La condition habituelle du Transporté qui ne subissait pas de punition laisse songeur, selon nos critères actuels de "lecture" d'une politique pénale où on est habitué à considérer l'encellulement individuel comme un progrès majeur, un objectif à atteindre le plus rapidement possible.

Il y a un siècle, le transporté en "pension" à Saint-Laurent du Maroni, à Royale, aux Roches de Kourou ou à Cayenne rentrait de sa journée de 11 heures de travail pour intégrer une "case" commune, laquelle contenait de 30 à 40 condamnés à Cayenne ou à Saint-Laurent, de 80 à 100 à Royale.

 

IMG_0154Cases collectives (sur deux niveaux qui ne communiquaient pas, à Saint-Laurent. Elles accueillaient les détenus de seconde et première classe (les primo-arrivants, en  troisième classe, étaient censés n'être promus qu'après trois ans de "bonne conduite". Ils étaient logés dans des cases à un seul niveau. Les fenêtres dont les barreaux étaient régulièrement contrôlés étaient obscurcis par des volets à charnière basse et horizontale, qui empêchaient de voir à l'extérieur.

IMG_0109La barre horizontale, jamais démontée, servait à placer les manilles sous le second Empire et au tout début de la reprise de la Transportation. Plus tard, on couvrit la chape d'une planches de bois pour améliorer le confort. Enfin, la barre permit de fixer les "hamacs" octroyés à la fin des années vingt.

Bagnards 152 001Une des deux rangées de bats-flancs. Les manilles encore visibles sont
tombées en désuétude depuis longtemps. Le couchage sur des planches
semble rude à notre époque; il était monnaie courante dans bien des
ménages modestes et dans toutes les collectivités
(quand on ne lui préférait pas le lit de paille; hautement inflammable)

IMG_0153Les portes étaient fermées pour une durée de 12 à 14 heures, davantage le dimanche quand on ne sortait pas en corvée.

Le transporté passait donc plus de la moitié de son temps dans un local collectif bruyant, humide (du fait de la condensation énorme sous les tropiques), où la chaleur était constante sans toutefois être insupportable (on avait intelligemment, prévu des plafonds hauts – ce qui suffit à diminuer les températures intérieures, élément que les architectes contemporains ont presque tous oublié en Guyane au XXIe siècle) mais où la vermine (moustiques, blattes, fourmis, etc.) pullulait.

Le bagnard souffrant ou tout simplement fatigué parvenait à dormir… lorsque tous ou peu s'en faut décidaient de faire de même (il suffit de deux ou trois trublions pour perturber le sommeil d'une collectivité: des chahuteurs, voire des ronfleurs). Or si les parties collectives de marseillaise ou de dés n'étaient pas si fréquentes qu'on l'affirmait, elles n'étaient pas spécialement rares…

 

IMG_0150(ci contre à gauche: les tinettes de "première génération" sans siphon et bien sûr, sans évacuation par chasse d'eau)

 

IMG_0111Autre particularité liée à la construction des cases collectives: les WC (car il n'y avait pas de douches) se situaient à une extrémité de celles-ci et se présentaient sous la forme de cuvettes "à la turque" sans siphon et sans chasse d'eau, faute d'eau courante: surélevées, on glissait de grands baquets sous elles, vidés chaque matin depuis l'extérieur de la case.

(à droite: les secondes générations dites "à la turque", toujours sans chasse d'eau avec les remontées d'odeur inévitables)

Il y avait donc un appel d'air permanent entre ces WC baptisés "chambres d'amour" pour des raisons évidentes et les fenêtres de la case elle-même, plus hautes et à l'opposé et bien sûr, non vitrées. Le groupe de détenus vivait donc en permanence dans des miasmes fétides quand l'odeur des matières fécales ne le disputait qu'à l'ammoniac des urines vite décomposées par la chaleur.

Le hamac individuel ne fut octroyé progressivement qu'à la fin des années vingt: auparavant, chaque bagnard avait droit à 40 ou 50 cm de largeur, sur un support dur et se retrouvait ainsi encerclé par deux camarades dont les corps mal lavés et transpirants devaient constituer une gêne permanente (il est bien connu qu'on sent infiniment davantage la crasse des autres que la sienne propre). On conclura en signalant les inconvénients olfactifs d'une alimentation à base de haricots cuits sans raffinement aucun.

BAGNE CAYENNEUn simili hamac fut accordé aux détenus, dans le cadre des mesures visant à
humaniser le bagne, après les reportages d'Albert Londres. Plus de confort,
plus hygiène et la morale y trouve son compte, chaque détenu ayant son "espace vital"

 

IMG_0102(Ci-contre: les quartiers disciplinaires réservés aux relégués et libérés sanctionnés pour fautes vénielles) Et pourtant… la sanction sinon redoutée, du moins guère appréciée des bagnards était l'emprisonnement en cellule individuelle, qui pourtant éliminait tous ces inconvénients.

Nous évacuerons bien évidemment la très dure réclusion où l'isolement était complet, la loi du silence implacable, assortie du sentiment d'être comme un fauve en cage, surveillé par des gardiens circulant sur des passerelles en hauteur.

Les peines de prison infligées par la commission de discipline sanctionnaient des fautes mineures : ne pas se découvrir devant un gardien avant de lui adresser la parole… si ce gardien était particulièrement tatillon car dans la plupart des cas il signalait l'oubli avant de coller un rapport, manger une mangue, même tombée à terre (là encore, l'avertissement préalable était fréquent, et parfois le gardien fermait délibérément les yeux), rentrer au camp en état d'ébriété après les corvées – alors même que le transporté était supposé ne disposer d'aucune somme d'argent – donc ne pouvait en principe pas acheter à boire,  se présenter abusivement à la visite médicale, etc. et

071011IMG_0714(ci-contre: cellules de l'île Royale)

Ces santions pour fautes mineures se résumaient à l'isolement en cellule individuelle après la journée de travail normal, pour une durée qui n'excédait pas trois mois et qui, la plupart du temps s'échelonnait entre quinze et trente jours. Une hiérarchie supplémentaire consistait soit en dispense de corvée (isolement total) soit à l'affectation, pendant le jour, aux tâches les plus pénibles. Le cachot, progressivement supprimé dès le début du XXe siècle impliquait en outre l'obscurité à des degrés variables (avec des périodes où le déten revoyait le jour), le pain sec un jour sur deux et la mise aux fers, la nuit (fin avec le procureur Liontel, en 1908)

071011IMG_0716L'auteur a visité ces cellules de prison, que ce soit à l'île Royale ou à Saint-Laurent. Rien à voir avec la très pénible réclusion! Tout d'abord, la superficie est de 8 à 9 m2 (en 2012, on entasse jusqu'à trois détenus dans de tels locaux, en France), et si la lumière fait relativement défaut pour lire, sauf aux plus belles heures de la journée, il est peu probable que la majorité des forçats souhaitaient se cultiver en retour de corvées.

IMG_0105

A Saint-laurent fonctionna même un blockhaus disciplinaire qui maintenait la collectivité: seul le coucher, sur une chape de ciment et pas deux planches de bois, faisait le distinguo à une époque où bien des hommes libres se passaient de matelas.

071011IMG_0715Les plafonds étaient suffisamment hauts pour que la température soit relativement clémente (d'autant plus que l'ouverture supérieure permet le "tirage" de l'air chaud) et s'il n'y a pas davantage d'eau courante que dans les cases, le baquet de déjections, réservé à une seule personne, pouvait être placé hors des courants d'air et ne pas empuantir l'atmosphère. En outre, étant seul, on pouvait se reposer quand on choisissait de la faire… et la journée de travail (rarement épuisante quand on était à Saint-Laurent ou à Royale) passée avec les camarades permettait de maintenir au quotidien ce lien social qui faisait si cruellement défaut lors de la réclusion.

On rapellera que les fers (effectivement pénibles sur les plans tant physique que psychologique) furent supprimés tôt – sauf pour les forcenés. Même dans les cachots de Saint-Joseph, la manille simple ou double n'était plus employée depuis belle lurette et quand cela fut imposé de façon gratuite et inutile au déporté Dreyfus, sous le prétexte d'empêcher une hypothétique évasion avec des complicités venues de l'extérieur, des autorités peu suspectes de sympathie envers un "traitre" considérèrent cela comme une torture, une aggravation de peine inacceptable et arbitraire.

En clair, le régime disciplinaire au début du XXe siècle correspondait peu ou prou à un objectif considéré comme inatteignable cent ans plus tard pour un régime ordinaire. Quand la plupart des détenus, de nos jours, signalent la promiscuité comme le plus difficilement supportable en détention, la réaction était antagoniste en Guyane: punir, c'était isoler et la plupart du temps, un avertissement suffisait à calmer un forçat en passe de se rebeller.

Cela montre incontestablement une évolution des mentalités. Peut-on en déduire que l'homme était davantage que de nos jours une espèce sociale?

Nous conclurons en signalant que quelques très jeunes détenus demandaient, dans les années trente, comme une faveur, de dormir en cellule. (ils pouvaient avoir 19 ou 20 ans à une époque où la puberté étant en général moins précoce, ils devaient être d'un aspect particulièrement juvénile) Les esprits avaient évolué et quand ces cellules étaient en nombre suffisant, on leur accordait cette "faveur" si on n'avait rien à leur reprocher. Cela en faisait quelques-uns qui, non seulement ne recherchaient pas la condition de mômes, mais faisaient tout pour l'éviter… (Source: témoignages de Mr Martinet, de F.T, 1983-1984, recueillis par l'auteur) et cela bat en brèche l'idée d'une homosexualité de circonstance quasiment universelle: des primo arrivants, du moins, voulaient rester "chastes".

IMG_0121Cellule avec une manille simple, qui permettait de bloquer une cheville (procédé abandonné au début du XXe siècle). Le condamné pouvait encore se mouvoir et la pénibilité réelle n'était pas extrême contrairement à la double manille qui imposait de demeurer à plat sur le dos et, raffinement de cruaté que quelques rares gardiens ou porte-clés sadiques imposaient: la manille haute et basse, un pied étant sur la tige, l'autre au dessous...