Bagne de Guyane - Table des matières, contenu du site.

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La genèse sous le second Empire, la période "utopique" (dans les esprits)

85096148_o- Introduction - Le bagne de Guyane, un échec cinglant.

- Quid de la société guyanaise, quand le bagne fut implanté dans la colonie?

- Les premières implantations en Guyane- Les premières implantations en Guyane (suite)

- La Guyane, le bagne, vus par le capitaine de Frégate Bouyer (1)

- La Guyane, le bagne, vus par le capitaine de Frégate Bouyer (2)(en cours de rédaction)

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85586711_p- Les catégories de bagnards : déportés, transportés, relégués. - Les Iles du Salut. - Création et développement de Saint-laurent du Maroni.  - Saint-Laurent et ses dépendances prennent de l'ampleur.(en cours de rédaction)

- Les déportés du second empire, sur l'Ile du Diable. - Les femmes au bagne.

- Une des rares réussites du bagne : l'adduction d'eau de Cayenne.

- Le phare de l'Enfant perdu.

- En 1867, la  transportation vers la Guyane est temporairement abandonnée au profit de la nouvelle Calédonie.

 

La "guillotine sèche"

__k- L'élimination sociale, nouvelle fonction du bagne. - Quelques condamnations ayant mené au bagne.

- Le bagne au début du XXème siècle - quelques statistiques.- Les conditions de vie au bagne - peut-on généraliser?

- Impressions guyanaises - Magazine "à travers le monde", 1910 - Impressions guyanaises - Magazine "à travers le monde", 1910 (fin)

- La mise en valeur du pénitencier des Roches et des ses annexes, à Kourou.

- La libération - "Le doublage"

85586081_p- Un document sur les "Vieux Blancs"  - Paul Roussenq relate la dure condition de "Libéré" dans un courrier envoyé à sa mère

- Rapport confidentiel adressé en 1934 par le commandant supérieur des îles, à sa hiérarchie.

 

Le grand voyage...

Bagnards 171- Le départ pour Saint-Laurent du Maroni (1)

- Le départ pour Saint-Laurent du Maroni (2)

- Le transport qui amena Dreyfus en Guyane, en 1895.

 

Vivre et mourir au bagne

85585967_o- La tenue du transporté- Les conditions sanitaires, le climat. - Le pénitencier de Cayenne.

- Les travaux forcés : qu'entendait-on par là?

- La ration règlementaire des forçats. - La principale ressource de la transportation, parfaitement scandaleuse.

- La circulation de l'argent dans les bagnes de Guyane. - La "débrouille", condition sinon de la survie, du moins d'une existence passable.. - Le jeu favori des bagnards : la "marseillaise" 

 - Les lépreux au bagne.

- Mourir au bagne. - La libération, le "doublage"- Les Libérés à Saint-Laurent, le cinéma (par Albert Londres)- La "libération... Terrible dilemne

- Un document sur les "Vieux Blancs" - Extraits des courriers de Paul Roussenq, relatant la dure condition de "Libéré"

S'évader?

85328792_o- S'évader (1)

- S'évader (2) la voie maritime vers l'ouest

- Des évadés repris s'entretiennent avec Albert Londres, en route vers la Guyane.

- S'évader (3) de Cayenne au Brésil - L'organisation. - S'évader (3) de Cayenne au Brésil - Le drame.

- S'évader (3) de Cayenne au Brésil - la réussite, mais à quel prix! (A) - S'évader (3) de Cayenne au Brésil - la résussite mais à quel prix! (B)

- La très drôle évasion à bord de la chaloupe à vapeur "Mélinon"

 Être puni au bagne.

85551071_o- La prison, sanction disciplinaire habituelle, prononcée en commission (prétoire) (en cours de rédaction)

- Une réflexion sur l'évolution des mentalités, concernant l'isolement en milieu carcéral.

- Juger au bagne - le Tribunal Maritime Spécial.

- La réclusion, peine prononcée par le TMS.

 - Les exécutions capitales.

- La "justice des forçats" - Tordre le cou à un serpent de mer

 Figures du bagne.

85706754_o- Le forçat Huguet et l'église d'Iracoubo. - Claudius Brivot.

- Pierre Bougrat - Edmond Duez.

- Francis Lagrange, dit "FLAG", le faussaire incorrigible.

- Paul Roussenq, le grand révolté.- Paul Roussenq (2)

- Albert Soleilland. - Bixier des Ages

- Marie Bartête.

- Eugène Dieudonné, l'Anarchiste innocent.-  - Arthur Roques, précepteur à distances.

duval_1- Clément Duval. -  Marius Jacob.

- Charles Barataud.- - Charles Hut.

- Raymond Vaudé.

- L'affaire Seznec : les circonstances qui le menèrent au bagne. - Guillaume Seznec au bagne

- Le témoignage du transporté Charles Hut, favorable à Seznec.

 - Ullmo le traitre: ce qui le mena au bagne. - Ullmo... L'expiation, la fin en Guyane. - Albert Londres croise Ullmo

Robert Ménard de Couvrigny (1) - Ménard de Couvrigny (2) : le procès, le dénouement.

- Emile Jusseau, 24 ans de bagne (1) - Emile Jusseau (2) - Emile Jusseau (3)

Le médecin Norbert Heyriès, qui servit aux îles du Salut pendant une partie de la Seconde Guerre Mondiale (1)

Le médecin Norbert Heyriès - La vie quotidienne d'un médecin consciencieux (2). Le médecin Norbert Heyriès (3).

 Le dossier "Papillon". (en cours de rédaction)

Les innombrables affabulations d'Henri Charrière, dit "Papillon", que nous décrypterons méthodiquement. 

Charles Brunier, un autre "Papillon"

Albert Londres, le "révélateur"

85586936_p- Albert Londres - La découverte de Cayenne (1923)

- Albert Londres - Son "garçon de famille" de l'Île Royale.

- Albert Londres - La route coloniale numéro zéro.

- Albert Londres croise Ullmo 

Les Libérés à Saint-Laurent, le cinéma (par Albert Londres)

.  L'affaire Dreyfus, ou le grand chambardement aux Îles.

A-Dreyfus- Le déporté Dreyfus - symbole même de la machination judiciaire qui se nourrit d'elle-même.

- Cablogramme annonçant l'arrivée du déporté Dreyfus.

- Rapport d'installation (1)    - Rapport d'installation (2)     - Rapport d'installation (3)  Rapport d'installation (4)

- Dreyfus : sa vie quotidienne aux Iles du salut (1895) - Aux Iles Du Salut, en 1896 - Aux Iles du Salut, à partir de sa mise aux fers

 

Lieux du bagne

85575275_o- La visite de l'Île Royale (1/4)    - La visite de l'Île Royale (2/4)

- La visite de l'Île Royale (3/4)     - La visite de l'Île Royale (4/4)

- L'île du Diable    

- Vestiges du pénitencier de Kourou

Souvenirs d'enfance d'une Saint-Laurentaise.

Bagnes de Guyane - Mythes et réalités.

 

aubagnBibliographie

Bibliographie (1) Des éditions originales, d'acteurs ou de témoins engagés.

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31 mai 2013

La très drôle évasion à bord de la Chaloupe à vapeur "Mélinon"

 

L'administration pénitentiaire s'était donnée toutes les peines du monde pour obtenir "sa" chaloupe à vapeur, désireuse d'être toujours plus autonome (se souvenir du rapport dressé par un de ses fonctionnaires, qui en faisait l'apologie et tentait de démontrer l'absolue nécessité de posséder un tel engin). Une fois cet engin attribué, elle en fut bien mal récompensée, par la faute des transportés Pincemint, Jean et Lapanade, ainsi bien entendu que par celle de leur surveillant, Mr Brebis dont la carrière dut en pâtir.

Le Mélinon était de service dans les alentours de Saint-Laurent et les trois transportés qui y officiaient depuis deux ans n'avaient jamais encouru de punition, ni même reçu la moindre remontrance. Bref, c'étaient des hommes de confiance. En outre, leur compétence était reconnue puisqu'anciens pupilles de la colonie pénitentiaire de Belle-Ile, ils avaient reçu une formation maritime sans aucun doute supérieure à celle de leurs gardiens (accessoirement, leur expérience du bagne d'enfants les avait aussi "dressés" à guetter la moindre défaillance de la surveillance qui s'exerçait sur eux).

____debDébarcadère, actuellement en ruine. A droite, les pieux de Wacapou, plantés en 1860, résistent toujours dans de l'eau saumâtre!

Leur gardien, le Surveillant Brebis, avait beau avoir toute confiance dans ses "marins", il respectait la consigne: premier embarqué, dernier débarqué, le principe étant de ne jamais laisser la chaloupe seule avec les forçats. Mais une opportunité se produisit un soir où le soleil ayant cogné plus que d'habitude, Brebis, assoiffé fut appelé par un collègue pour le punch du soir alors même que la chaloupe (pleine à craquer de combustible en vue d'un voyage prévu le lendemain) était quasiment amarrée. Voyant ses trois marins occupés à achever leur tâche avant, sans doute, de se rincer et de regagner le camp comme tous les soirs, il sauta le premier sur le quai.

HOTEL DIRECTEUR APIl ne fallut qu'un instant aux trois évadés pour faire demi-tour et redescendre le Maroni à toute vapeur, sans pitié pour le pauvre Brebis qui s'égosillait en agitant son revolver, voyant en un éclair s'effondrer tout son plan de carrière (Lapassade, plein d'humour, répondait à ses cris par de petits coups de sifflet polis). Filant bon train le long du Maroni, ils saluèrent également avec beaucoup de déférence l'hôtel du Directeur (actuelle sous-préfecture), obliquèrent vers l'ouest le long des côtes du Suriname, et finirent par atteindre la Guyane anglaise où ils mouillèrent, faute de combustible. 

Normalement, les Britanniques accordaient un nombre de jours variant entre deux et quinze aux évadés avant qu'ils ne continuent leur route. Nul doute que les trois compères avaient, dans leurs cagnottes respectives, de quoi acheter provision de bois ou de charbon, mais l'AP ne l'entendait pas de cette oreille: elle avait été ridiculisée dans toute la Guyane (une nuit durant, malgré les menaces de sanction collectives, le pénitencier de Saint-Laurent hurla de rire). Le signalement précis des trois évadés avait été transmis à Georgetown, assorti d'une allégation parfaitement mensongère certifiant que pour s'évader, ils avaient commis un crime parfaitement inventé pour la circonstance.

La justice anglaise ne tenant pas à remettre en liberté des convicts assassins, au risque d'un incident diplomatique, autorisa l'AP à venir chercher la chaloupe et ses trois "marins", promis au tribunal maritime spécial.

On a déjà écrit que contrairement à une idée reçue, le TMS (qui, dépendait de la Marine) n'était pas, et de loin, une simple chambre d'enregistrement de l'AP (qui dépendait du ministère des Colonies, administration pour laquelle les officiers de Marine n'avaient qu'une considération modérée). Cette histoire d'évasion par l'Océan, sur une chaloupe officielle, avait tout pour les amuser. Et Pincemint, qui prit la parole au nom de la défense collective de ses acolytes leur fit passer un bon moment. Ses arguments, juridiquement implacables, étonnaient de la part d'un autodidacte:

  - Premièrement, l'extradiction ayant été obtenue sur des déclarations mensongères, n'avait pas lieu d'être; elle était nulle de pein droit pour les hommes, si l'AP aurait été en droit de récupérer sa chaloupe;

   - Deuxièmement, étant des forçats en cours de peine, on ne pouvait les inculper ni de "vol par salarié" ni de "vol par domestiques". Ils n'avaient pas volé, car la chaloupe était leur prison, et vole-t-on sa prore prison?

La fureur de l'AP était sans borme, d'autant plus que les juges du TMS ne se gênaient pas pour sourire. Ils ne retinrent pas la première objection, arguant que de toute manière, restituer les forçats aux Anglais sans leur moyen de déplacement était inutile, puisqu'ils ne sauraient obtenir de droit de séjour sur place. Pour le reste, ils ne pouvaient décemment prononcer d'acuittement qui aurait nui à la discipline collective, mais ils infligèrent une peine apparemment stricte, dans la pratique inopérante: quatre années de travaux forcés (pas de réclusion, autrement dure à supporter). Cela ne faisait ni chaud ni froid aux condamnés, déjà astreints à de longues peines, et que le "doublage" effrayait davantage: la condition de "Libéré" sans ressources étant en général pire que celle des transportés. 

Seulement, il n'était plus question de laisser les trois hommes au bord du Maroni, d'abord pour ne pas rappeler le ridicule dans lequel l'AP s'était fourré, ensuite pour se prémunir d'une récidive. Ils furent affectés aux Îles, avec ordre de ne jamais s'approcher des canots et chaloupes.

UNE FIN AFFREUSE.

 

85726024_o[Ci Contre: sémaphore et Hôpital de l'Île Royale] Pincemint fut affecté au sémaphore (près de l'hôpital, sur le plateau) où il faisait sa débrouille grâce à ses talents reconnus de bottier: il fabriquait et réparait les souliers du personnel pendant son temps libre considérable, ce qui lui permettait d'arrondir sa cagnotte en vue d'une future belle inenvisageable depuis Royale.

Il s'était donc fixé pour objectif d'être réexpédié au Nouveau Camp (lien), avec les infirmes, les tuberculeux et les grands malades, pour tenter de nouveau sa chance. S'il avait bien comme nombre de forçats (et de gardiens) une lésion au poumon décelable à l'auscultation, il n'expectorait pas et de ce fait n'était pas évacuable car non contagieux, et les médecins faisaient preuve de méfiance face aux simulateurs: il fallait cracher devant eux, et le résultat était examiné au microscope dans la foulée... d'où un sinistre trafic de crachoirs pleins de bacilles, revendus par des infirmiers eux mêmes forçats en cours de peine (tarif d'un authentique crachat dans les années vingt: 200F)

Pincemint se fit inscrire à la visite et voyant le médecin s'approcher, goba "son" crachat acheté juste avant. Or le médecin, dérangé, ne se présenta qu'avec retard devant le malheureux qui, de ce fait, le tint longtemps en bouche et fut gravement contaminé. Hospitalisé d'urgence, il mourut deux semaines plus tard, atteint de phtisie galopante.

Sources: Michel Pierre pour l'évasion et la mort de Pincemint.

Témoignages de Mrs Martinet et F.T pour l'évasion (qui servit de contre modèle lors de la formation accélérée des gardiens)

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30 mai 2013

Les lieux du bagne - Kourou

Il ne reste quasiment plus de vestiges du bagne de Kourou (ville) qui faisait face aux Îles et fut un établissement certes insalubre (les transportés redoutaient d'y être nommés), mais d'un excellent rendement du moins pendant le temps où un commandant énergique et agronome de formation s'en occupa. Riz, haricots, bouverie, etc. les rendements étaient élevés.

 

pénitencier des roches (c) MJ evrardLe pénitencier des Roches, début du XXe siècle

IMG_0178Vestiges de la cuisine centrale

070926 302Guérite de factionnaire

070926 303Sémaphore dit "Tour Dreyfus". Pendant le "séjour" de l'illustre déporté, il permettait de communiquer presque en permanence avec les îles.

optique kourou"L'optique", comme le pénitencier, étaient implantés sur le plateau des Roches, face à la mer.

PariacaboDevant, s'allongeait une courte plage de sable sans vase et sans palétuviers, propice à la baignade (ce qui est rare en Guyane), derrière une zone de marais très insalubres que le bagne avait "poldérisés" pour implanter les cultures et l'élevage avant que les digues ne retombassent à l'abandon.

Il a fallu remblayer ces marais pour édifier l'actuelle ville de Kourou, ce qui constitua un travail considérable.

Un peu à l'intérieur, des camps forestiers comme celui de Pariacabo (ci-contre), sur le bord du fleuve "Kourou"

070926 304Ironie de l'histoire... Un hôtel de bon standing fut édifié sur les ruines du pénitencier.

scierie du pénitencier des rochesLa scierie en fonctionnement (début du XXe siècle)

ENF PERDU MONTA D ARG KOUROUVue depuis une case du pénitencier, aujourd'hui disparu.

transports forçats kourouDes bagnards sur une goélette accostent aux Roches.

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Dreyfus - sa vie quotidienne aux Îles du Salut, à partir de la mise aux fers. Le dénouement.

 

J_accuseIl est indispensable de comprendre, pour saisir la psychologie du condamné, que l'Affaire avait explosé en France, que le pays était déchiré mais que Dreyfus n'en savait rien. Défense était faite à ses proches de faire mention dans leurs courriers des divers rebondissements et des démarches entreprises par ses avocats et partisans, de même qu'il lui était interdit de relater dans le détail ses conditions de détention. Les écrits suivants sont postérieurs à sa libération, quand il écrivit ses souvenirs.

 

Dreyfus-on-Devil-Is-96

Les journées s'écoulèrent ainsi, tristes et douloureu­ses, pendant la première période de ma captivité aux îles du Salut. Je recevais chaque trimestre quelques livres qui m'étaient adressés par ma femme, mais je n'avais aucune occupation physique ; les nuits surtout, qui sous ce climat sont presque invariablement de douze heures, étaient atrocement longues. Dans le courant de juillet 1895, j'avais fait une demande pour que l'on me permît d'acheter quelques outils de menui­serie ; un refus catégorique me fut opposé par le direc­teur du Service pénitentiaire, sous prétexte que les outils pouvaient constituer des moyens d'évasion. Je ne me vois pas m'évadant sur un rabot d'une île où j'étais gardé à vue nuit et jour !

A l'automne de 1896, le régime déjà si sévère auquel j'étais soumis devint plus rigoureux encore.

Le 4 septembre 1896, l'administration pénitentiaire reçut de M. André Lebon, ministre des Colonies, l'ordre de me maintenir, jusqu'à nouvel ordre, enfermé dans ma case nuit et jour, avec double boucle de nuit, d'en­tourer le périmètre du promenoir autour de ma case d'une solide palissade avec sentinelle intérieure en plus du surveillant de garde dans ma case. En outre, on suspendit la remise des lettres et des envois qui m'étaient adressés ; la transmission de ma correspondance ne devait plus être opérée qu'en copie.

Conformément à ces instructions, je fus enfermé nuit et jour dans ma case, sans même une minute de promenade. Cette réclusion absolue fut maintenue durant tout le temps que nécessita l'arrivée des bois et la construction de la palissade, c'est-à-dire environ deux mois et demi. La chaleur fut cette année-là particuliè­rement torride ; elle était si grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur plainte, déclarant qu'ils sentaient leur crâne éclater ; on dut, sur leurs réclamations, arroser chaque jour l'intérieur du tambour accolé à ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant à moi, je fondais littéralement.

Capture5A dater du 6 septembre, je fus mis à la double bou­cle de nuit, et ce supplice, qui dura près de deux mois, consista dans les mesures suivantes. Deux fers en forme d'U furent fixés par leur partie inférieure aux côtés du lit. Dans ces fers s'engageaient une barre en fer, à laquelle étaient fixées deux boucles.

A l'extrémité de la barre, d'un côté un plein termi­nal, de l'autre côté un cadenas, de telle sorte que la barre était fixée aux fers et par suite au lit. Quand les pieds étaient donc engagés dans les deux boucles, je n'avais plus Sa possibilité de remuer ; j'étais inva­riablement fixé au lit. Le supplice était horrible, surtout par ces nuits torrides. Bientôt les boucles très serrées aux chevilles me blessèrent.

La case fut entourée d'une palissade de 2,50 m de hauteur, distante de 1,50 m environ de la case. Cette palissade dépassait de beaucoup en hauteur les petites fenêtres grillées de la case, qui étaient à environ 1 mètre au-dessus du sol, de telle sorte que je n'eus plus ni air ni lumière dans l'intérieur de la case. En dehors de cette première palissade complètement jointe, qui était une palissade de défense, fut construite une deuxième palissade, non moins jointe, d'égale hauteur, et qui comme la première, me cachait toute vue du dehors. Dans l'intérieur de cette dernière palissade, qui consti­tuait ainsi un petit promenoir, je reçus, après environ trois mois de réclusion absolue, l'autorisation de cir­culer dans le jour, sous un soleil ardent, sans trace d'ombre et toujours accompagné par le surveillant de garde.

/...

Le nombre des surveillants avait été au début, outre le surveillant-chef, de 5 surveillants ; il fut porté à 6, puis à 10 surveillants, dans le courant de l'année 1897. Il fut encore augmenté plus tard. Jusqu'en 1896, je reçus des livres chaque trimestre, envoyés par ma femme. A dater du mois de septembre 1896, ces envois furent supprimés. On me prévint, il est vrai, que j'étais autorisé à faire, chaque trimestre, une demande de vingt livres qui seraient achetés à mes frais ; je fis une première demande qui ne me parvint que plusieurs mois après, une seconde qui mit encore un plus grand nombre de mois pour me parvenir, enfin une troisième à laquelle il ne fut jamais répondu. Dès lors je dus vivre sur le fonds qui s'était créé avec les premiers envois reçus.

Ce fonds comprenait, outre un certain nombre de revues littéraires et scientifiques, quelques livres de lec­ture courante, les Etudes sur la littérature contempo­raine de Schérer, l'Histoire de la littérature de Lanson, quelques œuvres de Balzac, les Mémoires de Barras, la petite Critique de Janin, une Histoire de la peinture, l'Histoire des Francs, les Récits des temps mérovin­giens d'Augustin Thierry, les tomes VII et VIII de FHistoire générale du IV' siècle jusqu'à nos jours de Lavisse et Rambaud, les Essais de Montaigne, et surtout les oeuvres complètes de Shakespeare. je n'ai jamais aussi bien compris le grand écrivain que durant cette époque si tragique ; je le lus et le relus ; Hamlet et le roi Lear m'apparurent avec toute leur puissance dramatique.

Je refis aussi des sciences, et ne possédant pas les livres nécessaires, je dus reconstituer les éléments du calcul intégral et différentiel. J'obligeais ainsi, par moments - trop courts, hélas ! - mon cerveau à s'absorber dans un ordre d'idées tout différent de celui qui l'occupait habituellement. Mes livres, au bout de peu de temps, furent en assez piteux état ; les bêtes y établissaient domicile, les rongeaient et y déposaient leurs oeufs.

Les animaux pullulaient dans ma case ; les moustiques, au moment de la saison des pluies, les fourmis, en toute saison, en nombre si conidérable que j'avais dû isoler ma table =, en en plaçant les pieds dans de vieilles bîtes de conserve, remplies de pétrole. L'eau avait été insuffisante, car les fourmis formaient chaîne à la surface, et dès que la chaîne était complète, les fourmis traversaient comme sur un pont.

_aLa bête la plus malfaisante était l'araignée crabe ; sa morsure est venimeuse. L'araignée crabe est un animal dont le corps a l'aspect du crabe, les pattes la longueur de celles de l'araignée. L'ensemble est de la grosseur d'une main d'homme. j'en tuai de nombreuses dans ma case ., où elles pénétraient par l'intervalle entre la toiture et les murs.

En résumé, après les coups de massue du mois de septembre 1896, j'eus un moment de détresse, puis un relèvement d'énergie morale, l'âme se dressant plus pure et plus hautaine dans ses revendications.

Ma santé était restée chancelante. Aussi, en cas de décès, avait-on pris les mesures les plus minutieuses pour prouver à la presse réactionnaire que j'étais bel et bien mort et non évadé **. On avait envoyé aux îles du Salut les objets nécessaires pour faire trans­porter mon corps en France. On prenait l'ultime précaution de mouler mon faciès.

** M. Lebon, alors ministre de Cayenne [sic : en réalité: des colonies], avait écrit :  "Si Dreyfus  mourait  et  que  vous  fussiez  obligé  de  l'immerger, comme les autres forçats, de le donner aux requins, malgré tous les procès-verbaux les plus authentiques, il se trouverait toujours des incrédules qui n'admettraient point sa mort et qui vous accuseraient de l'avoir laissé fuir. S'il meurt, embaumez-le et envoyez tout de suite son cadavre en France pour qu'on l'y voie."

Le directeur de l'administration pénitentiaire à Cayenne écrivait le 29 octobre 1896, au commandant supérieur des îles du Salut : « Le département ayant décidé qu'en cas de décès du déporté Dreyfus le corps serait envoyé en France, j'ai l'honneur de vous envoyer, sous ce pli, copie d'une instruction ministérielle indi­quant les formalités à remplir... Les ingrédients et objets nécessaires à la conservation du corps ainsi qu'à la mise en bière ont été envoyés par le courrier du 1" novembre 1896... Comme complément à ces dispo­sitions, avant la mise en bière, dans le plus court délai possible après le décès dûment constaté, il sera pris moulage du faciès. »

Enfin le chef du service de santé donnait le 14 octo­bre 1896 au médecin-major de service aux îles du Salut les instructions les plus détaillées pour la conser­vation du corps et terminait ainsi : « Afin que la face reste complètement intacte, le cerveau sera laissé dans la boîte crânienne. >

Suivit une longue période pendant laquelle Dreyfus reçut très peu de courrier - sans doute, les lettres de son épouse étaient-elles jugées trop explicites, susceptibles de lui redonner espoir, et donc interceptées. Voilà ce qu'indique Dreyfus, a posteriori

Je n'avais pu me rendre compte, par les quelques lettres copiées que j'avais reçues, des événements qui se passaient vers cette époque en France ; je les rappelle sommairement :

L'article de L'Eclair du 15 septembre 1896, révélant la communication aux juges seuls, dans la salle des déli­bérations, d'une pièce secrète.

La courageuse initiative de Bernard Lazare, publiant, en novembre 1896, sa brochure : Une erreur judi­ciaire.

La publication, par le Matin du 10 novembre 1896, du fac-similé du bordereau.

L'interpellation Castelin, du 18 novembre, à la Chambre des députés.

Je n'appris ces événements qu'à mon retour, en 1899.

Ni ma femme, ni personne en dehors du ministère de la Guerre, ne connaissait alors la découverte du véritable traître par le lieutenant-colonel Picquart, l'héroïque conduite de cet admirable officier et les criminelles manœuvres qui l'empêchèrent d'aboutir dans l'œuvre de vérité et de justice.

Puis les lettres originales reprennent.

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Alfred-Dreyfus-3[vue naïve, presse populaire] En juin 1897 eut lieu une alerte qui eût pu avoir les suites les plus tragiques. Les consignes disaient qu'à la moindre démonstration de ma part, ou de celle de l'extérieur, pour une tentative d'évasion, je courrais risque même de la vie. Le surveillant de garde devait, même par les moyens les plus décisifs, prévenir l'enlè­vement ou l'évasion. On comprend donc combien étaient dangereuses, avec de pareilles consignes, les alertes causées dans le service du personnel préposé à ma garde. Ces consignes étaient d'ailleurs odieuses, car je ne pouvais être rendu responsable d'une tentative venant de l'extérieur, si elle se fût produite, à laquelle j'eusse été totalement étranger.

Le 6 juin, vers neuf heures du soir, une fusée fut lancée de l'île Royale. On prétendit qu'une goélette avait été aperçue dans le golfe formé par l'île Saint-Joseph et l'île du Diable. Le commandant du péni­tencier donna l'ordre de tirer dessus à blanc et de prendre les postes de combat. Lui-même vint renforcer, avec un personnel supplémentaire, le détachement de l'île du Diable. J'étais couché et enfermé dans ma case avec le surveillant de garde, comme d'habitude chaque nuit ; je fus réveillé en sursaut par les coups de canon suivis de coups de fusil, et je vis le surveillant de garde, les armes prêtes, me regarder fixement. Je demandai :  "Qu'y a-t-il ?" Le surveillant de garde ne me répon­dit pas. Mais comme je ne me préoccupais pas des incidents qui se passaient autour de moi, la pensée tendue vers un seul but : mon honneur, je m'étendis de nouveau sur mon lit. Heureusement peut-être ; le surveillant de garde avait des consignes rigoureuses et l'on peut se demander s'il n'eût pas tiré sur moi, si, surpris par ces bruits insolites, je m'étais jeté à bas du lit.

Depuis la construction des palissades autour de ma case, celle-ci était devenue complètement inhabitable ; c'était la mort. A partir de ce moment, il n'y eut plus ni air, ni lumière ; la chaleur y était torride, étouffante, pendant la saison sèche ; pendant la période des pluies, le logement était très humide, dans ce pays où l'humi­dité est un des plus grands fléaux de l'Européen. J'étais totalement épuisé, non pas seulement par le manque d'exercice, mais par l'influence pernicieuse du climat. La construction d'une nouvelle case fut décidée sur le rapport du médecin.

Pendant le mois d'août 1897, la palissade du prome­noir fut démolie pour être affectée à la palissade de la nouvelle case. Je fus de nouveau enfermé durant cette période.

Si Dreyfus, victime des préjugés de son époque, exagère l'influence pernicieuse du climat, c'est un fait qu'un local de 16M2 quasiment clos et dont une palissade construite au ras des ouvertures empêchait toute circulation d'air, devit être proprement invivable!

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Capture8Le 25 août 1897, je fus transporté dans la nouvelle case qui avait été construite sur le mamelon s'étendant entre le quai et l'ancien campement des lépreux. Cette case était divisée en deux par une solide grille en fer qui s'étendait sur toute la largeur ; j'étais d'un côté de cette grille, le surveillant de garde de l'autre côté, de telle sorte qu'il ne pouvait me perdre de vue un seul instant, de jour comme de nuit. Des fenêtres grillées, que je ne pouvais atteindre, laissaient passer la lumière et un peu d'air. Plus tard, aux barreaux de fer, fut ajouté un grillage en mailles serrées de fil de fer, inter­ceptant encore davantage l'air ; puis, pour m'empêcher absolument l'approche de la fenêtre, ce qui ne me permit même plus de respirer un peu d'air par les jour­nées et les nuits étouffantes de la Guyane, on établit à l'intérieur, devant chaque fenêtre, deux panneaux qui, avec la fenêtre, constituaient un prisme triangu­laire. L'un des panneaux était formé d'une plaque pleine en tôle, l'autre de barreaux de fer verticaux et transversaux. Une palissade en bois, à bouts pointus, de 2,80 m de hauteur, entourait la case ; cette palis­sade reposait sur un mur en pierres sèches de 2 mètres à 2,50 m sur les faces sud et ouest, de telle sorte que la vue de l'extérieur, la vue de l'île comme celle de la mer, m'était complètement masquée.

Quoi qu'il en soit, cette case plus haute et plus spacieuse était préférable à la première ; d'autre part, d'un côté, la palissade avait été éloignée de la case, enfin il ne subsistait plus qu'une seule palissade. Mais l'humidité vint me retrouver ; bien souvent, au moment des grandes pluies, j'eus plusieurs centimètres d'eau dans ma case ; quant aux bêtes, elles étaient aussi nom­breuses, sinon plus, que dans la première case.

Les vexations furent plus fréquentes et plus nom­breuses encore à dater de cette époque ; l'attitude qu'on avait à mon égard variait avec les fluctuations de la situation en France, situation que j'ignorais complètement. Des mesures nouvelles furent prises pour m'isoler encore davantage, si possible. Plus que jamais je dus maintenir une attitude hautaine pour empêcher qu'on eût prise sur moi. Des pièges me furent souvent tendus, des questions insidieuses me furent posées par les surveillants, par ordre. Dans mes nuits d'énervement, quand j'étais en proie aux cauchemars, le surveillant de garde s'approchait de mon lit pour chercher à surprendre les paroles qui s'échappaient de mes lèvres. Dans cette période, le commandant du pénitencier, Deniel, au lieu de se borner à des devoirs stricts de fonctionnaire, fit le bas et misérable métier de mouchard ; il crut évidem­ment s'attirer ainsi des faveurs.

L'extrait suivant de la consigne générale de la dépor­tation à l'île du Diable fût affiché dans ma case :

Art. 22. — Le déporté assure la propreté de sa case et de l'enceinte qui lui est réservée et prépare lui-même ses aliments.

Art. 23. — Il lui est délivré la ration réglementaire et il est autorisé à améliorer cette ration par la récep­tion de denrées et liquides dans une mesure raison­nable dont l'appréciation appartient à l'administration. Les différents objets destinés au déporté ne lui seront remis qu'après avoir été minutieusement visités, et au fur et à mesure de ses besoins journaliers.

Art. 24. — Le déporté doit remettre au surveillant chef toutes les lettres et écrits rédigés par lui.

Art. 26. — Les demandes ou réclamations que le déporté aurait à formuler ne peuvent être reçues que par le surveillant-chef.

Art. 27. — Au jour, les portes de la case du déporté sont ouvertes et jusqu'à la nuit il a la faculté de cir­culer dans l'enceinte palissadée.

Toute communication avec l'extérieur lui est inter­dite. Dans le cas où, contrairement aux dispositions de l'article 4, les éventualités du service nécessiteraient, dans l'île, la présence de surveillants ou de transportés autres que ceux du service ordinaire, le déporté serait enfermé dans sa case jusqu'au départ des corvées tem­poraires.

Art. 28. — Pendant la nuit, le local affecté au déporté est éclairé intérieurement et occupé, comme le jour, par un surveillant.

J'ai su depuis qu'à dater de cette époque les sur­veillants reçurent aussi l'ordre de relater tous mes gestes, tous les jeux de ma physionomie, et l'on peut concevoir comment ces ordres furent exécutés. Mais ce qui est plus grave, c'est que tous ces gestes, toutes ces manifestations de ma douleur, parfois de mon impatience, furent interprétés par Deniel avec une passion aussi vile que haineuse. Esprit aussi mal équi­libré que vaniteux, cet agent attacha aux plus petits incidents une portée immense ; le plus léger panache de fumée rompant à l'horizon la monotonie du ciel était l'indice certain d'une attaque possible et provo­quait des mesures de rigueur et des précautions nou­velles. On voit aisément combien une surveillance ainsi comprise, dont l'intensité haineuse se traduisait forcément dans l'attitude des surveillants, était de nature à aggraver le régime.

Je ne connais d'ailleurs pas de supplice plus éner­vant, plus atroce que celui que j'ai subi pendant cinq années, d'avoir deux yeux braqués sur moi, jour et nuit, à tous les moments, dans toutes les conditions, sans une minute de répit.

/...

Dreyfus-in-Prison-1895

Quand ces lettres me parvinrent en janvier 1898, à l'île du Diable, après une longue et anxieuse attente, non seulement je n'avais pas reçu la bonne nouvelle qu'elles me faisaient prévoir, mais les vexations avaient redoublé d'intensité, la surveillance était devenue encore plus rigoureuse. De dix surveillants et un sur­veillant-chef, le nombre avait été porté à treize surveil­lants et un surveillant-chef ; des sentinelles avaient été placées autour de ma case, un souffle de terreur régnait autour de moi, terreur dont je m'apercevais par l'attitude des surveillants.

Vers cette époque également, on élevait une tour dépassant en hauteur la caserne des surveillants et sur la plate-forme de laquelle fut placé le canon Hotchkiss destiné à défendre les approches de l'île. [Mesure parfaitement grotesque: surdimensionnée par rapport à une menace qui viendrait du déporté, voire de quelques complices, mais totalement inopérante face à une action résolue de la puissance supposée ennemie, L'Allemagne, si elle avait décidé de lancer une action maritime de grande ampleur, NDA]

Aussi renouvelai-je auprès du Président de la Répu­blique, auprès des membres du gouvernement, les appels que j'avais faits précédemment.

Dans le courant du mois de février, les mesures de rigueur ne faisant que s'accentuer encore, et ne rece­vant aucune réponse à mes précédents appels au chef de l'Etat et aux membres du gouvernement, j'adressai la lettre suivante au président de la Chambre des députés et aux députés.

Iles du Salut, 28 février 1898.

« Monsieur le Président de la Chambre des Députés, « Messieurs les Députés

« Dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire il y a déjà plus de trois ans, quand M. le com­mandant du Paty de Clam est venu me trouver au nom de M. le Ministre de la Guerre pour me demander, après qu'on m'eut fait condamner pour un crime abo­minable que je n'avais pas commis, si j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais innocent, mais que je demandais la lumière, la pleine et éclatante lumière, et j'ai aussitôt sollicité l'aide de tous les moyens d'investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre dont dispose un gouvernement.

« II me fut répondu alors que des intérêts supérieurs aux miens, à cause de l'origine de cette lugubre et tra­gique histoire, à cause de l'origine de la lettre incrimi­née, empêchaient les moyens d'investigation habituels, mais que les recherches seraient poursuivies.

« J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable qu'il soit possible d'imaginer, frappé sans cesse et sans cause, et ces recherches n'aboutissent pas.

« Si donc des intérêts supérieurs aux miens devaient empêcher, doivent toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent mettre enfin un terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains, qui seuls peuvent faire enfin la pleine et éclatante lumière sur cette lugubre et tragique affaire, ces mêmes intérêts ne sauraient exiger qu'une femme, des enfants, un innocent leur soient immolés. Agir autrement serait nous reporter aux siècles les plus sombres de notre histoire, où l'on étouffait la vérité, où l'on étouffait la lumière.

« J'ai soumis, il y a quelques mois déjà, toute l'hor­reur tragique et imméritée de cette situation à la haute équité des membres du gouvernement ; je viens égale­ment la soumettre à la haute équité de messieurs les députés pour leur demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres humains.

La même lettre, conçue dans des termes identiques, fut adressée à la même date au président et aux mem­bres du Sénat. Ces appels furent renouvelés peu de temps après.

M. Méline, qui présidait alors le gouvernement, étouffa mes cris et garda ces lettres qui ne parvinrent jamais à leurs destinataires.

Et ces lettres arrivaient au moment où l'auteur du crime était glorifié, pendant qu'ignorant de tous les événements qui se passaient en France, j'étais cloué sur mon rocher, criant mon innocence aux pouvoirs publics, multipliant les appels à ceux qui étaient char­gés de faire la lumière, d'assurer la justice !

En mars, je reçus les lettres de ma femme du com­mencement de janvier, conçues toujours en termes vagues, exprimant le même espoir, sans qu'elle pût préciser sur quelles espérances se fondait cet espoir.

Puis, en avril, nouveau et profond silence. Les lettres que m'écrivit ma femme dans les derniers jours de janvier et dans le courant du mois de février 1898 ne me parvinrent jamais.

Quant aux lettres que j'écrivis à partir de cette époque à ma femme, elle n'en reçut aucune originale et nous n'en possédons que des extraits copiés et tron­qués. D'ailleurs, durant toute cette période, les lettres que m'adressait ma femme ne me parvinrent égale­ment qu'en copie.

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Le dénouement.

Quelques jours plus tard, dans les premiers jours de novembre, je reçus le courrier du mois de septembre de ma femme, par lequel elle m'annonçait qu'il s'était produit des événements graves que j'apprendrai plus tard et qu'elle avait introduit une demande en révision qui avait été acceptée par le gouvernement.

Cette nouvelle venait donc coïncider avec la réponse qui m'avait été donnée le 27 octobre précédent. J'écri­vis aussitôt à ma femme :

Iles du Salut, 5 novembre 1898.

Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre, par lequel tu me donnes de si bonnes nouvelles.

Par ma lettre du 27 octobre dernier, je t'ai fait connaî­tre que j'étais déjà informé que je recevrais la réponse définitive à mes demandes de révision. Je t'ai dit que dès alors j'attendais avec confiance, ne doutant pas que cette réponse soit enfin ma réhabilitation...

alfred.

J'ignorais toujours que la demande en révision avait été transmise par le gouvernement à la Cour de cassation et que même les débats avaient déjà eu lieu.

Le 16 novembre 1898, je reçus un télégramme ainsi conçu :

Gouverneur à déporté Dreyfus

par commandant supérieur des îles du Salut

Vous informe que chambre criminelle de la Cour de cassation a déclaré recevable en la forme demande en révision de votre jugement et décidé que vous seriez avisé de cet arrêt et invité à produire vos moyens de défense.

Je compris que la demande avait été déclarée rece­vable en la forme par la Cour et qu'il allait s'ouvrir des débats sur le fond. Je fis connaître que je désirais être mis en communication avec Me Démange, mon défen­seur en 1894. Je ne savais d'ailleurs rien de ce qui s'était passé depuis cette époque, j'en étais toujours au bordereau, pièce unique du dossier. Je n'avais pour ma part rien à ajouter à ce que j'avais déjà dit devant le premier Conseil de guerre, rien à modifier à la dis­cussion du bordereau. J'ignorais qu'on avait modifié la date d'arrivée du bordereau, modifié les hypothèses qui avaient été émises au premier procès sur les diffé­rentes pièces énumérées au bordereau. Je croyais donc l'affaire bien simple, et réduite, comme au premier Conseil de guerre, à une discussion sur l'écriture.

Le 28 novembre 1898, je fus autorisé à circuler de 7 heures à 11 heures et de 2 à 5 heures du soir, dans l'enceinte du camp retranché. On appelait camp retran­ché l'espace compris dans une enceinte en pierres sèches de 0,80 m environ de hauteur, enceinte qui entourait la caserne des surveillants située à côté de ma case. La promenade consistait donc en réalité en un couloir, en plein soleil, qui contournait la caserne et ses dépendances. Mais je revoyais la mer que je n'avais plus vue depuis plus de deux ans, je revoyais la maigre verdure des îles ; mes yeux pouvaient se reposer sur autre chose que sur les quatre murs de la case.

En décembre, je ne reçus pas de courrier de ma femme. Aucune des lettres qu'elle m'écrivit dans le courant du mois d'octobre 1898 ne me parvint jamais. L'impatience me gagna durant ce mois ; je demandai des explications, je demandai quand les débats s'ou­vriraient sur le fond à la Cour de cassation (qui avait cassé le jugement du Conseil de guerre, NDA ; Dreyfus semblait ignorer que la Cour de Cassation ne jugeait que sur la forme, n'entrant pas dans le fond des débats). (Je ne savais pas que des débats avaient eu lieu les 27, 28 et 29 octobre.) Aucune réponse ne me fut donnée.

C'était le "chant du cygne de Deniel", persécuteur attitré de Dreyfus qui avait largement outrepassé ses droits et inventé des directives ministérielles propres à alourdir la peine du déporté. Cet individu sera d'ailleurs relevé de son poste peu après, un peu comme une victime expiatoire.

Le lundi 5 juin 1899, à midi et demi, le surveillant-chef vint précipitamment dans ma case et me remit la note suivante :

" Veuillez faire connaître immédiatement capitaine Dreyfus dispositif cassation ainsi conçu : "La Cour casse et annule jugement rendu le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le Ier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris et renvoie l'accusé devant le Conseil de guerre de Rennes, etc."

"Dit que le présent arrêté sera imprimé et transcrit sur les registres du Ier Conseil de guerre du gouverne­ment militaire de Paris en marge de la décision annu­lée ; en vertu de cet arrêt, le capitaine Dreyfus cesse d'être soumis au régime déportation, devient simple prévenu, est replacé dans son grade et peut reprendre son uniforme."

« Faites opérer levée d'écrou par l'administration pénitentiaire et retirer surveillants militaires de l'île du Diable ; en même temps faites prendre en charge le prévenu par le commandant des troupes et remplacer surveillants par brigade de gendarmerie qui assurent le service de garde de l'île du Diable dans position régle­mentaire des prisons militaires.

« Croiseur Sfax part aujourd'hui de Fort-de-France avec l'ordre d'aller chercher prévenu île du Diable pour le ramener en France.

« Communiquez à capitaine Dreyfus dispositif arrêt et départ Sfax. »

Ma joie fut immense, indicible. J'échappais enfin au chevalet de torture où j'avais été cloué pendant cinq ans, souffrant le martyre pour les miens, pour mes enfants, autant que pour moi-même. Le bonheur succédait à l'effroi des angoisses inexprimées, l'aube de la justice se levait enfin pour moi. Après l'arrêt de la Cour, je croyais que tout allait en être fini, qu'il ne s'agissait plus que d'une simple formalité.

De mon histoire, je ne savais rien. J'en étais resté à 1894, au bordereau pièce unique du dossier, à la sen­tence du Conseil de guerre, à l'effroyable parade d'exé­cution, aux cris de mort d'une foule abusée ; je croyais à la loyauté du général de Boisdeffre, je croyais à un chef de l'Etat, Félix Faure, tous anxieux de justice et de vérité. Un voile s'était ensuite étendu devant mes yeux, rendu plus impénétrable chaque jour ; les quelques faits que j'avais appris depuis quelques mois m'étaient restés incompréhensibles. Je venais d'appren­dre le nom d'Esterhazy, le faux du lieutenant-colonel Henry, son suicide ; je n'avais eu que des rapports de service avec l'héroïque lieutenant-colonel Picquart. La lutte grandiose engagée par quelques grands esprits, épris de lumière et de vérité, m'était totalement inconnue.

Dans l'arrêt de la Cour, j'avais lu que mon inno­cence était reconnue et qu'il ne restait plus au Conseil de guerre devant lequel j'étais renvoyé que l'honneur de réparer une effroyable erreur judiciaire.

Dans le même après-midi du S juin, je remis la dépêche suivante, pour être adressée à ma femme :

« De cœur et d'âme avec toi, enfants, tous. Pars vendredi. Attends avec immense joie le moment de bonheur suprême de te serrer dans mes bras. Mille baisers. »

Dans la soirée arriva de Cayenne la brigade de gen­darmerie chargée d'assurer ma garde jusqu'au départ. Je vis partir les surveillants** ; il me semblait marcher dans un rêve, au sortir d'un long et épouvantable cauchemar.

* Pour un officier pétri de conventions militaires, le moment est crucial. Les surveillants ont la charge de condamnés, les gendarmes de prévenus, aux arrêts de rigueur, sous la présomption d'innocence

J'attendis anxieusement l'arrivée du Sfax. Le jeudi soir, je vis apparaître au loin un panache de fumée ; bientôt je reconnus un navire de guerre. Mais il était trop tard pour que je pusse embarquer.

Grâce à l'obligeance de M. le maire de Cayenne, j'avais pu recevoir un costume, un chapeau, quelque linge, ce qui m'était, en un mot, strictement nécessaire pour mon retour en France.

Le vendredi matin, 9 juin, à 7 heures, on vint me chercher à l'île du Diable, dans la chaloupe du péniten­cier. Je quittai enfin cette île maudite où j'avais tant souffert. Le Sfax, à cause de son tirant d'eau, était stationné fort loin. La chaloupe me conduisit jusqu'à l'endroit où il était ancré, mais là je dus attendre pen­dant deux heures qu'on voulût bien me recevoir. La mer était forte et la chaloupe, vraie coquille de noix, dansait sur les grandes lames de l'Atlantique. Je fus malade, comme tous ceux qui étaient à bord.

dreyf sfax 7

Vers 10 heures, l'ordre vint d'accoster, je montai à bord du Sfax, où je fus reçu par le commandant en second qui me conduisit à la cabine de sous-officier qui avait été spécialement aménagée pour moi. La fenêtre de la cabine avait été grillée (je pense que c'est cette opération qui a provoqué ma longue attente à bord de la chaloupe du pénitencier) ; la porte, vitrée, était gardée par un factionnaire en armes. Le soir je compris, au mouvement du navire, que le Sfax venait de levei l'ancre et se mettait en marche.

_sfaxA bord du Sfax

Mon régime à bord du Sfax était celui d'un officier aux arrêts de rigueur ; j'avais une heure le matin, une heure le soir pour me promener sur le pont. Le reste du temps, j'étais renfermé dans ma cabine. Pendant mon séjour à bord du Sfax, je me conformais à la conduite que j'avais adoptée dès le début, par senti­ment de dignité personnelle, me considérant comme l'égal de tous. En dehors des besoins du service, je ne parlai à personne**.

** Dreyfus imaginait mal à quel point cette attitude qui se voulait digne passait pour de l'arrogance, y compris auprès de gens tout acquis à sa cause.


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Dreyfus-rennes2C'en est fini, de la triste histoire de Dreyfus l'innocent en Guyane, et il n'entre pas dans notre propos de traiter de la fin de l'Affaire, loin d'être terminée. C'est un Dreyfus épuisé, malade et considérablement amaigri qui comparut devant le Tribunal de rennes qui devait le rejuger (il était si maigre qu'il fallut bourrer son uniforme de coton pour qu'il puisse comparaître en tenue règlementaire, et la position debout lui était manifestement insupportable). On lui infligea un verdict aberrant: "coupable, avec circonstances atténuantes" (en est-il en matière de haute trahison?) assorti d'une peine de quinze ans de déportation

Nombre de ses partisans se déchainèrent pour le pousser à se pourvoir en cassation, et demander une vraie révision. Mais un rejet du pourvoi, toujours possible pouvait le ramener à sa situation antérieure et il avait payé assez cher pour se défier de la justice.

zola-signatureAssuré officieusement que s'il renonçait à la cassation, il serait gracié immédiatement, Dreyfus céda et obtint cette grâce, décevant beaucoup de ses partisans (les plus acharnés étant Zola et Péguy). Seulement, les puristes n'avaient pas séjourné près de quatre ans dans une quarantaine effrayante, sur un îlot tropical désert, méprisés de tous. Zola lui-même, condamné pour "J'accuse" à de la prison ferme s'était exilé pour ne pas connaître un encellulement qui aurait été infiniment moins dur.

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Plus tard, les esprits s'étant apaisés, Dreyfus fut réhabilité et réintégré dans l'armée au grade de commandant, fait le même jour Chevalier de la Légion d'honneur. Il quitta les rangs de l'armée l'année suivante, justice lui ayant été rendue, ce qui ne l'empêcha pas de se réengager en 1914 et de faire une belle guerre (deux fois blessé). Il mourut en 1935, dans l'indifférence générale.

On dit qu'à la fin de sa vie, il faisait preuve de la même rigidité qui donnait à croire "qu'il se serait condamné lui-même": commentant une affaire judiciaire délicate, il aurait lancé un terrible: "il n'y a pas de fumée sans feu!"

Il n'empêche... Il fallut une volonté sans faille pour ne pas sombrer dans la folie à travers toutes ces épreuves. Dreyfus, sans donner plus de détails (sans doute pour éviter que le coupable ne fût sanctionné) déclara qu'il ne tint bon que parce qu'un surveillant lui murmura, dans un moment de désespoir: "quelqu'un, à Paris, s'occupe de vous". Deniel avait eu beau faire le maximum, il y eut quand même un brave type sur l'Île du Diable.

 

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Dreyfus - sa vie quotidienne aux Îles du Salut. (1896)

Relation à partir du journal de Dreyfus (extraits)

 

220px-Dreyfus_Ile_du_diable_9627 janvier 1896.

J'ai enfin reçu un colis sérieux de livres ; il m'est parvenu après de longs mois d'attente. J'arrive ainsi, en forçant ma pensée à se fixer, à donner quelques instants de repos à mon cerveau ; mais, hélas ! je ne puis plus lire longtemps, tant tout est ébranlé en moi.

28 février 1896.

Plus rien à lire. Journées, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais la bouche, je ne demande même plus rien. Mes conversations se bornaient à demander si le courrier était arrivé ou non Mais on m'interdit de par­ler ou du moins, ce qui est la même chose, on interdit aux surveillants de répondre à des questions aussi banales, aussi insignifiantes que celles que je faisais.
Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la découverte de la vérité, pour hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige.

Une nouvelle brimade indirecte de Deniel...

6 avril 1896.

Le courrier du mois de février vient de me parvenir. Le coupable n'est toujours pas démasqué.
 
Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumière se fasse ; donc, arrière toutes les plaintes!
Quelle horrible vie ! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit. Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures. Maintenant il doivent marcher sans jamais s'arrêter ; la plupart sont en sabots !

Le journal s'interrompt jusqu'au 26 juillet, preuve de profonde dépression.

2 août 1896.

Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon cerveau, contre mon cœur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant qu'on ne m'aura pas jeté dans la tombe, car je veux voir la fin de ce sinistre drame. Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus.

Dimanche 6 septembre 1896

 

909819198_LJe viens d'être prévenu que je ne pourrai plus me promener dans la partie de l'île qui m'était réservée, je ne pourrai plus marcher qu'autour de ma case.

Combien de temps résisterai-je encore ? Je n'en sais rien ! Je souhaite que cet horrible supplice finisse bien­tôt, sinon je lègue mes enfants à la France, à la patrie, que j'ai toujours servie avec dévouement, avec loyauté, en suppliant de toute mon âme, de toutes mes forces, ceux qui sont à la tête des affaires de notre pays de faire la lumière la plus complète sur cet effroyable drame. Et ce jour-là, à eux de comprendre ce que des êtres humains ont souffert d'atroces tortures imméritées et de reporter sur mes pauvres enfants toute la pitié que mérite une pareille infortune.

Lundi 7 septembre 1896.

J'ai été mis aux fers hier au soir ! Pourquoi ? Je l'ignore.

Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui m'était tracé, observé intégralement les consignes qui m'étaient données.

Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce? Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir à remplir vis-à-vis de ses enfants ! Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que l'on ne m'aura pas tué ; je remplirai simplement mon devoir. Quant à ceux qui se sont constitués ainsi mes bour­reaux, ah ! je leur laisse leur conscience pour juge quand la lumière sera faite, la vérité découverte, car, tôt ou tard, tout se découvre dans la vie.

Mardi 8 septembre 1896.

Ces nuits aux fers ! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel supplice moral ! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans savoir pour quelle cause ! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je depuis tantôt deux ans ?

Enfin, mon devoir est d'aller jusqu'à la limite de mes forces ; j'irai, tout simplement. Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies physiques ! Et dans cette détresse profonde de tout mon être, je vous envoie encore toute l'expression de mon affec­tion, de mon amour, ma chère Lucie, mes chers et adorés enfants.

gracielefigaroMême jour, 2 heures soir.

Mon cerveau est tellement frappé, tellement boule­versé par tout ce qui m'arrive depuis bientôt deux ans, que je n'en peux plus, que tout défaille en moi. C'est vraiment trop pour des épaules humaines. Que ne suis-je dans la tombe. Oh ! le repos éternel ! Encore une fois, quand la lumière sera faite, oh ! je lègue mes enfants à la France, à ma chère patrie.

Mon cher petit Pierre, ma chère petite Janine, chère Lucie, vous tous que j'aime du plus profond  de mon cœur, de toute l'ardeur de mon âme, croyez-le, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour résister.

Mercredi 9 septembre 1896.

Le commandant des îles est venu hier soir. Il m'a dit que la mesure qui était prise à mon égard n'était pas une punition, mais "une mesure de sûreté", car l'administration n'avait aucune plainte à élever contre moi.

La mise aux fers, une mesure de sûreté ! Quand je suis déjà gardé nuit et jour comme une bête fauve par un surveillant armé d'un revolver et d'un fusil ! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure de haine, de torture, ordonnée de Paris, par ceux qui ne pouvant frapper une famille frappent un innocent, parce que ni lui ni sa famille ne veulent, ne doivent s'incliner devant la plus épouvantable des erreurs judi­ciaires qui ait jamais été commise. Qui est-ce qui s'est constitué ainsi mon bourreau, le bourreau des miens, je ne saurais le dire.

On sent bien que l'administration locale (sauf le surveillant-chef, spécialement envoyé de Paris) a elle-même l'horreur de mesures aussi arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est obligée de m'appliquer, n'ayant pas à discuter avec des consignes qui lui sont imposées.

Non, la responsabilité monte plus haut, à l'auteur, ou aux auteurs de ces consignes inhumaines. Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le même : il est de demander, de vouloir la lumière la plus éclatante sur cet effroyable drame, en innocents qui n'ont rien à craindre, qui ne craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la vérité.

Quand je pense à tout cela, je n'ai même plus de colère ; une immense pitié seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'êtres humains. Quels remords ils se préparent quand la lumière sera faite, car l'histoire, elle, ne connaît pas de secrets. Tout est si triste en moi, mon cœur tellement labouré, mon cerveau tellement broyé que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes idées ; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette énigme épouvantable.

Capture5La double boucle - Croquis de Dreyfus

Je suis tellement las, tellement brisé de corps et d'âme, que j'arrête aujourd'hui ce journal, ne pouvant prévoir jusqu'où iront mes forces, quel jour mon cerveau éclatera sous le poids de tant de tortures. Je le termine en adressant à Monsieur le Président de la République cette supplique suprême, au cas où je succomberais avant d'avoir vu la fin de cet horrible drame :

« Monsieur le Président de la République,

« Je me permets de vous demander que ce journal, écrit au jour le jour, soit remis à ma femme.

« On y trouvera peut-être, Monsieur le Président, des cris de colère, d'épouvanté contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais frappé un être humain et un être humain qui n'a jamais forfait à l'honneur. Je ne me sens plus le courage de le relire, de refaire cet horrible voyage.

« Je ne récrimine aujourd'hui contre personne ; cha­cun a cru agir dans la plénitude de ses droits, de sa conscience.

« Je déclare simplement encore que je suis innocent de ce crime abominable, et je ne demande toujours 

qu'une chose, toujours la même, la recherche du vérita­ble coupable, l'auteur de cet abominable forfait.

«Et le jour où la lumière sera faite, je demande qu'on reporte sur ma chère femme, sur mes cher enfants, toute la pitié que pourra inspirer une si grande infortune.

«Et je ne demande qu'une chose, toujours la même, la recherche du véritable coupable, l'auteur de cet abominable forfait.
«Et le jour où la lumière sera faite, je demande qu'on reporte sur ma chère femme, sur mes cher enfants, toute la pitié que pourra inspirer une si grande infortune.

FIN DU JOURNAL

 

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Dreyfus - sa vie quotidienne aux Îles du Salut. (1895)

 

Degradation_alfred_dreyfusAvant de porter un jugement péremptoire relatif au traitement très dur infligé à Dreyfus, il faut, là encore, se replacer dans le contexte.

Pour des militaires, les traitres sont la catégorie d'individus qu'ils méprisent le plus en en 1895, la culpabilité du capitaine ne faisait pas débat (il est d'ailleurs probable que si les déportés n'avaient pas été rigoureusement séparés des transportés, il en aurait été de même pour ces derniers: même des criminels faisaient souvent preuve d'esprit patriote et haïssaient les ennemis de la France tout comme les assassins d'enfants devaient être protégés de leurs "collègues"

Dans ce contexte, Dreyfus qui "a livré des secrets vitaux à l'ennemi héréditaire, l'Allemagne", se vit conduire à l'île du Diable, on mobilisa de cinq à dix gardiens à son service exclusif qui devaient subir comme lui  le vent, le fracas des vagues, l'ennui (quoiqu'ils avaient quand même le droit de communiquer entre eux…) que compensait mal un supplément de solde appréciable (Deniel avait proposé une majoration de 1/3)

En outre, le capitaine n'avait pas la manière. Hautain, cassant parce que se jugeant à juste titre innocent, il se refusa toujours à entrer dans le moule habituel du détenu qui sollicite des faveurs aux matons. Son droit, tout son droit mais rien que son droit! Ainsi, il ne prononçait pas une parole en dehors de strictes nécessités de service… Ce faisant, certes il obéissait aux consignes données, mais c'était si inhabituel que ses gardiens s'en trouvaient déstabilisés. Jusqu'à son sempiternel: "Je vous juge sur mon honneur"… qui n'était évidemment pas recevable de la part d'un dégradé sur le front des troupes, dépourvu de cet honneur!

Lorsque, très abusivement et sous couvert de sécurité Deniel transforma de facto déportation en enfermement (voire réclusion) et lui imposa les fers aux pieds nocturnes (la double manille), il protesta par… une lettre officielle (le Gouverneur de la Guyane s'interrogea auprès son geôlier, lui signalant qu'il s'agissait  d'une aggravation de peine qui n'avait pas été portée à sa connaissance. Deniel l'assura qu'il s'agissait d'une consigne du Ministère des colonies (ce point ne fut jamais éclairci: la consigne venait-elle "d'en haut" ou couvrit-on le subordonné par trop zélé?)

En revanche quand à son arrivée on refusa de donner un minimum de vaisselle à Dreyfus, contraint de transformer un méchant morceau de tôle rouillée en grill, de manger avec ses doigts sur du papier gras, il s'agit bel et bien d'une mesure vexatoire et humiliante, d'autant plus que les déportés avaient, selon la loi de 1872 auquel se référait Deniel,  le droit de cantiner "dans la limite du raisonnable". Dreyfus attendra des semaines, le droit de pouvoir manger dignement.

b9e4_1aLa première case (photo de l'époque)

Il faut imaginer ce que devaient être les rapports humains sur ce demi îlot minuscule, ces cinq – puis dix et quinze – hommes qui se relayaient avec pour mission de ne pas quitter le déporté du regard ne serait-ce qu'un court instant, quoiqu'il fasse, ne devoir lui parler que pour des questions essentielles de service et jamais en tête à tête!

Compte tenu des difficultés de joindre et de s'éloigner de l'île du Diable, les gardiens étaient éparés de leur famille s'ils en avaient une, et devaient emprunter le périlleux transbordeur: il pouvait se produire une semaine sans que la chaloupe ne soit à même d'accoster et on posa un système de transmission de signaux optiques, tout d'abord, entre l'île du Diable et Royale, puis entre Royale et Kourou (la fameuse "tour Dreyfus")

Capture11Construction de la case des gardiens

Et pourtant, la lecture du journal de Dreyfus laisse transparaître quelques moments d'humanité: malgré la consigne, on lui offre un peu de café le matin, un autre jour, du bouillon de viande.

Il n'empêche… Quelle destinée affreuse que celle de ce grand bourgeois amené à faire sa lessive lui-même en usant de cendre et d'eau salée,  à tenter de se sustenter avec des morceaux de viande grillés sur une plaque de tôle ou vaguement bouillis, considérant comme un bien de la providence les boîtes de lait condensé que le médecin, sans soute apitoyé, lui octroie sans demande particulière et alors même qu'ils étaient périmés.

Les maux physiques dont souffrait Dreyfus  sont difficiles à déterminer, d'après les symptômes qu'il décrit dans son journal (si on excepte toutes les somatisations dues à son désespoir permanent). Il se plaint de fièvre et on le soigne à la quinine…  Il est peu probable que le paludisme sévissait à l'état originel sur l'île du Diable, mais quelques moustiques y stationnaient et des gardiens qui avaient servi ailleurs, sur des chantiers forestiers pouvaient l'avoir contaminé incidemment. Paludisme. Ses troubles digestifs nombreux, décrits avec beaucoup de pudeur (dépourvu de cabinet de toilette il devait faire ses besoins au vu et au su de tous)  sont sans doute dus à son alimentation déséquilibrée et insuffisante.

J'ai choisi, par pudeur, de ne pas recopier d'extraits des lettres de Dreyfus à sa femme (quand bien même il les confia aux archives nationales), me contentant pour relater sa vie au quotidien, et l'évolution de son état d'âme à son journal, tenu avec irrégularité

Le Transport.

13_1Le 21 février 1895, Dreyfus fut subitement prévenu de s'apprêter pour le départ. Encore mis à nu et fouillé, lui et son ballot d'effets, il fut conduit entre six gardiens sur une chaloupe à vapeur qui permit son transbordement sur le vapeur "Saint-Nazaire", dans le silence absolu.

Sur le bateau, il fut enfermé dans une cellule isolée du quartier des femmes et on lui confia un hamac. Le froid était épouvantable (-14°) et il fut laissé sans nourriture, dans l'incertitue du lieu où on le conduirait et de la situation qui lui serait réservée.

Le navire ayant levé l'ancre, Dreyfus fut gardé le jour par un gardien, la nuit par deux (silence absolu). Comme nourriture, la ration des condamnés servie dans de vieilles boîtes des conserve.

A Partir du cinquième jour (sans doute sur injonction du médecin), promenade d'une heure sur le pont autorisée, accompagné de deux gardiens, ne devant croiser personne.

Arrivée en rade des Îles du salut le 12 mars 1895 (selon lui il devina le lieu de destination en saisissant quelques bribes de conversation entre gardiens). Dreyfus dut patienter quatre jours par une chaleur torride (un bâtiment en fer sous le soleil tropical…) avant de débarquer: rien n'avait été préparé (on se référera au rapport de Deniel)

La réclusion dans une cellule de Royale dura environ un mois et, le 13 avril, il fut enfin transféré sur l'île du Diable.

Les dispositions qui furent arrêtées à son encontre furent valable pour toute l'année.

La case à lui affectée mesurait 4 mètres sur 4, les fenêtres étaient grillées, la porte à claire-voie munie d'un barreautage en fer : elle donnait dans un "tambour" de 2 mètres sur 3 accolé à la façade, ce tambour étant fermé par une porte pleine en bois: c'est là que séjournait le surveillant de garde, relayé de deux heures en deux heures, avec instruction de ne le perdre de vue ni de jour ni de nuit (une lape à pétrole éclairait la case de nuit)

La porte du tambour étant fermée de l'intérieur et de l'extérieur (!) chaque relève occasionnait "un bruit infernal de clefs et de ferraille"

Capture2Plan de la case, par Dreyfus

Dreyfus ne pouvait circuler, durant le jour, que dans la partie de l'île comprise entre le débarcadère et le petit vallon de l'ex campement des lépreux, soit sur un espace de 200m environ. Le franchissement de cette limite aurait entraîné comme sanction immédiate le renfermement dans la case, mais il de désobéit jamais. Dès qu'il déambulait sur l'espace autorisé, il était accompagné d'un surveillant de garde armé (du revolver puis, plus tard, d'un mousqueton) qui avait pour consigne absolue de ne pas perdre de vue un seul de ses faits et gestes et de faire consigner par écrit tout ce qui semblait sortir de l'ordinaire (tâche dévolue au surveillant-chef)

Au début "la ration fut celle du soldat aux colonies, sans le vin. Je devais faire la cuisine moi-même, faire d'ailleurs tout moi-même" (que l'on imagine ce que représentait cette déchéance pour un officier fortuné habitué à se faire servir depuis sa petite enfance, et ayant une ordonnance à sa disposition penant le service actif!)

CapturePlan de la déportation, par Dreyfus

 

Les mesquineries commencent avec l'attribution de papier vierge à Dreyfus, octroyé par cahier de cinquante feuilles paraphées qu'il devait remettre après usage, et dont il est expressément responsable de son emploi. Imagine-t-on qu'il lancera des bouteilles à la mer, avec des messages occultes? Sur son journal commencé le 14 avril 1895, il annoce avoir renoncé à son idée initiale de suicide, se sentant comme un devoir absolu de relever le nom de ses enfants en faiosant triompher la justice.

26-05-2013 15;21;25Cahiers de cinquante feuilles annotés par Deniel

Souvenons-nous que ses correspondants ne peuvent évoquer l'affaire en cours avec lui et qu'il ne peut leur donner des détails sur ses conditions de détention (leurs courriers seraient retenus). Sa ration, livrée crue, est d'un demi pain par jour, de 300g de viande (de qualité douteuse) trois fois par semaine, les autres jours d'endaubage (viande en conserve) ou de lard salé. Comme boisson, de l'eau. Il demeure parfois plus d'un mois sans nouvelle de ses proches

Il décide de réétudier l'anglais, afin de se remettre à la fois à une activité intellectuelle, et pour s'occuper l'esprit. Le 15 avril, pris de pitié (preuve que s'ils étaient stricts, ils n'étaient pas inhumains), les surveillants partagent leur café et leur pain du matin avec Dreyfus (le fait qu'on le lui servait en grains verts alors qu'il n'avait ni de quoi le torréfier ni de quoi le mouler devait leur sembler une cruauté inutile). Cassant du petit bois sur son espace dévolu, Dreyfus parrvint à faire chauffer de l'eau poiour le thé qui constituera, avec son pain, son unique dîner.

Le lendemain, le voyant à bout de forces, sans un mot échangé, le surveillant lui donne un bol de son bouillon de viande. Dreyfus fume "pour calmer son cerveau et apaiser les tiraillements de son estomac" et écrit au Gouverneur pour renouveler sa demande, de vivre à ses frais en faisant venir des conserves de Cayenne, "comme la Loi l'y autorise"

Dreyfus-in-Prison-1895Le lendemain, en s'aidant de quelques bouts de fer ramassés ici ou là, après avoir sué deux heures pour se constituer une provision de bois qui a le plus grand mal à brûler, Dreyfus parvient à faire griller deux portions de viande. "Tous ces efforts m'ont brisé" écrit-il, preuve qu'il est dans un état mental des plus déplorables.
 Des interruptions substantielles dans la tenue du journal confirment cet état de fait. Quelques jours plus tard, en employant en plus de l'eau et du sel, quelques puiments sauvages trouvés sur l'île, Dreyfus se cuisine un bouilli. Pour se calmer, il entreprend de casser du bois... Et allant chercher la hachette, il s'entend interpeller sèchement: "On n'entre pas dans la cuisine!"

Ses tentatives de travailler l'anglais ne se révèlent guère fructueuses: très vite, il doit renoncer "à cause de son cerveau ébranlé"

Preque un mois plus tard, Dreyfus n'a toujours aucune vaisselle, aucune assiette. Ses grills et ses casseroles sont des morceaux de ferraille et de vieilles boîtes de conserves ramassées sur le terrain, dont le contact lui occasionne des brûlures d'estomac. La faim le tenaille sans arrêt, au point qu'il en vient à dévorer des tomates crues trouvées sur l'île, anciennement plantées par les lépreux (malgré les préjugés de l'époque)

Fin avril, visite du Commandant des îles qui lui apporte du tabac et du thé, et se décide à lui "prêter" des assiettes et deux casseroles, mais "rien pour mettre dedans (sa demande d'attribution de lait condensé pour soigner ses coliques récurrentes reste sans effet). Il reçoit également des revues envoyées par sa femme, mais aucun courrier.

Pour tenir compte d ela chaleur qu'il fait dès dix heures du matin, il change son emploi du temps. Lever à 5h 1/2, feu pour faire le café ou le thé, cuisson des légumes secs, ensuite ménage et toilette sommaire. Quand à 8h on lui apporte la ration du jour, il termine la cuisson des légumes secs et, les jours de viande, fait cuire cette dernière. Prise du repas du matin, le dîner étant absorbé frois pour ne pas souffrir du feu pendant l'après-midi

De 11h à 15h, lecture, travail et "souffrance". Quand la chaleur tombe (vers cinq heures), il va couper du bois, chercher de l'eau au puits, laver le linge, etc. On l'enferme après le dîner et si le fanal dans le poste est suffisant pour la surveillance, il ne permet pas la lecture. La nuit est donc le moment où "toutes les pensées se tournent vers l'affreux drame"

Dreyfus apprend enfin à laver sa vaisselle, en utilisant la cendre. Jusqu'à nouvel ordre, sa lessive sera faite à l'hôpital. "C'est heureux car je transpire tellement que mes flanelles sont complètement imbibées et ont besoin d'un lavage sérieux"

4371309517146Reproduction naïve, qui ne correspond pas à la réalité.

Alfred-Dreyfus-3Opportunité de signaler les préjugés de l'époque qui voulaient que la meilleure protection contre la chaleur tropicale soit... l'accumulation de vêtements tous plus chauds les uns que les autres (la flanelle!) sous lesquels les individus cuisaient littéralement dans leur jus, effectivement victimes, par chaud et froid, du premier courant d'air! Les bagnards qui, sur les îles, travaillaient torse nu et ne manquaient pas une opportunité de se baigner étaient en meilleure forme que leurs gardiens confits dans leurs uniformes empesés. Dreyfus, comme ses gardiens, considérait comme éminemment dangereux de sortir sous le soleil sans son casque colonial, ne serait-ce qu'une minute ou deux.  On voit ce qu'il en est de nos jours...

Pendant une dizaine de jours, succession de messages faisant état de son épuisement croissant, de sa difficulté à se nourrir, de son désespoir devant l'absence de courrier. Il reçoit enfin des lettres vieilles de plus de deux mois! La relation, une fois d eplus, de l'obsession provoquée par le choc des vagues est compréhensive. Bien que malentendant, l'auteur qui le subit 48h sur le site même, en 1983, en est revenu abasourdi. La saison des pluies n'arrange rien, avec sa succession d'averses torrentielles.

9 mai. Syncope suivie d'une abondante transpiration, puis crise de nerfs. Tous les symptomes d'un accès de paludisme. Dreyfus, à compter de ce jour, fera souvent mention de telles attaques. Violente fièvre le lendemain, absence de pharmacie sur l'Ile. Puis, les jours suivants, fièvre (oujours), embarras gastriques, désordres intestinaux. Le 16, "accès de congestion cérébrale". Freyfus fait demander le médecin qui ordonne 40 cg de quinine chaque jour (traitement habituel du plaudisme) 12 boites de lait condnsé et du bicarbonate de soude. En trois jours, la fièvre tombe, si la fatigue demeure.

7 juin. Dreyfus, à court de papier depuis un moment vient enfin de s'en voir attribuer. Il semble que Deniel s'ingénie à mettre à chacune de ses demandes, aussi fondées soient-elles, dans l'esprit et la règle de la loi qui régit la déportation, le plus de mauvaise volonté possible à le satisfaire.

Le 12 juin, enfin, Dreyfus reçoit sa batterie de cuisine et ses conserves, commandées dès le début à Cayenne. Des forçats venant faire des travaux de maintenance, on le reclut quelques jours dans sa cellule. Allusion faite à des spasmes intestinaux très douloureux.

Juin: la saison des pluies bat son plein, il est couvert de boutons provoqués par les piqûtes de moustiques et autres insectes: sous les tropiques, ces cases qui ont peu d'ouverture et de ce fait sont peu ventilées en contiennent inévitablement des myriades.

 

618_0034 Juillet. Le retard avec lequel Dreyfus reçoit son courrier d'explique enfin: sa famille vient seulement d'être avisée qu'elle doit envoyer sa correspondance au Ministère (sans doute pour que le Deuxième Bureau l'analyse). Jusque là, elle partait en Guyane, revenait à Paris avant de faire le trajet opposé. Il apprend ainsi que le vrai coupable n'est toujours pas démasqué, mais cette séie de lettres semble lui insuffler de l'énergie.

10 juillet, sans doute une mesquinerie de Deniel. Il lui est désormais fait interdiction de se promener autour de sa case, de s'asseoir derrière, sur le seul endroit à la fois à l'ombre et au frais.  Retour au régime des forçats, c'est à dire sans café, sans cassonade. Un morceau de pain de deuxième qualité chaque jour, et, deux fois par semaine, 250g de viande. Les autres jours, de l'endaubage ou du lard conservé. Incertitude lui est laissée sur la suppression éventuelle des conserves reçues de Cayenne à ses frais. Pour protester, Dreyfus décide de ne plus sortir de sa case et de ne se nourrir que de pain et d'eau.

Deux jours après, Deniel recule en partie et assure le maintien de la livraison des conserves, plus du droit de circuler. Pour marquer son autorité, il persiste dans l'interdiction mesquine de s'asseoir sur le banc.

Dreyfus semble craquer dans sa volonté de ne jamais se révolter, pour démontrer sa qualité de soldat dont l'obéissance est la première des vertus. "Quand je marche trop vite, on dit que j'épuise le surveillant qui doit m'accompagner ; quand je déclare alors que je ne sortirai plus de mon cabanon, on menace de me punir ! Enfin le jour de la lumière finira bien par arriver, par venir."

Indication répétées de souffrances dues à la chaleur, pendant la saison sèche.

"J'avais fait demander à Cayenne une boîte d'instruments de menuiserie afin de pouvoir m'occuper un peu physiquememt. Ils m'ont été refusés. Pourquoi? Encore une énigme que je ne veux pas chercher à résoudre"

3 décembre 1895...

Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'octo­bre. Journée lugubre, pluie incessante. Le cerveau se rompt, le cœur se brise.
Le ciel est noir comme de l'encre, l'atmosphère embrumée ; vraie journée de mort, d'enterrement. Combien souvent me revient à l'esprit cette excla­mation de Schopenhauer, qui, à la vue des iniquités humaines, s'écriait : « Si Dieu a créé le monde, je ne voudrais pas être Dieu. »

Le courrier venant de Cayenne est arrivé, paraît-il, mais n'a pas apporté mes lettres. Que de douleur ! Rien à lire, rien pour échapper à mes pensées. Ni livres, ni revues ne me parviennent plus. Je marche dans la journée jusqu'à l'épuisement de mes forces, pour calmer mon cerveau, pour briser mes nerfs.

dreyfus-CPLes Allemands exploitèrent l'affaire, évoquant la "barbarie française vis à vis d'un innocent". Ils prirent des contacts diplomatiques discrets pour attester de l'innocence de Dreyfus qui ne fut jamais leur agent, mais d'une part ils n'étaient que peu crédibles, d'autre part donner des arguments irréfutables aurait grillé leur vraie "source", Esterhazy

 

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29 mai 2013

La principale ressource de la transportation, parfaitement scandaleuse.

 

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ivr03_019731949ze_pChaque année, le bagne de Guyane coûtait de dix à quatorze millions de francs or, très mal compensés par quelques recettes minimes (des travaux réalisés en adjudication, fort rares: la colonie avait pris l'habitude de faire réaliser le peu d'infrastructures qu'elle programmait par l'AP, sans lui verser un centime pour cela, voir l'exemple précoce de l'adduction d'eau de Cayenne)

Un des effets pernicieux, c'est que dans l'esprit des Guyanais, le travail - manuel surtout - était associé à l'idée de peine infamante. Par ailleurs quel entrepreneur aurait une chance de percer si on lui opposait une main d'oeuvre certes peu qualifiée et pas motivée (sauf par des moyens de coercition), mais quasiment gratuite?

ivr03_019731452ze_pMais une ressource tombait dans les  caisses de la "tentiaire": la vente de rhum qui sortait de ses deux distilleries (et de ses champs de canne à sucre) occasionnait des ressources qui avoinaient, en 1920, 700.000 F!  Espace illimité surtout autour de Saint-Maurice, main d'oeuvre gratuite et bois à bon compte puisque nombre de corvées faisaient le stère!

Qui consommait une telle quantité de tafia? Les gardiens et leur famille d'une part : l'alcoolisme était une préoccupation majeure pour les directeurs; les libérés ensuite, qui gardaient quelques piécettes pour le cinéma du dimanche, et pour oublier leur condition désespérante ; des habitants de la colonie, évidemment ; enfin et dans une proportion loin d'être négligeable... des transportés en cours de peine alors même que la consommation d'alcool, hors les quelques décilitres octroyés avec parcimonie dans la ration quotidienne, état formellement prohibée!

ivr03_019730273ze_pIl n'était pas exceptionnel de voir rentrer, le soir, des transportés et surtout des relégués complètement ivres, leurs gardiens étant presque dans le même état! Les bagnards avaient accompli leur tâche aussi vite que possible avant de faire de la bricole, la débrouille pour arrondir leur cagnotte. les plus volontaires épargnaient en vue d'une hypothétique évasion qui coûtait cher, les autres buvaient pour oublier, dans les bouges tenus par des commerçants chinois (à même de fournir également la doudou contre espèces sonnantes et trébuchantes) ou dans des rades appartenant à des libérés - bien que cela leur était interdit, mais on s'arrangeait toujours avec l'autorité (en graissant telle ou telle patte ou en renseignant les gardiens sur d'éventuels préparatifs d'évasion): en cas d'ivresse manifeste, on en était quitte pour une ou deux semaines de prison et on risquait, si les récidives étaient nombreuses, le placement dans une corvée "saine" car hors de la ville, là où en général le travail était éreintant. Faire le stère et balayer les trottoirs, sont deux acivités différentes...

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Ne cherchez pas où est la morale là dedans: elle n'existe pas. Sans les ressources du rhum, l'AP aurait été en faillite... Et non seulement elle produisait son rhum, mais elle encourageait les libérés concessionnaires à lui livrer de la canne à sucre, pratiquant des prix nettement plus rémunérateurs que des cultures vivrières!

067_liberes_cayenne_balaguier la seyne

Albert Londres fréquente un "rade" bien connu dans les environs de Cayenne (l'auteur de ce site enseigna à l'arrière arrière petit fils de Garnier)

CHEZ BEL-AMI

Ce soir, à six heures, alors que les urubus dégoûtants s’élevaient sur les toits pour se coucher, je descendais la rue Louis-Blanc. J’allais chez Bel-Ami. C’est moi qui l’appelle Bel-Ami, autrement, lui, s’appelle Garnier. Il est ici pour traite des blanches. Il a fini sa peine, et, pendant son « doublage », il s’est installé restaurateur. Il traite maintenant ses anciens camarades et fait sa pelote. C’est le rendez-vous des libérés rupins.

Le doublage ? Quand un homme est condamné à cinq ou à sept ans de travaux forcés, cette peine achevée, il doit rester un même nombre d’années en Guyane. S’il est condamné à plus de sept ans, c’est la résidence perpétuelle. Combien de jurés savent cela ? C’est la grosse question du bagne : Pour ou contre le doublage. Le jury, ignorant, condamne un homme à deux peines. Le but de la loi était noble : amendement et colonisation, le résultat est pitoyable : le bagne commence à la libération.

Tant qu’ils sont en cours de peine, on les nourrit (mal), on les couche (mal), on les habille (mal). Brillant minimum quand on regarde la suite. Leurs cinq ou sept ans achevés, on les met à la porte du camp. S’ils n’ont pas un proche parent sénateur, l’accès de Cayenne leur est interdit. Ils doivent aller au kilomètre sept. Le kilomètre sept, c’est une borne et la brousse. Lorsqu’on a hébergé chez soi, pendant cinq ou sept ans, un puma, un tamanoir, un cobra, voire seulement une panthère noire, on peut les remettre en liberté dans la jungle ; en faisant appel à leur instinct, ils pourront s’y retrouver ; mais le voleur, l’assassin, la crapule, même s’il a une tête d’âne, n’est pas pour cela un animal de forêt. L’administration pénitentiaire, la « Tentiaire » dit : « Ils peuvent s’en tirer. » Non ! Un homme frais y laisserait sa peau.

J’entrai chez Garnier. Une dizaine de quatrième-première étaient attablés (les libérés astreints à la résidence sont des quatrième-première. On rentre en France au grade de quatrième-deuxième). Je n’eus pas besoin de me présenter. Le bagne savait déjà qu’un « type » venait d’arriver pour les journaux. Et comme les physionomies nouvelles ne pullulent pas dans ce pays de villégiature, il n’y avait pas de doute : le « type » c’était moi :
— Un mou-civet, commanda une voix forte, un !

Deux lampes à pétrole pendaient, accrochées au mur, mais ce devait être plutôt pour puer que pour éclairer.
Sur une large ardoise s’étalait le menu du jour :

Mou civet …                        0,90        (mou cuisiné en ragoût)
Fressure au jus …                0,90       (tripes à la créole)
Machoiran salé …                 1,00       (poisson local cuisiné comme de la morue, quand il est salé)
Vin au litre …                      3,40

CONVERSATION

— À qui ai-je l’honneur ?… demanda-t-il, secouant d’un geste dégagé sa cendre de cigarette.
— Votre visite ne m’étonne pas, dit-il. Ma maison est la plus sérieuse. J’ai la clientèle choisie du bagne. Pas de « pieds-de-biche » (de voleurs) chez moi.

Les clients me reluquaient plutôt en dessous.
— Voici, dit Bel-Ami, s’adjugeant immédiatement l’emploi de président de la séance, voici un monsieur qui vient pour vous servir, vous comprenez ?

Alors, j’entendis une voix qui disait :
— Bah !… nous sommes un tas de fumier…

C’était un homme qui mangeait, le nez dans sa fressure.

Mon voisin faisait une trempette dans du vin rouge. Figure d’honnête homme, de brave paysan qui va sur soixante-dix ans.
— Monsieur, j’ai écrit au président de la République. Il ne me répond pas. J’ai pourtant entendu dire que, lorsqu’on avait eu des enfants tués à la guerre, on avait droit à une grâce… »
— Vous en avez encore pour combien ?
— J’ai fini ma peine, j’ai encore cinq ans de doublage.
— Qu’est-ce que tu as fait ? demanda Bel-Ami.
— J’ai tué un homme…
— Ah !… si tu as tué un homme !…
— Pourquoi avez-vous tué cet homme ?
— Dans une discussion comme ça, sur ma porte, à Montroy, près de Vendôme. Il m’avait frappé. J’ai tué d’un seul coup.

On voyait qu’il avait tué comme il aurait lâché un gros mot. Il était équarrisseur. Il s’appelle Darré. Il s’étonne que le président de la République ne lui réponde pas ; c’est donc un brave homme ! Il avait l’air très malheureux ! D’ailleurs, il s’en alla cinq minutes après, comme un pauvre vieux.
La pluie tropicale se mit à tomber avec fracas, on ne s’entendit plus. Bel-Ami ferma la porte. On se sentit tout de suite entre soi.

Au fond, un abruti répétait sans cesse d’une voix de basse :
— L’or ! L’or ! Ah l’or !
— Tais-toi, vieille bête, dit Bel-Ami, tu en as trouvé de l’or, toi ?
— Oui, oui, au placer « Enfin ! »
— Mange ta fressure et tais-toi. Nous avons à parler de choses sérieuses.

Et se tournant vers moi, d’un air entendu :
— Ne faites pas attention, il est maboul.
— M’sieur ! dit un homme au masque dur, si on a mérité vingt ans, qu’on nous mette vingt ans ; mais quand c’est fini, que ce soit fini. J’ai été condamné à dix ans, je les ai faits. Aujourd’hui, je suis plus misérable que sous la casaque. Ce n’est pas que je sois paresseux. J’ai fait du balata dans les bois. Je crève de fièvre. C’est Garnier qui me nourrit. Qu’on nous ramène au bagne ou qu’on nous renvoie en France. Pour un qui s’en tire, cent vont aux Bambous (au cimetière).
— C’est vrai, dit Bel-Ami, moi, j’ai réussi. J’ai plus de quinze mille francs de crédit sur la place…

À ce moment, la porte s’ouvrit sous une poussée. Un grand noir pénétra en trombe.
— René, dit-il à Bel-Ami, prête-moi cent francs.
— Voilà, mon cher, dit Bel-Ami, prenant le billet dans sa poche de poitrine, entre deux doigts.

Le nègre sortit rapidement.

Je demandai du vin pour l’assemblée.
— Et nous deux nous prendrons un verre de vieux rhum, vous me permettrez de vous l’offrir ?
— Bien sûr, monsieur Garnier.

Il reprit :
— Tu comprends, Lucien, en un sens tu as raison. Le doublage devrait être supprimé, mais si nous rentrons tous en France, la Guyane est perdue.
— Allons donc ! Nous sommes la plaie !
— Non ! mon cher. Nous sommes indispensables, ici ; les trois quarts des maisons de commerce fermeraient leur porte sans nous. Ensuite, il faut bien se rendre compte qu’au point de vue de la société, le gouvernement ne peut admettre qu’on rentre en groupe. Nous sommes dangereux ; mais, voyez-vous, monsieur, deux par deux, petit à petit, voilà la solution.
— L’or ! L’or ! Ah ! l’or !
— La solution ? C’est de tout chambarder !

Cette voix ne venait pas de la salle, mais d’un coin, derrière.
— C’est un revenant ? demandai-je.
— Non, c’est le neveu de mon ancien associé à Paris. Il mange derrière parce que, lui, il est encore en cours de peine. Il devrait être aux fers à cette heure, et même depuis longtemps. Mais sa mère me l’a tellement recommandé ! Je le débrouille. On a des relations !
— Je me cache pour manger, oui, reprit la voix.
— Tu n’as pas le droit de te plaindre, toi. Tu ne veux pas être au bagne et aller au cinéma tous les soirs ?
— J’en ai assez d’être libre d’une liberté de cheval.
— Tu n’avais qu’à ne pas flanquer un coup de matraque à ton bourgeois. Il faut te rendre compte de ce que tu as fait, tout de même !

La voix se tut.

À la table à côté, un homme souriait chaque fois que je le regardais. Il avait l’air d’un bon chien qui ne demande qu’à s’attacher à un maître.
— Qu’est-ce que vous avez fait, vous ?

Il se leva, sortit une enveloppe de sa poche, retira de l’enveloppe la photo d’une jeune femme.
— Eh bien, voilà ! dit-il, je l’ai tuée.

Le carton portait le nom d’un photographe de Saint-Étienne.

Il reprit l’image, la regarda amèrement. Il la remit dans l’enveloppe et s’assit.

Dans la demi-obscurité, le vieil abruti gémissait toujours.
— Ah ! l’or ! l’or !
— Il y a longtemps qu’il est ici, ce conquistadore ?
— Dix ans, répondit le fou.

Alors, Bel-Ami, d’un geste qui partit de l’emmanchure de sa veste et se détendit jusqu’au bout de son bras :
— Mon convoi ! dit-il, montrant le fou du placer.

Et il m’offrit une cigarette.

Celui qui avait le masque dur éclata soudain :
— Si, dans huit jours, je n’ai pas trouvé de travail, je commets un vol qualifié pour qu’on me reprenne dans le bagne.
— Il est évident, ponctue Bel-Ami, que tous n’ont pas la chance. Moi, j’ai mon commerce, ma maîtresse, une Anglaise.

Il m’indiqua le côté de la caisse. Je regardai. Je vis une maigre négresse.
— Elle est des Barbades, dit-il.
— Je vois, fis-je.
— Ah ! la femme fait oublier bien des misères. Ainsi, au bagne — et montrant ses belles dents — sans les femmes des surveillants…
— L’or ! ah ! l’or !
— Ferdinand, tu vas te taire, ou je te présente ton compte !

Je dois vous dire que je fais crédit à ces gens. C’est une boule de neige, les uns paient, les autres non. On apprend la charité, dans notre monde !
— Et moi, jeta l’homme qui voulait commettre un vol qualifié, moi, je m’évade, pas plus tard que demain.
— Et il aura raison ! dit Bel-Ami. Je vais vous faire comprendre. Supposons que nous commettions un crime, tous deux… On est arrêté ensemble, ensemble, on arrive au Maroni, on en a chacun pour huit ans. On fait son temps. Après, moi je m’évade. Je passe cinq années sur les trottoirs de New York, de Rio ou Caracas, et je rapplique. D’après la loi, on doit me libérer. J’ai été cinq ans absent. Et on me libère ! Vous qui serez resté à trimer, vous en aurez encore jusqu’à perpétuité !
— Quand nos aïeux ont fait la loi, ils devaient être noirs, dit l’abruti qui, dans sa pénombre, avec obsession, rêvait à l’or.

Je payai.
— Pour le vin seulement ; c’est moi qui offre les deux rhums.
— Merci.

Et je sortis. C’était la nuit sans étoiles. Cayenne, comme d’habitude, était déserte et désespérée. J’avais à peine fait vingt pas dans les herbes qu’on m’appelait. C’était Bel-Ami.
— Pardon, monsieur ! fit-il en soulevant son canotier, vous avez oublié votre monnaie sur la table.

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L'île du Diable

 

La plus petite des trois îles du Salut, elle fut lieu de déportation sous le second Empire, puis elle servit de léproserie avant de revenir à sa fonction première avec l'affaire Dreyfus. Un projet visait à en faire un sanatorium pour les membres du personnel atteints de tuberculose, mais il fut abandonné, le bagne vvant ses derniers mois et aucun investissement n'étant de ce fait, programmé.

 

Les cartes mises à disposition de l'administration, au moment de l'affaire Dreyfus, quand il fallut l'aménager pour recevoir le déporté.

555_435_image_caom_3355_10_7_031895_carteLe chenal entre Royale et l'Ile du Diable est fréquemment parcouru par un violent courant, et le ressac se fait durement sentir. Aussi l'accostage est très difficile.

555_436_image_caom_3350_b177_ile

555_434_image_caom_3357_rm_fevrier_1898_carte

EVT391HReprésentation attribuée à un transporté.

CapturePlan établi par Dreyfus.

ile-du-diable26Vue contemporaine

071011IMG_0856Ile du Diable vue depuis l'Ile Royale - Case de Deyfus rénovée (photo personnelle)

071011IMG_0885

85224392_oAnciennes cases des déportés, puis de la léproserie

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Rapport d'installation du condamné Dreyfus - Les problèmes matériels (4)

Le rapport continue, curieusement avec une écriture nettement différente et un français plutôt vacillant...

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555_416_image_caom_3355_10_7_031895_027PS - 18 Mars.


Au moment de vous remettre le présent rapport, je reçois avis du Iles du Salut [sic] que les communications qui sont déjà très difficiles depuis plus d'un mois avec l'Ile du Diable, sont devenues à peu près impossibles, la mer ayant encore grossi.

 

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Le surveillant militaire Gaston Legoff a failli se perdre samedi avec deux embarcations se rendant à l'Ile du Diable, entraîné qu'il a été par le courant, et n'ayant pu doubler le goulet où la mer brisait avec violence.

le Commandant des Iles du Salut a dû réquisitionner le "Cappy" à la nuit, pour aller à la recherche des deux embarcations en danger, et que l'on avait perdues de vue.

Le surveillant Legoff qui est un vaillant marin est rentré seul une heure plus tard avec ses embarcations à l'Ile Royale où le Cappy l'avait précédé, ne l'ayant pas rencontré à cause de la profonde obscurité qui régnait à ce moment.

555_418_image_caom_3355_10_7_031895_029Le lendemain matin, dans un nouvel essai de transport, la grande chaloupe a sombré : nous n'avons pas eu, heureusement, d'accident de personnes mais l'embarcation est perdue

J'ai cherché alors à me servir de la goélette "Anna Julia" pour effectuer le transport du matériaux [sic] à l'Ile du Diable : le patron y a renoncé et ce petit bâtiment est rentré à Cayenne.

555_419_image_caom_3355_10_7_031895_030Devant l'insuccès répété de ces tentatives, j'ai prescrit au commandant supérieur des Iles du Salut d'essayer l'installation d'un va et vient entre l'abattoir de l'Ile Royale et le débarcadère de l'Ile du Diable. Peut être serons-nous plus heureux par ce moyen, car il ne faut pas songer à franchir le goulet sur un radeau qui serait emporté au premier coup de mer.

La case du surveillant n'en est pas moins mise au levage ce matin. mais comme vous le voyez, Monsieur le Gouverneur, le retard que nous éprouvons ne saurait nous être imputable ; nous luttons contre les éléments qui sont plus forts que nous. Nous n'avons d'ailleurs pas à nous préoccuper outre mesure de la situation que nous subissons ; la détention de Dreyfus à

555_420_image_caom_3355_10_7_031895_031l'Ile Royale est absolument légale - la liberté dont il peut jouir étant subordonnée à la nécessité de s'assurer de la garde de sa personne, j'ai dû, pour remplir le voeu de la loi à cet égard, le mettre en sureté à l'Ile Royale à défaut de l'Ile du Diable où la liberté qui lui serait donnée vu l'état actuel ne permettrait pas de le garder avec toute la sécurité désirable.

Si le temps ne s'améliore pas, je ne pense pas que nous puissions être prêts avant le 1er avril.

La détention de Dreyfus n'a donné lieu, jusqu'à ce jour, à l'Ile Royale, à aucun incident, ni à aucune réclamation du conddamné.

Il a remis au commandant supérieur qui me les a transmises par l'occasion d'hier quatre lettres que je vous adresse sous ce pli. Elles ont été déposées ouvertes entre les mains de ce fonctionnaire et sont destinées à :

555_421_image_caom_3355_10_7_031895_032Madame Dreyfus, femme du condamné,; 53 rue de Chateaudin à Paris;
Mr Mathieu Dreyfus, 64 rue de la Victoire, à Paris;
Mr Hadamard, 53 rue de Chateaudun, à Paris;
Madame Arthur Cahn, rue de la Rochelle, à Bar le Duc Meuse)

J'ai de plus reçu les minutes de ces mêmes lettres préparées par Dreyfus sur des bouts de papier : en travers ou sur l'écriture, et sur certaines failles, Dreyfus a dessiné des figurines d'objets et établi des formules algébriques, des calculs de géométrie, avec figures.

Si vous pensez que ces documents puissent intéresser le Département, j'en préparerai l'envoi ; dans le cas contraire, je les ferai classer au dossier du déporté Dreyfus.

********************************

Toujours cet acharnement à diriger ce qui n'est pas de ses prérogatives: la gestion des Iles du salut et toujours cette paranoïa. Q'un officier d'artillerie privé d'activité, de lectures, dont le moral est au plus bas, tente de s'occuper en faisant des exercices de géométrie sur des brouillons non destinés à être expédiés, voilà qui est suspect pour Deniel qui s'obstinera dans cette voie de la persécution, des années durant, sous prétexte de "parer à toute éventualité"

Le transbordeur dont il parle était à l'état de projet, et sera mis en service rapidement. Sans doute tenta-t-il de s'en attribuer le mérite...

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La circulation de l'argent dans les bagnes de Guyane.

 

P02_01105205[Jeton de cantinage, période initiale du bagne]

La mise à disposition de numéraire, pour améliorer le quotidien, était plus ou moins aisée selon les catégories à laquelle appartenaient les forçats.
Les déportés (régime politique censément adouci, dans la pratique infiniment plus pénible) pouvaiant recevoir des subsides de leurs proches avec lesquels ils avaient la possibilité, s'ils ne se satisfaisaient pas de l'ordinaire, de cantiner "dans la mesure du raisonnable" (ce dernier étant fixé par l'administration). Cela dit, le numéraire ne leur était pas versé "en propre" mais tenu sur un compte pour éviter les tentatives de corruption.

 

Dreyfus-on-Devil-Is-96L'ordinaire, pour eux, était celui d'un militaire en campagne, le vin excepté (tout comme pour les transportés) mais à la différence de ces derniers, les aliments leur étaient servis crus: C'est ainsi que Dreyfus, au début de son séjour, dut faire griller une pièce de viande sur une vieille tôle rouillée en faisant de petits feux du bois qu'il ramassait sur son lopin, ou tenter d'obtenir un "bouilli" que le plus souvent, il jetait à la mer tout comme son café qu'on lui servait vert - il n'avait rien pour le torréfier ou pour le mouler.On imagine ces conditions difficiles de survie, pour un grand bourgeois habitué à se reposer sur des domestiques...

Sous le contrôle vigilant de l'administration qui imposait des fournisseurs agréés afin d'éviter les correspondances frauduleuses, les déportés se procuraient des conserves et du vin à Cayenne. Pendant les rares périodes où ils séjournèrent en groupe sur l'île du Diable (sous le second Empire ou pendant la Grande Guerre), ils faisaient parfois popote commune. Les déportés pouvaient également porter - à leurs frais - des vetements civils et garder leur pilosité (ce qui était rigoureusement interdit aux transportés et aux relégués)

Les relégués individuels avaient le droit de travailler pour leur compte - mais la mentalité détestable de la plupart de ces pieds de biches ne les y poussait guère (ils étaient à l'origine de la quasi totalité des chapardages de saint-Laurent et des environs). Ils pouvaient cantiner et s'acheter des objets jugés nécessaires.

Les relégués collectifs devaient une demi-journée de leur temps à l'administration, pour subvenir à leurs besoins. Pendant l'autre demi journée, leur "débrouille" permettait d'améliorer l'ordinaire mais en théorie, ils n'avaient pas le droit de conserver d'argent sur eux: on tenait compte de leur pécule mais à peu près tous avaient une cagnotte intestinale, le "plan" - ce qui n'était pas sans risque car nombre de forçats perdirent la vie pour se faire éventrer à la recherche de ce "plan"

Les transportés n'avaient aucun droit de recevoir de l'argent de leurs proches, ni d'en conserver - ce qui n'empêchait pas la possession du plan. Quand l'administration soupçonnait un de ces derniers d'avoir accumulé une forte somme, suffisante pour financer une évasion, elle enfermait parfois le suspect en cellule avec un baquet à déjections et des aliments qui "faisaient aller", laissant faire la nature. Parfois, on sollicitait les médecins pour qu'ils fournissent un laxatif: la plupart s'y opposaient, par déontologie médicale mais tout à une fin, et le plan finissait bien par ressortir...

planPlan et son contenu (source: Atelier de création libertaire)

Il y avait une infinité de moyens de combiner la "débrouille", au bagne et même des détenus parqués aux îles parvenaient à recevoir de l'argent venant de proches ou de complices. Il suffisait, pour cela, de bénéficier d'un réseau de complicité qui commençait par une personne ayant le droit de recevoir un mandat en Guyane: libéré, personne civile, relégué individuel voire... gardien. Ce mandat reçu, on faisait discrètement passer la somme à l'intéressé, souvent à travers une succession d'intermédiaires qui prélevaient chacun leur dîme.

85551071_oNous avons vu que le Libéré Massé, accusé de recel d'argent appartenant à des détenus, apprenant qu'il serait arrêté pour cela, pris de panique fut jugé par le TMS pour s'être évadé. S'il se livrait à un tel trafic, c'était par manque absolu de ressources d'une part (la condition des libérés à peu près interdits de tous emplois était terrifiante), mais de plus, il parvenait à envoyer un mandat mensuel de quarante francs à sa vieille mère impotente demeurée à Paris. Emu par la situation et par le fait que Massé avait spontanément rebroussé chemin pour se livrer, le TMS l'acquitta.

Ce n'est un secret pour personne que nombre de gardiens, pourtant mieux rémunérés que dans les maisons centrales de France pour un service moins exigeant, "en croquaient", ce qui ne doit pas faire oublier que la grande majorité faisait son service sinon avec conviction et dévouement, du moins honnêtement. Le soin que Deniel (chargé de la garde de Dreyfus) déploya pour trouver des gardiens "sûrs" pour la déportation, en 1895, alors qu'il était absolument certain que Dreyfus était sans un sou et coupé du reste du monde est d'ailleurs révélateur: avec une "tentiaire" totalement honnête, choisir des surveillants intègres n'aurait pas posé de problème... Ces surveillants étaient évidemment en bonne place pour participer à la circulation d'argent ou pour attribuer tel ou tel "bon poste" ou "faveur" à un forçat qui savait se montrer généreux.

C'est ainsi que nombre de transportés, outre ce qu'ils détenaient dans leur "plan", avaient un compte virtuel ouvert chez tel ou tel négociant (souvent des commerçants d'origine chinoise, durs en affaires au vu de la commission prise, mais "honnêtes", n'imaginant pas de voler un bagnard - d'une part pour ne pas entacher leur réputation, ce qui les priverait de clients, d'autre part pour éviter une vengeance qui serait implacable. Cet argent était ainsi placé chez l'intermédiaire qui, le moment venu, ferait appel au passeur qui organiserait la belle.

p3- 10 FRANCS OR NAPOLEON III 1863 A

9EFB6251F910E5AADBE13B85554L'argent détenu devait répondre à divers critères. L'or était le plus recherché, car un petit volume correspondait à une grande valeur et il avait cours mondial: un évadé pouvait faire des transactions avec des Napoléons en Guyane anglaise, au Venezuela, au Brésil, etc. La monnaie française avait cours en Guyane, pour les gros achats. Pour les dépenses courantes, la monnaie guyanaise (émise par la caisse de l'outre-mer) était la plus commode à employer mais sortie des frontières de la colonie, ce n'était plus que du papier. Pendant un certain temps, l'AP distribua des jetons au forçats, pour leur permettre de cantiner. Idem, la société Tanon (gros négociant) tira des "assignats" pour compenser le déficit de petite monnaie, qui servaient aussi bien dans les "grands bois" pour les orpailleurs qu'au bagne, voire en ville.

Sans titre-1Jetons "assignats" de la Société Tanon

 

Bagnards 46Il ne faut pas oublier que beaucoup de bagnards disposaient de moments de liberté au cours de la journée, pendant lesquels ils étaient en contact avec le monde extérieur. S'ils n'étaient pas particulièrement surveillés parce que considérés comme dangereux ou risquant de s'évader, un grand nombre était "lâchés" le matin pour accomplir leur corvée, sous réserve d'être présents aux appels. Cela leur laissait le temps de faire les petits négoces liés à la débrouille (vente d'objets, de services, etc. et de gérer leur pécule virtuel). Etait officiellement considéré comme "évadé" un bagnard qui avait douze heures de retard après un appel, mais la plupart revenaient très vite et en étaient quitte pour une à deux semaines de prison. Cela valait bien le coup, si l'absence avait permis de voir une doudou ou se s'offrir une biture carabinée (bien qu'il fût interdit de faire entrer de l'alcool dans les pénitenciers de nombreux cas d'ivresse furent signalés dans les cases collectives: l'ingéniosité des détenus, partout, est absolument sans limite et ils ont toujours quelques coups d'avance sur leurs gardiens).

devil's island xiiiQuand bien même un forçat était relativement "coincé" (sauf peut être dans un camp disciplinaire ou à la réclusion de saint-Joseph où l'isolement était total), un camarade bénéficiant de plus de liberté pouvait se charger de commissions en sa faveur. De temps à autre, une fouille collective organisée sous la direction d'un surveillant-chef perturbait le fonctionnement des trafics, mais d'une part elles étaient peu efficaces du fait des indicateurs (les garçons de famille affectés au service des gardiens, par exemple) qui permettaient de prendre des précautions, d'autre part parce que l'AP détestait générer des sources d'énervement qu'elle avait ensuite du mal à contenir compte tenu de ses effectifs (en pratique, un surveillant était en charge de trente à soixante détenus) et les rares fois où elle dut faire appel au Gouverneur pour qu'il mette les troupes à sa disposition furent vécues comme un échec.

FLAG1C'est une de ces raisons - la libre circulation d'argent ou peu s'en faut - qui faisait que les vieux chevaux de retour préféraient infiniment être envoyés aux travaux forcés en Guyane, plutôt que dans une maison centrale d'où on ne s'évadait pas, où les combines étaient absentes, la discipline dure et le froid glacial sept mois par an. Le bagne faisait peur au tout venant. Moins à la pègre, étant entendu que dans tous les cas, l'exemplarité fonctionnait peu: le délit ou le crime étaient commis sur un coup de tête ou avec préméditation, mais dans l'idée qu'on ne se ferait pas prendre.

Et en Guyane, avec de l'argent et de l'entregent, on pouvait se la couler relativement douce en achetant une bonne place, ou envisager une évasion si on était assez hardi pour cela. Bien qu'en théorie les nouveaux arrivants devaient systématiquement être envoyés en Troisième Classe, celle des travaux pénibles, et y demeurer deux ans avant d'espérer théoriquement une montée en seconde classe, les exceptions étaient légion, qui ne s'expliquaient pas toutes, euphémisme, par les besoins su service.

Le pécule du Transporté était calculé sur la base de 0,50F par jour, sur lequel on retirait le montant des objets qu'il cantinait (exemple: remplacement d'une brosse hors d'âge avant la date normale), de ce qu'il avait cassé ou égaré. Cela donna lieu à une paperasserie incroyable et à des détournements multiples, car quel recoupement était possible des années après qu'on ait défalqué une somme contestable? Le mécanisme était simple: on pratiquait la soustraction sur le compte du détenu, on "oubliait" de porter la recette correspondante dans les actifs de l'AP en mettant la différence dans sa poche. La plupart des agents comptables étant des détenus en général  plus compétent que les surveillants**, la chose était facile surtout si les surveillants y trouvaient intérêt. Dans la pratique, à la sortie après huit ans de bagne, un Libéré disposait d'environ 1.000F plus ce qu'il avait pu éventuellement accumuler par la "débrouille". C'était très insuffisant pour attendre la fin du doublage et se payer le voyage de retour, et le travail rémunérateur était quasiment inexistant pendant ce temps de confinement dans la colonie.

** Duez, (lien) qui détourna des millions et fut envoyé au bagne pour cela géra un temps toute la comptabilité des îles.

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