25 juin 2013

Les Travaux forcés - Qu'entendait-on par là?

 

corvée 1Les tâches effectuées par les transportés en Guyane étaient d'une variété infinie, et c'est ce qui empêche de répondre simplement à la question simple: "était-ce si dur que cela?"

Tout d'abord, la répartition des transportés sur les divers postes de travail se faisait normalement selon leur ancienneté... avec des exceptions. A l'arrivée, on était affecté en principe en troisième classe, ce qui impliquait normalement - sauf infirmité ou faiblesse physique dûment constatée par des médecins plus ou moins attentifs - un travail en corvées collectives, sous surveillance stricte avec retour obligatoire en case collective pour la nuit et l'isolement par rapport aux condamnés des classes une et deux. En foi de quoi bien qu'arrivé en troisième classe avec un mauvais dossier, Emile Jusseau fut tout d'abord affecté à l'atelier de menuiserie de l'AP de Saint-Laurent où il accomplissait des journées de travail somme toutes assez paisibles (montage de fenêtres pour des maisons de surveillants) avant de rentrer le soir sans sa case collective. Tous n'eurent pas sa chance!

Ce n'était - toujours en théorie - qu'après trois ans en troisième classe qui s'étaient déroulés sans trop de passages devant la commission disciplinaire et sans aucune comparution devant le Tribunal Maritime Spécial qu'on passait en seconde, puis en première classe. Ces "avancements" permettaient d'obtenir quelques avantages comme des affectations où le transporté était plus autonome, parfois dispensé de dormir en case collective: des "première classe" affectés chez des employeurs avaient souvent le droit de dormir chez ces derniers et on les dispensait parfois de porter la tenue de transporté. Seule restriction: l'interdiction de porter la barbe ou la moustache, attribut qu'à peu près tout homme libre s'honorait d'exhiber ; un individu imberbe et au teint hâlé, même en tenue civile, détonnait fortement, suffisamment pour attirer l'attention des surveillants et des gendarmes.

Subtilité de l'administration dont la logique n'appartenait qu'à elle... Après la première classe, au moment de la libération souvent redoutée (car elle correspondait à une terrible précarité) on passait de la première classe à la... "quatrième-deuxième". Libre certes, mais astreint à résidence dans la colonie, et pas n'importe où. Il fallait obtenir une dérogation pour vivre à Cayenne, et une infinité de métiers étaient interdits aux libérés - soi-disant pour ne pas concurrencer les civils guyanais. il fallait en outre pointer deux fois par an à la "Tentiaire" à dates fixes, plus sur réquisition de celle-ci quand elle avait des raisons de soupçonner qu'une évasion se préparait, faute de quoi on était considéré comme en rupture de ban, comme évadé. Enfin, ceux qui étaient relevés du doublage passaient en "quatrième-deuxième", classement qui leur donnait théoriquement le droit de rentrer en France, mais à leur charge exclusive. Ils furent peu nombreux, qui parvinrent à amasser le pécule suffisant ou qui furent aidés par leur famille - d'autant plus que quand ils avaient atteint ce capital, bien insérés dans la colonie, ils préféraient y terminer leur vie plutôt que recommencer une existence pleine d'aléas dans une France quittée longtemps auparavant.

IMG_0152Case (rénovée) pour les troisièmes classes

Les troisième classe du pénitencier de Saint-Laurent occupaient les cases du fond, sans étage. Après les formalités d'anthropométrie et les classements, ils étaient "sauf exception" (cf. Jusseau, plus haut) affectés aux travaux pénibles... Sauf si des spécialistes intéressaient l'AP qui se les réservait pour son fonctionnement propre. Les autres étaient pour la plupart envoyés faire le stère ou sur la route coloniale (chantier terrifiant qui inspira les pages les plus dures qu'Albert Londres écrivit sur le bagne). Jusseau raconte avoir indiqué naïvement sa profession de marin (qui le destinait aux évasions possibles) et il rectifia vite le tir en se déclarant "charpentier". Ainsi, il fut affecté aux ateliers de saint-Laurent qu'il rejoignait chaque matin depuis le Camp de la transportation). S'étant porté volontaire pour accomplir une dangereuse mission de scaphandrier (il avait assuré en avoir les compétences), il gagna une mention à son dossier, pour avoir manqué d'y perdre la vie.

sjm trainL'administration pénitentiaire utilisait chaque jour une quantité astronomique de bois, que ce soit pour cuisiner, pour faire fonctionner ses chaloupes à vapeur, pour actionner la locomotive du "train" qui reliait Saint-Laurent aux camps et à Saint-Jean, pour cuire des briques, et pour cela elle employait des corvées de bagnards chargés de "faire le stère". 

Les transportés devaient abattre des arbres et les débiter, de façon que chacun puisse, en fin de journée, présenter un stère (1m3) de bois convenablement empilé: trop de "vide" entre les bûches, et le stère était refusé, ce qui était le plus souvent motif à punition et, avec certains gardiens bornés, menait à un système imbécile: le transporté se voyait privé de tout ou partie de sa nourriture, et dans l'obligation, alors même qu'il était affaibli par la faim, de reporter la tâche manquante sur le lendemain en plus du stère habituel. Seule solution pour échapper au cercle vicieux: se faire porter malade et être "reconnu" (car se présenter à la visite médicale et ne pas être déclaré malade par le médecin était un motif de sanction)

FLAG6Pour un homme en bonne santé, convenablement équipé et doté d'un minimum de formation, faire un stère dans la journée était une tâche relativement accessible. Mais les règlements imbéciles de l'AP imposaient le départ des corvées le ventre vide (juste une tasse de café clair le plus souvent non sucré), avec le premier "repas" au bout de trois ou quatre heures. Les souliers et galoches étaient si inadaptés que la plupart du temps, les bagnards travaillaient pieds nus après les avoir troquées à des civils contre un peu de tafia, d'où les innombrables petites blessures qui, sous ce climat, s'infectent fréquemment et mettent toujours longtemps à cicatriser. Cela plus les chiques, les "vers macaques", plus la contamination cutanée par les ankylostomes qui induisaient des parasitoses intestinales épuisantes qu'on soignait très mal à l'époque, et le transporté mis à la bricole (nom qu'on donnait aux courroies qui servaient à hâler le bois) était le plus souvent dans un état catastrophique au bout de peu de temps. En revanche, si les moustiques harcelaient parfois les hommes, le risque représenté par les scorpions, scolopendres, araignées, serpents divers, était largement surestimé. 

Des corvées "tenues" par des gardiens pragmatiques et pas trop sadiques travaillaient collectivement, dans l'intérêt général quand d'autres surveillants imposaient que chaque détenu traite "son" arbre. On notait aussi la solidarité des costauds pour leur môme, bien entendu intéressée. A noter que les surveillants laissaient faire, car ils voyaient un moyen de pression efficace pour tenir une forte tête: la perspective de le séparer de son girond suffisait en général à le remettre dans le rang.

Nous aurons l'opportunité de parler du Camp Charvein, chantier forestier disciplinaire où les conditions de vie étaient terribles.

Coswine[à gauche: saignage de balata] Il y avait d'autres types de chantiers forestiers, implantés en pleine jungle, sur les affluents du Maroni, de la Mana ou du Kourou. Les transportés "de confiance" avaient pour tâche de récupérer une certaine quantité de bois précieux (lettré moucheté, amarante, roncier, etc.) ou de saigner des balatas (hévéas), activité qui déplaisait fortement à leurs concurrents guyanais: les bagnards avaient la réputation de trop saigner les arbres, qui de ce fait mouraient: la richesse du pays s'étiolait. Ils vivaient en autarcie, sans gardien: une fois par mois des canots venaient porter leurs victuailles et récupérer leur récolte.

Morpho_didius_Male_Dos_MHNTEn général, ils pouvaient s'acquitter de leur tâche en quinze jours et passaient le reste du temps à parfaire leur "débrouille", en particulier en confectionnant des tableaux de papillons très demandés, qu'ils revendaient pour leur propre compte (avec la complicité tacite de surveillants qui prélevaient leur dîme). L'AP chargeait également des transportés de faible constitution de chasser les morphos, ces magnifiques papillons bleus qui hantent les sous bois de la jungle, dont la poudre des ailes entrait pour partie dans la composition de la teinture des dollars.

seringueira 078Balata

IMG_0365Au début du XXe siècle, trois compagnies de chemins de fer intéressées par leur imputrescibilité passèrent commande à l'AP pour quelques milliers de traverses. Très vite, le chantier fut interrompu car le fret coûtait relativement cher (peu de bateaux accostaient en Guyane) et surtout, la forte densité des bois tropicaux était telle que leur manutention se révélait ardue. Une tentative de livraison de placages d'angélique pour l'équipement des voitures de IIIe classe de la compagnie Paris-Orléans échoua également: le bois mal séché "gondolait" après la pose dans les wagons. Ces deux exemples illustrent la complexité de faire "travailler" une colonie au service de sa métropole, en dehors des grandes cultures tropicales pour lesquelles la Guyane était mal lotie si on la compare aux îles françaises.

bardeaux_wapa_4Le bagne fabriqua également des dizaines de milliers de bardeaux, des tuiles de bois de wapa quasiment imputrescible. Cet arbre est très difficile à scier, mais se fend facilement et les maisons ainsi recouvertes sont infiniment plus fraîches que leurs homologues en tôle.  la confection de bardeaux était souvent réservée aux transportés âgés ou infirmes.

corvée 2

Autre source de travail: les briqueteries. Un peu partout, dès lors qu'il y avait une réserve d'argile, les transportés moulaient et cuisaient des briques par centaines, qui servirent à bâtir Saint-Laurent et un certain nombre de bâtiments de Cayenne et des îles.

corvée 5Carrière d'argile

cayenne briquetterieLa briqueterie de Cayenne

 

IMG_0007Pour éviter un commerce illicite, chaque brique était siglée "AP" et chaque briqueterie ajoutait son propre indicateur. De nos jours, ces témoins du passé sont très recherchés à tel point que leur collecte est interdite et passible d'une lourde amende. La brique offrait de nombreux avantages: facile à monter, même pour une main d'oeuvre non spécialisée, naturellement isolante, elle permettait de bâtir des habitations relativement fraîches. L'assemblage typique des clôtures des diverses propriétés laissait passer le vent, faute de quoi les jardins auraient été étouffants.

Encore maintenant, les habitations construites en briques sont très recherchées à Saint-Laurent.

IMG_0053Construction caractéristique de l'administration pénitentiaire

kourou digue du telegrapheDigue de Kourou

peni sgg sucrerieInfiniment plus pénible et plus dangereux (risques accrus de contracter des "fièvres" à commencer par le paludisme), les différents endigages ont coûté la vie à des centaines de bagnards, que ce soit à Kourou (le centre de cultures fut entièrement gagné sur les marais), à Saint-Georges où après l'hécatombe sous le second Empire, le camp maintint néanmoins des champs de canne et une sucrerie. On rappellera que la seule "grande" culture faite par l'AP fut celle de la canne à des fins de distillation. Curieuse schizophrénie que cette manière de faire, qui interdisait formellement aux transportés de boire (on les fouillait soigneusement à chaque entrée dans les camps, mais leur inventivité était sans limite: avec l'argent de leur "débrouille" certains achetaient un petit stock qu'ils revendaient le soir dans les cases), qui faisait sanctionner de quelques jours de prison les libérés surpris en état d'ivresse, mais qui prévoyait que le budget de la "Tentiaire" serait pour une très grande part alimenté par la vente de rhum! (lien).

 

corvée 6Un certain nombre d'activités étaient réservés aux transportés affectés aux "travaux légers" (infirmes, forçats de constitution fragile, vieillards). On citera d'abord les bouveries dont la principale se situait aux Hattes (actuelle plage d'Awala Yalimapo), à l'embouchure du Maroni, où un temps existait également une porcherie dont les animaux étaient en grande partie nourris avec la chair des énormes tortues luth qui viennent pondre par centaines sur ce rivage! Il y avait également des ateliers de tressage de chapeaux, les confections de balayettes, à proximité immédiate du camp de Saint-Laurent. Les impotents définitivement dispensés de travail étaient regroupés au Nouveau Camp qui, sous un aspect "coquet", était un mouroir épouvantable.

guyane-champs-de-canne-a-sucreChamp de canne

tanonSauf dans les dernières années, le bagne est demeuré dans une routine alimentaire désespérante, sans aucun doute encouragée par l'influence des maisons d'importation (Tanon, Chiris, Quintrix) qui ont gagné des fortunes avec l'AP. On servait du pain fait avec une farine de piètre qualité, que les médecins devaient souvent faire réformer par tonnes car elle était trop échaudée (témoignage du médecin-chef Rousseau) des fayots pierreux, de la viande importée du Brésil (alors même que les bouveries fonctionnaient fort bien: il suffisait de les développer). Ce n'est que pendant une décennie de la fin du XIXe siècle que la colonie agricole de Kourou, au prix de durs travaux, certes, permit au bagne d'être autosuffisant en nourriture: le commandant du camp était agronome de formation. Quand il partit, son successeur tenta des grandes cultures de pommes de terre avec le succès que l'on devine...

Le manioc, la banane, les variétés locales de haricots ne furent employés qu'en désespoir de cause lors de la disette consécutive à l'isolement de la colonie, entre 1940 et 1943 et les autorités constatèrent, ébahies, que les transportés, loin de protester, semblent apprécier cette variété nouvelle dans leur alimentation (rapport du Commandant des îles, 1943). Non seulement le bagne dépensait moins, mais l'alimentation était infiniment plus équilibrée. Alors que les eaux regorgeaient de poissons, on n'instaura une "corvée" régulière de pêche aux îles, à des fins alimentaires, qu'en 1937 (que les forçats aient refusé de manger les requins qui dévoraient les cadavres de leurs camarades décédés était légitime, mais quid des innombrables autres espèces? Quand on leur servit du poisson frais, ils apprécièrent grandement cette variété)

Bagnards 104 (2)Il n'y eut jamais beaucoup de transportés à Cayenne, d'une part pour maintenir l'ordre, ensuite parce que l'AP voulait éviter les conflits avec la population. Il n'empêche qu'aussi réprouvés soient-ils, on était fort content de trouver les transportés pour effectuer les taches les plus rebutantes: c'est une corvée de transportés qui faisait le tour des habitations le matin, pour ramasser le contenu des tinettes (il n'y avait pas d'égouts dans la ville), en remplir une citerne et aller la vider dans un marais éloigné. La tâche était assez pénible pour que ses titulaires fussent dispensés de toute autre activité après 11h, une fois le travail terminé. L'auteur de ce site s'est entretenu avec T.V qui fut membre de la corvée de vidange et qui riait encore, en 1984, de l'effarement des Cayennais en 1947 lorsque le bagne fermé, personne ne se proposant pour remplacer les vidangeurs qu'il fournissait, une odeur pestilentielle  se répandit sur la ville.

T.V., transporté demeuré en Guyane où il mourut en 1987 me signala aussi une famille de "cordonniers" qui, en trois générations, ne ressemelèrent pas une paire de chaussures. Ils allaient faire leur marché à l'arrivée du Lamartinière et se faisaient affecter un ou deux transportés habiles à travailler le cuir, dispensés d'office du passage par la troisième classe (il leur fallait pour cela "arroser" un peu les fonctionnaires chargés de la répartition des tâches)

Les assignés auprès de particuliers étaient légion et leur sort très varié. Si certains de leurs employeurs se conduisirent correctement à leur égard (le minimum dû était une nourriture convenable adaptée à leur travail, des tenues de rechange si besoin était, une somme qui s'ajoutait au pécule du détenu en plus de l'allocation journalière versée à l'AP, dérisoire), d'autres agirent avec un manque d'humanité flagrant: la main d'oeuvre était quasiment servile car sur une simple plainte de l'employeur, le transporté pouvait se voir rétrograder en troisième classe et affecté sur un chantier forestier ou, pire, sur la route coloniale numéro zéro. Dans ces conditions, il était difficile de se plaindre et de faire valoir ses droits.

Par exemple les Duez ne jouissaient pas d'une excellente réputation car bien que gagnant très bien leur vie avec la concession de l'îlet la Mère, ils traitaient leurs assignés avec rudesse, et que dire de la très chrétienne Simone Binet-Court dont nous avons parlé qui était surprise qu'un fonctionnaire de l'AP se montrât choqué qu'un bagnard confié à son mari, planteur de bananes, avait pu mourir sans soins et être enterré sans cérémonie sur la propriété, sans même qu'une déclaration des circonstances du décès ait été faite aux autorités compétentes? Mais a contrario, des employeurs se comportèrent de façon remarquable (c'est Quintrix, puis la maison Tanon qui tendirent la main au déporté Ullmo), conservant même "leur" forçat une fois libéré alors que sa journée de salaire leur coûtait nettement plus cher.

gendarmerie cayenne 2Gendarmerie de Cayenne

forçats cayenneLes transportés nettoyaient aussi les rues, ils entretenaient les écuries de la gendarmerie, ils servaient à l'hôpital colonial. Quelques dizaines étaient affectés dans différents établissements de la ville, et c'est encore eu qui alimentaient la centrale électrique, de même qu'ils faisaient fonctionner télégraphe et téléphone. A de multiples reprises, c'était un transporté en cours de peine qui chiffrait et déchiffrait les messages confidentiels entre le Gouverneur et son Ministre... et on n'oubliera pas que le service de table comme la cuisine du même gouverneur étaient assurés par des forçats en cours de peine! 

Enfant perduCPDeux d'entre eux servaient sur le phare de l'enfant perdu  et c'était une corvée terrible en raison de l'isolement, du bruit assourdissant du ressac permanent.

Cette affectation était une des plus pénibles et souvent, après un temps passé sur ce rocher sinistre, elle donnait lieu à une réduction de peine. Là encore, un ou deux forçats "tenaient" la colonie car sans leur service, aucun bateau n'aurait pu accoster de nuit.

Un des aspects les plus choquants résidait dans le nombre effarant de "garçons de famille" affectés au service des surveillants: parfois deux par foyer alors même que cela ne releva jamais que d'une tolérance et en aucun cas, d'un droit établi règlementairement. De ce fait, de 500 à 900 transportés (avec une pointe à 1.050) parmi ceux en qui on avait le plus confiance, qui auraient été le plus susceptibles de faire un travail valorisant tant pour eux que pour le bien commun, échappaient à l'activité économique pour se cantonner dans la domesticité de petits fonctionnaires qui n'auraient jamais pu envisager, à poste équivalent exercé dans une prison de France, un tel privilège. Les travaux forcés, peine en principe redoutée, se voyaient alors réduits au récurage de casseroles, à la nourriture de quelques poules, à l'entretien d'une demeure et d'un jardinet. Nombre de gardiens de famille fantasmaient sur la femme du gardien (tous se vantaient d'avoir gagné leurs faveurs) et quelques-uns le payèrent de leur vie: une provocation faite par Madame, une arrivée opportune de Monsieur au moment du "viol", et Monsieur abattait le criminel. Le couple y gagnait en général un congé supplémentaire. Opportunité de signaler que l'anarchiste intraitable Metge, de la Bande à Bonnot, se fit garçon de famille à Saint-Laurent (tâche servile par excellence qui ne collait guère à l'idée qu'on se fait d'un libertaire). Ce fut à leur plus grand désespoir** qu'on dut l'arracher à sa famille: l'individu profitait de son autonomie relative pour recevoir des mandats destinés à subvenir à ses camarades, mais il en escroqua tant en gardant le pactole pour lui que le scandale fut découvert.

** Il leur était si dévoué que leurs multiples interventions agacèrent le commandant du pénitencier qui dut y mettre sèchement un terme avant d'expédier Metge sur un chantier

FLAG3

Paradoxalement, les pires criminels, particulièrement signalés, étaient affectés aux îles d'où on ne s'évadait quasiment pas. l'AP ne voulait pas endosser le scandale de la disparition d'un malfrat dont le procès avait fait scandale en France, et elle préférait éloigner de la population civile ceux qu'elle jugeait susceptibles de commettre des crimes en Guyane. De ce fait, les individus qui auraient mérité les pires sanctions, comme Soleilland, ceux qu'on soupçonnait d'être dotés de gros moyens, et donc d e pouvoir acheter les complicités de passeurs (Duez, Barataud) se voyaient cantonnés sur des îlots où le climat était salubre, et où les tâches, par la force des choses, étaient d'une pénibilité minime une fois passés les gros travaux d'implantation faits pendant le second Empire: dépierrer et rempierrer les rares chemins, arracher l'herbe folle, tailler les rares buissons, ramasser les cocos (une huilerie fonctionna un temps sur l'île Royale), servir d'infirmier tant à l'hôpital du personnel (qui abritait aussi le service de chirurgie quand un bagnard des îles devait être opéré) qu'à l'infirmerie des détenus, etc.

Bagnards 187"Papillon" était vidangeur sur l'île Royale: le matin, il faisait le tour des cases des détenus et des surveillants pour remplir sa citerne des déjections qu'il allait jeter en mer. Sa tâche terminée vers dix heures, il était libre de trafiquer comme il l'entendait un peu partout sur l'île, jusqu'à l'appel du soir. De ce fait l'existence à l'île Royale aurait été facile sans la faim qui torturait nombre de transportés à cause des innombrables détournements. Mais elle était d'une monotonie désespérante tant pour le personnel que pour les transportés - à l'exception des canotiers qui avaient un dur labeur compte tenu des courants et du ressac, et qui bénéficiaient de privilèges à cause de cela : case à part, droit de garder leur "môme" près d'eux, nourriture renforcée... Seulement, pour prévenir les risques d'évasion, on veillait à maintenir des mouchards près d'eux et leur surveillance était stricte: aucune chaloupe ne pouvait prendre l'eau sans la présence de deux gaffes armés dont l'un était à la barre. Bien entendu, chaque membre du personnel bénéficiait d'un ou de plusieurs garçons de famille, tant il était difficile d'occuper tous les transportés, mis à part ceux qui officiaient au profit du très dur service de la réclusion.

Pour beaucoup de forçats, le séjour aux îles était un enfer s'ils n'avaient pas leur débrouille. Car sans quelques accommodements avec le règlement, on y souffrait de la faim permanente. Dieudonné a parfaitement décrit dans son beau livre: la vie des forçats, le mécanisme qui faisait du transporté lui même, son pire ennemi. Tout d'abord, la quantité de nourriture arrivait calculée au plus juste sur les îles. Ensuite, on défalquait ce que les gardiens subtilisaient pour améliorer leur ordinaire: normalement, ils devaient cantiner à leurs frais au mess pour les repas pris hors du service, mais quelques arrangements avec les forçats de la cuisine leur permettaient de prélever les meilleurs morceaux de viande, ainsi que du pain qui servait à nourrir leur volaille (la ration quotidienne, en principe de 750g d'un pain de mauvaise qualité fait le plus souvent à partir d'une farine de qualité non boulangère s'en trouvait substantiellement réduite).

Jusseau accuse nommément Henri Charrière, dit "Papillon", d'avoir été un de ceux qui trafiquèrent le plus au détriment des réclusionnaires, ces punis enfermés dans les cachots de Saint-Joseph dont la ration était déjà réduite au strict minimum. Papillon s'est emparé sans vergogne, en les retournant et en se posant en victime, des souvenirs de Jusseau, puni de réclusion par le TMS à la suite d'une tentative d'évasion et qui avait eu le grand tort de porter une réclamation officielle concernant les détournements de nourriture dont souffraient les réclusionnaires - ce qui lui valut une attention spéciale. Le forçat raconte dans les cloches de la camarde avoir tenu grâce à un "pays" qui, par solidarité, à chaque fois qu'il était de service, plongeait la louche au fond le fond de la marmite, là où la soupe était la plus épaisse, et tentait de piocher un des rares morceaux de viande. C'est ce repas amélioré, une ou deux fois par semaine, qui lui évita la dénutrition complète.

rousseau 1936Idem, les boîtes de lait condensé réservé aux malades (dysentériques, anémiés, tuberculeux etc.) étaient trop diluées par les infirmiers: au lieu de reconstituer un litre de lait avec une boîte, on en faisait deux ou trois et on se partageait ou on revendait la différence à des gardiens ou aux détenus qui parvenaient à se constituer une cagnotte. Rares furent les fonctionnaires qui dénonçaient cet état de fait (surtout que beaucoup en profitaient sans vergogne): dès lors que les durs vivaient bien, ils étaient enclins à ne pas créer de problème et la discipline formelle s'en trouvait fort bien si l'esprit de justice était malmené.

On citera néanmoins le médecin chef Rousseau qui poussa des colères homériques, contraignant l'administration à réformer des centaines de kilos de farine "échaudée" ou qui, un jour où la soupe destinée à ses malades était particulièrement claire et dépourvue de morceaux de viande fraîche, partit avec son propre fusil dans le quartier des surveillants pour faire un carton sur leurs poules afin de ramener le nécessaire à la cuisine de l'hôpital. Mais pour un tel homme de caractère (qui plus est, sachant qu'il terminait sa carrière coloniale) combien laissaient faire par nonchalance ou par intérêt?

 

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Alors que la bagne avait pour vocation initiale de contribuer au développement de la Guyane, il lui fit un tort considérable. Tout d'abord parce que partout dans le monde, l'histoire a démontré que la main d'oeuvre servile était d'un rendement déplorable. Ensuite parce que survenant quelques années après l'esclavage, la transportation contribua largement, en Guyane, à associer l'idée de travail à celle d'infamie - d'autant plus qu'une autre plaie s'abattit sur le pays en même temps qu'elle: la ruée vers l'or.

Les éléments les plus dynamiques et les plus audacieux partirent faire fortune dans les grands bois quand les autres se conduisirent en rentiers, laissant l'essentiel du travail aux transportés. D'où ce discours schizophrène qui les vouait aux gémonies quand dans le même temps on vivait à leurs crochets, qu'on se dispensait de s'équiper à ses frais ou par le fruit de son travail, de ses impôts. Pourquoi installer des égouts à Cayenne puisque des bagnards passaient chaque matin récupérer les déjections? Pourquoi recruter des cantonniers quand la "Tentiaire" en fournissait à bon compte? On avait besoin de réaliser l'adduction d'eau? Pas besoin d'une entreprise qui soumissionnerait et paierait des employés: le bagne dirigé par Mr Godebert amènerait l'eau du Rorota. Les paquebots devaient stationner au large à cause de la vase? Les chaloupes étaient conduites par des forçats et pas des canotiers civils. Recruter des télégraphistes d'astreinte 24h sur 24? Jamais aucun candidat sérieux ne s'est présenté et - un comble ! - on a du confier ce poste de confiance (il fallait entre autres crypter et décryter les télégrammes officiels) à des transportés qui de même, sortaient quotidiennement le fumier des écuries de la gendarmerie de Cayenne et pansaient les chevaux, aucun civil ne s'étant proposé pour un emploi salarié de cette nature.

On comprend mieux pourquoi, soixante ans après l'extinction définitive de la transportation, la Guyane a encore, en dehors de son secteur public hypertrophié, un rapport compliqué avec le monde du travail. Soixante ans, c'est très insuffisant pour changer la mentalité d'un pays.

Posté par borghesio à 18:22 - Commentaires [16] - Permalien [#]
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Le témoignage du transporté Charles Hut, favorable à Seznec.

 

87541608_oExtrait de "parmi les fauves et les requins,

de Charles Hut  et René Delpêche

Les éditions du Scorpion.

A propos de Seznec : témoignage, sous forme d'opinion, de Charles Hut qui le côtoya (cette opinion est exprimée avec passion et mérite d'être portée à la connaissance du lecteur, mais elle n'apporte aucun élément de preuve supplémentaire, qui accuse davantage ou qui disculpe Seznec). Notons que Hut se présente comme "le confident de tous les instants" de Seznec qui, de son côté, n'a jamais parlé de lui dans ses souvenirs. L'isolement de Seznec, de par ses fonctions de lampiste "protégé" par l'AP, et à cause de son caractère unanimement décrit comme hautain et méprisant vis à vis de ses codétenus permet de relativiser cette assertion.

/… Car il était dit, décidément, que je ne devais rien ignorer de son destin, tout comme de celui de Guillaune Seznec  que j'avais retrouvé aux Iles en même temps que lui. Seznec dont je serai aussi le compagnon, le confident de tous les instants et de la bouche duquel j'ai appris tous les détails de cette mystérieuse affaire Quémeneur, dont je n'avais pas entendu parler jusqu'alors.

De cette sombre histoire qui passionna l'opinion pendant si longtemps, je ne dirai rien qu'on ne connaisse déjà, mais je puis témoigner par contre de l'accent de sincérité qu'avait mon malheureux compagnon pour clamer son innocence. Pour moi, Seznec n'était pas coupable du crime dont on l'accusait. Cet homme qui s'est confié spontanément à moi sur un bat-flanc, aux Iles du salut, ne mentait pas. S'il y eut jamais un innocent au bagne, ce fut bien celui-là.

En note de bas de page, Hut ajoute:

110SEZNEC ETAIT INNOCENT. – Dans ce chapitre où il est question de Guillaume Seznec, j'estime n'avoir pas suffisamment parlé de lui et des raisons que j'ai de croire en son innocence.

Comme la plupart d'entre nous, je n'avais pas cru d'abord, aux protestations qu'il ne cessait d'élever chaque fois quand nous lui demandions d'expliquer son histoire. J'avoue même avoir été alors plutôt sceptique, ayant eu beaucoup de mal à saisir toute l'intrigue de ce sombre drame sans cadavre, de cette ténébreuse histoire de vente de propriété et de la rocambolesque machination – c'est le mot – relative à cette machine à écrire retrouvée au Hâvre, sur laquelle aurait été tapé l'acte de cession de la propriété de Plourivo, en Bretagne.

Ayant toujours professé une sainte horreur de l'injustice, j'avais donc voulu me faire une opinion formelle sur cette troublante affaire, ceci uniquement pour mon édification personnelle. Mon témoignage en aucun cas ne pouvant être valable.

C'est ainsi qu'à plusieurs reprises et de loin en loin, j'avais tenté de relever les contradictions dans les dires du vieux Breton. Toutes mes tentatives furent vaines. Jamais, je n'ai pu prendre Seznec en flagrant délit de mensonge.

Beaucoup de mes compagnons qui le détestaient ne cessaient de me reprocher mes relations avec lui.

- Comment peux-tu fréquenter un charognard? Me disaient-ils. "Seznec un mouchard!" sous prétexte qu'il jouissait d'une bonne "placarde"* et se montrait distant avec nous et différent de tous.

Seule comptait pour lui la révision de son procès qu'il espéra pourtant jusqu'à son dernier souffle.

Je me souviens d'un test auquel je l'ai soumis. Sachant qu'il avait été accusé de s'être rendu au Hâvre, mais avait toujours soutenu le contraire pendant l'instruction et au cours des débats en Cour d'Assises, j'avais voulu avoir le cœur net de cette histoire.

Un soir, sur notre bat-flanc aux Iles du salut, je lui avais dit:

85577197_o(à gauche, la lampisterie où officiait Seznec) - J'ai eu aussi une drôle d'aventure au Hâvre. C'était boulevard de la République, au rond-point près de la Gare, devant le Café… ; tu te rappelles, le bistro où…

Mais Seznec ne m'avait jamais laissé achever ma phrase:

- Mais père Charles, je ne connais pas le Hâvre, m'avait-il fait remarquer. Je n'y suis jamais allé…

Comme j'insistais, le pseudo assassin de Quémeneur avait encore ajouté:

- Tu te trompes, Charles. Je peux te jurer n'avoir jamais mis les pieds dans cette ville…

Un autre jour, revenant à la charge, je lui avais dit:

- Tu me connais, tu sais que tu peux avoir confiance en moi. As-tu oui ou non confiance en ma discrétion?

- Mais oui, Charles, Pourquoi cette question?

- Eh bien! Dis-moi franchement ce que tu penses de Quémeneur. Est-il mort ou vivant?

- A mon avis, répondit Seznec, Quémeneur n'est pas mort

- Alors où crois-tu qu'il puisse être?

- Je n'en sais rien. Peut-être… est-il devenu inconscient subitement ou bien en fuite à l'étranger… Cette question, vois-tu, je me la pose depuis le premier jour. En tout cas, je te le jure, Charles, je ne suis pour rien dans sa disparition.

A dater de ce jour, ma conviction était faite : SEZNEC ETAIT INNOCENT !

Charles Hut.

* placarde : planque, sinécure – Seznec était affecté à la lampisterie de l'île, poste de tout repos: il n'avait qu'à changer les mèches et remplir de pétrole les quelques dizaines de lampes utilisées pour les besoins du service.

Cela relativise d'ailleurs le témoignage de Hut car très vite Seznec fut dispensé du couchage en case commune, dormant dans son petit local et pas sur le bat-flanc habituel.

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Emile Jusseau, 24 ans au bagne (condamné à perpétuité) (1)

 

 

camardeAuteur de "les cloches de la camarde", Editions Chantemerle

On ne connaît du périple de Jusseau que ce qu'il a écrit… Un livre dur et sans concession que ce soit avec lui-même, avec l'institution pénitentiaire ou les gens qui la composaient, transportés comme membres du personnel de la Tentiaire.

Le livre "témoignage" de Jusseau est intéressant à plus d'un aspect. Déjà, son parcours personnel, de Saint-Laurent du Maroni aux terribles cachots de la Réclusion qu'il fréquenta trois fois (sanctionné pour des tentatives d'évasion qui échouèrent), la variété des activités qu'il exerça dans de nombreux points de la colonie donnent une idée assez générale de la vie des Transportés. Ses compétences lui ont permis d'exercer des responsabilités diverses, son récit nous informe sur le fonctionnement de l'AP (ou devrait-on dire dysfonctionnement, tant elle était sujette à critique?). Sa forte personnalité lui permit de nouer des liens variés, et il n'a pas mis sa plume dans sa poche en rédigeant ce livre qu'on ne sent pas "réécrit" comme par exemple ceux de Charles Hut ou de Raymond Vaudé, qui ont perdu de leur authenticité en gagnant sur le plan littéraire.

Jusseau ne méritait pas le bagne, et encore moins le bagne à perpétuité.


Capture3

Capture

La conclusion de son livre : "ils ont eu la graisse mais pas la peau".

Je ne suis pas loin de penser que dans le lot des Transportés sortis de l'anonymat, Jusseau fait partie, avec Dieudonné et Roussenq, de ces Transportés les plus attachants.

Son livre, "les cloches de la Camarde" paru en 1974 recèle la part d'erreurs** sur les détails et quelques exagérations (sur les dangers de la jungle guyanaise par exemple) qui renforcent paradoxalement sa crédibilité, une trop grande exactitude dans la relation des faits étant le plus souvent la preuve d'une réécriture partisane (chaque policier sait qu'un témoignage par trop exact est sujet à caution)

** A titre d'exemple, il relate l'évasion des forçats de la chaloupe à vapeur Mélinon (lien) survenue avant son arrivée et qu'on lui relata, mais il nomme le surveillant responsable "Mouton" au lieu de "Brebis" et la fait s'échouer sur le "banc des Français" quand elle atteignit la Guyane anglaise où elle fit halte faute de combustible.

Si Jusseau "balance", il le fait avec modération et ceux qu'il accuse sont peu nombreux. En retour, il n'est pas avare de compliments à propos de compagnons d'infortune comme de gardiens humains et cela renforce le poids de ses accusations dont la principale "victime" est sans nul doute le mythomane Henri Charrière, dit "Papillon" cruellement mis en cause dans le livre de Jusseau, sans que l'intéressé ou ses ayant droits aient protesté – pas fous, ils ne tenaient pas à ce qu'une prolifération de témoignages achevassent de démolir l'Idole qu'un grand nombre de lecteurs considèrent encore bien à tort comme le symbole du bagne de Guyane. Le fait que Jusseau ne ménage pas les critiques qu'il s'adresse à lui même renforce la crédibilité du récit.

Comment en arriva-t-il à cette condamnation?

Comme beaucoup de garçons remuants, pas même "mauvais", pas du tout des criminels endurcis, mais qui tombèrent sur un jury de Cours d'assises implacable qui les condamnaient à la mort civile dès leur première faute. Né en 1903, doté du certificat d'études (ce n'était pas rien à l'époque) il s'engagea tôt dans la marine marchande pour naviguer à travers le monde, avec la bénédiction de son père boulanger qui l'autorisa, encore mineur, à embarquer comme gabier sur le "Parana". Ce bateau fut torpillé en 1917 par un sous-marin allemand alors qu'il transportait des troupes en Méditerranée. Il y eut plus de 1.500 morts et Jusseau, encore gamin, survécut par miracle.  Soigné, il s'engagea après une permission en famille sur le paquebot "Manouba" (compagnie Touache) qui faisait la ligne Marseille-Alger.   

La guerre terminée, il continua sa vie de marin, tirant comme la plupart des marins des bordées plus ou moins alcoolisées dans les ports, jusqu'au jour fatal qui survint à la fin de l'année 1928 alors qu'il était matelot à bord des paquebots de la compagnie des Chargeurs Réunis qui assurait nombre de transports entre Bordeaux et l'Amérique du sud.

Une vie bascule.

Une tournée des grands ducs dans les bars à filles de Bordeaux, un excès de boisson, un pelotage de filles déjà "en mains" qui entraîna une bagarre générale… Il n'en fallut pas davantage.  Jusseau était armé d'un revolver qu'il portait pour faire le malin - il s'en servait habituellement pour faire des cartons sur les rats, innombrables dans les ports. Et quand le patron, véritable colosse indestructible et soucieux de sauver son mobilier pulvérisé dans la rixe arriva vers lui pour l'assommer avec un siphon d'eau de seltz, il prit peur et tira. Tout le monde s'enfuit, sauf le blessé et le tireur que deux policiers n'eurent aucun mal à arrêter tant il était hébété par son geste, n'opposant aucune résistance.

Les menottes passées, le marin devenu criminel en une fraction de seconde fut présenté à la justice et reçut un mandat de dépôt pour le Fort du Hâ, la prison de Bordeaux.

On passera sur les incidents qui suivirent, qui portent à rire mais qui avaient tout pour indisposer un jury composé de braves gens excédés par toute forme de désordre social  : confié à un jeune gendarme sans expérience qui l'emmenait en audition, Jusseau parvint à retirer ses menottes après s'être frotté les poignets avec un peu de savon, et tenta de s'enfuir après avoir attaché son pandore à une rampe. Échec. Plus tard, amené sur les lieux du crime pour la reconstitution, il fut enfermé dans la cave le temps que son avocat arrive sur les lieux. Fatigué de ne boire que de l'eau depuis des semaines, sachant que cela continuerait, il mit à profit son attente pour s'ennivrer consciencieusement avec les meilleurs alcools… C'est un individu ivre mort que l'on ressortit au moment de la reconstitution!

Le procès en assises devait commencer le 21 avril 1929, à 14 heures. L'avocat de Jusseau, Maître Rebeyrol,  spécialiste, des causes délicates, ne pouvait guère lui remonter le moral:

- J'espère qu'on s'en sortira avec les travaux forcés à perpétuité. (Rappelons qu'il n'ay avait pas mort d'homme et que l'accusé était primo-délinquant ; mais les jurés de Bordeaux étaient habituellement implacables)  

Dans son livre de souvenirs, Jusseau décrit fort bien, avec ses mots simples, sa peur du pire, la peine de mort, la manière dont le rituel judiciaire l'écrasait, le terrorisait. L'Avocat général argua de la présence du revolver dans la poche de l'accusé pour établir la préméditation (cette arme avec laquelle il faisait des cartons sur… les rats) quand la victime, a contrario,  fit preuve d'humanité, expliquant le contexte de la bagarre, minimisant les faits

- C'est pas de sa faute, il voulait pas, il faut le pardonner. Ah si j'avais su, si j'avais su…  (Ajoutant qu'à l'exception d'une petite cicatrice, il ne gardait aucune séquelle de sa blessure)

Puis Jusseau, assisté de son avocat, tenta de s'expliquer face à une Cour impitoyable, face à un procureur qui réclamait la peine de mort. Me Rebeyrol se lança dans une plaidoirie déchirante avant que les jurés ne délibèrent. La légitime défense presque sollicitée par la victime elle-même ne fut pas retenue si "la peine de mort nous est apparue comme une sanction, une sentence outrancière"

Verdict: les Travaux forcés à perpétuité.  

En ce temps là, les jugements de Cours d'assises n'étaient pas susceptibles d'appel et les pourvois en Cassation aboutissaient très rarement. Jusseau réalisa alors que des assassins notoires, des truands de la pire espèce, s'en tiraient souvent avec des condamnations "à temps" quand lui, délinquant de hasard, récolta le maximum.

Il existe un facteur qui me manque dans la vie : la chance. Je récolte d'emblée le maximum. Me voilà rayé du monde des vivants, ce monde que j'aime tant. On m'envoie chez les damnés. La démesure de la situation crée un sentiment de profonde angoisse, une sorte de psychose de la mort, du noir. J'ai peur de ces murs qui vont enfermer mes rêves. J'ai peur aussi de moi-même. Je ne me situe plus dans le monde. Je ne me compare plus aux autres… Un forçat n'est pas, n'est plus un homme comme les autres.

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15 juin 2013

Une amorce de bibliographie (1)

 

Avec des souvenirs d'époque pris sur des éditions originales. L'auteur analysera ces témoignages et tentera de démêler - en fonction des connaissances objectives - la part du vrai, du romancé et de l'apocryphe.

aubagnTout d'abord, le reportage d'Albert Londres, omniprésent tout au long des notes de ce site: "au bagne". C'est la référence absolue. On ajoutera bien entendu "Adieu cayenne", relation de l'évasion extraordinaire de Dieudonné et de son retour en France après une condamnation totalement imméritée. On peut lire ce texte dans une reproduction de l'édition originale (lien) ou sous une forme plus accessible (lien) puisqu'il est désormais libre de droits.

 

vie-forcatsLa vie des Forçats, par Eugène Dieudonné (préface d'Albert Londres)

 

dans-la-brousse-avec-les-evades-du-bagne-1Dans La Brousse, avec les Évadés du Bagne  par Marius Larique, grand reporter à Détective (1933), quand ce journal signifiait quelque chose.

 

096_003Parmi les fauves et les requins, confession de Charles Hut, ancien forçat.

871446628_LAprès l'enfer de Raymond Vaudé, Transporté réhabilité après sa belle conduite parmi les Français Libres. 

camardeLes cloches de la Camarde (Emile Jusseau) - 24 ans de survie au bagne.

 

INFORMATION - Je recherche une édition originale de "L'enfer du bagne", de Paul Roussenq. Me contacter éventuellement (lien en haut, colonne de gauche, pour me laisser un message)

benjamin borghésio

 

04 juin 2013

Le jeu favori des bagnards : la "marseillaise".

 

Marseillaise 2

MarseillaiseDécrit entre autres par Albert Londres (Quel jeu joue-t-on là ? Oh ! pas le bridge, ni le poker, pas même la vulgaire 'bourre' ou la simple 'banque' ; il s'agit d'une partie qui ne se fait qu'au bagne : 'la Marseillaise'. C'est, en somme, une espèce de baccara dégénéré) il s'agit d'un jeu de hasard qui faisait fureur dès l'extinction des feux. Autour des joueurs se pressent une myriade de parieurs qui jouaient leur chance sur l'un ou l'autre, de même que nombre de "petits métiers" qui les assistaient: le fournisseur du tapis de jeu et des cartes, celui qui procurait le lumignon (une boîte, un peu d'huile et une mèche), la sentinelle pour le cas bien improbable d'une visite nocturne des gardiens. (une fois les portes closes, peu leur importait ce qui pouvait survenir – hormis les risques d'évasion peu probables)

Dans les premières décennies du bagne, chacun était rivé par une manille à une barre fixée au bout des bat-flancs, mais il était facile d'acheter la complaisance des porte-clés arabes et de circuler librement dans la case. Jouer à la marseillaise, régler une affaire d'honneur ou s'isoler pour une brève aventure "sentimentale" dans la "chambre d'amour (les "toilettes") était donc des plus aisés. Les gardiens savaient tout cela et ne s'en préoccupaient guère : ainsi, dans la journée, les détenus étaient moins sous tension.

A la marseillaise, les conflits liés à des tricheries réelles ou supposées se réglaient "en hommes", au couteau – en général dans les cases elles mêmes. On retrouvait alors un ou deux cadavres le matin suivant (éventrés : bien entendu d'autres récupéraient le plan). Les interrogatoires ne donnaient jamais rien, d'autant plus que la mort d'un bagnard intéressait peu l'A.P.  Ils étaient enterrés "aux bambous" (Saint-Laurent) ou jetés aux requins (îles du Salut), dans l'indifférence générale. 

marseillaise3Ci-dessus : une rixe de pieds de biche (relégués) à poings nus. Les transportés se battaient infiniment moins souvent, mais ils le faisaient  "entre hommes", au couteau, pour ne pas déroger "à l'honneur")                                         

Documentation: musée Balaguier de la Seyne

 

 

marseillaise flag 22

 

marseillaise flag 23Fusains de Francis Lagrange (le second correspond sans doute à la fin du bagne: des tables sont disposées dans les cases)

 

plaie marseillaiseAnonyme

Derniers documents: Réunion des Monuments historiques.

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02 juin 2013

La "libération"... Terrible dilemne

 

Albert_Londres_en_1923Je ne préciserai pas où j’ai rencontré celui-ci, car il ne sait encore s’il dira son histoire à la justice.

C’était un grand et vieil échalas.

– Voilà, j’ai été condamné pour un crime que je n’ai pas commis, vu que, pendant qu’on tuait cet homme-là, je guettais, à vingt kilomètres du lieu, un garde-chasse pour le descendre, et vu que, au bout de deux jours de guet, je descendis le garde-chasse.

– Bien.

– Seulement, pour le garde-chasse, il y aurait eu préméditation et c’était la mort, tandis que pour l’autre, vu que je ne l’ai jamais connu, on n’a pu établir la préméditation et c’était seulement la perpétuité.

– Alors ?

– Laissez-moi finir. J’ai tué le garde-chasse, vu que, vingt jours avant, il m’avait envoyé une charge de plomb dans les fesses. Les deux crimes ont eu lieu en même temps, et comme naturellement j’avais été absent deux jours de ma maison, on a vu en moi l’assassin de l’inconnu. Les empreintes digitales ne collaient pas du tout, mais on passa dessus. Et comme le juge ne pouvait trouver la moindre raison logique à mon crime, j’ai dit que j’étais saoul.

– Bien.

– Maintenant il y a prescription pour mon vrai crime. Dois-je raconter l’histoire, ne dois-je pas ?

« Je me tâte, vu que j’ai soixante-deux ans, une bonne place, la chance d’être à perpétuité, que je ne serai donc jamais libéré, et que, jusqu’à la fin de mes jours, j’aurai à boire, à manger et à dormir. Donnez-moi un conseil.

Albert Londres

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Les libérés à Saint-Laurent, vus par Albert Londres.

LES LIBÉRÉS

 

Albert_Londres_en_1923Saint-Laurent est la fourmilière du bagne. C’est là que les coupables désespèrent en masse. Quelques comptoirs pour l’or et le balata, le quartier administratif, un village chinois, des nègres bosch, qui ravitaillent les placers et rapportent les lingots, et, animant cela, des forçats, des « garçons de famille » pressés et empressés et tout le régiment rôdeur, inquiet, loqueteux des quatrième-première : les pitoyables libérés.

C’est par ses libérés que Saint-Laurent s’impose.

Là, on fait le doublage, et là demeurent à perpétuité (mais meurent bien avant !) les forçats condamnés à huit ans et plus et qui ont achevé leur peine.

Que font-ils ? D’abord ils font pitié. Ensuite, ils ne font rien. Les concessions ? Ah ! Oui ! « À leur libération, les transportés pourront recevoir une concession… » Il y en a. Mais à peu près autant que de bâtons de maréchal dans les sacs d’une brigade qui passe.

Alors, hors des prisons, dans la rue, sans un sou, portant tous sur le front, comme au fer rouge et comme recommandation : ancien forçat ; avilis, à la fois révoltés et matés, minés par la fièvre, redressés par le tafia, vont, râlent, invectivent, volent et jouent du couteau, les parias blancs de Saint-Laurent-du-Maroni.

Leur formule est juste : le bagne commence à la libération. Qu’ils travaillent ! Où ça ? ils ont une concurrence irréductible : celle des forçats en cours de peine. Exemple : Une société, la Société forestière, vient s’installer en Guyane. C’est la première. Les libérés voient un espoir, ils vont avoir du travail. Catastrophe ! Le ministère accorde à cette société deux cents forçats officiels à 75 centimes par jour. [NDA. Pour vivre "normalement" en Guyane à cette époque, il fallait gagner environ 2,50F par jour]

Et les libérés, le ventre creux, regardent passer les bois.

Chez les particuliers ? Les particuliers sont peu nombreux. Il y a ici, dix assassins et quinze voleurs pour un simple citoyen. Et puis les particuliers ont des « assignés » : des forçats de première classe employés en ville.

Dans les comptoirs ? Oui, quelques-uns travaillent dans l’importation et l’exportation, mais quelques-uns seulement, parce qu’il n’y a que quelques comptoirs.

Alors que font-ils ?

1 ° Ils déchargent deux fois par mois, les cargos américains et français qui apportent des vivres.

2° Ils mangent – je veux dire ils boivent – en un jour et une nuit les cinquante francs guyanais qu’ils viennent de gagner.

3° Ils se prennent de querelle et l’on entend ce cri qui ne fait même plus tourner la tête aux passants : Ah ! Ahn ! Ah ! Ahn ! C’est un libéré qui vient de recevoir un couteau dans le ventre.

4° Ils « font » la rue Mélinon comme des bêtes de ménagerie derrière leurs barreaux, avant l’heure du repas. Mais pour eux, le repas ne vient pas.

5° Le samedi, ils vont au cinéma. Les vingt sous du cinéma sont sacrés. Ils mourront de faim, mais ils iront au cinéma.

6° À onze heures du soir, ils se couchent sous le marché couvert et, avant de s’endormir sur le bitume, ils sèchent les plaies de leurs pieds avec la cendre de leur dernière cigarette.

7° À cinq heures du matin, on les réveille à coups de bottes : place aux légumes !

 

************

AU CINÉMA

 

– Ce soir, au cinéma, film à grand spectacle, à multiples épisodes. Sensationnel ! Admirable ! Production française et brevetée ! Foule de personnages ! Dramatique ! Captivant ! Ensorcelant ! Féerique et en couleurs !

« Habitants de Saint-Laurent-du-Maroni, enfants, parents et domestiques, honorables messieurs et honorées dames, chefs, sous-chefs, bas-chefs, et cœtera, et cœtera, à huit heures et demie, tous en chœur et au guichet !

C’est un libéré qui aboie ainsi aux coins des rues. Il aura toujours gagné vingt sous pour aller lui-même, tout à l’heure, au cinéma.

L’affiche annonce : L’Âme de bronze. Un héros fort en muscles cavalcade au milieu de canons et de munitions. Cette lithographie ne plaît pas à Honorat Boucon, ex-forçat, directeur de l’Aide Sociale, rédacteur en chef de l’Effort Guyanais (IIIème fascicule), lauréat de l’Académie française, et autrement nommé : la Muse du Bagne.

La Muse du Bagne pue le tafia.

– Est-ce un film à produire ici (son langage est châtié). Que viennent faire chez nous ces instruments militaristes ? Je proteste !

– Ça va, mon vieux ! ça va ! lui crie un colonial, de l’intérieur de la baraque.

– Et ce citoyen venu de Paris voir le bagne, croyez-vous que cela soit sérieux aussi ? Moins que rien, voilà ce qu’il est. J’ai l’habitude de juger les hommes et je sais ce que je dis.

J’étais dans la boutique. Les comptoirs ont peu de jour, à cause du lourd soleil. Et l’on est bien, assis à l’ombre, sur des rouleaux de balata.

– Un journaliste ! Mais non ! Un prévoyant. Il est venu retenir sa place. Ah ! les poires, qui croient à son miracle ! Vous ne l’avez donc pas regardé ; quelle belle fleur… de fumier ! Et dire qu’on le tolère parmi nous !

Honorat Boucon, dans le monde bagnard, est le seul ennemi que j’ai en Guyane.

/...

Mais voici huit heures trente. Les libérés, un billet de vingt sous à la main, gagnent le cinéma. C’est tout ce qu’ils peuvent s’offrir de l’autre vie !

 

Pas de brouhaha. Aucune gaîté. Le châtiment les a bien matés.

 

La salle est une baraque. L’écran est plutôt gris que blanc. Mais il en est parmi ces spectateurs qui n’ont jamais vu d’autre écran. Il y a des forçats plus vieux que le cinéma.

 

Les places de galeries sont réservées au peuple libre, mais le peuple libre ne vient jamais. Forçats et noirs, voilà la clientèle.

 

Ils sont tassés sur des bancs.

 

L’orchestre est celui du bas Casséco : une clarinette, un violon, une boîte à clou : Hing ! zinc ! hing ! L’Âme de bronze déroule ses épisodes. Le film ne déchaîne pas un enthousiasme délirant. On voit passer entre les rangs des bouteilles de tafia. Ils boivent au goulot, dans l’obscurité. Hing ! zinc ! hing !

 

L’Âme de bronze est finie.

 

– Ah ! Ah !

 

C’est l’annonce d’un film d’aventures.

 

Un amoureux se fait bandit pour gagner le cœur de sa belle.

 

L’attention devient aiguë.

 

Quand le héros s’apprête à escalader la fenêtre, de la salle une voix prévient :

 

– Regarde en arrière ! Tu vas t’faire poisser !

 

Le faux bandit est dans la place. On l’aperçoit à travers les vitres d’une véranda, une femme passe.

 

– Attention ! crient instinctivement les spectateurs.

 

On croirait entendre les enfants prévenir Guignol de l’arrivée du gendarme.

 

Le héros du drame entre dans l’appartement et saute sur la femme, qu’il terrasse.

 

– Bâillonne-la, mais ne la tue pas !

 

Celui-ci doit savoir ce qu’il en coûte !

 

Le cambrioleur mondain continue sa ronde. Il a l’air de faire sauter les serrures d’un coup de pouce. Il ne sait pas le public de connaisseurs devant qui il joue, le malheureux !

 

La salle ne le prend plus au sérieux. Elle ricane. Et l’un des libérés traduit le sentiment unanime :

 

– Du chiqué ! Ce n’est pas possible !

 

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Albert Londres croise Ullmo.

L’EXPIATION D’ULLMO

Albert_Londres_en_1923– Tenez ! le voilà ! c’est lui !

Il remontait du port par la rue Louis-Blanc, un parapluie pendu à son bras, vêtu d’un méchant habit de coutil noir, et il marchait d’un pas lent du pas d’un homme qui pense profondément.

Jeannin, Jeannin le photographe, sauta sur son appareil, bondit et saisit l’homme dans son viseur. L’homme ne se retourna même pas. Il était indifférent à toute manifestation humaine.

C’était Ullmo, ex-enseigne de vaisseau de la marine française.

Il avait quitté le Diable (l’île du Diable) depuis cinq semaines. Quinze ans ! Il était resté quinze ans sur le Rocher-Noir, dont huit ans tout seul, tout seul. La guerre lui avait amené des compagnons, d’autres traîtres. Enfin ! on l’avait transporté sur la « grande terre ». Les internés des îles du Salut appellent Cayenne la « grande terre ! »

Ce n’est pas une faveur qu’on lui fit. C’est le jeu normal de la loi qu’on lui appliqua, très lentement. La loi dit : « Tout condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, pourra, au bout de cinq années de sa peine, être transporté sur un continent… » Mais, au bout de ses cinq années, Ullmo trouva 1914. Ce n’était pas précisément une date favorable à sa libération. Bref, la guerre lui fit du tort – à d’autres aussi ! Elle lui coûta dix années de plus de châtiment total. On lui laissa continuer jusqu’en 1923 sa longue conversation avec les cocotiers et les requins.

Ullmo, dit-on ici, est un malin. S’il est sur la « grande terre », c’est qu’il s’est fait catholique. Sans le curé de Cayenne, il pourrirait encore au « Diable ».

LE PÈRE FABRE

Ullmo s’est fait catholique.

Sans le père Fabre, curé de Cayenne, le gouverneur de la Guyane, même après quinze années, n’aurait pas signé le désinternement d’Ullmo. Le père Fabre a répondu d’Ullmo. Il a dit : « Je prends la chose sous ma responsabilité. »

Sans situation, sans un sou, même marqué (la petite monnaie de Cayenne s’appelle sous marqués), il était promis, comme tous les libérés, aux tonneaux de poissons pourris du marché couvert.

Le père Fabre le logea au presbytère.

Il y habite encore. Il y mange aussi.

– Monsieur, me dit le père Fabre, d’abord la conversion d’Ullmo ne regarde personne.

Le père Fabre m’ayant répondu cela sur un ton cavalier :

– Pour mon compte, mon père, vous savez… lui dis-je…

– Il a payé, il paye encore. Il ne demande que l’oubli. Donnons-le-lui.

– Donnons-le-lui.

– Que n’a-t-on raconté sur nous deux ?

« Voici les choses. Asseyez-vous, gardez vôtre casque à cause de la réverbération. Petite ! apporte-moi mon casque.

– Voici votre casque, mon bon père, fit une petite fille noire.

– Je reçus un mot, il y a quelques années, du commandant des îles, me demandant un catéchisme et quelques livres religieux pour un condamné qui en exprimait le désir. J’envoie le catéchisme. Six mois passent. Je reçois un autre mot du même commandant, pour des livres plus sérieux. C’était un mécréant ; il n’existe pas de livre plus sérieux que le catéchisme, mais j’envoyai les évangiles. Quatre mois passent. M’arrive une lettre sur papier réglementaire. Un transporté réclamait ma visite. C’était très mal signé. Je lus : « Ullu ». Il était des îles du Salut. On ne va pas aux îles du Salut comme ça ! Enfin, j’y allai. Et je vis Ullmo. Il me dit qu’il se sentait appeler vers l’Église. « Réfléchissez, lui. dis-je. Écrivez-moi, je reviendrai dans six mois. »

« Ce fut une belle conversion, pure et entière. Quand je retournai au Diable, j’avais le Bon Dieu dans ma soutane.

« Je portais à Ullmo la première communion.

« Entre Royale (l’île Royale) et le rocher… Vous en revenez ? Vous connaissez ce passage ? Ce jour-là, ce fut plus infernal encore. Et les requins ? Ce n’est pas pour ma soutane que je craignais, mais pour le Bon Dieu !

« Ullmo communia dans sa case. La case tremblait sous un vent furieux. Une lampe faite dans un coco représentait seule la pompe catholique. Sur cette lampe, De Boué, de la bande à Bonnot, avait gravé, à la demande d’Ullmo (peut-être avec son surin), un des plus beaux versets des psaumes : « Si l’Éternel ne bâtit la maison… »

« Maintenant Ullmo est catholique. Qu’on le laisse en paix. Ne comptez pas sur moi pour le voir. D’ailleurs, il est invisible.

Sitôt arrivé à Cayenne, Ullmo chercha du travail. Au début de sa peine l’argent ne lui manquait pas. Lettres et mandats lui parvenaient régulièrement. Du jour où il se fit catholique, sa famille rompit. Elle avait passé sur le crime contre la patrie, elle se dressa devant le crime contre la religion. Elle n’a pas renoué. Il est lamentablement pauvre.

Le père Fabre lui donna une paire de souliers ecclésiastiques. Avec quinze francs qui lui restaient, il acheta cet habit de coutil noir : Quant à son parapluie, c’était celui de la bonne du curé…

Il alla de maison en maison. Il disait : « Prenez-moi, prenez-moi comme domestique. » On lui répondait : « On ne peut pas prendre un ancien officier de marine comme domestique. » Il répondait : « Je ne suis plus le lieutenant Ullmo, je suis un traître. »

Il faillit entrer à la Compagnie Transatlantique. Mais le gouverneur dit non. Avec les bateaux, il pourrait s’évader. « Je n’ai plus de parole d’honneur, mais j’ai ma foi, dit-il. Sur ma foi je jure que je ne m’évaderai jamais. » Mais ce fut non. On le vit rôder dans les bureaux du gouvernement.

Au gouvernement, on emploie des assassins, des voleurs, comme « garçons de famille ». Mais, lui, on le chassa. « Courage ! lui disait le Père. Courage ! » Le jour d’une grande fête religieuse à Cayenne, je le vis qui suivait de loin une belle procession : il avait les yeux sur le Saint-Sacrement que portait son bienfaiteur et il chantait avec les petites filles noires :

Que ta gloire, ô Seigneur,

Illumine le monde !

S’il te faut notre cœur…

Mais il n’avait pas encore trouvé de place. Il frappa aux comptoirs Chiris, il frappa aux comptoirs Hesse. Enfin, il s’adressa à la maison Quintry, exportation, importation.

– Eh bien ! entrez, dit M. Quintry, je vous prends à l’essai.

On m’avait bien dit que la maison Quintry était rue François-Arago, mais je n’arrivais pas à la dénicher ; la persévérance m’y conduisit.

– Oui, fit M. Auguste Quintry, c’est bien chez moi qu’est Ullmo.

Il n’était pas là en ce moment, il expédiait des chèques, il allait revenir.

– On ne comprendra peut-être pas, me dit M. Auguste Quintry, que j’aie tendu sinon la main, du moins la perche, à Ullmo. En France, vous voyez la faute, en Guyane, nous voyons l’expiation.

M. Auguste Quintry se remit à écrire. Après un instant :

– Hier, en sortant du comptoir, à onze heures, j’emmenai Ullmo chez moi pour lui donner des échantillons. Je le fis asseoir dans mon salon et je partis chercher mes deux boîtes. J’ai une petite fille de dix ans. Voyant un monsieur dans le salon, elle se dit : « C’est un ami de papa. » Elle va vers Ullmo : « Bonjour, monsieur », et elle lui tend la main.

« J’entends ma petite fille qui crie : « Papa ! le monsieur pleure. »

« J’arrive, les larmes coulaient le long des joues d’Ullmo.

« – Eh bien ? lui dis-je.

« Je compris.

« – Pardonnez, fit-il, voilà quinze ans qu’on ne m’avait tendu la main.

L’ENTREVUE

 Ullmo apparut. Sans regarder dans la boutique, il alla s’asseoir à sa place de travail, une table près de la fenêtre.

Il n’est pas grand. Son teint était jaune. Sa figure, un pinceau de barbe au menton, avait quelque chose d’asiatique. Son habit de coutil noir était déjà tout déformé.

– Je vais l’appeler, fit M. Quintry.

– Pas ici, devant les autres.

– Alors, passons derrière.

Nous allâmes derrière.

– Dans cette réserve vous serez bien.

De grosses fèves aromatiques séchaient par terre. Elles iront à Paris par le prochain courrier. C’est le secret des parfumeurs. Elles finiront dans de jolis flacons aux noms poétiques à l’usage des belles dames. La belle Lison en achètera un, peut-être !

– Ullmo ! voulez-vous venir un moment ?

Il vint aussitôt.

– Je vous laisse, dit M. Quintry.

– Voici qui je suis, lui dis-je. Je viens vous voir pour rien, pour causer. Vous pouvez peut-être avoir quelque chose à dire ?

– Oh non ! je ne demande que le silence.

– Et sur vos quinze années au Diable ?

– Il y a deux points de vue : celui du condamné et celui de la société. Je comprenais fort bien celui de la société ; je souffrais également fort bien du point de vue du condamné : Voyez-vous, ce ne sont pas les hommes, mais les textes qui sont le plus redoutables. Et plus ils viennent de haut et de loin, plus ils s’éloignent de l’humanité. J’ai expié, j’ai voulu expier. Je me suis fait un point d’honneur de ne pas mériter en quinze ans une seule punition. C’était difficile. Un réflexe qui, dans la vie libre, ne serait qu’un geste, ici devient une faute. J’ai trahi. J’ai voulu payer proprement. Vous avez été au Diable, déjà ?

– Oui.

– Ah ! Cela ne fait pas mal en photographie, n’est-ce pas ? Quand je suis arrivé sur le Loire, en, 1908, moi aussi j’ai dit aussi : c’est coquet.

– Vous êtes resté huit ans tout seul ?

– Oui, tout seul.

– Mais il n’y avait personne ?

Avec un sourire amer :

– Si. Des cocotiers. Une fois le gouverneur est venu. Il demanda à mon surveillant : « Combien de temps restez-vous au Diable ? » « Six mois. » « Six mois ! C’est effrayant ! Comment pouvez-vous tenir ? »

« J’y étais depuis douze ans. Un grand sarcasme silencieux me traversa l’âme. Mais j’étais un traître. J’expiais. Toujours les deux points de vue.

– Vous logiez dans la case en haut ?

– Pas tout de suite. Elle n’était pas bâtie. Je suis resté un an dans l’ancienne case à Dreyfus, face à la mer.

– Le tintamarre infernal des lames ne vous a pas rendu sourd ?

– Non. Mais je connaissais tous les requins. Je leur avais donné des noms et je crois bien qu’ils accouraient, quand je les appelais, les jours où j’avais trop besoin de voir quelqu’un…

On m’avait dit : « Ullmo est vidé. Le châtiment fut le plus fort. Vous ne trouverez qu’une loque. » C’était faux. Son intelligence est encore au point.

– A-t-on parlé de mon changement de situation en France ?

– Oui.

– Ah ! fit-il, agacé. Je n’ai jamais compris quel ragoût avait mon histoire pour le public. Ce n’était qu’une pauvre histoire. Oh ! si pauvre !

– Et maintenant, attendez-vous mieux ?

– Que voulez-vous que j’attende ? Je ne suis pas un sympathique pour que l’on s’occupe de moi.

– Et votre famille ?

– Ce que je puis faire de mieux pour ma famille est de me faire oublier d’elle. Avoir un parent au bagne ce n’est pas gai. Ma famille, elle, n’a rien fait.

– Vous vous êtes converti ?

– Oui, j’ai reçu le baptême, il y a cinq ans.

« Je considère, reprit-il, qu’au point de vue humain, je suis sorti de la grande misère. J’espère pouvoir gagner deux francs cinquante par jour. Cela me suffira. À ma première paye, j’achèterai une chemise.

Je vis qu’il n’avait pas de chemise, ni de chaussettes.

– Quant à la vie intérieure, j’ai ce qu’il me faut.

– Vous ne pensez pas à la possibilité, un jour, de revenir en France ?

– En France, la vie serait impossible. Qui oserait me faire gagner deux francs cinquante par jour ? Je pense me refaire une existence ici.

– Vous marier, peut-être ?

– Joli cadeau à faire à une femme !

– Vous avez des projets ?

– Attendre la mort, proprement.

Il n’eut pas un mot de plainte, pas un mot d’espoir. Il me dit :

– Vous avez vu la procession avant-hier ? Vous feriez plaisir au Père Fabre si vous en parliez pour montrer la grande foi qui demeure ici.

Il me dit aussi :

– Oui, je suis un traître, mais… Ce n’est pas une excuse que je cherche, c’est une vérité que je vais dire : on a été traître, comme on a été ivre. Je suis dégrisé, croyez-moi.

– Ullmo !

Son patron l’appelait.

Je lui tendis la main. L’émotion bouleversa ses yeux.

Je sortis par la cour, rapidement.

Albert Londres.

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Benjamin Ullmo - le traitre - Ce qui le fit condamner.

 

$(KGrHqIOKnME52P1vqKOBOfg4zmBeQ~~60_35Cette sombre affaire d'espionnage dont les seules motivations furent l'appât du gain causé par une forte dépendance à l'opium et la fréquentation d'une courtisane, commise par un officier "israélite" (terminologie de l'époque) fut pain bénit pour les antisémites qui en pleurèrent presque de bonheur: elle survenait très peu de temps après la réhabilitation définitive de Dreyfus et remettait en cause une certaine évolution de l'opinion qui allait vers l'apaisement. 

Mais à l'époque, on se réjouit presqu'unanimement qu'il subisse le même sort que le capitaine innocent, à savoir la déportation sur l'île du Diable. De cette lamentable affaire, le moral de la Marine mit longtemps à se remettre.

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08_Esca01

ullmo_benjaminBenjamin Ullmo, issu d'une riche famille d'industriels juifs, naquit à Lyon en 1882. Contre le voeu de son père, il décida de ne pas reprendre l'affaire familiale, et entra dans la marine en 1898. Il fit ses classes à bord du navire école Bourda, mouillé à Brest, et fut très vite repéré comme un élement prometteur. Dès ses vingt ans, il deveint officier, puis enseigne de vaisseau sur le contre torpilleur Carabine avec lequel il effectua des voyages en Indochine où il découvrit l'opium. Devenu dépendant, il en arriva vite à fumer vingt pipes par jour.

casino2Il fut affecté à Toulon en 1903, au moment où son père lui laissait un héritage confortable qui lui aurait largement permis de tenir son rang, mais qui n'était pas suffisant pour un cave fréquentant assidument les multiples casinos et cercles de jeu de la ville, consommant toujours autant d'opium (beaucoup plus cher à Toulon qu'à Saigon) et entretenant une poule de luxe, Marie Louise Welsch, dite la belle Lison qui ne soldait pas ses charmes.

Il cohabita avec celle-ci dans le quartier Mourillon à Toulon - ce qui choquait son milieu, mais rien n'était encore irrémédiable. Lison se montrait de plus en plus exigeante et fit fondre le capital d'Ullmo. Le cave étant plumé, elle menaça de le quitter, ce qui lui aurait été d'autant plus facile que la concurrence était rude pour remplacer Ullmo qui avait désespérément besoin d'argent pour la conserver et assouvir sa dépendance.

110426103543477917Le Carabine

La suite tient du très mauvais roman d'espionnage, et on a peine à croire qu'un des officiers parmi les plus brillants de sa génération ait pu croire au succès de sa machination (toute morale et sentiment patriotique mis à part)

220213048Pendant l'été de 1907, le lieutenant de vaisseau commandant la Carabine partit en permission en laissant l'intérim à son second, Ullmo, qui accèda ainsi au coffre dont il déroba le contenu pour en photographier les principales pièces: recensement de l'état de la flotte en Méditerranée, structure et éléments de la défense de Toulon et d'autres ports militaires.

Sollicitant une permission, Ullmo se rendit à Bruxelles où, sous un faux nom, il prit contact avec un agent allemand pour vendre les documents en sa possession. D'une part, cela paraissait "trop beau pour être vrai", d'autre part Ullmo demandait un prix excessif pour qu'on puisse acheter à des fins de vérification. L'agent refusa en prétendant que son pays possède déjà toutes ces informations.

C'est déjà très grave, mais ensuite on tombe dans le quasi comique. Ullmo contacta le ministère de la marine qui reçut une lettre indiquant qu'une personne détient les plans et documents photographiques intéressant la défense mobile des torpilleurs et contre torpilleurs de la flotte Méditerranéenne, ainsi que les codes des signaux et des ordres de mobilisation de l'escadre. Ces documents secrets seront livrés à une puissance étrangère, sauf si le Ministère les rachète

7La communication sera établie par la voie des petites annonces de la République du Var : Pierre fera des propositions à Paul. Tout dabord, les services crurent à une mauvaise plaisanterie mais Ullmo envoya une pièce tronquée qui prouvait "son sérieux". Il fut alors décidé de contacter l'auteur "Pierre" comme cela avait été précisé.

consulRendez-vous fut pris au 23 octobre 1907 en début d'après midi aux gorges d'Ollioules, après des péripéties qui font arrêter quelques temps un brave Consul coupable seulement d'avoir emprunter les "water closet" d'un train au mauvais moment, et Ullmo se jeta dans le piège tendu par la Sûreté (ce fut l'heure de gloire de M. Sybille). Il fut arrêté et emprisonné, puis jugé le 20 février 1908, par le tribunal de justice maritime.[ci-contre: le Figaro, compte rendu d'audience du procès]

 

Ullmo0

Charles_Benjamin_Ullmo_1908Les charges étaient accablantes et la grande préoccupation de la justice maritime, outre la sanction du traitre, était de savoir si oui, ou non, Ullmo avait réellement pu vendre ces documents de la plus haute importance. Officiellement, il fut établi que ce n'était pas le cas (il fallait rassurer l'opinion). Dans la pratique, on refondit tout le système, comme s'il avait été dévoilé.

L'expertise psychologique ne laissa guère de chance à Ullmo qui avait tenté de se réfugier derrière sa toxicomanie pour se justifier

___journalSans surprise tant les faits étaient graves, Ullmo fut très lourdement condamné (à la même peine que l'innocent Dreyfus): dégradation devant le front des troupes et déportation perpétuelle. Toutefois, on ne peut s'empêcher de penser que les juges maritimes ont "violé le droit" pour mieux sanctionner Ullmo qui fut condamné en tant que condamné "politique" alors que tout prouve que seule la vénalité guidait ses actes. La logique eut été qu'il fut condamné pour espionnage mais à l'époque, l'espionnage en temps de paix n'était sanctionné que de cinq ans de prison... 

Il est tout à fait possible que pour ce motif, la Cour de cassation aurait annulé le jugement. Ullmo ne la sollicita point. Un reste d'honneur, un souhait d'expiation? Ou le calcul qu'une courte "vraie" déportation avant de rejoindre Cayenne serait plus supportable, calcul que les événements ont démenti? Nul ne le sait.

 

08_Esca02Nous avons évoqué la résurgence de l'antisémitisme, que cette pénible affaire raviva. Pour en donner la preuve, citons deux extraits du Figaro qui n'était pas en ce domaine le pire des quotidiens, s'il veillait à garder sa clientèle "France profonde"

israéliteEt cette description physique... Quelle objectivité peut-on discerner dans ce texte d'une rare violence pour un journal qui se veut convenable? (Voir la photo de l'accusé, ci-dessus)

descriptionQuant à la belle Lison appelée (à sa grande fureur) à témoigner pour se justifier de n'y être pour rien dans cette histoire... Le même journal la rhabille pour deux saisons!

lison

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Benjamin Ullmo - L'expiation ; la fin en Guyane.

 

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Transport la loire 1905Le 18 juillet 1908, après l'infamante cérémonie de la dégradation militaire (subie par Dreyfus 14 ans plus tôt, mais Dreyfus était innocent), Ullmo quitta Toulon pour l'île de Ré, et de là il fut embarqué sur le navire la Loire à destination de la Guyane, en compagnie des transportés et des relégués dont il était soigneusement isolé. Le Transport fit une courte escale, le temps de la débarquer aux îles avant de déposer son "chargement principal" à Saint-Laurent du Maroni. 

 

ullmo3 loire idiableLa chaloupe de l'île Royale dépose Ullmo sur l'île du Diable.

4057234275On lui fit occuper l'ancienne case de Dreyfus, avant d'en bâtir une sur le plateau, mieux ventilée et où le bruit de la mer était moins assourdissant. Dispensé de travail comme tout déporté politique, il s'occupa par des lectures de livres philosophiques ou mystiques, s'adonna à l'entretien de son habitat, éleva des volailles, longtemps soutenu par sa famille si sa belle Lison avait craché sa haine et son mépris lorsqu'elle fut appelée à témoigner. Les déportés peuvent normalement obtenir une grâce partielle: habituellement, le droit de rejoindre Cayenne après cinq ans d'isolement. Mais pendant la boucherie de la Grande Guerre, l'heure n'était pas à l'indulgence vis à vis des traitres et s'il fut incomparablement moins maltraité que Dreyfus, même sa demande de mobilisation comme simple soldat ne reçut aucune réponse.

Il séjourna donc à l'île du diable jusqu'au 15 mars 1923, date à laquelle le gouverneur de la Guyane de l'époque l'autorisa à demeurer à Cayenne où il croisa Albert Londres. lien)

ullmo_benjamin03Ullmo semblait alors être devenu psychotique, à cause de sa solitude relative sur l'île du Diable (pendant le conflit, il fut rejoint par d'autres déportés). On évoqua aussi les séquelles de son passé de drogué sevré avec brutalité.

Il se prit parfois pour le Christ et colporta des prédictions, écrivit au pape pour lui prodiguer ses conseils afin de mettre de l'ordre dans l'église catholique. (Il s'était converti au catholicisme pendant son séjour à l'île du Diable sous l'influence du père Favre, ce qui entraîna la rupture avec sa famille qui, si elle avait pardonné au crime contre la patrie, ne pardonnait pas à celui contre la religion: les antisémites s'en donnèrent encore à coeur joie).

Pendant six années, à Cayenne il exerça nombre de métiers, hébergé par le Père Fabre. Puis il trouva un travail d'aide comptable dans la plus importante société d'import, les établissements Tanon, où il accéda au poste de chef comptable. Ses revenus lui permirent d'accéder à une prospérité relative, et il acheta une belle habitation ainsi qu'une automobile, fondant un foyer avec une Martiniquaise qui lui donna deux filles.

Il est souvent écrit qu'il fut unanimement apprécié par la population guyanaise, mais l'auteur a recueilli des témoignages qui vont à l'encontre de ces assertions. Certains considèrent qu'il avait commis une conversion de circonstance pour sortir plus rapidement de l'Île du Diable (le Père Fabre avait une grande influence dans la Colonie) et s'il aida de nombreux ex détenus, c'était autant par esprit de solidarité que pour s'acheter une sécurité relative: vis à vis de la population civile, sa famille exceptée pour qui il fut un concubin et un père irréprochable ainsi que de quelques proches, il ne faisait pas preuve d'une immense bonté d'âme si jamais il ne commit de "sale coup".

 

ullmoCaricature anonyme faite par un Guyanais (Musée de Cayenne)

 

lebrunSur proposition de son employeur ainsi que d'une certaine Mademoiselle Poirier, française de  métropole qui avait correspondu avec lui pendant son séjour à l'île du Diable, le Président Lebrun signa le 4 mai 1933, le décret de grâce qui lui permit de rentrer en France, ce qu'il fit l'année d'après, pour annoncer dès son arrivée qu'il venait remercier sa bienfaitrice et mettre des affaires en ordre, mais que sa vie était désormais "ailleurs".

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ullmo_benjamin02Il rentra en Guyane dès l'année suivante où il continua de prospérer avant de mourir le 21 septembre 1957, à 63 ans. Sa tombe est toujours entretenue, au cimetière de Cayenne et si son nom est éteint (il n'eut pas de fils) sa descendance ne le renie aucunement.

L'auteur de ce site a recueilli des témoignages selon lesquels, il faillit avoir de gros ennuis pendant les émeutes de 1928 consécutives à la mort de Jean Galmot, soupçonné d'avoir pris parti pour le camp opposé, accusé d'avoir empoisonné le député populiste guyanais. Mais l'émeute étant passée, tout fut oublié.

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