Né à Marseille en septembre 1879 - Mit fin à ses jours à Reuilly (Indre)  le 28 août 1954.

Quatorze ans de bagne.


 

220px-Marius_JacobMarius Jacob est à classer dans les Anarchistes illégalistes, et il est difficile de lire autre chose que des hagiographies à son sujet tant le monde libertaire en fit un symbole.

Jacob fut un cambrioleur ingénieux doté d'un incontestable sens de l'humour.  Il était capable de faire preuve de générosité - y compris à l'égard de quelques unes de ses victimes. On dit que Maurice Leblanc s'en inspira pour créer son célèbre Arsène Lupin, mais l'auteur le nia énergiquement.
 
D’origine alsacienne, Alexandre Marius Jacob naquit à Marseille le 29 septembre 1871. Il signa dès ses douze ans un engagement comme mousse ; il déserta à Sydney ayant connu selon ses dires le haut et le bas (dont les désirs concupiscents des marins auxquels ils devait résister en permanence ("J'ai vu le monde ; il n'est pas beau "). Il fit mention d'un bref épisode de piraterie auquel il aurait renoncé, ne supportant pas sade fièvres cruauté et revint à Marseille en 1897, à 18 ans, atteint de fièvres (sans doute du paludisme) qui ne le quitteront plus. Il devint alors apprenti typographe, milieu qui poussait alors à la fréquentation des milieux anarchistes. Il y rencontra sa compagne, Rose.

La fin du siècle est l'époque du vif conflit entre socialistes (parlementaires ou non) et anarchistes libertaires alors présents dans le monde ouvrier même si nombre de bourgeois se piquaient alors aussi de libertarisme (jusqu'à ce que la police les coince: ils devenaient alors agents provocateurs, tenus qu'ils étaient par l'autorité: Lorulot en est un de la plus belle espèce) .

almana_revo2D'un côté, les uns se voulaient légalistes et tentaient de parvenir au pouvoir par les élections pour certains, par un mouvement révolutionnaire collectif pour d'autres, quand les anarchistes pensaient que la justice sociale ne se discute pas, qu'elle se prend.

Dans cette Europe de la Belle Époque qui suit  la terrible répression de la Commune, des révoltés prônent l'acte individuel violent pour rendre justice. Les assassinats touchent des rois, des politiciens, des militaires, des policiers, des tyrans, des magistrats un peu partout dans le monde, mais ces actions favorisent les applications de lois toutes plus répressives les unes que les autres, dont sont victimes les promoteurs des mouvements sociaux: car le peuple ne suit pas les assassins, fussent-ils de flics ou de têtes couronnées: personne ne pleure un Ravachol (décapité) si d'aucuns condamnent par principe la peine de mort. Le terrorisme rend les Anarchistes impopulaires et nuit à leur cause, d'autant plus que nombre de mouvements sont noyautés par des indicateurs et par la police secrète qui génère des provocations favorisant une répression générale.

Déjà fiché, Jacob fut compromis dans une affaire d'explosifs et se rendit coupable de vols simples. Condamné à six mois de prison, la réinsertion était difficile avec un tel palmarès. Il décida alors, selon ses dires, de rentrer dans  "l'illégalisme pacifiste" ( "Puisque les bombes font peur au peuple, volons les bourgeois, et redistribuons aux pauvres ! ").

Le 31 mars 1899, c'est l'affaire du Mont de Piété de Marseille qui fit rire la France entière. Un commissaire de police et deux inspecteurs se présentent chez un commissionnaire de l'organisme, l'accusant du recel d'une montre. Sur papier à entête de la Préfecture de police, ils dressèrent l'inventaire de tout le matériel en dépôt, confisqué comme "pièces à conviction"  L'homme est menotté et les trois individus (Jacob et deux complices) s'esquivèrent avec un butin avoisinant le demi million. Si effectivement l'affaire est drôle, on notera qu'il n'y eut aucune "redistribution aux pauvres"...

jacob_mariusArrêté à Toulon en juillet 1899, Jacob simula la folie pour éviter des années de réclusion. Le 19 avril 1900, il s'évada avec la complicité d'un infirmier de l'asile d'Aix-en-Provence, anarchiste lui aussi, et se réfugia à Sète.

Sa bande :  " Les Travailleurs de la nuit " fut organisée selon des règles en principe rigoureuses:  on ne tue pas, sauf pour protéger sa vie et sa liberté, et uniquement des policiers ; on ne vole que les individus jugés parasites: patrons, juges, militaires, membres du  clergé, jamais les professions utiles : architectes, médecins, artistes…

On reverse un pourcentage des gains à la cause anarchiste et aux camarades dans le besoin, ce qui n'ira pas sans poser de problèmes, Jacob définissant qui était, ou non, dans le besoin. Sont exclus des "coups" les anarchistes idéalistes tout comme la pègre (qui de toute manière s'est toujours rangée du côté de l'ordre)

Son astuce était exceptionnelle, soit dans le but de vérifier l'absence des propriétaires que l'on cambriolera, soit pour crocheter serrures et coffre-forts même sophistiqués. Ses qualités d'autodidacte ne failiront d'ailleurs jamais.

Jacob veilla toujours à soigner sa popularité en faisant preuve d'un grand sens de l'humour : il signait parfois ses actes en déposant une carte au nom d'Attila ; il laissait parfois des mots, comme "Dieu des voleurs, recherche les voleurs de ceux qui en ont volé d'autres. " (Rouen, église Saint-Sever, nuit du 13 au 14 février 1901).

La-Maison-Pierre-LotiCambriolant la demeure du capitaine de frégate Julien Viaud, il s'aperçut qu'il s'agissait de Pierre Loti. Il remit tout en place, laissant un de ses fameux mots :  "Ayant pénétré chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre à qui vit de sa plume. Tout travail mérite salaire. Attila. - P.S. : Ci-joint dix francs pour la vitre brisée et le volet endommagé. " (d'aucuns disent que le coup fut monté d'avance pour soigner sa popularité)

Il commit  de 150 à 500 cambriolages entre 1900 et 1903, à Paris, en province et même à l'étranger (" Je faisais de la décentralisation "). Mais Jacob sut selon ses dires, que le combat idéologique était perdu le jour où, essayant de convertir un ouvrier "prometteur" à l'anarchisme, il obtint une réponse significative :  "Et ma retraite ?"  Le combat socialiste prenait décidément le dessus sur la "récupération individuelle"

Le 21 avril 1903,  la bande de Jacob tua un agent et en blessa grièvement un autre. Jacob et ses deux complices furent capturés.

tribunal-damiens-1Le procès se tint deux ans plus tard dans une ville, Amiens, littéralement en état de siège, et hantée par les anarchistes qui tentèrent d'influencer le jury par des menaces. Il en fit une tribune pour ses idées: "Vous savez maintenant qui je suis : un révolté vivant du produit de ses cambriolages." ; " Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend."

Très curieusement, pour une affaire où un agent de police laissa la vie, Jacob ne fut pas condamné à mort à une époque où c'était systématique. Ce sont les travaux forcés à perpétuité qui l'attendent.

Du bagne, il entretient une  correspondance codée avec sa mère Marie qui ne l'abandonna jamais ; selon la légende, il tenta de s'évader 17 fois - ce qui est peu crédible sauf à considérer comme "évasion" une absence de réponse à un appel, supérieure à 12 heures: le temps de réclusion sanctionnant les tentatives quelque peu sérieuses était de plusieurs mois au minimum au bout desquelles on ressortait brisé. En outre les remises de peine n'auraient jamais été accordées à un tel "rebelle"

Selon les acteurs du bagne que j'ai interrogés (trois transportés, deux gardiens, un relégué) 17 vraies évasions, c'est tout à fait impossible et pourtant, venus plus tard au bagne, les moeurs y étaient adoucies (en particulier, la réclusion n'était en pratique plus subie qu'au régime du "quart"). Leur jugement était dans l'ensemble sévère, certains évoquant même l'agent provocateur potentiel; la grâce survenue si tôt, l'absence de "doublage" était pour eux des plus suspectes. 

Il purgea sa peine sa peine jusqu'en 1927 (14 ans) avant de revenir en métropole. Quatorze ans en tout au lieu de la perpétuité, à une époque où les remises de peine étaient rarissimes... Puis dispense de doublage (assignation à résidence en Guyane... là encore la mansuétude est exceptionnelle pour l'époque). Voilà qui éveilla sinon les soupçons, du moins les jalousies. Libéré, il reprit des forces avant de se faire marchand ambulant en Touraine, s'installant à Reuilly, dans l'Indre, avec sa nouvelle compagne Paulette et sa mère. Il se sentait bien dans le milieu forain car ce dernier était, selon lui, sinon ouvert à l'anarchisme théorique, du moins proche par sa générosité.

reuilly_topReuilly

ascaso_durruti_joverEn 1929, Jacob contacta Louis Lecoin au journal Le Libertaire qu'il dirigeait. Désormais prénommé Marius, il s'investit dans la propagande. Après les combats de soutien pour les objecteurs de conscience, ceux pour Sacco et Vanzetti, il lutta pour empêcher l'extradition de Durruti promis à l'exécution capitale en Espagne.

En 1936, il alla à Barcelone, selon ses dires, pour se rendre utile à la CNT, mais revint rapidement sur les marchés du centre de la France. Il achèta une maison à Reuilly : "Le pays où il ne se passe jamais rien", et s'y maria en 1939. Sa maison et sa tombe  font aujourd'hui partie des sites de la commune à visiter.

tombe_mariusjacob

Bien que non engagé dans la Résistance, il semble qu'il ait donné refuge à des partisans. Après la mort de sa mère (1941) et de sa femme (1947), il vieillit entouré d'amis tels R. Treno, le directeur du Canard enchaîné.

Juqu'au bout, il fit preuve d'humour comme à ce jour où  devant payer un impôt pour son chien, il réclama une carte d'électeur pour ce dernier, qui "n'a jamais menti, jamais été ivre. Aucun de vos électeurs ne peut en dire autant".

Le 28 août 1954, il s'empoisonna, à l'aide de morphine et d'un poêle à charbon dont il avait bloqué le tirage, avec son vieux chien, Négro, laissant le dernier de ses fameux mots : "(...) Linge lessivé, rincé, séché, mais pas repassé. J'ai la cosse. Excusez. Vous trouverez deux litres de rosé à côté de la paneterie. À votre santé."

Texte de l'auteur.

Quelques documents émanent de l'atelier de création libertaire.