expansion coloniale

(première partie, lien)

L'Ile Royale possède sur son plateau une terrasse d'où l'on peut surveiller tout l'horizon, puis, au point culminant, un sémaphore à disques qui permet, lorsque le temps est clair, de communiquer avec Kourou, qui est lui-même relié télégraphiquement à Cayenne. Un vieux forçat, ancien notaire, remplit sur la terrasse et au sémaphore le rôle de guetteur. Armé d'une longue lunette, il passe ses journées à explorer le large. Aucune goélette se détachant du rivage ne lui échappe. C'est un type, ce vieux bagnard, que l'on rencontre toujours, depuis plus de dix ans sur le plateau, portant sur le dos sa longue lunette en bandoulière à l'aide d'une simple ficelle. C'est qu'alors il va "signaler", entrant successivement chez tous les fonctionnaires de quelque importance, pour leur annoncer d'un ton comique, "Une goélette venant de Cayenne se dirige sur les Iles. Le gouverneur est à bord." Le sommet de l'Ile Royale est occupé par les services hospitaliers, les habitations des fonctionnaires (directeurs, médecins, surveillants) et la chapelle.

image280En un point, qu'on appelle "l'Est" on aperçoit un grand bâtiment, l'asile des aliénés et des vieillards, puis à côté, une petite maisonnette, la maison du bourreau. Derrière les hôpitaux, sur le versant qui regarde "le Diable", se trouvent le camp des transportés et le quartier cellulaire. Nous n'insisterons pas sur la description de ces longs bâtiments, dont l'intérieur rappelle assez celui d'une chambrée de caserne avec les deux bas flancs latéraux plaqués à la muraille. De Lourdes portes, grillées de fer et dûment cadenassées vers le soir, en sont toute la nouveauté. C'est là que sur la planche, les forçats dorment côte à côte. Ceux, qui après un long stage de bonne conduite, sont parvenus de la troisième dans la deuxième classe, sont exceptionnellement pourvus d'une couverture de laine. Deux fois par jour, à dix heures et à six heures, ils reçoivent leur ration : endaubage de boeuf ou lard salé, légumes secs et pain. Dans l'intervalle, ils se rendent à leurs travaux respectifs : ateliers, travaux de maçonnerie, jardinage, ou à leurs emplois : infirmiers, secrétaires ou domestiques.
Il y a en général un surveillant pour vingt hommes, plus ordinairement un pour trente et même un pour cinquante sur certains pénitenciers de l'intérieur. Malgré cette division du travail, le produit est nul ou à peu près. Cela tient à l'insuffisance et surtout à la veulerie des chefs et des surveillants. Le potager de l'Ile Royale produit à peine un panier de légumes par jour suivant la saison. Le ravitaillement en viande de boucherie se fait par le poste de Kourou ; l'on y consomme ainsi qu'en toute la Guyane ces petits boeufs efflanqués, qui viennent par mer du Venezuela.
On reste sans comprendre pourquoi nul ne prendra jamais, dans ce pays d'immenses savanes où les pâturages abondent six mois de l'année, l'initiative de faire un élevage de bétail, qui pourrait alimenter à la fois, et dans de bonnes conditions de rapport, et l'administration pénitentiaire et la colonie. Mais il y a si peu à attendre de la population créole, dont le fond du tempérament est la paresse, comme le fond du caractère la vanité!
Ces longues constructions sans étages où logent les forçats limitent une grande cour carrée. Hâves, patibulaires, efflanqués quelques-uns, parmi lesquels on nous montre le fameux Soleilland, travaillent à la construction d'un puits, commencé depuis plus de six mois.
Certains paraissent malades. Ils se plaignent de manger peu et mal ; ils nous reviennent cher cependant. N'était le climat qui, aux îles, est assez clément, on y verrait la tuberculose et la scrofule augmenter parmi eux leurs ravages, déjà cependant considérables.
Alors le forçat, ainsi mal nourri, " chaparde ", l'employé aux dépens de son maître, l'infirmier (chose monstrueuse!) aux dépens des malades; les autres volent leurs voisins ou font de la "camelote". Cameloter, c'est faire, en terme de marine marchande, du petit commerce. C'est, pour le transporté, vendre aux fonctionnaires -qui résident ou qui passent aux îles, le produit de son travail et de son imagination.
Descendons au quai par le sentier en lacets qui, pittoresque, s'enfonce dans la verdure. Sur le bord de la rade, le long du quai, sont les ateliers où travaillent une cinquantaine de condamnés, puis une maison à arcades servant au premier d'habitation aux surveillants du quai, au rez-de-chaussée de local aux canotiers du port. Les canotiers surtout sont passés maîtres dans l'art du camelotage et nul .ne peut être mieux placé qu'eux pour écouler la marchandise.., cachée. Les canots sont en effet, en rapports fréquents avec les goélettes qui viennent mouiller en rade ou les navires... quand il en passe.
Deux fois dans l'année seulement et c'est un événement aux Iles - le transport la Loire venant directement du dépôt de Saint-Martin de Ré, apporte un contingent de six ou huit cents nouveaux condamnés. Alors l'ancien forçat astucieux vous montre "sous le manteau" : des guillotines minuscules, construites en bois d'essence rare et sur le modèle exact de la Veuve, des poignards gainés de cuivre ouvragé qui sortent directement des ateliers de l'Administration, des écailles de tortue de mer soigneusement vernies, des mâchoires de requins portant l'inscription au couteau. "le tombeau du forçat", des noix de coco sculptées et coloriées représentant par exemple la vue générale des îles, des coffrets ou des étuis à cigarettes en bois précieux, des cannes faites de rondelles d'écaille juxtaposées ou de vertèbres de requin enfilées sur une tige rigide, etc., etc., et la pièce d'argent ou d'or reçue, va s'ajouter à la série de celles déjà mises à l'abri.
Lorsqu'on visite les Iles du Salut, une excursion à File du Diable s'impose. Très aimablement, le commandant des Iles, qui réside à l'île Royale, mit à notre disposition une baleinière pour nous rendre au Diable. En moins d'une demi-heure, par le goulet qui sépare Royale de l'Ile Saint-Joseph et qui, fouetté constamment par les vents du nord-est, n'est pas toujours praticable, nous arrivons à l'ancienne île de Dreyfus. Nous accostons au point où aboutit le câble qui relie le Diable à Royale. et sur lequel circulait deux fois par jour, au temps de Dreyfus, le chariot apportant des vivres. La jetée primitive de planches et de granit suffit à peine à nous abriter.
A vingt mètres du débarcadère et du rivage, nous passons devant l'ancienne case affectée au capitaine Dreyfus. Elle sert actuellement de logis aux quelques rares condamnés laissés dans file à la disposition de deux gardiens, pour les corvées. Ces quelques privilégiés passent leurs journées à pêcher la tortue de mer, quelquefois la langouste sur les rochers de l'île et à sculpter des noix de coco. Un feu de bois grésille dans un coin, sous la marmite qui chauffe leur repas. Il faudrait l'administration complice pour qu'une évasion de l'Ile du Diable réussît. Et la mer qui tout l'an déferle avec rage sur les rochers, et les requins eux-mêmes qui infestent ces parages: ne sont-ils pas la meilleure garantie contre toute tentative d'évasion?
Le sentier qu'il faut prendre pour gagner l'autre. extrémité de l'île, longe la mer tout du long et s'enfonce délicieusement dans le bois, sous les hauts cocotiers. Nous y fûmes à l'heure où le soleil décline, seul et tristement assis "au banc de Dreyfus" dans le fracas assourdissant des lames sur les galets. C'est un petit banc historique, dressé sur la fin de l'exil de l'ex-condamné, lorsque, moins rigoureux, on avait permis au prisonnier de sortir de son enceinte de palissades pour descendre dans le sentier promenade. Le site à cet endroit est magnifique et le décor des cocotiers géants fichés sur des falaises rougeâtres est des plus séduisants.
L'île Saint-Joseph, où nous accostons pour rentrer à Royale, porte sur son sommet les deux immenses bâtiments, contenant les cellules des réclusionnaires. Dans le bas, le camp contient deux à trois cents forçats. C'est à Saint Joseph que débarquent les nouveaux contingents amenés par la Loire pour être répartis sur les différents pénitenciers, suivant les besoins et les demandes émanant des directeurs. On nous montre à Saint-Joseph la roche du Crime où furent fusillés en 1894 trois anarchistes révoltés, qui avaient assassiné deux gardiens et, réfugiés dans les rochers, avaient refusé de se rendre. Sur le versant qui regarde le Diable, s'étale le cimetière des fonctionnaires du groupe des îles. On y peut lire le nom des braves, surveillants ou médecins, qui payèrent de leur vie leur dévouement à l'administration pénitentiaire et à la patrie.

L. M.

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Là encore, on écrit sans savoir. Les immenses savanes qui font l'admiration de l'auteur sont totalement improductives contrairement aux llanos venezueliens, et des troupeaux de boeuf y mourraient très vite de faim - si d'autres ressources, ailleurs, seraient envisageables. L'auteur reconnaît l'état de dénutrition dont souffrent la plupart des bagnards - tout en s'étonnant qu'ils ne soient guère productifs, curieux paradoxe. Il signale à juste titre "qu'ils nous coûtent déjà cher" sans analyser les véritables causes de cette dépense. Quant aux braves surveillants qui payèrent de leur vie leur dévouement à la patrie, la vérité triviale et infiniment moins héroïque commande de dire que la plupart périrent par le foie, très âbimé par les innombrables punchs quotidiens.

"Mais il y a si peu à attendre de la population créole, dont le fond du tempérament est la paresse, comme le fond du caractère la vanité!"...

Il suffit de relire le passage précédent pour s'interroger: l'auteur y rendait un chaleureux hommage à ces hommes courageux qui s'enfonçaient dans la jungle, à la recherche de l'or et du balata, cela au mépris de tous les dangers. Aux approxiations relevées précédemment, on ajoutera les incohérences.

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Source : François Collin