Nous ne nous étendrons pas outre mesure sur les conditions de voyage pendant le Second Empire, depuis la création du bagne jusqu'au moratoire relatif à l'envoi en Guyane jugée trop insalubre, et son remplacement temporaire comme Terre d'Expiation par la Nouvelle Calédonie. Ces convois étaient alors assurés par des vaisseaux de la marine, normalement des transports de troupes sur lesquels régnait une très stricte discipline, rendue indispensable par le fait que ces navires n'étaient pas adaptés à cette mission (pas de "cages", pas de moyens de coercition autre que les armes de guerre en cas de révolte)

Ci-dessous, les statistiques concernant ces premiers envois: (le tout premier convoi avait expédié environ 400 déportés et condamnés)

listes voyages

prem Statistisques

 En 1870, la population de bagnards en Guyane était stabilisée à un peu moins de 3.500 individus, ce qui en dit long sur la mortalité effrayante qui sévissait. En quelque sorte, les convois "complétaient" l'effectif sans parvenir à l'accroître. On notera que cette année, quelques centaines de transportés qui avaient accompli leur peine et leur temps de "doublage" furent rapatriés en France sans que cela ne provoque d'incident. Le fait est rapporté par l'Illustration, qui ne fait pas état de récidive scandaleuse dans les numéros suivants.

cacique(Ci-contre: Messe à bord du Cacique).

Un des vaisseaux, demeurés sur place parce que trop vétuste, le Cacique, servit de pénitencier flottant jusqu'au jour où rongé par les tarets, il se disloqua sans préavis sous l'effet d'une houle pourtant très modérée, dans la rade de Cayenne: on déplora des centaines de victimes, forçats et gardiens confondus. C'est ce qui précipita la décision d'implanter - enfin - un pénitencier dans la ville.

Après le virage "tout répressif" de la IIIe République, on organisa les convois de façon rationnelle, les transportés et relégués étant regroupés, venant de toute la France, à la Forteresse-prison de Saint-Martin de Ré. En 1891, le marché du transport des forçats fut attribué à la "Société nantaise de navigation" qui affecta à cet usage le Ville de Saint-Nazaire, puis le Loire.

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Le Ville de Saint Nazaire, paquebot transformé

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Bagnards 22

Le Loire embarque des forçats

Ce dernier fut tranformé en transport de troupes pendant la Grande Guerre (pendant quatre ans, les envois en Guyane furent suspendus). Il fut torpillé par les Allemands.

lamartiniere1Au titre des dommages de guerre, la France se vit attribuer un navire à vapeur, le Duala, qui fut rebaptisé le Lamartinière (mais à Saint-Laurent, l'usage voulait qu'on l'appelât toujours Duala) et modifié pour être parfaitement adapté à ce nouvel usage.

Le navire mesurait 120m de long, 16m de large, déplaçait 3.500 tonnes et son tirant d'eau atteignait 10 mètres (ce qui n'alla pas sans poser des problèmes: l'estuaire du Maroni est envahi de bancs de sable et de vase qui se déplacent au gré des saisons, et il fallait donc un pilote confirmé embarque avant chaque manoeuvre d'accostage)

lamartiniere2 Le La Martinière, ex Duala

FLAG1Le navire fut équipé de quatre faux ponts séparés par des cloisons étanches qui recevaient chacun deux cages nommées "bagnes". Chaque bagne pouvait contenir de soixante à quatre-vingt forçats qui disposaient de bancs en bois assez solidement boulonnés pour ne pas être susceptibles de servir d'armes, de tringles métalliques permettant d'attacher les hamacs, les couvertures et les sacs (chaque cage était soigneusement inspectée pendant les courtes promenades des forçats, sur le pont). Enfin, des tuyaux traversaient les cages qui pouvaient faire jaillir de l'eau brûlante sur les condamnés en cas de révolte naissante ou de bagarres: moyen suffisamment dissuasif pour calmer toute sédition. L'effectif maximal était de 670 transportés et relégués, les éventuels déportés voyageant à part, dans une petite cage moins inconfortable (ce total était rarement atteint ; on tournait habituellement autour de 550, 600)

la martinière 2A la fin de la Transportation, en 1938, le La Martinière fut cédé à la Compagnie Générale Transatlantique, affecté à la ligne des Antilles, et désarmé en 1939 à Lorient où les Nazis le sabordèrent devant l'entrée de leur base de sous-marins, pour la protéger des torpillages. Le transport des forçats [[[à renseigner]]] coûta fort cher à l'Etat, la compagnie devant amortir un navire dont l'équipement empêchait, en dehors des campagnes guyanaises, de charger facilement du fret. En revanche, les marins appréciaient considérablement ces campagnes. Pas de grosses manutentions, voyages rapides, bonnes soldes du fait de la prime de risque, et surtout possibilité de trafiquer avec les fonctionnaires de l'AP et leurs familles, de même qu'avec certains libérés qui agissaient pour leur propre compte ou pour celui de "collègues" encore en cours de peine (la "pacotille", la "débrouille"). Nous évoquerons ce sujet dans une note spécifique.

En 1936, le ministère des Colonies qui ne pouvait imaginer la fin de la transportation avait signé un contrat qui devait porter jusqu'en 1945. Il s'agissait de transformer le vapeur Carimaré avec le matériel du La Martinière, cela dans le but de donner aux condamnés plus d'espace et plus d'air, d'adjoindre une véritable infirmerie et de renforcer la sécurité.

Rejoindre Saint-Martin de Ré.

Bagnards 18Au début du XXe siècle, les condamnés effectuaient un séjour variable en prison centrale (au régime strict) avant d'être dirigés par chemin de fer via la Rochelle. Le voyage s'effectuait dans de minuscules cellules aménagées, les condamnés étant ferrés. Au gré des correspondances, il fallait parfois trois ou quatre jours pour parvenir à la Rochelle, et des forçats avaient besoin d'assistance pour sortir de leur "placard". En gare de la Rochelle, on procédait au déferrement des détenus, on les enchaînait par les poignets, et par groupes de dix. Une nuit dans la prison de la Rochelle, et le lendemain, par le biais d'un petit vapeur, les prisonniers atteignaient l'île de Ré où les attendait un kilomètre de marche jusqu'aux portes du pénitencier, ancienne fortification du XVIIe siècle.

Bagnards 25Après la Grande Guerre, l'AP fit l'acquisition de voitures cellulaires adaptées pour rendre le transport plus efficace et surtout éviter que des détenus ne fussent "oubliés" des jours durant, au gré des correspondances, sur une voie de garage: situation peu humaine, et propice à des évasions en cas de complictés extérieures (qui ne se produisirent jamais) .

 

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a13L'arrivée à Saint-Martin de Ré

iledere3Dès l'entrée dans la forteresse, le ton était donné, les forçats devant se soumettre à une fouille brutale menée par des gardiens particulièrement aptes à déjouer les pièges tendus par des détenus souvent retors. Seul (et encore, pas toujours) le "plan", ce tube cylindrique que les truands de haute volée s'étaient procurés, qui contenait une somme d'argent conséquente et de menus objets, qu'ils s'étaient introduits dans l'anus parvenait à leur échapper.

L'opération avait aussi pour objectif de repérer les fortes têtes (ceux qui se rebiffaient) et également les pleutres dont l'administration pouvait à bon compte imaginer en faire des mouchards à son profit (et pour leur plus grand risque: les comptes se réglaient vite et des faibles d'esprit pas à même de mesurer les conséquences de leur attitude l'ont payé de leur vie dès leur arrivée à Saint-Laurent du Maroni).

Saint Martin de Ré était une forteresse-prison dont on ne s'évadait pas, et où règnait une discipline de fer. On mangeait très vite dans un grand réfectoire, juste avant une promenade en sabots, au pas cadencé le tout dans le silence absolu. L'arrivée des relégués, moins strictement organisée, donnait en général le signale d'un départ proche dont les durs se réjouissaient: ils escomptaient une discipline moins stricte, et commençaient à rêver à de possibles évasions.

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a5Corvées dans la Citadelle

Quinze jours avant le départ, les forçats étaient mis au repos et ils recevaient une "ration de transporté en expectative de transfèrement", constituée d''une nourriture meilleure consommée avec un confort relatif au réfectoire, afin de se reconstituer avant la visite médicale (en général, les médecins déclaraient tout le monde bon pour le voyage). Les cheveux étaient coupé à ras (barbe et moustaches étant de toute manière formellement prohibées, sauf pour les déportés politiques, dès la condamnation prononcée)

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a7Le réfectoire

a9Ce prisonnier ne sera pas du voyage... Enterrement dans la solitude. La présence de la jeune maman avec un landau n'est pas renseignée. Hasard de la rencontre, ou accompagnement du père vers sa dernière demeure? .

Rejoindre le bateau cage.

 

c1Environ 400 transportés et 200 relégués se rassemblaient dans la cour et se mettaient en colonne pour subir un appel interminable. L'accompagnement était assuré par tout le personnel d'autorité disponible: les gardiens, les gendarmes de l'île, les surveillants militaires qui rejoignaient leur affectation en Guyane, une compagnie de tirailleurs (qui contrairement à la légende fabriquée par Charrère dit Papillon ne braquaient nullement leurs baïonnettes sur les forçats). Le nombre de surveillants était assez impressionnant pour dissuader tout mouvement de révolte ou toute tentative d'évasion, d'autant plus que les bagnards étaient chargés d'un lourd sac de toile qui contenait leur paquetage nécessaire pour le voyage et les jours à venir en Guyane (tenues de transporté, couvertures, de la paille et du fil pour se tresser un chapeau règlementaire, une écuelle, une cuiller, une timbale, un peu de linge, etc.). Certains relégués "individuels" pouvaient partir avec leurs vêtementrs civils quand ils étaient jugés adaptés au voyage et au séjour (c'était rarement le cas, on leur donnait alors un paquetage) et tous pouvaient porter leur propre couvre-chef - casquette, béret ou chapeau - quand les transportés étaient astreints au port du bonnet règlementaire. Tous avaient une plaque qui portait le numéro matricule. Une dernière fouille était opérée et tout objet proscrit était saisi.

76507996Le paquetage du transporté subit très peu de modifications au cours des décennies. Trois pantalons "de fatigue" (pour les travaux) deux chemises de laine, trois de coton, deux paires de souliers, un peigne, une brosse à laver, une paire de souliers, deux paires de sabots. On ajouta un pantalon de molleton de laine (pour les travaux forestiers) à la place de deux mouchoirs (source: Michel Pierre). Cet inventaire devait suffire au condamné, pour une durée de trois ans, les remplacements n'étaient accordés qu'avec parcimonie, et entrenaient le plus souvent une retenue sur le pécule. Le tout était contenu dans un gros sac de toile que le bagnard devait porter lui même.

Les journaux avaient toujours annoncé le départ, et une foule de curieux se pressait à Ré, pour voir passer les forçats, surtout quand une "célébrité" était annoncée. Sur le port, fenêtre et volets devaient être clos, sous peine d'amende. Les photographes ont toujours pu travailler normalement, bien que cela n'ai guère été du goût des autorités. Parmi les habitants, les curieux, il arrivait que des membres de familles de transportés (les femmes surtout) soient là, en pleurs, tentant de voir passer l'être cher. Au bagne, un dicton voulait que "les épouses tiennent deux mois, les soeurs deux ans, les mères toute une vie". Il fallait emprunter des chalands ou un petit vapeur pour rejoindre le navire.

 

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x3 dangereuxLes individus classés "dangereux" sont convoyés les derniers. Ils seront encagés séparément.

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Bagnards 178Des "célébrités... Dieudonné et Depoé, les innocents de "la bande à Bonnot", Duez, le liquidateur des congrégations.

bagne313De nombreuses photos montrent des hommes tête basse, d'autres (les plus jeunes surtout) sourient face à l'objectif. On ne fera pas de psychologie de comptoir devant ces attitudes: les sentiments éprouvés à un tel moment doivent être d'une complexité infinie. La crainte pour la plupart, évidemment, devant l'Inconnu ; un peu de sérénité retrouvée pour les vieux chevaux de retour, que l'atmosphère très coercitive et brutale des Centrales avait éprouvés ; pour tous, la nécessité absolu d'affirmer sa personnalité, pour ne pas dire sa virilité - faute de quoi la suite des événements serait des plus pénibles. Enfin, les têtes basses s'expliquent peut être autant par le souci de ne pas glisser sur des pavés mouillés et sous un gros sac, surtout  en sabots.

Dès cet instant, les vieux briscards repèraient les Anciens, déjà envoyés en Guyane, évadés repris, susceptibles de donner de précieuses informations, les jeunes susceptibles de devenir leur môme. Ces derniers devaient pour la plupart faire preuve de forfanterie pour tenter d'éviter ce statut auquel, malheureusement, peu échapperont (nous en reparlerons) quand a contrario, par inclination naturelle ou peur de l'inconnu, ils se cherchent déjà un protecteur. On tentait de se rapprocher de ceux qui étaient supposés détenir des fonds pour leur proposer une protection contre espèces sonnantes et trébuchantes (Duez fut sollicité dès le début, et Barataud, riche et homosexuel, le fut doublement, dans l'incapacité de se défendre: ses fréquentations bourgeoises ne l'avaient pas préparé à ce qui l'attendait. En revanche un Dieudonné inspirait le respect: supposé tueur de cognes, prétendu membre d'une bande qui avait terrorisé la France tout entière, sa réputation parlait pour lui)

A suivre