Sources: http://www.dreyfus.culture.fr

555_390_image_caom_3355_10_7_031895_001

GUYANE FRANCAISE


Cayenne, le 7 mars

RAPPORT
A Monsieur le Gouverneur
____________

Monsieur le Gouverneur,

555_391_image_caom_3355_10_7_031895_002J'ai l'honneur de vous accuser réception de la dépêche ministérielle du  février dernier confidentielle: confirmation du cablogramme de la même date concernant la désignation des Iles du salut comme lieu de déporttaion à l'enceinte fortifiée et vous informant que le Déporté Dreyfus serait dirigé sur la Guyane le 22 février par la "Ville de saint-Nazaire"

Je viens vous rendre compte des mesures déjà prises par moi, et celles restant à adopter pour donner pleine satisfaction aux ordres du Département.

Le cablogramme ministériel nous étant parvenu le 16 février seulement, j'ai soumis à votre signature ce même jour l'arrêté portant promulgation de la loi du 9 février 1895, modifiant l'article 2 de la loi du 23 mars 1872.

Le 17 février, je prescrivais au Commandant supérieur des Iles du Salut de préparer à l'Ile du Diable, que nous avions choisie en conférence comme le lieu le plus propre à assurer efficacement l'internement du Déporté annoncé, la case en pierre abandonnée depuis longtemps et dont les murs sont encore debout.

C'est dans cette case, remise en état, que logera le condamné Dreyfus. Parallèlement, je faisais débiter au petit-chantier, à Cayenne, une grande case en bois, de 6 pièces, dont je faisais péparer la charpente et le coffrage, tous ces bois seront prêts le 8 ou le 9 mars courant, expédiés le 10 ou le 11 à l'Ile du Diable et montés le 20 ou le 22 au plus tard, je l'espère.

Malgré l'activité réelle apportée par les agents qui encourent à l'exécution des ordres très pressants que j'ai donnés à cet égard, il a été impossible d'aller plus vite. Vous savez d'ailleurs, Monsieur le Gouverneur, combien sont restreints nos moyens de transport et partant combien sont rares nos communications avec les Iles du Salut.

555_392_image_caom_3355_10_7_031895_003Depuis que l'entreprise des transports n'effectue plus le service qu'avec un seul vapeur et que le Bengali est absent de la Colonie. Il nous faut aujourd'hui rechercher, au prix de mille difficultés, les rares petits voiliers qui consentent encore à nous prendre une partie du fret que nous avons à expédier à nos divers établissements, pour ne pas courir le risque de laisser ces établissements manquer de vivres.

J'ai déjà examiné avec vous, et à plusieurs reprises, cette situation que, sur votre invitation, nous avons exposée au Département, mais nous serons contraints, à bréve échéance, de prendre une détermination quelconque qui assure d'une façon régulièrement continue nos communications avec les établissements extérieurs.

Si je devais être privé longtemps encore de ce moyen d'action indispensable à l'impulsion que j'ai la charge de donner aux services qui fonctionnent hors du chef-lieu, et dont l'importance va croissant chaque jour, je ne tarderais pas à me trouver en face de difficultés de toute nature qu'il est facile de concevoir et que je désire vivement éviter.

 

 

Je pense assurément avoir trouvé d'ici le 9 ou le 10 une goélette pour charger la case destinée aux surveillants molitaires de l'Ile du Diable, mais je n'en ai pas, en fait, la certitude absolue et un retard très fâcheux pourrait survenir là, qui ne leisserait pas que de beaucoup me gêner.

Et ce n'est pas avec les moyens dont je dispose au Chef-lieu que je pourrais parer à une telle éventualité, puisque le "Malouet" st incapable de se rendre aux Iles du Salut.

555_393_image_caom_3355_10_7_031895_004Dès que le mer devient un peu forte, comme en ce moment et même depuis deux mois pendant lesquels les raz de marée n'ont cessé de se faire sentir sur toute la côte de la Guyane.

Pour en finir avec cette question de transports et de matériel flottant, il me paraît indispensable, Monsieur le Gouverneur, de prévoir l'envoi aux Iles du Salut d'une chaloupe à vapeur qui rendra à ce pénitencier les plus utiles services. La proximité de chacun des ilets formant le groupe des Iles du Salut ne semble pas favorable à cette proposition. [annoté en marge]

Mais il faut considérer que les goulets qui les séparent sont traversés par des courants très violents et que, souvent, la mer y est si dure que les embarcatins à rames mettent un temps infini à gagner le courant et parfois sont contraintes de virer de bord sans avoir réussi à passer.

 D'un autre côté, il y a un intérêt de premier ordre à ce que l'autorité de l'Ile Royale puisse à tout moment, de jour et de nuit, se proter rapidement soit à St-Joseph soit à l'Ile du Diable, ce qu'elle ne peut faire aisément aujourd'hui, avec ses embarcations à rames. Et dans un autre ordre d'idées, si les Iles du salut avaient eu, récemment, à leur disposition, une embarcation à vapeur, il eut été possible de sauver le chaland chargé qui a coulé dans une tempête, au pied du Sémaphore, et que l'on n'a pas pu, jusqu'ici, traîner dans le fond jusqu'à l'embarcadère.

 

***************************************************

dreyf2La case qu'il fallut rénover

Nous avons là affaire à un chef d'oeuvre de casuistique administrative qui dépasse - et de loin - l'arrivée de Dreyfus et les problèmes qu'elle engendre. 

Un Commandant de la "Tentiaire" qui signale à quel point il se démène, et combien le manque de "moyens" lui rend la tâche difficile, c'est dans l'ordre des choses. L'arrivée de cet illustre prisonnier pour qui on déploia une débauche de moyens: la rénovation d'une bâtisse en pierre et l'édification d'une case pour six hommes, préfabriquée, qui sera transportée depuis Cayenne est certes un moyen de montrer à quel point on prend sa mission au sérieux... C'est aussi un opportunité de réclamer des moyens supplémentaires substantiels: parce qu'une chaloupe à vapeur d'une dimension suffisante pour braver la mer quand elle se déchaine (la description des tempêtes et "raz de marée" est édifiante) ne saurait être une petite affaire... Et l'AP tente de se faire attribuer un tel moyen hors de son budget, déjà infiniment supérieur à celui de la colonie! 

Pour rétablir une vérité: s'il est exact que les coups de vent et les courants rendent la navigation malaisée autour des îles, il fut toujours relativement facile de joindre Royale à Saint-Joseph, et avec le transbordeur créé à cet égard (un cable reliait les deux îles), L'île du Diable fut également accessible par tous temps.

C'est l'administration pénitentiaire qui créa une situation la rendant dépendante des moyens de navigation propres à la colonie! (les directeurs successifs se sont toujours trouvés humiliés de devoir solliciter le Gouverneur ou le chef de la place militaire quand le besoin s'en faisait sentir): rien, à titre d'exemple, n'obligeait l'AP à édifier les bâtiments de la réclusion sur l'île Saint-Joseph (d'ailleurs, à la fin du bagne, la réclusion fonctionna sans problème sous un règlement reménié, à Saint-Laurent du Maroni). C'est par sa volonté propre, qu'elle maintint des centaines de Transportés sur ces îlots, les rendant ainsi inutiles aux tâches de la colonisation et même l'internement de Dreyfus, condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée aurait pu être mise en application en France même (le pays ne manquait pas de forteresses: Brégançon, If, Pourtalet, Belle Île, etc.) ou, dès lors que les gouvernants avaient sélectionné la Guyane, l'îlet la Mère ou un de ses voisins, au large de Cayenne, aurait offert infiniment plus de commodités. La rigueur n'en eut pas été moindre pour celui que tout le monde jugeait coupable en 1895, et l'organnisation du service infiniment plus aisée: on parle beaucoup des souffrances endurées par Dreyfus, on oublie celles de ses gardiens, qui vécurent leur temps de service à l'île du Diable comme une terrible expiation.

Enfin, 1895 correspond à un moment de pleine activité du pénitencier des Roches, à Kourou, face aux Îles, qui disposait de la plus grande scierie de l'administration pénitentiaire. Dans ces conditions, pourquoi solliciter Cayenne afin de bâtir le case collective des gardiens de l'île du Diable?