P02_01105205[Jeton de cantinage, période initiale du bagne]

La mise à disposition de numéraire, pour améliorer le quotidien, était plus ou moins aisée selon les catégories à laquelle appartenaient les forçats.
Les déportés (régime politique censément adouci, dans la pratique infiniment plus pénible) pouvaiant recevoir des subsides de leurs proches avec lesquels ils avaient la possibilité, s'ils ne se satisfaisaient pas de l'ordinaire, de cantiner "dans la mesure du raisonnable" (ce dernier étant fixé par l'administration). Cela dit, le numéraire ne leur était pas versé "en propre" mais tenu sur un compte pour éviter les tentatives de corruption.

 

Dreyfus-on-Devil-Is-96L'ordinaire, pour eux, était celui d'un militaire en campagne, le vin excepté (tout comme pour les transportés) mais à la différence de ces derniers, les aliments leur étaient servis crus: C'est ainsi que Dreyfus, au début de son séjour, dut faire griller une pièce de viande sur une vieille tôle rouillée en faisant de petits feux du bois qu'il ramassait sur son lopin, ou tenter d'obtenir un "bouilli" que le plus souvent, il jetait à la mer tout comme son café qu'on lui servait vert - il n'avait rien pour le torréfier ou pour le mouler.On imagine ces conditions difficiles de survie, pour un grand bourgeois habitué à se reposer sur des domestiques...

Sous le contrôle vigilant de l'administration qui imposait des fournisseurs agréés afin d'éviter les correspondances frauduleuses, les déportés se procuraient des conserves et du vin à Cayenne. Pendant les rares périodes où ils séjournèrent en groupe sur l'île du Diable (sous le second Empire ou pendant la Grande Guerre), ils faisaient parfois popote commune. Les déportés pouvaient également porter - à leurs frais - des vetements civils et garder leur pilosité (ce qui était rigoureusement interdit aux transportés et aux relégués)

Les relégués individuels avaient le droit de travailler pour leur compte - mais la mentalité détestable de la plupart de ces pieds de biches ne les y poussait guère (ils étaient à l'origine de la quasi totalité des chapardages de saint-Laurent et des environs). Ils pouvaient cantiner et s'acheter des objets jugés nécessaires.

Les relégués collectifs devaient une demi-journée de leur temps à l'administration, pour subvenir à leurs besoins. Pendant l'autre demi journée, leur "débrouille" permettait d'améliorer l'ordinaire mais en théorie, ils n'avaient pas le droit de conserver d'argent sur eux: on tenait compte de leur pécule mais à peu près tous avaient une cagnotte intestinale, le "plan" - ce qui n'était pas sans risque car nombre de forçats perdirent la vie pour se faire éventrer à la recherche de ce "plan"

Les transportés n'avaient aucun droit de recevoir de l'argent de leurs proches, ni d'en conserver - ce qui n'empêchait pas la possession du plan. Quand l'administration soupçonnait un de ces derniers d'avoir accumulé une forte somme, suffisante pour financer une évasion, elle enfermait parfois le suspect en cellule avec un baquet à déjections et des aliments qui "faisaient aller", laissant faire la nature. Parfois, on sollicitait les médecins pour qu'ils fournissent un laxatif: la plupart s'y opposaient, par déontologie médicale mais tout à une fin, et le plan finissait bien par ressortir...

planPlan et son contenu (source: Atelier de création libertaire)

Il y avait une infinité de moyens de combiner la "débrouille", au bagne et même des détenus parqués aux îles parvenaient à recevoir de l'argent venant de proches ou de complices. Il suffisait, pour cela, de bénéficier d'un réseau de complicité qui commençait par une personne ayant le droit de recevoir un mandat en Guyane: libéré, personne civile, relégué individuel voire... gardien. Ce mandat reçu, on faisait discrètement passer la somme à l'intéressé, souvent à travers une succession d'intermédiaires qui prélevaient chacun leur dîme.

85551071_oNous avons vu que le Libéré Massé, accusé de recel d'argent appartenant à des détenus, apprenant qu'il serait arrêté pour cela, pris de panique fut jugé par le TMS pour s'être évadé. S'il se livrait à un tel trafic, c'était par manque absolu de ressources d'une part (la condition des libérés à peu près interdits de tous emplois était terrifiante), mais de plus, il parvenait à envoyer un mandat mensuel de quarante francs à sa vieille mère impotente demeurée à Paris. Emu par la situation et par le fait que Massé avait spontanément rebroussé chemin pour se livrer, le TMS l'acquitta.

Ce n'est un secret pour personne que nombre de gardiens, pourtant mieux rémunérés que dans les maisons centrales de France pour un service moins exigeant, "en croquaient", ce qui ne doit pas faire oublier que la grande majorité faisait son service sinon avec conviction et dévouement, du moins honnêtement. Le soin que Deniel (chargé de la garde de Dreyfus) déploya pour trouver des gardiens "sûrs" pour la déportation, en 1895, alors qu'il était absolument certain que Dreyfus était sans un sou et coupé du reste du monde est d'ailleurs révélateur: avec une "tentiaire" totalement honnête, choisir des surveillants intègres n'aurait pas posé de problème... Ces surveillants étaient évidemment en bonne place pour participer à la circulation d'argent ou pour attribuer tel ou tel "bon poste" ou "faveur" à un forçat qui savait se montrer généreux.

C'est ainsi que nombre de transportés, outre ce qu'ils détenaient dans leur "plan", avaient un compte virtuel ouvert chez tel ou tel négociant (souvent des commerçants d'origine chinoise, durs en affaires au vu de la commission prise, mais "honnêtes", n'imaginant pas de voler un bagnard - d'une part pour ne pas entacher leur réputation, ce qui les priverait de clients, d'autre part pour éviter une vengeance qui serait implacable. Cet argent était ainsi placé chez l'intermédiaire qui, le moment venu, ferait appel au passeur qui organiserait la belle.

p3- 10 FRANCS OR NAPOLEON III 1863 A

9EFB6251F910E5AADBE13B85554L'argent détenu devait répondre à divers critères. L'or était le plus recherché, car un petit volume correspondait à une grande valeur et il avait cours mondial: un évadé pouvait faire des transactions avec des Napoléons en Guyane anglaise, au Venezuela, au Brésil, etc. La monnaie française avait cours en Guyane, pour les gros achats. Pour les dépenses courantes, la monnaie guyanaise (émise par la caisse de l'outre-mer) était la plus commode à employer mais sortie des frontières de la colonie, ce n'était plus que du papier. Pendant un certain temps, l'AP distribua des jetons au forçats, pour leur permettre de cantiner. Idem, la société Tanon (gros négociant) tira des "assignats" pour compenser le déficit de petite monnaie, qui servaient aussi bien dans les "grands bois" pour les orpailleurs qu'au bagne, voire en ville.

Sans titre-1Jetons "assignats" de la Société Tanon

 

Bagnards 46Il ne faut pas oublier que beaucoup de bagnards disposaient de moments de liberté au cours de la journée, pendant lesquels ils étaient en contact avec le monde extérieur. S'ils n'étaient pas particulièrement surveillés parce que considérés comme dangereux ou risquant de s'évader, un grand nombre était "lâchés" le matin pour accomplir leur corvée, sous réserve d'être présents aux appels. Cela leur laissait le temps de faire les petits négoces liés à la débrouille (vente d'objets, de services, etc. et de gérer leur pécule virtuel). Etait officiellement considéré comme "évadé" un bagnard qui avait douze heures de retard après un appel, mais la plupart revenaient très vite et en étaient quitte pour une à deux semaines de prison. Cela valait bien le coup, si l'absence avait permis de voir une doudou ou se s'offrir une biture carabinée (bien qu'il fût interdit de faire entrer de l'alcool dans les pénitenciers de nombreux cas d'ivresse furent signalés dans les cases collectives: l'ingéniosité des détenus, partout, est absolument sans limite et ils ont toujours quelques coups d'avance sur leurs gardiens).

devil's island xiiiQuand bien même un forçat était relativement "coincé" (sauf peut être dans un camp disciplinaire ou à la réclusion de saint-Joseph où l'isolement était total), un camarade bénéficiant de plus de liberté pouvait se charger de commissions en sa faveur. De temps à autre, une fouille collective organisée sous la direction d'un surveillant-chef perturbait le fonctionnement des trafics, mais d'une part elles étaient peu efficaces du fait des indicateurs (les garçons de famille affectés au service des gardiens, par exemple) qui permettaient de prendre des précautions, d'autre part parce que l'AP détestait générer des sources d'énervement qu'elle avait ensuite du mal à contenir compte tenu de ses effectifs (en pratique, un surveillant était en charge de trente à soixante détenus) et les rares fois où elle dut faire appel au Gouverneur pour qu'il mette les troupes à sa disposition furent vécues comme un échec.

FLAG1C'est une de ces raisons - la libre circulation d'argent ou peu s'en faut - qui faisait que les vieux chevaux de retour préféraient infiniment être envoyés aux travaux forcés en Guyane, plutôt que dans une maison centrale d'où on ne s'évadait pas, où les combines étaient absentes, la discipline dure et le froid glacial sept mois par an. Le bagne faisait peur au tout venant. Moins à la pègre, étant entendu que dans tous les cas, l'exemplarité fonctionnait peu: le délit ou le crime étaient commis sur un coup de tête ou avec préméditation, mais dans l'idée qu'on ne se ferait pas prendre.

Et en Guyane, avec de l'argent et de l'entregent, on pouvait se la couler relativement douce en achetant une bonne place, ou envisager une évasion si on était assez hardi pour cela. Bien qu'en théorie les nouveaux arrivants devaient systématiquement être envoyés en Troisième Classe, celle des travaux pénibles, et y demeurer deux ans avant d'espérer théoriquement une montée en seconde classe, les exceptions étaient légion, qui ne s'expliquaient pas toutes, euphémisme, par les besoins su service.

Le pécule du Transporté était calculé sur la base de 0,50F par jour, sur lequel on retirait le montant des objets qu'il cantinait (exemple: remplacement d'une brosse hors d'âge avant la date normale), de ce qu'il avait cassé ou égaré. Cela donna lieu à une paperasserie incroyable et à des détournements multiples, car quel recoupement était possible des années après qu'on ait défalqué une somme contestable? Le mécanisme était simple: on pratiquait la soustraction sur le compte du détenu, on "oubliait" de porter la recette correspondante dans les actifs de l'AP en mettant la différence dans sa poche. La plupart des agents comptables étant des détenus en général  plus compétent que les surveillants**, la chose était facile surtout si les surveillants y trouvaient intérêt. Dans la pratique, à la sortie après huit ans de bagne, un Libéré disposait d'environ 1.000F plus ce qu'il avait pu éventuellement accumuler par la "débrouille". C'était très insuffisant pour attendre la fin du doublage et se payer le voyage de retour, et le travail rémunérateur était quasiment inexistant pendant ce temps de confinement dans la colonie.

** Duez, (lien) qui détourna des millions et fut envoyé au bagne pour cela géra un temps toute la comptabilité des îles.