m051aCarte régionale

85328762_oIl est impossible d'étudier l'histoire du bagne sans évoquer les évasions, qui étaient une obsession pour beaucoup de transportés (les pieds de biches, relégués, avaient très rarement le cran nécessaire pour tenter la Belle alors même que leur liberté relative rendait celle-ci moins difficile). Une des raisons paradoxales pour lesquelles pas mal d'authentiques truands préféraient être expédiés en Guyane pour accomplir une peine de travaux forcés que d'être condamnés à la réclusion en France, c'est qu'on ne s'évadait pas des Centrales comme Clairvaux ou Saint-Martin de Ré où, en plus, le régime disciplinaire était d'une très grande sévérité (comparable à la réclusion cellulaire à Saint-Joseph, "peine dans la peine" à laquelle le TMS condamnait des Transportés ayant commis un crime, un délit grave ou une tentative d'évasion caractérisée ayant impliqué des brutalités ou des vols qualifiés)

85328792_oCertaines évasions relèvent de l'épopée. On citera celle de Pierre Bougrat (lien) vers le Vénézuela, de Dieudonné vers le Brésil (cette dernière immortalisée par Albert Londres) ; des "bidonnages" complets comme celle d'Henri Charrère, dit Papillon, que nous évoquerons ultérieurement ; des évasions qui menèrent à des rédemptions comme celle de Raymond Vaudé (lien), évadé de Saint-laurent qui rejoignit les FFL où sa très belle conduite permit au Général de Gaulle de le réhabiliter solennellement (il finit ses jours à Kourou, ayant créé un restaurant coté au moment de la création du Centre spatial: le Saramaka, et permit à ses enfants de démarrer de belles carrières de chefs d'entreprise en Guyane). On se perd en conjectures sur l'attitude de Duez qui avait les fonds suffisants et les facilités pour s'évader (il était concessionnaire de l'îlet la Mère, doté d'une belle chaloupe, à même d'acheter des complicités) et qui resta jusqu'à sa mort sur son lopin de terre. Idem, Manda, l'amant de Casque d'Or qu'on croyait doté d'une âme indomptable mourut dans la misère à Saint-Laurent du Maroni sans avoir jamais tenté la Belle.

85328888_oEvadés repris (Toiles de Francis Lagrange, dit "FLAG") [lien]

Dans une de ses lettres, datée du 30 septembre 1903, Arthur Roques (lien) décrit les trois moyens de s'évader en mettant l'accent sur celui qui a sa préférence, dans une description imagée qui se voulait persuasive, afin de mieux "taper" sa famille. Nous reproduisons ici des extraits de cette missive, en le commentant, ce qui nous permettra de détailler les moyens d'évasion.

A ma pauvre famille, à mes bons et dévoués amis,(...) Ai-je besoin de vous dire que le rêve de tous les forçats c'est l'évasion et que les efforts de chacun tendent à réaliser ce rêve selon les moyens et le degré de force et d'intelligence qu'il peut mettre en jeu? C'est ainsi que tous les ans on compte environ une moyenne de quatre cents évasions ou tentatives d'évasion. Sur ce nombre, moitié réussissent pleinement, cent sont repris et rendus par les autorités hollandaises et anglaises et les cent autres se rendent ou meurent de faim, de misère, de maladie ou de mâle mort dans la brousse. Trois moyens d'évasion sont généralement mis en pratique, les voici détaillés de mon mieux pour vous laisser le soin d'en déduire les péripéties et les conséquences :

1.    Les irréfléchis, les impatients, les sans ressources pécu­niaires et les sans grande énergie quittent les camps et s'en vont au hasard de leur étoile à travers les forêts, les criques et les fleuves pour tâcher d'atteindre la Guyane hollandaise. Presque tous échouent et si par miracle ils arrivent à Surinam [[de son vrai nom, Paramaribo, capitale du Suriname, à l'époque, "Guyane hollandaise"]] ils sont cueillis par la police hollandaise et rendus aux autorités françaises. Ce genre d'évasion, sans vols et sans commettre aucun délit, fait encourir aux repris soixante jours de cachot et c'est tout : ils n'ont qu'à recommencer si le cœur leur en dit.

2.    Les audacieux, les je-m'en-foutistes, les mange-tout, les sans-peur, les risque-tout, combinent à quatre ou six et quelquefois à huit une audacieuse évasion. Ils se privent de tout pour accumuler des vivres de toute na­ture, des cordages, des voiles, des armes, de l'argent et quand le moment propice arrive ou qu'une occasion leur est fournie ils volent - en assassinant même s'il le faut - une embarcation et gagnent la haute mer pour éviter d'être capturés par quelque navire côtier. En général, ils viennent, après vingt, vingt-cinq et trente jours de mer, atterrir au Venezuela, puissance qui ne rend pas les évadés. Une fois là, ils se débrouillent par le travail, le vol ou l'assassinat, pour regagner l'Europe et la France. Ce genre d'évasion est le plus fréquent, celui qui réussit le plus souvent, mais c'est aussi celui qui expose au plus de dangers. C'est ainsi que lorsqu'une évasion de ce genre a lieu, une véritable chasse à l'homme s'organise par l'administration, sur mer, et que de véritables combats s'engagent entre les fugitifs et ceux qui les pourchassent. Il n'est pas rare de voir de part et d'autre quelques morts. Les repris dans ce cas-là sont enchaînés, mis en préven­tion de conseil de guerre et souvent condamnés à mort, s'il y a eu mort d'homme, ou à cinq ans de réclusion s'il n'y a eu que le vol d'embarcation. (...)

3.    Les réfléchis, les patients, les prévoyants, les intel­lectuels, les prudents, cherchent à se procurer des pa­piers d'identité tels que passeport, acte de naissance, de mariage, bulletin de casier judiciaire, etc., et de l'argent en grande quantité si possible mais jamais moins de mille à mille deux cents francs. Avec l'argent, ils trouvent à ache­ter des effets coloniaux de toile blanche, des souliers de même étoffe, et une coiffure de paille ou de feutre. En possession de ces effets, ils se font traverser en pirogue pour quarante sous de l'autre côté du fleuve Maroni à Albina, port hollandais où le jeudi, tous les quatorze jours, est un vapeur qui fait le trajet de là à Surinam [Paramaribo], port et capitale de la Guyane hollandaise.

165Arrivés à Albina, ils montent de suite à bord de ce vapeur, paient leur passage (12,50 F) jusqu'à Surinam et s'il arrive qu'on leur demande qui ils sont, d'où ils viennent et où ils vont, ils se contentent d'exhiber leur passeport. Satisfaits par la vue de ces papiers, les commis­saires s'inclinent, saluent et laissent l'évadé poursuivre sa route, puisqu'il est en règle. Arrivé à Surinam, on prend un autre courrier qui vous conduit soit à Georgetown, capitale de la Guyane anglaise, soit à Caracas, capitale du Venezuela et comme les papiers vous mettent à l'abri de toute arrestation, on est alors libre. Une fois à George­town ou à Caracas, il est facile de prendre le premier courrier en partance pour l'Angleterre ou pour Buenos Aires. Ce n'est plus qu'une question de temps et d'argent. Or. l'argent, comme vous le voyez, est l'âme clé ce genre d'évasion, puisque avec du métal on n'a qu'à se faire conduire où l'on veut et qu'on n'est pas obligé soit de travailler, soit de mendier, soit de voler pour manger, s'habiller et payer son passage.

Les papiers sont, après l'argent, d'une très grande importance et vous ne sauriez imaginer toutes les ruses, toute l'intelligence, tous les sacrifices que l'on fait pour s'en procurer. Les heureux les reçoivent clandestinement de leurs familles ou de leurs amis ; d'autres les fabriquent de toutes pièces ; d'autres en volent aux employés de l'administration ou dans les bureaux : d'autres les achètent à des Indiens, à des libérés, à des colons, à des condam­nés : en un mot, chacun se débrouille de son mieux pour mettre toutes les chances de son côté. Ce genre d'éva­sion est le plus facile, le moins compromettant, le plus sûr, le plus rapide et le moins fréquent de tous parce que cela tient au manque d'argent et de papiers. Ce qu'il y a de certain, c'est que sur cent qui essaient par ce moyen et dans de bonnes conditions, quatre-vingt-dix-neuf réus­sissent.

vignette80-33Paramaribo, XIXe siècle

maroni_cellules-et-lavoir1Remarquez, en outre, que si le malheur voulait que l'on soit repris soit à Albina, à Surinam ou à George­town, on en serait quitte pour une punition disciplinaire de trente jours de cellule, parce qu'il n'y a ni vol. ni délit d'aucun genre et que l'administration ignore les moyens employés ou l'existence des papiers et de l'argent. C'est donc là le but à poursuivre et le résultat à atteindre. Cela bien compris, vous n'aurez pas de peine à lire dans ma pensée et à deviner ce que je compte faire, avec votre aide bien entendu.

Vous ne serez pas surpris, non plus, si je vous demande de l'argent, beaucoup d'argent, des papiers, de la marchandise. N'ayant à attendre que deux ans et ne devant recevoir qu'un colis sérieux par an, il faut que j'arrive à réaliser la somme de mille deux cents à mille cinq cents francs. C'est donc sur la marchandise que je dois faire fond pour ajouter à ce que vous m'enverrez en espèces. Inutile d'ajouter que je serai économe jusqu'à l'avarice et qu'entre les priva­tions et le désir de sortir de cette galère, je n'hésiterai pas. (...)

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Roques classe les évadés en trois catégories que nous retiendrons.

Tout d'abord, sur le nombre des évasions recensées chaque année... il n'est pas loin de la vérité: selon les années, on en comptait de 300 à 500** avec quelques pics au delà de ce nombre, mais la plupart d'entre elles relevaient de la première catégorie, qu'il qualifie d' irréfléchis, d'impatients, de sans ressources pécu­niaires et de sans grande énergie.

En effet les trois quart de ces évadés avaient agi sur un coup de tête, désespérés de ne pas parvenir à faire leur stère sur un camp forestier (d'où les sanctions à venir), terrorisés par un ou plusieurs codétenus ou tout simplement déprimés (souvent, suite à une "mauvaise" lettre). Un grand nombre revenaient de leur plein gré après avoir erré dans la brousse ou dans un pays qui leur était majoritairement hostile. D'autres étaient repris par les "chasseurs de popotes", Noirs Bonis, Indiens Galibis ou détenus libérés reconvertis à l'affut des primes (les plus féroces, qui ne rendaient souvent que les cadavres d'hommes qu'ils avaient torturé pour leur arracher un pécule parfois inexistant, conservé dans le plan inséré dans l'intestin). 

On ajoutera que les "quatrième première", les libérés astreints au doublage, devaient pointer plusieurs fois par an et qu'un retard de vingt-quatre heures suffisait à les déclarer évadés. Dans la plupart des cas, ces derniers voyaient leur situation régularisée s'ils n'étaient pas de trop mauvaise foi, quitte à écoper de quelques jours de cellule disciplinaire qu'ils considéraient souvent comme un bien: assurance de se voir délivrer un pain, et de dormir à l'abri.

** (pour un effectif de 5 à 8.000 transportés en cours de peine, plus quelques milliers de "libérés" astreints à résidence)

85350418_oLa troisième catégorie, qui a la faveur de Roques, celle "des réfléchis, des patients, des prévoyants, des intel­lectuels, des prudents" a sans doute existé mais elle était incontestablement très minoritaire. Tout d'abord parce que malgré les innombrables complicités, s'il n'était guère commode de réunir et surtout de conserver des fonds malgré les diverses complicités et les ressources liées à la débrouille (lien), il était presque impossible de se procurer des documents d'identité crédibles et encore moins de les conserver (le plan intestinal permettait de conserver quelques pièces d'or ou billets de banque soigenusement roulés, mais il n'en allait pas de même d'un passeport. En outre, à supposer qu'un forçat évadé ait réussi à se procurer une tenue civile lui permettant de ressembler à un citoyen libre, demeurait le problème de son apparence: tondu ou les cheveux coupés à ras, teint hâlé, cicatrices, tout cela le distinguait de l'honnête homme du moment qui, aux colonies surtout, arborait systématiquement une pilosité respectable (ci contre, une photo du bagnard Roques, illustrant la démonstration). La plupart des candidats à la Belle qui ont tenté l'aventure de cette manière se faisaient consciencieusement plumer par les pourvoyeurs de papiers et de documents, qui les dénonçaient après les avoir fournis, de manière à toucher sur les deux tableaux (un grand nombre de commerçants chinois, à Saint-Laurent ou à Cayenne, servaient d'intermédiaires)

Apparemment, Roques était suffisamment réaliste pour comprendre l'inanité de la première méthode et il se savait trop âgé pour agir selon la deuxième et pour cette raison, il la pare de tous les maux afin de tenter de continuer à briller dans son petit cercle familial. On rappelera néanmoins qu'il s'est couvert de ridicule (toute l'AP dut hurler de rire) quand, parti à pieds des Hattes pour rejoindre Buenos-Aires à via le Brésil (!), il fut repris avant Mana, à dix kilomètres de son point de départ, dès le lendemain (perdant ainsi sa sinécure pour être ramené aux ïles d'où l'évasion était impossible)

C'est la méthode "des audacieux, des je-m'en-foutistes, des mange-tout, des sans-peur, des risque-tout" (pour conserver sa terminologie) qui donna les meilleurs résultats malgré les risques immenses liés tant aux réseaux de surveillance qu'aux risques naturels: l'Océan est particulièrement dangereux dans ces parages pour des évadés qui, par la force des choses, confiaient leur sort à un esquif des plus frêles. On partait de Cayenne ou des environs vers le Brésil, ou de Saint-Laurent du Maroni Vers le Vénézuela. Quasiment aucune des tentatives faites depuis les îles n'aboutit.

C'est ce que nous analyserons dans la seconde partie de cette note.