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A l'époque, Pigalle n'était pas la réserve à touristes que le quartier est devenu. S'y côtoyaient la pègre, bien entendu, les filles qui officiaient pour certaines sur place quand d'autres, selon leur standing, migraient vers d'autres quartiers. Environs de la Madeleine voire aux Champs Élysées pour les plus distinguées, Boulevards des Maréchaux pour les moins attrayantes, soit du fait d'un physique plus ingrat, soit faute d'une garde robe attirante. Beaucoup de bars, certains permettant aux filles de se reposer (quoiqu'elles finissaient souvent leurs nuits aux Halles où on pouvait se sustenter de manière roborative au petit matin, voire compléter la recette en satisfaisant les besoins d'un Fort des Halles ou d'un bourgeois venu s'encanailler devant une soupe à l'oignon) ; d'autres étant quasiment monopolisés par la pègre qui s'y regroupait par bandes ou par affinités (les Corses fréquentaient peu les autres provinciaux, sauf quand l'opportunité leur était donnée de monter un coup avec des complices extra insulaires).

 

En outre la pègre respectait strictement une étiquette qui n'avait rien à envier à celle de Versailles au Grand Siècle. C'est ce qui rend l'affirmation de Papillon risible, quand il se dépeint comme un habitué de chez Dante, bar légendaire réservé à l'aristocratie du Milieu, où un petit barbeau mêlé à des trafics minables (recel de timbres volés, petits cambriolage, trafic de stupéfiants, etc.) n'aurait pas été toléré plus de quelques minutes : les grands braqueurs, les trafiquants d'envergure ne se mélangeaient pas avec le menu fretin, surtout quand ce dernier avait acquis à tort ou à raison la réputation d'être un indicateur, une balance. Et les casseurs qui risquaient leur vie en montant une affaire n'avaient que mépris pour ceux qui gagnaient la leur dans une sécurité relative, avec le pain de fesses.

Papillon, qui devait s'attendre à trouver l'eldorado à Pigalle, dut être déçu car pas davantage qu'à Marseille, on ne l'y attendait comme le Messie. Il fallait faire son trou, de préférence sans marcher sur les plate bandes des installés qui pouvaient se formaliser, se venger directement ou "donner" le nouveau à la police : les indics foisonnaient dans le quartier, soit solidement tenus par les inspecteurs, soit à la recherche d'un "condé", une tolérance pour leurs petites activités délictuelles.

a-pigalle-bassin-lavandiersLe quartier chaud où Charrière posa ses pénates est tout petit ; c'est un quadrilatère coincé entre les rues Couston, Houdon et Pigalle, autour du Boulevard de Clichy, avec pour "centre du monde" la fontaine, la station de métro et la station de taxis posées sur le terre plein du boulevard. Désargenté, Papillon erre d'hôtel minable en hôtel minable, occupant des chambres miteuses, pas ou très mal chauffées, à l'hygiène plus que douteuse, qui servent autant à consommer les passes qu'à héberger des demi-sels de son espèce, jetés dehors dès qu'ils accumulaient quelques jours d'impayés. Il faut multiplier les petits coups, les trafics, pour survivre en gardant en tête – ce qui complique les choses – qu'avant même de manger, il importe de tenir son rang, faute de quoi on sera toujours rejeté du Milieu qu'on espère intégrer à part entière. Les fringues ramenées de province, aux couleurs criardes, mal coupées, élimées, doivent être remplacées par des costumes sur mesure et des chemises de grand faiseur - et bien entendu, on est "enfouraillé", à même d'exhiber une arme portée en permanence. On se doit d'offrir du feu avec un briquet en or, de porter des chaussures impeccables, on se lave peut être dans une bassine d'eau glacée mais on utilise une eau de toilette coûteuse, etc.

Peu à peu, en respectant ces codes stricts, Papillon parvint à se faire une place chichement comptée. Quand par hasard il était en fonds, les gains s'évaporaient le plus souvent sur les champs de course (il ne bénéficiait que des tuyaux crevés, contrairement à l'aristocratie du Milieu qui joue à coup presque sûr), et quand il remportait par hasard une belle mise, il se devait de montrer sa munificence en s'habillant encore mieux, en offrant des tournées générales, bref en raplatissant très vite une bourse remplie très provisoirement. Attendant le "gros coup" qui lui permettrait de sortir de cette condition, il tombe pour une première affaire qui, décidément, le ravale au rang de minable et contribue à semer le doute sur ses relations avec la police.

 

Le 16 octobre 1928, Charrière est arrêté pour recel. Des "renseignements confidentiels" (traduction : le tuyau d'un indicateur) sont arrivés à la connaissance de la police : un individu cherchait à vendre, une petite semaine auparavant, dans un débit de boisson de Montmartre, des timbres postaux provenant d'un cambriolage. Cinq jours de surveillance et le dit individu, Henri Charrière, était interpellé place Pigalle où il reconnut tout de suite les faits. Il aurait acheté à un dénommé Alfred, pour la somme de 140 F, des timbres dont la valeur réelle était de 445 F. Le dit Alfred aurait reconnu avoir cambriolé récemment un débit de tabac sans dire où précisément, et Charrière signala avoir échoué dans sa tentative de revente avec bénéfice des timbres, dont il s'est débarrassé avec perte. Le signalement qu'il donne "d'Alfred" est des plus imprécis, et les recherches policières ne font état d'aucun cambriolage récent de débit de tabac dans la région parisienne.

42Quelques jours plus tard, dans la plus grande discrétion, Charrière passa en Correctionnelle pour le recel d'une marchandise "protégée" (les timbres postes dont le vol est sérieusement punissable) et il écopa du minimum pour l'époque : quatre mois de prison avec sursis, quand on "prenait" souvent quelques mois fermes pour un simple vol à l'étalage. Singulière indulgence vis à vis d'un homme dont la police avait établi qu'il ne travaillait pas et n'avait donc pas de moyens d'existence officiels. De là à imaginer qu'on lui a demandé en contrepartie de "rendre service à l'autorité", il n'y a qu'un pas que beaucoup s'empressèrent de franchir, même s'ils furent quelques-uns à fêter la succès de "Papi" le soir même, à ses frais, au comptoir des "Pierrots" (et non chez Dante) ...

Soyons clairs. Il n'existe à ce moment aucune preuve formelle qui vient étayer la rumeur persistante dans le quartier, selon laquelle Papillon informait la police. Il n'empêche, beaucoup en étaient persuadés et sa victime – qui n'était pas la seule à la propager – fut abattue pour l'avoir proclamé. D'autres faits sont troublants ainsi qu'un document essentiel dont nous découvrirons la teneur ultérieurement.

Autre affaire. Un rapport du 11 janvier 1929 signé par les Inspecteurs Magnet et Frémont signale que, chargés par un Juge d'instruction d'arrêter le nommé Papillon qui fait l'objet d'un mandat d'amener sous l'inculpation de vol et de recel "suite à l'affaire Lesbrot et Gelolini", ils ont fait une enquête qui leur permit d'établir que l'intéressé n'est autre que le nommé Charrière Henri dit Papillon né le... etc. Après quelques jours de recherche, les dits inspecteurs arrêtèrent Papillon le 17 janvier.

Point très important : Il reconnaît spontanément que le mandat d'amener lui est applicable. C'est à dire qu'il associe bien volontiers son vrai nom et son surnom quand, deux ans après, il tentera de se défausser en évoquant "d'autres Papillons."

Là encore, alors que les charges semblent sérieuses (on ne mobilise pas pour rien deux inspecteurs pour établir une identité et arrêter un suspect en délivrant un mandat d'amener), l’affaire ne sera jamais élucidée et les sommiers de la police n'évoquent ni une mise en cause ne pouvant déboucher faute de preuve, ni une mise hors de cause. Trois jours dans les locaux de la police, et Papillon ressortit libre alors que les renseignements recueillis à son encontre étaient des plus défavorables (voir le dossier individuel du nommé Charrière) et auraient justifié de plus amples investigations. Encore une étonnante mansuétude de la police et de la justice, propre à attirer les soupçons sur les rapports qu'il entretient avec l'autorité...

 

papillon croquisUne chose est sûre, Papillon sembla soit se tenir à carreau, soit être plus prudent : pendant quelques temps, alors que la police l'avait "photographié" et gardait un œil sur lui, on n'eut rien à lui reprocher.

Il rencontra alors celle qui deviendra sa femme plus tard dans de pénibles circonstances, Georgette Fourel, présentée à ses amis sous le surnom de "Nénette" et tombée follement amoureuse de "son homme" . Charrière qui faisait gloire (!) de ses fonctions de maquereau et professait un solide mépris pour les casseurs (qui au moins risquaient leur vie ou les Durs s'ils étaient pris) s'empressa de mettre Nénette au tapin, non pas "en maison", mais sur les trottoirs (le "travail" y est plus pénible pour les malheureuses, mais plus rentable pour le barbeau : on ne paye ni la part de la tenancière de bordel, ni les taxes afférentes).

Pour sa part, finis les recels minables : il passa au trafic de drogue, devenant un revendeur au détail. Son quartier général était alors l'arrière salle du Canard Boiteux, connu de tous les consommateurs et de... la police qui laisse faire afin de mieux contrôler ce trafic (et de faire chanter certaines personnalités). Ne se cachant quasiment pas, il est clair que Papillon dispose d'un "condé". Contre quoi ?

C'est l'époque d'une relative aisance financière, d'une plus grande élégance tant pour lui que pour Nénette qui, sur ses conseils (il s'en est vanté plus tard auprès de G. de Villiers, entre autres) délaisse parfois les boulevards des Maréchaux où elle a sa place pour "entôler" des clients dans les beaux quartiers. Jouant les femmes éplorées, elle se laisse consoler et, pendant la consommation, elle fait main basse sur le portefeuille du "client" respectable et en général marié, qui ne peut évidemment pas porter plainte sous peine de révéler le scandale. Bénéfice immédiat et, parfois, instrument propice à un petit chantage...

Décembre : on note un bref séjour à Marseille avec un court arrêt à Montélimar... Nénette l'accompagne dans cette tournée (Si les accusations de Jean Félix dont nous parlerons ultérieurement, sont exactes, il était alors "maquereau primitif", c'est à dire qu'il faisait de la "remonte", qu'il allait chercher des filles pour alimenter les maisons closes parisiennes) Charrière et Nénette remontèrent à Bruxelles, puis à Ostende, menant grand train, avant de revenir à Pigalle. Nous dirons que c'est l'apothéose de Papillon. Pour les "caves", c'était un dur, quelqu'un de terrible, pour les truands, il demeurait un demi-sel.

Plus dure sera la chute...