Après le drame épouvantable qui coûta la vie à Venet (lien), les six survivants parvinrent à rejoindre les alentours de Cayenne où trois d'entre eux survécurent un mois: Menoeil, Deverrer et Brinot, poussés par la soif et par la faim se rapprochèrent dangereusement de Rémire, et se firent capturer par les porte-clés arabes.

La relation de cette période par Dieudonné est sujette à caution: s'il est sans doute exact qu'il dut, avec ses deux compagnons, se défie des manoeuvres de deux forbans - Pirate et Jambe de laine -, des libérés qui les faisaient insidieusement chanter, ils furent certainement aidés par des compagnons du bagne et bien évidemment, il n'était pas question pour lui de les mettre en difficulté. Enfin, après les avoir rançonnés quotidiennement, Pirate leur présenta un autre passeur, juste avant de les dénoncer. 

 

Le trentième jour, comptes  un à  un, Pirate apparut, accompagné d'un Noir.
- Enfin, salut! dis-je au nègre.
Il s'appelait  Strong Devil, il était de  Sainte-Lucie. et connaissait "la « mè » depuis les Antilles jusqu'au Brésil sud. Il avait déjà trois forçats. Son prix  était de huit cents francs !
- Pirate, dis-je, tu vas aller à Cayenne, cette nuit. Voici une lettre. Tu frapperas à cette adresse, on te remettra mille francs. Cinquante pour toi.
Et je dis au Noir :
- Entendu. Quand ?
Pirate répond :
- Demain, à la nuit, Strong et moi, nous vous attendrons dans le carbet de la bonne vieille. Tu donneras cent francs à Jambe de Laine, cent francs à moi, plus les cinquante promis tout de suite, petit Dieudonné !
Sept heures, le lendemain. Jean-Marie et moi nous sommes dans le carbet. La  vieille panse les plaies de nos pieds. Du bruit. Ce sont les trois compagnons, trois têtes inconnues.
On est sept mille au bagne ! Pirate et Strong suivent. Jambe de Laine suit.
— Payez ! dit Strong.
Pirate me remet les mille francs. Je paye.
— Paye, dit Pirate, tendant la main et montrant Jambe de Laine.
Je paye.
Les trois s'appellent : Dunoyer (meurtre) ; Louis Nice (assassinat) ; Tivoli, dit le Calabrais (meurtre). Malade, la femme du nègre n'avait pu raccompagner pour ramener l'argent. Aussi partit-il lui-même pour Cayenne.  Il avait promis d'être de retour à minuit.
Il ne vint pas. Le lendemain non plus. Ah ! nous étions de brillants individus ! Volés par Strong; dénoncés par Pirate.  Plus d'argent, la pluie, la faim.
A la nuit, je prends le Calabrais et je lui dis :
- Tant pis ! Pirate doit être chez son Chinois, allons !
Il y était. Nous le sommons de nous conduire d'urgence chez Strong. Mais il était saoul.
- La nuit prochaine, dit-il.
Nous retournons dans la forêt. Il pleut.
Le  lendemain,  à midi, j'entends un bruit. Le haut des taillis remue. Un Arabe passa sa tête. Il me fait signe d'approcher. J'ai un mouvement de recul. II   insiste. J'y vais. Les compagnons  me suivent.
- Vous êtes dénoncés, nous dit-il. Je suis chargé de repérer votre refuge. D'autres Arabes cherchent ailleurs. Pirate vous a vendus, mais toi, Dieudonné, tu as sauvé Azzoug, — c'était le marabout des  musulmans ; il était en train de se noyer, un jour, aux îles du  Salut, — alors,  nous, les Arabes, nous ne dirons pas où vous êtes. Je suis venu te prévenir. Jambe de Laine est filé. Fuyez.

nid-de-guepes-visoflora-8093Nous ne sommes plus que des bêtes de brousse traquées par les chasseurs d'hommes. Nous tombons sur des mouches-sans-raison [guêpes]. C'est pire qu'un essaim d'abeilles. Nous approchons heureusement d'une savane  inondée. Nous  y plongeons. Elles nous laissent. Louis Nice connaît la demeure de Strong. Il ira seul. Nous l'attendrons de l'autre côté de Cayenne. On se sépare. C'est la nuit. On traverse Cayenne.
Depuis trente-six jours, je n'ai plus revu la ville! Pas un casque de surveillant. Je suis déjà devant l'église. Mes narines se pincent, tellement j'ai peur.
Mais la chasse est commencée, et nous sommes forcés. J'arrive place des Palmistes. A droite, l'hôpital, quelques lumières; à gauche, la poste, un homme   en   sort.   Je   me   cache.   Des   urubus   se couchent, des crapeaux-buffles beuglent. Silence.  Obscurité. Mélancolie. La brousse! Cayenne est traversée ! A huit heures du soir, Nice arrive au rendez-vous. Il sort de chez Strong. Il n'y a trouvé que sa femme. Son mari est dehors et nous attend depuis deux jours. La femme avait conduit Nice au rendez-vous.  Et maintenant, nous suivons Nice. Deux heures de marche. Une crique. Strong est là, assis sur son fusil, fumant sa pipe. Il rit. - Vous avoir payé, moi veni ! Moi pas voleur !
Mais, l'autre soir, il avait rencontré Sarah ! Il avait de l'argent — le nôtre — Alors, Sarah ! tafia ! bal Dou-Dou ! Et puis l'amou ! Une nuit d'amour quoi ! pendant que nous l'attendions.
Le lendemain, à son réveil, il apprend que nous sommes vendus. Il charge Pirate de nous donner ce nouveau rendez-vous. Bref nous avions retrouvé le sauveur ! Le nègre se lève, étend le bras, désigne une ombre sur l'eau : la pirogue.

VIVE  LA BELLE, LA BELLE DES  BELLES!

ecossistema_cabo_orangeLa pirogue ! Elle est pareille à l'autre, l'autre qui sombra. Bah! Elle s'appelle la Sainte-Cécile... Strong dit : "C'est un vrai poisson." Il ajoute : "Par mouché Diable" (monsieur Diable), je vous conduirai à l'Oyapok. »
On attend que le montant emplisse la crique.
- Acoupa, lui aussi, avait juré, dis-je.
- Acoupa ? Très vilain petit singe noir, marin des savanes, rien du tout de bon. Strong prend cher, mais Strong arrive. Allons ! fit-il. [NDA. Strong était quatre fois moins cher qu'Acoupa...]

Il est onze heures de la nuit. La pirogue est belle : pagaies de rechange, deux ancres, chaînes solides, cordes neuves, un réchaud, du charbon de bois, des provisions.
- Moi, homme de conscience, dit Strong.
Nous embarquons. Il voit tout de suite que Jean-Marie et Nice seront les meilleurs à  la voile. Les autres prennent les pagaies.
- Maintenant, dit Strong, parlez bas ; le son s'entend  de loin sur l'eau. On reconnaîtrait vos voix de voleux et de assassins !
Nous arrivons devant le Mahury. Toujours la petite lanterne du dégrad des Cannes. L'aube! Nous  hissons la voile. Strong est beau. D'une main, il tient la corde, de l'autre le gouvernail. Il tire des bordées en sifflant, il zigzague  avec science. Nous avançons sur Père-et-Mère. J'aperçois l'endroit où nous avons reculé avec Acoupa... Jean-Marie le voit aussi et  le regarde. Et tous deux, ensemble, subitement :
- Ho!   hisse! garçons!  C'est  là!  Ho!   hisse!

coucher-soleil-guyane-1312458Toutes nos forces et toutes nos âmes sont dans les pagaies. Nous passons !
- Merci, mouché Diable ! dit Strong. Et il assoit la pirogue sur la vase.
- Pourquoi ? demandons-nous, effrayés. il mouille le les deux ancres, roule la voile et dit :
"Strong connaît!". On ne repartira que le lendemain. La nuit vient. C'est là, exactement, que nous avons fait naufrage. Il ne reste rien de nos épaves, la vase a tout avalé. Rien.  Nous sommes sur le tombeau de Venet... Duez ou sa femme allument là-bas, sur leur île, leur lanterne-phare. Au fond, le vent qui se lève arrache aux palétuviers des cris de fièvre et d'abandon. Un tronc apparaît dans la vase.
II ne va pas lever les bras, au moins, celui-là ? Eh bien! il faut le dire, mon cauchemar ne dura pas. Un tel désir de liberté bouillonnait en  moi
qu'il chassa le passé. La nuit était belle. Il y avait clair de lune. Strong dormait comme un bon saint noir. L'espoir submergea le souvenir. Puis on se réveilla. C'était encore la nuit. Une lanterne brillait à l'horizon.

/...

Alors, le matin arriva. La colline de Monjoli, la première, sortit de la nuit.
 - A la pagaie ! nous crie Strong.
Il eût fallu voir notre entrain.
- La faute d'Acoupa est d'avoir passé la barre à la voile et de nuit. Il faut travailler de jour et à la main. Allons ! La pleine mer est proche. Strong compte : "Un, deux".
Dans le danger, les hommes ne demandent pas à êtres libres ; ils veulent se sentir commandés. Strong se révèle un chef, et nous avons du bonheur, à lui obéir. Nous pagayons, pagayons, pagayons...
L'eau glauque s'éclaircit. On n'aperçoit bientôt plus que des taches sombres. Elle devient limpide. C'est la pleine mer. Strong regarde et dit : "C'est fait ! Nous avons passé la barre sans nous en apercevoir."  Nous hissons la voile. Le Calabrais s'approche de Strong et l'embrasse. Sur le visage, la joie chasse le bagne, et, tous à la fois, comme des fous ou des imbéciles, nous nous mettons à hurler en plein océan :  "Vive la Belle, la Belle, des Belles, la Plus Belle des Plus Belles !"

SEPT LONGS JOURS

Six jours exactement que nous sommes en mer. Le vent est fort, la vague méchante. La pirogue, couchée sur sa droite, bordage au ras de l'eau, avance. Nous la vidons à coups de calebasse.
Strong est beau. Pipe aux dents, il manie tout, la voile, la barre. Nous chevauchons les vagues, nous les descendons sans dévier jamais de notre route :
— Ventez ! Veniez ! sainte Cécile ! Ventez ! Ventez, mouché Diable ! Allume ma pipe, Calabrais.
Il faut savoir que, lorsque les Noirs croient le diable dans leur jeu, ils ne doutent de rien.
Voici l'Approuague, un des fleuves de Guyane.

Nous apercevons le mariage de son eau jaune avec la mer. L'Approuague, où il y a de l'or ! Et puis, une crique !

Il s'y dirige, l'atteint, ancre.

Après, il dit :

— Strong va pêcher.

mgp31310Il jette une ligne de fond. Trente minutes après, vingt mâchoirons gisent dans la barque.

C'est bon, le mâchoiron, fait Dieudonné. Ainsi appelions-nous le directeur du bagne de votre temps, le très honorable M. Herménegilde Tell. Il avait les yeux comme ce poisson, hors de la figure. Mais le poisson est bien meilleur !

Maintenant, Strong dit : « Au nom du Diable, je fais la cuisine ». Il allume le réchaud.

On mange.

— Cette   crique,   reprend   le   nègre,   s'appelle "Crique des Déportés". Vous ne le saviez pas ? Je vais apprendre à mouchés blancs la géographie, moi, mouché noir !

Tout en mangeant, il conte :

— Quand   j'étais petit   enfant, petit, petit, je venais là avec des aînés, entrepreneurs d'évasions. Alors les grands, ils laissaient là mouchés forçats. Ils disaient : "Allez, z'amis, chercher de l'eau." Et  mouchés  forçats  descendaient et la pirogue s'en allait, et mouchés forçats, ils crevaient dans li  vase et le palétuvier. Seuls les courageux se sauvaient et gagnaient les hauteurs, là-bas. Ce fu­rent les premiers bûcherons de bois de rosé, les premiers chercheurs d'or de l'Approuage. J'étais petit, moi, tout petit...

On regarde Strong. Il comprend notre pensée. Il dit:

— Humanité a fait progrès pendant que moi devenu grand.

85098941_oIl lève les ancres. Nous pagayons. Quatre heures après, pointant le doigt vers un sommet, Strong dit : « Montagne d'Argent ! »

Montagne d'Argent ! me dis-je. Quel souvenir ! Moi aussi, c'était quand j'étais petit, petit. J'allais à Nancy faire les commissions de ma mère. Elle

me disait : "Tu rapporteras du café de la Mon­tagne d'Argent, C'est le meilleur ! " Et la voilà ! C'est bien elle. Si loin ! Si près !

Dans ce temps-là, c'étaient les jésuites qui la cultivaient. Elle rendait. L'administration lui suc­céda.

— Depuis, dit Strong, montagne donne rien de café. Elle est devenue de bronze, puis de bois, puis de lianes, puis d'herbes folles.

La mer est grosse. Il pleut. Nous traversons un terrible endroit. Strong lutte magnifiquement. Louis Nice et le Calabrais vident la pirogue. Jean-Marie est barreur. L'autre et moi, nous faisons le balancier pour empêcher la barque de chavirer.

Strong gagne une anse et crie :

- Mouché   Diable,  protège  ton   fils, mouché Strong !

On ancre.

On prépare à manger. Tout à coup, un vent su­bit s'engouffre dans l'anse, des vagues chargent notre pirogue. Elle oscille terriblement. Le ré­chaud, notre marmite sont culbutés. Strong blan­chit.

-   C'était un nègre, mon vieux.

-   Alors, vous n'avez jamais vu un nègre blan­chir quand il y a de quoi ?

- Pagayez ! Pagayez ! crie-t-il.

Jean-Marie lève l'ancre. Il était temps. Une tor­nade passait, arrachant les palétuviers, jetant des épaves contre la pirogue. Les nuages couraient si près de nos têtes qu'on aurait pu les toucher de la main.

Jean-Marie se dresse comme s'il avait quelque chose à dire à la nature. «On s'en fiche, crie-t-il, si on coule encore cette fois, on recommencera une troisième !"

Et, parlant toujours à l'Invisible : " Et une quatrième ! "

A quoi cela servirait, je vous le demande. Je lui dis de s'asseoir et d'obéir. Il répond :  "Bien, patron ! "

Un quart d'heure après, le calme était revenu.

On ancre.

DSC02659Alors, comme nous regardons devant nous, on voit arriver un nouveau nuage ! Celui-là vole ; ce sont les moustiques des palétuviers voisins. Ils nous ont découverts et viennent torturer la seule proie qu'ils aient : les évadés. Ils tombent sur nous.

Notre bois est mouillé. Nous ne pouvons allu­mer de "boucan". Ils nous recouvrent. Vaincu, Jean-Marie s'abat dans le fond de la pirogue. Il pleure de souffrance. Il n'a que vingt-huit ans ! Et, tout en se laissant manger, il répète comme des litanies ! "Ah ! misère ! Oh ! misère ! Oh ! Oh! "

Et voici le matin du septième jour.

— Aujourd'hui, nous dit le Noir, vous verrez le Brésil.

Les cœurs battent. Nous nous regardons dans les yeux, comme pour mieux échanger notre joie.

—   Tu es sûr, on le verra ? demande Jean-Marie à Strong.

—   Par mouché Diable !

—   F...-nous la paix avec ton diable. Je te de­mande si on arrivera, oui ou non.

— Tais-toi, dis-je à Jean-Marie. Il se tut.

Pas de vent. Nous allons à la pagaie. Il y a beaucoup d'écueils, par là. La journée est difficile. On ne mange pas. Pour mon compte, j'ai l'im­pression que je ne mangerais jamais assez vite et que je perdrais trop de temps. La chaleur est si gluante qu'une lassitude char­gée de sommeil nous pénètre. La pagaie tombe de nos mains. On n'en peut plus.

— Là ! Là ! dit Strong, regardez ! Cap Orange. Brésil !

Le sang me remonte au cerveau. Je saute pres­que à la figure du nègre.

parque-nacional-do-cabo-do-orange-4—   Que dis-tu ? Le Brésil !

—   Le Brésil ! Cap Orange ! Le Brésil !

—   A la pagaie ! petits frères !

Je n'ai pas besoin de commander deux fois ; tout le monde est réveillé.

— C'est le Brésil, camarades !

Quand je réfléchis, maintenant, je me demande ce que nous trouvions de beau à ce cap Orange. Il était aussi lugubre que le reste. Ah ! cet ins­tant ! Je vois danser, entre les arbres du cap Orange, le double des créatures qui m'attendent en France. Je le vois !

Jean-Marie dit : "Ma Doué !" L'Autre, je n'ai jamais bien su son nom, parle d'une petite amie qu'il a, rue des Trois-Frères, à Montmartre, qu'il avait, tout au moins ! Nice et le Calabrais, eux, retournent du coup à leur origine ; ils baragoui­nent l'italien.

Quant à Strong, il fume sa pipe.

— Ventez !    Ventez !    sainte   Cécile !    Ventez ! mouché Diable !

Cette fois, on ne se moque plus de lui. Nous voyons la gueule de l'Oyapok. Le vent se lève.

cabo_orange 2L'Oyapok est large comme une mer. Nous l'a­bordons. Il nous avale par une espèce de courant secret. La pirogue vole. L'eau entre. Nous la sortons. L'Autre et Nice quittent leur pantalon pour être prêts, en cas de danger, à continuer à la nage. Une saute de vent déchire notre voile par le bas. Dans l'orage qui commence, elle claque comme un drapeau. Un quart de seconde, je revois la scène de notre naufrage. Mais non ! Jean-Marie rattrape la voile, la reficelle. Bravo ! Pendant deux heures, nous courons sur l'Oya­pok déchaîné, glacés de froid, d'espoir, de peur, de joie ! On arrive ! Ces lumières, là-bas, c'est Demonty. Demonty, la première ville du Brésil.

— C'est beau !   C'est beau !   disions-nous  tous ensemble.

Il fait nuit noire. Nous avons plié la voile. Nous allons maintenant à la pagaie, évitant tout bruit de choc dans l'eau. Une éclaircie dans les palétuviers.

Quelques maisons...

(Ceux qui n'ont pas entendu Dieudonné prononcer à cette minute ces deux mots: quelques maisons, n'entendront jamais tomber du haut de klèvres humaines la condamnation du désert!)

Strong aborde. Nos pieds touchent terre. Silencieusement, sans mot d'ordre, nous, les cinq forçats, nous embrassons le nègre.

- Adieu ! nous dit-il, que mouché diable vous protège !