27 août 2013

On a retrouvé l'ancien bagnard qui prétend être Papillon (Un de plus...)

(2005)

LES MAINS accrochées à son fauteuil roulant, Charles Brunier n'a pas bien compris pourquoi on l'avait si bien habillé, hier matin, pour sortir de sa chambre à la maison de retraite Orpa-Val-de-France de Domont (Val-d'Oise). Cet ex-bagnard coule ici une retraite paisible depuis douze ans. Solitaire, le vieil homme de 104 ans n'a plus aucune famille et ne reçoit jamais de visite. Il affirme être celui qui a inspiré Henri Charrière, auteur du célèbre « Papillon », dont il dit qu'il lui a volé son identité. Hier, c'est lui que Léon Bertrand est venu voir. Le ministre du Tourisme voulait évoquer le souvenir de son grand-père, Bertrand Lucien, un ancien du bagne de Cayenne.

« Il l'a peut-être connu » dit Léon Bertrand. Charles Brunier est resté une quinzaine d'années derrière les barreaux de l'établissement pénitentiaire de Guyane, qui a fermé ses portes en 1953 après avoir accueilli près de 70 000 prisonniers en cent ans. Il ne se souvient pas du grand-père du ministre. En revanche, il n'a pas oublié les geôles de Saint-Laurent-de-Maroni, le comportement violent des gardiens « et surtout les moustiques ». C'est là-bas qu'il a côtoyé Henri Charrière, devenu célèbre sous le nom de Papillon, titre du livre autobiographique devenu un best-seller à sa sortie en 1969.
Mais Charles Brunier, son ancien codétenu, le clame et l'a toujours dit : Charrière n'a fait que s'inspirer de son histoire à lui pour écrire son ouvrage.
Et cette histoire est riche en rebondissements. Engagé dans la Marine à l'âge de 17 ans, Charles Brunier a réussi, lors de la campagne de Syrie, à dégager avec d'autres hommes une unité qui était encerclée. A cette occasion, il a sauvé la vie d'un lieutenant avant d'être lui-même blessé.
De faits qui lui ont valu de recevoir la croix de guerre. Quelques années plus tard, il bascule : à Troyes (Aube), après une rencontre avec une prostituée qui lui avait proposé de travailler pour lui, il blesse d'un coup de couteau le protecteur de la fille, un certain Chopette, lors d'une bagarre au bar des Mauvais Garçons. Condamné aux travaux forcés à perpétuité pour l'assassinat d'une vieille dame en 1923, il est envoyé au bagne.

Un tatouage sur l'épaule

Charles Brunier, qui se faisait appeler là-bas Johnny King, est parvenu à trois reprises à s'évader. Enrôlé pendant la Seconde guerre mondiale comme pilote de chasse au Mexique, où il s'était réfugié après sa dernière évasion, il traque durant deux ans les sous-marins allemands dans la mer des Caraïbes, avant de continuer la guerre en Afrique. Après avoir été décoré une nouvelle fois à Brazzaville, au Congo, par le général de Gaulle en personne, Charles Brunier participe au débarquement en Italie. Il termine la guerre avec le grade d'adjudant-chef. Ce qui ne l'empêche pas d'être renvoyé au bagne, en Guyane. Ce n'est que le 12 juin 1948 que le président de la commission des grâces lui accorde la remise totale de sa peine « en raison de sa conduite émérite au cours des hostilités ».

A son retour en métropole, Charles Brunier s'installe à Domont où il vit paisiblement, au milieu de voisins qui ignorent tout de son passé. A ses heures perdues, l'ancien matricule 47355 construit des maquettes de bateaux qu'il conserve encore aujourd'hui précieusement dans sa chambre de la maison de retraite. Malgré ses 104 ans, Charles a encore l'oeil vif et la capacité de s'exprimer. « Mais c'est quand il veut », précise-t-on à la maison de retraite.

Hier, il n'avait pas trop envie. Il a trouvé « incroyable » qu'un petit-fils de bagnard puisse aujourd'hui être ministre, lui, le sans-famille qui s'est longtemps vainement battu pour obtenir sa réhabilitation, « pour donner un nom honnête » à la femme qu'il aimait. Mais il n'a pas prononcé un mot sur son histoire à lui.

Le récit d'Henri Charrière, décédé en 1973 à l'âge de 67 ans, est depuis longtemps sujet à controverse. Dans son livre « Papillon épinglé » (paru en 1970 aux Presses de la cité), écrit après avoir suivi les traces du bagnard, Gérard de Villiers, le père de SAS, avait relevé des anomalies. « Tout n'est pas faux, mais la grande majorité des aventures sont arrivées à d'autres, pas à Papillon, et parfois des années plus tôt », disait-il. Des propos confirmés par un ancien gardien du bagne. Dans un rapport de 24 pages adressé au ministère de la Justice dès décembre 1969, il mentionne : « On peut affirmer que Charrière a mis à son crédit des aventures imaginées par lui-même ou vécues par d'autres. » Coïncidence ou pas, Charles Brunier a de nombreux tatouages sur le corps, dont un papillon, et l'index gauche atrophié. Deux signes distinctifs du plus célèbre des forçats.



Le Parisien

Eric Delporte et Olivier Sureau | Publié le 17.12.2005

brunierUne autre source sans doute plus crédible (Franck Sénateur, bagne-guyane.com)

De nombreuses inexactitudes et même inepties,ont été écrites sur l'histoire de cet homme, qui, loin de le servir, trahissent plutôt sa mémoire !

De sa prétendue ressemblance avec" Papillon" à son appartenance à un mystérieux "commando du mexique",les journalistes et colporteurs de ragots se sont engouffrés, imprudemment, dans la brèche créé par un article de "France-soir" en date de 1969, écrit sans la plus élémentaire règle de prudence et de vérification...

Né à Villenauxe, dans l'Aube, le 31 mai 1901 Charles a vécu une adolescence ombrageuse, qui de ruptures en échecs, l'a mené sur le chemin de la grande délinquance. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité en septembre 1923, pour assassinat et est envoyé en Guyane en 1924. Là, sa nature indomptable et sa soif de liberté, vont le lancer sur les routes de l'évasion. Encore et encore. Infatigable, il va essayer toutes les méthodes : sans succés...Toujours repris, il terminera effectivement sa peine en 1946, par le jeu des grâces présidentielles, consécutives à la fermeture du bagne. De retour en France, en 1949, avec l'aide de l'armée du salut, qui a tant fait pour les libérés, il va pouvoir retrouver une vie normale, après 25 ans de bagne (!) et se réinsérér dans la société, faisant la démonstration qu'une deuxième chance est toujours possible...Apprécié de tous, il s'était recrée une véritable vie sociale et même une famille. Discrétement,tranquillement, cet homme qui avait largement payé sa dette à la société, a alors fini sa vie dans une maison de retraite de la Région Parisienne . C'est là que je l'ai rencontré et apprécié, aimé même, tout comme le personnel de cet établissement qui le trouvait si gentil et si peu exigeant.

A plus de 105 ans il va recevoir, à mon initiative, le ministre du tourisme Léon Bertrand, homme de Guyane, mais surtout de coeur, et une grande émotion naitra de cette rencontre...
Charles nous a quittés, en janvier 2007, plus que centenaire, las d'une vie d'aventure, bien remplie....

Il n'est pas question à travers ces quelques lignes de remettre en cause quoi que ce soit, au nom d'une quelconque vérité ! De rabaisser une prétendue performance, ou de désacraliser un prétendu héros... mais juste de permettre aux lecteurs de cette modeste chronique, de savoir que si Charles Brunier méritait d'être connu, c'est plus par son existence d'homme et l'exemple que l'on peut en tirer, que par des fadaises qui ne lui apportent rien, pas plus d'ailleurs qu'à leurs auteurs...

" Les plus grands hommes sont des hommes qui ont osés se fier à leurs jugements propres, et pareillement les plus sots..." Paul Valéry

Le décès de charles Brunier (annoncé dans le Parisien)

Qu'il soit permis de s'indigner contre le sort de cet homme qui, alors que rien ne l'y obligeait, alla risquer sa vie pour défendre sa patrie et gagna même une splendide décoration décernée par le Général de Gaulle. A défaut de le réhabiliter immédiatement (il y avait peut être des raisons objectives pour cela et son crime ne fut pas anodin), on aurait certainement pu le laisser libre de retourner à l'étranger au lieu de le renvoyer au bagne (même si ce dernier, après la guerre, n'avait plus rien de commun avec le précédent: la plupart de ses "pensionnaires" n'étaient guère plus que des assignés à résidence travaillant pour le département contre une honnête rétribution).

Auriol a fait oeuvre de justice très tardivement, et "Pépère" (comme on l'appelait dans son quartier avant qu'il n'intègre une maison de retraite) put finir ses jours paisiblement dans cette patrie qui l'avait rejetée et qu'il défendit néanmoins.

 

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21 août 2013

"Impressions Guyanaises" - Magazine "à travers le Monde", 1910 (fin)

expansion coloniale

(première partie, lien)

L'Ile Royale possède sur son plateau une terrasse d'où l'on peut surveiller tout l'horizon, puis, au point culminant, un sémaphore à disques qui permet, lorsque le temps est clair, de communiquer avec Kourou, qui est lui-même relié télégraphiquement à Cayenne. Un vieux forçat, ancien notaire, remplit sur la terrasse et au sémaphore le rôle de guetteur. Armé d'une longue lunette, il passe ses journées à explorer le large. Aucune goélette se détachant du rivage ne lui échappe. C'est un type, ce vieux bagnard, que l'on rencontre toujours, depuis plus de dix ans sur le plateau, portant sur le dos sa longue lunette en bandoulière à l'aide d'une simple ficelle. C'est qu'alors il va "signaler", entrant successivement chez tous les fonctionnaires de quelque importance, pour leur annoncer d'un ton comique, "Une goélette venant de Cayenne se dirige sur les Iles. Le gouverneur est à bord." Le sommet de l'Ile Royale est occupé par les services hospitaliers, les habitations des fonctionnaires (directeurs, médecins, surveillants) et la chapelle.

image280En un point, qu'on appelle "l'Est" on aperçoit un grand bâtiment, l'asile des aliénés et des vieillards, puis à côté, une petite maisonnette, la maison du bourreau. Derrière les hôpitaux, sur le versant qui regarde "le Diable", se trouvent le camp des transportés et le quartier cellulaire. Nous n'insisterons pas sur la description de ces longs bâtiments, dont l'intérieur rappelle assez celui d'une chambrée de caserne avec les deux bas flancs latéraux plaqués à la muraille. De Lourdes portes, grillées de fer et dûment cadenassées vers le soir, en sont toute la nouveauté. C'est là que sur la planche, les forçats dorment côte à côte. Ceux, qui après un long stage de bonne conduite, sont parvenus de la troisième dans la deuxième classe, sont exceptionnellement pourvus d'une couverture de laine. Deux fois par jour, à dix heures et à six heures, ils reçoivent leur ration : endaubage de boeuf ou lard salé, légumes secs et pain. Dans l'intervalle, ils se rendent à leurs travaux respectifs : ateliers, travaux de maçonnerie, jardinage, ou à leurs emplois : infirmiers, secrétaires ou domestiques.
Il y a en général un surveillant pour vingt hommes, plus ordinairement un pour trente et même un pour cinquante sur certains pénitenciers de l'intérieur. Malgré cette division du travail, le produit est nul ou à peu près. Cela tient à l'insuffisance et surtout à la veulerie des chefs et des surveillants. Le potager de l'Ile Royale produit à peine un panier de légumes par jour suivant la saison. Le ravitaillement en viande de boucherie se fait par le poste de Kourou ; l'on y consomme ainsi qu'en toute la Guyane ces petits boeufs efflanqués, qui viennent par mer du Venezuela.
On reste sans comprendre pourquoi nul ne prendra jamais, dans ce pays d'immenses savanes où les pâturages abondent six mois de l'année, l'initiative de faire un élevage de bétail, qui pourrait alimenter à la fois, et dans de bonnes conditions de rapport, et l'administration pénitentiaire et la colonie. Mais il y a si peu à attendre de la population créole, dont le fond du tempérament est la paresse, comme le fond du caractère la vanité!
Ces longues constructions sans étages où logent les forçats limitent une grande cour carrée. Hâves, patibulaires, efflanqués quelques-uns, parmi lesquels on nous montre le fameux Soleilland, travaillent à la construction d'un puits, commencé depuis plus de six mois.
Certains paraissent malades. Ils se plaignent de manger peu et mal ; ils nous reviennent cher cependant. N'était le climat qui, aux îles, est assez clément, on y verrait la tuberculose et la scrofule augmenter parmi eux leurs ravages, déjà cependant considérables.
Alors le forçat, ainsi mal nourri, " chaparde ", l'employé aux dépens de son maître, l'infirmier (chose monstrueuse!) aux dépens des malades; les autres volent leurs voisins ou font de la "camelote". Cameloter, c'est faire, en terme de marine marchande, du petit commerce. C'est, pour le transporté, vendre aux fonctionnaires -qui résident ou qui passent aux îles, le produit de son travail et de son imagination.
Descendons au quai par le sentier en lacets qui, pittoresque, s'enfonce dans la verdure. Sur le bord de la rade, le long du quai, sont les ateliers où travaillent une cinquantaine de condamnés, puis une maison à arcades servant au premier d'habitation aux surveillants du quai, au rez-de-chaussée de local aux canotiers du port. Les canotiers surtout sont passés maîtres dans l'art du camelotage et nul .ne peut être mieux placé qu'eux pour écouler la marchandise.., cachée. Les canots sont en effet, en rapports fréquents avec les goélettes qui viennent mouiller en rade ou les navires... quand il en passe.
Deux fois dans l'année seulement et c'est un événement aux Iles - le transport la Loire venant directement du dépôt de Saint-Martin de Ré, apporte un contingent de six ou huit cents nouveaux condamnés. Alors l'ancien forçat astucieux vous montre "sous le manteau" : des guillotines minuscules, construites en bois d'essence rare et sur le modèle exact de la Veuve, des poignards gainés de cuivre ouvragé qui sortent directement des ateliers de l'Administration, des écailles de tortue de mer soigneusement vernies, des mâchoires de requins portant l'inscription au couteau. "le tombeau du forçat", des noix de coco sculptées et coloriées représentant par exemple la vue générale des îles, des coffrets ou des étuis à cigarettes en bois précieux, des cannes faites de rondelles d'écaille juxtaposées ou de vertèbres de requin enfilées sur une tige rigide, etc., etc., et la pièce d'argent ou d'or reçue, va s'ajouter à la série de celles déjà mises à l'abri.
Lorsqu'on visite les Iles du Salut, une excursion à File du Diable s'impose. Très aimablement, le commandant des Iles, qui réside à l'île Royale, mit à notre disposition une baleinière pour nous rendre au Diable. En moins d'une demi-heure, par le goulet qui sépare Royale de l'Ile Saint-Joseph et qui, fouetté constamment par les vents du nord-est, n'est pas toujours praticable, nous arrivons à l'ancienne île de Dreyfus. Nous accostons au point où aboutit le câble qui relie le Diable à Royale. et sur lequel circulait deux fois par jour, au temps de Dreyfus, le chariot apportant des vivres. La jetée primitive de planches et de granit suffit à peine à nous abriter.
A vingt mètres du débarcadère et du rivage, nous passons devant l'ancienne case affectée au capitaine Dreyfus. Elle sert actuellement de logis aux quelques rares condamnés laissés dans file à la disposition de deux gardiens, pour les corvées. Ces quelques privilégiés passent leurs journées à pêcher la tortue de mer, quelquefois la langouste sur les rochers de l'île et à sculpter des noix de coco. Un feu de bois grésille dans un coin, sous la marmite qui chauffe leur repas. Il faudrait l'administration complice pour qu'une évasion de l'Ile du Diable réussît. Et la mer qui tout l'an déferle avec rage sur les rochers, et les requins eux-mêmes qui infestent ces parages: ne sont-ils pas la meilleure garantie contre toute tentative d'évasion?
Le sentier qu'il faut prendre pour gagner l'autre. extrémité de l'île, longe la mer tout du long et s'enfonce délicieusement dans le bois, sous les hauts cocotiers. Nous y fûmes à l'heure où le soleil décline, seul et tristement assis "au banc de Dreyfus" dans le fracas assourdissant des lames sur les galets. C'est un petit banc historique, dressé sur la fin de l'exil de l'ex-condamné, lorsque, moins rigoureux, on avait permis au prisonnier de sortir de son enceinte de palissades pour descendre dans le sentier promenade. Le site à cet endroit est magnifique et le décor des cocotiers géants fichés sur des falaises rougeâtres est des plus séduisants.
L'île Saint-Joseph, où nous accostons pour rentrer à Royale, porte sur son sommet les deux immenses bâtiments, contenant les cellules des réclusionnaires. Dans le bas, le camp contient deux à trois cents forçats. C'est à Saint Joseph que débarquent les nouveaux contingents amenés par la Loire pour être répartis sur les différents pénitenciers, suivant les besoins et les demandes émanant des directeurs. On nous montre à Saint-Joseph la roche du Crime où furent fusillés en 1894 trois anarchistes révoltés, qui avaient assassiné deux gardiens et, réfugiés dans les rochers, avaient refusé de se rendre. Sur le versant qui regarde le Diable, s'étale le cimetière des fonctionnaires du groupe des îles. On y peut lire le nom des braves, surveillants ou médecins, qui payèrent de leur vie leur dévouement à l'administration pénitentiaire et à la patrie.

L. M.

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Là encore, on écrit sans savoir. Les immenses savanes qui font l'admiration de l'auteur sont totalement improductives contrairement aux llanos venezueliens, et des troupeaux de boeuf y mourraient très vite de faim - si d'autres ressources, ailleurs, seraient envisageables. L'auteur reconnaît l'état de dénutrition dont souffrent la plupart des bagnards - tout en s'étonnant qu'ils ne soient guère productifs, curieux paradoxe. Il signale à juste titre "qu'ils nous coûtent déjà cher" sans analyser les véritables causes de cette dépense. Quant aux braves surveillants qui payèrent de leur vie leur dévouement à la patrie, la vérité triviale et infiniment moins héroïque commande de dire que la plupart périrent par le foie, très âbimé par les innombrables punchs quotidiens.

"Mais il y a si peu à attendre de la population créole, dont le fond du tempérament est la paresse, comme le fond du caractère la vanité!"...

Il suffit de relire le passage précédent pour s'interroger: l'auteur y rendait un chaleureux hommage à ces hommes courageux qui s'enfonçaient dans la jungle, à la recherche de l'or et du balata, cela au mépris de tous les dangers. Aux approxiations relevées précédemment, on ajoutera les incohérences.

Suite (lien)

Source : François Collin

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"Impressions Guyanaises" - Magazine "à travers le Monde", 1910

a travers le monde c

Au Pays des Bagnards --- Impressions Guyanaises---

Depuis que la relégation est supprimée en Nouvelle-Calédonie, la Guyane française a pris une importance nouvelle dans les questions pénitentiaires; le pays est intéressant à connaître et l'article de notre correspondant en montre les différents aspects au point de vue pénitencier

Le paquebot qui nous laissa à la Martinique avait repris aussitôt la route de France. C'est par un bateau annexe de la Compagnie Transatlantique que les voyageurs à destination de la Guyane, sont transportés de Fort-de-France à Cayenne. La première escale dans les Guyanes est Demerara ou Georgetown, capitale de la Guyane anglaise, ville coquette et plaisante comme les Anglais savent en créer dans leurs colonies et où l'on jouit sous un climat assez clément de tous les perfectionnements de notre civilisation moderne. Le lendemain l'annexe mouille en rade de Surinam ou Paramaribo, chef-lieu de la Guyane néerlandaise et, après quelques heures seulement, fait route sur Cayenne par la pleine mer.
Dix heures de navigation, puis peu à peu se dessine à l'horizon une grande ligne grise, qui fait une séparation très nette entre la mer du large, claire et brillante, et l'autre océan sale et triste, qui est la mer de Cayenne. C'est la zone de mélange des eaux salées avec la masse des grands fleuves de la côte américaine: Amazone, Maroni, Mana, Oyapoc. Puis, à peine à huit ou dix milles, on longe bientôt un rivage gris, monotone, bas, semé d'un peuple de palétuviers rabougris et enchevêtrés, par derrière, on découvre des plaines immenses, nues, sans aucun vestige d'habitation ni trace de civilisation, Si loin qu'on puisse fouiller avec la lunette, on n'aperçoit pas une cabane, pas la moindre fumée. On a l'impression que le morne et lourd silence des solitudes doit régner sous ce ciel impassible, toujours brûlant, jamais pur comme nos ciels de Provence.
Puis, en avant, à bâbord, de petites masses grises, chevelues de cocotiers, se dessinent dans le lointain très basses; ce sont les îles du Salut. A mesure qu'on se rapproche, on les distingue, on les divise et leurs reliefs apparaissent. Elles forment un archipel de trois îlots qui sont l'île Royale, l'île Saint-Joseph et l'île du Diable. A l'opposé, sur la côte, une agglomération de quelques cases derrière un rideau de longs cocotiers et à l'embouchure d'une large rivière, c'est la rivière de Kourou et le pénitencier des Roches.

Nous ne sommes plus qu'à une vingtaine de milles de Cayenne. L'abord en est indiqué par trois rochers sinistres et nus, redoutés des navigateurs. Le plus éloigné au large, porte une lanterne ou plutôt un phare de faible puissance, que gardent constamment deux forçats, placés là par l'administration pénitentiaire, qui leur fait envoyer tous les quatre ou cinq jours, les vivres et l'eau douce qui leur sont nécessaires. Depuis ces trois rochers, qui portent les noms de l'île Le Père, l'île La Mère et l'Enfant Perdu, les fonds baissent de telle sorte que les navires de fort tonnage sont obligés de mouiller à près de deux milles du port, que l'on commence à distinguer dans l'embouchure de la rivière de Cayenne. A marée haute seulement, les navires de tonnage moyen peuvent arriver jusqu'à l'estuaire.

Image268L'estuaire n'est pas large, le cadre en est triste et désolé; les rives, très vaseuses, rendent le débarquement difficile, parfois même périlleux. Le paysage plutôt laid dégage une mélancolie qui vous serre le coeur. Il nous fallut, un jour que nous étions arrivés par une chaloupe en plein jusant, nous faire remorquer par des nègres, dans une pirogue, sur des centaines de mètres de vase. Un appontement de madriers vermoulus et devenu depuis de nombreuses années impraticable, profile sur la rive boueuse sa silhouette haute et délabrée.

Cayenne, bâtie dans la verdure entre la rive droite de la rivière et la mer, paraît par contraste presque séduisante. Une large et vieille caserne sur un monticule que les habitants dénomment orgueilleusement le fort Cépérou, fait face à la mer. Elle est aujourd'hui presque inhabitée. Une compagnie formée d'éléments indigènes et répartie entre le pénitencier des Iles du Salut, celui plus important du Maroni, et Cayenne, constitue toute la garnison militaire de la Guyane, et les forces que le Gouvernement met à la disposition de l'administration pénitentiaire pour contenir plus de 6.ooo forçats. En arrière du Cépérou s'étend la ville aux maisons lépreuses, alignées sur quelques rues droites qui convergent presque toutes sur la grande place du Gouvernement, la place des Palmistes, remarquable par la hauteur de ses palmiers immenses, dont les Cayennais sont, à juste raison, très fiers. Quelques demeures de style colonial et le lourd édifice du Gouvernement, sévère et d'un pauvre aspect, en forment tout le cadre. L'insécurité et les abords peu praticables de son port, unis aux dissensions politiques des quelques habitants, ont fait de Cayenne, depuis quelques années, une ville désolée. L'administration pénitentiaire n'y entretient plus de forçats que pour le service de la voirie, de l'hôpital et de l'hôtel du Gouvernement. Çà et là quelques libérés ont dressé des boutiques mal achalandées. D'autres vendent des allumettes, des paniers au coin des rues ou sur les marchés.
Un jour n'entendit-on pas deux d'entre eux tenir la conversation suivante, assez piquante : " Comment fais-tu pour vendre tes paniers meilleur marché que moi, à qui l'osier cependant ne coûte rien puisque je le vole? - Eh bien, je vais plus loin encore et moi, je vole les paniers tout faits".
On compte les colons qui tentèrent de fertiliser le sol spongieux des savanes ; les seuls habitants aisés sont des commerçants heureux, pour la plupart tenanciers de bazars ou de magasins universels, ou encore quelques créoles enrichis par l'exploitation de bons placers. Les placers, qui rapportent plus d'or qu'il n'en faut pour couvrir tous les frais d'exploitation, du transport des vivres ou du matériel, sont aujourd'hui de plus en plus rares. Dans le sous-sol des forêts, les alluvions de tous les fleuves et bras de fleuves (les criques comme on les appelle là-bas) dans les monts Tumuc-Humac d'où découlent toutes ces larges rivières qui découpent la côte et enlisent la mer de leurs sables, il y a de l'or, beaucoup d'or, mais les difficultés sans nombre d'une exploitation un peu sérieuse ont découragé les plus belles énergies. Néanmoins, beaucoup de créoles, qui gardent le souvenir des richesses faites en quelques jours au Karsevenne ou à l'Innini, attendent et conservent leur provision de mercure, prêts à se ruer sur le premier filon praticable qu'on découvrira. Outre l'or, dont l'exportation se fait surtout mystérieusement au grand bénéfice de quelques-uns et malgré les rigueurs douanières, on retire encore de notre Guyane de la gomme à balata, que de courageux industriels vont extraire en forêt de l'arbre à balata, et l'essence de bois de rose, extraite par distillation qui sert de base à beaucoup de nos parfums en usage dans la métropole.

Image269De Cayenne à Kourou, une goélette (une tapouille, comme disent les gens du pays) nous transporte en dix heures. La mer fait rage sur cette côte basse de Guyane, et les lames, poussées toute l'année par les alizés du nord-est, déferlent furieusement contre les bancs de vase qu'infestent les requins. Un homme qui tombe à la mer est considéré comme perdu. Tout dernièrement encore, une forte lame enlevait quatre personnes de la chaloupe, le Colonel Loubère, qui fait le service entre Kourou et les Îles, et malgré les recherches actives pratiquées sur le rivage par la grosse chaloupe à vapeur de l'administration pénitentiaire le Maroni,on ne découvrit aucune trace des quatre malheureux, dont le commandant Rémy qui dirigeait le pénitencier des Iles du Salut.
C'est dans ces eaux chaudes et limoneuses de la côte et surtout à l'embouchure des fleuves qu'abondent ces poissons volumineux mais de saveur fade comme l'acoupa; le machoiran, dont la consommation est courante sur les pénitenciers. Poisson et gibier composent invariablement le menu d'une table de famille guyanaise ; les petits boeufs importés à grands frais du Venezuela donnent une chair de peu de qualité et à des prix de revient élevés. Peu de légumes, des tomates, de la salade, des -patates poussent dans.les potagers, généralement mal entretenus des pénitenciers. Aussi fait-on en Guyane un grand usage des conserves de France.
Le poste de Kourou où nous arrivons et qui se décompose en deux parties : le village indigène à deux kilomètres dans la savane, non loin de la rivière et le pénitencier des Roches sur le bord de la mer avait été fondé en 1763 par Thibaut de Chanvalon, Les treize mille infortunés colons qu'il avait eu l'audace d'y conduire, y périrent. "Ces déserts, écrivait un des rares survivants, ont été aussi fréquentés que les jardins du Palais-Royal. Des dames en robe traînante, des messieurs à plumets marchaient d'un pas léger jusqu'à l'anse et Kourou offrit pendant un mois le coup d'oeil le plus galant et le plus magnifique... Mais la peste commença ses ravages, les fièvres du pays s'y joignirent. Au bout de dix mois, dix mille hommes périrent tant aux Islets qu'ici... " A deux heures de canot en amont sur la rivière, se trouve le camp de Pariakabo, dénommé autrefois le camp d'assouplissement.
On y avait en effet réuni un jour deux cents fortes têtes pour la plupart apaches marseillais ou parisiens, remarqués par leur indiscipline et leur mauvaise volonté. Le climat et l'alimentation précaire, auxquels ils furent soumis en eurent facilement raison, puisque quatre d'entre eux seulement en purent revenir. C'est parmi eux que succomba un apache parisien, redouté bandit, dénommé Théo de Montparno, A Pariakabo aujourd'hui, dans ce camp que la culture et le déboisement ont relativement assaini, on récolte un peu de café qui pousse parfaitement sous bois et dont la qualité égale celle du meilleur Martinique. Environ cent forçats l'habitent; à la bouverie, qui est à quelques minutes du camp, on obtient un peu de bétail laid, malingre, chétif.
Le chantier forestier de Gourdonville, plus en amont encore sur la rivière, est une annexe de Kourou. On y exploite des bois merveilleux, mais dont on se sert peu. Le climat y est néfaste et l'endroit mal réputé. On y raconte qu'autrefois des surveillants en fête avaient assisté au supplice d'un bagnard incorrigible, ligoté sur un nid de fourmis rouges. Ces grosses fourmis, dites fourmis manioc, sont avec les reptiles et les moustiques une des plus grandes plaies de la Guyane. Il n'est pas rare de voir en une nuit des champs entiers dévastés par un régiment de ces redoutables insectes. Nombreux sont aussi les exemples d'évadés, morts de faim et de fièvre sous- la forêt ou tués par leurs camarades ou des Indiens du voisinage, dont on retrouve un beau jour le squelette "préparé" par les fourmis, dans la pose macabre où la mort l'avait laissé.

Un commandant de pénitencier qui était allé à 1a chasse guidé par des Indiens Galibis raconte l'histoire suivante : après avoir marché deux heures sous la forêt, il aperçut au pied d'un grand hêtre moucheté, quelque chose, ou plutôt quelqu'un qui lui parut être un relégué assis et dormant ; il était reconnaissable à son costume de toile bleue ainsi qu'à son chapeau de paille de pandanus et à sa musette qui gisait à terre. S'étant approché, il vit. que le soi disant dormeur, adossé au tronc de l'arbre, était un cadavre, mais un cadavre décapité. Un objet blanc sur ses genoux repliés brillait au soleil, C'était son crâne que des myriades de fourmis achevaient de polir en dévorant les derniers lambeaux de chair qui y étaient encore attachés.
De Kourou, l'archipel des Iles du Salut, qui n'est guère qu'à une heure de chaloupe, apparaît riant, frais, coquet avec le vert éclatant de ses arbres, tranchant sur le fond rouge des rochers et du sol. Ces îles furent ainsi baptisées à cause de l'enthousiasme immense qu'elles suscitèrent parmi les neuf bâtiments de l'expédition Turgot-Chanvalon, lorsqu'elles furent aperçues du large, pareilles à des bouquets émergeant de l'onde, par cette pâle troupe d'émigrants, exténués de souffrances et de privations. De ces îles, qui pourraient être pour les habitants des Guyanes un lieu de villégiature des plus agréables et des plus sains, on a fait un centre de déportation.

image270La plus grande, l'Ile Royale, possède une rade profonde et précieuse. Elle est habituellement réservée aux forçats de la dernière classe. Elle renferme, outre les professionnels de l'évasion, les virtuoses du crime, les héros de cours d'assises.
Des Transportés, ceux-là ne sont pas les plus malheureux, car l'air est clément  "aux îles" et les cases confortables. Somme toute, malgré la nourriture insuffisante, on y meurt moins vite qu'ailleurs. Cette sélection n'est-elle pas au détriment des petits criminels, de ceux dont la condamnation passe presque inaperçue ? Ces sujets de moindre importance, coupables de n'exciter ni curiosité, ni intérêt, sont répartis dans les stations agricoles, ou forestières des autres pénitenciers, tous plus insalubres. Là la mortalité les fauchera sans que cela tire à conséquence, puisque nul journaliste ne s'en occupera. Donc, au risque de paraître subversif, nous pouvons dire qu'il y a souvent plus d'intérêt pour un mauvais sujet à commettre un beau crime que de s'exposer à être pris pour un méfait banal.

(A suivre.) L. M.

**********************************************

Il y a beaucoup à redire quant à ce reportage dont on sent qu'il a été rédigé par quelqu'un qui ne fit que survoler le pays, vu au travers de verres déformants. Dememara (Georgetown, de nos jours) est une ville charmante, dans un cadre agréable quand Cayenne est triste en grande partie à cause des eaux limoneuses d'une mer sale. Or les eaux sont tout aussi "sales" à Dememera qu'à Paramaribo ou à Cayenne... Question de perception! Les savanes présentes derrière le rideau de palétuviers ne sont pas "désolées, mortes" et toute cette sorte de choses par je ne sais trop quelle absence de volonté humaine, mais tout simplement parce qu'lles sont inondées huit mois par an, et que leur herbe très ligneuse qui pousse sur un sol à peu près stérile est parfaitement incomestible. Il faut aller plus au sud et défricher par brûlis pour obtenir des terres cultivables pendant quelques années. Les incontestables accidents provoqués par les requins sont amplifiés: à lire le voyageur, "un homme tombé à l'eau est considéré comme perdu, surtout aux alentours de Kourou". C'est sans doute pour cela que Dieudonné, au cours de sa tentative d'évasion, passa plus d'une nuit sur un fétu, les deux pieds dans l'eau et fut repris indemne, tout comme quelques dizaines d'audacieux qui firent preuve de la même audace. L'acoupa, un poisson de saveur fade? C'est un des poissons de mer parmi les plus fins qui existent et si le machoiran a un aspect quelque peu rébarbatif, il est également délicieux.

On évoque trois rochers sinistres et nus, redoutés des navigateurs. Le plus éloigné au large, porte une lanterne ou plutôt un phare de faible puissance, que gardent constamment deux forçats, placés là par l'administration pénitentiaire, qui leur fait envoyer tous les quatre ou cinq jours (en réalité: tous les mois), les vivres et l'eau douce qui leur sont nécessaires. Là encore, le journaliste mélange tout: si effectivement l'Enfant Perdu qui supporte le phare correspond à cette définition, les îlets Le Père et La Mère sont incroyablement fertiles, et dotés d'un petit port. Quant à la vase qui obstruerait le port de Cayenne, elle est l'effet de cycles: quelques années plus tard ce port sera d'accès libre quand Dememara sera obstrué. Si la caserne était presque inhabitée, c'est sans nul doute à cause d'une relève car les garnisons étaient composées de tirailleurs sénégalais.

Passons sur les légendes faisant état de gardiens sadiques qui livreraient des bagnards aux fourmis rouges, lesquelles les transformeraient en squelettes. Seule, au bout du compte, l'analyse "sociologique" du peuplement des îles est relativement pertinente: relire le dernier paragraphe. Décrire la Guyane est et fut toujours un exercice obligé, il faut se plier à une figure de style en la décrétant malsaine et sinistre, en accumulant les contre vérités, les exagérations et les approximations. 

Source : François Collin

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Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (3)

 

51R3345MJPLComme ses collègues médecins du bagne qui le firent avec plus ou moins de réussite, Norbert Heyriès devait composer avec une patientèle très rouée: les innocents étaient une minorité infime et aux îles, on gardait les détenus dont les affaires avaient le plus scandalisé l'opinion, ou les Incorrigibles de l'évasion. Ces derniers qui n'avaient guère que cela à faire de leur journée avaient toujours un coup d'avance sur le personnel, en matière de tromperie. On peut imaginer qu'un mdecin colonial qui jusque là n'avait travaillé qu'au proit d'une population "normale" ait vite été testé par les transportés, que dans les débuts il fut sans doute victime d'une ingénuité bien naturelle - d'autant plus que son rôle étant par définition antagoniste de ceux des surveillants, il ne pouvait guère s'appuyer sur leur jugement.

Des forçats se faisait passer pour plus malade qu'ils ne l'étaient, dans le but d'échapper à une corvée ou de toucher un supplément de ration: les conséquences d'une erreur étaient vénielles dans ces conditions.

Mais parfois, ils créaient des symptômes de pathologies graves dans le but d'être envoyé au Nouveau Camp ou sur l'îlot Saint-Louis réservé aux lépreux, afin de pouvoir tenter une évasion. Un tuberculeux expectorant des crachats sanguinolents et infectés - contagieux et susceptible de mourir à brève échéance car on ne connaissait pas de traitement à la phtisie galopante - partait vers le Nouveau Camp très peu surveillé, d'où il était relativement facile de s'évader. De ce fait, il sévissait à l'infirmerie un sinistre trafic de crachats de malades que revendaient les infirmiers: Lors de la visite, le "malade" plaçait ce crachat dans sa bouche pour expectorer devant le médecin méfiant, soucieux de s'assurer qu'il appartenait bien au patient, avant l'examen au microscope. On mesure les risques que certains étaient prêts à prendre pour quitter ces îles dont on ne s'évadait pas (s'il y eut des tentatives, à peu près aucune ne réussit). Le malheureux Pincemint qui eut son heure de célébrité lors d'une évasion mémorable partie de Saint-Laurent mourut de cet essai: le médecin fut dérangé au dernier moment alors qu'il avait placé le crachat sanguinolent et plein de bacilles de Koch dans sa bouche, et il dut le garder de longues minutes. Il décéda quinze jours plus tard...

IR entrée hopitalHospitalisation d'un transporté

FLAG4Les forçats étaient aussi passé maîtres dans l'art de passer pour des lépreux. Il fallait d'une part maquiller les lésions, d'autre part s'entraîner à simuler l'insensibilité qui était un des symptomes de cette maladie alors sans traitement. Pendant des mois, ils se faisaient piquer, pincer ou brûler sans préavis par des camarades sur tel ou tel membre, afin d'être parfaitement conditionnés  et ils maquillaient "la" lésion à l'aide de plantes irritantes, de décoction, de cendres, etc. dont on se passait les recettes de "promotion" en promotion, après s'être bâtie une "légende" fondée en général sur une relation sexuelle furtive avec une négresse (on croyait en la contamination par cette voie, assortie d'une très longue incubation). Passons sur les ophtalmies provoquées par des graines de ricin glissées sous la paupière... Les trouvailles étaient innombrables.

Norbert Heyriès devait composer avec cela. Il lui fallait détecter les simulateurs tout en aidant ceux qui l'appelaient à l'aide, déplorant à maintes reprises de manquer de compétences dans un domaine précis. Selon lui, la présence d'au moins un médecin aliéniste était indispensable** (des lettres à lui adressées, reproduites dans l'ouvrage, témoignent de cas de délires aigus, parfois clairement paranoïaques et contre lesquels il était totalement démuni (on sait par ailleurs que Charrière dit Papillon simula la folie pour se faire affecter à l'asile avant de changer d'avis - mais il lui fut plus difficile d'en sortir que de s'y faire interner). Le médecin était sans nul doute plus à l'aise pour traiter les cas de blessures - le plus souvent à l'arme blanche - consécutives aux bagarres entre transportés.

** Un projet relativement abouti existait, visant à construire une véritable unité pour les aliénés en lieu et place du bâtiment de la réclusion à eux affectés - totalement inadéquat: un lieu conçu pour être l'instrument d'une sanction extrême ne saurait convenir pour traiter des malades. La guerre le reporta sine die et ensuite, le bagne ferma.

85580321_oHeyriès devait aussi gérer la santé des gardiens et autres personnels de la tentiaire, ainsi que de leurs familles, un aspect qu'à peu près aucun historien du bagne n'évoque. Certes l'endroit était sain, mais un grand nombre de gardiens avaient ramené des pathologies contractées sur la Grande Terre - paludisme principalement - et une grande part d'entre eux souffraient des conséquences d'un alcoolisme qui sévissait d'autant plus que les distractions étaient rares dans ce microcosme de quelques hectares où on cohabitait par la force des choses dans une promiscuité pénible, quand la seule distraction était le passage au Mess ou quand on subissait un pénible huis-clos familial faute d'une vraie vie sociale: les inimitiés contractées en service voyaient leur prolongement pendant les heures de repos, et la rigueur d'une société de castes dans laquelle les gradés ne fréquentaient pas les subordonnés, où ceux qui avaient le statut de militaire se tenaient à l'écart des civils, où le médecin suscitait l'agacement quand il semblait adoucir le sort de Transportés n'arrangeait en rien la situation.

C'est ainsi qu'alors que le maintien d'une certaine distance - qui n'aurait pas exclu de faire preuve d'humanité - entre les membres de la tentiaire et des transportés favorisés par leurs fonctions ou plus manipulateurs que d'autres n'existait plus depuis belle lurette, à la fureur des Commandants successifs des îles placés ainsi dans l'impossibilité de faire respecter une discipline minimum et d'empêcher les trafics inqualifiables évoqués précédemment, qu'ils devinaient sans être informé avec précision de la plupart d'entre eux. Certains s'en moquaient ; d'autres voulaient juste éviter un scandale. Le dernier, en revanche, ne tolérait pas ces abus qui favorisaient les détournements de nourriture qui plaçaient la plupart des transportés sous un régime de famine alors même que Coco Sec (surnom du Commandant des îles pendant cette période) mettait un point d'honneur à se contenter de sa ration règlementaire, sans autre supplément que ceux qu'il pouvait acheter sur sa solde quand un approvisionnement depuis Cayenne était possible!

Monsieur T, surveillant aux îles, m'a ainsi déclaré en 1983 que pendant la guerre, 80% des pensionnaires** "crevaient la dalle", 15% se débrouillaient à peu près normalement et 5% engraissaient, s'enrichissant même avec la complicité de collègues qui, en retour, nourrissaient leurs poules voire leur cochon avec une bonne part du pain des rations. Ajoutez-à cela des cocufiages en série entre gardiens et épouses, souvent avec des pensionnaires qui se tapaient des femmes de collègus au vu et au su de tout le monde, sauf de l'intéressé bien sur et vous avez une idée de l'ambiance. Le pauvre Coco sec, un célibataire qui ne pensait qu'à son travail, était la risée de presque tout le monde - dans son dos parce que ses colères étaient terribles - malgré ses efforts pour rétablir un semblant d'ordre: c'était une vraie mafia regroupant des bagnards et des fonctionnaires qui organisait les détournements. Une véritable honte et je n'ai pensé qu'à une chose, sortir de là. A la surprise générale, j'ai demandé à être affecté sur l'île du Diable, qui était presque toujours le lieu d'une mutation disciplinaire, juste avant la révocation, et finalement on m'a renvoyé sur le Continent. 

** sa propre expression

Etaient dispensés de rentrer dans la case collective les infirmiers requis pour assister les malades, les porte-clés mais aussi - et cela au mépris des règlements - les garçons de famille qui pouvaient ainsi servir le dîner et faire la vaisselle (dont ceux de la famille Heyriès), les chouchous de gardiens dont certains, célibataires, allaient jusqu'à garder un môme pour la nuit. (propos de Monsieur T., Monsieur Martinet, en l'entendant, s'est fâché en soutenant qu'il disait n'importe quoi. Il faut signaler que si Monsieur Martinet était un témoin en général fiable, il niait certaines évidences dès lors que l'honneur du corps des surveillants mlitaires aurait pu s'en trouver entaché. Témoignages de Hut, de Belbenoit, de Vaudé)

canotDe nombreux incidents attestés par divers rapports, à toutes les époques font état de gardiens ayant usé intempestivement de leur autorité - voire de leur arme - sous l'empire de l'alccol et cela permet de placer l'ambiance. Emile Jusseau, qui fut canotier aux îles - poste très dur mais qui permettait de bénéficier de "privilèges" - relate la mort atroce d'un gardien au demeurant détesté, complètement ivre et qui tomba à l'eau en gesticulant depuis l'embarcation ; il se noya avant d'être dévoré par les requins.

Jusseau plongea sans succès pour tenter de lui sauver la vie, ce qui lui valut les remerciements émus du collègue de la victime également ivre - jusque là au comportement odieux avec Jusseau qu'il avait dans le nez - regrettant qu'il n'ait pas réussi. En substance: "tu l'aurais ramené que tu étais sans doute grâcié, mais là je ne pourrai malheureusement pas grand chose pour toi". 

Impossible, dans ce sombre tableau, de situer avec précision l'attitude du Docteur Heyriès. On sait seulement qu'il fut suffisamment apprécié des transportés pour qu'au moment de son départ, plusieurs dizaines d'entre eux lui envoient une lettre collective de remerciements préparée et décorée par Francis Lagrange.

Claire Jacquelin, au vu de lettes et de note qu'elle a consultées sans les reproduire in extenso parle de bagnards lettrés, précepteur et professeurs de l'enfant qui, pendant ses loisirs, apprenait à chasser l'iguane à la carabine, accompagné d'un autre forçat. Selon elle, "le charme de l'épouse et la gentillesse de l'enfant apportent "un peu de lumière dans ce malheur, cette dépravation, cette déchéance, cette désespérance". Il parait que les garçons de famille apportent de temps à autre un lapin volé dans le clapier d'un surveillant, en racontant leur technique pour échapper aux chiens méchants: se mettre entièrement nu et marcher à quatre pattes, ce qui les interloque.

071011IMG_0749L'habitation du médecin

La faute est vénielle, mais on est en plein dans ce manque de distance préjudiciable aux repères indispensables dans un tel milieu, évoqué ci-dessus: des garçons de famille dispensés de passer leurs nuits dans la case règlementaire, qui commettent un forfait et en font profiter leur bienfaiteur. Comment, dans ces conditions, s'il en avait l'intention, le médecin pourrait-il contribuer à éradiquer les trafics qui affamaient la majorité des transportés?  Si Heyriès semblait intraitable pour tout ce qui relevait de ses seules prérogatives, cette attitude démontre a priori qu'il resta indifférent à la situation générale soit par choix, soit parce qu'il avait pris la mesure de son impuissance.

Enfin on revient à la question posée dans la première partie des notes consacrées à Heyriès: quels éléments ont pu le déterminer à faire vivre femme et enfant dans cette atmosphère de dépravation, de déchéance, de désespérance plutôt qu'à Cayenne?

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071011IMG_0850Cimetière des gardiens, sur l'île Saint-Joseph (abandonné un temps, il est désormais impeccablement entretenu par la Légion étrangère). Trois porte-clés, transportés en cours de peine, sont inhumés sur une lisière de ce cimetière: c'est un remerciement posthume pour avoir permis, par leur attitude héroïque qui leur coûta la vie, d'étouffer une révolte qui menaçait de s'en prendre aux familles de gardiens. On sait que les autres forçats, une fois décédés, étaient livrés aux requins - pas spécialement par mépris mais tout simplement faute de place sur ces îlots rocheux où la place faisait défaut pour creuser des tombes en grand nombre.

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071011IMG_0756Cimetière des enfants du personnel (île Royale). Une mère à l'agonie a obtenu de reposer aux côtés de son enfant mort peu de temps auparavant. C'est à la sépulture de cette femme que Charrière dit "Papillon" fait allusion en se targuant de l'avoir profanée pour y dissimuler des éléments d'une cavale imaginaire. Fort peu imaginable car on se recueillait quotidiennement sur ces sépultures, de surcroît situées juste sous la terrasse du commandant des îles: si des nos jours la végétation a envahi les alentours, à l'époque tout était dégagé.

Certes, les inhumations se sont poursuivies pendant environ quatre-vingt-dix ans. Mais compte tenu du fait que le personnel "libre" fut toujours peu nombreux sur les îles: quelques dizaines tout au plus, des hommes jeunes avec une famille en rapport avec leur âge, la taille des cimetières oblige à conclure que l'état sanitaire de ce personnel n'était pas brillant surtout quand on sait que les épidémies de la Grande Terre ne sévirent jamais sur ces îles qui portaient bien leur nom.

Dessin mural1(Fresques dans les ruines de l'hôpital de Royale) On ne parle guère du travail des médecins auprès de ces membres du personnel ou de leur famille. On oublie qu'ils aidèrent des femmes à accoucher, assistés pour cela par des forçats en cours de peine. Qu'ils soignèrent les enfants en jeune âge et la vue du cimetière montre qu'ils subirent des échecs sans doute terribles pour leur conscience, malgré la science médicale encore balbutiante à l'époque, car ils croisaient les parents éplorés plusieurs fois par jour sur cet îlot minuscule.

Outre les conséquences de l'alcoolisme déjà évoquées, le paludisme pour ceux qui avaient servis sur la Grande Terre (en particulier à Kourou, juste en face des îles du Salut) la tuberculose devait sévir car à l'époque, toutes les catégories sociales étaient frappées. On citera également les conséquences néfastes d'habitudes vestimentaires qui laissent incrédules quelques décennies plus tard: le casque colonial jugé indispensable (si on sortait tête nue on faisait demi-tour précipitamment, comme si le danger était immédiat et un surveillant sans son casque écopait d'arrêts de rigueur), la ceinture de flanelle sous laquelle on transpirait comme un boeuf, le manque d'hygiène corporelle habituel à cette époque, amplifié par la transpiration et le rationnement de l'eau comptée sur ces îles dépourvues de sources en dehors de la saison des pluies. Eau qui de toute manière n'était guère potable car conservée dans des citernes et une réserve sur le plateau, toute d'une propreté douteuse (d'où les mladies intestinales dont la plus grave à l'époque était l'ankylostomiase). Dans les années trente, il était ainsi recommandé en Guyane de ne pas se laver trop souvent pour éviter les refroidissements consécutif au choc thermique (l'eau était au moins à 25°...).

071011IMG_0739(ci-contre: quartier des détenus) Certes au début des années quarante, les mentalités devaient évoluer si on en juge par les dessins de Francis Lagrange: les surveillants rondouillards et engoncés dans un uniforme épais, contemporains d'Albert Londres, avaient apparemment fait place à des militaires relativement affûtés et vêtus plus légèrement. Mais Monsieur T. comme Monsieur Martinet me l'ont confirmé: les pensionnaires couramment torse nu (voire entièrement dénudés) se baignaient fréquement dans les piscines des forçats de Royale et Saint-Joseph (des bassins fermés par de lourds rochers pour les protéger des requins): "finalement, ils se lavaient plus que nous et leur tenue était d'autant plus supportable qu'ils la retiraient en permanence".

N'oublions pas une pathologie qui faisait souffrir le martyre car les opiacés étaient administrés chichement: les coliques néphrétiques, toujours fréquentes sous ce climat où du fait de la transpiration, l'appareil rénal est peu irrigué et à cause également de l'abondance des conserves de viande dans l'alimenttaion. Ces calculs rénaux se formaient d'autant mieux qu'on buvait peu d'eau. Lorsque les "cailloux" ne descendaient pas, il fallait les extraire et c'était une opération lourde et hasardeuse. Au moins, pendant presque deux années, avec Norbert Heyriès, les îles bénéficièrent d'un chirurgien compétent.

Après deux années passées en Guyane, l'essentiel du séjour s'étant déroulé aux îles du Salut, Norbert Heyriès fut nommé en Martinique. Il n'est pas indifférent de noter qu'il permuta avec le médecin qu'il remplaçait.

 

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16 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (2)

 La vie quotidienne d'un médecin consciencieux, affecté aux îles.

 

15-08-2013 20;13;01Ajoutons à cela les contrainte auxquelles Heyriès se plia sans regimber, contrairement à Rousseau quelques années auparavant (cela dit, l'époque n'était pas la même: l'administration pétainiste qui sévit en Guyane jusqu'en 1943 n'avait pas grand chose à voir avec celle, pourtant très imparfaite, de la IIIe République). A titre d'exemple, les causes du décès étaient invariablement passées sous silence quand elles reflétaient une sombre réalité, davantage encore sous ce régime qui avait encore moins de sympathie pour les "rebuts de la société" - et Heyriès ne changea pas cette habitude.

Un tuberculeux ne mourait pas de sa maladie mais de "cachexie", ce qui ne veut strictement rien dire: un symptome n'est pas une pathologie. Un transporté décédé après avoir été roué de coups dans des circonstances troubles mourait officiellemnt de péritonite abdominale (comme le souligne l'auteur, il faut cogner dur pour arriver à ce résultat, et tarder avant de présenter le blessé au médecin qui avec ses compétences en chirurgie pouvait intervenir). A aucun moment on ne fit officiellement mention de maladies vénériennes alors qu'elles frappaient au moins le quart des détenus (les cas de cécité liés à la syphillis au stade ultime étaient nombreux).

Quant aux pathologies mentales, Heyriès s'en désolait comme ses prédécesseurs sans pouvoir faire grand chose. Les psychotropes n'étaient pas inventés, les opiacés qui auraient calmé les malades en crise en les endormant étaient strictement contingentés et de ce fait réservés aux interventions chirurgicales ou au soulagement des grandes douleurs. Restaient les enfermements en cellule, parfois les camisoles de force pour protéger l'environnement ou le malade lui même contre ses débordements en cas de crise ; les bains furent parfois prescrits. Autant dire, rien parce qu'une prise en charge par le biais d'une psychothérapie était évidemment inconcevable à l'époque et dans ce contexte. Heyriès, comme ses collègues, signala dans ses rapports la nécessité d'avoir un médecin aliéniste confirmé sur les îles, évidemment sans succès. Et pourtant, les observateurs avertis s'accordaient tous à dire qu'au moins le tiers des forçats souffraient d'une pathologie mentale plus ou moins accentuée.

flag fresquesFresques de Lagrange, décorant l'hôpital de Royale

Tout porte à croire que comme un grand nombre de ses collègues, Norbert Heyriès fit preuve de conscience professionnelle et démontra un grand savoir-faire compte tenu des connaissances de l'époque et des moyens mis à sa disposition. Cela était d'autant plus méritoire que son séjour en Guyane fut pour lui un moment pénible: certains, dans cette situation, se seraient réfugiés dans une passivité d'autant plus aisée que l'Administration Pénitentiaire en aurait été ravie pour peu qu'il soignât quand même les membres du personnel et leurs familles. Heyriès fit ses deux ans avec conscience (le strict minimum pour un séjour aux colonies) avant de permuter avec son collègue de Martinique. La brièveté de son séjour montre s'il en était besoin à quel point cette affectation guyanaise lui déplaisait car pendant cette période compliquée, les mouvements de personnel furent fort peu encouragés.  Nous verrons comment les transportés de Royale témoignèrent leur sympathie à son égard lors de son départ, ce qui n'empêche pas de dire qu'il ne fit pas partie de ceux qui marquèrent le bagne de leur empreinte.

reclusion pitanceNotons en marge que le transporté Henri Charrière, dit Papillon, qui se présente comme le caïd incontesté des îles, ne laissa aucun souvenir au médecin Heyriès.

Et lorsqu'il prétend avoir été "ausculté par la lucarne de la porte de son cachot de la réclusion" dont "il ne serait pas sorti pendant cinq ans", il est insultant pour le médecin. Cela est fermement démenti par la pratique du toubib comme par les innombrables règlements et témoignages qui attestent d'une promenade quotidienne d'une heure dans un préau ainsi que d'une baignade hebdomadaire dans la "piscine des forçats", autorisée à des fins d'hygiène et pour prévenir autant les avitaminoses provoquées par le manque de lumière que des pathologiers mentales.

Si Heyriès ne chercha jamais à bouleverser les règlements en vigueur, il veillait à ce qu'ils fussent respectés lorsque l'intérêt de ses malades le commandait. Chaque manquement qu'il constatait lui faisait immanquablement adresser une note au commandant des îles, dans un langage administratif certes déférent mais implacable dans sa logique. Jamais il n'aurait toléré un manquement aux prescriptions sanitaires qui limitaient les effets nocifs de la réclusion et d'ailleurs le commandant des îles de l'époque, surnommé "Coco sec", était tout aussi rigoureux. Cette période ne fut sans doute pas la meilleure pour les gardiens...

 

51R3345MJPLPour relater cette existence comme celle de sa femme et de son fils, nous nous référons tout d'abord au contenu de cette première note, qui relate les circonstances de l'arrivée de Norbert Heyriès et de sa famille aux îles (lien). Les informations qui ont permis de continuer la relation sont extraites pour l'essentiel du livre dont il est fait mention ainsi que des divers souvenirs de transportés qui vécurent sur le site (Hut, Belbenois, Jusseau, Mesclon), les reportages sérieux (Londres, Danjou, Lartigue), le témoignage de Charles Péan (Armée du Salut).

Sont résolument écartés les écrits de Charrière dit Papillon, tissu d'affabulations comme cela sera démontré dans le dossier consacré au personnage ou les "reportages" des époux Mac Goven, complètement stipendiés par l'AP. 

C'est l'isolement des pénitenciers des îles qui imposait la présence d'un médecin dont la tâche était proportionnellement infiniment moins lourde que celle de ses collègues de Saint-Laurent du Maroni, Saint-Jean et Cayenne. En effet, ces derniers avaient la responsabilité de milliers de transportés en cours de peine plus celle des "libérés" astreints à la résidence perpétuelle dans la colonie (mais, sauf dérogation, interdits de séjour à Cayenne, seule ville où ils avaient un peu de chance de trouver du travail) sans oublier, pour les actes chirurgicaux, certaines spécialités et les mesures épidémiologiques, le suivi de la population civile.

vanhoveLes pénitentiers de Royale, Saint-Joseph et du Diable étaient en effet isolés non seulement par la géographie, mais également par un régime dérogatoire qui limitait strictement leur accès à quelques personnes triées sur le volet, dont en outre la visite était la plupart du temps annoncée par anticipation: cela donnait le temps à l'AP de dissimuler ce qui pouvait choquer un regard non averti.

Seuls le directeur de l'Administration Pénitentaire pour toute la Guyane, le Procureur de la République de Cayenne et le Gouverneur de la colonie pouvaient accoster au port de Royale de manière impromptue - étant donné que l'AP, fort bien renseignée, passait la plupart du temps l'information concernant une visite à venir (au pénitentier des Roches de Kourou, un sémaphore construit au moment de la déportation de Dreyfus permettait de transmettre des communications). Enfin un bagnard classé "travaux légers" bénéficiait d'une sinécure: muni d'une longue vue, sa seule tâche était de prévenir la direction des îles quand un navire susceptible d'accoster croisait au large.

 

16-08-2013 17;55;57Contrairement à ses collègues "du continent", le Médecin des îles avait certes une lourde tâche, mais elle ne que quelques centaines de personnes qu'il parvenait à connaître. La patientèle était constituée par:

- des forçats en cours de peine évidemment, souvent détenus depuis des années sur les îles (c'est là qu'on gardait les figures emblématiques dont la condamnation fut retentissante: leur évasion aurait constitué un scandale,
- les récidivistes de la Belle,
- les gardiens affectés aux îles, de même que les fonctionnaires malades de la tentiaire, venus du continent pour se rétablir sur un site dont la réputation de salubrité n'était en rien usurpée depuis la dramatique expédition de Kourou, au XVIIIe siècle.

071011IMG_0671S'il y avait des moustiques à l'époque, le paludisme ne sévissait pas davantage aux îles que le pian bois (leishmaniose), l'ankylostomiase, etc. Les alizés soufflent en permanence, créant un souffle vivifiant, l'eau est plus limpide que sur le littoral envasé et on pouvait se baigner dans les "piscines des forçats" de Royale et de Saint Joseph (ces piscines protégeaient les baigneurs d'éventuelles attaques de requins). Par la force des choses, il y avait peu de corvées réellement pénibles (rien à voir avec les chantiers forestiers ou la terrible route coloniale numéro zéro - lien). Seul point noir qui compliquait la situation pendant la guerre: la faim due aux rations réduites et aux divers détournements opérés tant par les caïds que par le personnel: certains gardiens ne nourrirent jamais leur volaille qu'avec le pain de détenus en réclusion... En conséquence lorsqu'un forçat dérobait une poule ou un lapin, c'était un prêté pour un rendu.

Même si ses moyens étaient limités, le Médecin des îles pouvait exercer son art dans des conditions qui relevaient moins de l'abattage qu'à Saint-Laurent où en plus du traitement des internés au pénitencier, il fallait se rendre régulièrement sur les nombreux camps excentrés qui ne bénéficiaient que d'une "infirmerie", ou à Cayenne (nous avons vu précédemment à quel point le médecin des colonies collectionnait les casquettes au chef-lieu)

Rappelons que des limites assez strictes étaient apportées à l'action du médecin de même qu'au respect de sa vie privée. Il lui était strictement interdit, comme à tous, de prendre des photos sur les îles sans accord préalable de l'AP (qui, le plus souvent, fournissait elle même les clichés pour maîtriser sa communication, comme on dirait de nos jours). C'est sans doute pourquoi, dans les souvenir du médecin Heyriès, on trouve des lettres, des dessins, mais aucune photo même si on ne peut pas écarter l'hypothèse d'un rangement dans un album spécifique.

Plus choquant - apparemment Heyriès ne se révolta pas plus que ses prédécesseurs - Louis Rousseau excepté - contre cette disposition scandaleuse - depuis l'assassinat d'un médecin par un déséquilibré commis en 1896 -, le secret médical était systématiquement violé puisqu'un gardien là pour le  "protéger" écoutait soigneusement toutes les conversations, relevait par écrit les motifs de consultations! Un malade qui avait consulté sans motif valable écopait invariablement de quinze jours de cellule, et la non administration de soins était considérée par des gardiens ignares comme une absence de motifs: dans ces conditions, il était impossible de venir solliciter des conseils et certains forçats retardaient le moment de rencontrer le docteur par crainte de ne pas être reconnus: c'est ainsi que des symptomes s'aggravaient, que des pathologies se compliquaient.  Lorsque le médecin se contentait de marquer: "Vu" en face d'un nom sur la liste des transportés admis à la consultation, il y avait menace de  passage en commission disciplinaire.

L'honnêteté commande toutefois de signaler que des médecins, jusquà la fin des années trente, furent souvent les premiers à violer ce secret médical en portant eux mêmes en clair dans les dossiers individuels le nom des pathologies sont souffraient tel ou tel condamné ou en émettant des jugements liés aux moeurs: "inverti actif", "inverti passif". il est permis de s'interroger sur la légitimité de telles appréciations émanant de médecins si elles étaient compréhensibles de la part des gardiens qui les mentionnaient* après avoir découvert les moeurs spéciales (terminologie de l'époque) des intéressés - faisant fi de la grande hypocrisie de l'AP qui s'accommodait fort bien de l'homosexualité, car elle donnait prise sur les caïds fort bien tenus par la menace d'éloigner "le môme" - à savoir l'inverti passif en général contraint et forcé de subir les assauts des durs dès le début de l'intégration au Grand Collège (parfois dès l'entrée dans les cages du La Martinière). Se mettre sous la coupe d'un protecteur évitait parfois de servir de jouet à toute une case... quand ce dernier ne se transformait pas en proxénète.

* par une grande lettre A ou P portée sur le dossier au crayon rouge, certains ayant hérité des deux mentions. Plus du tiers des dossiers individuels portent une telle mention.

offici4592La Guyane fut coupée de la métropole entre 1940 et 1943, dirigée depuis Fort de France par le très pétainiste et fort peu humaniste Amiral Robert** et on comprend que dans ces conditions, les approvisionnements des bagnes furent réduits à la portion congrue. Or si les pénitenciers "du continent" pouvaient pallier en partie les insuffisances alimentaires en recourant aux cultures locales (manioc, bananes, patates douces etc.) ce que d'ailleurs ils ne firent pas suffisamment, c'était impossible sur les îles trop petites où les embruns salés brûlaient les cultures pour peu qu'elles fussent fragiles: les garçons de famille aient beaucoup de mal à entretenir les jardinets des gardiens à cause de ces embruns comme à cause des fourmis, et transgressaient une règle sanitaire formelle : ils récupéraient le produit des tinettes  pour en faire de l'engrais.

Dans ces conditions, si le personnel mangea toujours largement à sa faim, les inégalités entre détenus explosèrent. Les caïds ne manquaient de rien car ils avaient leurs combines avec les cuisiniers soit intéressés aux trafics, soit contraints par la menace.

Prenons l'exemple de la ration théorique de viande fraîche allouée aux transportés - 150g trois fois par semaine. Il fallait entendre "viande sur pied" et lorsque des boeufs ou des buffles faméliques étaient débarqués à Royale et abattus, une fois retirés la peau, les os et les viscères, on obtenait tout au plus 80g par rationnaire, les meilleurs morceaux étant réservés au personnel. Les cuisiniers se servaient très largement et pour acheter la complaisance des gardiens, ils leur fournissaient une grande part sur le contingent réservé aux forçats alors que, normalement, le personnel devait acheter ses rations fournies à part. S'il restait 40 à 50 g de bas-morceaux dans l'assiette du forçat lambda, il avait de la chance. En clair, si le transporté n'était pas un caïd ou n'avait pas de ressources suffisantes pour se payer des suppléments, il était en état de dénutrition.

** Condamné en 1947 à dix ans de travaux forcés pour collaborationnisme. Très vite relevé de sa peine dans le cadre de la "Machine à recycler les pétainistes"

flag5Des demandes d'admission à la visite médicale (qui se faisaient toujours par écrit) font mention d'hommes qui déclarent avoir perdu plus de trente kilos en quelques mois, pour en peser moins de cinquante. Le médecin concluait la visite par un "diagnostic" en forme d'annonce du symptôme de cachexie et prescrivait le plus souvent du repos (dispense de corvée ou affectation aux "travaux légers à l'ombre") avec attribution d'une boîte de lait condensé ou d'une ration supplémentaire de cent grammes de riz. Ensuite, l'AP jugeait du bien fondé de la prescription en fonction des stocks dont elle disposait. Pour que le médecin ait une pleine maîtrise de la prescription de "suralimentation" (tout est relatif...) il devait faire hospitaliser le transporté et bien évidemment, disposant de peu de place à l'infirmerie des bagnards, il était amené à faire des choix drastiques. Evidemment, les condamnés à la réclusion qui étaient astreints au silence absolu n'avaient pas le moyen de se plaindre (ils ne voyaient le médecin qu'une fois par semaine et ce dernier ne pouvait pas grand chose pour eux si ce n'est faire fractionner le temps de réclusion pour que la peine s'accomplisse de manière discontinue).

89082736_oisj reclusion 2Emile Jusseau, dans les cloches de la Camarde raconte avec émotion comment il survécut à son temps de réclusion malgré des gardiens qui l'avaient dans le nez. C'était un détenu "pays" qui servait parfois sa pitance quotidienne et il s'arrangeait, quand il était de service environ un jour sur trois, pour ne pas touiller et aller dans le fond de la marmite, là où la soupe était plus épaisse et où on trouvait quelques morceaux de viande [Jusseau]. C'est ce geste qui l'empêcha de mourir de faim. Jamais, attesta-t-il, il ne perçut sa ration entière de pain, à savoir une miche de 750g cuite la veille.

Les manques patents n'étaient pas seulement constatés dans le domaine de l'alimentation. On citera l'exemple d'un condamné déclaré inapte aux corvées manuelles à qui on refusa l'attribution d'une des trois paires de lunettes correctrices de la presbytie allouées chaque années aux îles. Or âgé de cinquante ans, n'y voyant goutte, il était chargé de la tenue de la bibliothèque des îles! Que dire de ces malades secoués par des accès paludéens contractés dans le passé sur la grande Terre, qu'on ne pouvait soigner faute de quinine? De ces blessés opérés quasiment à vif faute d'opiacés?

Que dire de ces forçats qui crevaient littéralement de faim et se voyaient parfois punis de quinze jours de cellule au régime du seul pain sec un jour sur deux pour avoir ramassé ou ou deux cocos alors même que l'huilerie qui fonctionnait dans le passé sur les îles était fermée et que ces cocos pourrissaient par milliers sur le sol?  Même leur attribution devait en théorie faire l'objet d'une prescription médicale, demandée par écrit au médecin et accordée avec largesse: elle ne diminuait pas les stocks. Cela dit, les témoignages de gardiens, que j'ai recueillis, sont catégoriques: la plupart d'entre eux détournaient le regard quand ils voyaient un homme commettre une faute de cet ordre, calmaient les nouveaux fonctionnaires qui faisaient du zèle et quand les anciens portaient ce motif, c'était pour coincer un gus qui nous cherchait depuis des jours (dixit Monsieur Martinet et Monsieur T., témoignages que j'ai recueillis. Ils ajoutaient: "d'ailleurs, si un collègue avait encombré la commission disciplinaire avec de tels motifs, la direction l'aurait rappelé à l'ordre: nous n'avions aucun intérêt à susciter une rébellion compte tenu de la disproportion des forces ; certes nous étions armés, mais le plus souvent seuls face à quarante pensionnaires") 

Plus drôle: le cas de ce vieux déporté rapatrié de l'île du Diable vers Royale pour raison de santé. Les déportés étaient exempts de travail mais s'ils ne pouvaient subvenir à leurs besoins, ils accomplissaient une tâche quotidienne pour recevoir une ration cuisinée et un quart de vin, comme les militaires (les transportés étaient privés de ce vin comme les déportés sans ressources qui refusaient de travailler, à qui on fournissait les aliments crus qu'ils apprêtaient eux mêmes). Pour que le vieillard impotent reçoive la ration préparée et son pinard sans contrevenir aux règlements, l'administration, en accord avec le médecin, établit sa tâche quotidienne. C'est ainsi que le vieillard imperturbable allait porter chaque jour une boîte d'allumettes remplie de brins d'herbe au bureau du Commandant ...

Si le docteur Heyriès ne fit pas acte de rébellion institutionnelle contre ce système déliquescent, il ne manqua aucune opportunité de marquer son territoire dès lors que ses prérogatives étaient battues en brèche. C'est par un courrier officiel - avec copie au Commandant des îles - qu'il demanda au gardien-chef responsable de la réclusion de Saint Joseph comment il se faisait qu'un homme en principe enfermé seul dans sa cellule avait écopé d'une forte luxation de l'épaule. Il s'étonnait en outre de ne pas avoir été avisé de son état, "lui seul étant en mesure de décider des soins appropriés". L'auxiliaire de l'administration, un porte-clés arabe quasiment illettré lui répondit ingénument en relatant l'événement par écrit (lettre quasiment illisible), soutenant que sa seule présence (il avait refusé de se retirer) avait empêché un gardien d'abattre le malheureux rendu à moitié fou par l'isolement et qui, dans une crise de nerfs, avait insulté ce dernier.

Il semble qu'Heyriès "tint" aussi convenablement que possible ses infirmiers, des transportés en cours de peine. Peu d'excès sous sa direction, moins de coulage qu'avec d'autres médecins, du dévouement**.

IMG5**(notons que nombre de truands confirmés se sublimèrent dans l'histoire du bagne et devinrent des infirmiers d'un dévouement exceptionnel. On citera entre autres Manda, l'apache amant de casque d'Or qui se privait de sommeil pour ne pas laisser un agonisant mourir au cours de la nuit dans la solitude, et qui sauva des transportés comme de nombreux gardiens grâce à son savoir faire et sa haute conscience professionnelle. Manda retrouva son rival Lecca au bagne où ils se réconcilièrent. Citons aussi Pierre Bougrat avant qu'il ne s'évade, devenu un héros au Venezuela. )

Le docteur Heyriès fut sans doute bien assisté par un forçat d'exception: le docteur Pierre Laget dont la condamnation aux travaux forcés à perpétuité pour l'empoisonnement de ses deux épouses et la tentative d'empoisonnement commise sur sa soeur avait fait grand bruit en 1934. Ce médecin protestait invariablement de son innocence mais les indices concordants de même que ses motivations (en particulier des assurances contractées à son profit juste avant les actes, des alibis forgés de toute pièce qui se révélèrent faux) laissent peu de doute quant à sa culpabilité. Devenu infirmier, cet ancien médecin évidemment radié du Conseil de l'Ordre fit preuve d'efficacité dans ses nouvelles fonctions tout en sachant "rester à sa place" (comme il est consigné dans son dossier). Pour information, nous citerons une lettre obséquieuse qu'il écrivit en 1934.

Royale le 29/07/1934

Au Commandant Supérieur des Iles

J'ai l'honneur de solliciter de votre haute bien­veillance l'octroi d'une autorisation qui, je ne l'ignore pas, sera si elle m'est accordée une faveur, mais que je me crois fondé à demander me basant sur les considérations suivantes.
Appelé par la confiance de Monsieur le Méde­cin Chef B...s et celle de Monsieur le Commandant T...d à servir comme infir­mier dans les Hôpitaux des Iles, je crois avoir tou­jours rempli avec conscience les fonctions dont j'avais la charge. Car je ne puis, malgré les cir­constances et l'habit que je porte aujourd'hui, oublier que je suis médecin, medicus in aeter-num.
Je n'ai jamais consenti cependant, malgré de fréquentes sollicitations, parfois pressantes, de gens qui ne voulaient ou ne pouvaient pas comprendre ma discrétion, à oublier que je n'étais qu'un sous-ordre, un employé ; et je m'honore de penser, à des signes certains, que cette confiance de mon Chef ne s'est pas démentie.
Fidèle d'autre part à la ligne de conduite que je me suis tracée dès le jour de ma condamna­tion — subir loyalement ma peine, bien que ne pouvant l'accepter parce que imméritée, je ne crois pas m'être jamais départi de cette loyauté et vous m'excuserez, je veux l'espérer, si je me permets de rappeler que dans une tragique affaire toute récente — attentat Brusi — j'ai donné de ce loyalisme des preuves qui, si elles m'ont valu les félicitations de Monsieur le Direc­teur à son dernier passage, m'ont attiré aussi, je ne l'ignore pas, les inimitiés de certains égarés, ce dont je me moque d'ailleurs complètement, car je suis prêt à recommencer.
Enfin dans ce milieu pourri du bagne que vous connaissez bien mieux encore que moi, je n'ai jamais eu qu'une ambition, qu'un but : ne pas déchoir, rester moi même.
C'est dur, péniblement difficile, mais, Dieu merci, jusqu'à présent je crois y être parvenu.
Pour atteindre ce triple résultat : demeurer médecin bien que ne sortant pas de mon rôle de subalterne, rester loyal, ne pas déchoir, ce qui peut se résumer en une seule proposition : conserver intacte ma santé intellectuelle et morale, je n'ai je crois qu'un seul moyen — le tra­vail qui me permettra de maintenir et d'accroître ma valeur intellectuelle et professionnelle, d'as­seoir sur des bases toujours plus stables mon équilibre mental, d'assurer toujours plus effica­cement ma moralité.
Et c'est en vue de ce travail productif, salu­taire, stabilisateur, que je viens vous demander, Monsieur le Commandant, de faire venir de France des livres uniquement professionnels, médicaux et scientifiques.
Et pour cela la permission d'écrire au pro­chain courrier, trois lettres :

1° À monsieur Georges L...r, négociant en nou­veautés et vice-président du Tribunal de Com­merce,.. Rue de la République à Béziers, mon beau-frère et mon tuteur légal.
2° A monsieur Victor C...t, bâtonnier de l'Ordre des Avocats du Barreau de Béziers,.. rue Boïel-dieu, mon défenseur et un vieil ami d'enfance. 3° À monsieur le docteur M...n, professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier, mon com­pagnon d'études à l'Université.

Je me flatte d'avoir conservé au pays de nom­breux amis qui n'ont jamais douté de moi, qui m'ont âprement défendu et qui se feront un devoir, à l'appel de ces trois personnes de faire l'impossible pour que mon désir soit exaucé.
Et je m'empresse d'ajouter :

1° D'abord que mes lettres seront strictement limitées à cette demande de livres.
2°  Ensuite que c'est à vous qu'elles seront remises par moi aux fins de contrôle avant envoi.
3° Enfin qu'il s'agit d'une lettre unique à chacun de ces correspondants.

J'ose espérer, Monsieur le Commandant, que connaissant les motifs de ma demande, vous vou­drez bien vous rappeler que le bagne doit être un lieu de redressement et non un lieu de perdi­tion totale et pour cela, me donner, avec l'autori­sation sollicitée l'annonce du salut tant souhaité.
Et, en vous adressant par avance un grand merci pour tout ce que vous voudrez bien faire pour moi, je vous prie de croire, Monsieur le Commandant, à ma très respectueuse et parfaite considération.

La demande de Pierre Laget fut agréée et ses livres parvinrent à destination. Il dut toutefois patienter longuement avant de les recevoir en main propre, car l'administration les contrôla page par page. 

Cet homme occupant de facto les fonctions d'infirmier-chef de l'hôpital-infirmerie de Royale, on peut estimer que le docteur Heyriès fut bien secondé. L'ex docteur Laget, ayant volé des produits toxiques dans la pharmacie de l'hôpital, se suicida en les ingérant en septembre 1944. Dans sa lettre d'adieu il précisait: "inutile de chercher à me réanimer: je sais ce que j'ai pris" .

à suivre.

15 août 2013

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut (1)

 

... pendant une partie de la seconde guerre mondiale.

 

51R3345MJPLContrairement à son prédécesseur Louis Rousseau, forte personnalité qui marqua l'histoire du bagne par ses rapports officiels et son comportement dépourvu de toute compromission (quand la soupe de ses malades était trop claire et dépourvue de viande, il parcourait le quartier des surveillants avec son fusil et abattait leurs poules en nombre suffisant pour que la ration règlementaire soit assurée - on imagine combien les matons appréciaient le procédé), Norbert Heyriès n'aurait pas marqué l'histoire de la transportation sans un livre tout à sa gloire écrit par Claire Jacquelin, ouvrage qui n'aurait que peu d'intérêt s'il n'offrait une splendide iconographie: les dessins de Lagrange dit Flag (lien) offerts au médecin et que ce dernier rapporta à l'expiration des deux années qu'il passa aux îles du Salut avant de rejoindre les Antilles à sa demande. On passera aussi très vite sur la préface de Denis le Hir-Seznec qui, ici comme ailleurs, exploite son fond de commerce. 

 

85578898_oLe quartier des surveillants

Cette iconographie justifie à elle seule qu'on se procure l'ouvrage (éditions Maisonneuve & Larose, 15 euros) en faisant abstraction du reste. Non seulement la vie quotidienne aux îles du Salut est parfaitement dépeinte sous le trait jamais dépourvu de talent de Lagrange, mais cette série de croquis a un intérêt artistique évident. Le point de départ du livre est le contenu d'une sacoche du docteur Heyriès contenant ces croquis et des lettres à lui adressées.

La phraséologie ampoulée de Claire Jacquelin complique la relation de réalités qui auraient gagné à être exposées sans fard dans leur crudité. En outre, l'affectation qu'elle met à respecter prétendument l'incognito de personnalités du bagne en se référant à la non communication règlementaire d'archives non couvertes par le délai de prescription centenaire (dans la plupart des cas, il a été ramené à soixante-quinze ans) n'aboutit qu'à un résultat: réserver des informations aux seuls initiés qui n'ont aucun mal à retrouver les patronymes des intéressés puisqu'elle conserve leur prénom et la première lettre de leur nom (par exemple: Charles B. pour Barataud, [lien], en précisant s'il en était besoin l'homosexualité du personnage pour achever de le situer). Hypocrisie, quand tu nous tiens... (Les propos en italiques seront, sauf indication spéciale, extraits de ce livre)

Une lettre collective - rédigée par Lagrange, dit FLAG, signée par de nombreux transportés - atteste de l'estime que ces derniers portaient à Norbert Heyriès. Mais à quelques exceptions près*, ce fut le lot des médecins dont les fonctions permettaient institutionnellement d'adoucir le sort des transportés reconnus malades qui bénéficiaient par leur truchement de rations renforcées (sous forme, le plus souvent, de boîtes de lait condensé), de jours de repos et pour les cas les plus graves, d'une hospitalisation - étant entendu que l'époque et le manque de moyens limitaient par la force des choses les secours de la médecine : on ne connaissait pas les antibiotiques, on ne savait pas soigner la tuberculose qui touchait 25 à 30% des détenus, pas davantage les maladies vénériennes qui proliféraient sans compter la lèpre plus rare mais évidemment spectaculaire, et d'autres pathologies. Si des médecins compétents en chirurgie parvinrent à réaliser de véritables exploits, ils furent impuissants devant des maux qui devenus presque ordinaires une décennie plus tard. 

* (comme ce médicastre "inverti"  - terminologie de l'époque - qui partouzait en compagnie de transportés au cours de soirées "où les distances étaient abolies" (lien), qui détournait au bénéfice des heureux élus les suppléments de nourriture et les remèdes réservés à l'ensemble des condamnés et mettait au repos ses gitons pendant des semaines entières, sans aucune justification)

Les sulfamides comme les pansements, les produits désinfectants, les anesthésiques etc. faisaient défaut dans une colonie touchée par la rupture des liens avec la métropole depuis le début de la guerre. L'attitude du Colonel Camus, alors directeur de l'AP de Guyane, psychopathe qui fit de certains lieux du bagne un univers qui évoquait les camps de concentration nazis jusqu'à l'année 1943 et l'arrivée du Médecin colonel Sainz (d'une extraordinaire humanité et qui sauva des centaines de survivants faméliques) acheva de noircir une situation qui n'en avait guère besoin.

Heyriès est le médecin colonial type, avec sa part de grandeur et sans doute les a priori liés à sa fonction. Par la force des choses, ces hommes dont beaucoup furent hors du commun se devaient d'être polyvalents: généralistes évidemment mais aussi épidémiologistes, ophtalmologistes, chirurgiens, pneumologues, dermato-vénérologues, etc. Mais d'un autre côté, la plupart de ceux qui étaient passés par l'Afrique avaient des préjugés raciaux bien établis.

Norbert Heyriès servit au Sénégal où il fut fort bien noté. Dans cette colonie - alors une des plus riches de l'Empire - il s'illustra tant par des interventions chirurgicales sur un grand blessé déchiqueté par un lion que par l'observation de cette terrible maladie qu'on ne savait pas soigner à l'époque, l'éléphantiasis. Des photos montrent le couple Heyriès avec son bébé, vivant dans d'immenses demeures coloniales avec une profusion de boys et de mamas à leur service. Ce point explique sans doute sa déconvenue une fois arrivé en Guyane, nous en reparlerons. Rigoureux dans l'exercice de ses fonctions, il instaura des règlements sanitaires draconiens pour contenir et prévenir les épidémies et se fit remarquer par son intransigeance: même ses proches, même les personnes influentes de la colonie, devaient respecter strictement les règles qu'il avait édictées, ce qu'il pouvait exiger d'autant plus facilement que lui-même ne compta jamais son temps et son énergie. Sa conscience professionnelle le poussa même à apprendre le wolof pour comprendre les malades et s'en faire comprendre, évitant ainsi le truchement d'interprètes pas toujours fiables. Quand il demanda un congé en 1934, l'aministrateur en chef du cercle de Thies transmit la requête avec un avis très favorable, motivé par des tournées qu'il avait faites en sa compagnie dans le pays, au cours desquelles le docteur Heyriès, sans cesse sur la brèche, lutta contre des épidémies "sans se plaindre comme le font trop souvent d'autres médecins sur les moyens mis à sa disposition"**. L'administrateur souhaitait en conclusion que le docteur Heyriès revienne au Sénégal à l'expiration de son congé si bien mérité.

** De quoi satisfaire au delà de toute espérance un administrateur colonial, même si ce n'était sans doute pas le voeu d'Heyriès.

Selon Claire Jacquelin, son épouse aimait, au Sénégal, les facilités domestiques, les réceptions fréquentes pendant lesquelles elle déployait sa grâce spontanée et son élégance naturelle. Sa maternité suffirait à son bonheur, tout le reste est un luxe qu'elle ne refuse pas sans y être pourtant attachée. Cette description parle à tous ceux qui connaissent le contexte colonial: des fonctionnaires qui, en France, auraient vécu sur un train de vie modeste étaient dans l'outre-mer des aristocrates nantis entourés d'une domesticité abondante. De même, une période de deux ans passée dans les colonies était suivie d'un congé de six mois - plus le temps de transport - avant de rejoindre son poste ou d'obtenir une autre affectation. Quand on sait que les congés payés (deux semaines par an) ne furent institués qu'en 1936, on mesure l'ampleur de l'avantage. 

280px-Bundesarchiv_DVM_10_Bild-23-63-06,_Panzerschiff_'Admiral_Graf_Spee'A la déclaration de guerre, Norbert Heyriès fut affecté "outre Atlantique" sans autre précision, secret militaire oblige: le cuirassé de poche allemand Graf von Spee écumait l'océan en faisant courir un risque à tous les convois maritimes dont les dates de départ et les destinations étaient de ce fait tenues secrètes. Il s'embarqua le 23 octobre 1939 sur le SS Cuba de la Compagnie générale transatlantique, sa famille ne devant le rejoindre que lorsqu'il serait convenablement installé et que les voyages seraient relativement sécurisés. Le bateau avançait feux masqués et rejoignit la Guadeloupe le 5 novembre et la Martinique deux jours plus tard. Affecté à l'hôpital général de Cayenne, Heyriès y arrive le 22 novembre, sans doute via le Biskra qui joignait chaque mois la Guyane française via Trinidad, Dememara (Georgetown, Guyane anglaise), Surinam (Paramaribo, Guyane hollandaise) et Saint Laurent du Maroni.

85353579_oSes fonctions étaient très étendues, de quoi donner le vertige: médecin chef résident de l'hôpital, ophtalmologiste, chirurgien, radiologue, vétérinaire (!) agent de la santé du port, médecin chef du centre de réforme et responsable d'un hôpital de forçats incorporé (deux bâtiments distincts à l'hôpital Jean Martial de Cayenne). Il cohabitera pendant un mois avec son prédécesseur, le temps de la passation des pouvoirs (et sans doute aussi celui de l'attente de la prochaine rotation du Biskra). Ce dernier laissera à Heyriès un appartement décrété vaste, mais vide et sans intérêt. Cette affirmation est la première démonstration du spleen qui frappait le nouvel arrivant: même le Gouverneur de la colonie enviait ce logement parfaitement ventilé par l'air marin et de ce fait exempt de moustiques, dont en outre la vue sur l'océan était splendide (source, entre autres: la Guyane, son histoire, Docteur Henry. La Guyane des écoles, Laporte).

Il faudra, pour rendre l'appartement habitable, faire venir de France des tissus pour tendre les murs et couvrir les canapés, des ustensiles de cuisine et aussi des produits de soin et de beauté pour dix-huit-mois ou deux ans, des shorts et casques coloniaux (ah! ces casques coloniaux sans lesquels "on était en danger", selon les préjugés de l'époque! Un gardien de la Tentiaire surpris sans ce couvre-chef avant le coucher du soleil était passible des arrêts de rigueur: les actuels résidents de Guyane s'amusent énormément de ces préjugés), des chaussures, car à Cayenne, tout est hors de prix. Dès son arrivée, Heyriès fit toutes les démarches nécessaires pour faire venir son épouse et son fils, mais cette dernière résiste: elle n'aime pas les voyages en mer, elle craint les dangers de la traversée et elle s'installe dans une relation forte avec son fils /... elle est comblée par la relation d'amour à son enfant, amour réciproque et sans concurrence. Pour parler clairement, il y a comme un malaise quand on lit cela... Les lettres d'informations et d'instructions de voyage, les lettres d'amour, de détresse, de déception de son mari auront du mal à la faire bouger. Enfin - le Graf von Spee a été mis hors d'état de nuire entre temps - mère et fils débarquent le 1er mai 1940 avec un arsenal invraisemblable: les souvenirs d'Afrique, des chaussures, des shampoings, des lames de rasoir de marque et un cuir de rechange pour les repasser, des fixateurs à cheveux (?), des ampoules électriques, un réfrigérateur***, une bicyclette /... 

***(objet rare et de très grand luxe pour l'époque: à noter qu'à Cayenne, tout le monde utilisait des glacières puisqu'une usine fabriquait de gros blocs d'eau congelée par la dépression créée par une machine à vapeur servie pas les transportés, et compte tenu des coupures de courant, ce système était sans nul doute plus efficace; à noter que ce réfrigérateur ne servit à rien aux îles où il n'y avait pas de courant)

Ils apportent également les instruments médico-chirurgicaux, les livres techniques, les médicaments, les pansements dont la liste méthodique avait été établie avec soin par Norbert Heyriès. Claire Jacquelin croit pouvoir en déduire que c'est une preuve du dénuement technique dans lequel se trouvait le service de santé de la Guyane... Ce qui est contredit par des témoignages irréfutables (Docteur Henry, Laporte in La Guyane des écoles, etc.). Si les services de santé de la Tentiaire manquaient de beaucoup de choses, carences amplifiées par le coulage et les détournements à tous les échelons, depuis les transportés infirmiers jusqu'aux chefs de service, les statistiques sanitaires sont formelles: malgré un environnement défavorable à l'époque (paludisme, eau non potable, etc.) le taux de mortalité dans la population libre de Guyane était inférieur à celui de la plupart des colonies, y compris le Sénégal si cher aux époux Heyriès. C'est sans doute la preuve qu'on n'y était pas trop mal soigné.

Claire Jacquelin se fait l'écho de la neurasthénie du docteur Heyriès sans la remettre en perspective, lui donnant ainsi crédit, transformant des états d'âme en vérité historique. On citera les propos acrimonieux du médecin, repris par l'auteur: "ce pays hostile que je déteste, où tout me dégoûte" (29 février 1940). Rien ne trouve grâce à ses yeux: le climat humide et spongieux (le même qu'au Sénégal), la mer vaseuse: "tout est moche ici, même la mer" (14 mars 1940) alors que si les eaux sont limoneuses, elles sont parmi les plus poissonneuses du monde - une source de loisirs inépuisable - et alors que cette couleur de l'océan, justement, lui donne une lumière extraordinaire à chaque aurore et crépuscule dont tous les voyageurs se sont fait l'écho depuis le XVIIIe siècle****.

**** Que dans ces conditions, submergée de tels courriers, l'épouse n'ait pas été enthousiaste à l'idée de rejoindre son mari n'a rien d'étonnant. Heyriès était sans  doute un bon médecin, mais un piètre psychologue.

Photo_collegeLes récriminations concernant l'absence de vie sociale à Cayenne vont à l'encontre de tous les témoignages de l'époque. Cette colonie forma de nombreux hommes de premier plan parmi lesquels on citera Félix Eboué et Gaston Monnerville formés au petit collège puis au lycée, à l'époque d'un excellent niveau. Outre le Cercle Saint-Hubert qui dépassait la seule vocation cynégétique, très fermé (pour y être admis, il fallait l'accord unanime de tous ses membres qui s'exprimaient à bulletin secret) mais qui, fait suffisamment rare pour être signalé ne pratiquait aucune discrimination sociale ou ethnique, outre les loges maçonniques très actives, la ville comptait six sociétés savantes et chaque famille aisée avait son jour de réception. Bref, une vie sociale et culturelle comme très peu de cités provinciales de taille comparable en offraient en France.

Il est clair que Norbert Heyriès rata son intégration. On peut imaginer que comme nombre de coloniaux débarqués aux Antilles ou en Guyane, il fut surpris par les différences entre ces "vieilles" colonies et les autres - dont le Sénégal tant regretté. A Cayenne, pas "d'indigènes", mais des hommes de couleur libres qui votent, accoutumés à traiter d'égal à égal avec les administrateurs coloniaux. Pas de boys ou de mamas pour servir les maisonnées, tout au plus des garçons de famille, forçats en cours de peine: depuis l'abolition de l'esclavage, la population avait peu d'inclination pour les tâches ancillaires. Pas de complexes vis à vis de la "race blanche": le triste spectacle des "popotes" faméliques errant dans les rues était un excellent antidote.

Il est également possible qu'Heyriès se trouva submergé par ses fonctions qui comportaient une large part administrative, laquelle devait limiter le temps passé à l'exercice concret de la médecine. Cela ne l'empêcha pas de faire son travail avec conscience, et deux lettres de remerciements émanant d'un libéré qui croupissait comme ses semblables dans le dénuement en témoignent: le Médecin chef prit sur son temps pour l'opérer de calculs rénaux, source de douleurs abominables (à l'époque, cette opération était complexe et risquée pour le malade)

Extrait. /... Avant de quitter l'hôpital, je me permets très respectueusement de vous exprimer toute ma gratitude pour votre intervention chirurgicale. D'un homme désespéré vous avez fait un être reprenant goût à la vie. Ce que vous avez fait pour moi est vraiment "chic". Je ne suis qu'un pauvre diable, mais si jamais vous avez besoin d'un homme dévoué, mon Capitaine, pensez à moi. Très respectueusement, Paul R., ancien légionnaire.

On peut sans extrapoler affirmer que pour avoir reçu un tel courrier, Heyriès fit plus que ce qui était requis par ses fonctions. Chacun sait combien les "libérés" étaient dans le dénuement le plus complet en Guyane, infiniment plus malheureux que les transportés en cours de peine, privilégiés quand, à l'agonie, on les admettait à l'hôpital pour y mourir dans un lit. Qu'il ait conservé cette lettre témoigne aussi de sa fierté devant le travail bien fait, en accord avec sa conscience.

FRCAOM14_31FI_053N0008_00_PClaire Jacquelin fait sienne les états d'âme d'Heyriès en décrétant (de façon absurde et incohérente quand on analyse sa stratégie d'évitement) que le Cayenne de l'époque était une ville lourde, malsaine, pénible et secrète, mais où tout se dit, se commente, se déforme.

En foi de quoi l'enfant, au lieu de fréquenter les écoles d'un excellent niveau, fut isolé des possibles camarades de son âge dans une ville où les préjugés raciaux n'existaient quasiment pas (est-ce à cause de cela?) pour être confié à un précepteur, bagnard en cours de peine! Souhait du père? De la mère qui voulait garder son petit garçon de neuf ans pour elle seule? En tout cas, cela semble malsain.

Tous ces maux dont on affuble Cayenne seraient, selon l'auteur, la raison de la préférence du docteur Heyriès pour le poste de médecin des îles du Salut, bagne du bagne, où sont parqués les pires des condamnés, ceux qui furent sanctionnés pour les crimes les plus graves ou qui se sont fait remarquer par des tentatives d'évasion répétées - sans oublier les réclusionnaires qui subissent une peine certes adoucie depuis le début des années trente mais encore épouvantable, plus les déportés envoyés sur l'île du Diable après avoir trahi leur patrie. De Charybde en Scylla...

DAFANCAOM01_30FI154N010_PPour éviter cette ambiance soi-disant malsaine où tout se dit, se commente et se déforme, Heyriès sollicita expressément une affectation qui fera vivre sa famille dans un univers de vingt-quatre hectares peuplés de centaines de transportés et de dizaines de surveillants et autres fonctionnaires! Tous les témoins ont rapporté l'atmosphère des îles, rendue irrespirable par ce huis-clos pathétique.

Malgré le cadre qui faisait très "carte postale" avec une mer plus claire que sur le littoral, les innombrable cocotiers et autre arbres tropicaux, les bâtiments impeccablement entretenus par une main d'oeuvre surabondante etc., les rares visiteurs qui passèrent à Royale***** - furent tous frappés par l'ambiance épouvantable qui régnait entre détenus, entre membres du personnel (souvent mal notés, envoyés aux îles à la suite d'une sanction disciplinaire), entre subordonnés et supérieurs et bien entendu, entre détenus et surveillants.

Quant à l'île du Diable, c'était pire: les déportés condamnés pour trahison y étaient isolés sur un îlot parfois inaccessible des jours durant (leur nourriture arrivait par un câble transbordeur et que dire de Saint-Joseph, univers concentrationnaire avec ses terribles bâtiments de la Réclusion et son asile d'aliénés pour lesquels il n'y avait aucun soin disponible à l'époque? 

***** L'AP limitait strictement les accès aux îles: elle avait de quoi avoir honte de ce qui s'y déroulait et un transporté muni d'une longue vue avait pour tâche de signaler tout passage de navire: il fallait "préparer" les inspections en principe impromptues du Procureur ou du Gouverneur, pourtant très rarement des adversaires déclarés.

 

85573829_oPaysage de carte postale... mais dure réalité

85577012_oLe mess, point de ralliement du personnel qui s'y alcoolisait conscienceusement

85580800_o

L'habitation du Médecin chef (île Royale)

Il est permis, sans le condamner, de s'interroger sur la logique d'un choix qui amena un enfant à passer presque deux années de sa vie dans des conditions certes bonnes sur le plan matériel, mais pour le moins discutables sur le plan éducatif.

 

15-08-2013 20;07;46L'attente avant la visite

 

15-08-2013 20;01;08

Une visite médicale à Royale, sous l'oeil du surveillant (à droite)

Au moins, on pourrait penser le docteur Heyriès pourrait se consacrer davantage à ses tâches purement médicales... Dans la mesure où on ignore le cadre dans lequel les médecins y exerçaient. Tout d'abord et cela paraît incroyable, le secret médical n'existait pas. l'AP avait pris le prétexte d'une agression commise contre un médecin des décennies plus tôt pour imposer la présence d'un gardien près de la table de consultation, à même de tout écouter et de tout rapporter quand le choix d'infirmiers compétents et dévoués (il y en eut toujours, parmi les transportés en cours de peine, sans compter les médecins condamnés aux travaux forcés) aurait permis d'assurer cette protection tout en préservant la discrétion indispensable. Un malade qui s'était présenté à la visite et qui ne recevait pas de traitement était immanquablement puni de quinze jours de cellule sur rapport du gardien mouchard. D'où des consultations tardives, d'où des soins parfois inutiles prodigués par un médecin soucieux de ne pas perdre le contact avec ses patients.

85580321_o

85580639_oL'hôpital de Royale. Sauf pour les intervention chirurgicale, il était réservé aux fonctionnaires de l'AP. Les transportés étaient soignés dans une infirmerie attenante.

figure9Ensuite, si les conditions sanitaires étaient moins mauvaises aux îles: pas de paludisme, pas de pathologies liées à la vie au contact de la jungle (leishmaniose [à gauche], pian bois, chiques, etc.), les ressources médicales étaient forcément limitées. A titre d'exemple, l'unique appareil de radioscopie de Guyane était à Cayenne et il aurait été illusoire d'y envoyer un transporté pour subir un examen. Ensuite, la totalité du ravitaillement venant du continent était strictement contingentée et il était impossible de se débrouiller comme on le faisait parfois à Saint-Laurent ou Cayenne pour améliorer l'ordinaire et prévenir les carences nutritionnelles.

Le médecin pouvait réformer un stock de farine ou de haricots jugés impropres à la consommation, mais il n'avait pas la faculté de le faire remplacer tout comme quand il refusait qu'on serve la viande d'animaux reconnus tuberculeux à l'abattage, les transportés ne mangeaient que leur boule de pain et une soupe sans protéines. Donc en faisant son travail, en luttant contre la malnutition, il augmentait la dénutrition dont souffraient les transportés. Les sociétés d'importation qui vivaient du bagne (comme Tanon, Chiris, Quintrix) livraient ainsi en toute impunité leurs stocks frelatés aux îles.

Même la récolte des très nombreux citronniers qu'un prédécesseur avisé avait fait planter sur l'île Saint-Joseph pour éviter que les réclusionnaires - voire tous les condamnés dont l'alimentation était déséquilibrée - subissent le scorbut par carence en vitamine C, étaient sous le contrôle de l'administration: les médecins ne pouvaient prescrire la distribution de citrons que lorsque la maladie était déclarée, alors même que des fruits tombés pourrissaient sous les arbres!

A suivre


Les dessins sont de Francis Lagrange, dit "FLAG"

Les photos sont de l'auteur de ce blog

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13 août 2013

Souvenirs d'enfance d'une Saint-Laurentaise.

Interview: Flore Lithaw, mémoires d'une petite fille à l'époque du Bagne - (source : 973200.com, 2004)

Personnalité incontournable de notre ville [Saint-Laurent du Maroni], Madame Flore Lithaw a récemment [en 2004] été faite Chevalier de la Légion d'Honneur, médaille décernée par le Ministre délégué au Tourisme et Maire de St-Laurent du Maroni. Petite fille du temps où Saint-Laurent était surnommée "Le Petit Paris", elle nous fait partager les souvenirs émaillés d'anecdotes tantôt dures, tantôt drôles mais toujours teintés de la nostalgie qu'elle garde de cette époque marquée par le Bagne.

Madame LITHAW Flore
            Madame LITHAW Flore

Qui êtes-vous Mme Flore ?
Je suis née le 1er février 1936 à St Laurent du Maroni, d’un père hollandais et d’une mère guyanaise.
J’ai étudié chez les sœurs franciscaines missionnaires de Marie (l’actuel collège E. Tell Eboué).
J’ai travaillé ensuite à l’hôpital puis au commerce de M. Tanon André pendant 30 ans.
C’était une entreprise très importante qui avait un magasin d’alimentation dans chaque commune de Guyane.
Deux petites goélettes (la Mana et le Charles Lucas) desservaient le fleuve pour porter la marchandise.
Puis j’ai été remerciée et j’ai travaillé dans la restauration avec ma mère.
A l’époque, il n’y avait que trois restaurants qui servaient les gamelles : celui de Mme Linguet Philomène, ma mère, et ceux de Mme Léonie Gérand et de Mme Daniel.

Quelle a été votre enfance à St Laurent ?
Mon enfance a été très heureuse, même si nous n’avions pas le luxe des enfants d’aujourd’hui.
Les jouets étaient en balata et j’avais une poupée faite par un bagnard : c’était un bijou pour moi !
Il n’y avait pas tellement de distractions mais on allait au cinéma muet une fois par semaine, le dimanche. On se contentait de ce qu’on avait.
Et puis il y avait beaucoup de marche. C’est quand j’ai été admise au CAP, à 18 ans, que j’ai reçu ma première bicyclette !
J’ai fait beaucoup de sport en associations : basket, football, volley…
Mais je n’ai jamais joué au tennis… c’était un sport de classe…
J’habitais rue Thiers, à côté de l’actuel hôtel Star, et il y avait un court de tennis sur le terrain Tanon, et je regardais jouer les autres par un trou de la barrière !
Il y avait aussi la promenade à la place des fêtes, mais dans le square, l’heure de la promenade était limitée : après 20h, il fallait tirer sa révérence, et le porte-clefs du bagne fermait.

J’ai eu une enfance heureuse car on partageait, quelque soit la classe, il n’y avait pas de division, et tout le monde était sur un même pied d’égalité. A l’école laïque, l’uniforme effaçait les différences, il n’y avait pas de barrières comme aujourd’hui.

74410-109629Avant 1949, St Laurent était une commune sans maire élu, gérée par l’Administration Pénitentiaire. Quelle différence cela faisait-il ?

Saint Laurent était le  'Petit Paris'  du temps du bagne, car la main d’œuvre était gratuite.
Aujourd’hui, grâce au Quartier Officiel et aux bâtiments de l’Administration Pénitentiaire, on garde ce souvenir bâti de mains d’hommes.
St Laurent était toujours propre !
La corvée de quinze passait chaque jour.
C’était un cortège formé d’un surveillant corse et de 15 bagnards.
Le porte-clefs était arabe ; le dernier, Tayeb, est mort l’année dernière
Il y avait l’allée centrale, allée des amandiers, l’allée de l’hôpital, allée des manguiers, et l’allée du stade, c’était celle des bambous.

Le bagne n’était pourtant pas un cadeau…
Nous avons été marqués par le bagne, mais qu’est-ce que vous voulez, ce n’est pas nous qui l’avons choisi ! La France a décidé que ce serait en Guyane et nous avons assumé…
Au moment de la fermeture du bagne, je voulais raser le mur du camp, je ne pouvais plus le voir !
Cela nous avait marqué : quand on passait les examens à Cayenne, on nous appelait « les petites popotes de Saint Laurent » ; c’était la renommée, que voulez-vous !
Toute mon enfance est marquée par le bagne, ma jeunesse et même ma vieillesse.

La société saint Laurentaine vivait du bagne. Quels étaient vos rapports avec les bagnards ?
On doit beaucoup aux bagnards.
Je puis dire que parmi tous ces gens-là, beaucoup nous ont aidés à être ce que nous sommes aujourd’hui…
Mon père hollandais ne pouvait pas m’aider à l’école ; alors papa allait chercher un de ces messieurs au camp. Il m’aidait pour les leçons et les devoirs… c’était Migot…
Nous avons une reconnaissance pour ces gens-là, surtout à St Laurent.
Il y a beaucoup de familles qui descendent de bagnards, mais ils n’osent pas en parler…
On aura toujours des descendants de bagnards à St Laurent, car les bagnards libérés se mariaient avec des hollandaises et s’installaient ici.

74410-109631C’était une société castée. Chacun devait rester à sa place?

Je vais vous raconter une anecdote amusante. C’était pendant carnaval.

'Au petit coin de Paris' (là où a brûlé la maison de M. Palmier) était un casino de luxe tenu par Mme Grenadin.
M. Vidlo, percepteur du trésor, et sa femme ma marraine, m’avaient invitée au bal.
C’était le bal des notables et on y dansait déguisé et masqué.
Vers une heure du matin, on décida d’enlever les loups et on s’aperçut que les Richelieu, les Louis XV étaient des bagnards du camp ! Toutes ces dames de la bonne société avaient valsé avec eux…
On les amena au commissariat ( là où se situe Interprix aujourd’hui) et on les mit en prison dans les cellules pour la nuit. Le lendemain matin, on les vit en colonne, un à un, traverser toute la ville ; c’était une curiosité !
C’est un bon moment passé « Au petit coin de Paris », la surprise de ces dames !

La mort était-elle très présente dans la ville ?
On n’assistait pas aux exécutions, mais on pouvait entendre le tambour et la guillotine. (1)
C’est  'Mouche à bœuf'  qui a servi le dernier la guillotine ;
A l’angle du square de la mairie et de l’église habitait un ancien du bagne, Bove, bagnard gracié car la lame n’avait pas coupé sa tête ; il est resté vivre à St Laurent. (2)
(1) Le temps fait son oeuvre et déforme la réalité des faits... Madame Lithaw n'a dû connaître que deux à trois exécutions depuis son très jeune âge alors qu'à l'entendre, c'était un événement banal. Il ne faut pas imaginer une guillotine fonctionnant au quotidien: elle est restée pendant des années sans sortir de sa réserve. Enfin, aucun témoignage ne confirme les "roulements de tambours" auxquels elle fait allusion
(2) J'ai entendu ce bobard plusieurs fois à Saint-Laurent, qui n'est attesté par aucune source historique, aucune preuve administrative et qui faisait bien rire M. Martinet. "Bove" était sans doute un libéré qui inventa cette histoire pour se faire payer des coups de tafia...
Quel genre d’hommes étaient ces bagnards ?
Parmi eux, il y avait ceux qui avaient fauté et ceux qui étaient innocents.
On s’entendait bien avec eux. Ceux que mon père prenait pour l’élevage du bétail mangeaient ce que nous mangions.
On les respectait, et j’ai connu Papillon, Badin, Gracia…
A l’hôpital, il y avait des infirmiers et des garçons de salle, des gens qualifiés comme M. Jeuniot au laboratoire.
Je me souviens aussi de M. Lagrange : qu’est-ce qu’il a fait comme faux billets !
Je le revois encore : il habitait dans le coin de la rue Thiers.
Il exposait ses tableaux, et quand on passait pour aller à l’école, il faisait notre portrait.
C’était un monsieur numéro un !
Lui nous a dit spontanément qu’il était faussaire.
Il y avait toutes sortes de bagnards :
Des bagnards de classe, infirmiers, secrétaires et ceux qu’on employait comme main d’œuvre pour les plantations, ou vendeurs chez Tanon pour rouler les barriques.
Les bagnards moins qualifiés venaient le matin offrir leurs services. Par exemple, ils remplissaient les baquets d’eau, balayaient, nettoyaient la cour.
Mon regret, c’est que nous n’avons pas cherché à apprendre cet artisanat : tableau de papillons, vannerie, peinture…on regardait faire.
On était des petites reines, des petits rois, on nous servait à domicile…

74410-109633Comment les bagnards entraient-ils au service de la population ?

Pour employer un bagnard, il fallait faire une demande au bagne. Il y avait le porte-clefs devant la porte et un surveillant à l’entrée, au niveau de l’actuelle bibliothèque.
On devait donner nom, adresse et on allait chercher et ramener le bagnard.
Parfois ils dormaient sur place ; c’était ceux qui restaient pour les travaux.
Mais vous répondiez d’eux !
Car parfois les bagnards s’évadaient par le Surinam, la forêt ou le fleuve en radeau.
Puis ils se perdaient dans la brousse, et quand on les retrouvait, on les enterrait dans la fosse commune, à cinq ou six dans un même trou.

Ils servaient aussi de domestiques ?
Oui. Pour les garçons de famille, il fallait signer une décharge.
Le garçon de famille faisait le ménage, la lessive et le potager. Il dormait dans la maison des maîtres.
Mais il pouvait être malhonnête avec les dames…si vous lui donniez la porte d’entrée…

74410-109634St-Laurent ce n’était pas que le bagne. A quoi ressemblait la commune ?

La ville de St Laurent n’était pas aussi étendue qu’aujourd’hui : elle allait de l’église à la rue Thiers, avec le quartier officiel derrière l’église.
Ici où vous êtes (chez Mme Flore), les buffles se lavaient !
Et il n’y avait que deux ou trois maisons, et ça vous regardait si vous veniez ici…
D’anciens bagnards avaient un lopin de terre mais le taffia provoquait souvent des règlements de compte…
Le port de commerce était là où se trouve l’office du tourisme actuellement.
Le quai de l’Administration Pénitentiaire se situait lui devant la demeure du sous-préfet.
Les quartiers de St Maurice et de St Jean servaient à l’élevage et à la culture.
Le quartier de Charbonnière doit son nom à un créole qui y vendait son charbon ; il y avait aussi l’usine de bois de M. Thibaut, un européen.
Il n’y avait que deux familles à Paddock et on allait à Balaté en canot.
On a bien vécu à St Laurent et il y avait toutes les races : arabes, sénégalais, martiniquais, guadeloupéens, réunionnais, malgaches, chinois, annamites et les blancs.
Il fallait faire avec tout ce monde…
Plus tard les bushi-nenges se sont installés au bord du fleuve, derrière l’hôpital ; puis la mairie les a relogés à la Charbonnière..
St Laurent était prospère et nous n’avions rien à envier à Cayenne !
Ils y avait de nombreux commerces : Long, Barcarel,, Grenadin, Gougis où l’on payait en or ! Les entreprises Tanon, l’usine de tafia et de cire à Portal, la rhumerie de M. Symphorien.
Et puis les annamites, pêcheurs du village chinois aux maisons sur pilotis, et la scierie de St Jean.
Le bagne de St Laurent est aujourd’hui un lieu de mémoire. Quel souvenir doit-on en garder ?
On a été marqué par le bagne, je suis d’accord, mais on doit respecter tout ce qui est resté.
Cela était fait de mains d’hommes.
Le bagne a fermé ses portes en 1946.
L’Etat aurait alors du faire un choix : céder le camp à la commune ou autre, mais pas le laisser en friche !
En 1983, la commune a racheté le camp à un privé, M. Tanon, qui en avait fait son dépôt de marchandises : fûts d’essence et quincaillerie.
La commune a enlevé plus de 400 camions d’ordures !
Avec l’aide de l’armée et de M. Toubon, Ministre de la Culture à l’époque, nous avons réhabilité le camp de la Transportation.
Heureusement que le maire ne m’a pas écoutée et n’a pas rasé le mur !

74410-109636La fermeture du camp, en 1946, a été un changement radical pour St Laurent…

Oui, je me souviens que les deux derniers surveillants étaient M. Jawel et M. Martinet.
Lui est rentré à la sous-préfecture comme chef d’atelier, et il est mort à St Laurent.
Des bagnards sont repartis sur la métropole, Paramaribo ou les communes.
Ceux qui restaient traînaient dans les caniveaux, buvaient, et dormaient sur les trottoirs.
Ils avaient parfois un job : la brouette.
Ces bagnards libérés étaient sans ressources et avaient peu d’argent. Ils étaient pris en charge par l’Armée du salut.
Et il y avait le problème du logement ; le camp était encore ouvert, alors, même libres, ils retournaient y dormir !

Qu’est alors devenu cet immense espace ?
Il y a eu les réfugiés de Sainte Lucie : ces gens ont habité le camp ; mais ils n’ont rien nettoyé pendant 10 ou 15 ans !
La cuisine, la boulangerie étaient mal entretenues : entretenez-les, donnez un coup de peinture, nettoyez la cour…
Ils ont trouvé le camp propre ; au bagne ils ne payaient pas de loyer, de lumière, ni l’eau courante… alors un peu d’entretien !
Le verger du camp était planté en papayers, fruits à pain, patates douces, avocats …
C’était entre la fermeture du bagne et la vente à M.Tanon.
Devenu propriétaire et pour ne pas avoir de problème, il leur laissa le temps de partir et ne leur fit pas payer de loyer.
Des enfants sont même nés dans le camp !

Aujourd’hui, le camp est petit à petit restauré, et le souvenir du bagne toujours présent…
Oui. Par exemple, les frères Moreau étaient au bagne avec leur père, arrêtés pour complicité avec l’ennemi. Ils ont été ensuite innocentés, mais ils ont donné 25 ans inutilement ici, et leur père est mort à St Laurent.
Eh bien les frères Moreau sont retournés à St Laurent à 80 et 70 ans pour retrouver la trace du père ; et encore aujourd’hui beaucoup de personnes viennent ici chercher leur aïeul."

Le bagne, c’était vraiment l’enfer…
C’était très difficile pour eux. Pourtant, au temps de l’Administration Pénitentiaire, Saint- Laurent du Maroni était un paradis !
 
Mardi 14 Septembre 2004
Propos recueillis par C. Mistral
 

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Robert Ménard de Couvrigny, parricide... La "fin de race" (2)

La première partie (lien)

800px-Caen_France_(39)Le palais de justice de Caen

Le réquisitoire

 Messieurs les Jurés,

 

fresnelamere2Il y a quelque vingt ans, on colportait dans les vieux manoirs de l’ancien Bailliage de Falaise, une heureuse nouvelle. On annonçait le futur mariage de noble demoiselle Marguerite-Amélie-Hélie de Tréprel, avec son cousin, le baron Maxime Ménard de Couvrigny…
            Mariage d’inclination ?...
            Mariage d’amour ?...
Je n’oserais le prétendre. L’accusée n’a-t-elle pas dit, elle-même, qu’elle avait épousé son cousin, pour faire comme tout le monde !
            Mariage de raison ? Peut-être !
            Mariage de convenances ? Assurément !

Les jeunes époux appartenaient à deux branches d’une même famille, entourée dans la région de la considération générale, apparentée à d’anciennes maisons, qui figurent en bonne place dans l’histoire de la petite Patrie normande, et ont compté des représentants, parmi ceux qui naguère, accompagnèrent Guiscard en Sicile (1), luttèrent à Hastings (2) avec notre duc Guillaume, et défendirent le Mont Saint-Michel (3) contre celui qui était alors l’ennemi héréditaire…
             Quelle chute !
             Quelle déchéance !

Mariage d’argent ? Non, certes, le baron n’exerçait aucune profession. Ses rentes étaient modestes ! Modestes étaient les rentes de la jeune femme ! Qu’importe ! Le ménage ne devait-il pas demeurer à la campagne au château de la Galerie, non loin du lieu de naissance de notre compatriote, le poète normand, Vauquelin de la Fresnaye, un allié de la famille je crois, qui naguère, chanta les plaisirs des champs (4)… on cultiverait la terre, et on vivrait-, en partie au moins, du produit du domaine de Fresné-la-Mère.

L’union devait être féconde ! Ah ! il ne tombera pas de si tôt, en quenouille, le nom de Couvrigny !
Robert, l’accusé, l’héritier du titre et des armes, naître le 27 mars 1893.
Il aura deux frères : Roger et Jean, actuellement âgés de 13 et de 7 ans.

Il eut une sœur, Elisabeth, cette enfant de dix ans, dont il n’a pas respecté l’innocence, l’année même de sa première communion !

Les premières années du mariage furent normales ! Les époux mènent la vie de château. On pêche, on chasse, on fait du sport ! On visite les châtelains du voisinage. On leur offre l’hospitalité.

 

couvrignybaronneMais bientôt les visites se feront plus rares ! Elles cesseront tout à fait… c’est que la baronne boit… elle se néglige, elle n’a plus aucun souci, ni de sa toilette, ni de sa personne, elle ne tient plus son rang. C’est la déchéance qui commence !
Elle glissera rapidement, hélas ! sur la pente fatale. Au début, c’est une «demoiselle» (5) d’eau-de-vie qu’elle absorbera chaque jour ; bientôt, il lui faudra, elle l’a reconnu, elle-même, au cours de l’information, deux litres d’alcool par semaine.
Sous l’influence de ce vice dégradant, on la verra alors, abandonnant toute réserve, dépouillant toute pudeur, fréquenter les cabarets du village, accepter à boire des passants et se livrer, en retour, dans les fossés de la route, derrière les meules dans les champs, aux valets de ferme ou aux chemineaux de la voie !

Mais, cela ne lui suffira pas ! En peu de temps, elle aura toutes les hontes bues !
La baronne de Couvrigny va bientôt rechercher de nouvelles sensations. La château de la Galerie, ce sera et Gomorrhe et Sodome, et Lesbos et Thèbes !
Ah ! les directeurs des bureaux de placement de Caen ne s’imaginaient pas, sans doute, quelles aptitudes spéciales étaient nécessaires aux fillettes qu’ils confiaient à la Châtelaine de Fresne-la-Mère…
Dès leur arrivée, elles devaient passer devant un singulier conseil de révision… Après avoir, de ses doigts indiscrets, palpé les poitrines naissantes, la nouvelle patronne se livrait sur ses jeunes servantes aux investigations les plus intimes, les plus lubriques, les plus honteuses…
Puis bientôt, on partageait le même lit, on se livrait ensemble, à de monstrueuses pratiques, et lorsque, après une nuit d’orgie, survenait l’aube matinale, dans une dernière étreinte, la baronne disait à sa jeune soubrette :
            "Puisqu’on couche ensemble, on peut bien se tutoyer, nous deux..."

couvrignychateauMarie-Louise Lemoine, cette immonde gamine de quinze ans que vous avez entendue à cette audience, fut l’une des maîtresses de l’accusée.
Elle a été, en même temps, la maîtresse du fils et de la mère !

Vingt fois, peut-être, il est arrivé à la baronne de Couvrigny, d’abandonner sa place à son fils, dans le lit de la servante, pendant qu’elle-même s’en allait au dehors, à la recherche de quelque mâle, pour apaiser un rut toujours inassouvi…
J’ai dit Gomorrhe, j’ai dit Sodome, j’ai dit Lesbos, et j’ai dit Thèbes…

Robert qui, naguère, initia son jeune frère à d’ignobles pratiques, à ce point qu’un médecin dut être appelé d’urgence, Robert tentera par trois fois, de violer sa jeune sœur âgée de dix ans, et en désespoir de cause, la contraindra à exercer sur lui d’impudiques attouchements.
La veille de sa première communion, la malheureuse l’avouera au moment de sa confession générale, et on verra, lamentable chose, cette fillette de dix ans, revêtue pourtant de la robe d’innocence, s’avancer vers la table sainte, pour participer au sacré banquet et recevoir son Dieu… demi-vierge déjà, du fait de son frère…
De sa mère, Robert de Couvrigny ne recevra aucun reproche… seule, la servante, Marie-Louise Lemoine, s’indignera :
            "C’est trop c….,  dit-elle, elle est vraiment trop jeune !"
Et ce fut tout !

Que devenait le baron dans cette atmosphère putride ? Cet homme qui jouissait de l’estime générale, mais que devant leur mère, ses propres enfants même les plus jeunes invectivaient grossièrement, cet homme, en silence, souffrait.
Impatient des turpitudes de son indigne femme, il restait… le baron de Couvrigny… vivait seul, retiré dans les appartements du château, demeurés habitables.
Doux, serviable, aimé de tous, il s’inclinait, sans volonté de réagir, devant son destin… ne tolérant pas que devant lui, on critiquât le baronne, respectant, malgré ses fautes, la mère de ses enfants, celle qu’il avait élevée jusqu’à lui…

Certes ! il n’était pas gênant, le baron de Couvrigny !
De rares reproches adressés à sa femme et à son fils, au sujet de l’ivrognerie de l’une ou de la paresse de l’autre ! Une gifle donnée à la baronne il y a quatre ou cinq ans, alors qu’elle était ivre… Quelques plaintes à raison de la malpropreté du logis, des lits toujours défaits, du linge attendant pendant des années  un lavage pourtant indispensable…
Non, il n’était pas gênant, votre mari, et vous auriez bien dû, accusée de Couvrigny, lui faire l’aumône de l’existence !...
Mais, lui mort, c’était, vous l’avez dit, la liberté complète ! C’était « La noce à trois » à Paris ! et quelle noce ! avec votre fils et Maire-Louise Lemoine !...
            Il fallait qu’il meure !

Deux faits précipiteront le dénouement fatal !

Le baron n’a-t-il pas renouvelé aux épiciers de Fresné-la-Mère, la défense qu’il a faite il y a plusieurs années, de livrer de l’eau-de-vie, pour les besoins du château, sans son autorisation écrite ? Il a coupé les vivres et la baronne ne va plus pouvoir satisfaire sa passion favorite.
Puis, au cours du mois d’août n’a-t-il pas aussi, manifesté l’intention de placer dans une maison d’éducation de Caen, son second fils Roger ?
Tout cela ne devait pas lui être pardonné !!

La baronne ne veut pas, en effet, que Roger aille en pension, parce que les frais d’internat sont élevés et que les ressources du ménage en seraient amoindries. Quant à Robert, qui travaille à la ferme et est aidé par son jeune frère, n’est-il pas exposé à un surcroît de travail, si ce dernier quitte le château de la Galerie ?...

Il faut donc que disparaisse le baron de Couvrigny.

Le 10 août dernier, la veille des Courses de Falaise, la mort du baron de Couvrigny est définitivement décidée ; à partir de ce moment, jusqu’au 24 septembre, à tout instant sa vie sera menacée, et la seule question qui s’agitera, chaque soir, dans d’étranges conseils de famille, où la servante Marie-Louise Lemoine, aura voix délibérative, est celle de savoir comment devra s’exécuter la terrible sentence.

Qui du fils ou de la mère, a eu le premier l’idée du crime ?
Elle semble être venue à l’esprit de l’un et de l’autre, en même temps. En tous cas, Robert a reconnu dans l’information qu’il avait conçu personnellement le projet de tuer son père.

C’est par le poison qu’on essaiera tout d’abord de se débarrasser du baron de Couvrigny.
L’accusée qui déjà, au cours du précédent hiver, avait eu l’idée d’empoisonner son mari avec du sulfate de cuivre, s’est souvenue qu’il se trouve dans une armoire de la chambre de son fils Roger, des comprimés de sublimé corrosif, dont elle a fait naguère usage pour une intime toilette.
Elle va chercher un de ces comprimés, et en présence de Robert, en présence de la servante, en présence de Roger et d’Elisabeth, qui se demandent curieusement, quelle singulière friandise de couleur violette on prépare pour leur père, elle l’écrase dans du lait, le fait dissoudre et renversa le tout dans le potage de sa victime…
Le baron absorba le poison, mais n’en fut point incommodé !
Peu après on essaiera d’un autre toxique !
Il y a dans le parc, près de la laiterie, des symphorines qui produisent des baies blanches que l’on croit vénéneuses. Marie-Louise Lemoine, va en cueillir, et avec le concours de la baronne, les mélange à la soupe préparée pour le chef de famille.
Peine perdue ! le baron ne sera pas plus indisposé que la première fois ?
En présence de ce nouvel insuccès, on va recourir aux grands moyens !
Il y a dans le parc des champignons d’une espèce particulièrement dangereuse. Marie-Louise Lemoine est chargée d’aller en chercher et elle en apporte à sa maîtresse une abondante cueillette. La baronne les fait bouillir, en prépare un consommé pour son mari, qui nouveau Mithridate, une fois encore, ne ressentira aucun malaise.  Pourtant on avait fondé de grandes espérances sur cette dernière tentative. Et, pendant la nuit on aurait pu surprendre l’accusée, son fils Robert, la servante, écoutant, anxieux, à la porte de la chambre du baron, curieux de savoir s’il n’était pas enfin à l’agonie et s’il n’allait pas bientôt exhaler son dernier souffle et râler son dernier râle.

 

couvrignyfilsAh ! la Providence, manifestement vous protège, accusés de Couvrigny, elle veut que vous ressaisissant vous-mêmes, vous renonciez, de votre plein gré, à votre œuvre de mort.
Mais, non, vos insuccès répétés ne vous rebutent pas. Le poison n’a pas réussi, vous chercherez autre chose !
On va penser à une arme à feu. Certes, Robert pourrait tuer son père pendant son sommeil d’un coup de revolver. Mais, où se procurer cette arme ?

Il y a bien un revolver dans la maison, mais il est sous clé dans la chambre du baron… Il est décidé, en principe, que Marie-Louise Lemoine ira en acheter un à Caen.
Cependant la baronne de Couvrigny qui est une femme pratique en toutes choses, pense que le voyage de la servante, dont d’ailleurs il faudrait expliquer l’absence au chef de famille, coûterait quelque argent. Après mûre délibération, on est d’accord pour renoncer, au moins provisoirement, à se servir d’une arme à feu.
Pourquoi ne l’étranglerait-on pas, le baron ? l’idée est de Robert…, et pendant plusieurs jours il porte sur lui un morceau de corde, attendant une occasion propice. Mais s’il étrangle son père, il faudra ensuite qu’il le pende, pour simuler un suicide, et l’accusée fait remarquer, judicieusement, à son fils, que son père est gros et lourd, et que même en combinant leurs efforts, ils n’en auront pas la force…

C’est alors qu’intervient, de nouveau, Marie-Louise Lemoine. On pourrait faire venir un apache qui assassinerait le baron. Précisément elle en connaît un. Il est de la Folie, près Caen. Il a subi de nombreuses condamnations. Ce serait bien l’homme de la situation…
On renonce vite à l’idée de recourir à un apache ; j’ignore pour quelle raison, par économie peut être… et il est de nouveau question de se servir d’un revolver.

Il n’est, au surplus, bien nécessaire d’aller en acheter un à Caen. N’y a-t-il pas un armurier à Falaise, M. Groult ? La décision est vite prise. Une après-midi de septembre la baronne, la servante et la jeune Elisabeth montent en voiture, Robert suit à bicyclette. Fatalité ! M. Groult n’est pas chez lui ! Sa femme n’est pas visible, et en l’absence de ses maîtres, la bonne de la maison ne veut effectuer aucune vente.
                Il faut cependant en finir !

Le 23 septembre, le conseil de famille de nouveau réuni, décide qu’on tuera le baron d’un coup de fusil. Il y a deux fusils au château, mais pas de cartouches ! C’est le jeune Roger qui est chargé d’aller en acheter à Falaise, et il sait, le malheureux enfant, que les engins de mort qu’il va rapporter, sont destinés à tuer son père…
Mais, l’enfant s’est attardé en route, et quand il revient au château, il est trop tard. En effet, au moment où Robert va se poster dans l’avenue, pour tuer son père au passage, à l’heure à laquelle il a l’habitude de rentrer, ce dernier apparaît, et l’exécution doit être remise au lendemain.
Ce jour-là, 24 septembre, pendant toute la matinée, la baronne de Couvrigny apprend à son fils à se servir de son arme et à tirer à la cible. Elle lui conseille de ne pas se servir de l’un des fusils, un hammerless, mais bien de l’autre qui est un Lefaucheux. "Le hammerless repousse trop", dit-elle. Elle lui enseigne à "viser droit bien au milieu"  !
Le baron qui est allé au marché de Falaise, doit rentrer vers quatre heures et demie.
A trois heures, "pour se donner du cœur" Robert boit de l’absinthe que lui verse sa mère, puis il va se poster dans un fourré à l’entrée de l’avenue du château, à un endroit que l’accusée à choisi elle-même. Il restera là à l’affût pendant une heure et demie !
Au cours de sa faction, sa mère, accompagnée d’Elisabeth, viendra l’encourager, à deux reprises, et quand elle le quittera la seconde fois, elle lui criera cette dernière recommandation :
            "Surtout, ne le rate pas !"
Enfin, le baron de Couvrigny arrive, il vient de franchir en voiture, la grille du parc. Il passe devant son fils… Robert sort de sa cachette, court après la voiture, et quand il n’est qu’à un mètre de son père, il vise droit, bien au milieu… comme le lui avait dit sa mère, il ne le rate pas !
Le baron a reçu toute la charge dans la tête. Il est frappé à mort.
Tout fier de son exploit, Robert court au-devant de sa mère :
            "Maman ! Ça y est !" lui crie-t-il.
            "En es-tu bien sur ?" réplique la baronne,
Et tous les deux vont s’assurer si vraiment, ils sont enfin débarrassés de leur mari et père.
Cependant, le cheval s’est arrêté au perron. C’est là que se rendent la baronne et son fils. Le baron s’agite dans les derniers spasmes. Sa mort a été presque instantanée.

           "Si nous prenions quelque chose, pour nous remettre, prends-lui les clés du cellier ", dit l’accusée à son fils.
Pour la première fois, Robert eut un scrupule, il n’osa pas toucher au cadavre de son père… il trancha la difficulté en allant acheter de l’eau-de-vie, dans une épicerie voisine.

Tels sont les faits, Messieurs les Jurés, que vous avez à apprécier. Il me semble que je pourrais, peut-être m’en tenir là, et vous laisser le soin de conclure.
Mais je dois vous parler de l’examen mental auquel, sur la demande de leurs défenseurs, les deux accusés ont été soumis.
Il a été procédé à cet examen par MM. les Drs Levassort, Moutier et Catois.

En ce qui concerne la baronne de Couvrigny, les honorables experts se sont exprimés ainsi :
"La veuve de Couvrigny que les antécédents héréditaires prédisposent à la folie est une dégénérée présentant des perversions instinctives développées sur un fond de débilité intellectuelle. Elle n’offre pas de symptômes proprement dits d’aliénation mentale, mais le déséquilibre de son esprit, sans lui enlever le discernement de ses actes, la prive en grande partie de l’appréciation de leur valeur morale. Dans ces conditions, nous estimons que sa responsabilité dans les actes qui lui sont reprochés peut être considérée comme atténuée dans une certaine mesure."
A l’audience de ce jour, M. le Dr Levassort a dit: " Dans une mesure assez légère".

Quand à Robert de Couvrigny, "il n’était pas, dit le rapport, en état de démence au moment de l’acte aux termes de l’article 64 du Code pénal. L’inculpé n’est pas un aliéné auquel on ne doive demander aucun compte de ses actes. Toutefois, il pèse sur lui une lourde tare héréditaire pathologique. Lui-même présente des troubles psychiques congénitaux caractérisés par un arrêt du développement intellectuel, voisin de l’imbécillité, et des perversions instinctives affectant principalement la sphère morale de son intelligence. Ces troubles ont altéré profondément son discernement dans l’accomplissement des actes qui lui sont reprochés. Sa responsabilité doit être considérée comme atténuée dans une très large mesure. "

Pour Robert de Couvrigny, les médecins experts constatent qu’il n’était pas en état de démence au moment du crime. Il doit donc rendre compte de ses actes… C’est l’évidence même.
Nous sommes en présence d’une série d’attentats qui, pendant six semaines, ont menacé, chaque jour, l’existence du baron de Couvrigny, tous ont été préparés avec soin, longuement prémédités ; il ne saurait être question de démence.

Mais, l’accusé présente, disent les honorables docteurs, des troubles "psychiques congénitaux, son développement intellectuel est voisin de l’imbécillité. "
J’ajoute, moi, qu’il a eu sous les yeux de pernicieux exemples, et qu’il a été excité au crime par sa propre mère,… et que c’est là, surtout, que vous pourrez trouver une raison plausible de lui accorder, malgré l’énormité de ses forfaits, le bénéfice des circonstances atténuantes.
Robert de Couvrigny n’ira pas à l’échafaud, couvert du voile noir des parricides, vous l’enverrez au bagne pour toujours…

La baronne de Couvrigny, disent les médecins, n’est pas une "folle intellectuelle". Elle doit compte de ses actes mais elle n’en apprécie pas complètement la valeur morale. – C’est une "folle moral », une "aveugle morale" aussi dans une certaine mesure sa responsabilité doit-elle être considérée comme limitée.
Ici, je dois faire remarquer que les experts lorsqu’ils ont parlé des antécédents héréditaires de l’accusée, se sont basés principalement sur une lettre de Mme de Tréprel, sa mère, qui dans un sentiment bien excusable, me paraît avoir altéré pieusement la vérité, ou tout au moins fait preuve d’exagération en affirmant que son mari était mort "gâteux, alcoolique, syphilitique".
Rien de tel n’est établi par les pièces de la procédure.

Mais admettons que Mme de Tréprel n’ait pas exagéré, la responsabilité de l’accusée dans les faits que nous lui reprochons en sera-t-elle nécessairement amoindrie ?
J’entends bien que la baronne de Couvrigny n’a pas du bien et du mal, la conception que nous pouvons en avoir nous-même. Mais c’est précisément ce qui la différencie d’une honnête femme ! Et je suis d’autant mieux fondé à lui reprocher cette oblitération de son sens moral, qu’elle est le résultat au moins en partie, de son alcoolisme invétéré et de son inconduite scandaleuse !

Elle n’est pas folle intellectuelle ! c’est une folle morale ! Mais, tous les individus que chaque jour nous poursuivons, sont dans le même cas ! Et si nous admettions le système des médecins, il faudrait ouvrir toutes grandes les portes des prisons, et élargir les malfaiteurs qui y sont renfermés…
Tous les voleurs, tous les escrocs, sont des "aveugles moraux". Certes, ils n’ont pas du "mien et du tien" la même conception que nous, on n’hésite cependant pas à les condamner et à les condamner sévèrement.
Et ce n’est pas une raison parce que les crimes de la baronne de Couvrigny dépassent les prévisions humaines et aussi, je puis le dire, les châtiments humains, qu’une répression impitoyable ne doit pas s’imposer. Avec le système des experts, la répression serait en raison inverse de la criminalité, ce qui est absolument inadmissible.

Mais passons… Pour savoir si la baronne de Couvrigny est pleinement responsable de ses actes , il suffit d’examiner ces actes mêmes et de rechercher dans quelles conditions elle les a accomplis…
Voilà une femme qui pendant six semaines, réunira chaque jour une sorte de conseil de guerre pour rechercher le moyen le plus pratique de se débarrasser de son mari ! par le poison…, le revolver…, le fusil…, la corde… ou l’apache ! Et elle ne serait pas complètement responsable parce qu’elle n’aurait pas apprécié la valeur morale de ses agissements !!
Il y a mieux, et je trouve la preuve de son absolue responsabilité dans sa façon de se défendre.

Au début de l’enquête la baronne de Couvrigny, n’a-t-elle pas fait porter les soupçons du maréchal des logis de gendarmerie, sur un cultivateur des environs, qui vivait en mauvaise intelligence avec son mari ? Il est d’ailleurs fort heureux que ce dernier, un sieur Boschet, ait pu immédiatement établir un alibi indiscutable ; en effet, à raison de certaines coïncidences qui paraissaient le compromettre gravement, il n’eût pas manqué d’être sérieusement inquiété.
N’a-t-elle pas, par la suite, tenté de faire rejeter toute la responsabilité du crime d’abord sur son fils ?... puis sur sa servante, la fille Lemoine ?

Deux faits démontrent au surplus l’entière responsabilité de la baronne de Couvrigny.
La veille de l’assassinat, Robert avait proposé à sa mère de tuer son père près des communs de l’immeuble. Mais la baronne l’en dissuada, parce que s’il tuait son père, trop près du château, il serait difficile de faire admettre l’hypothèse d’un crime commis par un étranger.
Au moment, où le 24 septembre, le baron de Couvrigny fut frappé à mort, dans l’avenue du domaine de la Galerie, son chapeau, déchiqueté par les plombs, tomba à terre. Le fils et la mère s’empressèrent de le ramasser et de le cacher ; il ne fallait pas en effet, qu’on sût que le crime avait été commis dans l’intérieur du parc.

Le lendemain, alors que les gendarmes recevaient la déposition d’un témoin, dans les dépendances du château, la baronne de Couvrigny brûle ce chapeau, dans le fourneau de la cuisine, elle l’a reconnu elle-même, pour faire disparaître une pièce à conviction qu’elle jugeait importante.

Et dites, maintenant, que la baronne de Couvrigny n’est pas entièrement responsable de ses actes.
Folle morale ? peut-être, folle intellectuelle ? non ! et cela me suffit pour que dans la paix de ma conscience, je puisse vous demander de lui refuser le bénéfice des circonstances atténuantes.

Pour terminer, je dis à l’accusée :

Lorsque vous avez essayé d’empoisonner votre mari avec un comprimé de sublimé corrosif, Marguerite de Tréprel, baronne de Couvrigny…, vous saviez bien que cela était mal d’empoisonner son mari…
Lorsque vous avez essayé de l’empoisonner avec des baies de symphorines, avec des champignons vénéneux, lorsque vous avez voulu vous débarrasser de lui à l’aide d’un revolver…, par la corde et par l’apache, Marguerite de Tréprel, baronne de Couvrigny…, vous saviez bien que cela était mal…
Lorsqu’enfin vous avez envoyé votre fils Roger acheter des cartouches à Falaise, alors que le malheureux enfant savait ce que vous vouliez en faire, lorsque vous avez appris à votre fils Robert à tirer à la cible, à viser juste, bien au milieu, que vous l’avez placé en embuscade dans un fourré de l’avenue, et que vous lui avez dit, comme dernière recommandation : surtout ne le rate pas !... Marguerite de Tréprel, baronne de Couvrigny, vous saviez bien que cela était mal…

            Messieurs les Jurés, j’en ai fini…

On vous a promis pour ce soir, le plaisir délicat d’entendre le grand orateur du barreau parisien (6), que dans sa détresse la baronne de Couvrigny a appelé à son aide, je ne veux plus retarder d’un instant le moment si impatiemment attendu…

Mais, je vous en conjure, Messieurs les Jurés, lorsque vous descendrez dans la Chambre de vos Délibérations, oubliez pour un temps, les belles, les éloquentes paroles que vous allez entendre… oubliez la façon défectueuse dont aura été soutenue l’accusation, placez-vous en présence des faits du procès, qui, dans cette affaire, parlent suffisamment d’eux-mêmes, n’écoutez pas les bruits du dehors, quels qu’ils soient, qui ne doivent point avoir accès dans cette enceinte, relisez la belle formule de votre serment, et revenez ici avec le verdict que j’attends…

Dans une affaire qui dépasse en horreur tout ce qu’on a pu voir dans nos annales judiciaires, il ne saurait être question d’indulgence.
Un verdict indulgent serait un verdict humain, sans doute, parce qu’il serait un verdict de pitié. Ce serait aussi un verdict dangereux, car il serait un verdict de défaillance. Je vous connais trop pour savoir que vous ne rendrez pas un pareil verdict.

Pour Robert de Couvrigny, les circonstances atténuantes… le bagne à perpétuité…

Pour Marguerite de Tréprel, baronne de Couvrigny, aucune circonstance atténuante dans ses crimes… la Suprême Expiation !!

Notes :
(1) Robert Guiscard, l’un des fondateurs du royaume de Naples, né à Hauteville-la-Guichard, en 1015.
(2) Bataille d’Hastings, 14 octobre 1066.
(3) En 1423 le Mont Saint-Michel fut défendu contre l’étranger par 119 Gentilshommes Normands.
(4) Vauquelin de la Fresnaye, seigneur des Yveteaux (1563-1606). La Vie champêtre :
      Bienheureux est celui qui, très loin du vulgaire
      Vit en quelque rivage éloigné, solitaire
      Hors des grandes cités, sans bruit et sans procès
      Et qui content du sien ne fait aucun excès
      Quoi voit de son château, de sa maison plaisante
      Un haut bois, une prée, un parc qui le contente…
(5) Ancienne mesure normande équivalant à un demi-décilitre.
(6) Me Henri Robert.

 

couvrignyjournal

508px-Henri-RobertCe réquisitoire, d'une suprême habileté, détruisait par anticipation la plaidoirie de Me Henri Robert (à gauche), ténor du barreau de Paris appelé à la rescousse par la baronne qui avait pris - un peu tard - la mesure de la gravité de ses actes: elle risquait réellement, devant l'émoi général, de ne pas bénéficier de la grâce accordée aux femmes condamnées à mort. Du coup, Me Robert payé "seulement" avec les 10.000 francs que la baronne avait pu réunir en hypothéquant ses biens propres ne plaida que pendant vingt-cinq minutes, sans grande conviction. Certes il avait "inventé" la plaidoirie expresse que développa plus tard Maurice Garçon, mais d'habitude sa brièveté était au service de la densité. En ces circonstances, que pouvait-on trouver comme argument pour sauver la baronne dès lors que l'Avocat général avait démonté l'argument de la responsabilité atténuée?

Rappelons qu'à l'époque, les douze jurés délibéraient seuls, hors la présence des magistrats. Ce jour, ils méditèrent longuement avant de rendre un verdict sans surprise pour la baronne, condamnée à mort, devant monter à l'échafaud la tête couverte d'un voile noir.

Mais Robert de Courvigny bénéficia d'une mansuétude relative en écopant d'une peine de vingt ans de travaux forcés, inférieure à ce qu'avait demandé l'Avocat général.

Les deux pourvois en cassation furent rejetés sans surprise.

Le Président Fallières, opposant irréductible à la peine de mort (il avait même grâcié Soleilland) commua la peine de mort qui frappait la baronne en celle de réclusion criminelle à perpétuité, puisqu'on n'envoyait plus les femmes en Guyane depuis 1906. 

image0213317La baronne eut de la chance, d'abord d'être une femme, ensuite d'être tombée sur le président Fallières. Parce qu'il ne fait guère de doute qu'un tel crime, un tel comportement reprochés à un homme auraient empêché un Président "normal", moins fermement oposé à la peine de mort, de grâcier le coupable. Pousser un enfant à la limite de l'imbécillité - il n'y avait guère besoin d'expertises pour s'en rendre compte - à tuer son propre père après l'avoir corrompu dans tous les sens du terme était de nature à révolter l'opinion publique, et pas seulement la fraction bourgeoise et réactionnaire. Nul ne saura jamais ce qui serait advenu si la décision avait incombé au successeur de Fallières, infiniment moins complaisant.

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Marguerite Ménard de Couvrigny mourut en prison en avril 1919, à l'âge de quarante-sept ans. Sa peine commuée, elle vécut dans l'espérance quelque peu illusoire d'être "libérée après dix ans et de vivre en Bretagne où tout est moins cher", sans avoir jamais manifesté le moindre remords.

Marie Louise Lemoine fut placée en maison de correction jusqu'à ses vingt et un ans.

Sans titre-1Robert Ménard de Couvrigny partit au bagne lors du premier convoi de 1913 et y accomplit l'intégralité de sa peine. Etant un de ces transportés célèbres dont on ne voulait surtout pas qu'ils s'évadent car cela aurait provoqué un scandale national, il fut sans doute envoyé aux îles du Salut.

Cela expliquerait sa longue survie, rare à l'époque pour des jeunes envoyés au bagne de Guyane : le climat y était infiniment plus salubre que sur le continent. (à gauche: croqué par un "collègue". Dessin publié par le Petit Parisien en 1929, au cours du reportage d'Albert Londres. L'environnement évoque nettement les îles du Salut)

Il est vraisemblable que son aspect juvénile, son manque d'aptitude pour se défendre physiquement et son imbécillité contribuèrent à en faire le jouet d'un ou de plusieurs caïds: déchéance morale complète, mais protection physique garantie, certitude de manger, de voir un autre accomplir à sa place les corvées pénibles.

J'ignore s'il fut soutenu par sa famille une fois arrivé en Guyane. Il ne figure en tout cas pas sur la liste des évadés connus, donc il dut être libéré en 1931. Astreint alors  à la résidence perpétuelle en Guyane, il connut sans doute la misère épouvantable des libérés, infiniment plus malheureux que la plupart des transportés en cours de peine, ces derniers étant assurés de recevoir leur pitance quotidienne. 

Lors de mon passage aux Archives d'Aix, je tenterai d'en savoir davantage sur la vie au bagne de ce condamné "hors normes" à tous points de vue.

meurtre-au-chateau

Sources: forum "la Veuve", Presse de l'époque par Gallica, bm de Lisieux

Un roman d'Yves Jacob reprend cette dramatique affaire familiale, sous forme d'une interprétation littéraire fondée sur des éléments réels, des documents d'archives:

Meurtre au château.

benjamin borghésio

 

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Robert Ménard de Couvrigny, parricide... La "fin de race" (1)

 

couvrignychateauLe "château"

Ce drame, l'assassinat du baron Maxime de Couvrigny par son fils de dix-huit ans, fut une des affaires criminelles parmi les plus pénibles du début de ce XXe siècle qui en connut tant. Robert de Couvrigny, l'ainé d'une fratrie de quatre enfants, fut encouragé par sa mère à commettre cet acte odieux. L'instruction, puis le procès étalèrent une réalité familiale particulièrement sordide, au delà des apparences (la famille de Couvrigny était de très vieille noblesse et un illustre ancêtre avait participé, cinq siècles auparavant, à la défense du Mont-Saint-Michel. Un autre était présent lors de la bataille de hastings, au XIe siècle).

Le couple, union de deux cousins germains (décidée en partie pour des motifs matériels: ne pas amputer davantage le patrimoine familial) fut très vite une mésalliance. Maxime de Couvrigny était ce qu'on appellerait de nos jours un brave homme intellectuellement limité, aux idées simples et au caractère faible, qui tentait envers et contre tout de sauver les apparences, de tenir son rang malgré une gêne financière croisant qui confinait à la pauvreté, ne tolérant devant lui aucun propos désobligeant tenu à l'encontre de son épouse pourtant indéfendable.

Le châtelain était en réalité devenu un paysan contraint de compter chaque franc, qui accomplissait lui même avec l'aide d'un journalier et d'une servante dont les gages étaient parfois versés avec des mois de retard les rudes tâches quotidiennes qui faisaient vivoter la famille. Quant à son épouse, alcoolique dépravée, elle avait organisé son existence de manière à dépouiller un peu plus son mari pour satisfaire ses besoins de cidre, de calvados, d'absinthe et d'autres boissons fortes, de même que son érotomanie. A l'exception de la seule pièce dite de réception (où on ne recevait d'ailleurs presque jamais personne tant le baron avait honte de son épouse que l'alcool poussait à une vulgarité extrême qui s'ajoutait à sa crasse et à la forte odeur qu'elle dégageait par manque d'hygiène), l'ensemble du "château" était d'une saleté répugnante: les draps dans les chambres n'étant pas changés depuis des mois, des déchets de nourriture et des bouteilles vides jonchant le sol de la chambre de la baronne - les époux faisaient chambre à part depuis longtemps. Les petits n'étaient lavés qu'occasionnellement et Robert, l'ainé, était aussi crasseux que sa mère.

scan32bisMais chaque semaine, le tilbury, conduit solennellement par le baron, emmenait une famille mise sur son trente-et-un qui assistait à la messe dominicale après laquelle le baron s'entretenait avec le maire (il était lui-même conseiller municipal) tout en refusant les invitations à boire, car dans l'impossibilité matérielle de rendre les tournées. On en était arrivé à un tel point que les commerçants de Fresné-la-Mère (Calvados) commençaient à refuser d'allonger encore les notes impressionnantes dues par la famille, malgré le respect traditionnellement dû aux hobereaux de la paroisse et la sympathie que chacun éprouvait pour le baron, unanimement plaint pour ce que son épouse lui faisait subir. Le seul plaisir de Maxime de Couvrigny, pendant ses rares loisirs, était la chasse qui permettait accessoirement d'améliorer le quotidien de la famille.

La baronne dont les comptes étaient vainement surveillés par son mari se comportait comme une poissarde. Elle achetait davantage de provisions que le strict nécessaire pour les revendre, payant ainsi une  partie de sa boisson avec l'argent ainsi ramassé ; elle détournait des oeufs, quelques litres de lait, du beurre, les confitures et les salaisons familiales à ces fins, ce qui ne suffisait pas. Elle ramassait alors des hommes trouvés au hasard de ses rencontres quand elle s'attardait dans les débits de boisson des environs, hommes qui avaient le privilège de baiser une aristo pour peu qu'ils amènent un ou deux flacons d'absinthe quand ils la rejoignaient au milieu de la nuit dans la nature ou même dans sa chambre quand le gros con dormait. Débauches sexuelles qui ne l'empêchaient pas de se livrer aux plaisirs saphiques avec la bonne du moment (certaines que ces avances révulsaient donnaient leur congé sans oser donner le vrai motif au baron: elles invoquaient les retards de paiement des gages). Aussi incroyable que cela paraisse, le baron semblait ignorer jusqu'au bout les innombrables infidélités de sa femme, pourtant connues à des kilomètres à la ronde... ou alors il faisait semblant.

couvrignybaronne

couvrignyfilsC'est la baronne qui dépucela son ainé Robert atteint comme elle d'obsession érotique avant de l'orienter vers Marie Louise Lemoine, la servante récemment engagée par le baron - les trois s'unissant de temps à autre dans le lit maternel. Les autres jours, Robert demandait à cette gamine de quinze ans de le rejoindre dans le lit de ses frères Roger (12 ans), Jean (7 ans)  ou de sa soeur Elisabeth (10 ans) qui assistaient aux ébats de l'ainé "parce que la porte de ma chambre grince et que ça pourrait réveiller le vieux con".

Robert avait suivi les cours de l'école communale avec des résultats déplorables. De ce fait, son père l'avait inscrit à un pensionnat agricole où il ne se comporta pas mieux et où ses instincts dépravés (terminologie de l'époque) avaient provoqué des incidents. Le baron, en désespoir de cause, pour le former par lui même à sa succession, le fit revenir au château et il y accomplissait sans conviction un travail d'ouvrier, n'ayant pour ambition suprême que d'être cocher de fiacre, furieux parce que son père ne le laissait pas conduire le tilbury de la famille aussi souvent qu'il le souhaitait: il devait se contenter d'une vieille bicyclette.

Des incidents sérieux se produisirent quand il initia brutalement son frère Roger à l'onanisme avant de le contraindre à le soulager lui même, le blessant sufisamment sérieusement au pénis pour que l'intervention d'un médecin soit nécessaire, puis quand il tenta de violer sa petite soeur sans que sa mère y trouve grand chose à redire. Elle se contenta de l'aiguiller vers la servante qui fut quand même choquée par le fait ("C'est trop con quand même! Elle est trop petite!").

A chacun des abus sexuels commis sur les petits, quand il en eut connaissance avec retard, le père flanqua une correction mémorable à Robert qui en avait autant peur qu'il le détestait, sans aller plus loin par crainte du scandale.

Toutefois, pour soustraire le cadet Roger, qui avait de meilleures dispositions pour les études, à la mauvaise influence de Robert, le baron résolut en août 1911 de le placer en pension. C'en était trop pour la baronne qui se révolta devant ces dépenses supplémentaires qui obéreraient un peu plus ses chances de boire à sa convenance. C'en était aussi trop pour Robert car de temps à autre, pendant les vacances, son cadet l'aidait dans les tâches agricoles.

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Il fallait tuer le gros con, le vieux con (comme la mère et Robert l'appelaient entre eux, devant les petits) et même Roger, rendu irresponsable par le manque de discernement dû à son jeune âge et par l'influence de sa mère, contrarié en outre à l'idée de vivre en pension, ne crut pas devoir prévenir son père. Quant à Elisabeth qui n'avait, comme son petit frère Jean, connu que cette ambiance épouvantable, elle aimait bien papa, mais si tout le monde (y compris la servante) dit qu'il faut le tuer, ça devait être vrai...

La servante, Marie-Louise Lemoine, arrivée depuis peu, déboussolée par une rupture sentimentale, fut très vite conquise par le lesbianisme auxquel la baronne l'avait initiée - agréable dérivatif entre les assauts répétés du fils qui lui faisaient craindre une grossesse forcément mal venue. Initiée aux secrets familiaux, elle se mêla des divers complots, donna son point de vue, suggéra d'appeler son ancien amant, un apache qu'elle pensait capable de tuer le baron contre rétribution.

Pour se débarrasser du gêneur, Marguerite de Couvrigny essaya d'abord le poison en plaçant ce qu'elle croyait être une dose mortelle d'un liquide utilisé pour les toilettes vaginales dans la soupière du baron (amené par l'hostilité permanente de son épouse et de son fils ainé à prendre ses repas seul), sans autre résultat qu'un léger dérangement intestinal pour la victime. Persuadée que les champignons des bois étaient tous mortels contrairement à ceux des prés, elle prépara une omelette qui devait expédier "le gros porc" ad patres. Nouvel échec. On tenta d'utiliser des baies blanchâtres que des journaliers avaient décrites dans le passé comme toxiques. Elles ne parvinrent qu'à indisposer le malheureux.

Il fallait employer les grands moyens et Robert se proposa alors pour tuer son père d'un coup de fusil. "Si tu veux", répondit la baronne, "mais si tu rates ton affaire, je ne te connais pas". Cela ne l'empêcha pas d'envoyer le cadet Roger, qui savait à quoi elles seraient destinées, acheter les cartouches nécessaires à l'entraînement et à l'assassinat, d'initier Robert au tir (dans sa jeunesse, elle avait chassé, plutôt bien d'ailleurs avant que l'alcool n'en fasse ce qu'elle était devenue), de sélectionner l'arme convenable en rejetant le Hamerless dont le recul était trop important pour les frêles épaules de l'adolescent. On convint d'attendre que les petits Elisabeth et Jean qui pouvaient parler fussent à l'école et un jour, après moultes péripéties, Robert se posta à l'affût à quelques centaines de mètres devant l'entrée dans la cour de la propriété, un jour où le baron était sorti avec le tilbury. Première erreur: le fils n'avait pas remarqué une voisine, intriguée de le voir attendre sans raison.

fresnelamere6Lorsque le père arriva enfin, le fils tira sans la moindre hésitation. La décharge toucha le baron en pleine tête. Il s'affaissa et le cheval, entraîné par l'habitude, continua son chemin vers la cour, le baron laissant derrière lui une trainée de matière cérébrale. Il râlait encore en arrivant avant de mourir très vite devant sa femme. Seconde erreur de Robert: il ramassa le chapeau déchiqueté par la décharge, le donna à sa mère qui le dissimula dans l'idée de le brûler dans la cuisinière une fois celle-ci allumée le lendemain matin. L'assassin se rendit alors au village pour signaler à son ancien instituteur, secrétaire de mairie et ami du baron, une agression sans doute commise par un rôdeur dont son père avait été victime. Le fonctionnaire municipal alerta immédiatement les gendarmes qui se rendirent sur place et mirent très vite en doute la thèse du meurtre commis par un inconnu: on n'avait rien volé au baron à qui en outre, on ne connaissait pas d'ennemi. Ils furent également troublés par l'absence totale de manifestations de chagrin, tant de la part de la mère que de Robert, mais la Maréchaussée avait pour habitude de prendre des gants avec les notables du coin... 

La baronne mit alors en cause un fermier des environs avec qui le baron avait eu un différend banal quelques mois auparavant à propos d'une poularde que Maxime de Couvrigny avait faite sienne par erreur: le juge de paix l'avait alors condamné à 25 francs de dommages et intérêts et depuis, les deux hommes ne se saluaient plus. Mais heureusement pour lui, ce voisin put fournir un alibi irréfutable. Quelques contradictions dans les dépositions du fils et de la mère (d'autant plus que cette dernière, en manque d'alcool, avait perdu de sa lucidité), le témoignage de la voisine qui assura avoir surpris Robert à l'affut et les gendarmes poussèrent leur avantage auprès de l'assassin qui avoua tout, "chargeant" sa mère accusée d'avoir tout manigancé, détaillant ses actes avec une absence totale de remords, relatant également les tentatives d'empoisonnement.

La baronne, mise au pied du mur, confirma en partie les dires du fils, niant toutefois l'avoir aidé matériellement, de même qu'elle récusa les tentatives d'empoisonnement - que Marie Louise relata pour se disculper elle même, pour cesser d'apparaître complice de ce crime familial, exactement dans les mêmes termes que le fit Robert, interrogé séparément. Les perquisitions permirent d'établir les faits: on retrouva un morceau du chapeau du baron, tombé dans l'escalier quand la baronne l'avait descendu pour l'incinérer et Robert montra, sur des arbres ou d'autres cibles, les traces de ses "leçons de tir": il fut impossible pour la baronne de soutenir qu'elle était dans l'ignorance. Pour finir, Marie Louise Lemoine qui avait tout entendu et rien fait pour empêcher le crime incrimina au maximum la baronne et, dans une moindre mesure, Robert. Le cadet, Roger, donna aussi ingénument des détails et devant cette profusion d'éléments, on évita de trop solliciter la petite Elisabeth qui confirma néanmoins avoir été forcée par son ainé jusqu'à en perdre sa virginité, si l'acte ne fut pas totalement consommé par impossibilité anatomique.

Les perquisitions et les déclarations des uns et des autres révélèrent à l'effroi de tous l'horreur au quotidien de cette vie familiale. L'inceste entre mère et fils, les amours à la fois ancillaires et saphiques, la corruption de mineurs qui impliquaient tant la servante que les enfants, les trois tentatives de viol de Robert sur sa petite soeur, infructueuses pour de seules causes anatomiques, les innombrables amants de la baronne, son ivrognerie, la saleté répugnante dans laquelle tout ce petit monde croupissait, etc., tout fut cause de scandale. En apothéose, une tentative de correspondance illégale de la baronne, interceptée par une gardienne de prison et destinée à Marie Louise Lemoine, qui révélait tous les faits en lui promettant qu'une fois cette affaire réglée, elles pourraient vivre "comme avant" à Paris (avec des injonctions pour qu'elle tente de la disculper au détriment de Robert), et permit s'il en était besoin de prendre la pleine mesure de son rôle d'instigatrice.

800px-Caen_France_(39)L'instruction fut menée tambour battant et le procès s'ouvrit quelques mois plus tard, le 12 janvier 1912. Les experts avaient conclu à la responsabilité des deux accusés, même si on reconnaissait à Robert une légère atténuation due à son manque d'intelligence qui le confinait presque à l'imbécillité, une complète amoralité - conséquence selon les termes du rapport de l'éducation maternelle déplorable. La baronne, pour sa part, ne bénéficia qu'aux marges des excuses qu'une lourde hérédité aurait permis en d'autres circonstances de faire valoir.

Pendant le procès, les deux accusés défendus chacun par un avocat du barreau local (la baronne, pour faire bonne mesure, s'était aussi assuré les services du ténor venu de Paris, Maître Henri Robert) ne cessèrent de s'accuser mutuellement. Robert ne nia aucun des faits qui lui furent reprochés: assassinat bien sûr mais aussi atteinte aux moeurs sans paraître réaliser la gravité de ses actes. Le procureur commit un réquisitoire qui fit à l'époque une forte expression. Auparavant, la partie civile, au nom des trois autres enfants Couvrigny: Jean, Elisabeth et Roger, ne s'opposa pas aux circonstances atténuantes pour Robert qu'elle jugeait immature. Elle porta tout le poids de ses exigences sur la baronne.

La couverture du procès par le presse fut exceptionnelle. Comme plus tard au cours de l'affaire Barataud (pendant laquelle on stigmatisa les moeurs décadentes d'une certaine bourgeoisie décadente), certains journalistes tentèrent de porter le débat sur le thème de la justice de classe, ce qui était quelque peu excessif d'une part parce que la justice passa sans la moindre faiblesse, sans complaisance aucune, d'autre part parce que nonobstant la particule, la victime était avant tout un pauvre homme (dans tous les sens du terme) d'une grande faiblesse de caractère et entouré de dégénérés. Sans sa fin tragique, sans le traumatisme auquel les jeunes enfants furent soumis, ce cocu magistral qui ne tolérait aucune critique même voilée de son épouse aurait sans doute porté à rire. Il est d'ailleurs permis de se demander si réellement il ignorait son infortune tant elle était patente et tant elle revêtait un caractère public.

En tout cas, cette affaire démontre s'il en était besoin que le crime se joue autant des classes sociales que de l'époque et de la naissance. La Vox populi protesta toutefois énergiquement quand on apprit que pendant une reconstitution minutieuse des faits opérée au cours d'un transport de justice au château, la baronne avait demandé - et obtenu - que Marie-Louise lui préparât une volaille rotie pour la changer de l'ordinaire carcéral. Au retour de cette reconstitution, les gendarmes durent s'employer pour la protéger des villageois en furie qui voulaient lui faire un mauvais partie: on avait beau sourire des mésaventures du baron, grogner contre les nombreuses factures que par obligation il laissait impayées, on aimait bien, au village, ce brave homme courtois et toujours impavide.

(seconde partie)

 

Sources: forum "la Veuve", Presse de l'époque par Gallica, bm de Lisieux

benjamin borghésio

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