Caran-d-ache-dreyfus-supper

Dans le cadre de ce travail, il ne saurait entrer dans notre propos de retracer tous les épisodes de l'Affaire Dreyfus, dont l'innocence à ce jour ne fait plus de doute. Rappelons simplement qu'elle divisa la France, et cela à travers toutes les couches de la société.

Ci joint, une chronologie (lien)

 

A-DreyfusAu départ, un capitaine issu d'une famille juive originaire d'Alsace qui émigra par patriotisme en France après l'annexion de 1871, auquel tout semblait devoir sourire. Issu de Polytechnique, bien noté de ses supérieurs malgré les réserves que ses coreligionnaires soulevaient dans certains milieux (la France vivait encore peu ou prou avec l'idée que les Juifs demeuraient coupables d'avoir tué le Christ, et si cet antisémitisme, avant justement l'Affaire, demeurait purement abstrait, il ne demandait qu'à exploser et cette dernière en fut le détonateur), malgré le fait que des témoins de l'époque - y compris parmi les drefusards - le dépeignaient comme cassant et peu sympathique (on alla jusqu'à écrire que membre de la Cour martiale, il se serait sans doute condamné lui-même), fortuné - ce qui excitait des jalousies au sein des officiers de son âge qui avaient le plus grand mal à tenir leur rang, enfin très amoureux de sa femme, heureux en famille; là encore il ne correspondait pas à l'image stéréotypée de l'officier volage et briseur de coeurs.

003_Bordereau_recto[ci-contre: le "bordereau" attribué à tort à Dreyfus] Le point de départ de l'Affaire... , une classique histoire d'espionnage révélée par le bordereau volé par une femme de ménage dans le bureau de l'attaché militaire d'Allemagne, qui prouvait la trahison d'un officier français. Une similitude d'écriture "révélée" par un "expert" et la foudre s'abattit sur Dreyfus, accusé du pire des crimes pour un officier patriote, la haute trahison.

L'accusation tenait si peu la route - juste fondée sur cette fameuse similitude d'écriture attestée par le tristement célèbre Bertillon, trop sûr de lui, que Dreyfus et ses avocats conservèrent leur confiance lors du procès: ils ignoraient qu'en vertu des droits élémentaires de toute défense, des éléments à charge avaient été communiqués aux juges dans le secret du délibéré... éléments qui plus est fabriqués de toute pièce par l'officier accusateur! Que l'armée ait été trahie, c'était déjà dramatique. Qu'on ne trouve pas très vite le vrai coupable, c'en était trop et un Juif passant par là ferait fort bien l'affaire.

Et c'est ainsi que Dreyfus fut condamné, fin 1894, à la dégradation publique puis à la déportaion à vie dans une enceinte fortifiée, que l'on choisit comme lieu d'expiation l'endroit le plus isolé de France, le plus infâmant: l'île du Diable. A cet instant, il y avait unanimité dans l'opinion pour sanctionner ce traitre pour qui l'expiation ne saurait être trop forte. Seule sa famille le soutint - sa femme Lucie et son frère Matthieu ne pouvant imaginer un instant Alfred commettre une telle monstruosité.

degrad1La dégradation, summum de l'humiliation pour un officier.

CaptureLe plan de son "espace", réalisé par lui-même.

 

EVT391H[l'île du Diable - Rien n'était prêt pour l'y acqueillir quand la "Ville de Saint"Nazaire" le débarqua; il dut attendre à Royale, dans l'isolement le plus strict, qu'on aménage sa cage et celle de ses gardiens] Pendant que Dreyfus croupissait sur son île, maintenu dans un isolement total qui faillit lui faire perdre la raison,  le Commandant Picquart chargé de peaufiner le dossier et de s'assurer qu'il n'y avait pas d'autres complicités, eut des doutes, ses soupçons se portant sur un autre officier, Estherhazy. Mais l'armée prit sur elle d'étouffer l'affaire. Face à un innocent peut être condamné à tort - un Juif de surcroit -, faire éclater le scandale et accuser un rejeton d'une vieille noblesse d'avoir perpétré ses agissements en toute quiétude aurait été de nature à démoraliser les troupes. Picquart fut expédié au front, face à une révolte dans une obscure colonie où on comptait bien qu'il y laisserait sa peau et Dreyfus, qui ignorait tout de l'évolution de son affaire compte tenu du régime qui lui était imposé: un isolement total des années durant dans l'ignorance absolue de son "affaire" fut prêt de sombrer dans la folie non pas tant du fait des conditions de sa détention - celle des transportés étaient, sur le plan matériel, bien pire, mais de la stricte quarantaine dans laquelle il fut tenu. Il dira plus tard qu'un gardien, pris de pitié, lui murmura ces simples mots, qui l'empêchèrent de se suicider:

"il y a quelqu'un, à Paris, qui s'occupe de vous"

J_accuseCe gardien évoquait sans doute Emile Zola qui, bien qu'habité de tous les préjugés antisémites propres à son époque - il suffit de lire l'Argent pour s'en rendre compte - fit éclater le tonnerre avec son fameux : "J'accuse" qui dénonçait la machination, bien avant même un Jaurès devenu dreyfusard plus tard, qui considérait au début de l'affaire que les socialistes n'avaient pas à se mêler des différends propres à la grande bourgeoisie  - or Dreyfus appartenait à cette caste.  

zola-signatureNous évoquerons les conditions d'existence de Dreyfus sur l'île du Diable, à travers des rapports administratifs, par le journal qu'il tint irrégulièrement (des périodes de dépression le maintenaient dans un terrible état de prostration) ainsi que des extraits de sa correspondance avec son épouse (mais il n'avait pas le droit d'évoquer les conditions de son séjour, sauf de manière liminaire et ne savait jamais si une lettre envoyée dans un sens ou dans l'autre ne serait pas interceptée par sécurité)

Songeons que cet homme innocent passa quatre années sans jamais, ne serait ce qu'une minute, que des regards ne fussent pas braqués sur lui y compris pendant l'exécution de sa toilette ou de ses besoins intimes. Songeons également - plus dure fut la chute - que ce grand bourgeois était depuis toujours habitué à être servi... Qu'officier, il se voyait méprisé au quotidien par de simpes gardiens ou des sous-officiers.

Nous aurons toutefois l'opportunité de montrer que si ces hommes appliquèrent les consignes avec rigueur, "ils n'en rajoutaient pas" - contrairement à Deniel, le commandant des îles prompt à faire de l'excès de zèle (et qui fut d'ailleurs révoqué peu après le retour de Dreyfus pourtant pas encore réhabilité)