(2005)

LES MAINS accrochées à son fauteuil roulant, Charles Brunier n'a pas bien compris pourquoi on l'avait si bien habillé, hier matin, pour sortir de sa chambre à la maison de retraite Orpa-Val-de-France de Domont (Val-d'Oise). Cet ex-bagnard coule ici une retraite paisible depuis douze ans. Solitaire, le vieil homme de 104 ans n'a plus aucune famille et ne reçoit jamais de visite. Il affirme être celui qui a inspiré Henri Charrière, auteur du célèbre « Papillon », dont il dit qu'il lui a volé son identité. Hier, c'est lui que Léon Bertrand est venu voir. Le ministre du Tourisme voulait évoquer le souvenir de son grand-père, Bertrand Lucien, un ancien du bagne de Cayenne.

« Il l'a peut-être connu » dit Léon Bertrand. Charles Brunier est resté une quinzaine d'années derrière les barreaux de l'établissement pénitentiaire de Guyane, qui a fermé ses portes en 1953 après avoir accueilli près de 70 000 prisonniers en cent ans. Il ne se souvient pas du grand-père du ministre. En revanche, il n'a pas oublié les geôles de Saint-Laurent-de-Maroni, le comportement violent des gardiens « et surtout les moustiques ». C'est là-bas qu'il a côtoyé Henri Charrière, devenu célèbre sous le nom de Papillon, titre du livre autobiographique devenu un best-seller à sa sortie en 1969.
Mais Charles Brunier, son ancien codétenu, le clame et l'a toujours dit : Charrière n'a fait que s'inspirer de son histoire à lui pour écrire son ouvrage.
Et cette histoire est riche en rebondissements. Engagé dans la Marine à l'âge de 17 ans, Charles Brunier a réussi, lors de la campagne de Syrie, à dégager avec d'autres hommes une unité qui était encerclée. A cette occasion, il a sauvé la vie d'un lieutenant avant d'être lui-même blessé.
De faits qui lui ont valu de recevoir la croix de guerre. Quelques années plus tard, il bascule : à Troyes (Aube), après une rencontre avec une prostituée qui lui avait proposé de travailler pour lui, il blesse d'un coup de couteau le protecteur de la fille, un certain Chopette, lors d'une bagarre au bar des Mauvais Garçons. Condamné aux travaux forcés à perpétuité pour l'assassinat d'une vieille dame en 1923, il est envoyé au bagne.

Un tatouage sur l'épaule

Charles Brunier, qui se faisait appeler là-bas Johnny King, est parvenu à trois reprises à s'évader. Enrôlé pendant la Seconde guerre mondiale comme pilote de chasse au Mexique, où il s'était réfugié après sa dernière évasion, il traque durant deux ans les sous-marins allemands dans la mer des Caraïbes, avant de continuer la guerre en Afrique. Après avoir été décoré une nouvelle fois à Brazzaville, au Congo, par le général de Gaulle en personne, Charles Brunier participe au débarquement en Italie. Il termine la guerre avec le grade d'adjudant-chef. Ce qui ne l'empêche pas d'être renvoyé au bagne, en Guyane. Ce n'est que le 12 juin 1948 que le président de la commission des grâces lui accorde la remise totale de sa peine « en raison de sa conduite émérite au cours des hostilités ».

A son retour en métropole, Charles Brunier s'installe à Domont où il vit paisiblement, au milieu de voisins qui ignorent tout de son passé. A ses heures perdues, l'ancien matricule 47355 construit des maquettes de bateaux qu'il conserve encore aujourd'hui précieusement dans sa chambre de la maison de retraite. Malgré ses 104 ans, Charles a encore l'oeil vif et la capacité de s'exprimer. « Mais c'est quand il veut », précise-t-on à la maison de retraite.

Hier, il n'avait pas trop envie. Il a trouvé « incroyable » qu'un petit-fils de bagnard puisse aujourd'hui être ministre, lui, le sans-famille qui s'est longtemps vainement battu pour obtenir sa réhabilitation, « pour donner un nom honnête » à la femme qu'il aimait. Mais il n'a pas prononcé un mot sur son histoire à lui.

Le récit d'Henri Charrière, décédé en 1973 à l'âge de 67 ans, est depuis longtemps sujet à controverse. Dans son livre « Papillon épinglé » (paru en 1970 aux Presses de la cité), écrit après avoir suivi les traces du bagnard, Gérard de Villiers, le père de SAS, avait relevé des anomalies. « Tout n'est pas faux, mais la grande majorité des aventures sont arrivées à d'autres, pas à Papillon, et parfois des années plus tôt », disait-il. Des propos confirmés par un ancien gardien du bagne. Dans un rapport de 24 pages adressé au ministère de la Justice dès décembre 1969, il mentionne : « On peut affirmer que Charrière a mis à son crédit des aventures imaginées par lui-même ou vécues par d'autres. » Coïncidence ou pas, Charles Brunier a de nombreux tatouages sur le corps, dont un papillon, et l'index gauche atrophié. Deux signes distinctifs du plus célèbre des forçats.



Le Parisien

Eric Delporte et Olivier Sureau | Publié le 17.12.2005

brunierUne autre source sans doute plus crédible (Franck Sénateur, bagne-guyane.com)

De nombreuses inexactitudes et même inepties,ont été écrites sur l'histoire de cet homme, qui, loin de le servir, trahissent plutôt sa mémoire !

De sa prétendue ressemblance avec" Papillon" à son appartenance à un mystérieux "commando du mexique",les journalistes et colporteurs de ragots se sont engouffrés, imprudemment, dans la brèche créé par un article de "France-soir" en date de 1969, écrit sans la plus élémentaire règle de prudence et de vérification...

Né à Villenauxe, dans l'Aube, le 31 mai 1901 Charles a vécu une adolescence ombrageuse, qui de ruptures en échecs, l'a mené sur le chemin de la grande délinquance. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité en septembre 1923, pour assassinat et est envoyé en Guyane en 1924. Là, sa nature indomptable et sa soif de liberté, vont le lancer sur les routes de l'évasion. Encore et encore. Infatigable, il va essayer toutes les méthodes : sans succés...Toujours repris, il terminera effectivement sa peine en 1946, par le jeu des grâces présidentielles, consécutives à la fermeture du bagne. De retour en France, en 1949, avec l'aide de l'armée du salut, qui a tant fait pour les libérés, il va pouvoir retrouver une vie normale, après 25 ans de bagne (!) et se réinsérér dans la société, faisant la démonstration qu'une deuxième chance est toujours possible...Apprécié de tous, il s'était recrée une véritable vie sociale et même une famille. Discrétement,tranquillement, cet homme qui avait largement payé sa dette à la société, a alors fini sa vie dans une maison de retraite de la Région Parisienne . C'est là que je l'ai rencontré et apprécié, aimé même, tout comme le personnel de cet établissement qui le trouvait si gentil et si peu exigeant.

A plus de 105 ans il va recevoir, à mon initiative, le ministre du tourisme Léon Bertrand, homme de Guyane, mais surtout de coeur, et une grande émotion naitra de cette rencontre...
Charles nous a quittés, en janvier 2007, plus que centenaire, las d'une vie d'aventure, bien remplie....

Il n'est pas question à travers ces quelques lignes de remettre en cause quoi que ce soit, au nom d'une quelconque vérité ! De rabaisser une prétendue performance, ou de désacraliser un prétendu héros... mais juste de permettre aux lecteurs de cette modeste chronique, de savoir que si Charles Brunier méritait d'être connu, c'est plus par son existence d'homme et l'exemple que l'on peut en tirer, que par des fadaises qui ne lui apportent rien, pas plus d'ailleurs qu'à leurs auteurs...

" Les plus grands hommes sont des hommes qui ont osés se fier à leurs jugements propres, et pareillement les plus sots..." Paul Valéry

Le décès de charles Brunier (annoncé dans le Parisien)

Qu'il soit permis de s'indigner contre le sort de cet homme qui, alors que rien ne l'y obligeait, alla risquer sa vie pour défendre sa patrie et gagna même une splendide décoration décernée par le Général de Gaulle. A défaut de le réhabiliter immédiatement (il y avait peut être des raisons objectives pour cela et son crime ne fut pas anodin), on aurait certainement pu le laisser libre de retourner à l'étranger au lieu de le renvoyer au bagne (même si ce dernier, après la guerre, n'avait plus rien de commun avec le précédent: la plupart de ses "pensionnaires" n'étaient guère plus que des assignés à résidence travaillant pour le département contre une honnête rétribution).

Auriol a fait oeuvre de justice très tardivement, et "Pépère" (comme on l'appelait dans son quartier avant qu'il n'intègre une maison de retraite) put finir ses jours paisiblement dans cette patrie qui l'avait rejetée et qu'il défendit néanmoins.