(rapport du Médecin Chef, commissaire du Gouvernement)

 

FL001778_sVoici la transcription intégrale du rapport de voyage établi par le Médecin de 1ère classe Rançon,

Commissaire du Gouvernement à bord du "Ville de Saint-Nazaire", responsable du convoi de 1894.

Ce convoi faisait l'objet d'une attention particulière: ce fut lui qui emmena Alfred Dreyfus, condamné "à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée" en compagnie de transportés et de relégués.

 

555_377_image_caom_3350rm_b171_01rBord  "Ville de Saint-Nazaire, le 10 mars 1895.
Le médecin de 1ère classe des Colonies Rançon
Commissaire du Gouvernement à bord du vapeur
affêté "Ville de Saint Nazaire" à Monsieur le Gouverneur de la Guyane Française.
                

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur de vous rendre compte des conditions dans lesquelles s'est effectué le dernier voyage du vapeur "Ville de Saint Nazaire" affrêté pour le transport à la Guyane des condamnés aux travaux forcés et des relégués, et de porter à votre connaissance les évènements qui se sont produits à bord ainsi que les observations auxquelles je me suis livré au cours de la traversée de l'Île d'Aix aux Îles du Salut.
  

 Conformément aux ordres de Monsieur le Ministre des Colonies, la "Ville de Saint Nazaire" a appareillé de l'Île d'Aix le 22 février dernier à septe heures du soir, à destination de la Guyane en emportant un convoi composé comme il suit:

  1 - Mr le Docteur Rançon, Médecin de 1ère classe des Colonies, Commissaire du Gouvernement,
  2 - Monsieur le Surveillant-Principal Grimm Jean-Baptiste, Edmond, Chef de convoi,
  3 - Mr le Surveillant-Chef de 1e classe Bastard François, Marie,

555_379_image_caom_3350rm_b171_01v4 - Mr le Surveillant-Chef de 2e classe Tournez Barthélémy ;
  5 - Dix-Sept Surveillants de 1e, 2e et 3e classe,
  6 - Onze femmes de surveillants,
  7 - Dix enfants de Surveillants, dont un seul est agé de moins de 3 ans,
  8 - Soixante-Dix condamnés à la relégation collective,
  9 - Cent-trente-sept condamnés aux travaux forcés,
 10 - Un condamné à la Déportation dans une enceinte fortifiée, à perpétuité,
Soit en tout Deux-cent-cinquante passagers de toutes classes dépendant tous du Ministère des colonies.

 D'une façon générale, je suis heureux, Monsieur le Gouverneur, de vous annoncer que le voyage s'est effectué dans les meilleures conditions voulues et je me plais à reconnaître que, pendant toute la durée de la traversée, tout s'est passé à bord de la façon la plus correcte. La compazgnie a comme toujours scrupuleusement exécuté le cahier des charges qui lui est imposé. Le détachement de surveillants s'est conduit d'une façon exemplaire, et les condamnés et relégués ont rigoureusement observé les consignes et les...  [il manque une page du rapport]

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555_380_image_caom_3350rm_b171_02rBien que nous n'ayons eu aucun décès et bien que la santé générale se soit sensiblement améliorée, je n'hésite pas, Monsieur le Gouverneur, à vous déclarer que je suis loin d'être satisfait au moment de l'arrivée de l'état sanitaire du convoi.

    2 - Condamné à la Déportation dans une enceinte fortifiée.

J'arrive maintenant, Monsieur le Gouverneur, à la partie la plus pénible et la plus délicate de notre tâche et je vais avoir l'honneur de vous rendre compte aussi exactement et aussi fidèlement de la triste mission que nous avons eu à accomplir au cours de ce dernier voyage en ce qui concerne le nommé Dreyfus (Alfred), ex capitaine, condamné à la Déporttaion Dans une enceinte fortifiée pour crime de haute trahison.

A - Embarquement. - Conformément aux instructions de MM les Ministres des Colonies et de la Marine, le condamné Dreyfus Alfred a été embarqué à bord du vapeu affrêté "Ville de St-Nazaire" dans le plus grand secret et dans le plus strict incognito.

  Afin de nous conformer aux prescriptions de MM les Ministres de l'Intérieur, de la Marine et des Colonies, une fouille minutieuse des effets et des objets appartenant au prisonnier a été faite en notre présence dans le corps de garde attenant à la cellule qu'il occupait au Dépôt de St Martin de Ré. Cette fouille est restée infructueuse et n'a amené la découverte d'aucun papier ni objet suspect.

555_381_image_caom_3350rm_b171_02vIl n'a été laissé à sa disposition que les vêtements qui lui étaient absolument nécessaires pour se vêtir et une couverture de voyage. Le reste a été, en notre présence, renfermé dans une malle et une valise ad hoc.

  Mr le Préfet maritime de Rochefort avait décidé que Dreyfus serait embarqué sur l'aviso de l'Etat "l'Actif" en même temps que les autres condamnés composant le convoi. Mais après en avoir longuement conféré, Mr le Directeur du Dépôt, Mr le Lieutenant de vaisseau commandant le convoi et moi, nous avons reconnu que vu l'état des esprits à St Martin de Ré, et la présence dans la ville de proches parents du prisonnier, il pouvait y avoir de graves inconvénients à procéder ainsi. Nous avons en conséquence décidé de l'embarquer isolément et immédiatement.

Le condamné fut donc conduit sous bonne escorte, et, en notre présence, à bord d'une vedette à vapeur mouillée devant le port de la citadelle. Je pris place à ses côtés avec 4 surveillants militaires choisis et Mr le Surveillant Principal Grimm, dans la chambre du patron. Cette opération se fit sans aucun incident. A quatre heures quinze minutes du soir,  nous faisions route vers la rade de l'Île d'Aix où nous arrivions sans encombre à huit heures trente minutes, le long de la "Ville de Saint Nazaire".

555_382_image_caom_3350rm_b171_03rConformément aux instructions de Mr le Ministre des Colonies, le prisonnier fut immédiatement conduit dans le plus grand secret dans le bagne des femmes qui lui avait été assigné, par ordre, comme cellule pendant tout le cours de la traversée. Deux surveillants militaires furent commis pendant cette première nuit à sa garde, et reçurent la consigne formelle de ne pas lui adresser la parole et de ne répondre à aucune des questions qu'il pourrait leur adresser, quelles qu'elles soient. Cette consigne a été scrupuleusement et fidèlement observée. Des rondes répétées nous ont permis d enous en assurer.

Dès le lendemain et pour suivre à la lettre les instructions du département, nous arrêtâmes, Mr le Commandant du vapeur "Ville de St Nazaire" et moi, les grandes lignes d'une consigne générale dans le but de faire surveiller attentivement le prisonnier et pour exécuter scrupuleusement les ordres de Mr le Ministre des Colonies.

Nous décidâmes, en conséquence, de concert avec Mr le Surveillant-Principal, chef de convoi:

555_383_image_caom_3350rm_b171_03v1 - Que le prisonnier serait gardé à vue nuit et jour par un surveillant militaire, ancien de service et offrant toutes les garanties voulues d emoralité et de discipline militaire. En conséquence, quatre surveillants de 1ère classe furent uniquement chargés de ce service. Ils se relayaient toutes les deux heures.
  Ce poste de confiance fut donné aux surveillants de 1ère classe Leblanc, Tomasi, Duval et Arboireau dont le plus jeune ne compte pas moins de 14 ans de service. Je me hâte de dire qu'ils se sont acquittés de leur pénible tâche d'une façon remarquable et digne du plus grand éloge.

2 - La consigne leur fut donnée de ne pas perdre de vue le prisonnier une minute, de ne jamais lui adresser la parole, de ne répondre à aucune de ses questions, de surveiller ses moindres mouvements, de veiller à ce qu'il ne communique avec persnne, de faire écarter du panneau quiconque s'y présenterait et particulièrement de s'assurer qu'il n'écrivait pas.
  Cette consigne fut, pendant toute la durée de la traversée, exécutée à la lettre.

3 - Il fut convenu que les clés des cadenas de sureté seraient toujours entre les mains du Capitaine et que la porte du bagne ne serait ouverte, pour les besoins du service, qu'en présence du Capitaine, de moi, du Surveillant-Principal chef de convoi ou du Surveillant-Chef  de 1ère classe Bastard, chef de bordée.

Pendant toute la durée de la traversée, il ne fut en aucun cas contrevenu à ces dernières prescriptions.

555_384_image_caom_3350rm_b171_04r4 - Lorsque le prisonnier monta sur le pont, il fut tenu un compte rigoureux des instructions du Département. Il eut toujours sa promenade dans l'isolement le plus complet et sous la surveillance de deux de ses gardiens qui avaient alors pour consigne spéciale de s'opposer même parla force à toute tenttaive de suicide et de veiller à ce qu'il ne communique avec qui que ce soit, soit par gestes, soit par paroles.
  J'ai constaté chaque jour que cette consigne avait été régulièrement observée.

5 - En ce qui concerne les vêtements, nous arrêtames les dispositions suivantes qui furent toujours scrupuleusement exécutées : on ne laissa à sa disposition que les effets dont il avait strictement besoin pour se vêtir, et les objets de toilette, savon, éponge, brosse à habits et brosse à dents qui lui étaient absolument indispensables. Tous les vêtements et objets avaient au préalable étés minutieusement visités. Il en a été de même pour les vêtements et linge de rechange dont il a eu besoin au cours de la traversée.

En résumé, jamais un vêtement, objet quelconque ne lui a été remis sans avoir au préalable été visité dans les moindres détails.

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Le prisonnier ayant demandé des livres, on s'est bien gardé de lui donner ceux qui lui avaient été envoyés par sa famille au Dépôt de Saint-Martin de Ré. On ne lui prêta que les livres de la bibliothèque du bord et encore, après s'être assuré qu'ils ne contenaient ni papiers ni indications suspectes.

Conformément aux instructions du Département, le condamné Dreyfus fut soumis aux mêmes instructions et à la moindre discipline que les autres prisonniers.

Pendant tout le voyage, il fit preuve du plus grand sang-froid, et je dirais plus, de la plus Grande indifférence. Une fois seulement, son calme parut l'abandonner et assis sur son escabeau, il sanglota pendant une dizaine de minutes,  mais sans prononcer aucune parole.

Au moment du débarquement, sa santé est bonne et n'a jamais été altérée au cours du voyage. Du moins il n'a jamais réclamé nos soins. Son sommeil a été généralement bon. Par deux fois seulement, il eut des cauchemars pendant lesquels il répéta à deux reprises, sauf variantes, plusieurs phrases dont le sens était que le vrai coupable ne tarderait pas à être découvert, car sa femme payait pour cela plusieurs agences de police et dépensait de ce fait mille francs par mois.

555_386_image_caom_3350rm_b171_05rEn résumé, comme vous pouvez le voir, Monsieur le Gouverneur, toutes les mesures ont été prises à bord pour obéir aux instructions du Département et pour seconder le plus efficacement possible les vues du Gouvernement : on ne saurait , à mon avis, adresser à Monsieur le Capitaine Thémin trop d'éloges pour tout le zèle, le dévouement et la présence d'esprit qu'il a montrés dans l'accomplissement d'une mission qui demandait autant de tact que de la volonté et de l'énergie.


3 - Personnel libre.


Le personnel libre embarqué sur la "Ville de Saint-Nazaire" ne comprend uniquement, cette fis que le détachement de surveillants militaires , leur famille et Madame Mahieu, belle-mère du Surveillant de 1ère classe Tomasi, embarquée avec autorisation du Département.

Les deux infirmiers coloniaux titulaires du poste ayant été oubliés et n'ayant reçu aucun avis du Département ne se sont pas présentés à l'embarquement.  De ce fait, le service médical a été pour Mr le Médecin Major relativement pénible. Il l'eut été bien davantage, si Mr le Directeur de la Comptabilité et des services pénitentiaires, président de la commission de visite, ne l'avait pas autorisé à utiliser les services de deux condamnés en qualité d'infirmiers. Ces deux hommes se sont bien conduits et m'ont rendu des services appréciables.

 

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A - Locaux - Les locaux affectés au Personnel libre étaient au moment du départ dans le plus parfait état de propreté. Il en a été de même pendant toute la durée de la traversée.

B - Literie - Couchage - La literie et les objets de couchage donnés par la Compagnie ne laissaiant rien à désirer. Les matelas ont été refaits à neuf ainsi que cela a lieu pour haque voyage. La compagnie, comme elle en a pris la bonne habitude, a encore donné aux familles des surveillants de 2e et 3e classe , des draps, oreillers etc. etc. Bien que cela ne sui soit nullement imposé par la charte-partie.

C - Nourriture - La nourriture a toujours été saine, abondante et bien préparée. Je n'ai, du reste, reçu aucune réclamation à ce sujet et n'ai entendu que des paroles de remerciement et de contentement.

D - Discipline - Je n'ai absolument que des éloges à adresser au détachement des surveillants tout entier. Chacun a fait son devoir, et a fait preuve, malgré les charges du service, du plus grand esprit de discipline et de subordination. De tous les détachements mis jusqu'à ce jour à ma disposition, celui ci est assurément le meilleur. Il ne se compose du reste que de vieux serviteurs qui depuis longtemps déjà ont fait leurs preuves.
Je suis, je vous avouerai franchement, embarrassé pour en signaler quelques-uns tout particulièrement à votre bienveillane. Il me faudrait vous les citer tous. Vous pourrez, du reste, vous en rendre un compte exact par l'état de notes qui leur ont été données mar Mr le Surveillant Principal, chef de convoi.

555_388_image_caom_3350rm_b171_06rJe vous demanderai donc de vouloir bien accorder au détachement tout entier un témoignage officiel de votre haute satisfaction. Etant sonné la façon vraiment déplorable de servir du dernier détachement et la situation toute particulière dans laquelle s'est trouvé celui-ci, je me permets de vous dire que j'attache un haut prix à ce que vous vouliez bien avoir la bonté de leur témoigner aussi votre contentement par un ordre du jour motivé.

Toutefois, je vous prierai de vouloir bien accorder tout particulièrement votre haute protection à M.M Grimm, Surveillant Principal, dont je n'ai pas besoin de vous faire l'éloge et qui m'a rendu des services signalés dans les circonstances pénibles dans lesquelles nous nous sommes trouvés à bord, Bastard et Tournez, Surveillants Chefs qui sont des serviteurs dévoués ; Leblanc, Duval, Tomasi, Arboireau et Firolini, surveillants de 1ère classe qui ont  su s'acquitter au cours du voyage de tâches ingrates et souvent fort difficiles.

E - Etat sanitaire - L'état sanitaire du détachement de surveillants militaires et de leurs familles et, au moment de leur débarquement, aussi bon que possible.

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4 - Equipage

L'équipage embarqué sur le vapeur affrêté "Ville de Saint Nazaire" se compose de 36 hommes, nombre absolument suffisant pour assurer les différents services de bord. Chacun, selon ses attributions, s'est efforcé de nous rendre notre tâche facile et a fait son possible pour nous seconder efficacement.

Il n'y a jamais eu aucune relation de quelque nature que ce soit entre un homme quelconque de l'équipage et les condamnés. Je dirai plus, dans les circonstances présentes, tous ont fait preuve de la plus grande discrétion.

Je n'ai plus, Monsieur le Gouverneur, à vous faire l'éloge du capitaine Thémin. Je ne ferai que vous répéter ce que je vous ai déjà dit dans mes autres rapports. Ce serait donc inutile. Je me permettrai seulement en terminant de formuler bien timidement un voeu qui m'est cher, c'est qu'après la délicate mission qu'il vient de remplir et étant donné ses services antérieurs, Mr le Capitaine Thémin reçoive enfin la récompense qu'il a depuis longtemps déjà méritée.

Je vous demanderais en conséquence, Monsieur le Gouverneur, de vouloir bien, en cette circonstance, lui accorder votre haute protection.
Je suis, avec le plus profond respect,
Monsieur le Gouverneur,
Votre très obéissant serviteur

Signé: Dr Rançon

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05On ne peut que demeurer abasoudi devant le haut degré de paranoïa qui entoura le transport de Dreyfus (seule peut être ne fut pas envisagée l'abordage en plein océan du bateau affrêté par des unités de la marine allemande, dans le but de libérer le supposé traitre). Le responsable du convoi, en outre, s'attacha dans ce rapport à ce que toutes les parties prenantes, depuis le commandant du vapeur jusqu'à l'humble surveillant de troisème classe voient leurs mérites reconnus et soient récompensés à la hauteur de ces derniers - sans doute pour éviter qu'on se pose des question sur la culpabilité du déporté (qui ne faisait pas débat en 1895) et sur la pertinence des sanctions infligées. 

On n'oubliera pas de situer le contexte: le personnel est militaire, et pour un membre de l'armée, la trahison à des fins vénales est le comble de l'ignominie. Cela, plus l'antisémitisme latent (qui explosera plus tard au fur et à mesure du développement de l'affaire ne peut que les inciter à éprouver hostilité et mépris à l'égard du coupable, forcément coupable. Plus que les brimades d'ordre matériel, c'est sans nul doute ce mépris universel qui affecta profondément Dreyfus.

Le rapport est tronqué. Nous formulerons deux hypothèses à cet égard: soit une perte de documents, soir une sélection des fragments consacrés à Dreyfus ou peu s'en faut, les transportés et relégués étant considérés comme partie négligeable.