitaient par la force des choses les secours de la médecine : on ne connaissait pas les antibiotiques, on ne savait pas soigner la tuberculose qui touchait 25 à 30% des détenus, pas davantage les maladies vénériennes qui proliféraient sans compter la lèpre plus rare mais évidemment spectaculaire, et d'autres pathologies. Si des médecins compétents en chirurgie parvinrent à réaliser de véritables exploits, ils furent impuissants devant des maux qui devenus presque ordinaires une décennie plus tard. 

* (comme ce médicastre "inverti"  - terminologie de l'époque - qui partouzait en compagnie de transportés au cours de soirées "où les distances étaient abolies" (lien), qui détournait au bénéfice des heureux élus les suppléments de nourriture et les remèdes réservés à l'ensemble des condamnés et mettait au repos ses gitons pendant des semaines entières, sans aucune justification)

Les sulfamides comme les pansements, les produits désinfectants, les anesthésiques etc. faisaient défaut dans une colonie touchée par la rupture des liens avec la métropole depuis le début de la guerre. L'attitude du Colonel Camus, alors directeur de l'AP de Guyane, psychopathe qui fit de certains lieux du bagne un univers qui évoquait les camps de concentration nazis jusqu'à l'année 1943 et l'arrivée du Médecin colonel Sainz (d'une extraordinaire humanité et qui sauva des centaines de survivants faméliques) acheva de noircir une situation qui n'en avait guère besoin.

Heyriès est le médecin colonial type, avec sa part de grandeur et sans doute les a priori liés à sa fonction. Par la force des choses, ces hommes dont beaucoup furent hors du commun se devaient d'être polyvalents: généralistes évidemment mais aussi épidémiologistes, ophtalmologistes, chirurgiens, pneumologues, dermato-vénérologues, etc. Mais d'un autre côté, la plupart de ceux qui étaient passés par l'Afrique avaient des préjugés raciaux bien établis.

Norbert Heyriès servit au Sénégal où il fut fort bien noté. Dans cette colonie - alors une des plus riches de l'Empire - il s'illustra tant par des interventions chirurgicales sur un grand blessé déchiqueté par un lion que par l'observation de cette terrible maladie qu'on ne savait pas soigner à l'époque, l'éléphantiasis. Des photos montrent le couple Heyriès avec son bébé, vivant dans d'immenses demeures coloniales avec une profusion de boys et de mamas à leur service. Ce point explique sans doute sa déconvenue une fois arrivé en Guyane, nous en reparlerons. Rigoureux dans l'exercice de ses fonctions, il instaura des règlements sanitaires draconiens pour contenir et prévenir les épidémies et se fit remarquer par son intransigeance: même ses proches, même les personnes influentes de la colonie, devaient respecter strictement les règles qu'il avait édictées, ce qu'il pouvait exiger d'autant plus facilement que lui-même ne compta jamais son temps et son énergie. Sa conscience professionnelle le poussa même à apprendre le wolof pour comprendre les malades et s'en faire comprendre, évitant ainsi le truchement d'interprètes pas toujours fiables. Quand il demanda un congé en 1934, l'aministrateur en chef du cercle de Thies transmit la requête avec un avis très favorable, motivé par des tournées qu'il avait faites en sa compagnie dans le pays, au cours desquelles le docteur Heyriès, sans cesse sur la brèche, lutta contre des épidémies "sans se plaindre comme le font trop souvent d'autres médecins sur les moyens mis à sa disposition"**. L'administrateur souhaitait en conclusion que le docteur Heyriès revienne au Sénégal à l'expiration de son congé si bien mérité.

** De quoi satisfaire au delà de toute espérance un administrateur colonial, même si ce n'était sans doute pas le voeu d'Heyriès.

Selon Claire Jacquelin, son épouse aimait, au Sénégal, les facilités domestiques, les réceptions fréquentes pendant lesquelles elle déployait sa grâce spontanée et son élégance naturelle. Sa maternité suffirait à son bonheur, tout le reste est un luxe qu'elle ne refuse pas sans y être pourtant attachée. Cette description parle à tous ceux qui connaissent le contexte colonial: des fonctionnaires qui, en France, auraient vécu sur un train de vie modeste étaient dans l'outre-mer des aristocrates nantis entourés d'une domesticité abondante. De même, une période de deux ans passée dans les colonies était suivie d'un congé de six mois - plus le temps de transport - avant de rejoindre son poste ou d'obtenir une autre affectation. Quand on sait que les congés payés (deux semaines par an) ne furent institués qu'en 1936, on mesure l'ampleur de l'avantage. 

280px-Bundesarchiv_DVM_10_Bild-23-63-06,_Panzerschiff_'Admiral_Graf_Spee'A la déclaration de guerre, Norbert Heyriès fut affecté "outre Atlantique" sans autre précision, secret militaire oblige: le cuirassé de poche allemand Graf von Spee écumait l'océan en faisant courir un risque à tous les convois maritimes dont les dates de départ et les destinations étaient de ce fait tenues secrètes. Il s'embarqua le 23 octobre 1939 sur le SS Cuba de la Compagnie générale transatlantique, sa famille ne devant le rejoindre que lorsqu'il serait convenablement installé et que les voyages seraient relativement sécurisés. Le bateau avançait feux masqués et rejoignit la Guadeloupe le 5 novembre et la Martinique deux jours plus tard. Affecté à l'hôpital général de Cayenne, Heyriès y arrive le 22 novembre, sans doute via le Biskra qui joignait chaque mois la Guyane française via Trinidad, Dememara (Georgetown, Guyane anglaise), Surinam (Paramaribo, Guyane hollandaise) et Saint Laurent du Maroni.

85353579_oSes fonctions étaient très étendues, de quoi donner le vertige: médecin chef résident de l'hôpital, ophtalmologiste, chirurgien, radiologue, vétérinaire (!) agent de la santé du port, médecin chef du centre de réforme et responsable d'un hôpital de forçats incorporé (deux bâtiments distincts à l'hôpital Jean Martial de Cayenne). Il cohabitera pendant un mois avec son prédécesseur, le temps de la passation des pouvoirs (et sans doute aussi celui de l'attente de la prochaine rotation du Biskra). Ce dernier laissera à Heyriès un appartement décrété vaste, mais vide et sans intérêt. Cette affirmation est la première démonstration du spleen qui frappait le nouvel arrivant: même le Gouverneur de la colonie enviait ce logement parfaitement ventilé par l'air marin et de ce fait exempt de moustiques, dont en outre la vue sur l'océan était splendide (source, entre autres: la Guyane, son histoire, Docteur Henry. La Guyane des écoles, Laporte).

Il faudra, pour rendre l'appartement habitable, faire venir de France des tissus pour tendre les murs et couvrir les canapés, des ustensiles de cuisine et aussi des produits de soin et de beauté pour dix-huit-mois ou deux ans, des shorts et casques coloniaux (ah! ces casques coloniaux sans lesquels "on était en danger", selon les préjugés de l'époque! Un gardien de la Tentiaire surpris sans ce couvre-chef avant le coucher du soleil était passible des arrêts de rigueur: les actuels résidents de Guyane s'amusent énormément de ces préjugés), des chaussures, car à Cayenne, tout est hors de prix. Dès son arrivée, Heyriès fit toutes les démarches nécessaires pour faire venir son épouse et son fils, mais cette dernière résiste: elle n'aime pas les voyages en mer, elle craint les dangers de la traversée et elle s'installe dans une relation forte avec son fils /... elle est comblée par la relation d'amour à son enfant, amour réciproque et sans concurrence. Pour parler clairement, il y a comme un malaise quand on lit cela... Les lettres d'informations et d'instructions de voyage, les lettres d'amour, de détresse, de déception de son mari auront du mal à la faire bouger. Enfin - le Graf von Spee a été mis hors d'état de nuire entre temps - mère et fils débarquent le 1er mai 1940 avec un arsenal invraisemblable: les souvenirs d'Afrique, des chaussures, des shampoings, des lames de rasoir de marque et un cuir de rechange pour les repasser, des fixateurs à cheveux (?), des ampoules électriques, un réfrigérateur***, une bicyclette /... 

***(objet rare et de très grand luxe pour l'époque: à noter qu'à Cayenne, tout le monde utilisait des glacières puisqu'une usine fabriquait de gros blocs d'eau congelée par la dépression créée par une machine à vapeur servie pas les transportés, et compte tenu des coupures de courant, ce système était sans nul doute plus efficace; à noter que ce réfrigérateur ne servit à rien aux îles où il n'y avait pas de courant)

Ils apportent également les instruments médico-chirurgicaux, les livres techniques, les médicaments, les pansements dont la liste méthodique avait été établie avec soin par Norbert Heyriès. Claire Jacquelin croit pouvoir en déduire que c'est une preuve du dénuement technique dans lequel se trouvait le service de santé de la Guyane... Ce qui est contredit par des témoignages irréfutables (Docteur Henry, Laporte in La Guyane des écoles, etc.). Si les services de santé de la Tentiaire manquaient de beaucoup de choses, carences amplifiées par le coulage et les détournements à tous les échelons, depuis les transportés infirmiers jusqu'aux chefs de service, les statistiques sanitaires sont formelles: malgré un environnement défavorable à l'époque (paludisme, eau non potable, etc.) le taux de mortalité dans la population libre de Guyane était inférieur à celui de la plupart des colonies, y compris le Sénégal si cher aux époux Heyriès. C'est sans doute la preuve qu'on n'y était pas trop mal soigné.

Claire Jacquelin se fait l'écho de la neurasthénie du docteur Heyriès sans la remettre en perspective, lui donnant ainsi crédit, transformant des états d'âme en vérité historique. On citera les propos acrimonieux du médecin, repris par l'auteur: "ce pays hostile que je déteste, où tout me dégoûte" (29 février 1940). Rien ne trouve grâce à ses yeux: le climat humide et spongieux (le même qu'au Sénégal), la mer vaseuse: "tout est moche ici, même la mer" (14 mars 1940) alors que si les eaux sont limoneuses, elles sont parmi les plus poissonneuses du monde - une source de loisirs inépuisable - et alors que cette couleur de l'océan, justement, lui donne une lumière extraordinaire à chaque aurore et crépuscule dont tous les voyageurs se sont fait l'écho depuis le XVIIIe siècle****.

**** Que dans ces conditions, submergée de tels courriers, l'épouse n'ait pas été enthousiaste à l'idée de rejoindre son mari n'a rien d'étonnant. Heyriès était sans  doute un bon médecin, mais un piètre psychologue.

Photo_collegeLes récriminations concernant l'absence de vie sociale à Cayenne vont à l'encontre de tous les témoignages de l'époque. Cette colonie forma de nombreux hommes de premier plan parmi lesquels on citera Félix Eboué et Gaston Monnerville formés au petit collège puis au lycée, à l'époque d'un excellent niveau. Outre le Cercle Saint-Hubert qui dépassait la seule vocation cynégétique, très fermé (pour y être admis, il fallait l'accord unanime de tous ses membres qui s'exprimaient à bulletin secret) mais qui, fait suffisamment rare pour être signalé ne pratiquait aucune discrimination sociale ou ethnique, outre les loges maçonniques très actives, la ville comptait six sociétés savantes et chaque famille aisée avait son jour de réception. Bref, une vie sociale et culturelle comme très peu de cités provinciales de taille comparable en offraient en France.

Il est clair que Norbert Heyriès rata son intégration. On peut imaginer que comme nombre de coloniaux débarqués aux Antilles ou en Guyane, il fut surpris par les différences entre ces "vieilles" colonies et les autres - dont le Sénégal tant regretté. A Cayenne, pas "d'indigènes", mais des hommes de couleur libres qui votent, accoutumés à traiter d'égal à égal avec les administrateurs coloniaux. Pas de boys ou de mamas pour servir les maisonnées, tout au plus des garçons de famille, forçats en cours de peine: depuis l'abolition de l'esclavage, la population avait peu d'inclination pour les tâches ancillaires. Pas de complexes vis à vis de la "race blanche": le triste spectacle des "popotes" faméliques errant dans les rues était un excellent antidote.

Il est également possible qu'Heyriès se trouva submergé par ses fonctions qui comportaient une large part administrative, laquelle devait limiter le temps passé à l'exercice concret de la médecine. Cela ne l'empêcha pas de faire son travail avec conscience, et deux lettres de remerciements émanant d'un libéré qui croupissait comme ses semblables dans le dénuement en témoignent: le Médecin chef prit sur son temps pour l'opérer de calculs rénaux, source de douleurs abominables (à l'époque, cette opération était complexe et risquée pour le malade)

Extrait. /... Avant de quitter l'hôpital, je me permets très respectueusement de vous exprimer toute ma gratitude pour votre intervention chirurgicale. D'un homme désespéré vous avez fait un être reprenant goût à la vie. Ce que vous avez fait pour moi est vraiment "chic". Je ne suis qu'un pauvre diable, mais si jamais vous avez besoin d'un homme dévoué, mon Capitaine, pensez à moi. Très respectueusement, Paul R., ancien légionnaire.

On peut sans extrapoler affirmer que pour avoir reçu un tel courrier, Heyriès fit plus que ce qui était requis par ses fonctions. Chacun sait combien les "libérés" étaient dans le dénuement le plus complet en Guyane, infiniment plus malheureux que les transportés en cours de peine, privilégiés quand, à l'agonie, on les admettait à l'hôpital pour y mourir dans un lit. Qu'il ait conservé cette lettre témoigne aussi de sa fierté devant le travail bien fait, en accord avec sa conscience.

FRCAOM14_31FI_053N0008_00_PClaire Jacquelin fait sienne les états d'âme d'Heyriès en décrétant (de façon absurde et incohérente quand on analyse sa stratégie d'évitement) que le Cayenne de l'époque était une ville lourde, malsaine, pénible et secrète, mais où tout se dit, se commente, se déforme.

En foi de quoi l'enfant, au lieu de fréquenter les écoles d'un excellent niveau, fut isolé des possibles camarades de son âge dans une ville où les préjugés raciaux n'existaient quasiment pas (est-ce à cause de cela?) pour être confié à un précepteur, bagnard en cours de peine! Souhait du père? De la mère qui voulait garder son petit garçon de neuf ans pour elle seule? En tout cas, cela semble malsain.

Tous ces maux dont on affuble Cayenne seraient, selon l'auteur, la raison de la préférence du docteur Heyriès pour le poste de médecin des îles du Salut, bagne du bagne, où sont parqués les pires des condamnés, ceux qui furent sanctionnés pour les crimes les plus graves ou qui se sont fait remarquer par des tentatives d'évasion répétées - sans oublier les réclusionnaires qui subissent une peine certes adoucie depuis le début des années trente mais encore épouvantable, plus les déportés envoyés sur l'île du Diable après avoir trahi leur patrie. De Charybde en Scylla...

DAFANCAOM01_30FI154N010_PPour éviter cette ambiance soi-disant malsaine où tout se dit, se commente et se déforme, Heyriès sollicita expressément une affectation qui fera vivre sa famille dans un univers de vingt-quatre hectares peuplés de centaines de transportés et de dizaines de surveillants et autres fonctionnaires! Tous les témoins ont rapporté l'atmosphère des îles, rendue irrespirable par ce huis-clos pathétique.

Malgré le cadre qui faisait très "carte postale" avec une mer plus claire que sur le littoral, les innombrable cocotiers et autre arbres tropicaux, les bâtiments impeccablement entretenus par une main d'oeuvre surabondante etc., les rares visiteurs qui passèrent à Royale***** - furent tous frappés par l'ambiance épouvantable qui régnait entre détenus, entre membres du personnel (souvent mal notés, envoyés aux îles à la suite d'une sanction disciplinaire), entre subordonnés et supérieurs et bien entendu, entre détenus et surveillants.

Quant à l'île du Diable, c'était pire: les déportés condamnés pour trahison y étaient isolés sur un îlot parfois inaccessible des jours durant (leur nourriture arrivait par un câble transbordeur et que dire de Saint-Joseph, univers concentrationnaire avec ses terribles bâtiments de la Réclusion et son asile d'aliénés pour lesquels il n'y avait aucun soin disponible à l'époque? 

***** L'AP limitait strictement les accès aux îles: elle avait de quoi avoir honte de ce qui s'y déroulait et un transporté muni d'une longue vue avait pour tâche de signaler tout passage de navire: il fallait "préparer" les inspections en principe impromptues du Procureur ou du Gouverneur, pourtant très rarement des adversaires déclarés.

 

85573829_oPaysage de carte postale... mais dure réalité

85577012_oLe mess, point de ralliement du personnel qui s'y alcoolisait conscienceusement

85580800_o

L'habitation du Médecin chef (île Royale)

Il est permis, sans le condamner, de s'interroger sur la logique d'un choix qui amena un enfant à passer presque deux années de sa vie dans des conditions certes bonnes sur le plan matériel, mais pour le moins discutables sur le plan éducatif.

 

15-08-2013 20;07;46L'attente avant la visite

 

15-08-2013 20;01;08

Une visite médicale à Royale, sous l'oeil du surveillant (à droite)

Au moins, on pourrait penser le docteur Heyriès pourrait se consacrer davantage à ses tâches purement médicales... Dans la mesure où on ignore le cadre dans lequel les médecins y exerçaient. Tout d'abord et cela paraît incroyable, le secret médical n'existait pas. l'AP avait pris le prétexte d'une agression commise contre un médecin des décennies plus tôt pour imposer la présence d'un gardien près de la table de consultation, à même de tout écouter et de tout rapporter quand le choix d'infirmiers compétents et dévoués (il y en eut toujours, parmi les transportés en cours de peine, sans compter les médecins condamnés aux travaux forcés) aurait permis d'assurer cette protection tout en préservant la discrétion indispensable. Un malade qui s'était présenté à la visite et qui ne recevait pas de traitement était immanquablement puni de quinze jours de cellule sur rapport du gardien mouchard. D'où des consultations tardives, d'où des soins parfois inutiles prodigués par un médecin soucieux de ne pas perdre le contact avec ses patients.

85580321_o

85580639_oL'hôpital de Royale. Sauf pour les intervention chirurgicale, il était réservé aux fonctionnaires de l'AP. Les transportés étaient soignés dans une infirmerie attenante.

figure9Ensuite, si les conditions sanitaires étaient moins mauvaises aux îles: pas de paludisme, pas de pathologies liées à la vie au contact de la jungle (leishmaniose [à gauche], pian bois, chiques, etc.), les ressources médicales étaient forcément limitées. A titre d'exemple, l'unique appareil de radioscopie de Guyane était à Cayenne et il aurait été illusoire d'y envoyer un transporté pour subir un examen. Ensuite, la totalité du ravitaillement venant du continent était strictement contingentée et il était impossible de se débrouiller comme on le faisait parfois à Saint-Laurent ou Cayenne pour améliorer l'ordinaire et prévenir les carences nutritionnelles.

Le médecin pouvait réformer un stock de farine ou de haricots jugés impropres à la consommation, mais il n'avait pas la faculté de le faire remplacer tout comme quand il refusait qu'on serve la viande d'animaux reconnus tuberculeux à l'abattage, les transportés ne mangeaient que leur boule de pain et une soupe sans protéines. Donc en faisant son travail, en luttant contre la malnutition, il augmentait la dénutrition dont souffraient les transportés. Les sociétés d'importation qui vivaient du bagne (comme Tanon, Chiris, Quintrix) livraient ainsi en toute impunité leurs stocks frelatés aux îles.

Même la récolte des très nombreux citronniers qu'un prédécesseur avisé avait fait planter sur l'île Saint-Joseph pour éviter que les réclusionnaires - voire tous les condamnés dont l'alimentation était déséquilibrée - subissent le scorbut par carence en vitamine C, étaient sous le contrôle de l'administration: les médecins ne pouvaient prescrire la distribution de citrons que lorsque la maladie était déclarée, alors même que des fruits tombés pourrissaient sous les arbres!

A suivre


Les dessins sont de Francis Lagrange, dit "FLAG"

Les photos sont de l'auteur de ce blog

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13 août 2013

Robert Ménard de Couvrigny, parricide... La "fin de race" (2)

La première partie (lien)

800px-Caen_France_(39)Le palais de justice de Caen

Le réquisitoire

 Messieurs les Jurés,

 

fresnelamere2Il y a quelque vingt ans, on colportait dans les vieux manoirs de l’ancien Bailliage de Falaise, une heureuse nouvelle. On annonçait le futur mariage de noble demoiselle Marguerite-Amélie-Hélie de Tréprel, avec son cousin, le baron Maxime Ménard de Couvrigny…
            Mariage d’inclination ?...
            Mariage d’amour ?...
Je n’oserais le prétendre. L’accusée n’a-t-elle pas dit, elle-même, qu’elle avait épousé son cousin, pour faire comme tout le monde !
            Mariage de raison ? Peut-être !
            Mariage de convenances ? Assurément !

Les jeunes époux appartenaient à deux branches d’une même famille, entourée dans la région de la considération générale, apparentée à d’anciennes maisons, qui figurent en bonne place dans l’histoire de la petite Patrie normande, et ont compté des représentants, parmi ceux qui naguère, accompagnèrent Guiscard en Sicile (1), luttèrent à Hastings (2) avec notre duc Guillaume, et défendirent le Mont Saint-Michel (3) contre celui qui était alors l’ennemi héréditaire…
             Quelle chute !
             Quelle déchéance !

Mariage d’argent ? Non, certes, le baron n’exerçait aucune profession. Ses rentes étaient modestes ! Modestes étaient les rentes de la jeune femme ! Qu’importe ! Le ménage ne devait-il pas demeurer à la campagne au château de la Galerie, non loin du lieu de naissance de notre compatriote, le poète normand, Vauquelin de la Fresnaye, un allié de la famille je crois, qui naguère, chanta les plaisirs des champs (4)… on cultiverait la terre, et on vivrait-, en partie au moins, du produit du domaine de Fresné-la-Mère.

L’union devait être féconde ! Ah ! il ne tombera pas de si tôt, en quenouille, le nom de Couvrigny !
Robert, l’accusé, l’héritier du titre et des armes, naître le 27 mars 1893.
Il aura deux frères : Roger et Jean, actuellement âgés de 13 et de 7 ans.

Il eut une sœur, Elisabeth, cette enfant de dix ans, dont il n’a pas respecté l’innocence, l’année même de sa première communion !

Les premières années du mariage furent normales ! Les époux mènent la vie de château. On pêche, on chasse, on fait du sport ! On visite les châtelains du voisinage. On leur offre l’hospitalité.

 

couvrignybaronneMais bientôt les visites se feront plus rares ! Elles cesseront tout à fait… c’est que la baronne boit… elle se néglige, elle n’a plus aucun souci, ni de sa toilette, ni de sa personne, elle ne tient plus son rang. C’est la déchéance qui commence !
Elle glissera rapidement, hélas ! sur la pente fatale. Au début, c’est une «demoiselle» (5) d’eau-de-vie qu’elle absorbera chaque jour ; bientôt, il lui faudra, elle l’a reconnu, elle-même, au cours de l’information, deux litres d’alcool par semaine.
Sous l’influence de ce vice dégradant, on la verra alors, abandonnant toute réserve, dépouillant toute pudeur, fréquenter les cabarets du village, accepter à boire des passants et se livrer, en retour, dans les fossés de la route, derrière les meules dans les champs, aux valets de ferme ou aux chemineaux de la voie !

Mais, cela ne lui suffira pas ! En peu de temps, elle aura toutes les hontes bues !
La baronne de Couvrigny va bientôt rechercher de nouvelles sensations. La château de la Galerie, ce sera et Gomorrhe et Sodome, et Lesbos et Thèbes !
Ah ! les directeurs des bureaux de placement de Caen ne s’imaginaient pas, sans doute, quelles aptitudes spéciales étaient nécessaires aux fillettes qu’ils confiaient à la Châtelaine de Fresne-la-Mère…
Dès leur arrivée, elles devaient passer devant un singulier conseil de révision… Après avoir, de ses doigts indiscrets, palpé les poitrines naissantes, la nouvelle patronne se livrait sur ses jeunes servantes aux investigations les plus intimes, les plus lubriques, les plus honteuses…
Puis bientôt, on partageait le même lit, on se livrait ensemble, à de monstrueuses pratiques, et lorsque, après une nuit d’orgie, survenait l’aube matinale, dans une dernière étreinte, la baronne disait à sa jeune soubrette :
            "Puisqu’on couche ensemble, on peut bien se tutoyer, nous deux..."

couvrignychateauMarie-Louise Lemoine, cette immonde gamine de quinze ans que vous avez entendue à cette audience, fut l’une des maîtresses de l’accusée.
Elle a été, en même temps, la maîtresse du fils et de la mère !

Vingt fois, peut-être, il est arrivé à la baronne de Couvrigny, d’abandonner sa place à son fils, dans le lit de la servante, pendant qu’elle-même s’en allait au dehors, à la recherche de quelque mâle, pour apaiser un rut toujours inassouvi…
J’ai dit Gomorrhe, j’ai dit Sodome, j’ai dit Lesbos, et j’ai dit Thèbes…

Robert qui, naguère, initia son jeune frère à d’ignobles pratiques, à ce point qu’un médecin dut être appelé d’urgence, Robert tentera par trois fois, de violer sa jeune sœur âgée de dix ans, et en désespoir de cause, la contraindra à exercer sur lui d’impudiques attouchements.
La veille de sa première communion, la malheureuse l’avouera au moment de sa confession générale, et on verra, lamentable chose, cette fillette de dix ans, revêtue pourtant de la robe d’innocence, s’avancer vers la table sainte, pour participer au sacré banquet et recevoir son Dieu… demi-vierge déjà, du fait de son frère…
De sa mère, Robert de Couvrigny ne recevra aucun reproche… seule, la servante, Marie-Louise Lemoine, s’indignera :
            "C’est trop c….,  dit-elle, elle est vraiment trop jeune !"
Et ce fut tout !

Que devenait le baron dans cette atmosphère putride ? Cet homme qui jouissait de l’estime générale, mais que devant leur mère, ses propres enfants même les plus jeunes invectivaient grossièrement, cet homme, en silence, souffrait.
Impatient des turpitudes de son indigne femme, il restait… le baron de Couvrigny… vivait seul, retiré dans les appartements du château, demeurés habitables.
Doux, serviable, aimé de tous, il s’inclinait, sans volonté de réagir, devant son destin… ne tolérant pas que devant lui, on critiquât le baronne, respectant, malgré ses fautes, la mère de ses enfants, celle qu’il avait élevée jusqu’à lui…

Certes ! il n’était pas gênant, le baron de Couvrigny !
De rares reproches adressés à sa femme et à son fils, au sujet de l’ivrognerie de l’une ou de la paresse de l’autre ! Une gifle donnée à la baronne il y a quatre ou cinq ans, alors qu’elle était ivre… Quelques plaintes à raison de la malpropreté du logis, des lits toujours défaits, du linge attendant pendant des années  un lavage pourtant indispensable…
Non, il n’était pas gênant, votre mari, et vous auriez bien dû, accusée de Couvrigny, lui faire l’aumône de l’existence !...
Mais, lui mort, c’était, vous l’avez dit, la liberté complète ! C’était « La noce à trois » à Paris ! et quelle noce ! avec votre fils et Maire-Louise Lemoine !...
            Il fallait qu’il meure !

Deux faits précipiteront le dénouement fatal !

Le baron n’a-t-il pas renouvelé aux épiciers de Fresné-la-Mère, la défense qu’il a faite il y a plusieurs années, de livrer de l’eau-de-vie, pour les besoins du château, sans son autorisation écrite ? Il a coupé les vivres et la baronne ne va plus pouvoir satisfaire sa passion favorite.
Puis, au cours du mois d’août n’a-t-il pas aussi, manifesté l’intention de placer dans une maison d’éducation de Caen, son second fils Roger ?
Tout cela ne devait pas lui être pardonné !!

La baronne ne veut pas, en effet, que Roger aille en pension, parce que les frais d’internat sont élevés et que les ressources du ménage en seraient amoindries. Quant à Robert, qui travaille à la ferme et est aidé par son jeune frère, n’est-il pas exposé à un surcroît de travail, si ce dernier quitte le château de la Galerie ?...

Il faut donc que disparaisse le baron de Couvrigny.

Le 10 août dernier, la veille des Courses de Falaise, la mort du baron de Couvrigny est définitivement décidée ; à partir de ce moment, jusqu’au 24 septembre, à tout instant sa vie sera menacée, et la seule question qui s’agitera, chaque soir, dans d’étranges conseils de famille, où la servante Marie-Louise Lemoine, aura voix délibérative, est celle de savoir comment devra s’exécuter la terrible sentence.

Qui du fils ou de la mère, a eu le premier l’idée du crime ?
Elle semble être venue à l’esprit de l’un et de l’autre, en même temps. En tous cas, Robert a reconnu dans l’information qu’il avait conçu personnellement le projet de tuer son père.

C’est par le poison qu’on essaiera tout d’abord de se débarrasser du baron de Couvrigny.
L’accusée qui déjà, au cours du précédent hiver, avait eu l’idée d’empoisonner son mari avec du sulfate de cuivre, s’est souvenue qu’il se trouve dans une armoire de la chambre de son fils Roger, des comprimés de sublimé corrosif, dont elle a fait naguère usage pour une intime toilette.
Elle va chercher un de ces comprimés, et en présence de Robert, en présence de la servante, en présence de Roger et d’Elisabeth, qui se demandent curieusement, quelle singulière friandise de couleur violette on prépare pour leur père, elle l’écrase dans du lait, le fait dissoudre et renversa le tout dans le potage de sa victime…
Le baron absorba le poison, mais n’en fut point incommodé !
Peu après on essaiera d’un autre toxique !
Il y a dans le parc, près de la laiterie, des symphorines qui produisent des baies blanches que l’on croit vénéneuses. Marie-Louise Lemoine, va en cueillir, et avec le concours de la baronne, les mélange à la soupe préparée pour le chef de famille.
Peine perdue ! le baron ne sera pas plus indisposé que la première fois ?
En présence de ce nouvel insuccès, on va recourir aux grands moyens !
Il y a dans le parc des champignons d’une espèce particulièrement dangereuse. Marie-Louise Lemoine est chargée d’aller en chercher et elle en apporte à sa maîtresse une abondante cueillette. La baronne les fait bouillir, en prépare un consommé pour son mari, qui nouveau Mithridate, une fois encore, ne ressentira aucun malaise.  Pourtant on avait fondé de grandes espérances sur cette dernière tentative. Et, pendant la nuit on aurait pu surprendre l’accusée, son fils Robert, la servante, écoutant, anxieux, à la porte de la chambre du baron, curieux de savoir s’il n’était pas enfin à l’agonie et s’il n’allait pas bientôt exhaler son dernier souffle et râler son dernier râle.

 

couvrignyfilsAh ! la Providence, manifestement vous protège, accusés de Couvrigny, elle veut que vous ressaisissant vous-mêmes, vous renonciez, de votre plein gré, à votre œuvre de mort.
Mais, non, vos insuccès répétés ne vous rebutent pas. Le poison n’a pas réussi, vous chercherez autre chose !
On va penser à une arme à feu. Certes, Robert pourrait tuer son père pendant son sommeil d’un coup de revolver. Mais, où se procurer cette arme ?

Il y a bien un revolver dans la maison, mais il est sous clé dans la chambre du baron… Il est décidé, en principe, que Marie-Louise Lemoine ira en acheter un à Caen.
Cependant la baronne de Couvrigny qui est une femme pratique en toutes choses, pense que le voyage de la servante, dont d’ailleurs il faudrait expliquer l’absence au chef de famille, coûterait quelque argent. Après mûre délibération, on est d’accord pour renoncer, au moins provisoirement, à se servir d’une arme à feu.
Pourquoi ne l’étranglerait-on pas, le baron ? l’idée est de Robert…, et pendant plusieurs jours il porte sur lui un morceau de corde, attendant une occasion propice. Mais s’il étrangle son père, il faudra ensuite qu’il le pende, pour simuler un suicide, et l’accusée fait remarquer, judicieusement, à son fils, que son père est gros et lourd, et que même en combinant leurs efforts, ils n’en auront pas la force…

C’est alors qu’intervient, de nouveau, Marie-Louise Lemoine. On pourrait faire venir un apache qui assassinerait le baron. Précisément elle en connaît un. Il est de la Folie, près Caen. Il a subi de nombreuses condamnations. Ce serait bien l’homme de la situation…
On renonce vite à l’idée de recourir à un apache ; j’ignore pour quelle raison, par économie peut être… et il est de nouveau question de se servir d’un revolver.

Il n’est, au surplus, bien nécessaire d’aller en acheter un à Caen. N’y a-t-il pas un armurier à Falaise, M. Groult ? La décision est vite prise. Une après-midi de septembre la baronne, la servante et la jeune Elisabeth montent en voiture, Robert suit à bicyclette. Fatalité ! M. Groult n’est pas chez lui ! Sa femme n’est pas visible, et en l’absence de ses maîtres, la bonne de la maison ne veut effectuer aucune vente.
                Il faut cependant en finir !

Le 23 septembre, le conseil de famille de nouveau réuni, décide qu’on tuera le baron d’un coup de fusil. Il y a deux fusils au château, mais pas de cartouches ! C’est le jeune Roger qui est chargé d’aller en acheter à Falaise, et il sait, le malheureux enfant, que les engins de mort qu’il va rapporter, sont destinés à tuer son père…
Mais, l’enfant s’est attardé en route, et quand il revient au château, il est trop tard. En effet, au moment où Robert va se poster dans l’avenue, pour tuer son père au passage, à l’heure à laquelle il a l’habitude de rentrer, ce dernier apparaît, et l’exécution doit être remise au lendemain.
Ce jour-là, 24 septembre, pendant toute la matinée, la baronne de Couvrigny apprend à son fils à se servir de son arme et à tirer à la cible. Elle lui conseille de ne pas se servir de l’un des fusils, un hammerless, mais bien de l’autre qui est un Lefaucheux. "Le hammerless repousse trop", dit-elle. Elle lui enseigne à "viser droit bien au milieu"  !
Le baron qui est allé au marché de Falaise, doit rentrer vers quatre heures et demie.
A trois heures, "pour se donner du cœur" Robert boit de l’absinthe que lui verse sa mère, puis il va se poster dans un fourré à l’entrée de l’avenue du château, à un endroit que l’accusée à choisi elle-même. Il restera là à l’affût pendant une heure et demie !
Au cours de sa faction, sa mère, accompagnée d’Elisabeth, viendra l’encourager, à deux reprises, et quand elle le quittera la seconde fois, elle lui criera cette dernière recommandation :
            "Surtout, ne le rate pas !"
Enfin, le baron de Couvrigny arrive, il vient de franchir en voiture, la grille du parc. Il passe devant son fils… Robert sort de sa cachette, court après la voiture, et quand il n’est qu’à un mètre de son père, il vise droit, bien au milieu… comme le lui avait dit sa mère, il ne le rate pas !
Le baron a reçu toute la charge dans la tête. Il est frappé à mort.
Tout fier de son exploit, Robert court au-devant de sa mère :
            "Maman ! Ça y est !" lui crie-t-il.
            "En es-tu bien sur ?" réplique la baronne,
Et tous les deux vont s’assurer si vraiment, ils sont enfin débarrassés de leur mari et père.
Cependant, le cheval s’est arrêté au perron. C’est là que se rendent la baronne et son fils. Le baron s’agite dans les derniers spasmes. Sa mort a été presque instantanée.

           "Si nous prenions quelque chose, pour nous remettre, prends-lui les clés du cellier ", dit l’accusée à son fils.
Pour la première fois, Robert eut un scrupule, il n’osa pas toucher au cadavre de son père… il trancha la difficulté en allant acheter de l’eau-de-vie, dans une épicerie voisine.

Tels sont les faits, Messieurs les Jurés, que vous avez à apprécier. Il me semble que je pourrais, peut-être m’en tenir là, et vous laisser le soin de conclure.
Mais je dois vous parler de l’examen mental auquel, sur la demande de leurs défenseurs, les deux accusés ont été soumis.
Il a été procédé à cet examen par MM. les Drs Levassort, Moutier et Catois.

En ce qui concerne la baronne de Couvrigny, les honorables experts se sont exprimés ainsi :
"La veuve de Couvrigny que les antécédents héréditaires prédisposent à la folie est une dégénérée présentant des perversions instinctives développées sur un fond de débilité intellectuelle. Elle n’offre pas de symptômes proprement dits d’aliénation mentale, mais le déséquilibre de son esprit, sans lui enlever le discernement de ses actes, la prive en grande partie de l’appréciation de leur valeur morale. Dans ces conditions, nous estimons que sa responsabilité dans les actes qui lui sont reprochés peut être considérée comme atténuée dans une certaine mesure."
A l’audience de ce jour, M. le Dr Levassort a dit: " Dans une mesure assez légère".

Quand à Robert de Couvrigny, "il n’était pas, dit le rapport, en état de démence au moment de l’acte aux termes de l’article 64 du Code pénal. L’inculpé n’est pas un aliéné auquel on ne doive demander aucun compte de ses actes. Toutefois, il pèse sur lui une lourde tare héréditaire pathologique. Lui-même présente des troubles psychiques congénitaux caractérisés par un arrêt du développement intellectuel, voisin de l’imbécillité, et des perversions instinctives affectant principalement la sphère morale de son intelligence. Ces troubles ont altéré profondément son discernement dans l’accomplissement des actes qui lui sont reprochés. Sa responsabilité doit être considérée comme atténuée dans une très large mesure. "

Pour Robert de Couvrigny, les médecins experts constatent qu’il n’était pas en état de démence au moment du crime. Il doit donc rendre compte de ses actes… C’est l’évidence même.
Nous sommes en présence d’une série d’attentats qui, pendant six semaines, ont menacé, chaque jour, l’existence du baron de Couvrigny, tous ont été préparés avec soin, longuement prémédités ; il ne saurait être question de démence.

Mais, l’accusé présente, disent les honorables docteurs, des troubles "psychiques congénitaux, son développement intellectuel est voisin de l’imbécillité. "
J’ajoute, moi, qu’il a eu sous les yeux de pernicieux exemples, et qu’il a été excité au crime par sa propre mère,… et que c’est là, surtout, que vous pourrez trouver une raison plausible de lui accorder, malgré l’énormité de ses forfaits, le bénéfice des circonstances atténuantes.
Robert de Couvrigny n’ira pas à l’échafaud, couvert du voile noir des parricides, vous l’enverrez au bagne pour toujours…

La baronne de Couvrigny, disent les médecins, n’est pas une "folle intellectuelle". Elle doit compte de ses actes mais elle n’en apprécie pas complètement la valeur morale. – C’est une "folle moral », une "aveugle morale" aussi dans une certaine mesure sa responsabilité doit-elle être considérée comme limitée.
Ici, je dois faire remarquer que les experts lorsqu’ils ont parlé des antécédents héréditaires de l’accusée, se sont basés principalement sur une lettre de Mme de Tréprel, sa mère, qui dans un sentiment bien excusable, me paraît avoir altéré pieusement la vérité, ou tout au moins fait preuve d’exagération en affirmant que son mari était mort "gâteux, alcoolique, syphilitique".
Rien de tel n’est établi par les pièces de la procédure.

Mais admettons que Mme de Tréprel n’ait pas exagéré, la responsabilité de l’accusée dans les faits que nous lui reprochons en sera-t-elle nécessairement amoindrie ?
J’entends bien que la baronne de Couvrigny n’a pas du bien et du mal, la conception que nous pouvons en avoir nous-même. Mais c’est précisément ce qui la différencie d’une honnête femme ! Et je suis d’autant mieux fondé à lui reprocher cette oblitération de son sens moral, qu’elle est le résultat au moins en partie, de son alcoolisme invétéré et de son inconduite scandaleuse !

Elle n’est pas folle intellectuelle ! c’est une folle morale ! Mais, tous les individus que chaque jour nous poursuivons, sont dans le même cas ! Et si nous admettions le système des médecins, il faudrait ouvrir toutes grandes les portes des prisons, et élargir les malfaiteurs qui y sont renfermés…
Tous les voleurs, tous les escrocs, sont des "aveugles moraux". Certes, ils n’ont pas du "mien et du tien" la même conception que nous, on n’hésite cependant pas à les condamner et à les condamner sévèrement.
Et ce n’est pas une raison parce que les crimes de la baronne de Couvrigny dépassent les prévisions humaines et aussi, je puis le dire, les châtiments humains, qu’une répression impitoyable ne doit pas s’imposer. Avec le système des experts, la répression serait en raison inverse de la criminalité, ce qui est absolument inadmissible.

Mais passons… Pour savoir si la baronne de Couvrigny est pleinement responsable de ses actes , il suffit d’examiner ces actes mêmes et de rechercher dans quelles conditions elle les a accomplis…
Voilà une femme qui pendant six semaines, réunira chaque jour une sorte de conseil de guerre pour rechercher le moyen le plus pratique de se débarrasser de son mari ! par le poison…, le revolver…, le fusil…, la corde… ou l’apache ! Et elle ne serait pas complètement responsable parce qu’elle n’aurait pas apprécié la valeur morale de ses agissements !!
Il y a mieux, et je trouve la preuve de son absolue responsabilité dans sa façon de se défendre.

Au début de l’enquête la baronne de Couvrigny, n’a-t-elle pas fait porter les soupçons du maréchal des logis de gendarmerie, sur un cultivateur des environs, qui vivait en mauvaise intelligence avec son mari ? Il est d’ailleurs fort heureux que ce dernier, un sieur Boschet, ait pu immédiatement établir un alibi indiscutable ; en effet, à raison de certaines coïncidences qui paraissaient le compromettre gravement, il n’eût pas manqué d’être sérieusement inquiété.
N’a-t-elle pas, par la suite, tenté de faire rejeter toute la responsabilité du crime d’abord sur son fils ?... puis sur sa servante, la fille Lemoine ?

Deux faits démontrent au surplus l’entière responsabilité de la baronne de Couvrigny.
La veille de l’assassinat, Robert avait proposé à sa mère de tuer son père près des communs de l’immeuble. Mais la baronne l’en dissuada, parce que s’il tuait son père, trop près du château, il serait difficile de faire admettre l’hypothèse d’un crime commis par un étranger.
Au moment, où le 24 septembre, le baron de Couvrigny fut frappé à mort, dans l’avenue du domaine de la Galerie, son chapeau, déchiqueté par les plombs, tomba à terre. Le fils et la mère s’empressèrent de le ramasser et de le cacher ; il ne fallait pas en effet, qu’on sût que le crime avait été commis dans l’intérieur du parc.

Le lendemain, alors que les gendarmes recevaient la déposition d’un témoin, dans les dépendances du château, la baronne de Couvrigny brûle ce chapeau, dans le fourneau de la cuisine, elle l’a reconnu elle-même, pour faire disparaître une pièce à conviction qu’elle jugeait importante.

Et dites, maintenant, que la baronne de Couvrigny n’est pas entièrement responsable de ses actes.
Folle morale ? peut-être, folle intellectuelle ? non ! et cela me suffit pour que dans la paix de ma conscience, je puisse vous demander de lui refuser le bénéfice des circonstances atténuantes.

Pour terminer, je dis à l’accusée :

Lorsque vous avez essayé d’empoisonner votre mari avec un comprimé de sublimé corrosif, Marguerite de Tréprel, baronne de Couvrigny…, vous saviez bien que cela était mal d’empoisonner son mari…
Lorsque vous avez essayé de l’empoisonner avec des baies de symphorines, avec des champignons vénéneux, lorsque vous avez voulu vous débarrasser de lui à l’aide d’un revolver…, par la corde et par l’apache, Marguerite de Tréprel, baronne de Couvrigny…, vous saviez bien que cela était mal…
Lorsqu’enfin vous avez envoyé votre fils Roger acheter des cartouches à Falaise, alors que le malheureux enfant savait ce que vous vouliez en faire, lorsque vous avez appris à votre fils Robert à tirer à la cible, à viser juste, bien au milieu, que vous l’avez placé en embuscade dans un fourré de l’avenue, et que vous lui avez dit, comme dernière recommandation : surtout ne le rate pas !... Marguerite de Tréprel, baronne de Couvrigny, vous saviez bien que cela était mal…

            Messieurs les Jurés, j’en ai fini…

On vous a promis pour ce soir, le plaisir délicat d’entendre le grand orateur du barreau parisien (6), que dans sa détresse la baronne de Couvrigny a appelé à son aide, je ne veux plus retarder d’un instant le moment si impatiemment attendu…

Mais, je vous en conjure, Messieurs les Jurés, lorsque vous descendrez dans la Chambre de vos Délibérations, oubliez pour un temps, les belles, les éloquentes paroles que vous allez entendre… oubliez la façon défectueuse dont aura été soutenue l’accusation, placez-vous en présence des faits du procès, qui, dans cette affaire, parlent suffisamment d’eux-mêmes, n’écoutez pas les bruits du dehors, quels qu’ils soient, qui ne doivent point avoir accès dans cette enceinte, relisez la belle formule de votre serment, et revenez ici avec le verdict que j’attends…

Dans une affaire qui dépasse en horreur tout ce qu’on a pu voir dans nos annales judiciaires, il ne saurait être question d’indulgence.
Un verdict indulgent serait un verdict humain, sans doute, parce qu’il serait un verdict de pitié. Ce serait aussi un verdict dangereux, car il serait un verdict de défaillance. Je vous connais trop pour savoir que vous ne rendrez pas un pareil verdict.

Pour Robert de Couvrigny, les circonstances atténuantes… le bagne à perpétuité…

Pour Marguerite de Tréprel, baronne de Couvrigny, aucune circonstance atténuante dans ses crimes… la Suprême Expiation !!

Notes :
(1) Robert Guiscard, l’un des fondateurs du royaume de Naples, né à Hauteville-la-Guichard, en 1015.
(2) Bataille d’Hastings, 14 octobre 1066.
(3) En 1423 le Mont Saint-Michel fut défendu contre l’étranger par 119 Gentilshommes Normands.
(4) Vauquelin de la Fresnaye, seigneur des Yveteaux (1563-1606). La Vie champêtre :
      Bienheureux est celui qui, très loin du vulgaire
      Vit en quelque rivage éloigné, solitaire
      Hors des grandes cités, sans bruit et sans procès
      Et qui content du sien ne fait aucun excès
      Quoi voit de son château, de sa maison plaisante
      Un haut bois, une prée, un parc qui le contente…
(5) Ancienne mesure normande équivalant à un demi-décilitre.
(6) Me Henri Robert.

 

couvrignyjournal

508px-Henri-RobertCe réquisitoire, d'une suprême habileté, détruisait par anticipation la plaidoirie de Me Henri Robert (à gauche), ténor du barreau de Paris appelé à la rescousse par la baronne qui avait pris - un peu tard - la mesure de la gravité de ses actes: elle risquait réellement, devant l'émoi général, de ne pas bénéficier de la grâce accordée aux femmes condamnées à mort. Du coup, Me Robert payé "seulement" avec les 10.000 francs que la baronne avait pu réunir en hypothéquant ses biens propres ne plaida que pendant vingt-cinq minutes, sans grande conviction. Certes il avait "inventé" la plaidoirie expresse que développa plus tard Maurice Garçon, mais d'habitude sa brièveté était au service de la densité. En ces circonstances, que pouvait-on trouver comme argument pour sauver la baronne dès lors que l'Avocat général avait démonté l'argument de la responsabilité atténuée?

Rappelons qu'à l'époque, les douze jurés délibéraient seuls, hors la présence des magistrats. Ce jour, ils méditèrent longuement avant de rendre un verdict sans surprise pour la baronne, condamnée à mort, devant monter à l'échafaud la tête couverte d'un voile noir.

Mais Robert de Courvigny bénéficia d'une mansuétude relative en écopant d'une peine de vingt ans de travaux forcés, inférieure à ce qu'avait demandé l'Avocat général.

Les deux pourvois en cassation furent rejetés sans surprise.

Le Président Fallières, opposant irréductible à la peine de mort (il avait même grâcié Soleilland) commua la peine de mort qui frappait la baronne en celle de réclusion criminelle à perpétuité, puisqu'on n'envoyait plus les femmes en Guyane depuis 1906. 

image0213317La baronne eut de la chance, d'abord d'être une femme, ensuite d'être tombée sur le président Fallières. Parce qu'il ne fait guère de doute qu'un tel crime, un tel comportement reprochés à un homme auraient empêché un Président "normal", moins fermement oposé à la peine de mort, de grâcier le coupable. Pousser un enfant à la limite de l'imbécillité - il n'y avait guère besoin d'expertises pour s'en rendre compte - à tuer son propre père après l'avoir corrompu dans tous les sens du terme était de nature à révolter l'opinion publique, et pas seulement la fraction bourgeoise et réactionnaire. Nul ne saura jamais ce qui serait advenu si la décision avait incombé au successeur de Fallières, infiniment moins complaisant.

****************************************

Marguerite Ménard de Couvrigny mourut en prison en avril 1919, à l'âge de quarante-sept ans. Sa peine commuée, elle vécut dans l'espérance quelque peu illusoire d'être "libérée après dix ans et de vivre en Bretagne où tout est moins cher", sans avoir jamais manifesté le moindre remords.

Marie Louise Lemoine fut placée en maison de correction jusqu'à ses vingt et un ans.

Sans titre-1Robert Ménard de Couvrigny partit au bagne lors du premier convoi de 1913 et y accomplit l'intégralité de sa peine. Etant un de ces transportés célèbres dont on ne voulait surtout pas qu'ils s'évadent car cela aurait provoqué un scandale national, il fut sans doute envoyé aux îles du Salut.

Cela expliquerait sa longue survie, rare à l'époque pour des jeunes envoyés au bagne de Guyane : le climat y était infiniment plus salubre que sur le continent. (à gauche: croqué par un "collègue". Dessin publié par le Petit Parisien en 1929, au cours du reportage d'Albert Londres. L'environnement évoque nettement les îles du Salut)

Il est vraisemblable que son aspect juvénile, son manque d'aptitude pour se défendre physiquement et son imbécillité contribuèrent à en faire le jouet d'un ou de plusieurs caïds: déchéance morale complète, mais protection physique garantie, certitude de manger, de voir un autre accomplir à sa place les corvées pénibles.

J'ignore s'il fut soutenu par sa famille une fois arrivé en Guyane. Il ne figure en tout cas pas sur la liste des évadés connus, donc il dut être libéré en 1931. Astreint alors  à la résidence perpétuelle en Guyane, il connut sans doute la misère épouvantable des libérés, infiniment plus malheureux que la plupart des transportés en cours de peine, ces derniers étant assurés de recevoir leur pitance quotidienne. 

Lors de mon passage aux Archives d'Aix, je tenterai d'en savoir davantage sur la vie au bagne de ce condamné "hors normes" à tous points de vue.

meurtre-au-chateau

Sources: forum "la Veuve", Presse de l'époque par Gallica, bm de Lisieux

Un roman d'Yves Jacob reprend cette dramatique affaire familiale, sous forme d'une interprétation littéraire fondée sur des éléments réels, des documents d'archives:

Meurtre au château.

benjamin borghésio

 

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Robert Ménard de Couvrigny, parricide... La "fin de race" (1)

 

couvrignychateauLe "château"

Ce drame, l'assassinat du baron Maxime de Couvrigny par son fils de dix-huit ans, fut une des affaires criminelles parmi les plus pénibles du début de ce XXe siècle qui en connut tant. Robert de Couvrigny, l'ainé d'une fratrie de quatre enfants, fut encouragé par sa mère à commettre cet acte odieux. L'instruction, puis le procès étalèrent une réalité familiale particulièrement sordide, au delà des apparences (la famille de Couvrigny était de très vieille noblesse et un illustre ancêtre avait participé, cinq siècles auparavant, à la défense du Mont-Saint-Michel. Un autre était présent lors de la bataille de hastings, au XIe siècle).

Le couple, union de deux cousins germains (décidée en partie pour des motifs matériels: ne pas amputer davantage le patrimoine familial) fut très vite une mésalliance. Maxime de Couvrigny était ce qu'on appellerait de nos jours un brave homme intellectuellement limité, aux idées simples et au caractère faible, qui tentait envers et contre tout de sauver les apparences, de tenir son rang malgré une gêne financière croisant qui confinait à la pauvreté, ne tolérant devant lui aucun propos désobligeant tenu à l'encontre de son épouse pourtant indéfendable.

Le châtelain était en réalité devenu un paysan contraint de compter chaque franc, qui accomplissait lui même avec l'aide d'un journalier et d'une servante dont les gages étaient parfois versés avec des mois de retard les rudes tâches quotidiennes qui faisaient vivoter la famille. Quant à son épouse, alcoolique dépravée, elle avait organisé son existence de manière à dépouiller un peu plus son mari pour satisfaire ses besoins de cidre, de calvados, d'absinthe et d'autres boissons fortes, de même que son érotomanie. A l'exception de la seule pièce dite de réception (où on ne recevait d'ailleurs presque jamais personne tant le baron avait honte de son épouse que l'alcool poussait à une vulgarité extrême qui s'ajoutait à sa crasse et à la forte odeur qu'elle dégageait par manque d'hygiène), l'ensemble du "château" était d'une saleté répugnante: les draps dans les chambres n'étant pas changés depuis des mois, des déchets de nourriture et des bouteilles vides jonchant le sol de la chambre de la baronne - les époux faisaient chambre à part depuis longtemps. Les petits n'étaient lavés qu'occasionnellement et Robert, l'ainé, était aussi crasseux que sa mère.

scan32bisMais chaque semaine, le tilbury, conduit solennellement par le baron, emmenait une famille mise sur son trente-et-un qui assistait à la messe dominicale après laquelle le baron s'entretenait avec le maire (il était lui-même conseiller municipal) tout en refusant les invitations à boire, car dans l'impossibilité matérielle de rendre les tournées. On en était arrivé à un tel point que les commerçants de Fresné-la-Mère (Calvados) commençaient à refuser d'allonger encore les notes impressionnantes dues par la famille, malgré le respect traditionnellement dû aux hobereaux de la paroisse et la sympathie que chacun éprouvait pour le baron, unanimement plaint pour ce que son épouse lui faisait subir. Le seul plaisir de Maxime de Couvrigny, pendant ses rares loisirs, était la chasse qui permettait accessoirement d'améliorer le quotidien de la famille.

La baronne dont les comptes étaient vainement surveillés par son mari se comportait comme une poissarde. Elle achetait davantage de provisions que le strict nécessaire pour les revendre, payant ainsi une  partie de sa boisson avec l'argent ainsi ramassé ; elle détournait des oeufs, quelques litres de lait, du beurre, les confitures et les salaisons familiales à ces fins, ce qui ne suffisait pas. Elle ramassait alors des hommes trouvés au hasard de ses rencontres quand elle s'attardait dans les débits de boisson des environs, hommes qui avaient le privilège de baiser une aristo pour peu qu'ils amènent un ou deux flacons d'absinthe quand ils la rejoignaient au milieu de la nuit dans la nature ou même dans sa chambre quand le gros con dormait. Débauches sexuelles qui ne l'empêchaient pas de se livrer aux plaisirs saphiques avec la bonne du moment (certaines que ces avances révulsaient donnaient leur congé sans oser donner le vrai motif au baron: elles invoquaient les retards de paiement des gages). Aussi incroyable que cela paraisse, le baron semblait ignorer jusqu'au bout les innombrables infidélités de sa femme, pourtant connues à des kilomètres à la ronde... ou alors il faisait semblant.

couvrignybaronne

couvrignyfilsC'est la baronne qui dépucela son ainé Robert atteint comme elle d'obsession érotique avant de l'orienter vers Marie Louise Lemoine, la servante récemment engagée par le baron - les trois s'unissant de temps à autre dans le lit maternel. Les autres jours, Robert demandait à cette gamine de quinze ans de le rejoindre dans le lit de ses frères Roger (12 ans), Jean (7 ans)  ou de sa soeur Elisabeth (10 ans) qui assistaient aux ébats de l'ainé "parce que la porte de ma chambre grince et que ça pourrait réveiller le vieux con".

Robert avait suivi les cours de l'école communale avec des résultats déplorables. De ce fait, son père l'avait inscrit à un pensionnat agricole où il ne se comporta pas mieux et où ses instincts dépravés (terminologie de l'époque) avaient provoqué des incidents. Le baron, en désespoir de cause, pour le former par lui même à sa succession, le fit revenir au château et il y accomplissait sans conviction un travail d'ouvrier, n'ayant pour ambition suprême que d'être cocher de fiacre, furieux parce que son père ne le laissait pas conduire le tilbury de la famille aussi souvent qu'il le souhaitait: il devait se contenter d'une vieille bicyclette.

Des incidents sérieux se produisirent quand il initia brutalement son frère Roger à l'onanisme avant de le contraindre à le soulager lui même, le blessant sufisamment sérieusement au pénis pour que l'intervention d'un médecin soit nécessaire, puis quand il tenta de violer sa petite soeur sans que sa mère y trouve grand chose à redire. Elle se contenta de l'aiguiller vers la servante qui fut quand même choquée par le fait ("C'est trop con quand même! Elle est trop petite!").

A chacun des abus sexuels commis sur les petits, quand il en eut connaissance avec retard, le père flanqua une correction mémorable à Robert qui en avait autant peur qu'il le détestait, sans aller plus loin par crainte du scandale.

Toutefois, pour soustraire le cadet Roger, qui avait de meilleures dispositions pour les études, à la mauvaise influence de Robert, le baron résolut en août 1911 de le placer en pension. C'en était trop pour la baronne qui se révolta devant ces dépenses supplémentaires qui obéreraient un peu plus ses chances de boire à sa convenance. C'en était aussi trop pour Robert car de temps à autre, pendant les vacances, son cadet l'aidait dans les tâches agricoles.

fresnelamere2

Il fallait tuer le gros con, le vieux con (comme la mère et Robert l'appelaient entre eux, devant les petits) et même Roger, rendu irresponsable par le manque de discernement dû à son jeune âge et par l'influence de sa mère, contrarié en outre à l'idée de vivre en pension, ne crut pas devoir prévenir son père. Quant à Elisabeth qui n'avait, comme son petit frère Jean, connu que cette ambiance épouvantable, elle aimait bien papa, mais si tout le monde (y compris la servante) dit qu'il faut le tuer, ça devait être vrai...

La servante, Marie-Louise Lemoine, arrivée depuis peu, déboussolée par une rupture sentimentale, fut très vite conquise par le lesbianisme auxquel la baronne l'avait initiée - agréable dérivatif entre les assauts répétés du fils qui lui faisaient craindre une grossesse forcément mal venue. Initiée aux secrets familiaux, elle se mêla des divers complots, donna son point de vue, suggéra d'appeler son ancien amant, un apache qu'elle pensait capable de tuer le baron contre rétribution.

Pour se débarrasser du gêneur, Marguerite de Couvrigny essaya d'abord le poison en plaçant ce qu'elle croyait être une dose mortelle d'un liquide utilisé pour les toilettes vaginales dans la soupière du baron (amené par l'hostilité permanente de son épouse et de son fils ainé à prendre ses repas seul), sans autre résultat qu'un léger dérangement intestinal pour la victime. Persuadée que les champignons des bois étaient tous mortels contrairement à ceux des prés, elle prépara une omelette qui devait expédier "le gros porc" ad patres. Nouvel échec. On tenta d'utiliser des baies blanchâtres que des journaliers avaient décrites dans le passé comme toxiques. Elles ne parvinrent qu'à indisposer le malheureux.

Il fallait employer les grands moyens et Robert se proposa alors pour tuer son père d'un coup de fusil. "Si tu veux", répondit la baronne, "mais si tu rates ton affaire, je ne te connais pas". Cela ne l'empêcha pas d'envoyer le cadet Roger, qui savait à quoi elles seraient destinées, acheter les cartouches nécessaires à l'entraînement et à l'assassinat, d'initier Robert au tir (dans sa jeunesse, elle avait chassé, plutôt bien d'ailleurs avant que l'alcool n'en fasse ce qu'elle était devenue), de sélectionner l'arme convenable en rejetant le Hamerless dont le recul était trop important pour les frêles épaules de l'adolescent. On convint d'attendre que les petits Elisabeth et Jean qui pouvaient parler fussent à l'école et un jour, après moultes péripéties, Robert se posta à l'affût à quelques centaines de mètres devant l'entrée dans la cour de la propriété, un jour où le baron était sorti avec le tilbury. Première erreur: le fils n'avait pas remarqué une voisine, intriguée de le voir attendre sans raison.

fresnelamere6Lorsque le père arriva enfin, le fils tira sans la moindre hésitation. La décharge toucha le baron en pleine tête. Il s'affaissa et le cheval, entraîné par l'habitude, continua son chemin vers la cour, le baron laissant derrière lui une trainée de matière cérébrale. Il râlait encore en arrivant avant de mourir très vite devant sa femme. Seconde erreur de Robert: il ramassa le chapeau déchiqueté par la décharge, le donna à sa mère qui le dissimula dans l'idée de le brûler dans la cuisinière une fois celle-ci allumée le lendemain matin. L'assassin se rendit alors au village pour signaler à son ancien instituteur, secrétaire de mairie et ami du baron, une agression sans doute commise par un rôdeur dont son père avait été victime. Le fonctionnaire municipal alerta immédiatement les gendarmes qui se rendirent sur place et mirent très vite en doute la thèse du meurtre commis par un inconnu: on n'avait rien volé au baron à qui en outre, on ne connaissait pas d'ennemi. Ils furent également troublés par l'absence totale de manifestations de chagrin, tant de la part de la mère que de Robert, mais la Maréchaussée avait pour habitude de prendre des gants avec les notables du coin... 

La baronne mit alors en cause un fermier des environs avec qui le baron avait eu un différend banal quelques mois auparavant à propos d'une poularde que Maxime de Couvrigny avait faite sienne par erreur: le juge de paix l'avait alors condamné à 25 francs de dommages et intérêts et depuis, les deux hommes ne se saluaient plus. Mais heureusement pour lui, ce voisin put fournir un alibi irréfutable. Quelques contradictions dans les dépositions du fils et de la mère (d'autant plus que cette dernière, en manque d'alcool, avait perdu de sa lucidité), le témoignage de la voisine qui assura avoir surpris Robert à l'affut et les gendarmes poussèrent leur avantage auprès de l'assassin qui avoua tout, "chargeant" sa mère accusée d'avoir tout manigancé, détaillant ses actes avec une absence totale de remords, relatant également les tentatives d'empoisonnement.

La baronne, mise au pied du mur, confirma en partie les dires du fils, niant toutefois l'avoir aidé matériellement, de même qu'elle récusa les tentatives d'empoisonnement - que Marie Louise relata pour se disculper elle même, pour cesser d'apparaître complice de ce crime familial, exactement dans les mêmes termes que le fit Robert, interrogé séparément. Les perquisitions permirent d'établir les faits: on retrouva un morceau du chapeau du baron, tombé dans l'escalier quand la baronne l'avait descendu pour l'incinérer et Robert montra, sur des arbres ou d'autres cibles, les traces de ses "leçons de tir": il fut impossible pour la baronne de soutenir qu'elle était dans l'ignorance. Pour finir, Marie Louise Lemoine qui avait tout entendu et rien fait pour empêcher le crime incrimina au maximum la baronne et, dans une moindre mesure, Robert. Le cadet, Roger, donna aussi ingénument des détails et devant cette profusion d'éléments, on évita de trop solliciter la petite Elisabeth qui confirma néanmoins avoir été forcée par son ainé jusqu'à en perdre sa virginité, si l'acte ne fut pas totalement consommé par impossibilité anatomique.

Les perquisitions et les déclarations des uns et des autres révélèrent à l'effroi de tous l'horreur au quotidien de cette vie familiale. L'inceste entre mère et fils, les amours à la fois ancillaires et saphiques, la corruption de mineurs qui impliquaient tant la servante que les enfants, les trois tentatives de viol de Robert sur sa petite soeur, infructueuses pour de seules causes anatomiques, les innombrables amants de la baronne, son ivrognerie, la saleté répugnante dans laquelle tout ce petit monde croupissait, etc., tout fut cause de scandale. En apothéose, une tentative de correspondance illégale de la baronne, interceptée par une gardienne de prison et destinée à Marie Louise Lemoine, qui révélait tous les faits en lui promettant qu'une fois cette affaire réglée, elles pourraient vivre "comme avant" à Paris (avec des injonctions pour qu'elle tente de la disculper au détriment de Robert), et permit s'il en était besoin de prendre la pleine mesure de son rôle d'instigatrice.

800px-Caen_France_(39)L'instruction fut menée tambour battant et le procès s'ouvrit quelques mois plus tard, le 12 janvier 1912. Les experts avaient conclu à la responsabilité des deux accusés, même si on reconnaissait à Robert une légère atténuation due à son manque d'intelligence qui le confinait presque à l'imbécillité, une complète amoralité - conséquence selon les termes du rapport de l'éducation maternelle déplorable. La baronne, pour sa part, ne bénéficia qu'aux marges des excuses qu'une lourde hérédité aurait permis en d'autres circonstances de faire valoir.

Pendant le procès, les deux accusés défendus chacun par un avocat du barreau local (la baronne, pour faire bonne mesure, s'était aussi assuré les services du ténor venu de Paris, Maître Henri Robert) ne cessèrent de s'accuser mutuellement. Robert ne nia aucun des faits qui lui furent reprochés: assassinat bien sûr mais aussi atteinte aux moeurs sans paraître réaliser la gravité de ses actes. Le procureur commit un réquisitoire qui fit à l'époque une forte expression. Auparavant, la partie civile, au nom des trois autres enfants Couvrigny: Jean, Elisabeth et Roger, ne s'opposa pas aux circonstances atténuantes pour Robert qu'elle jugeait immature. Elle porta tout le poids de ses exigences sur la baronne.

La couverture du procès par le presse fut exceptionnelle. Comme plus tard au cours de l'affaire Barataud (pendant laquelle on stigmatisa les moeurs décadentes d'une certaine bourgeoisie décadente), certains journalistes tentèrent de porter le débat sur le thème de la justice de classe, ce qui était quelque peu excessif d'une part parce que la justice passa sans la moindre faiblesse, sans complaisance aucune, d'autre part parce que nonobstant la particule, la victime était avant tout un pauvre homme (dans tous les sens du terme) d'une grande faiblesse de caractère et entouré de dégénérés. Sans sa fin tragique, sans le traumatisme auquel les jeunes enfants furent soumis, ce cocu magistral qui ne tolérait aucune critique même voilée de son épouse aurait sans doute porté à rire. Il est d'ailleurs permis de se demander si réellement il ignorait son infortune tant elle était patente et tant elle revêtait un caractère public.

En tout cas, cette affaire démontre s'il en était besoin que le crime se joue autant des classes sociales que de l'époque et de la naissance. La Vox populi protesta toutefois énergiquement quand on apprit que pendant une reconstitution minutieuse des faits opérée au cours d'un transport de justice au château, la baronne avait demandé - et obtenu - que Marie-Louise lui préparât une volaille rotie pour la changer de l'ordinaire carcéral. Au retour de cette reconstitution, les gendarmes durent s'employer pour la protéger des villageois en furie qui voulaient lui faire un mauvais partie: on avait beau sourire des mésaventures du baron, grogner contre les nombreuses factures que par obligation il laissait impayées, on aimait bien, au village, ce brave homme courtois et toujours impavide.

(seconde partie)

 

Sources: forum "la Veuve", Presse de l'époque par Gallica, bm de Lisieux

benjamin borghésio

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29 juillet 2013

Extraits des courriers de Paul Roussenq, relatant la dure condition de "Libéré"

 

85484410Après une longue campagne d'opinion menée par le Parti communiste et les milieux libertaires, Paul Roussenq (lien) obtint sa libération. Mais il n'en avait pas encore fini avec le "doublage" dont il sera finalement relevé en 1932 après avoir connu la misère noire des "Vieux-Blancs", soutenu par le fruit de quelques collectes militantes.

Iles du Salut, 1er octobre 1929.

Je suis mis en cellule jusqu'à mon départ à Saint Laurent, capitale et tombeau des libérés. On prétend en effet que n'étant pas libéré je ne dois pas côtoyer les hommes en cours de peine : ne mélangeons pas les serviettes avec les torchons ! Ils ont du souffle. En réalité, je me morfonds gratuitement entre 4 murs. Drôle de libération!
 

2 octobre, en mer.

Je fais route avec un déporté dont la peine perpétuelle est commuée en celle de vingt ans de détention. C'est un brave bonhomme nommé Lallemand, âgé de 65 ans. Il me raconte ses peines et je l'écoute. Quant à moi, je ne peux en "placer une". La mer est bonne, le temps est doux et le ciel étoilé. Après avoir pénétré dans l'embouchure du fleuve Maroni et l'avoir remonté pendant deux heures, nous arrivons en vue de St Laurent. En face le port, le vapeur Édith Clavel qui se brisa sur une roche, il y a trois ans, dresse au dessus des flots sa carcasse ravagée. Je prends pied sur l'appontement.

4 octobre, Saint-Laurent-le-Maroni.

À peine débarqué, j'aperçus tout le long de l'appontement une foule de libérés venus là dans l'espoir de décharger le bateau, mais s'il y a beaucoup d'appelés, il y aura peu d'élus.
 Il y a là plusieurs centaines de pauvres hères, vêtus de haillons et pieds nus. Sur leur visage cadavérique se lit la faim qui les tenaille. À mesure que je pénètre dans le village, j'en rencontre d'autres déambulant ou bien assis en groupe sur l'herbe. Je savais çà et ne m'en étonnes pas. On me délivre la tenue de sortie des libérés : un complet bleu, une chemise, un chapeau de feutre et des galoches. Après cela, il ne faut plus compter sur rien. Ainsi fagoté et le mince pécule en poche, on est complètement libre de crever de faim ou de se pendre, à moins que l'on ne vole ou rapine. Si l'on se fait prendre, on a le gîte et le vivre à la prison des libérés, quand on ne retourne pas au Bagne numéro un. Belles perspectives ! Parmi ces misérables, quelques uns reçoivent des secours de leur famille, ce qui leur permet de subsister. Quant à trouver du travail, il ne faut pas y songer. Sur 600 libérés qui végètent à St Laurent, il y a du travail pour une centaine et encore pas régulièrement. Les débrouillards sont ceux qui jouent des coudes pour se faire embaucher au déchargement des rares bateaux qui arrivent, ceux qui peuvent acquérir un canot pour faire la pêche dans le fleuve ; les ouvriers qui ont un métier, les peintres, maçons, serruriers, ferblantiers, boulangers, tailleurs, etc... D'autres s'établissent gargotiers, cordonniers, coiffeurs, brocanteurs, charrons, etc... dans des cabanes ou des hangars. Ce sont les aristocrates du lieu. En fin de compte, il y a dix pour cent des libérés qui ont la possibilité de se livrer à un travail quelconque et assuré [...]
 Aujourd'hui un camarade libéré que j'ai connu aux îles m'a invité à partager son repas, d'autres m'ont retenu pour ce soir et demain. Au sein de cette affreuse misère, il y a des gestes de solidarité [...]

7 octobre, Saint-Laurent-le-Maroni.

Chère mère, C'était hier dimanche. Ce jour là ne diffère pas des autres pour les libérés. Impossible de trouver du travail. Pourtant il y a des usines et un personnel pour les services municipaux. Alors ? C'est bien simple : l'édilité et les employeurs ont recours à la main d'œuvre pénale, en passant des contrats avantageux avec l'administration pénitentiaire. Voilà pourquoi les libérés n'ont pas de travail et sont sur le pavé. Lorsque, par hasard, on consent à les employer on leur donne des salaires de famine : dix à douze francs par jour [...] Dans le courant de l'après midi, ayant porté mes pas du coté du port, je m'étais assis sur un des bancs placés à l'ombre des arbres. Mais un agent y a mis bon ordre. J'ai appris ainsi que les bancs des promenades publiques ne sont pas à l'usage des libérés. Je me suis estimé heureux d'avoir été épargné d'une contravention. Pourtant mon livret ne m'avait pas prévenu de cette défense, mais il y a d'autres chinoiseries tracassières consacrées par des arrêtés municipaux et des circulaires du gouverneur qui renforcent celles dont le livret fait état. Par exemple, nous autres libérés ,ne devrons pas marcher sur le gazon des promenades, l'accès de nombre d'établissements nous est interdit. Nous sommes traités en vrais parias que nous sommes.
 Il faudra que je note sur mon calepin tout ce qu'il faut éviter de faire et qui n'est pas consigné sur mon livret. L'autre jour, j'ignorais que je ne devais pas sortir, heureusement que je n'ai pas rencontré l'autorité. Je vais donc me documenter auprès des anciens. On m'a fait voir l'asile de nuit, vieux bâtiment lépreux situé à 200 mètres du village. Il contient des lits de camps et beaucoup de vermine. Là, se donnent rendez vous tous ceux qui n'ont pas de chambre.
 C'est le seul palliatif que la bienfaisance officielle accorde à la misère des libérés et encore la charité n'y est-elle pour rien : on a construit cette bâtisse afin de parquer en lieu sûr les libérés sans abris pour ne pas qu'ils aient l'excuse par force majeure des vagabondages nocturnes et de leurs suites... À part çà, pas un morceau de pain ne nous est donné. La mendicité est inconnue ici. On vole quand on peut, on crève de faim, mais on ne tend pas la main. Il y a bien pour l'opinion française, un comité d'aide et d'assistance aux libérés, notamment pour leur trouver du travail, mais cette institution théorique ne fonctionne pas. Il y a une SPA, les libérés de la Guyane sont moins que des bêtes, puisque personne ne s'occupe d'eux. Ils n'ont que la sollicitude de la police et des tribunaux et vraiment, c'est un bien pour eux. La prison des libérés les sauve de l'inanition, c'est le seul refuge qui leur est offert [...] 

9 octobre, Saint-Laurent-du-Maroni.

Il y a quelques jours, un libéré nommé Fayot se traîne à la visite médicale rongé par l'ankyolostomiase. Il ne peut plus absorber aucun aliment et vomit tout ce qu'il prend . Le médecin ne fait aucun cas de cette épave humaine. S'il fallait hospitaliser tous les libérés malades ! Fayot rampe jusqu'à l'orée de la brousse, se couche sous un arbre et y râle deux jours et deux nuits.
 Hier matin, à la première heure, des libérés, l'ayant trouvé mort, s'en vont prévenir la police. On ne vient qu'à trois heures du soir pour enlever le corps. Les fourmis rouges avaient dévoré les yeux du cadavre.
 Relevons-nous ici d'un pays civilisé ou bien sommes-nous à la merci d'ignobles brutes qui nous régissent en son nom ? En tous cas il se passe des choses qui dépassent l'imagination [...]

10 octobre, Saint-Laurent-du-Maroni.

J'ai aperçu un de mes anciens commandants aux Iles du Salut. C'est M. Jarry. Il démissionna et s'établit commerçant à St-Laurent. Il liquida ensuite et maintenant il achète et revend des papillons pour teinture et collections. Il est tout blanc mais encore droit. D'une voix chevrotante, il me dit quelques paroles sans conséquence et je le laisse à ses papillons. Cet homme m'infligea un millier de jours de cachot.

Source : Daniel Vidal

 

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25 juin 2013

Le témoignage du transporté Charles Hut, favorable à Seznec.

 

87541608_oExtrait de "parmi les fauves et les requins,

de Charles Hut  et René Delpêche

Les éditions du Scorpion.

A propos de Seznec : témoignage, sous forme d'opinion, de Charles Hut qui le côtoya (cette opinion est exprimée avec passion et mérite d'être portée à la connaissance du lecteur, mais elle n'apporte aucun élément de preuve supplémentaire, qui accuse davantage ou qui disculpe Seznec). Notons que Hut se présente comme "le confident de tous les instants" de Seznec qui, de son côté, n'a jamais parlé de lui dans ses souvenirs. L'isolement de Seznec, de par ses fonctions de lampiste "protégé" par l'AP, et à cause de son caractère unanimement décrit comme hautain et méprisant vis à vis de ses codétenus permet de relativiser cette assertion.

/… Car il était dit, décidément, que je ne devais rien ignorer de son destin, tout comme de celui de Guillaune Seznec  que j'avais retrouvé aux Iles en même temps que lui. Seznec dont je serai aussi le compagnon, le confident de tous les instants et de la bouche duquel j'ai appris tous les détails de cette mystérieuse affaire Quémeneur, dont je n'avais pas entendu parler jusqu'alors.

De cette sombre histoire qui passionna l'opinion pendant si longtemps, je ne dirai rien qu'on ne connaisse déjà, mais je puis témoigner par contre de l'accent de sincérité qu'avait mon malheureux compagnon pour clamer son innocence. Pour moi, Seznec n'était pas coupable du crime dont on l'accusait. Cet homme qui s'est confié spontanément à moi sur un bat-flanc, aux Iles du salut, ne mentait pas. S'il y eut jamais un innocent au bagne, ce fut bien celui-là.

En note de bas de page, Hut ajoute:

110SEZNEC ETAIT INNOCENT. – Dans ce chapitre où il est question de Guillaume Seznec, j'estime n'avoir pas suffisamment parlé de lui et des raisons que j'ai de croire en son innocence.

Comme la plupart d'entre nous, je n'avais pas cru d'abord, aux protestations qu'il ne cessait d'élever chaque fois quand nous lui demandions d'expliquer son histoire. J'avoue même avoir été alors plutôt sceptique, ayant eu beaucoup de mal à saisir toute l'intrigue de ce sombre drame sans cadavre, de cette ténébreuse histoire de vente de propriété et de la rocambolesque machination – c'est le mot – relative à cette machine à écrire retrouvée au Hâvre, sur laquelle aurait été tapé l'acte de cession de la propriété de Plourivo, en Bretagne.

Ayant toujours professé une sainte horreur de l'injustice, j'avais donc voulu me faire une opinion formelle sur cette troublante affaire, ceci uniquement pour mon édification personnelle. Mon témoignage en aucun cas ne pouvant être valable.

C'est ainsi qu'à plusieurs reprises et de loin en loin, j'avais tenté de relever les contradictions dans les dires du vieux Breton. Toutes mes tentatives furent vaines. Jamais, je n'ai pu prendre Seznec en flagrant délit de mensonge.

Beaucoup de mes compagnons qui le détestaient ne cessaient de me reprocher mes relations avec lui.

- Comment peux-tu fréquenter un charognard? Me disaient-ils. "Seznec un mouchard!" sous prétexte qu'il jouissait d'une bonne "placarde"* et se montrait distant avec nous et différent de tous.

Seule comptait pour lui la révision de son procès qu'il espéra pourtant jusqu'à son dernier souffle.

Je me souviens d'un test auquel je l'ai soumis. Sachant qu'il avait été accusé de s'être rendu au Hâvre, mais avait toujours soutenu le contraire pendant l'instruction et au cours des débats en Cour d'Assises, j'avais voulu avoir le cœur net de cette histoire.

Un soir, sur notre bat-flanc aux Iles du salut, je lui avais dit:

85577197_o(à gauche, la lampisterie où officiait Seznec) - J'ai eu aussi une drôle d'aventure au Hâvre. C'était boulevard de la République, au rond-point près de la Gare, devant le Café… ; tu te rappelles, le bistro où…

Mais Seznec ne m'avait jamais laissé achever ma phrase:

- Mais père Charles, je ne connais pas le Hâvre, m'avait-il fait remarquer. Je n'y suis jamais allé…

Comme j'insistais, le pseudo assassin de Quémeneur avait encore ajouté:

- Tu te trompes, Charles. Je peux te jurer n'avoir jamais mis les pieds dans cette ville…

Un autre jour, revenant à la charge, je lui avais dit:

- Tu me connais, tu sais que tu peux avoir confiance en moi. As-tu oui ou non confiance en ma discrétion?

- Mais oui, Charles, Pourquoi cette question?

- Eh bien! Dis-moi franchement ce que tu penses de Quémeneur. Est-il mort ou vivant?

- A mon avis, répondit Seznec, Quémeneur n'est pas mort

- Alors où crois-tu qu'il puisse être?

- Je n'en sais rien. Peut-être… est-il devenu inconscient subitement ou bien en fuite à l'étranger… Cette question, vois-tu, je me la pose depuis le premier jour. En tout cas, je te le jure, Charles, je ne suis pour rien dans sa disparition.

A dater de ce jour, ma conviction était faite : SEZNEC ETAIT INNOCENT !

Charles Hut.

* placarde : planque, sinécure – Seznec était affecté à la lampisterie de l'île, poste de tout repos: il n'avait qu'à changer les mèches et remplir de pétrole les quelques dizaines de lampes utilisées pour les besoins du service.

Cela relativise d'ailleurs le témoignage de Hut car très vite Seznec fut dispensé du couchage en case commune, dormant dans son petit local et pas sur le bat-flanc habituel.

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Emile Jusseau, 24 ans au bagne (condamné à perpétuité) (1)

 

 

camardeAuteur de "les cloches de la camarde", Editions Chantemerle

On ne connaît du périple de Jusseau que ce qu'il a écrit… Un livre dur et sans concession que ce soit avec lui-même, avec l'institution pénitentiaire ou les gens qui la composaient, transportés comme membres du personnel de la Tentiaire.

Le livre "témoignage" de Jusseau est intéressant à plus d'un aspect. Déjà, son parcours personnel, de Saint-Laurent du Maroni aux terribles cachots de la Réclusion qu'il fréquenta trois fois (sanctionné pour des tentatives d'évasion qui échouèrent), la variété des activités qu'il exerça dans de nombreux points de la colonie donnent une idée assez générale de la vie des Transportés. Ses compétences lui ont permis d'exercer des responsabilités diverses, son récit nous informe sur le fonctionnement de l'AP (ou devrait-on dire dysfonctionnement, tant elle était sujette à critique?). Sa forte personnalité lui permit de nouer des liens variés, et il n'a pas mis sa plume dans sa poche en rédigeant ce livre qu'on ne sent pas "réécrit" comme par exemple ceux de Charles Hut ou de Raymond Vaudé, qui ont perdu de leur authenticité en gagnant sur le plan littéraire.

Jusseau ne méritait pas le bagne, et encore moins le bagne à perpétuité.


Capture3

Capture

La conclusion de son livre : "ils ont eu la graisse mais pas la peau".

Je ne suis pas loin de penser que dans le lot des Transportés sortis de l'anonymat, Jusseau fait partie, avec Dieudonné et Roussenq, de ces Transportés les plus attachants.

Son livre, "les cloches de la Camarde" paru en 1974 recèle la part d'erreurs** sur les détails et quelques exagérations (sur les dangers de la jungle guyanaise par exemple) qui renforcent paradoxalement sa crédibilité, une trop grande exactitude dans la relation des faits étant le plus souvent la preuve d'une réécriture partisane (chaque policier sait qu'un témoignage par trop exact est sujet à caution)

** A titre d'exemple, il relate l'évasion des forçats de la chaloupe à vapeur Mélinon (lien) survenue avant son arrivée et qu'on lui relata, mais il nomme le surveillant responsable "Mouton" au lieu de "Brebis" et la fait s'échouer sur le "banc des Français" quand elle atteignit la Guyane anglaise où elle fit halte faute de combustible.

Si Jusseau "balance", il le fait avec modération et ceux qu'il accuse sont peu nombreux. En retour, il n'est pas avare de compliments à propos de compagnons d'infortune comme de gardiens humains et cela renforce le poids de ses accusations dont la principale "victime" est sans nul doute le mythomane Henri Charrière, dit "Papillon" cruellement mis en cause dans le livre de Jusseau, sans que l'intéressé ou ses ayant droits aient protesté – pas fous, ils ne tenaient pas à ce qu'une prolifération de témoignages achevassent de démolir l'Idole qu'un grand nombre de lecteurs considèrent encore bien à tort comme le symbole du bagne de Guyane. Le fait que Jusseau ne ménage pas les critiques qu'il s'adresse à lui même renforce la crédibilité du récit.

Comment en arriva-t-il à cette condamnation?

Comme beaucoup de garçons remuants, pas même "mauvais", pas du tout des criminels endurcis, mais qui tombèrent sur un jury de Cours d'assises implacable qui les condamnaient à la mort civile dès leur première faute. Né en 1903, doté du certificat d'études (ce n'était pas rien à l'époque) il s'engagea tôt dans la marine marchande pour naviguer à travers le monde, avec la bénédiction de son père boulanger qui l'autorisa, encore mineur, à embarquer comme gabier sur le "Parana". Ce bateau fut torpillé en 1917 par un sous-marin allemand alors qu'il transportait des troupes en Méditerranée. Il y eut plus de 1.500 morts et Jusseau, encore gamin, survécut par miracle.  Soigné, il s'engagea après une permission en famille sur le paquebot "Manouba" (compagnie Touache) qui faisait la ligne Marseille-Alger.   

La guerre terminée, il continua sa vie de marin, tirant comme la plupart des marins des bordées plus ou moins alcoolisées dans les ports, jusqu'au jour fatal qui survint à la fin de l'année 1928 alors qu'il était matelot à bord des paquebots de la compagnie des Chargeurs Réunis qui assurait nombre de transports entre Bordeaux et l'Amérique du sud.

Une vie bascule.

Une tournée des grands ducs dans les bars à filles de Bordeaux, un excès de boisson, un pelotage de filles déjà "en mains" qui entraîna une bagarre générale… Il n'en fallut pas davantage.  Jusseau était armé d'un revolver qu'il portait pour faire le malin - il s'en servait habituellement pour faire des cartons sur les rats, innombrables dans les ports. Et quand le patron, véritable colosse indestructible et soucieux de sauver son mobilier pulvérisé dans la rixe arriva vers lui pour l'assommer avec un siphon d'eau de seltz, il prit peur et tira. Tout le monde s'enfuit, sauf le blessé et le tireur que deux policiers n'eurent aucun mal à arrêter tant il était hébété par son geste, n'opposant aucune résistance.

Les menottes passées, le marin devenu criminel en une fraction de seconde fut présenté à la justice et reçut un mandat de dépôt pour le Fort du Hâ, la prison de Bordeaux.

On passera sur les incidents qui suivirent, qui portent à rire mais qui avaient tout pour indisposer un jury composé de braves gens excédés par toute forme de désordre social  : confié à un jeune gendarme sans expérience qui l'emmenait en audition, Jusseau parvint à retirer ses menottes après s'être frotté les poignets avec un peu de savon, et tenta de s'enfuir après avoir attaché son pandore à une rampe. Échec. Plus tard, amené sur les lieux du crime pour la reconstitution, il fut enfermé dans la cave le temps que son avocat arrive sur les lieux. Fatigué de ne boire que de l'eau depuis des semaines, sachant que cela continuerait, il mit à profit son attente pour s'ennivrer consciencieusement avec les meilleurs alcools… C'est un individu ivre mort que l'on ressortit au moment de la reconstitution!

Le procès en assises devait commencer le 21 avril 1929, à 14 heures. L'avocat de Jusseau, Maître Rebeyrol,  spécialiste, des causes délicates, ne pouvait guère lui remonter le moral:

- J'espère qu'on s'en sortira avec les travaux forcés à perpétuité. (Rappelons qu'il n'ay avait pas mort d'homme et que l'accusé était primo-délinquant ; mais les jurés de Bordeaux étaient habituellement implacables)  

Dans son livre de souvenirs, Jusseau décrit fort bien, avec ses mots simples, sa peur du pire, la peine de mort, la manière dont le rituel judiciaire l'écrasait, le terrorisait. L'Avocat général argua de la présence du revolver dans la poche de l'accusé pour établir la préméditation (cette arme avec laquelle il faisait des cartons sur… les rats) quand la victime, a contrario,  fit preuve d'humanité, expliquant le contexte de la bagarre, minimisant les faits

- C'est pas de sa faute, il voulait pas, il faut le pardonner. Ah si j'avais su, si j'avais su…  (Ajoutant qu'à l'exception d'une petite cicatrice, il ne gardait aucune séquelle de sa blessure)

Puis Jusseau, assisté de son avocat, tenta de s'expliquer face à une Cour impitoyable, face à un procureur qui réclamait la peine de mort. Me Rebeyrol se lança dans une plaidoirie déchirante avant que les jurés ne délibèrent. La légitime défense presque sollicitée par la victime elle-même ne fut pas retenue si "la peine de mort nous est apparue comme une sanction, une sentence outrancière"

Verdict: les Travaux forcés à perpétuité.  

En ce temps là, les jugements de Cours d'assises n'étaient pas susceptibles d'appel et les pourvois en Cassation aboutissaient très rarement. Jusseau réalisa alors que des assassins notoires, des truands de la pire espèce, s'en tiraient souvent avec des condamnations "à temps" quand lui, délinquant de hasard, récolta le maximum.

Il existe un facteur qui me manque dans la vie : la chance. Je récolte d'emblée le maximum. Me voilà rayé du monde des vivants, ce monde que j'aime tant. On m'envoie chez les damnés. La démesure de la situation crée un sentiment de profonde angoisse, une sorte de psychose de la mort, du noir. J'ai peur de ces murs qui vont enfermer mes rêves. J'ai peur aussi de moi-même. Je ne me situe plus dans le monde. Je ne me compare plus aux autres… Un forçat n'est pas, n'est plus un homme comme les autres.

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04 juin 2013

Le jeu favori des bagnards : la "marseillaise".

 

Marseillaise 2

MarseillaiseDécrit entre autres par Albert Londres (Quel jeu joue-t-on là ? Oh ! pas le bridge, ni le poker, pas même la vulgaire 'bourre' ou la simple 'banque' ; il s'agit d'une partie qui ne se fait qu'au bagne : 'la Marseillaise'. C'est, en somme, une espèce de baccara dégénéré) il s'agit d'un jeu de hasard qui faisait fureur dès l'extinction des feux. Autour des joueurs se pressent une myriade de parieurs qui jouaient leur chance sur l'un ou l'autre, de même que nombre de "petits métiers" qui les assistaient: le fournisseur du tapis de jeu et des cartes, celui qui procurait le lumignon (une boîte, un peu d'huile et une mèche), la sentinelle pour le cas bien improbable d'une visite nocturne des gardiens. (une fois les portes closes, peu leur importait ce qui pouvait survenir – hormis les risques d'évasion peu probables)

Dans les premières décennies du bagne, chacun était rivé par une manille à une barre fixée au bout des bat-flancs, mais il était facile d'acheter la complaisance des porte-clés arabes et de circuler librement dans la case. Jouer à la marseillaise, régler une affaire d'honneur ou s'isoler pour une brève aventure "sentimentale" dans la "chambre d'amour (les "toilettes") était donc des plus aisés. Les gardiens savaient tout cela et ne s'en préoccupaient guère : ainsi, dans la journée, les détenus étaient moins sous tension.

A la marseillaise, les conflits liés à des tricheries réelles ou supposées se réglaient "en hommes", au couteau – en général dans les cases elles mêmes. On retrouvait alors un ou deux cadavres le matin suivant (éventrés : bien entendu d'autres récupéraient le plan). Les interrogatoires ne donnaient jamais rien, d'autant plus que la mort d'un bagnard intéressait peu l'A.P.  Ils étaient enterrés "aux bambous" (Saint-Laurent) ou jetés aux requins (îles du Salut), dans l'indifférence générale. 

marseillaise3Ci-dessus : une rixe de pieds de biche (relégués) à poings nus. Les transportés se battaient infiniment moins souvent, mais ils le faisaient  "entre hommes", au couteau, pour ne pas déroger "à l'honneur")                                         

Documentation: musée Balaguier de la Seyne

 

 

marseillaise flag 22

 

marseillaise flag 23Fusains de Francis Lagrange (le second correspond sans doute à la fin du bagne: des tables sont disposées dans les cases)

 

plaie marseillaiseAnonyme

Derniers documents: Réunion des Monuments historiques.

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02 juin 2013

Benjamin Ullmo - L'expiation ; la fin en Guyane.

 

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Transport la loire 1905Le 18 juillet 1908, après l'infamante cérémonie de la dégradation militaire (subie par Dreyfus 14 ans plus tôt, mais Dreyfus était innocent), Ullmo quitta Toulon pour l'île de Ré, et de là il fut embarqué sur le navire la Loire à destination de la Guyane, en compagnie des transportés et des relégués dont il était soigneusement isolé. Le Transport fit une courte escale, le temps de la débarquer aux îles avant de déposer son "chargement principal" à Saint-Laurent du Maroni. 

 

ullmo3 loire idiableLa chaloupe de l'île Royale dépose Ullmo sur l'île du Diable.

4057234275On lui fit occuper l'ancienne case de Dreyfus, avant d'en bâtir une sur le plateau, mieux ventilée et où le bruit de la mer était moins assourdissant. Dispensé de travail comme tout déporté politique, il s'occupa par des lectures de livres philosophiques ou mystiques, s'adonna à l'entretien de son habitat, éleva des volailles, longtemps soutenu par sa famille si sa belle Lison avait craché sa haine et son mépris lorsqu'elle fut appelée à témoigner. Les déportés peuvent normalement obtenir une grâce partielle: habituellement, le droit de rejoindre Cayenne après cinq ans d'isolement. Mais pendant la boucherie de la Grande Guerre, l'heure n'était pas à l'indulgence vis à vis des traitres et s'il fut incomparablement moins maltraité que Dreyfus, même sa demande de mobilisation comme simple soldat ne reçut aucune réponse.

Il séjourna donc à l'île du diable jusqu'au 15 mars 1923, date à laquelle le gouverneur de la Guyane de l'époque l'autorisa à demeurer à Cayenne où il croisa Albert Londres. lien)

ullmo_benjamin03Ullmo semblait alors être devenu psychotique, à cause de sa solitude relative sur l'île du Diable (pendant le conflit, il fut rejoint par d'autres déportés). On évoqua aussi les séquelles de son passé de drogué sevré avec brutalité.

Il se prit parfois pour le Christ et colporta des prédictions, écrivit au pape pour lui prodiguer ses conseils afin de mettre de l'ordre dans l'église catholique. (Il s'était converti au catholicisme pendant son séjour à l'île du Diable sous l'influence du père Favre, ce qui entraîna la rupture avec sa famille qui, si elle avait pardonné au crime contre la patrie, ne pardonnait pas à celui contre la religion: les antisémites s'en donnèrent encore à coeur joie).

Pendant six années, à Cayenne il exerça nombre de métiers, hébergé par le Père Fabre. Puis il trouva un travail d'aide comptable dans la plus importante société d'import, les établissements Tanon, où il accéda au poste de chef comptable. Ses revenus lui permirent d'accéder à une prospérité relative, et il acheta une belle habitation ainsi qu'une automobile, fondant un foyer avec une Martiniquaise qui lui donna deux filles.

Il est souvent écrit qu'il fut unanimement apprécié par la population guyanaise, mais l'auteur a recueilli des témoignages qui vont à l'encontre de ces assertions. Certains considèrent qu'il avait commis une conversion de circonstance pour sortir plus rapidement de l'Île du Diable (le Père Fabre avait une grande influence dans la Colonie) et s'il aida de nombreux ex détenus, c'était autant par esprit de solidarité que pour s'acheter une sécurité relative: vis à vis de la population civile, sa famille exceptée pour qui il fut un concubin et un père irréprochable ainsi que de quelques proches, il ne faisait pas preuve d'une immense bonté d'âme si jamais il ne commit de "sale coup".

 

ullmoCaricature anonyme faite par un Guyanais (Musée de Cayenne)

 

lebrunSur proposition de son employeur ainsi que d'une certaine Mademoiselle Poirier, française de  métropole qui avait correspondu avec lui pendant son séjour à l'île du Diable, le Président Lebrun signa le 4 mai 1933, le décret de grâce qui lui permit de rentrer en France, ce qu'il fit l'année d'après, pour annoncer dès son arrivée qu'il venait remercier sa bienfaitrice et mettre des affaires en ordre, mais que sa vie était désormais "ailleurs".

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ullmo_benjamin02Il rentra en Guyane dès l'année suivante où il continua de prospérer avant de mourir le 21 septembre 1957, à 63 ans. Sa tombe est toujours entretenue, au cimetière de Cayenne et si son nom est éteint (il n'eut pas de fils) sa descendance ne le renie aucunement.

L'auteur de ce site a recueilli des témoignages selon lesquels, il faillit avoir de gros ennuis pendant les émeutes de 1928 consécutives à la mort de Jean Galmot, soupçonné d'avoir pris parti pour le camp opposé, accusé d'avoir empoisonné le député populiste guyanais. Mais l'émeute étant passée, tout fut oublié.

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