17 avril 2013

La tenue du transporté.

 

081014 IMG_0584(Photo prise par l'auteur au Musée de Cayenne)

 

garcon familleLe "pyjama rayé" était jaunâtre et rouge. Il rosissait rapidement sous l'action du soleil et des intempéries. Le chapeau était selon les périodes fourni par des ateliers de forçats confinés aux tâches légères, ou bien à tresser par leur porteur (ce qui n'allait pas de soi: en cas d'ignorance on sollicitait une aide, mais rien n'était gratuit au bagne, tout s'échangeait). Plus que pour se protéger du soleil, le chapeau avait une fonction sociale et disciplinaire. Il fallait impérativement se découvrir pour parler à un surveillant, sous peine d'être sanctionné de plusieurs jours de cellule (travail le jour, isolement les pieds entravés par une "manille" la nuit, dans une minuscule cellule)

La plupart des transportés travaillaient pieds nus : leur seule paire de souliers était si fragile qu'ils la conservaient pour les comparutions en conseil de discipline ou un autre événement de ce genre. Quant à travailler en sabots, c'était impossible. De ce fait, les blessures infectés, les chiques, les "vers macaques", les ankylostomes causaient de réels problèmes de santé.

Seulement dans ce domaine également, il y avait de considérables différences de situations.

Ce "Garçon de famille" (à gauche) sans doute affecté à la domesticité d'un fonctionnaire de l'administration pénitentiaire porte certes une tenue rayée. Mais elle a manifestement été taillée à ses mesures - de même qu'il bénéficie, sans doute pour ne pas offenser le sens esthétique de ses "maîtres", d'un chapeau de qualité et de souliers convenables. Enfin, il ne passe pas à la tonte règlementaire ; sa tête a été confiée à un bon coiffeur...

D'autres transportés affectés en entreprises (les "première classe") étaient parfois dispensés de porter la tenue règlementaire - qu'ils devaient toutefois remettre le soir s'ils étaient astreints à dormir au camp une fois leur service terminé.

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Le départ pour Saint-Laurent du Maroni (1)

 Nous ne nous étendrons pas outre mesure sur les conditions de voyage pendant le Second Empire, depuis la création du bagne jusqu'au moratoire relatif à l'envoi en Guyane jugée trop insalubre, et son remplacement temporaire comme Terre d'Expiation par la Nouvelle Calédonie. Ces convois étaient alors assurés par des vaisseaux de la marine, normalement des transports de troupes sur lesquels régnait une très stricte discipline, rendue indispensable par le fait que ces navires n'étaient pas adaptés à cette mission (pas de "cages", pas de moyens de coercition autre que les armes de guerre en cas de révolte)

Ci-dessous, les statistiques concernant ces premiers envois: (le tout premier convoi avait expédié environ 400 déportés et condamnés)

listes voyages

prem Statistisques

 En 1870, la population de bagnards en Guyane était stabilisée à un peu moins de 3.500 individus, ce qui en dit long sur la mortalité effrayante qui sévissait. En quelque sorte, les convois "complétaient" l'effectif sans parvenir à l'accroître. On notera que cette année, quelques centaines de transportés qui avaient accompli leur peine et leur temps de "doublage" furent rapatriés en France sans que cela ne provoque d'incident. Le fait est rapporté par l'Illustration, qui ne fait pas état de récidive scandaleuse dans les numéros suivants.

cacique(Ci-contre: Messe à bord du Cacique).

Un des vaisseaux, demeurés sur place parce que trop vétuste, le Cacique, servit de pénitencier flottant jusqu'au jour où rongé par les tarets, il se disloqua sans préavis sous l'effet d'une houle pourtant très modérée, dans la rade de Cayenne: on déplora des centaines de victimes, forçats et gardiens confondus. C'est ce qui précipita la décision d'implanter - enfin - un pénitencier dans la ville.

Après le virage "tout répressif" de la IIIe République, on organisa les convois de façon rationnelle, les transportés et relégués étant regroupés, venant de toute la France, à la Forteresse-prison de Saint-Martin de Ré. En 1891, le marché du transport des forçats fut attribué à la "Société nantaise de navigation" qui affecta à cet usage le Ville de Saint-Nazaire, puis le Loire.

st naze

Le Ville de Saint Nazaire, paquebot transformé

bateau la loire

la_loire

Bagnards 22

Le Loire embarque des forçats

Ce dernier fut tranformé en transport de troupes pendant la Grande Guerre (pendant quatre ans, les envois en Guyane furent suspendus). Il fut torpillé par les Allemands.

lamartiniere1Au titre des dommages de guerre, la France se vit attribuer un navire à vapeur, le Duala, qui fut rebaptisé le Lamartinière (mais à Saint-Laurent, l'usage voulait qu'on l'appelât toujours Duala) et modifié pour être parfaitement adapté à ce nouvel usage.

Le navire mesurait 120m de long, 16m de large, déplaçait 3.500 tonnes et son tirant d'eau atteignait 10 mètres (ce qui n'alla pas sans poser des problèmes: l'estuaire du Maroni est envahi de bancs de sable et de vase qui se déplacent au gré des saisons, et il fallait donc un pilote confirmé embarque avant chaque manoeuvre d'accostage)

lamartiniere2 Le La Martinière, ex Duala

FLAG1Le navire fut équipé de quatre faux ponts séparés par des cloisons étanches qui recevaient chacun deux cages nommées "bagnes". Chaque bagne pouvait contenir de soixante à quatre-vingt forçats qui disposaient de bancs en bois assez solidement boulonnés pour ne pas être susceptibles de servir d'armes, de tringles métalliques permettant d'attacher les hamacs, les couvertures et les sacs (chaque cage était soigneusement inspectée pendant les courtes promenades des forçats, sur le pont). Enfin, des tuyaux traversaient les cages qui pouvaient faire jaillir de l'eau brûlante sur les condamnés en cas de révolte naissante ou de bagarres: moyen suffisamment dissuasif pour calmer toute sédition. L'effectif maximal était de 670 transportés et relégués, les éventuels déportés voyageant à part, dans une petite cage moins inconfortable (ce total était rarement atteint ; on tournait habituellement autour de 550, 600)

la martinière 2A la fin de la Transportation, en 1938, le La Martinière fut cédé à la Compagnie Générale Transatlantique, affecté à la ligne des Antilles, et désarmé en 1939 à Lorient où les Nazis le sabordèrent devant l'entrée de leur base de sous-marins, pour la protéger des torpillages. Le transport des forçats [[[à renseigner]]] coûta fort cher à l'Etat, la compagnie devant amortir un navire dont l'équipement empêchait, en dehors des campagnes guyanaises, de charger facilement du fret. En revanche, les marins appréciaient considérablement ces campagnes. Pas de grosses manutentions, voyages rapides, bonnes soldes du fait de la prime de risque, et surtout possibilité de trafiquer avec les fonctionnaires de l'AP et leurs familles, de même qu'avec certains libérés qui agissaient pour leur propre compte ou pour celui de "collègues" encore en cours de peine (la "pacotille", la "débrouille"). Nous évoquerons ce sujet dans une note spécifique.

En 1936, le ministère des Colonies qui ne pouvait imaginer la fin de la transportation avait signé un contrat qui devait porter jusqu'en 1945. Il s'agissait de transformer le vapeur Carimaré avec le matériel du La Martinière, cela dans le but de donner aux condamnés plus d'espace et plus d'air, d'adjoindre une véritable infirmerie et de renforcer la sécurité.

Rejoindre Saint-Martin de Ré.

Bagnards 18Au début du XXe siècle, les condamnés effectuaient un séjour variable en prison centrale (au régime strict) avant d'être dirigés par chemin de fer via la Rochelle. Le voyage s'effectuait dans de minuscules cellules aménagées, les condamnés étant ferrés. Au gré des correspondances, il fallait parfois trois ou quatre jours pour parvenir à la Rochelle, et des forçats avaient besoin d'assistance pour sortir de leur "placard". En gare de la Rochelle, on procédait au déferrement des détenus, on les enchaînait par les poignets, et par groupes de dix. Une nuit dans la prison de la Rochelle, et le lendemain, par le biais d'un petit vapeur, les prisonniers atteignaient l'île de Ré où les attendait un kilomètre de marche jusqu'aux portes du pénitencier, ancienne fortification du XVIIe siècle.

Bagnards 25Après la Grande Guerre, l'AP fit l'acquisition de voitures cellulaires adaptées pour rendre le transport plus efficace et surtout éviter que des détenus ne fussent "oubliés" des jours durant, au gré des correspondances, sur une voie de garage: situation peu humaine, et propice à des évasions en cas de complictés extérieures (qui ne se produisirent jamais) .

 

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a13L'arrivée à Saint-Martin de Ré

iledere3Dès l'entrée dans la forteresse, le ton était donné, les forçats devant se soumettre à une fouille brutale menée par des gardiens particulièrement aptes à déjouer les pièges tendus par des détenus souvent retors. Seul (et encore, pas toujours) le "plan", ce tube cylindrique que les truands de haute volée s'étaient procurés, qui contenait une somme d'argent conséquente et de menus objets, qu'ils s'étaient introduits dans l'anus parvenait à leur échapper.

L'opération avait aussi pour objectif de repérer les fortes têtes (ceux qui se rebiffaient) et également les pleutres dont l'administration pouvait à bon compte imaginer en faire des mouchards à son profit (et pour leur plus grand risque: les comptes se réglaient vite et des faibles d'esprit pas à même de mesurer les conséquences de leur attitude l'ont payé de leur vie dès leur arrivée à Saint-Laurent du Maroni).

Saint Martin de Ré était une forteresse-prison dont on ne s'évadait pas, et où règnait une discipline de fer. On mangeait très vite dans un grand réfectoire, juste avant une promenade en sabots, au pas cadencé le tout dans le silence absolu. L'arrivée des relégués, moins strictement organisée, donnait en général le signale d'un départ proche dont les durs se réjouissaient: ils escomptaient une discipline moins stricte, et commençaient à rêver à de possibles évasions.

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a5Corvées dans la Citadelle

Quinze jours avant le départ, les forçats étaient mis au repos et ils recevaient une "ration de transporté en expectative de transfèrement", constituée d''une nourriture meilleure consommée avec un confort relatif au réfectoire, afin de se reconstituer avant la visite médicale (en général, les médecins déclaraient tout le monde bon pour le voyage). Les cheveux étaient coupé à ras (barbe et moustaches étant de toute manière formellement prohibées, sauf pour les déportés politiques, dès la condamnation prononcée)

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a7Le réfectoire

a9Ce prisonnier ne sera pas du voyage... Enterrement dans la solitude. La présence de la jeune maman avec un landau n'est pas renseignée. Hasard de la rencontre, ou accompagnement du père vers sa dernière demeure? .

Rejoindre le bateau cage.

 

c1Environ 400 transportés et 200 relégués se rassemblaient dans la cour et se mettaient en colonne pour subir un appel interminable. L'accompagnement était assuré par tout le personnel d'autorité disponible: les gardiens, les gendarmes de l'île, les surveillants militaires qui rejoignaient leur affectation en Guyane, une compagnie de tirailleurs (qui contrairement à la légende fabriquée par Charrère dit Papillon ne braquaient nullement leurs baïonnettes sur les forçats). Le nombre de surveillants était assez impressionnant pour dissuader tout mouvement de révolte ou toute tentative d'évasion, d'autant plus que les bagnards étaient chargés d'un lourd sac de toile qui contenait leur paquetage nécessaire pour le voyage et les jours à venir en Guyane (tenues de transporté, couvertures, de la paille et du fil pour se tresser un chapeau règlementaire, une écuelle, une cuiller, une timbale, un peu de linge, etc.). Certains relégués "individuels" pouvaient partir avec leurs vêtementrs civils quand ils étaient jugés adaptés au voyage et au séjour (c'était rarement le cas, on leur donnait alors un paquetage) et tous pouvaient porter leur propre couvre-chef - casquette, béret ou chapeau - quand les transportés étaient astreints au port du bonnet règlementaire. Tous avaient une plaque qui portait le numéro matricule. Une dernière fouille était opérée et tout objet proscrit était saisi.

76507996Le paquetage du transporté subit très peu de modifications au cours des décennies. Trois pantalons "de fatigue" (pour les travaux) deux chemises de laine, trois de coton, deux paires de souliers, un peigne, une brosse à laver, une paire de souliers, deux paires de sabots. On ajouta un pantalon de molleton de laine (pour les travaux forestiers) à la place de deux mouchoirs (source: Michel Pierre). Cet inventaire devait suffire au condamné, pour une durée de trois ans, les remplacements n'étaient accordés qu'avec parcimonie, et entrenaient le plus souvent une retenue sur le pécule. Le tout était contenu dans un gros sac de toile que le bagnard devait porter lui même.

Les journaux avaient toujours annoncé le départ, et une foule de curieux se pressait à Ré, pour voir passer les forçats, surtout quand une "célébrité" était annoncée. Sur le port, fenêtre et volets devaient être clos, sous peine d'amende. Les photographes ont toujours pu travailler normalement, bien que cela n'ai guère été du goût des autorités. Parmi les habitants, les curieux, il arrivait que des membres de familles de transportés (les femmes surtout) soient là, en pleurs, tentant de voir passer l'être cher. Au bagne, un dicton voulait que "les épouses tiennent deux mois, les soeurs deux ans, les mères toute une vie". Il fallait emprunter des chalands ou un petit vapeur pour rejoindre le navire.

 

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x3 dangereuxLes individus classés "dangereux" sont convoyés les derniers. Ils seront encagés séparément.

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Bagnards 178Des "célébrités... Dieudonné et Depoé, les innocents de "la bande à Bonnot", Duez, le liquidateur des congrégations.

bagne313De nombreuses photos montrent des hommes tête basse, d'autres (les plus jeunes surtout) sourient face à l'objectif. On ne fera pas de psychologie de comptoir devant ces attitudes: les sentiments éprouvés à un tel moment doivent être d'une complexité infinie. La crainte pour la plupart, évidemment, devant l'Inconnu ; un peu de sérénité retrouvée pour les vieux chevaux de retour, que l'atmosphère très coercitive et brutale des Centrales avait éprouvés ; pour tous, la nécessité absolu d'affirmer sa personnalité, pour ne pas dire sa virilité - faute de quoi la suite des événements serait des plus pénibles. Enfin, les têtes basses s'expliquent peut être autant par le souci de ne pas glisser sur des pavés mouillés et sous un gros sac, surtout  en sabots.

Dès cet instant, les vieux briscards repèraient les Anciens, déjà envoyés en Guyane, évadés repris, susceptibles de donner de précieuses informations, les jeunes susceptibles de devenir leur môme. Ces derniers devaient pour la plupart faire preuve de forfanterie pour tenter d'éviter ce statut auquel, malheureusement, peu échapperont (nous en reparlerons) quand a contrario, par inclination naturelle ou peur de l'inconnu, ils se cherchent déjà un protecteur. On tentait de se rapprocher de ceux qui étaient supposés détenir des fonds pour leur proposer une protection contre espèces sonnantes et trébuchantes (Duez fut sollicité dès le début, et Barataud, riche et homosexuel, le fut doublement, dans l'incapacité de se défendre: ses fréquentations bourgeoises ne l'avaient pas préparé à ce qui l'attendait. En revanche un Dieudonné inspirait le respect: supposé tueur de cognes, prétendu membre d'une bande qui avait terrorisé la France tout entière, sa réputation parlait pour lui)

A suivre

 

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12 avril 2013

La visite de l'île Royale (4/4)

 

Partie précédente (lien)

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071011IMG_0708La carrière, d'où furent extraites toutes les roches utilisées pour édifier les divers bâtiments. Elle servit (et sert encore) de réserve d'eau pluviale (en saison sèche comme au moment où furent prises ces photos, le niveau est des plus bas). Depuis une quinzaine d'années, pour les besoins de l'auberge, outre cette réserve (potabilisée) est disponible une unité de dessalement de l'eau de mer. Au temps du bagne l'eau faisait souvent défaut. Chaque case de surveillant avait sa citerne branchée sur la toiture et en saison sèche, une corvée de transportés venait livrer la quantité d'eau tout juste nécessaire pour la famille. La proximité de la réserve près des habitations facilitait la prolifération des moustiques.

071011IMG_0710Le quartier des détenus; Ils étaient de 300 à 600 selon les époques... Et ils prenaient finalement fort peu de place.

 

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071011IMG_0713Ruines de cellules individuelles (pour les condamnés à des peines disciplinaires). On distingue les supports de bat-flancs.

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071011IMG_0715Peine de cachot (semi obscur ou noir)

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071011IMG_0722Dortoirs de détenus (qui dormaient sur des bât-flancs)

071011IMG_0724Autres salles communes. Au centre, les quatre plots (restaurés) qui servaient à équilibrer la guillotine, les jours d'exécution.

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071011IMG_0726Lavoirs, devant les cases. Aucune eau courante à l'intérieur, juste un baquet pour les déjections, vidangé le matin dans la mer.

071011IMG_0729Vue d'ensemble du quartier des détenus

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071011IMG_0732Les théodolites contemporains dans les ruines du bagne...

071011IMG_0728La case des malades légers (les plus atteints étaient admis à l'hôpital mais les soins étaient réduits au strict minimum, faute de moyens).

071011IMG_0733Arrière du quartier des détenus. Il y avait quelques manguiers sur l'île, mais être surpris à manger un de leurs fruits, même tombés à terre, pouvait coûter jusqu'à un mois de cachot.

071011IMG_0739A gauche: la case des porte clés (forçats de confiance, souvent nord-africains) et le poste de garde. A droite: la cuisine des détenus.

071011IMG_0744L'hôpital, sans doute un des plus beaux bâtiments pénitentiaires de Guyane. Malheureusement, son accès est interdit, et réellement dangereux tellement les rares planchers conservés sont dégradés. Etaient soignés dans cet hôpital quelques détenus et les gardiens des îles, mais aussi des pénitenciers malsains du continent, comme celui des Roches: l'air des îles, salubre, facilitait les convalescences.

071011IMG_0734Pignon de l'hôpital, et phare des îles

071011IMG_0741071011IMG_0753

071011IMG_0742Fresques vues de l'extérieur

071011IMG_0749Habitation du médecin chef

071011IMG_0752Ecole (pour les enfants du personnel) et logement de l'institutrice

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photo_projet_2077Chapelle

071011IMG_0757Cimetière des enfants du personnel

071011IMG_0758Une maman obtint le droit de reposer pour l'éternité près de son très jeune fils

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071011IMG_0768Selon les époques, poudrière, dépot de pétrole ou... morgue. L'auteur du site y dormit deux nuits de suite, faute de chambre disponible!

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071011IMG_0775Ateliers

071011IMG_0780Porcherie et abattoir

071011IMG_0777Les quelques puits ne donnaient, surtout en saison sèche, qu'une eau saumâtre, quasiment imbuvable.

071011IMG_0785Le plôt du transbordeur par câble, qui permettait de joindre l'île Royale quand la houle empêchait tout accostage.

071011IMG_0782Marques d'usure faites par le câble sur une roche

071011IMG_0792L'autre montée sur le plateau.

 

On ne se fiera pas au caractère apparemment enchanteur de cette île. Il faut imaginer ce que devait être la promiscuité avec ces quelques dizaines de fonctionnaires civils ou militaires les uns célibataires, les autres mariés voire venus avec leurs enfants, ces centaines de forçats, tous confinés sur quelques hectares, certains pour des sessions de six mois, d'autres pour des années. Les jalousies, les envies, les petits trafics, les complots, les abus d'autorité - ou la juste autorité considérée comme un abus - c'était cela, le quotidien. C'est en tout cas ce qui ressort des divers témoignages, qu'ils émanent d'anciens détenus ou de gardiens. Aller aux îles était - sauf pour quelques originaux - considéré comme un exil, une sanction. Pour les forçats, c'était la certitude de vivre sous un climat plus sain, d'effectuer des tâches certes monotones et pour la plupart inutiles, mais c'était la quasi impossibilité de s'évader. Certains s'en contentaient ; d'autres se désespéraient.

Etaient affectés aux îles les transportés les plus susceptibles de s'évader - soit parce qu'ils avaient prouvé leurs "compétences" en la matière soit parce qu'ils étaient soupçonnés de pouvoir soudoyer des complices. On y mettait aussi ceux dont l'actualité avait le plus parlé: l'évasion d'un Soleilland (lien), d'un Barataud (lien) auraient entraîné un scandale de portée nationale - aussi les pires criminels "se la coulaient relativement douce" (si on excepte le mépris universel qu'ils subissaient) quand de pauvres bougres victimes d'un moment d'égarement allaient crever "sur la route" ou dans un camp forestier.

 

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La visite de l'île Royale (3/4)

 

Seconde partie (lien)

 

071011IMG_0666En remontant sur le plateau...

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071011IMG_0668Vue sur l'île du Diable

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071011IMG_0674Bâtiments de gestion, ateliers, etc.

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071011IMG_0677Entrepots, magasin.

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071011IMG_0689L'ensemble de l'île est ainsi consolidée, remblayée. Mais la végétation faisait cruellement défaut sur les contreforts, par mesure de sécurité.

071011IMG_0690Le grand balcon de la maison du Directeur

071011IMG_0683La coopérative et le mess (actuellement, auberge). Au premier étage, les chambres des gardiens célibataires

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071011IMG_0696La lampisterie, dont Seznec fut longtemps responsable (poste tranquille s'il en est: il semble que certains membres du personnel avait des doutes sur sa culpabilité, et il bénéficia à coup sûr de la solidarité bretonne (nombre de gardiens étaient originaires de cette région). Toutefois il était astreint à dormir en case collective: dans le passé, il avait commis une tentative d'évasion.

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071011IMG_0699Officiellement, Seznec est toujours coupable d'assassinat. La justice n'a pas décidé la révision de son procès.

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071011IMG_0701Une enceinte grillagée limitait l'aire de résidence du personnel interdite aux bagnards, sauf nécessité de service (garçons de famille, ouvriers d'entretien, etc. étaient autorisés à la franchir à des heures déterminées)

071011IMG_0705Qui croirait que ce coin apparemment paradisiaque fut un enfer... Et de nos jours demeure un purgatoire fort pénible?

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071011IMG_0692De 300 à 500 transportés à "occuper". Quand on était fatigué de faire "paver carré", on utilisait les galets. Puis on revenait à l'ancien système. Faire et défaire, c'est toujours faire mais quel était l'intérêt pour la collectivité? Fallait-il vraiment déplacer des condamnés sur 8.000 kilomètres pour les parquer sur 24 hectares, à des tâches aussi inutiles?

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071011IMG_0706Les cases des surveillants en famille (chaque demeure hébergeait deux couples, parfois avec enfants) et était équipée d'une citerne branchée sur le toit, et récupérant les eaux de pluies. De nos jours, des chambres de l'auberge sont installées dans ces logements... ce sont - et de loin ! - les plus agréables avec leur ventilation naturelle (les bungalows neufs qui ont vue sur l'océan sont surchauffés)

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071011IMG_0707La carrière dont furent extraits tous les moellons. Elle a été ensuite utilisée comme citerne d'eau douce (l'eau a toujours manqué sur les îles, surtout en saison sèche). Une corvée de bagnards partie de cette réserve remplissait tout d'abord les citernes de l'hôpital, des habitations de gardiens puis, s'il en restait, les "auges" devant les cases collectives des détenus. Les jacinthes d'eau colonisent la surface de la réserve et n'empêchent pas, si on a de la chance, d'apercevoir un minuscule caïman qui a élu domicile ici.

071011IMG_0709Constante de l'architecture carcérale en Guyane: l'emploi de la brique, sous cette forme. Les murs laissent ainsi passer les alizés, ce qui permet de profiter des vents rafraîchissants. Ces briques ont été importées du continent, le bagne ayant compté jusqu'à 12 briquetteries dont chacune avait son symbole.

A suivre : la visite de l'île Royale (4/4) (lien)

 

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La visite de l'ïle Royale (2/4)

La première partie (lien)

 

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DSC_3993Depuis l'abandon du site dans les années quarante, la végétation reprend ses droits avec la luxuriance habituelle sous ces contrées. Une colonie de vacances fonctionna sur l'île Royale pendant quelques années, puis le Centre Spatial prit possession des lieux pour y installer quelques instruments de mesure. Il contribua largement à la restauration du site, concédant une auberge ouverte à tous. Pendant les tirs d'Ariane, les îles sont évacuées: les lanceurs passent à la verticale du site, et encore à très basse altitude.

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071011IMG_0649Chemin de ronde (en se dirigeant vers l'île du Diable)

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071011IMG_0652Il est difficile d'imaginer que sur une bande large de cinquante mètres, aucune végétation n'était tolérée, pour prévenir tout risque d'évasion.

071011IMG_0654Le pavement a disparu, les racines font leur oeuvre...

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Même un jour pareil, pratiquement sans houle, on comprend à quel point il serait difficile de mettre un canot de fortune à l'eau.

071011IMG_0658Ce bloc monumental, aujourd'hui déscellé (on distingue encore la trace d'un piton était un élément de belvédère, permettant, d'un seul point, de contrôler 300 mètres de rivage.

071011IMG_0659S'il n'y a jamais de cyclone en Guyane, le vent souffle parfois assez fort au large pour créer ces curieux effets d'alignement. Ce sont les oiseaux venus du continent qui apportèrent la plupart des graines mal digérées dans leurs fientes, permettant ainsi la recolonisation végétale en quelques décennies.

071011IMG_0660Rocs, ressac, courants... La mise à l'eau serait quasiment impossible: les vagues ramèneraient implacablement l'imprudent sur le rivage.

071011IMG_0661(ce jour là, l'océan était excessivement calme. Parfois, les brisants frôlent le chemin de ronde)

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071011IMG_0657Fourmis et termites ont toujours été signalées sur les îles. Compte tenu du manque d'hygiène, elles constituaient une source de tourments indescriptibles pour les transportés et, dans une moindre mesure, pour les gardiens et leur famille

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imagesLa piscine des forçats. Loin d'être l'élément principal d'un lieu de villégiature, cette "piscine" qui fut bâtie à grand peine (de nombreux bagnards eurent des membres écrasés par un rocher pendant sa construction) avait été instamment demandée par les médecins. L'eau douce manquait de façon dramatique sur l'île et de ce fait l'hygiène des prisonniers était déplorable. En outre des "bains de mer" sous le soleil permettaient de lutter avec succès contre de nombreuses carences par avitaminoses. Cet enclos - vide à marée basse - permettait aux bagnards de ne pas être blessés par la houle et les protégeait des requins nombreux dans les parages: non pas comme la légende l'affirme parce qu'ils étaient attirés par le corps des morts immergés sous la Lune (on ne mourait quand même pas chaque jour aux îles) mais tout simplement à cause de l'abattoir: le sang et les viscères des animaux abattus quotidiennement excitait les squales. Enfin, à l'époque peu nombreux étaient les hommes qui savaient nager... un enclos peu profond, protégé des courants et de la houle était donc indispensable.

Suite de la visite (lien)

 

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La visite de l'ïle Royale (1/4)

 Pour ne pas imposer au lecteur une page web trop longue à "charger", la visite de l'île est fractionnée en quatre parties distinctes.

 

 

071011IMG_0614 (Copier)De nos jours, on part quotidiennement sur l'île Royale en empruntant la vedette de l'auberge où - c'est plus sympathique, car on fera le tour des îles - un catamaran. Les heures de départ dépendent de la marée, car le chenal du fleuve Kourou, au bord du vieux village, est peu profond et envasé. 

071011IMG_0617 (Copier)Stabilisation de la rive par des blocs de pierre... Embouchure d'un canal. Ces durs travaux ont été réalisés par les forçats affectés au pénitencier des Roches (lien) qui assainirent les environs en créant de spolders et de ce fait des espaces de grande culture.

071011IMG_0618 (Copier)Pointe des Roches. On distingue l'ancien appontement du pénitencier et, au second plan, le sémaphore qui permettait les transmissions optiques (bâti au moment de la déportation de Dreyfus)

071011IMG_0622 (Copier)Les îles... la couleur limoneuse des eaux est la conséquence de l'envasement général du littoral, de l'Amazone à l'Orénoque.

071011IMG_0624 (Copier)L'île Royale, la plus grande avec ses vingt quatre hectares... Au temps de la transportation les arbres y étaient rares et recensés, pour contrecarrer la possibilité de faire un radeau. On ne s'est quasiment jamais évadé des îles, et jamais de l'île du Diable.

071011IMG_0627 (Copier)Les magasins, les cases des canotiers, lesquels, avec certains directeurs, conservaient  le privilège de garder leurs "mômes" en leur compagnie: par définition, les canotiers étaient les plus susceptibles de s'évader et leur donner des raisons de demeurer sur place n'était pas forcément absurde, si la morale de l'époque n'y trouvait pas son compte.

071011IMG_0628Le départ du chemin de ronde. Depuis que les enrochements ne sont plus stabilisés en permanence par les corvées de forçats, ils se détériorent rapidement.

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071011IMG_0636Logement du chef de quai - Magasin général.

071011IMG_0638Vers le "plateau"

071011IMG_0639Le bas de la maison du Directeur

071011IMG_0640Pendant quasiment un siècle, ces escaliers furent faits et refaits selon les plans les plus divers, pour occuper les forçats. Tâche stérile s'il en est...

071011IMG_0641Arrière de la maison du Directeur. A l'époque, la vue était totalement dégagée pour qu'il puisse à tout moment contrôler l'activité des quais et autour des magasins.

071011IMG_0643Contrefort. Sous le poids des constructions et après creusement de la grande citerne, l'île subit quelques mouvements de terrain.

071011IMG_0644Le départ du chemin de ronde. A l'origine, il était entièrement pavé mais lors de la fermeture du bagne, beaucoup de matériaux furent pillés.

 

Suite de la visite (cliquez sur le lien pour y accéder)

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11 avril 2013

Mourir au bagne...

 

85558534_oAprès les grandes épidémies des premières années (fièvre jaune et choléra, typhoïde, etc.) la mortalité se stabilisa à un rythme toutefois élevé, de 10 à 15% par an. Le paludisme (malaria) qu'on appelait simplement la tremblante ou la fièvre minait les hommes - aussi bien les surveillants que les forçats -, les complications dues à la malnutrition pour tous et à la dénutrition pour ceux qui n'inspiraient pas le respect nécessaire pour conserver leur pitance quotidienne, celles occasionnées par les parasitoses innombrables - la pire étant l'ankylostomisase qui se soigne fort bien de nos jours mais qui épuisait les organismes -, les infections dues aux plaies attrapées sur les chantiers, aux piqûres d'insectes, aux vers macaques et autres anguilluloses, sans compter la lèpre qui menait inéluctablement à l'isolement, tout cela contribuait à créer un terrain favorable. La tuberculose sévissait également, d'autant plus qu'un sinistre trafic de crachats avait cours pour être reconnu: Si un tubard était peu soigné, il était dispensé de corvée, touchait une ration renforcée, du lait consensé, et se reposait en général aux îles.

Il y eut de tout, au bagne: des colosses se laissèrent mourir en peu de temps quand des gringalets survécurent des décennies dans des conditions pourtant pénibles. On ne niera pas le dévouement de certains médecins, mais d'autres faisaient preuve d'une dureté d'âme qui écoeurait même certains gardiens dont la majorité n'était pourtant pas portée à la compassion vis à vis des forçats. Il faut dire que se faire inscrire pour une consultation et ne pas être reconnu (déclaré malade) entraînait presque systématiquement une punition. De ce fait, des forçats venaient consulter fort tard. Enfin, les médecins furent longtemps dramatiquement privés de remèdes efficaces. Un petit supplément de nourriture, quelques jours de repos, un pansement quand la ouate et l'iode ne manquaient pas constituaient souvent leur panacée. Il en était de même des libérés: on se souvient d'Arthur Roques (lien), décédé des suites d'une "fracture de la rotule"! 

Lisons - toujours lui ! - Albert Londres qui visite le "Nouveau Camp"...

 

Nouveau camp

« Cela », c’est deux camps qui s’appellent chacun : le nouveau camp. L’un est pour la rélégation, l’autre pour la transportation. Quatre cent cinquante chiens dans le premier, quatre cent cinquante dans le second. À dire vrai, ce ne sont pas des chiens, ce sont des hommes ! Mais ces hommes ne sont plus que des animaux galeux, morveux, pelés, anxieux et abandonnés.
Quand, figé par le spectacle, presque aussi raide qu’un cheval de bois, vous avez tourné une heure dans ces deux honteux manèges, il ne vous reste qu’un étonnement, c’est que ces misérables ne marchent pas à quatre pattes.
L’étonnant aussi, est que ces hommes vous parlent quand vous les interrogez, et n’aboient pas. Manchots, unijambistes, hernieux, cachexiques, aveugles, tuberculeux, paralytiques, tout cela bout ensemble dans ces deux infernaux chaudrons de sorcière.
Le bagne est un déchet. Ces deux camps sont le déchet du bagne.
   — On va tous crèver, va ! et toi aussi, si ti demeures !
C’est un Arabe. Je ne dis pas qu’il crache ses poumons, c’est fait. Il est assis dans sa case, sur son bat-flanc : feu follet qui s’élèverait de sa propre décomposition, ce feu follet a faim.
   — Ti pourrais pas mi faire donner une pitite boîte de lait ?
II n’y a donc pas d’hôpital ? Si. Il en est un grand à Saint-Laurent-du-Maroni. Mais on ne devient pas gibier d’hôpital comme ça, au bagne ! Il ne suffit pas d’être condamné pour franchir l’heureuse porte de cet établissement de luxe. Il faut avoir un membre à se faire couper, ou, ce qui est aussi bon, pouvoir prouver que l’on mourra dans les huit jours.
Alors, et les médecins ?
Les médecins sont écœurés. Les témoins les plus violents contre l’administration pénitentiaire se trouvent parmi eux.
Le médecin voit l’homme. L’administration voit le condamné. Pris entre ces deux visions, le condamné voit la mort.
Mille bagnards meurent par an. Ces neuf cents mourront.
   — Mais c’est long, monsieur, me dit celui-là, né à Bourges, c’est long !… long !…
Au camp des relégués, le docteur passe chaque jeudi ; au camp des transportés, tous les dix jours
   — Nous sommes malades quand nous y allons, disent-ils. Que pouvons-nous faire ? Rien à ordonner, pas de médicaments. Notre visite médicale ? une sinistre comédie ! Le cœur serré, nous avons la sensation que nous nous moquons de ces malheureux.
Dans ces deux camps, on se croirait revenu à l’une des époques barbares de l’humanité, au temps sans médecins, ni pharmaciens. Alors devait s’élever sur la terre un grand mur infranchissable : d’un côté les bien portants, de l’autre les infirmes avec ce mot d’ordre : mourir.
Rien. Rien à donner à neuf cents malades de toutes maladies.
   — Tout ce que je puis, dit le médecin, et pas toujours, c’est faire descendre quelques squelettes qui gigottent encore, pour qu’ils claquent dans un lit.
La pharmacie centrale de Saint-Laurent vient de recevoir seulement — en juillet 1923 — sa commande de médicaments de 1921. On ménage le coton comme l’or et la teinture d’iode, ici, est une liqueur précieuse. Et les effectifs augmentent. Le crime monte. Assassins ! Si vous saviez !
Au fait, les autorités ont raison de ne pas élever de troupeaux en Guyane. Les quelques buffles qui rêvent dans les savanes et sont arrivés sains d’Indochine tombent malades, ici. Ils mangent l’herbe de para qu’ont souillée tous ces malheureux et les buffles attrapent l’ankilostomiase. Dans ce pays les hommes contaminent les bêtes.
On s’accrochait à ma veste de toile. La phrase était la même : « Sortez-nous d’une façon quelconque de cet effroyable enfer. »
   — Tenez, me dit le docteur, au camp de la transportation, en voilà un qui me promet six pouces de fer dans le ventre chaque fois que je viens. Il a raison ! Il est malade. Il souffre. Je suis docteur, je dois le soigner et ne le soigne pas !
Ces camps sont bien présentés : cases jumelles, toits triangulaires recouverts de feuilles de bananiers. Cela fait un assez joli site. Seulement il ne faut pas s’en approcher.
Les moribonds râlent sur une planche dure. Combien, devant ce spectacle, semble douce la mort dans un lit ! Voilà dix-huit tuberculeux, côte à côte, neuf de chaque côté, sous ce toit de feuilles. Ça tousse ! Ils ont des yeux ! Des yeux qui n’ont plus de regard, mais simplement une pensée.
L’un me parle. Mais on tousse trop, je n’ai pas entendu.
   — Que dites-vous ?
   — C’est dur, monsieur l’inspecteur !
Eh ! oui que savent-ils ? Dans ces camps, personne, jamais, jamais ne vient. Ce sont des carmels dans la brousse, alors, pour ces hommes cloîtrés je suis monsieur l’inspecteur, monsieur le directeur, monsieur le délégué. De quoi ? ils l’ignorent, mais pour que sois ici, ce doit être sûrement de quelque chose de sérieux. L’un me dit : « Vous êtes le bon Cyrénéen du calvaire ! » L’autre : « Tendez-moi la main. » C’est déchirant.
Et Jeannin, le photographe Jeannin, vient de recruter quelques escouades pour « faire une plaque ».
   — Non ! Jeannin, non !
Mais ils s’amènent avec leurs béquilles. Ils collaborent de bonne grâce. Devant l’appareil — ils s’en souviennent — il faut sourire. Ils sourient.
Voilà le docteur Brengues, un forçat. Condamné pour avoir tué son beau-frère à Nice, il n’a cessé de crier son innocence, il revient de se promener dans le camp. On dirait un vieux berger de la Camargue. Vêtu de coutil noir, un grand bâton de bouvier à la main, sa barbe en râpe, il va sur soixante-dix ans.
   — Regardez autour de vous. Mais regardez donc ! Moi je subis ici une peine que j’appellerai « la peine de l’ironie ». Docteur, on m’a mis au milieu de moribonds pour que je les regarde expirer, impuissant. Je ne dis pas que ce soit un raffinement, mais, enfin, c’est un supplice, alors je m’en vais, je marche, je marche…
Mais quelqu’un vient vers moi en courant, il a peur de ne pas arriver à temps. C’est un confrère, un pauvre bougre saturé de chagrin et de remords. Je me souviens fort bien de lui. Oh ! il n’a pas tué père et mère. C’est un maniaque, un ivrogne, il volait un colis dans une gare, un poulet au marché ; une fois, sur une banquette de café, il prit un paquet contenant de vieux journaux, deux bougies et un couteau. Et il rendait toujours quelque temps après. Mais il a recommencé plus de six fois et ce fut la rélégation.
Il pleure. Son émotion le fait bégayer. Il veut se mettre à mes genoux. Il me dit comme Brengues :
   — Regarde ! Regarde !
Il me répond :
   — Je ne pleure pas, c’est la joie !
Il me supplie :
   — Tu diras tout ! Tout ! pour que ça change un peu…
Voilà les aveugles dans cette case. Ils sont assis les mains sur les genoux et attendent. Il en est qui se rendent volontairement aveugles avec des graines de penacoco. Au moins, ceux-ci ne voient plus !

C'est sans doute cette partie de la série de reportages d'Albert Londres qui fit le plus sensation, et enfin les médecins reçurent un minimum de remèdes, purent entamer des campagnes de prophylaxie (pas toujours acceptées par les intéressés, d'ailleurs: les distributions de quinine, pour tenter de juguler le paludisme, étaient en général boycottées. On versait la lampée de remède dans la paume de la main, et le transporté, persuadé qu'on attentait à sa virilité, la rejetait)

Les gardiens mouraient aussi, presqu'autant que les détenus. Pas tant du fait des forçats comme la légende le fait croire (il y eut peu d'agressions directes), que de leur déplorable hygiène de vie: consommation excessive de tafia, aucun exercice physique, tenue "coloniale"  inadaptée. Une idée préconçue imposait de bien se couvrir pour éviter les mauvais courants d'air, supposés donner la fièvre. D'où des rondes faites sous une chemise épaisse recouvrant une ceinture de flanelle, d'où une hygiène corporelle déplorable (les douches étaient censées provoquer des refroidissements). Le forçat qui parfois travaillait nu ou peu s'en faut et qui se baignait dans les piscines des îles (prescription médicale snobée par les gardiens), qui se rinçait dans les grandes auges récupérant les eaux pluviales du camp de la transportation de Saint-Laurent était finalement moins mal loti sur le plan de l'hygiène corporelle. Seulement contrairement aux détenus, les membres de la Tentiaire avaient libre accès aux soins de la faculté - dans la limite de ce qu'elle connaissait à l'époque. Le site de l'hôpital de l'île Royale, très salubre, en requinqua des centaines quand peu de transportés y furent admis.

IleRoyale2

Pas de cérémonie pour un bagnard décédé... A Saint-Laurent, il était enterré aux Bambous, dans le fond de l'actuel cimetière, dans une série de fosses communes (à chaque fois qu'on procédait à une inhumation, la terre forgée d'ossements les restituait par centaines). Par faveur spéciale, un gardien accordait parfois à un ou deux de ses compagnons la faveur de l'accompagner pour son dernier voyage et son pécule était réparti selon ses dernières volonté - l'administration ayant au préalable minutieusement défalqué tous ses frais.

devil's island xvLa caisse part pour les bambous... Le défunt n'aura qu'un linceul

bagne32Un enterrement aux Bambous

 

slm bambous - CopieUn camarade se recueille... L'auteur trouve cette photo particulièrement bouleversante.

 

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IMG_0031Les "bambous" - Un monument érigé en hommage aux bagnards et au Père Texier

 A contrario, un carré du cimetière de la ville était réservé aux personnels de la tentiaire et à leur famille, quand ils mouraient sur place. Leurs tombes sont toujours apparentes.

 

tombes surveillantsTombe de surveillants.

Aux îles, la place manquait pour enterrer les forçats. Lorsque l'un d'eux mourait, son corps était donné aux requins, au lever de la Lune, la chaloupe se plaçant entre Royale et Saint-Joseph. La légende veut que les squales étaient attirés par la cloche de l'église; plus vraisemblablement,  c'était l'odeur du sang de l'abattoir situé sur l'île Royale  qui les affolait.

FLAG15Les surveillants décédés à l'hôpital de l'île Royale (on y transférait les malades car l'air était plus sain) étaient inhumés à Saint-Joseph. Leur carré disparut quand la jungle reprit ses droits, jusqu'à ce que la Légion étrangère le redécouvre. Depuis, ce corps d'élite l'entretient à la perfection.

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071011IMG_0852Le cimetière des enfants du personnel est situé sur l'île Royale. Une mère mourant de chagrin demanda à reposer auprès de son enfant. Son voeu fut exaucé.  Lors de notre visite de l'île Royale, nous verrons ce petit cimetière.

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La réclusion, peine prononcée par le TMS, subie à l'île Saint-Joseph.

 

La peine de réclusion était une des sanctions que pouvait prononcer le Tribunal Maritime Spécial, (lien) après des évasions commises avec des actes de violence, des meurtres entre codétenus, des voies de fait sur le personnel, des délits graves dont étaient victimes les habitants de la colonie, etc. Les condamnés à mort par le TMS, grâciés par le Président de la république ou par le Gouverneur (selon les époques) subissaient en principe la peine maximale fixée à cinq années.

 

 

89191036_oUn témoignage, datant de 1910 qui montre qu'à cette époque, le détenu en réclusion sortait dans la journée.

 

En un point, qu'on appelle "l'Est" on aperçoit un grand bâtiment, l'asile des aliénés et des vieillards, puis à côté, une petite maisonnette, la maison du bourreau. Derrière les hôpitaux, sur le versant qui regarde "le Diable", se trouvent le camp des transportés et le quartier cellulaire. Nous n'insisterons pas sur la description de ces longs bâtiments, dont l'intérieur rappelle assez celui d'une chambrée de caserne avec les deux bas flancs latéraux plaqués à la muraille. De Lourdes portes, grillées de fer et dûment cadenassées vers le soir, en sont toute la nouveauté. C'est là que sur la planche, les forçats dorment côte à côte. Ceux, qui après un long stage de bonne conduite, sont parvenus de la troisième dans la deuxième classe, sont exceptionnellement pourvus d'une couverture de laine. Deux fois par jour, à dix heures et à six heures, ils reçoivent leur ration : endaubage de boeuf ou lard salé, légumes secs et pain. Dans l'intervalle, ils se rendent à leurs travaux respectifs : ateliers, travaux de maçonnerie, jardinage, ou à leurs emplois : infirmiers, secrétaires ou domestiques.


Puis le régime fut sensiblement durci. Donnons la parole à Albert Londres (au bagne), qui visita les cachots de la réclusion avant que des adoucissements ne soient apportés à la peine.

Bagnards 40
MORTS VIVANTS

L’île Saint-Joseph n’est pas plus grande qu’une pochette de dame. Les locaux disciplinaires et le silence l’écrasent. Ici, morts vivants, dans des cercueils — je veux dire dans des cellules — des hommes expient, solitairement.
La peine de cachot est infligée pour fautes commises au bagne. À la première évasion, généralement, on acquitte. La seconde coûte de deux à cinq ans. Ils passent vingt jours du mois dans un cachot complètement noir et dix jours — autrement ils deviendraient aveugles — dans un cachot demi-clair. Leur régime est le pain sec pendant deux jours et la ration le troisième. Une planche, deux petits pots, aux fers la nuit et le silence. Mais les peines peuvent s’ajouter aux peines. Il en est qui ont deux mille jours de cachot. L’un, Roussenq, le grand Inco (incorrigible), (lien) Roussenq (lien), qui m’a serré si frénétiquement la main — mais nous reparlerons de toi, Roussenq, — a 3.779 jours de cachot. Dans ce lieu, on est plus effaré par le châtiment que par le crime.

Un surveillant principal annonça dans les couloirs :
— Quelqu’un est là, qui vient de Paris ; il entendra librement ceux qui ont quelque chose à dire !
L’écho répéta les derniers mots du surveillant.
De l’intérieur des cachots, on frappa à plusieurs portes.
— Ouvrez ! dit le commandant au porte-clés.
Une porte joua. Se détachant sur le noir, un homme, torse nu, les mains dans le rang, me regarda. Il me tendit un bout de lettre, me disant : « Lisez ! »
« Si tu souffres, mon pauvre enfant, disait ce bout de lettre, crois bien que ta vieille mère aura fait aussi son calvaire sur la terre. Ce qui me console, parfois, c’est que le plus fort est fini. Conduis-toi bien, et quand tu sortiras de là, alors que je serai morte, refais ta vie, tu seras jeune encore. Cet espoir me soutient. Tu pourras te faire une situation et vivre comme tout le monde. Souviens-toi des principes que tu as reçus chez les Frères, et quand tu seras prêt de succomber, dis une petite prière. »
II me dit :
— Je voudrais que vous alliez la voir à Évreux.
— C’est tout ?
— C’est tout.
On repoussa la porte.
— Ouvrez !
Même apparition, mais celui-là était vieux. Il me pria de m’occuper d’une demande qu’il avait faite pour reprendre son vrai nom.
— J’ai perdu la liberté, j’ai perdu la lumière, j’ai perdu mon nom !
— Ouvrez !
C’était un ancien jockey : Lioux.
Je vous écrirai, dit-il. Mon affaire est trop longue. Je ne crois pas que vous vous occupiez de moi, mais quand on est à l’eau on se raccroche à toutes les herbes.
Dans ce cachot noir, il portait des lorgnons.
On repoussa la porte.
Il me semblait que j’étais dans un cimetière étrange et que j’allais déposer sinon des fleurs, mais un paquet de tabac sur chaque tombe.
— Ouvrez !
L’homme me fixa et ne dit rien.
— Avez-vous quelque chose à me dire ?
— Rien.
— Vous avez frappé, pourtant.
— Ce n’est pas à nous de dire, c’est à vous de voir. Et il s’immobilisa, les yeux baissés comme un mort debout. C’est un spectre sur fond noir qui me poursuit encore.

DIEUDONNÉ ! (lien)**

À la porte d’une cellule, un nom : Dieudonné.
— Il est ici ?
— Il fait sa peine pour sa seconde évasion.
On n’ouvrit pas la porte, mais le guichet. Une tête apparut comme dans une lunette de guillotine.
— Oui, oui, dit Dieudonné, je suis surpris, je n’avais pas entendu. Je voudrais vous parler. Oui, oui, pas pour moi, mais en général.
Il était forcé de se courber beaucoup. Sa voix était coupée. Et c’est affreux de ne parler rien qu’à une tête. Je priai d’ouvrir. On ouvrit.
J’entrai dans le cachot.
Son cachot n’était pas tout à fait noir. Dieudonné jouissait d’une petite faveur. En se mettant dans le rayon du jour, on y voyait même assez pour lire. Il avait des livres : le Mercure de France, de quoi écrire.
— Ce n’est pas réglementaire, mais on ferme les yeux. On ne s’acharne pas sur moi. Ce qu’il y a de terrible au bagne, ce ne sont pas les chefs, ce sont les règlements. Nous souffrons affreusement. On ne doit pas parler, mais il est rare que l’on nous punisse d’abord. On nous avertit. À la troisième, à la quatrième fois, le règlement joue, évidemment. Mais ce qu’il y a de pire, d’infernal, c’est le milieu. Les mœurs y sont scandaleuses. On se croirait transporté dans un monde où l’immoralité serait la loi. Comment voulez-vous qu’on se relève ? il faut dépenser toute son énergie à se soustraire au mal.
Il parlait comme un coureur à bout de souffle.
— Oui, je suis ici, mais c’est régulier. Pour ma première évasion, je n’ai rien eu. Pour ma seconde, au lieu de cinq ans, on ne m’a donné que deux ans. Je peux dire que l’on me châtie avec bonté. Il me reste encore trois cents jours de cachot sur les bras. Je sais que, peut-être, je ne les ferai pas jusqu’au bout. Il ne faut pas dire qu’on ne rencontre pas de pitié ici. C’est la goutte d’eau dans l’enfer. Mais cette goutte d’eau, j’ai appris à la savourer. Aucun espoir n’est en vue et je ne suis pourtant pas un désespéré. Je travaille. J’ai été écrasé parce que j’étais de la bande à Bonnot, et cela sans justice. J’ai trouvé plus de justice dans l’accomplissement du châtiment que dans l’arrêt.
Je suis seul sur la terre. J’avais un petit garçon. Il ne m’écrit plus. Il m’a perdu sur son chemin, lui aussi !
Il pleura comme un homme.
— Merci, dit-il. Ce fut une grande distraction. Et, comme on repoussait la porte, il dit d’une voix secrète qui venait de l’âme :
— Le bagne est épouvantable…

** Accusé à tort d'être membre de la Bande à Bonnot. Condamné à mort, grâcié par le Président Poincaré.

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85552260_oLa réclusion, vue par F Lagrange

Sous de grands hangars, des lignes de cachots soit presque totalement obscurs, soit avec une demi clarté. Chaque cage - car il faut bien appeler ces cachots ainsi est surmontée d'un grillage, la porte est en acier, munie d'un guichet par lequel on passe la nourriture, deux baquets: un pour l'eau "potable", un autre pour les déjections. Il est fait interdiction absolue de parler, et les très rares sorties sont strictement comptabilisées.

rousseauLe Médecin chef Rousseau, sans jamais être tombé dans la sensiblerie (il avait conscience d'être dans le bagne du bagne) ne cessa de réclamer pour que dès lors que le réclusionnaire n'avait pas été condamné à mort, sa peine n'ait pas pour corollaire une fin inéluctable ou une sortie vers l'asile d'aliénés voisin.

(photo à gauche, extraite du site: Atelier de création libertaire)

Donnons lui la parole.

85553991_oInfiniment plus dure est la peine de la réclusion cellulaire. Elle est infligée pour une durée de six mois à cinq ans et se fait à l’île Saint Joseph. Cet isolement a nécessité la construction de bâtiments spéciaux. Qu’on se figure, situé sous un grand hall sombre, deux rangées de cellules séparées par un mur mitoyen. Le plafond de ces cellules est remplacé par des barreaux en sorte que, vue à vol d’oiseau, elles ont l’air de cages. Quelques-unes seulement sont plafonnées en maçonnerie et sont transformées en cachots noirs.

Une passerelle située au-dessus du mur qui sépare les deux rangées de cellules permet aux agents de surveiller les réclusionnaires qu’ils voient à travers les barreaux de leur cellule comme on voit un animal en fosse. Les uns assis sur un de leurs baquets travaillent à faire des balais ou des brosses ; les autres tournent en rond comme des fauves. Les lits de camp mobiles sont tous relevés de six heures du matin jusqu’à six heures du soir. Seuls quelques malades sont autorisés à avoir leur lit rabattu pendant la journée.

Des médecins ont demandé que ce mobilier sommaire soit amélioré, qu’une étagère soit faite pour poser le récipient à eau potable et que ce récipient se différencie du baquet à ordures. L’administration locale consultée a répondu que tout meuble pouvait devenir entre les mains du réclusionnaire un projectile dangereux pour le personnel en service et qu’il y avait donc lieu de s’en tenir au mobilier actuel largement suffisant ! Les portes en fer des cellules sont munies d’un guichet par où on passe au condamné sa ration. Ici, c’est la maison du silence et toute parole prononcée à haute voix est rigoureusement punie. Les appels se font par trois coups frappés sur la porte de la cellule ; de temps en temps trois coups rompent le silence, suivi du bruit du guichet qu’ouvre et ferme un porte-clefs.

cellulesacielouvert2-1-30Le réclusionnaire a droit à une heure de promenade. A cet effet, il se rend dans un système de cellules analogues, pareillement dominé par une passerelle, mais situé en plein air, en sorte qu’au lieu de voir le dessous d’un toit, le réclusionnaire voit le ciel pendant une heure par jour. Cette cellule de repos  plus grande que l’autre, a environ six mètres sur quatre. Elle est communément désignée sous le nom de préau car il s’y trouve un petit préau où s’abrite le condamné quand il pleut. Les réclusionnaires se rendent à leurs préaux isolément, et, à l’aller comme au retour, ne peuvent ni se rencontrer ni communiquer. Cette sortie a lieu de 7 heures à 8 heures du matin, à une heure où le soleil est plus bas que les murs, si bien qu’au bout de quelques semaines de ce régime, les réclusionnaires présentent tous cette pâleur livide caractéristique.

Le réclusionnaire doit travailler dix heures par jour et le genre de travail qu’il exécute est choisi de façon qu’il s’accommode de l’isolement cellulaire. En général, c’est le triage des brins de balais, des feuilles de cocotier. Il touche la ration alimentaire stricte sans aucune possibilité de l’améliorer. Il porte des vêtements spéciaux qu’il touche à son entrée à la maison de force et qu’il change une fois par semaine. Une baille d’eau est mise au préau une fois par semaine à sa disposition. Les cheveux sont coupés en escalier.

Les condamnés à la réclusion peuvent être autorisés à lire en dehors des heures de travail et de promenade. Il faut pour cela qu’ils n’aient pas eu de punitions pendant trois mois s’ils sont condamnés à un ou deux ans ; pendant six mois s’ils sont condamnés à trois et quatre ans et pendant huit mois s’ils ont cinq ans à faire. L’absence de toute lumière artificielle et la demi-obscurité des locaux rend la récompense de la lecture à peu près illusoire. Si la conduite du réclusionnaire est bonne, il peut écrire à sa famille une fois par mois.

dautrescellules2-1-300x22L’usage du tabac est rigoureusement interdit, mais l′ennui mortel  pousse le réclusionnaire à rechercher ce plaisir défendu. Il est alors exploité par ses gardiens. Le porte-clefs arabe Belaïda, ignoble mouchard que j’ai connu à la réclusion, achetait aux réclusionnaires une demi-ration de pain pour trois cigarettes. Il revendait ce pain, à raison de cinquante centimes la ration, aux surveillants qui en nourrissaient leurs volailles. Belaïda n’admettait pas qu’un réclusionnaire se procurât du tabac autrement que par son intermédiaire et dénonçait au surveillant ceux qui fumaient sans avoir eu recours à lui. La commission disciplinaire les punissait alors de cachot ; c’était la seule punition disciplinaire infligée aux réclusionnaires.

Il arrive que l’administration n’ait quelquefois aucun travail à faire faire à tous ces reclus. La peine devient alors intolérable et s’aggrave du supplice de 1′inaction forcée. J’ai vu le cas se produire ; le chef de camp s’ingénia d’ailleurs à remédier à ce manque d’ouvrage. II est arrivé autrefois, au temps du directeur V…, que des réclusionnaires souffrant de n’avoir rien à faire et demandant du travail, M. V…, après avoir fait la sourde oreille donna l’ordre de leur distribuer des briques et d’exiger par jour, de chacun d’eux, le poids de 33 centilitres de poussière de brique finement pulvérisée !

Le médecin du pénitencier visite les réclusionnaires une fois par semaine. Il peut apporter quelques adoucissements à leur régime quand leur santé l’exige, délivrances de citrons, autorisations d’avoir le lit de camp rabattu dans la journée, heures supplémentaires à passer au préau. Le régime de quelques réclusionnaires est quelquefois adouci irrégulièrement et très heureusement du reste. Il s’agit toujours d’ouvriers adroits qui travaillent au préau toute la journée au profit du chef de camp ou du surveillant chargé de la réclusion.

reclusion croquis(Dessin ci-dessus: atelier de création libertaire)

Tous ces réclusionnaires, dont la grande majorité est faite des condamnés à perpétuité qui ont commis le crime d’évasion, deviennent un jour scorbutiques. Mal nourris, cloîtrés, vivant en contact intime avec leur petite tinette, infestée d’ankylostomes, d’anguillules ou d’amibes, ils sont sujets aux entérites. Cette étroite captivité irrite les nerveux. Des cas de neurasthénie aigue se produisent. L’un cassera son lit de camp, un autre ses deux petites bailles. Celui-ci frappera éperdument la porte de sa cellule et chantera vingt-quatre heures de rang jusqu’à ce qu’on lui passe la camisole et qu’on lui mette le revolver sous le nez. Celui-là se maquillera. Seul un service médical attentif et humain peut, par des évacuations opportunes sur l’hôpital, empêcher cette peine stupide d’être meurtrière.

reclusionStrictement appliquée, la peine de réclusion cellulaire, telle que je l’ai connue, était infaisable. Si des hospitalisations fréquentes et faites à temps n’intervenaient pas, peu d’hommes pouvaient accomplir leur peine de bout en bout car, même quand elle n’était pas de plusieurs années, elle atteignait ou dépassait les limites de la résistance humaine. /… A vrai dire cette barbarie était en général atténuée par un service médical attentif ou par un surveillant suffisamment intelligent. Très souvent, le réclusionnaire ne faisait pas trois mois d’encellulement strict avant que survienne une entrée à l’hôpital ou une quelconque atténuation au régime.

Le législateur de 1925 frappé de la dureté de cette peine ne voulut cependant pas la supprimer. Il se contenta d’y apporter un tempérament. C’est d’abord l’article 3 du décret du 18 septembre 1925 qui précise le mode d’exécution de la peine de réclusion cellulaire et en adoucit le régime disciplinaire. Sous le régime du 5 octobre 1889, la réclusion cellulaire comportait l’isolement de jour et de nuit permanent.

Depuis 1925, cet isolement permanent, accompagné de l’obligation au travail et au silence, est interrompu au bout de trois mois et fait place pour un trimestre à l’isolement nocturne avec travail en commun le jour et, dans le cas où la santé du détenu ne sera pas bonne, le gouverneur peut, sur l’avis du directeur de l’administration pénitentiaire et sans doute, - car le texte ne le dit pas - sur la prescription du médecin, prolonger le régime de moindre rigueur. Sinon la réclusion recommence pour trois mois et ainsi de suite.

cellules2-1(ci-contre: cachots "noirs" - vue prise au flash par l'auteur)

Ce même décret, dans son article 5, permet aussi au condamné à la réclusion cellulaire de bénéficier de la loi du 14 août 1885 sur la libération conditionnelle, lorsqu’il a subi le quart de sa peine, et non les deux tiers. Mieux encore : le réclusionnaire cellulaire qui, après avoir bénéficié de cette disposition, a été frappé de déchéance, peut, malgré la révocation de cette mesure, en bénéficier derechef, mais seulement pour la moitié du temps qu’il lui reste à purger. Ces dispositions nouvelles qui régissent le mode d’exécution de la réclusion cellulaire, c’est au scorbut que nous les devons.

Sachant que pour lutter contre ce mal, les médecins coupaient la réclusion par des séjours à l’hôpital, le législateur poursuivit le même but par un relâchement périodique du régime cellulaire, prévoyant même son interruption jusqu’à nouvel ordre quand la santé ne va plus du tout. La solution qui s’imposait était la suppression de cette peine. Par un savant dosage, le législateur a préféré en conserver tout le bénéfice, c’est ­à dire la ruine à bas bruit de la santé, et diminuer le risque du scorbut à forme épidémique, difficile à cacher, et les entrées incessantes à l’hôpital.

On peut se demander si c’est à dessein ou par omission qu’il ne parle pas des punitions disciplinaires applicables aux condamnés à la réclusion cellulaire, jusque-là passibles du cachot ? A notre avis c’est à dessein, et son silence s’explique bien simplement : il a compris que la réclusion cellulaire en Guyane, même à la dose de trois mois, dépassait les limites de la répression. On punit cependant beaucoup. Parler à voix haute, correspondre illicitement, fumer, rabattre son lit de camp, voilà les éternels motifs. Le cachot n’existant plus, on se rabat sur la cellule. Comme cette punition ne modifie en rien la vie du réclusionnaire qui est un encellulement aggravé, elle lui serait indifférente si, portée sur son livret, elle ne venait compromettre sa libération conditionnelle qui, sous l’administration de certains gouverneurs, n’est pour ainsi dire jamais accordée.

Le supplice de la réclusion cellulaire subsiste donc. Il est fractionné, mais a conservé tous ses caractères. Les réclusionnaires touchent bien chaque jour douze centilitres de vin - toujours la prophylaxie du scorbut, on l’appelle du reste le vin médical - mais combien peu le boivent ! Privés de tabac ils le troquent contre deux cigarettes que leur cède le porte-clés. La nourriture est ignoble, l’eau de lavage rationnée. Lorsqu’un réclusionnaire obsédé réclame, c’est fini pour sa tranquillité. Il est coté, toujours signalé et puni. Devant la longueur de la peine qui est distribuée avec plus de générosité depuis qu’elle a été amendée dans les textes, le réclusionnaire s’efforce de la subir sans broncher pour obtenir cette libération conditionnelle au quart de sa peine par laquelle le tient l’administration, mais c’est alors en tout supportant, faim, fatigue et crasse, au prix d’une résignation très préjudiciable à sa santé.

(D'après le Docteur Louis Rousseau)

Sources: M. Pierre, M. Godfroy, atelier de création libertaire

(NB: sur ces rangées de cellules, un grand toit métallique aujourd'hui disparu obscurcissait l'ensemble du bâtiment et condensait à la fois la chaleur et l'humidité tropicales. Un seul change hebdomadaire de tenue constituait à coup sûr une torture et une atteinte grave à l'hygiène** quand de nos jours, on se douche et on se change deux à trois fois par jour dans ces conditions de vie. Cela dit, on se replacera dans le contexte de l'époque où la propreté n'était pas le souci dominant, même chez les gardiens.

** Surtout que le savon étant souvent détourné par les transportés chargés de la lessive, cette dernière se réduisait le plus souvent à un vague rinçage qui rendait la tenue comme amidonnée par la crasse. Dénonciation de cela par Dieudonné qui, comme tous les libertaires de l'époque, avaient le culte de l'hygiène corporelle.

Dans son livre de souvenirs, Dieudonné signala comment de simples gestes d'humanité: un gardien qui "par erreur" laisse tomber une cigarette allumée dans une cellule, un autre qui laisse la porte ouverte un peu plus que le strict nécessaire, étaient indispensables pour ne pas entrer dans la spirale infernale des "pétages de plomb" qui augmentaient le temps d'encellulement...

(en bas, photos de l'auteur)

071011IMG_0786L'accostage est toujours difficile.
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Maisons de gardiens, rénovées et à disposition du R.E.I de Kourou.

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La main d'oeuvre ne manquait pas sur les îles, pour faire ces décorations façon "facteur Cheval"

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Les pensées étaient sombres quand on montait cet escalier...

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Le mur d'enceinte... passée cette limite, le silence absolu était de rigueur.

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Dépôt 1

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Dépôt 2

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Rangées de cellules...

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Cachot noir (photo prise au flash)

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Les quatre puits de l'île ne donnent qu'une rare eau saumâtre, pour "l'hygiène" de centaines de reclus.

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Cela amenait à récupérer l'eau de pluie, mais de ce fait les moustiques proliféraient.

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Rotonde des porte clés, souvent des détenus auxiliaires d'origine nord-africaine.

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Casemate de gardiens

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Le chemin de ronde.

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Suprême récompense... (à partir des années trente: sortir deux heures pour une corvée de rempierrement.

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 "Piscine des forçats". Imposée par les médecins à la fin des années trente pour prévenir les maladies par carence. La barrière protégeait du ressac et des requins. Elle était de toute manière indispensable pour rassurer des bagnards dont la plupart ne savaient pas nager.

Photos de l'auteur

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86361195_oAprès ces documents "bruts", ces témoignages, voici le temps de l'analyse, en partie guidée par les premiers commentaires. Tout d'abord, on ne peut que répéter qu'il est impossible de voir avec des yeux du XXIe siècle une situation codifiée à la fin du XIXe siècle et nous devons analyser la peine de réclusion en la replaçant dans un contexte, celui d'une société infiniment plus violente que de nos jours. C'était le temps de Germinal, et les mineurs n'avaient pas été condamnés au Bagne... Pourtant, une simple révolte sociale pouvait amener la Troupe à les massacrer sans que la société, dans sa grande majorité, y trouvât à redire.

Le châtiment infligé au Grand Révolté Roussenq qui accumulait les mois de réclusion en ne pouvant s'empêcher de multiplier les provocations n'est que le reflet d'une époque, celle où le mot "discipline" était sacralisé (jusqu'à ce que le Gouverneur Chanel lui tende la main et casse la spirale infernale, mais contrairement à ce que laisse penser sa mauvaise réputation en Guyane, c'était un homme d'exception, un progressiste qui n'eut que le tort de ne pas céder aux sirènes populistes de Jean Galmot).

86361714_oEn outre - et il faut lire en filigrane les témoignages tant de Dieudonné (recueilli par Albert Londres) que du Médecin chef Rousseau (ci-contre... Photo prise sur le site Atelier de Création libertaire), la peine dépendait grandement des hommes qui veillaient à son exécution. Dieudonné le dit: on n'était pas inhumain avec lui, on tolérait des accomodements tels qu'un placement dans le cachot le moins obscur de la rangée pour lui permettre de lire des journaux et des ouvrages prêtés - alors que la lecture était en principe interdite dans les cellules de Saint-Joseph.

Très vite, on appliqua le quart cellulaire pour adoucir la peine et donner de l'espoir: une fois le quart de la peine effectuée, le condamné qui n'avait pas notablement aggravé son cas se voyait placé en "conditionnelle de réclusion" et sorti de l'enfer de Saint-Joseph. Les divers condamnés qui subirent la réclusion ont tous signalé des gestes d'humanité, comme celui de ce gardien qui laissait tomber "par mégarde" une cigarette dans une cellule (le tabac n'était pas le plus important: mais le factionnaire montrant ainsi une forme de compassion redonnait un statut d'humain au condamné). On citera aussi des "corvées nécessaires" qui ne l'étaient guère, permettant de sortir pendant quelques heures les réclusionnaires de l'enfermement pour refaire un pavement, débarrasser l'île de ses noix de coco tombées au sol, etc.

Tout cela n'est pas énoncé pour nier la lourdeur de la peine et on a peine à comprendre en 2013 comment une administration pouvait entrer dans cette spirale infernale avec un condamné comme Roussenq, lui infligeant des milliers de jours de cachot pour une succession de fautes dont chacune était vénielle. C'est méconnaître l'état embryonnaire de la connaissance des pathologies mentales de l'époque! Des Roussenq, de nos jours, bénéficieraient d'un traitement adapté, d'une psychothérapie ou d'une aide médicamenteuse qui les stabiliseraient (d'ailleurs intervenue suffisamment tôt, elle aurait empêché sa condamnation).

6743405376a676aa760bb0631d2773aeAsile d'aliénés dit hôpital Paul Guiraud, Villejuif

On oublie qu'au début du XXe siècle, de tels "emportés" peuplaient les asiles d'aliénés français qui internaient plus de 400.000 malheureux soumis à une coercition effrayante (chiffre toujours exact juste avant la seconde guerre mondiale quand Pétain laissa commettre un terrible génocide par la faim en fixant leur ration alimentaire quotidienne à 500 Kcal). 

camisole-de-forceLe médecin Pinel avait bien oeuvré dès la Révolution pour qu'on libérât les aliénés de leurs chaînes, mais il fallut plus de cent quarante ans pour que cela entre dans les moeurs: les chaînes étaient remplacés par des camisoles de force, les geôles par des cellules capitonnées mais l'esprit demeurait. Un Roussenq reconnu irresponsable de ses actes serait sans doute mort de cette manière sans que cela fasse scandale. Classé responsable, il était victime des préjugés de l'époque qui étaent davantage fondés sur le "dressage" que sur l'éducation, que ce soit vis à vis des enfants tant dans les écoles qu'en famille, des classes dites dangereuses, etc. La société du second Empire et des débuts de la IIIe République était effroyablement violente - la manière dont fut conduite la Grande Boucherie de 1914 en est la preuve.

Il ne faut pas non plus oublier que les gardiens étaient des hommes de leur époque, qui n'avaient qu'un dénominateur commun: leur expérience du service militaire actif (et à cette époque il fallait se soumettre à une discipline implacable pendant au moins trois ans : une voie de fait sur un sous-officier pouvait mener au bagne voire devant le peloton) assortie d'une affectation au ministère des Colonies, celui où par nature on classe les individus en citoyens et en sujets.

La plupart étaient d'une intelligence modérée et de peu d'ambition (sinon ils auraient choisi une autre carrière), d'extraction sociale très modeste. Donc ils avaient vécu une enfance souvent très rude, dans une vie où le moindre aléa pouvait mener à connaître la faim, et d'aucuns furent dans cette situation alors que leur famille était d'une honnêteté sans faille (car une tâche tant dans le parcours individuel que dans celui de l'entourage empêchait d'obtenir le fameux certificat de bonnes vies et moeurs, sésame indispensable pour exercer).

Cela n'incitait pas la majorité à faire preuve de mansuétude envers le Transporté (nous en reparlerons quand nous analyserons la condition des gardiens) mais encore moins envers le trouble fête qui, en s'étant évadé, avait fait sanctionner des collègues ou pire, qui s'était rebellé voire avait de nouveau tué. Il est d'ailleurs révélateur que ceux qui s'interrogèrent sur la rudesse de certains châtiments étaient certains médecins dotés par leur fonction d'une instruction supérieure ou quelques gardiens dont la qualité des écrits donne à penser qu'ils étaient des déclassés, "très au-dessus de leur condition" comme on disait à l'époque.

La discipline militaire faisait autorité et le gardien était conditionné par cette dernière, et c'est ce qui explique que le système réclusionnaire fonctionna globalement comme il avait été conçu. Il n'empêche: je demeure persuadé que sans l'once d'humanité qui transparaissait à certains moments, il n'aurait laissé que peu de survivants. La réclusion regroupait selon les époques de trente à cent dix Transportés pour des peines effectives allant de quelques semaines à deux ans et demi, plus quelques exceptions qui atteignirent le maximum de cinq années suite à leur "mauvaise conduite" (que de nos jours on qualifier de comportement pathologique, notion qui n'effleurait pas les esprits de l'époque, pas même de celui de la plupart des médecins).

Enfin, et ce dernier argument n'est en aucune manière une justification s'il constitue une explication... Face à une quarantaine (parfois davantage) de Transportés, le gardien était seul. De ce fait, son autorité devait être absolue quand en face, certains étaient loin d'être des enfants de choeur. Selon le vieil adage militaire qui veut qu'est mal noté quiconque fait des vagues, tant le gardien peu respecté dont les Transportés semaient le désordre que celui qui multipliaient les "rapports" en créant toujours plus de tourment à une administration déjà incroyablement paperassière, étaient mal considérés, brimés dans leur avancement, et risquaient même de devoir revenir en France et servir dans une Centrale où le travail était plus pénible, sans les avantages non négligeables liés au service en Guyane (primes, six mois de congé tous les deux ans, etc.). De ce fait, l'épée de Damoclès suspendue sur le "troupeau" de transportés était bien utile...

Si on ajoute le fait que le gardien était armé face au Transporté, on peut également imaginer la tentation d'une "justice" expéditive dans l'hypothèse où des sanctions dissuasives ne pouvaient être prononcée en représaille d'actes graves. Cela fut rarement le cas justement du fait de ces options, et parce que, du moins à partir des années vingt, le gardien qui avait dû faire usage de son arme devait s'en justifier et voir ses arguments confirmés par une enquête administrative (le tir devait être opéré pour protéger sa vie, celle d'un civil, ou en cas de tentative d'évasion, après les sommations règlementaires)

85551071_oRappelons enfin que le placement en réclusion à Saint-Joseph n'était pas décidé par l'Administration pénitentiaire mais par le Tribunal Maritime Spécial, instance indépendante dont les décisions mettaient fréquemment l'AP hors d'elle, même si ses membres, des officiers de carrière, veillaient au respect de la discipline militaire en sanctionnant impitoyablement toute voie de fait sur un fonctionnaire de la "Tentiaire" - tout comme il en aurait été le cas si un soldat avait été jugé pour ce motif.

Pour des raisons très compréhensibles, les atteintes à la personne et dans une moindre mesure aux biens d'un habitants de la colonie étaient de même strictement punies, compte tenu du contexte de rejet du bagne par la population de Guyane.

 

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Juger au bagne - le Tribunal Maritime Spécial.

 

tms pretoireLe premier siège du tribunal Maritime Spécial. Plus tard, pour des motifs de sécurité, il fut transféré dans l'enceinte du camp de la transportation.

 

TMSC'est une intance d'exception, le Tribunal Maritime Spécial (TMS) qui, tous les six mois, jugeait les bagnards placés en prévention pour avoir commis un délit grave ou un crime: vol avec effraction, homicide ou tentative sur un codétenu ou sur un membre du personnel, évasion, etc. Quand la victime d'une tentative de meurtre était un habitant de la colonie, la sanction était immanquablement la peine de mort dès lors que la culpabilité était prouvée.

Le TMS jugeait également les évadés repris, quel que soit leur statut: qu'ils soient en cours de peine ou "quatrième première", c'est à dire libérés mais astreints à résidence en Guyane le temps du doublage ou à vie, selon les situations, pour les évasions dans ce dernier cas. 

On ne confondra pas le TMS, tribunal présidé par un officier de marine, avec la Commission de discipline (le prétoire) composée de cadres de la "tentiaire", qui sanctionnait les fautes vénielles sur rapport fait par un gardien (mais étaient mal notés tant les gardiens trop "coulants" qui tenaient mal leurs effectifs que ceux qui appliquaient strictement les règlement incroyablement tatillons, multipliant les rapports et dérangeant ainsi le bon ordre des choses. La hiérarchie considérait à juste titre qu'un bon gardien devait avoir une autorité naturelle qui le dispensait d'abuser du prétoire).

Enfin, l'AP répugnait à mettre en évidence les dysfonctionnements en son sein. Lorsqu'un transporté avait commis un vol, un détournement ou un abus, changer de façon discrétionnaire son affectation pour une autre, infiniment plus pénible, était d'une redoutable efficacité et parfaitement dissuasif. Il était donc inutile de mêler le TMS à ce genre d'affaires.

On a souvent présenté - à tort - le TMS comme une simple "chambre d'enregistrement". Les officiers de marine qui y siégeaient étaient en réalité très soucieux de leurs prérogatives et ils n'éprouvaient pour leurs homologues de l'AP, qui dépendaient jusque dans les années trente du Ministère des Colonies, qu'une considération très relative. S'ils sanctionnaient impitoyablement les crimes de sang commis sur des civils ou des gardiens - et même parfois, en ce qui concerne ces derniers, de simples voies de fait sans conséquence, partant du principe que l'autorité devait être absolue, ils étaient d'une indulgence relative dans des cas de meurtres entre codétenus - sachant qu'il était impossible de distinguer le vrai du faux dans les diverses déclarations et témoignages. Entre les affaires de coeur, quand la possession d'un "môme" était en jeu, entre les situations annoncées comme de légitime défense, comment juger? C'est ainsi que la mort d'un transporté ne valait souvent que quelques mois de réclusion à son auteur quand une simple voie de fait sur un membre de la l'AP entraînait la peine de mort. Exemple:  "avoir, dans un momen d'égarement, lancé une gamelle d'eau sur le médecin-major" [authentique: Louis Tabard obtint la grâce après une condamnation à mort pour ce motif]

La plupart du temps, ces peines de mort qui ne sanctionnaient pas des assassinats étaient commuée, mais le délai d'attente dans le quartier des condamnés était un supplice moral épouvantable.

Les prévenus pouvaient se défendre eux mêmes ou solliciter l'assistance d'un avocat de Saint-Laurent, voire d'un simple citoyen. Sinon, un membre de l'AP était commis d'office (il est aisé de comprendre que dans ce cas, son degré de motivation était proche du néant). Dans la pratique, pour les affaires de peu d'importance, accusation comme défense "faisaient court", meilleur moyen de s'attirer la bienveillance du TMS.

 

devil's island xivTMS - Sentence de mort, par Francis Lagrange

Les jugements du TMS étaient sans appel et non soumis à cassation. Quand le TMS avait prononcé une condamnation à mort et pour abréger le délai de réponse, le Gouverneur de la colonie a disposé une certain temps du droit de grâce, prérogative présidentielle: ce Gouverneur était une personnalité civile qui ne dépendait ni de la "Tentiaire" ni de la Marine.

Environ sept cents condamnations à mort furent prononcées en 70 ans. 132 ne furent pas commuées en réclusion, aboutissant à des exécutions.

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Albert Londres assista à une session du Tribunal Maritime Spécial. La relation est savoureuse...

AU TRIBUNAL MARITIME

— Faites entrer l’accusé !

Par la porte donnant sur la cour du camp, on voit un forçat jeter à terre son chapeau de tresse. Pieds nus, il pénètre dans le sanctuaire rectangulaire de la justice. Le gars a l’air ému, mais c’est de la frime.
Vos nom, prénoms et matricule.
— Hernandez Gregorio, 43.938.
— Bien. Asseyez-vous. Et soyez attentif à ce qui va vous être lu.

Tous les six mois, siège à Saint-Laurent le tribunal maritime.
Le capitaine Maïssa, des marsouins, le préside.
— Accusé, levez-vous. Vous avez entendu l’acte d’accusation. Vous pouvez dire tout ce que vous jugerez bon à votre défense.
— Mon capitaine, je m’suis évadé.
— Oui, mais, en outre, vous avez volé, une nuit, au marché de Cayenne, un sac contenant des sapotilles, des mangues, des oignons, des pois chiches, des bananes et du manioc.
— J’savais même pas qu’i contenait tout ça !
— C’est ce qui ressort des dépositions de dame Andouille Camonille, née à la Martinique, et de dame Comestible Léonie, née également à la Martinique.
— J’connais pas ces dames.
— Vous reconnaissez avoir volé ?
— Y avait cinq jours que n’mangeais pas, ce n’était pas pour voler, mais pour manger.
— Où étiez-vous pendant votre évasion ?
— À Montabo.
— Évidemment. Qu’est-ce que vous allez tous faire à Montabo ? C’est donc si joli que ça ?
— On sait même pas ce qu’on va y faire.
— Je vais vous le dire, moi. Vous allez à Montabo, parce qu’à Montabo vous trouvez l’association des "Frères de la côte". On vous y vend de faux papiers. On prépare des canots. Et je vais même vous fournir une circonstance atténuante à laquelle vous ne pensez pas. Si vous avez volé, ce n’est pas pour vous, c’est pour la bande. La bande vous a dit : "T’es le dernier arrivé, va nous chercher de la bidoche." Et vous ne lui rapportiez que des légumes !
— Capitaine, vous êtes trop malin !
— Bon, asseyez-vous.

La parole est à la défense.

Le tribunal maritime ressemble à une chapelle.

À la place du chœur, le capitaine et ses assistants. En bas, au-dessous de trois marches, bancs à droite, bancs à gauche. À droite, accusés et témoins ; à gauche, la défense. Et au fond, cinq suisses noirs : cinq soldats de Guyane, baïonnette au canon.

Alors, un homme se soulève à peine. On le dirait en pleine crise de rhumatismes :
— Je demande l’indulgence du tribunal pour mon client.
C’est un surveillant.
— La parole est à M. le commissaire du gouvernement.
Le commissaire du gouvernement possède également des reins nickelés. Il dit entre ses dents :
— Qu’on rende son piston à l’oie.
Au bout de cinq jours j’ai compris qu’il voulait dire :
— Je demande l’application de la loi.
— Emmenez l’accusé !

L’accusé sort tout contrit. Sitôt dans la cour du camp, il roule une cigarette, chausse une paire de savates et dit aux surveillants : "Ça va bien ! "

— Curatore ! Depuis dix ans que vous êtes aux travaux forcés, vous vous êtes évadé… Attendez que je compte : une, deux, trois, quatre, cinq, six fois. Vous vous présentez devant nous aujourd’hui pour votre septième évasion. Qu’avez-vous à dire ?
— Je m’évade parce qu’on ne veut pas adopter les nouveaux procédés de travail à grand rendement.
— Vous n’avez rien à ajouter pour votre défense ?  Curatore, dit Gallina, a le sourire.
— Je vais dire comment j’ai fait : J’étais dans le canot qui m’emmenait chez les Incos. Le surveillant regardait les perroquets sur les branches. Je me suis démenotté, j’ai piqué une tête dans le fleuve et me suis barré. Le chef a bien tiré, mais on n’attrape pas les poissons au revolver.
— C’est tout ?
— J’ajoute que je regrette…
— Mais vous regrettez toutes les fois !
— Eh bien ! Je regrette pour la septième fois.
— Emmenez l’accusé.

— Guidi, vous êtes accusé de meurtre sur la personne du transporté Launay, votre codétenu à Saint-Joseph.
Guidi est une grande perche de quarante-cinq ans et ressemble à une autruche qui aurait la tête de Guidi.
— Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
— J’ai simplement sauvé ma vie.
Ceci est une affaire de mœurs. Évasions, affaires de mœurs : rengaines de ce tribunal.
— Comment cela s’est-il passé ?
— Launay m’en voulait à mort. Il m’accusait…
— Bon ! Nous savons. Passons. Toujours des combats en l’honneur de la Belle Hélène !
— Depuis un mois, il me menaçait de me faire la peau. Alors, ce soir-là, comme je rentrais de la corvée, Launay était derrière ses barreaux. Il m’insulta grossièrement, m'appelant : "Être infect ! Ventre putréfié !…"
— Passons !
— Alors, s’adressant au porte-clés : "Mais ouvre-moi donc la porte que je le crève ! "
— Et ce n’est pas plus difficile que cela. Le porte-clés lui ouvrit la porte ?
— Eh oui ! Et Launay se précipita sur moi comme un tigre aux yeux rouges, son couteau à la main. Alors je l’ai tué sans m’en apercevoir.
— Faites entrer les témoins.
Être témoin est toujours une affaire, surtout quand on vient des îles. C'est une chance d’évasion !
La Belle Hélène entra, timide et jeune.
Il confirma le récit de Guidi ; le second apporta une précision.
— Depuis un mois, Launay avait juré dans la case qu’il éventrerait Guidi. Il disait : "J’ai une réputation d’homme, je veux la garder. À mon âge faut rien laisser passer, ou l’on est cuit."
— La parole est à la défense.
Dans ces cas-là, l’as de la barre de Saint-Laurent, Me Lacour, qui peut se vanter de connaître son monde, donne de la voix :
— Messieurs du tribunal, mon capitaine, regardez Guidi, ce vieux forçat, regardez-le écroulé sous ses vieux jours…
Guidi s’affaisse.
— Est-ce après vingt ans de bonne conduite, si sa vie n’avait réellement été en danger, qu’il aurait commis l’acte homicide ? Nous savons tous, hélas! ce qui se passe dans les cases… Guidi !… Guidi !…
— Guidi, qu’avez-vous à ajouter pour votre défense ?
Guidi va parler. Me Lacour lui fait signe qu’il va tout déranger. Guidi s’en va, de plus en plus courbé… jusqu’à la porte.

Massé, libéré.
— Vous reconnaissez vous être évadé ?
— Oui, mon capitaine.
— Vous aviez pourtant trouvé une situation à Cayenne. Vous étiez bien noté.
— Oui, mon capitaine, je travaillais à la ligne téléphonique. Alors, j’avais comme toujours le récepteur à l’oreille quand j’entends : "Faut arrêter le libéré Massé !" Je devins fou. On voulait m’arrêter parce que je fais ce que tout le monde fait, que je reçois de l’argent des familles pour le passer aux transportés. Alors, je suis parti en courant. J’ai marché jour et nuit. Je me suis trouvé cinq jours après devant le Maroni. J’ai traversé le Maroni. J’ai marché dans la brousse de Hollande, tout droit, sans carte, sans boussole, sans manger. J’étais fou. Je marchais les dents serrées. Je ne savais pas où j’allais, ce doit être sans doute pour cela et aussi parce que j’étais fou que j’ai trouvé. Neuf jours après le Maroni, je vis une ville. C’était Paramaribo. Cela m’a rendu la raison comme un choc. "Qu’est-ce que tu as fait ! me dis-je, tu n’avais plus que trois ans de doublage. Il faut que tu reviennes." Et je suis allé me dénoncer deux heures après. C’est moi qui ai voulu revenir, mon capitaine.
— Tout cela est vrai, fit le capitaine.
— Messieurs du tribunal, mon capitaine — c’est Me Lacour — et ce que vous ne savez pas, je veux vous le dire. Massé se livrait à ce petit commerce d’argent pour aider sa vieille maman restée en France, pauvre et malheureuse. Tous les mois, Massé, un libéré, c’est-à-dire un homme plus misérable qu’un forçat, trouvait quarante francs pour envoyer là-bas, dans la petite chambre sans pétrole, à Ménilmontant où…
Massé pleura.
— Emmenez l’accusé.

Encore une affaire de mœurs.
Le défenseur est un jeune homme du peuple libre de Saint-Laurent. Il se lève et dit :
— J’ai vingt ans. Je suis trop jeune pour me mêler de ces affaires. Je demande le renvoi.
— Et moi, répond le forçat, je demande un seau d’eau et une botte de foin pour le défenseur !

Agression nocturne à main armée, dans une maison habitée.
— Faites entrer les accusés.
Ce sont deux jeunes : Reinhard et Grange.
— J’ai à dire, mon capitaine, ce que vous savez. L’accusation est fausse. Voici la vérité. Grange premièrement n’y était pas. Moi, depuis neuf jours, je venais d’arriver au camp Saint-Maurice. Amar ben Salah, un libéré, rôda tout de suite autour de moi. Je suis jeune au bagne. Avant cette affaire j’ignorais tout des mœurs épouvantables d’ici. Viens chez moi cette nuit, me dit Amar, je te donnerai à manger. Et nous nous entendrons pour la culture. Je pourrai te prendre comme assigné.
À minuit je soulève une planche, je sors de la case et je gagne le carbet de l’Arabe. Il me donne à manger. J’étais très content. Soudain il veut me saisir. Je ne comprenais pas pourquoi. Je me défends, lui…
— Passons, passons, dit le capitaine, nous connaissons ça.
— Comme il se faisait plus audacieux j’empoignai un sabre d’abatis qui se trouvait là et frappai. L’Arabe lâcha prise, je m’enfuis et réintégrai le camp.
— Introduisez le témoin.
Amar ben Salah, l’œil oblique, le cheveu frisé, s’avança, sournoisement courbé.
— J’ai à dire, moi, que je ne connaissais pas ces gens-là et qu’ils sont venus à mon carbet pour m’attaquer.
— Vous mentez, Amar, fait le capitaine. Les témoins Briquet et Abdallag vous ont vu en grande conversation avec Reinhard, la veille de l’affaire.
Amar est de plus en plus oblique.
Le capitaine lance :
— Quelle tête de faux témoin ! Considérez-vous heureux que je ne vous fasse pas arrêter.
L’accusé dit :
— Mon capitaine, il prétend qu’il a reçu huit coups de sabre d’abatis. Un seul suffit à tuer un homme !
Maître Lacour se lève. Mais il voit que le tribunal est fixé. Il se rassoit.
— Emmenez les accusés.
Le grand dégoûtant, faux témoin, demeurait à son banc.
— Voulez-vous f… le camp !

Évasions.
C’était un vieux paysan de France, un de ces paysans dont on pourrait jurer qu’ils ne vont pas une fois tous les trois ans au chef-lieu de leur sous-préfecture. Alors il commença presque en patois :
— Après avoir traversé le fleuve Colorado…
C’était trop touchant. Sa cause était gagnée :
— Emmenez l’accusé.

Un autre, Oé Lucien, qui avait arraché une partie du toit pour s’évader.
— Quel était votre métier ?
— Démolisseur !

Un ancien vieux de la vieille.
— Pourquoi vous êtes-vous évadé ? Vous savez bien qu’à votre âge la brousse tue.
— Je m’suis évadé, mon jeune capitaine, parce qu’à soixante et un ans, on ne fait plus monter un homme blanc sur un arbre pour abattre les cocos.

Ramasani, hindou de Pondichéry.
— Le surveillant P. J. me demande de lui prêter cent francs. Je les lui prête. Comme je les lui réclame quatre mois après il m’accuse de chantage.
Sur ces histoires-là, le tribunal aussi sait à quoi s’en tenir.
— Où est le surveillant ?
— En congé.
— Évidemment. Emmenez l’accusé.
— Oui, répond le citoyen de Pondichéry, mais j’aurai fait six mois de prévention.

Le tribunal a délibéré.

Les accusés sont dans la cour. Un porte-clés frappe de son trousseau aux portes des cases pour obtenir le silence. Voici les jugements.
— Hernandez ! Six mois de prison.
— Curatore ! Cinq ans de travaux forcés. (Il s’en moque. Cela ne change rien à sa situation. N’oubliez pas la résidence perpétuelle pour ceux qui ont plus de sept ans. Curatore s’évadera une huitième fois.)
— Guidi (l’homme à la Belle Hélène). Six mois de réclusion.
— Massé (le libéré bon fils). Acquitté.
— Reinhard et Grange (les deux ingénus). Acquittés.
— Carré (l’Argonaute du Colorado). Acquitté.
— Le vieux aux noix de coco. Acquitté.
— Ramasani ! (le naïf de Pondichéry). Acquitté.
— Bravo ! fait-on de l’intérieur des cases.

Et tous ensemble retournent au bagne : condamnés et acquittés.

Albert Londres - Au bagne

On constate que dans les affaires d'évasion sans conséquence, le jugement est des plus mesurés, allant deux fois jusqu'à l'acquittement. Dans le différend qui oppose un gardien à un détenu qui lui avait prêté de l'argent (!), le TMS convaincu - surtout par l'absence du gardien, "en congé" -, n'hésita pas à acquitter le transporté qui protesta néanmoins: il avait fait six mois de prévention en cellule, fers aux pieds durant la nuit. Curatore, "Roi de l'évasion" qui se fit tirer dessus** en tentant une énième belle écope de cinq années de travaux forcés supplémentaires dont il n'a cure: au bagne sauf exception, sa condition sera meilleure que quand, libéré, il devra trouver lui même de quoi manger chaque jour. Il est en revanche probable que l'AP le transfèrera dans un endroit d'où on ne s'échappe pas, aux îles par exemple. Le désaveu est très net également, vis à vis de l'AP qui prétend contraindre un vieillard à grimper aux cocotiers.

** Témoignage de Monsieur Martinet et de Monsieur T. surveillants en retraite, que j'ai recueillis en 1983 : "Après la boucherie de 14-18, ceux qui en avaient réchappé tiraient à côté et nous disaient, à nosu les jeunes, de faire pareil. Il fallait tirer, d'après le règlement, mais un collègue qui aurait abattu dans le dos un homme désarmé, nous, on l'aurait barré. On tirait, mais on ratait toujours notre cible... ça nous valait d'ailleurs une réputation lamentable"

devil's island xiiiLa réclusion

Et pour le meutre d'un codétenu (sans doute en état de légitime défense, pour les yeux de "la Belle Hélène")... Six mois de réclusion. La réclusion, nous le verrons, est une peine très dure, sans doute la pire que l'on puisse infliger. Mais la durée minimum était justement de six mois: il n'est pas excessif d'en déduire que la vie d'un transporté avait peu de valeur aux yeux de l'autorité.

Tout cela alors même que les réformes qui entraînèrent de considérables adoucissements d'exécution de peines - consécutives justement au témoignage d'Albert Londres qui fit scandale - n'avaient pas été prises. Certes avec notre regard, on peut voir la sévérité relative mais dans le contexte, il serait malhonnête de faire des magistrats du TMS des brutes obstinées à ne reconnaître aucun droit aux détenus qui, très souvent, étaient bien mieux lotis face à lui que devant le Prétoire (la commission de discipline dépendant de la seule AP)

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Figures du bagne - Clément Duval (1850-1935)

Clément_Duval

Le 5 octobre 1886, Clément Duval cambriole, avec un complice nommé Turquais, un hôtel particulier. Le 17 octobre, lors de son arrestation chez un receleur, il poignarde le brigadier Rossignol, sans le tuer. Il est jugé le 11 janvier 1887.

Au procès, Duval justifie son acte par "la défense de sa liberté"  et répond aux reproches formulés pour le vol et l'incendie de la maison, qu'il s'était refusé à y mettre le feu du fait de l'absence des parasites qui l'habitaient. Selon lui, c'est son complice  Turquet (qui ne fut jamais arrêté), qui se vengea par le feu, de ne rien avoir trouvé de consistant à voler.
Duval refuse de prêter serment devant le tribunal  et tout au long de « la comédie », il se réclame de l'anarchisme. Finalement, seuls la tentative de meurtre et le vol à son profit personnel sont retenus, à l'exclusion de ses motivations politiques:  les dénégations de  Duval qui soutenait que l'argent était destiné à financer l'anarchisme en faisant imprimer des brochures, fabriquer des bombes, etc . ne sont pas prises en considération, à sa grande fureur.
Le "politique" est considéré par la justice comme un vulgaire "Droit Commun"  et lorsqu'à  la  fin de son procès, on lui demande ce qu'il avait à déclarer pour sa défense, Duval fait un discours violent contre la bourgeoisie, les parasites, la société, mais il est expulsé, continuant de hurler  des proclamations à la gloire de l'anarchie.

Clément Duval est condamné à mort puis gracié par le président de la République Jules Grévy, sa peine étant alors automatiquement  commuée en travaux forcés à perpétuité. Il avait été défendu par Fernand Labori, jeune avocat commis d'office, plus tard le célèbre défenseur du capitaine Dreyfus.

Envoyé au bagne le 24 avril 1887, il est classé "dangereux, susceptible de s'évader", et  placé aux îles où il demeurera  14 ans, ayant tenté à maintes reprises de s'échapper avant que jugé inoffensif, il ne soit transféré au camp de Saint-Laurent-du-Maroni. Pendant toutes ces années de bagne, Clément Duval connaîtra beaucoup d'anarchistes,  dont Liars-Courtois.

Il ne fait pas spécialement parler de lui au bagne (n'ayant pas pris part aux révoltes anarchistes) si ce n'est par son refus obstiné, lui en coûtât-il une sanction de cachot, de contribuer par son travail à réaliser une pièce permettant d'entraver la liberté (manille de pieds, serrures, clés, etc.)

Duval parvient à s' échapper de Saint-Laurent le 14 avril 1901, sans doute par voie terrestre. Il trouve ensuite refuge en Guyane Anglaise et parvient à rejoindre New York où les anarchistes d'origine italienne qui forment là-bas une colonie nombreuse et solidaire l'accueillent, très usé  à cinquante ans. Il finit ses jours dans cette ville à 85 ans, le 29 mars 1935.

Duval a rédigé ses mémoires (Moi, Clément Duval, bagnard et anarchiste), avec l'aide de Luigi Galleani (son traducteur) ; un premier livre fut publié par " L'adunata dei refrattari " (une association d'anarchistes italiens new-yorkais), quelques extraits furent repris par  " L'En-dehors" en France.

Source : Wikipedia, militants-anarchistes.info, Atelier de création libertaire

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