Relation à partir du journal de Dreyfus (extraits)

 

220px-Dreyfus_Ile_du_diable_9627 janvier 1896.

J'ai enfin reçu un colis sérieux de livres ; il m'est parvenu après de longs mois d'attente. J'arrive ainsi, en forçant ma pensée à se fixer, à donner quelques instants de repos à mon cerveau ; mais, hélas ! je ne puis plus lire longtemps, tant tout est ébranlé en moi.

28 février 1896.

Plus rien à lire. Journées, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais la bouche, je ne demande même plus rien. Mes conversations se bornaient à demander si le courrier était arrivé ou non Mais on m'interdit de par­ler ou du moins, ce qui est la même chose, on interdit aux surveillants de répondre à des questions aussi banales, aussi insignifiantes que celles que je faisais.
Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la découverte de la vérité, pour hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige.

Une nouvelle brimade indirecte de Deniel...

6 avril 1896.

Le courrier du mois de février vient de me parvenir. Le coupable n'est toujours pas démasqué.
 
Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumière se fasse ; donc, arrière toutes les plaintes!
Quelle horrible vie ! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit. Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures. Maintenant il doivent marcher sans jamais s'arrêter ; la plupart sont en sabots !

Le journal s'interrompt jusqu'au 26 juillet, preuve de profonde dépression.

2 août 1896.

Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon cerveau, contre mon cœur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant qu'on ne m'aura pas jeté dans la tombe, car je veux voir la fin de ce sinistre drame. Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus.

Dimanche 6 septembre 1896

 

909819198_LJe viens d'être prévenu que je ne pourrai plus me promener dans la partie de l'île qui m'était réservée, je ne pourrai plus marcher qu'autour de ma case.

Combien de temps résisterai-je encore ? Je n'en sais rien ! Je souhaite que cet horrible supplice finisse bien­tôt, sinon je lègue mes enfants à la France, à la patrie, que j'ai toujours servie avec dévouement, avec loyauté, en suppliant de toute mon âme, de toutes mes forces, ceux qui sont à la tête des affaires de notre pays de faire la lumière la plus complète sur cet effroyable drame. Et ce jour-là, à eux de comprendre ce que des êtres humains ont souffert d'atroces tortures imméritées et de reporter sur mes pauvres enfants toute la pitié que mérite une pareille infortune.

Lundi 7 septembre 1896.

J'ai été mis aux fers hier au soir ! Pourquoi ? Je l'ignore.

Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui m'était tracé, observé intégralement les consignes qui m'étaient données.

Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce? Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir à remplir vis-à-vis de ses enfants ! Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que l'on ne m'aura pas tué ; je remplirai simplement mon devoir. Quant à ceux qui se sont constitués ainsi mes bour­reaux, ah ! je leur laisse leur conscience pour juge quand la lumière sera faite, la vérité découverte, car, tôt ou tard, tout se découvre dans la vie.

Mardi 8 septembre 1896.

Ces nuits aux fers ! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel supplice moral ! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans savoir pour quelle cause ! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je depuis tantôt deux ans ?

Enfin, mon devoir est d'aller jusqu'à la limite de mes forces ; j'irai, tout simplement. Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies physiques ! Et dans cette détresse profonde de tout mon être, je vous envoie encore toute l'expression de mon affec­tion, de mon amour, ma chère Lucie, mes chers et adorés enfants.

gracielefigaroMême jour, 2 heures soir.

Mon cerveau est tellement frappé, tellement boule­versé par tout ce qui m'arrive depuis bientôt deux ans, que je n'en peux plus, que tout défaille en moi. C'est vraiment trop pour des épaules humaines. Que ne suis-je dans la tombe. Oh ! le repos éternel ! Encore une fois, quand la lumière sera faite, oh ! je lègue mes enfants à la France, à ma chère patrie.

Mon cher petit Pierre, ma chère petite Janine, chère Lucie, vous tous que j'aime du plus profond  de mon cœur, de toute l'ardeur de mon âme, croyez-le, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour résister.

Mercredi 9 septembre 1896.

Le commandant des îles est venu hier soir. Il m'a dit que la mesure qui était prise à mon égard n'était pas une punition, mais "une mesure de sûreté", car l'administration n'avait aucune plainte à élever contre moi.

La mise aux fers, une mesure de sûreté ! Quand je suis déjà gardé nuit et jour comme une bête fauve par un surveillant armé d'un revolver et d'un fusil ! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure de haine, de torture, ordonnée de Paris, par ceux qui ne pouvant frapper une famille frappent un innocent, parce que ni lui ni sa famille ne veulent, ne doivent s'incliner devant la plus épouvantable des erreurs judi­ciaires qui ait jamais été commise. Qui est-ce qui s'est constitué ainsi mon bourreau, le bourreau des miens, je ne saurais le dire.

On sent bien que l'administration locale (sauf le surveillant-chef, spécialement envoyé de Paris) a elle-même l'horreur de mesures aussi arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est obligée de m'appliquer, n'ayant pas à discuter avec des consignes qui lui sont imposées.

Non, la responsabilité monte plus haut, à l'auteur, ou aux auteurs de ces consignes inhumaines. Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le même : il est de demander, de vouloir la lumière la plus éclatante sur cet effroyable drame, en innocents qui n'ont rien à craindre, qui ne craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la vérité.

Quand je pense à tout cela, je n'ai même plus de colère ; une immense pitié seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'êtres humains. Quels remords ils se préparent quand la lumière sera faite, car l'histoire, elle, ne connaît pas de secrets. Tout est si triste en moi, mon cœur tellement labouré, mon cerveau tellement broyé que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes idées ; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette énigme épouvantable.

Capture5La double boucle - Croquis de Dreyfus

Je suis tellement las, tellement brisé de corps et d'âme, que j'arrête aujourd'hui ce journal, ne pouvant prévoir jusqu'où iront mes forces, quel jour mon cerveau éclatera sous le poids de tant de tortures. Je le termine en adressant à Monsieur le Président de la République cette supplique suprême, au cas où je succomberais avant d'avoir vu la fin de cet horrible drame :

« Monsieur le Président de la République,

« Je me permets de vous demander que ce journal, écrit au jour le jour, soit remis à ma femme.

« On y trouvera peut-être, Monsieur le Président, des cris de colère, d'épouvanté contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais frappé un être humain et un être humain qui n'a jamais forfait à l'honneur. Je ne me sens plus le courage de le relire, de refaire cet horrible voyage.

« Je ne récrimine aujourd'hui contre personne ; cha­cun a cru agir dans la plénitude de ses droits, de sa conscience.

« Je déclare simplement encore que je suis innocent de ce crime abominable, et je ne demande toujours 

qu'une chose, toujours la même, la recherche du vérita­ble coupable, l'auteur de cet abominable forfait.

«Et le jour où la lumière sera faite, je demande qu'on reporte sur ma chère femme, sur mes cher enfants, toute la pitié que pourra inspirer une si grande infortune.

«Et je ne demande qu'une chose, toujours la même, la recherche du véritable coupable, l'auteur de cet abominable forfait.
«Et le jour où la lumière sera faite, je demande qu'on reporte sur ma chère femme, sur mes cher enfants, toute la pitié que pourra inspirer une si grande infortune.

FIN DU JOURNAL