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C'est le 26 mars 1930 que la police fut informée de l'assassinat de Roland Legrand, par télégramme administratif.

On saura très vite que la victime était, comme l'accusé de ce crime, un petit souteneur dont la profession officielle était une couverture (ils sont rares, les commis charcutiers qui passent leurs nuits à jouer aux cartes dans des bars). Le motif de la dispute serait "une affaire d'honneur", comme nous le verrons ultérieurement.

 

36-quai-des-orfevresQu'il nous soit permis d'estimer au préalable que rarement enquête aura été conduite avec autant d'équanimité, à charge et à décharge: malgré le faible retentissement de l'affaire et le peu d'intérêt que suscitaient ses protagonistes, le juge désigné tout comme l'inspecteur qui réalisa la plupart des actes exigés par la justice, enfin le Procureur qui demanda un supplément d'enquête le jour de l'ouverture du procès, ayant mis un point d'honneur à explorer toutes les pistes, même les plus invraisemblables, parmi celles indiquées par l'accusé pour tenter de se dédouaner.

 

26 mars 1930

du 3e D.T. 6 h 00

 

tel administratif

 

 

Très vite, un inspecteur est envoyé au commissariat pour entendre deux témoins, et les parents de la victime qui résident à Melun sont avisés.

Il n'y avait pas de SAMU à l'époque... c'est à bord d'un taxi, accompagné de deux jeunes femmes, que le blessé arriva au petit matin à l'hôpital où son état désespéré fut vite constaté, bien qu'il eut assez vite repris conscience : à cette époque où la chirurgie avait encore de nombreux progrès à effectuer et où les antibiotiques étaient inconnus, une blessure à l'abdomen autre que superficielle était toujours d'une extrême gravité. L'extraction du ou des projectiles se révéla impossible malgré une laparotomie de 40 cm et de ce fait Legrand était condamné à décéder d'hémorragie interne ou de septicémie.

Les témoins interrogés furent d'abord le chauffeur de taxi russe. Deux hommes l'avaient arrêté, le premier aidant le second à monter dans le véhicule, lui intimant de se rendre devant le "Clichy Tabac" tout proche, qu'il rejoignit à pied pour aller chercher dans le bar deux femmes qui montèrent dans le taxi, qui se rendit à l'hôpital Lariboisière. Ce n'est que pendant le trajet que le chauffeur découvrit que le passager était blessé, ce qui l'amena à prévenir la police après la course.

Second témoin, Vernes Eugénie Blanche Élise (dite Ninie), fille soumise demeurant en hôtel, qui se trouvait au café tabac, 48, rue de Clichy, en compagnie d'une amie, Rafin Maria, également fille soumise. Appelée par un inconnu, ce dernier lui apprit que son "ami" Legrand se trouvait dans un taxi à la porte, blessé par balle. Legrand confirma le fait à Ninie, précisant "être mourant".

Selon ses dires, Ninie connaissait Legrand depuis environ dix-huit mois ; elle indiqua que cette nuit là, ce dernier joua longtemps aux cartes avec des personnes inconnues de sa "fiancée", avant de sortir seul du café. Maria Rafin confirma en tous points les dires de son amie.

Le jour même, la police apprit que quatre hommes étaient passés à Lariboisière dans le but de prendre des nouvelles du blessé. Des recherches permirent de les interpeller rapidement à des fins d'interrogatoire. Il s'agit de Georges Goldstein, 22 ans, Roger Dorin, 24 ans, Roger Jourmar, 21 ans, Emile Cape, 18 ans.

Le commissaire Gérardin et l'Inspecteur Grimaldi (PJ) tentèrent d'interroger la victime, mais vu l'extrême gravité de son état, seules les questions indispensables purent être posées. Selon Legrand, il avait été blessé par un inconnu, pour des motifs inconnus, sans qu'il se rappelle s'il y avait des témoins. Visiblement, par crainte, il ne voulait pas dire la vérité. Après plusieurs questions, Legrand finit par reconnaître que l'individu lui a tiré dessus car des amis (qu'il ne désigne pas) lui ont rapporté d'une façon erronée les conversations relatives à cet individu, au cours desquelles lui, Legrand, aurait dit que l'individu n'était pas fréquentable. Et s'il se refuse à donner le nom du tireur, c'est parce que c'est un homme violent et dangereux qui lui ferait du mal à la sortie de l'hôpital.

Il était évidemment difficile de lui dire crûment que de toute manière plus personne ne lui ferait de mal car il ne sortirait pas vivant de Lariboisière... Les policiers usèrent de la corde sensible, quand la mère de Legrand arriva à son chevet.

- "Vous avez à côté de vous le commissaire de police et votre mère, ce qu'il y a de plus sacré au monde. Dites la vérité. Qui a tiré sur vous ? "

Il répondit : "C'est Papillon Roger" (extrait du PV d'interrogatoire). A noter la dissonance concernant le prénom, Roger et pas Henri : la défense s'engouffrera à bon droit dans cette brèche bien que tout le monde à Pigalle connaisse "Papillon" – et personne, "Henri", mais on rappelle que c'est un mourant qui n'a plus toute sa conscience qui s'exprimait, et on verra que ce point sera exploré méticuleusement par la police. Legrand réitéra formellement ses accusations sous serment, puis les policiers le laissèrent aux côtés de sa mère. Il décédera le lendemain.

En parallèle, la police interrogeait les quatre individus qui s'étaient rendus à Lariboisière pour prendre des nouvelles du blessé.

Tout d'abord, Georges Goldstein, 23 ans, Voyageur de commerce habitant chez son père (dont il représentait les collections de couture) n'ayant jamais eu affaire à la justice, sorte de "cave" (comme disent les truands) quelque peu fasciné par le Milieu autour duquel il gravitait se gardant bien de franchir le pas – fautes d'aptitudes pour cela sans doute : rondouillard, vêtu comme le voyageur de commerce qu'il était effectivement, encore quelque peu "tenu" par son père et employeur, il ne pouvait guère inspirer le respect dans un Milieu qui méprisait cordialement les pue-la-sueur qui travaillaient pour gagner leur vie.

Il déclara en substance avoir vu au cours de la nuit un attroupement et entendu dire que Roland Legrand, un de ses "camarades", avait été blessé par balles. Tout en le "connaissant assez bien", il lui était impossible de fournir des renseignements sur sa vie privée et il y avait plus d'un mois qu'il ne l'avait pas rencontré. Quant à ses accompagnateurs, c'est lui qui les a priés de le suivre ; ils ne connaissent pas la victime et ignorent tout de l'affaire. Goldstein déclare connaître "un peu" Papillon ; il l'a rencontré "quelques fois" et il sait que ce dernier connaît Legrand. C'est tout ce qu'il peut dire (extrait PV).

Roger Dorin (un de ses accompagnateur à Lariboisière) confirme les dire de Goldstein, ajoutant, la question lui ayant été posée, que s'il ne connaissait pas Legrand, il connaissait un nommé Papillon pour l'avoir aperçu sur le boulevard. Il est très connu et passe pour être terrible. Je ne connais pas le domicile de cet homme. Je n'ai jamais parlé avec lui. Je ne sais rien de plus (extrait PV)

Roger Jourmar (autre accompagnateur), 21 ans, ne fait que confirmer, précisant qu'il connaissait de vue un nommé "Papillon" qui fréquentait la brasserie "Noyaux" de la place Pigalle.

Idem pour Emile Cape (le dernier), encore sans travail, qui ne connaissait pas Legrand, et Papillon seulement de vue.

Le 26 mars, la mère de Legrand précisa ne connaître aucune des relations de son fils, à l'exception de sa fiancée. Après le départ des policiers, son fils a indiqué qu'un nommé Goldstein connaissait bien Papillon et, sur les demandes insistantes de sa mère, il a confirmé à chaque fois, par signe, que sa déclaration initiale était exacte.

Dès le 28 mars, l'enquête criminelle fut confiée au juge d'instruction Robbé, assisté initialement des inspecteurs Grimaldi et Nauzeilles, "chargés de retrouver le nommé Papillon". Plus tard, le très rigoureux inspecteur Mayzaud, habituellement mobilisé pour des affaires autrement sérieuses au regard de la justice, fut chargé de l'essentiel des investigations.

Les investigations menées dans les différents débits des environs et dans les services policiers établirent très vite que Papillon n'était autre qu'Henri Charrière, désigné par "la rumeur publique" comme l'auteur de l'attentat meurtrier commis sur Legrand. L'individu, soi-disant garçon de café, ne se livre en réalité à aucun travail et est fiché pour vol et recel. Il a quitté le 26 son meublé du 14 de la rue Tholozé, ou il logeait depuis le 1er janvier en compagnie de Georgette Fourel, dite "Nénette", sans faire connaître sa nouvelle résidence. (Extrait PV, ci-dessous, fiche de police)

 

fiche police

Nénette n'aurait pas vu son ami depuis huit jours, elle prétendit s'être disputée avec lui et affirma ignorer son nouveau domicile. En outre, Charrière n'a pas été vu, depuis le drame, dans les cafés qu'il fréquentait habituellement (en particulier : les Pierrots). Une surveillance attentive du quartier de même qu'une tentative d'interpellation à domicile au petit matin se révélèrent infructueuses. Il est manifeste que Charrière se savait recherché et s'abstenait pendant quelques temps d'arpenter les quartiers où il était connu.

Charrière, qui est réputé comme individu dangereux, ne se livre à aucun travail. Paraît tirer ses moyens d'existence du produit de la prostitution de sa maîtresse. D'autre part, il est connu comme joueur fréquentant les tripots de Montmartre. En un mot, les renseignements sont très défavorables. (extrait PV)

L'interrogatoire de Nénette nous apprend qu'elle subvenait à ses propres besoins "grâce à ses parents" et grâce à un ami anglais, M. Maltan Robert, qui lui envoyait 500 F par semaine (l'équivalent d'un salaire correct ; quand ce monsieur débarquait à Paris, Papillon, qui profitait de la rente s'éclipsait pour lui laisser la place... comportement type du barbeau de bas étage qu'il était)

A propos de Charrière, elle dit le connaître depuis sept mois environ, ne l'avoir jamais vu travailler, il joue aux courses et son père, instituteur en Ardèche, lui envoie de l'argent (ce qui est improbable).

 

2Prostituée pas "en carte", donc pas soumise, entre autres, aux visites sanitaires. Ne pouvait de ce fait en théorie travailler en maison close.

 

- J'ai connu Legrand il y a un an environ. Je ne l'a pas revu depuis. Il n'a jamais été mon amant. J'ignore si mon ami connaissait Legrand. Je ne les ai jamais vus ensemble.

- J'ai vu Charrière lundi ou mardi pour la dernière fois. Il était en compagnie d'un homme que je ne connais pas. Il est venu chercher un chapeau et, sans me dire un mot, il est reparti. J'ajoute qu'il y a huit jours, nous avons eu une discussion ensemble. Il paraissait très fâché avec moi.

- J'ignore où se trouve actuellement mon ami. Un nommé "Piépierre" doit venir me donner son adresse et chercher des vêtements de Papillon.

(en marge : Mentionnons que la nommée Fourel est connue au service des Mœurs comme fille insoumise. * Inconnue aux sommiers de la PJ)

* (Prostituée pas "encartée", donc pas soumise, entre autres, aux visites sanitaires. Ne pouvait de ce fait en théorie travailler en maison close).

Nénette, contre qui aucune charge n'est retenue, fut relâchée. Mais une étroite surveillance portant sur sa correspondance et ses déplacements était mise en place : on espérait bien entendu qu'elle se trahirait et mènerait directement à Charrière.

Les recherches du suspect s'intensifient, M. Robbé, juge d'instruction en charge de l'affaire, délivrant un mandat d'amener (c. 260 467) le 31 mars pendant que le directeur de la PJ avise le service des passeports et prévient les agents des frontières de bloquer la sortie du territoire de Charrière s'il tente de fuir. L'étau se resserre... et la "cavale" de Papillon sera de courte durée.

C'est le 7 avril 1930 que Charrière fut interpellé à 21 heures au chalet restaurant "à la Halte du Cyrnos", rue de la Porte Jaune à Saint-Cloud, par une équipe conduite par l'Inspecteur Mayzaud qui, à compter de ce jour, occupera une place prépondérante dans l'enquête.

Ce sont des "renseignements confidentiels" et des "filatures" qui amenèrent la police à découvrir le refuge de Charrière. La halte du Cyrnos était un établissement glauque situé sur le territoire de l'ancienne Zone, dans un quartier où les honnêtes gens évitaient de s'aventurer dès le soir tombé. L'établissement, tenu par Jean Orsini alias "Jean le Corse", ancien inspecteur des renseignement généraux contraint de démissionner à la suite d'agissements louches, était le refuge de la pègre et des prostituées qui s'y détendaient le jour en attendant de rejoindre leur place sur les boulevards des Maréchaux une fois la nuit tombée.

Quand les policiers débarquèrent, Papillon était attablé avec le patron lui même. L'Inspecteur Mayzaud tint à souligner dans son rapport que bien qu'il s'en défende, Orsini ne pouvait ignorer que le nommé Charrière faisait l'objet de recherche pour meurtre. (extrait PV... cela semble démontrer que le donneur de Charrière n'est pas Orsini, sinon ses anciens collègues n'auraient pas cherché à lui attirer des ennuis "collatéraux")

On signalera, pour démontrer s'il en est besoin la mythomanie pathologique de Charrière, que des décennies plus tard, quand il donna des conférences à la suite du succès phénoménal de son ouvrage, Papillon, il déclara à maintes reprises "qu'il jouait au golf à Saint-Cloud quand la police l'a interpellé".

Devant le Juge, Papillon demeurait tantôt évasif devant les questions précises, tantôt lyrique quand il évoquait "son amitié avec Roland Legrand", clamant son innocence sans désemparer. Et alors que quelques mois auparavant, il reconnaissait spontanément qu'un mandat d'amener qui enjoignait les forces de l'ordre d'interpeller, à Pigalle, un certain Papillon s'appliquait logiquement à lui, il affirma cette fois être victime d'une fâcheuse homonymie. Des "Papillons", il y en aurait trois ou quatre rien qu'à Pigalle (Papillon-tout-court, Papillon-le-Lyonnais, le petit Papillon, etc.)

Scrupuleusement, le Juge Robbé lança dès le lendemain une commission rogatoire visant :

- à recenser les "Papillons" susceptibles d'être en relation avec la victime,

- à savoir quelles étaient les relations entre Legrand et l'inculpé, s'ils n’avaient pas eu maille à partir ensemble et s'il n'existait pas entre eux des motifs de haine et de vengeance,

- à savoir avec précision quel était l'emploi du temps de Legrand avant le crime, et avec qui il se trouvait.

Charrière comprit alors qu'il perdrait pied s'il demeurait dans l'imprécision en face d'une mécanique judiciaire qui ne laissait rien au hasard. C'est alors qu'il fit une demande fatale, celle qui mit définitivement à mal sa réputation de "Dur", qui donna raison à ceux qui le soupçonnaient d'être un Indic.

Pressé de questions par un Juge d'Instruction rigoureux, il pensa s'en sortir en donnant le nom de l'Inspecteur de police Mazillier avec lequel il "entretient des relations" et qui serait susceptible de le disculper. Le Juge réagit immédiatement à cette demande en lançant une commission rogatoire.

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La réponse de l'Inspecteur Mazillier est catégorique et achèvera de "classer" Charrière au yeux de la pègre, puisqu'elle sera citée à son procès. En outre elle laisse pantois sur son degré de naïveté ! Car si un indic de bas étage obtient effectivement, en échange de ses "services", des condés de portée limitée (la police fermera les yeux sur le tapin de ses gagneuses, elle fera preuve de peu de zèle pour le retrouver après un minable cambriolage ou une rixe entre voyous sans trop de conséquences dans laquelle il serait mêlé, elle le laissera vendre de la drogue pour peu que ce soit "sous contrôle", etc.), dès lors qu'il s'agit d'une affaire aussi grave qu'un homicide volontaire (peut être avec préméditation) dont l'auteur encourt la peine capitale, on entre dans une autre dimension : Charrière s'est perdu de réputation sans y gagner le moindre avantage.

 

maziller réponse

 

Suivent, sur instruction du Juge Robbé, d'autres rapports destinés à renseigner la justice sur la vie et la personnalité du sieur Charrière.

Le 16 avril, l'inspecteur Mayzaud précise que l'intéressé se disait garçon de café (mais n'avait jamais exercé la moindre activité), qu'il avait logé du 1er janvier au 26 mars 1930 au 14, rue Tholozé en compagnie de sa maîtresse (Georgette Fourel, dite Nénette, née en 1911 donc mineure au moment des faits). Le loyer hebdomadaire de 130F était régulièrement payé. L'inspecteur met le doigt sur le "nomadisme" du couple qui avait habité du 26 octobre au 31 décembre au 15 de la même rue et auparavant au 5, du 18 au 22 septembre. Auparavant, il logeait seul boulevard de Clichy (cité du Cherche midi) du 16 au 30 mars.

Le nommé Charrière ne se livrait à aucun travail et tirait ses moyens d'existence du produit de la prostitution de sa maîtresse. Il fréquentait assidûment les champs de courses de la région parisienne et les tripots de Montmartre. On le représente comme très dangereux, n'ayant aucun scrupule. A tel point que, depuis plusieurs mois, on ne le servait plus dans différents cafés, notamment "aux Pierrots", place Pigalle, ainsi "qu'au Clair de la Lune", boulevard de Clichy. M. et Mme Miron Yvan, logeurs, 15, rue Tholozé, ont fait connaître qu'ils avaient été menacés à plusieurs reprises par Charrière, et celui-ci avait troué de plusieurs coups de revolver les tableaux qui garnissaient sa chambre. On peut encore remarquer les traces de balles sur les murs de la chambre. Je me suis rendu dans cette chambre en compagnie de M. Mirol. J'ai ainsi pu constater que cela était exact.

Les renseignements recueillis sur Papillon sont tous défavorables. Il est noté aux sommiers judiciaires : quatre mois de prison avec sursis.(citation)

Comme il était d'usage, le rapport Mayzaud fut doublé d'un second rapport, rédigé par l'inspecteur Grimaldi, dont la synthèse suit.

Grimaldi revient tout d'abord sur l'arrestation subie par Charrière le 19 janvier 1929 en vertu d'un mandat d'amener du juge Loger (affaire déjà évoquée) et de sa libération le 23. Lors de cette interpellation Charrière s'était dit sans domicile fixe, ayant reçu congé de son hôtel. On le retrouve à l'hôtel, 16, rue Tholozé à Paris, du 22 février au 8 avril en compagnie d'une femme inscrite comme suit sur le livre de police de l'hôtel : Soila Jeanne, âgée de vingt ans, née à Nogent en Bussigny (Haute-Marne), se disant couturière, mais qui, en réalité, était femme galante. Connue au dispensaire de la salubrité près de la Préfecture de police pour avoir été arrêtée sur la voie publique pour prostitution clandestine, la sus-nommée est la même femme que celle avec lequel l'inculpé vivait lorsqu'il a été, pour les faits qui lui sont aujourd'hui reprochés, arrêté. Aucun renseignement n'a été recueilli sur Charrière rue Tholozé.

Selon le rapport de l'inspecteur Grimaldi, le couple poursuivit ses migrations d'hôtel en meublé, les établissements pouilleux qui servaient à la fois à la passe et à l'hébergement des marginaux constituant l'essentiel des logements du quartier (on payait à la semaine, souvent à la journée, parfois... à l'heure). En avril, Charrière se fit inscrire sous son nom, se disant né à Avignon et être représentant de commerce, mais d'après le patron de l'hôtel, il ne paraissait vivre que de la prostitution de la fille Fourel. Dans le milieu de la prostitution, la fille Fourel dite Soila est surnommée Nénette. Pendant son séjour à l'adresse précitée, le sus-nommé Charrière découchait fréquemment, pour permettre à sa maîtresse de recevoir un protecteur de nationalité anglaise, qui lui établissait des mensualités, ce qui établit qu'à cette époque l'inculpé était le type du parfait souteneur.

L'inspecteur Grimaldi évoque ensuite son départ pour Marseille, où il résida à une adresse ignorée.

A son retour, suite de l'errance sous des identités variables pour Nénette, avec des lieux de naissance inventés pour Charrière qui s'est un temps inventé la profession de machiniste au Casino de Paris. Le couple fut chassé de l'établissement du 15, rue Tholozé, Charrière ayant giflé la tenancière, Mme Nirol. Son époux, gérant d'un café bar tabac a fait la déclaration suivante :

"Charrière, je le reconnais parfaitement sur la photographie que vous me présentez. Je le connaissais comme locataire. C'est un individu de mauvaise moralité, violent, dangereux. Il avait toujours la menace à la bouche. Plusieurs fois, j'ai dû le faire expulser du bal que j'exploite, où il causait du scandale. Plusieurs fois, il a proféré des menaces à mon égard, disant qu'il me ferait mon affaire.

Pour ma sauvegarde, j'ai fait une déclaration au commissariat de police du quartier des Grandes-Carrières. J'ai d'ailleurs fait conduire Charrière par des gardiens de la paix, où il a été pris note de mes démarches. Durant son séjour dans mon hôtel, Charrière a tiré plusieurs coups de revolver sur les tableaux qui garnissaient sa chambre. Il ne vivait uniquement que du produit d ela prostitution de sa maîtresse. Je lui ai donné congé à la suite d'une discussion au cours de laquelle il s'est livré à des violences et voies de fait sur la personne de ma femme."

Le récit ainsi fait est corroboré par une inscription sur le registre de main courante du commissariat, sous la référence n°50 du 30 janvier 1930 (pas de suite judiciaire, les époux Nirol n'ayant finalement pas porté plainte)

Conclusion du rapport de l'inspecteur Grimaldi... Le dénommé Charrière est un individu peu recommandable sous tous les rapports. En outre, il est indéniable qu'il profitait du produit de la prostitution de sa maîtresse. C'était un joueur invétéré, fréquentant les cercles et les tripots clandestins et les clubs de Montmartre. D'autre part, dans les divers établissements et débits de Montmartre qu'il fréquentait et qu'il avait cessé de fréquenter, et où il était bien connu, on le représentait comme un individu très dangereux, n'ayant aucun scrupule. Ce qui confirme sur ce point les renseignements recueillis à son sujet.

Réentendue le 18 avril, Mme Legrand, mère de la victime, a confirmé sans équivoque que lorsqu'elle était au chevet de son fils mourant, ce dernier avait réitéré ses accusations visant "Papillon", faisant suivre ce nom d'un prénom dont il lui semble qu'il s'agissait de "Roger" sans qu'elle puisse être affirmative sur ce dernier point. La victime a précisé également de manière catégorique que le dénommé Papillon connaissait très bien un certain Goldstein (que la justice avait déjà identifié comme étant un des quatre hommes venus prendre de des nouvelles de Legrand à l'hôpital)

Le rôle de Goldstein dans la détermination de la vérité

Georges Goldstein était le prototype même du "cave", vivant et travaillant avec son père (il était représentant) et quelque peu attiré par ce monde de la pègre dans lequel il se garda bien d'entrer franchement, tout en l'observant de l'extérieur. Ses fréquentations de bar l'amenèrent à connaître Legrand et Charrière et si ce dernier, avec sa faconde et ses hâbleries, ne pouvait impressionner un vrai dur, il devait fasciner un demi-sel tel que Goldstein.

Au début de l'affaire, on se souvient que Papillon l'envoya prendre des nouvelles de Legrand à l'hôpital, et de réitérer ses menaces de mort si d'aventure ce dernier venait à parler.

Le 18 avril, les inspecteurs Mayzaud et Gesut l'entendirent pour une seconde audition et ses déclarations furent sans ambiguïté aucune. Goldstein déclara en substance que le soir de l'homicide, il se promenait en compagnie d'un ami (Lucien Jacquemin) et ils rencontrèrent "Papillon" accompagné de deux inconnus, qui lui demanda s'il savait où se trouvait Roland, Goldstein lui répondit qu'à sa connaissance ce dernier se trouvait au bar-tabac du 48, boulevard de Clichy.

Goldstein est ensuite allé prévenir Legrand qu'il était recherché par Papillon et pendant cette discussion, un des individus qui accompagnaient le dit Papillon est entré dans le bar, et a demandé à Legrand de sortir. Sorti lui aussi, Goldstein vit Papillon et Legrand discuter et sans plus s'attarder il raccompagna son ami Jacquemin à son domicile.

Plus tard, revenant place Pigalle, j'ai de nouveau rencontré Papillon qui m'a dit : "va à l'hôpital Lariboisière voir dans quel état est Legrand, je viens de le descendre. S'il vit encore, dis -lui surtout de ne pas parler...

Très vite, apeuré, se sentant menacé, Goldstein prit ses distances et fila en Angleterre pour y présenter les collections de son père. Si on en croit les témoignages dont nous révélons la teneur ci-dessous, ses craintes n'étaient pas sans motif.

Le père Goldstein tout d'abord, qui précise que son fils ne rentrera de Londres qu'à la fin mai. Avant de partir, Georges Goldstein a reçu la visite d'un ami qui lui a dit qu'il avait appris qu'ayant dénoncé le nommé Papillon, il se pourrait que des camarades de cet individu lui fassent un mauvais coup. L'ami de mon fils se nomme Heimtz et habite …

Heimtz, de nationalité anglaise, interrogé par la police, confirme : "il est exact que la veille du départ de Georges Goldstein pour Londres, je me suis présenté chez ses parents pour l'avertir que j'avais su, avec le sieur Jacquelin, que des amis à Papillon lui feraient peut être un mauvais coup et ce parce qu'l avait dénoncé le meurtrier de son camarade Legrand Roland .../...".

Jacquelin, interrogé également, confirma la teneur de l'altercation qui vira au drame, concluant : "je reconnais avoir dit à Heimtz que Georges Goldstein ferait aussi bien de ne pas sortir car on disait que c'était bien lui qui avait dénoncé Papillon. J'avais peur qu'il reçoive un mauvais coup".

Ces déclarations ont été confirmées sous la foi du serment devant le Juge Robbé, qui avait mandé les témoins par commission rogatoire. Seule la déclaration de Goldstein prit du retard, compte tenu de sa présence à l'étranger.

Entre temps, le 215 mai 1930, sur demande du Juge Robbé, l'inspecteur Mazaud, après enquête, établit la corrélation formelle entre le patronyme Charrière et le surnom Papillon, tout le monde connaissant Charrière sous ce vocable à Montmartre, quartier habituel de Charrière et lieu du drame.

Soucieux néanmoins d'instruire tant à charge qu'à décharge, le juge Robbé lança le 28 juillet 1930 une commission rogatoire visant à rechercher parmi les personnes que fréquentait habituellement Charrière, notamment les patrons et patronnes des établissements dont il était l'habitué, s'il était connu sous le prénom de Roger ; rechercher parmi les individus qui le fréquentaient ou l'accompagnaient la nuit du meurtre de Legrand s'il ne se trouvait pas quelqu'un connu sous le nom de Roger.

L'inspecteur Mazaud, dans sa réponse du 4 août, répondit à cette commission rogatoire et fit la synthèse des faits. Certes on n'a pas trouvé de personne connaissant Charrière alias Papillon sous le prénom de Roger. Certes, on n'a jamais retrouvé les individus qui l'accompagnaient la nuit de l'homicide.

Mais le "lien Goldstein", qui ne connaissait qu'un Papillon – à savoir Charrière – et qu'un Legrand, qui fut envoyé par le premier au chevet du second pour le menacer de représailles s'il parlait, établit de façon formelle que Charrière était bien l'individu désigné par Legrand sur son lit de mort, devant sa mère.

Mazaud enfonce le clou : Il y a lieu de noter que de la nuit du drame au jour de son arrestation, Charrière n'a pas été rencontré à Montmartre, se cachant dans un lieu où nous avons procédé à son arrestation le 7 avril au soir. Il était hébergé à Saint-Cloud au chalet à l'enseigne à la halte du Cyrnos, 78 rue de la Porte Jaune, où il se cachait, ne sortant que très peu. Le sieur Orsini, né en 1887 à Cambia (Corse), propriétaire du dit chalet, consulté, nous a déclaré :

C'est un ami qui m'a présenté l'individu que vous avez arrêté chez moi. Je ne le connaissais que sous le prénom d'André et ce n'est que deux ou trois jours avant son arrestation que j'ai su qu'il portait le surnom de Papillon. /...

J'ai logé dans une chambre au premier, gratuitement, le pseudo André pendant dix jours environ. Il ne me payait que ses repas. Pendant son séjour chez moi il n'a reçu la visite que de deux de ses maîtresses. Comme je vous l'ai dit, je n'ai su qu'il était connu sous le nom de Papillon qu'à la fin de son séjour et qu'il avait besoin de se cacher ayant eu un coup dur à Montmartre."

Goldstein, convoqué de nouveau à son retour de Londres, maintint l'intégralité de ses propos, confirmant également les menaces indirectes dont il avait fait l'objet et qui avaient justifié son départ pour Londres.

Mais Charrière continua, devant le Juge, de clamer son innocence. Il joua avec le surnom de Papillon, en prétendant toujours qu'il pouvait s'agir d'un autre, malgré les investigations précédentes qui n'ont trouvé que sa propre personne répondant à ce vocable dans le Milieu de Montmartre.

On le pressa de donner son emploi du temps au moment du crime... Il assura alors avoir passé la plus grande partie de la nuit à l'Iris Bar, un bistrot de Pigalle, espérant un alibi décisif fourni par le patron de l'établissement.

Le Juge Robbé demande immédiatement que des vérifications soient faites sur ce point essentiel – la présence éventuelle de Charrière dans ce bar entre deux heures et quatre heures du matin – et il demande également qu'on recherche un individu surnommé Papillon, connu aussi sous nom du "Lyonnais". Il veut que l'on établisse enfin si Charrière possédait un revolver ou un pistolet.

Le rapport Mayzaud qui répond à ces demandes est implacable... Le sieur Botelli, gérant qui assume le service de nuit, présent la nuit du crime, certifie n'avoir aucun souvenir de la présence du client dont on lui montre la photographie, qui n'était d'ailleurs qu'un client de passage n'ayant pas pour habitude de stationner deux heures dans le bar et qui en outre avait été invité quelques temps auparavant par la patronne à ne plus venir consommer dans son établissement.

Scrupuleusement, Mayzaud ajoute que dans les milieux spéciaux habituellement fréquentés par les souteneurs et les malfaiteurs professionnels de la place Pigalle, il avait connu un individu surnommé Petit Papillon, interdit de séjour et de ce fait jamais revu à Montmartre depuis plus de six mois, qui ne peut donc en guère être considéré comme mêlé au meurtre de Legrand

Mayzaud signale que plusieurs personnes déclarèrent que Charrière était toujours armé d'un pistolet qu'il exhibait facilement, et il rappelle l'incident des balles tirées dans le mur de la chambre n°4 du meublé du 15, rue Tholozé, balles qui sont encore dans le mur. Enfin (citation extraite du PV) Il ne m'a pas été possible d'établir les relations qui existaient entre Legrand et l'inculpé Charrière. Cependant, il résulte des renseignements recueillis qu'elles étaient assez tendues depuis quelques temps à la suite de bruits répandus dans la pègre par Legrand, lequel affirmait que Charrière était un "indicateur de police". 4

La "fiancée" de Legrand (lui même souteneur) a déclaré être sa maîtresse depuis 18 mois. J'ajoute que depuis que l'on a tué mon ami, j'ai été prévenue que l'on avait vu mon amant se disputer sur le boulevard de Clichy vers trois heures avec un nommé Papillon, celui dont vous me présentez la photographie et qui se nomme Charrière (fin de sa déclaration devant l'inspecteur Mayzaud. Quel intérêt aurait-elle à faire accuser un innocent, dédouanant ainsi le véritable assassin de son amant?)

L'instruction semble prête d'être close, et pas au bénéfice de Charrière qui, en plus, semble mal conseillé par son seul avocat du moment, Maître Biffaure, qui jouissait d'une mauvaise réputation : la pègre ne faisait pas tant appel à lui pour ses aptitudes à dénicher le vice de procédure ou pour plaider brillamment que pour rendre des "services" au mépris de la déontologie (passer des courriers clandestins, faciliter les concertations entre personnes impliquées qui, en principe, ne devaient pas communiquer, etc. – d'autant plus que sa vie privée, à l'époque, le mettait à la merci de tous les chantages).

L'inspecteur Mayzaud, en effet, dut rédiger un rapport spécial à propos d'une menace directe que ce dernier crut devoir lui adresser. A la sortie d'une session de l'instruction, Me Biffaure s'adressa à lui pour lui signifier "qu'il ne perdait rien pour attendre", qu'avant peu "je recevrais des nouvelles d'un parent de son client qui occupait une grosse situation auprès de Chiappe" [le préfet de police et] que "ce magistrat m'inviterait à modérer mon zèle"

Ces menaces lui ayant été adressées en présence de l'inculpé et du témoin Goldstein (susceptible d'être impressionné), Mayzaud répondit sèchement. Dans son rapport, il ajouta que cet incident était le second, car au début de l'affaire, Me Biffaure (Bibif, pour le Milieu) lui avait demandé de ne pas pousser cette affaire à jour et qu'il valait mieux que Charrière s'en sorte par un non-lieu en raison d'un incident qui se produirait aux Assises au sujet de deux policiers qui encourraient des sanctions graves de l'administration.

A la sortie du cabinet du Juge, une troisième fois, Me Biffaure réitéra ses menaces en suggérant à Papillon "d'écrire à votre parent qui est haut placé pour lui dire qu'on rappelle cet inspecteur à l'ordre"

Mayzaud conclut son rapport spécial concernant cet incident en signalant que Me Biffaure répandait en permanence des insinuations malhonnêtes à son égard, affirmant que si les témoins parlaient, c'est que lui même les menaçait et conclut par une phrase qu'il faut replacer dans le contexte de l'époque... "J'ajoute que Me Biffaure est connu de nombreux collègues et de moi-même pour passer une partie de ses nuits à Montmartre où on le rencontre en compagnie d'invertis, étant lui-même de mœurs spéciales."

Phrase dont les fans de Charrière-Papillon, oubliant l'époque où elle fut écrite, oubliant la législation en vigueur à l'époque concernant l'homosexualité, s'emparèrent pour tenter de démontrer que leur héros avait été victime d'un immonde inspecteur homophobe fascisant. Que, dans le livre qui fit sa célébrité, près de quarante ans après et alors que les mentalités avaient bien évolué, Charrière ne parle jamais des Maghrébins qu'il côtoya au bagne qu'en les désignant sous les vocables de "Biques", "Bicots", ou de "Crouillats" est sans nul doute, à leurs yeux, une preuve d'ouverture d'esprit et de progressisme dela part de Charrière... On peut estimer sans exagération qu'il s'agit d'une indignation sélective !

Passé cet incident, Charrière tenta de compenser le refus du gérant de l'Iris bar (auquel il voua des décennies durant une haine tenace) de le dédouaner par un témoignage de complaisance pour lui fournir un alibi en sortant un autre lapin de son chapeau...

Un certain Fernand, chauffeur de taxi, l'aurait lui même prévenu du meurtre de Legrand, vers 3h30, alors qu'il était dans ce bar.

Immédiatement, le juge Robbé mandata par commission rogatoire tous les commissaires de la police judiciaire pour identifier ce chauffeur de taxi supposé qui fréquenterait de façon assidue les établissements de Montmartre, et chercher également un certain. Jambon, surnommé "Petit Papillon" à Montmartre.

Autre maladresse de Charrière qui décidément se comportait comme un cave. Tentant de faire sortir illégalement une lettre de sa cellule, adressée à un proxénète, Honoré Guillet, elle fut interceptée par le vaguemestre de la prison et mit en évidence de façon officielle sa situation personnelle de souteneur assisté par deux péripatéticiennes : Nénette déjà évoquée, et une certaine Simone Rousseau, qui exerçaient souvent leur métier ensemble sur les boulevards extérieurs. Ces deux maîtresses assistaient leur homme en prison, payant les avocats, lui permettant de cantiner, de faire le beau. Il semble toutefois que si Nénette restait impavide dans l'adversité (elle le demeurera sa vie entière), Simone Rousseau commençait à donner des signes de faiblesse avant de disparaître définitivement de la vie de Charrière (qui n'en parlera jamais).

Le 21 décembre, entendu sur PV, le gérant de l'Iris bar maintint l'intégralité de ses déclarations, réduisant à néant le supposé alibi de Charrière. Il ajouta ne connaître aucun chauffeur de taxi nommé Fernand, précisant qu'il connaissait fort bien ceux qui fréquentent les alentours (rappelons que cette corporation était très visible dans les années trente, ses membres portant tous une blouse grise ou bleue)

Quatre établissements proches de l'Iris Bar ont été approchés par la police, et le personnel d'aucun d'entre eux ne connaît de Fernand, chauffeur de taxi. Les gardiens de la paix du quartier qui connaissaient également très bien les taxis firent la même réponse.

Le 22 décembre, réinterrogé cette fois sur commission rogatoire, le Gérant de "L'Iris Bar", Emile Bosquet, confirma ses déclarations sous serment, précisant que Charrière avait été mis définitivement à la porte de l'établissement quelques jours auparavant, et n'avait donc aucune raison d'y revenir.

Enfin, à la fin de l'année, le Sieur Jambon ( dit Petit Papillon) fut innocenté car le jour du crime, il était incarcéré... à Marseille, ayant été condamné à quelques mois de prison pour délit de vagabondage et violation de l'interdiction de séjour à laquelle il était astreint.

En 1931, une nouvelle manœuvre de Charrière (qui décidément fait feu de tout bois) échoua elle aussi.

Tout d'abord, un "mouton" (indicateur de justice agissant dans l'espoir de capter une relative indulgence de la justice ou une amélioration de sa condition pénitentiaire) détenu à la prison de la Santé, nommé Maonaud Pierre, voisin de Charrière, écrivit au Juge pour "faire des révélations". Il connaissait, dit-il, la "seconde" de Charrière, Simone Rousseau, avec qui il "avait eu des relations". Mme Simone lui aurait déclaré qu'elle avait trouvé un témoin qui déclarerait qu'au moment où on tirait sur la victime, il était dans un bar où se trouvait l'inculpé et aurait déclaré à la cantonade : "ce n'est pas le moment de sortir. On tire des coups de feu dehors". Le tenancier allait, selon Maonaud, être présenté pour corroborer les déclarations de ce témoin nouveau (le reste de la lettre, relatant un dialogue entre Charrière et Maonaud est très confus).

Le 20 janvier 1931, un rapport est rédigé sur la lettre du nommé Maonaud.

Fernand Lellu (évoqué par Maonaud) entre temps sorti du chapeau de Charrière et de Me Biffaure n'est, selon ce document, qu'un témoin de complaisance. "On peut donc présumer que Maonaud a bien été mis au courant par des bavardages de la fille Rousseau. De plus, actuellement, Charrière doit être envoyé devant les Assises pour meurtre de Legrand Roland dont malgré les charges il nie être l'auteur"

Le 25 janvier le Juge Robbé demande de toute urgence des renseignements sur la moralité du sieur Lellu Fernand, né le..., demeurant... ainsi que sur la fille Simone, 60, rue des Lombards.

L'Inspecteur Priolet lui adressa un rapport à ce sujet, le 2 février 1931.

Il détailla tout d'abord sa situation familiale et matérielle (il est effectivement chauffeur de taxi), précisant que les renseignements recueillis à son domicile sont bons, mais il apparaît d'autre part que le Sieur Lellu tient des relations suivies avec la pègre à laquelle il apporte parfois son aide. Priolet apporte des précisions, notamment une interpellation le 27 novembre 1930 en compagnie de spécialistes du vol au rendez-moi les nommés Marsa et Charpentier. Le rôle de Lellu était de conduire les comparses dans sa voiture pour qu'ils agissent avec rapidité. Enfin le rapport de l'inspecteur Priolet signale que Lellu aurait tenté une démarche auprès du gérant de "l'Iris Bar" dans le but de l'inciter à modifier son témoignage, pour innocenter Charrière.

Convoqué, Fernand Lellu se vit rappeler les conséquences pénales d'un faux témoignage, dès lors que le mensonge est prouvé. Sagement, il disparut de l'affaire Charrière, bien content de s'en tirer à si bon compte...

Le dossier de l'Instruction est alors pratiquement clos, et Charrière attend son procès. C'est alors qu'un fait nouveau survint, une seconde correspondance émanant d'un "mouton" de la Santé, René Tul, adressée au Procureur de la République. Décidément, le côté hâbleur de Papillon, sa vantardise permanente lui jouent des tours : il parle trop, et le monde carcéral est une caisse de résonance.

Tul, dans ce courrier, relatait des propos qui lui auraient été rapporté par un certain Alizi, détenu également. Voici que qu'Alizi nous a raconté :

"Papillon vient me trouver dans mon café, tout inquiet. Et comme je lui demandais des explications, il répondit ceci :Je viens de tuer à coups de revolver un nommé Roland mais ce n'est pas ce Roland-là que je voulais mettre en l'air. Je me suis trompé. Il faut que je me sauve et je n'ai pas le sou.

Alors Alizi lui a remis 500 F et ils firent une quête parmi les gens de leur milieu dans laquelle ils ont recueilli plusieurs milliers de francs. La femme de Papillon se trouvant en prison à ce moment-là, il devait l'attendre pour se sauver en Espagne. Il alla donc à Saint-Cloud où il fut arrêté. Il y avait donc comme témoignage un débitant qui devait dire 'la vérité' sous peine d'être tué par des amis de Papillon. Alizi doit sortir le 17 août prochain. Il doit donc aller voir le témoin contre Papillon et lui faire dire que 'ce soir là Papillon se trouvait dans une maison publique du Havre ou des environs, que le jour du crime Papillon se trouvait dans une maison publique du Havre ou des environs, que le jour du crime Papillon se trouvait dans la société et non à Paris' "

l'Inspecteur Mayzaud se transporta le 8 juillet 1931 à la Santé pour auditionner les deux intéressés. Tul confirma l'intégralité de ses déclarations initiales. Puis Alizi donna quelques détails supplémentaires, précisant que peu après il avait été arrêté pour infraction à la loi sur les substances vénéneuses (trafic de drogue) et c'est en détention qu'il rencontra Charrière qui lui dit espérer s'en sortir avec un non-lieu, "car il n'y avait qu'un témoin contre lui"

Un complément d''enquête permit rapidement de savoir que le détenu qui avait assisté à la conversation entre Charrière et Alizi se nommait Lucien Lerbier. Entendu, il a déclaré :

"Au cours de ma détention à la prison de la Santé, je travaillais dans le même atelier que Tul et Alizi. Je ne causais que fort peu à Alizi car il ne m'inspirait pas confiance. Un jour, j'ai entendu Alizi qui s'adressait à Tul, à moi-même et à deux autres détenus, et qui disait :

Papillon est un homme. S'il a tué Roland Legrand c'est parce que ce dernier lui avait dit qu'il porte un chapeau. Je sais que cette expression veut dire donner des renseignements à la police..."

Le moins que l'on puisse dire, c'est que ces nouveaux rebondissements, provoqués pour l'essentiel par Charrière soucieux de passer pour un dur en prison (la Terreur de Montmartre, selon Tul) se sont retournés contre lui.

On notera l'incohérence d'un système de défense qui, après avoir voulu se faire reconnaître présent à l'Iris Bar au moment du crime, prétendait se faire "loger" dans une maison publique du Havre...

Le procès s'ouvrit donc le 27 juillet 1931, devant les Assises de la Seine.