La peine de réclusion était une des sanctions que pouvait prononcer le Tribunal Maritime Spécial, (lien) après des évasions commises avec des actes de violence, des meurtres entre codétenus, des voies de fait sur le personnel, des délits graves dont étaient victimes les habitants de la colonie, etc. Les condamnés à mort par le TMS, grâciés par le Président de la république ou par le Gouverneur (selon les époques) subissaient en principe la peine maximale fixée à cinq années.

 

 

89191036_oUn témoignage, datant de 1910 qui montre qu'à cette époque, le détenu en réclusion sortait dans la journée.

 

En un point, qu'on appelle "l'Est" on aperçoit un grand bâtiment, l'asile des aliénés et des vieillards, puis à côté, une petite maisonnette, la maison du bourreau. Derrière les hôpitaux, sur le versant qui regarde "le Diable", se trouvent le camp des transportés et le quartier cellulaire. Nous n'insisterons pas sur la description de ces longs bâtiments, dont l'intérieur rappelle assez celui d'une chambrée de caserne avec les deux bas flancs latéraux plaqués à la muraille. De Lourdes portes, grillées de fer et dûment cadenassées vers le soir, en sont toute la nouveauté. C'est là que sur la planche, les forçats dorment côte à côte. Ceux, qui après un long stage de bonne conduite, sont parvenus de la troisième dans la deuxième classe, sont exceptionnellement pourvus d'une couverture de laine. Deux fois par jour, à dix heures et à six heures, ils reçoivent leur ration : endaubage de boeuf ou lard salé, légumes secs et pain. Dans l'intervalle, ils se rendent à leurs travaux respectifs : ateliers, travaux de maçonnerie, jardinage, ou à leurs emplois : infirmiers, secrétaires ou domestiques.


Puis le régime fut sensiblement durci. Donnons la parole à Albert Londres (au bagne), qui visita les cachots de la réclusion avant que des adoucissements ne soient apportés à la peine.

Bagnards 40
MORTS VIVANTS

L’île Saint-Joseph n’est pas plus grande qu’une pochette de dame. Les locaux disciplinaires et le silence l’écrasent. Ici, morts vivants, dans des cercueils — je veux dire dans des cellules — des hommes expient, solitairement.
La peine de cachot est infligée pour fautes commises au bagne. À la première évasion, généralement, on acquitte. La seconde coûte de deux à cinq ans. Ils passent vingt jours du mois dans un cachot complètement noir et dix jours — autrement ils deviendraient aveugles — dans un cachot demi-clair. Leur régime est le pain sec pendant deux jours et la ration le troisième. Une planche, deux petits pots, aux fers la nuit et le silence. Mais les peines peuvent s’ajouter aux peines. Il en est qui ont deux mille jours de cachot. L’un, Roussenq, le grand Inco (incorrigible), (lien) Roussenq (lien), qui m’a serré si frénétiquement la main — mais nous reparlerons de toi, Roussenq, — a 3.779 jours de cachot. Dans ce lieu, on est plus effaré par le châtiment que par le crime.

Un surveillant principal annonça dans les couloirs :
— Quelqu’un est là, qui vient de Paris ; il entendra librement ceux qui ont quelque chose à dire !
L’écho répéta les derniers mots du surveillant.
De l’intérieur des cachots, on frappa à plusieurs portes.
— Ouvrez ! dit le commandant au porte-clés.
Une porte joua. Se détachant sur le noir, un homme, torse nu, les mains dans le rang, me regarda. Il me tendit un bout de lettre, me disant : « Lisez ! »
« Si tu souffres, mon pauvre enfant, disait ce bout de lettre, crois bien que ta vieille mère aura fait aussi son calvaire sur la terre. Ce qui me console, parfois, c’est que le plus fort est fini. Conduis-toi bien, et quand tu sortiras de là, alors que je serai morte, refais ta vie, tu seras jeune encore. Cet espoir me soutient. Tu pourras te faire une situation et vivre comme tout le monde. Souviens-toi des principes que tu as reçus chez les Frères, et quand tu seras prêt de succomber, dis une petite prière. »
II me dit :
— Je voudrais que vous alliez la voir à Évreux.
— C’est tout ?
— C’est tout.
On repoussa la porte.
— Ouvrez !
Même apparition, mais celui-là était vieux. Il me pria de m’occuper d’une demande qu’il avait faite pour reprendre son vrai nom.
— J’ai perdu la liberté, j’ai perdu la lumière, j’ai perdu mon nom !
— Ouvrez !
C’était un ancien jockey : Lioux.
Je vous écrirai, dit-il. Mon affaire est trop longue. Je ne crois pas que vous vous occupiez de moi, mais quand on est à l’eau on se raccroche à toutes les herbes.
Dans ce cachot noir, il portait des lorgnons.
On repoussa la porte.
Il me semblait que j’étais dans un cimetière étrange et que j’allais déposer sinon des fleurs, mais un paquet de tabac sur chaque tombe.
— Ouvrez !
L’homme me fixa et ne dit rien.
— Avez-vous quelque chose à me dire ?
— Rien.
— Vous avez frappé, pourtant.
— Ce n’est pas à nous de dire, c’est à vous de voir. Et il s’immobilisa, les yeux baissés comme un mort debout. C’est un spectre sur fond noir qui me poursuit encore.

DIEUDONNÉ ! (lien)**

À la porte d’une cellule, un nom : Dieudonné.
— Il est ici ?
— Il fait sa peine pour sa seconde évasion.
On n’ouvrit pas la porte, mais le guichet. Une tête apparut comme dans une lunette de guillotine.
— Oui, oui, dit Dieudonné, je suis surpris, je n’avais pas entendu. Je voudrais vous parler. Oui, oui, pas pour moi, mais en général.
Il était forcé de se courber beaucoup. Sa voix était coupée. Et c’est affreux de ne parler rien qu’à une tête. Je priai d’ouvrir. On ouvrit.
J’entrai dans le cachot.
Son cachot n’était pas tout à fait noir. Dieudonné jouissait d’une petite faveur. En se mettant dans le rayon du jour, on y voyait même assez pour lire. Il avait des livres : le Mercure de France, de quoi écrire.
— Ce n’est pas réglementaire, mais on ferme les yeux. On ne s’acharne pas sur moi. Ce qu’il y a de terrible au bagne, ce ne sont pas les chefs, ce sont les règlements. Nous souffrons affreusement. On ne doit pas parler, mais il est rare que l’on nous punisse d’abord. On nous avertit. À la troisième, à la quatrième fois, le règlement joue, évidemment. Mais ce qu’il y a de pire, d’infernal, c’est le milieu. Les mœurs y sont scandaleuses. On se croirait transporté dans un monde où l’immoralité serait la loi. Comment voulez-vous qu’on se relève ? il faut dépenser toute son énergie à se soustraire au mal.
Il parlait comme un coureur à bout de souffle.
— Oui, je suis ici, mais c’est régulier. Pour ma première évasion, je n’ai rien eu. Pour ma seconde, au lieu de cinq ans, on ne m’a donné que deux ans. Je peux dire que l’on me châtie avec bonté. Il me reste encore trois cents jours de cachot sur les bras. Je sais que, peut-être, je ne les ferai pas jusqu’au bout. Il ne faut pas dire qu’on ne rencontre pas de pitié ici. C’est la goutte d’eau dans l’enfer. Mais cette goutte d’eau, j’ai appris à la savourer. Aucun espoir n’est en vue et je ne suis pourtant pas un désespéré. Je travaille. J’ai été écrasé parce que j’étais de la bande à Bonnot, et cela sans justice. J’ai trouvé plus de justice dans l’accomplissement du châtiment que dans l’arrêt.
Je suis seul sur la terre. J’avais un petit garçon. Il ne m’écrit plus. Il m’a perdu sur son chemin, lui aussi !
Il pleura comme un homme.
— Merci, dit-il. Ce fut une grande distraction. Et, comme on repoussait la porte, il dit d’une voix secrète qui venait de l’âme :
— Le bagne est épouvantable…

** Accusé à tort d'être membre de la Bande à Bonnot. Condamné à mort, grâcié par le Président Poincaré.

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85552260_oLa réclusion, vue par F Lagrange

Sous de grands hangars, des lignes de cachots soit presque totalement obscurs, soit avec une demi clarté. Chaque cage - car il faut bien appeler ces cachots ainsi est surmontée d'un grillage, la porte est en acier, munie d'un guichet par lequel on passe la nourriture, deux baquets: un pour l'eau "potable", un autre pour les déjections. Il est fait interdiction absolue de parler, et les très rares sorties sont strictement comptabilisées.

rousseauLe Médecin chef Rousseau, sans jamais être tombé dans la sensiblerie (il avait conscience d'être dans le bagne du bagne) ne cessa de réclamer pour que dès lors que le réclusionnaire n'avait pas été condamné à mort, sa peine n'ait pas pour corollaire une fin inéluctable ou une sortie vers l'asile d'aliénés voisin.

(photo à gauche, extraite du site: Atelier de création libertaire)

Donnons lui la parole.

85553991_oInfiniment plus dure est la peine de la réclusion cellulaire. Elle est infligée pour une durée de six mois à cinq ans et se fait à l’île Saint Joseph. Cet isolement a nécessité la construction de bâtiments spéciaux. Qu’on se figure, situé sous un grand hall sombre, deux rangées de cellules séparées par un mur mitoyen. Le plafond de ces cellules est remplacé par des barreaux en sorte que, vue à vol d’oiseau, elles ont l’air de cages. Quelques-unes seulement sont plafonnées en maçonnerie et sont transformées en cachots noirs.

Une passerelle située au-dessus du mur qui sépare les deux rangées de cellules permet aux agents de surveiller les réclusionnaires qu’ils voient à travers les barreaux de leur cellule comme on voit un animal en fosse. Les uns assis sur un de leurs baquets travaillent à faire des balais ou des brosses ; les autres tournent en rond comme des fauves. Les lits de camp mobiles sont tous relevés de six heures du matin jusqu’à six heures du soir. Seuls quelques malades sont autorisés à avoir leur lit rabattu pendant la journée.

Des médecins ont demandé que ce mobilier sommaire soit amélioré, qu’une étagère soit faite pour poser le récipient à eau potable et que ce récipient se différencie du baquet à ordures. L’administration locale consultée a répondu que tout meuble pouvait devenir entre les mains du réclusionnaire un projectile dangereux pour le personnel en service et qu’il y avait donc lieu de s’en tenir au mobilier actuel largement suffisant ! Les portes en fer des cellules sont munies d’un guichet par où on passe au condamné sa ration. Ici, c’est la maison du silence et toute parole prononcée à haute voix est rigoureusement punie. Les appels se font par trois coups frappés sur la porte de la cellule ; de temps en temps trois coups rompent le silence, suivi du bruit du guichet qu’ouvre et ferme un porte-clefs.

cellulesacielouvert2-1-30Le réclusionnaire a droit à une heure de promenade. A cet effet, il se rend dans un système de cellules analogues, pareillement dominé par une passerelle, mais situé en plein air, en sorte qu’au lieu de voir le dessous d’un toit, le réclusionnaire voit le ciel pendant une heure par jour. Cette cellule de repos  plus grande que l’autre, a environ six mètres sur quatre. Elle est communément désignée sous le nom de préau car il s’y trouve un petit préau où s’abrite le condamné quand il pleut. Les réclusionnaires se rendent à leurs préaux isolément, et, à l’aller comme au retour, ne peuvent ni se rencontrer ni communiquer. Cette sortie a lieu de 7 heures à 8 heures du matin, à une heure où le soleil est plus bas que les murs, si bien qu’au bout de quelques semaines de ce régime, les réclusionnaires présentent tous cette pâleur livide caractéristique.

Le réclusionnaire doit travailler dix heures par jour et le genre de travail qu’il exécute est choisi de façon qu’il s’accommode de l’isolement cellulaire. En général, c’est le triage des brins de balais, des feuilles de cocotier. Il touche la ration alimentaire stricte sans aucune possibilité de l’améliorer. Il porte des vêtements spéciaux qu’il touche à son entrée à la maison de force et qu’il change une fois par semaine. Une baille d’eau est mise au préau une fois par semaine à sa disposition. Les cheveux sont coupés en escalier.

Les condamnés à la réclusion peuvent être autorisés à lire en dehors des heures de travail et de promenade. Il faut pour cela qu’ils n’aient pas eu de punitions pendant trois mois s’ils sont condamnés à un ou deux ans ; pendant six mois s’ils sont condamnés à trois et quatre ans et pendant huit mois s’ils ont cinq ans à faire. L’absence de toute lumière artificielle et la demi-obscurité des locaux rend la récompense de la lecture à peu près illusoire. Si la conduite du réclusionnaire est bonne, il peut écrire à sa famille une fois par mois.

dautrescellules2-1-300x22L’usage du tabac est rigoureusement interdit, mais l′ennui mortel  pousse le réclusionnaire à rechercher ce plaisir défendu. Il est alors exploité par ses gardiens. Le porte-clefs arabe Belaïda, ignoble mouchard que j’ai connu à la réclusion, achetait aux réclusionnaires une demi-ration de pain pour trois cigarettes. Il revendait ce pain, à raison de cinquante centimes la ration, aux surveillants qui en nourrissaient leurs volailles. Belaïda n’admettait pas qu’un réclusionnaire se procurât du tabac autrement que par son intermédiaire et dénonçait au surveillant ceux qui fumaient sans avoir eu recours à lui. La commission disciplinaire les punissait alors de cachot ; c’était la seule punition disciplinaire infligée aux réclusionnaires.

Il arrive que l’administration n’ait quelquefois aucun travail à faire faire à tous ces reclus. La peine devient alors intolérable et s’aggrave du supplice de 1′inaction forcée. J’ai vu le cas se produire ; le chef de camp s’ingénia d’ailleurs à remédier à ce manque d’ouvrage. II est arrivé autrefois, au temps du directeur V…, que des réclusionnaires souffrant de n’avoir rien à faire et demandant du travail, M. V…, après avoir fait la sourde oreille donna l’ordre de leur distribuer des briques et d’exiger par jour, de chacun d’eux, le poids de 33 centilitres de poussière de brique finement pulvérisée !

Le médecin du pénitencier visite les réclusionnaires une fois par semaine. Il peut apporter quelques adoucissements à leur régime quand leur santé l’exige, délivrances de citrons, autorisations d’avoir le lit de camp rabattu dans la journée, heures supplémentaires à passer au préau. Le régime de quelques réclusionnaires est quelquefois adouci irrégulièrement et très heureusement du reste. Il s’agit toujours d’ouvriers adroits qui travaillent au préau toute la journée au profit du chef de camp ou du surveillant chargé de la réclusion.

reclusion croquis(Dessin ci-dessus: atelier de création libertaire)

Tous ces réclusionnaires, dont la grande majorité est faite des condamnés à perpétuité qui ont commis le crime d’évasion, deviennent un jour scorbutiques. Mal nourris, cloîtrés, vivant en contact intime avec leur petite tinette, infestée d’ankylostomes, d’anguillules ou d’amibes, ils sont sujets aux entérites. Cette étroite captivité irrite les nerveux. Des cas de neurasthénie aigue se produisent. L’un cassera son lit de camp, un autre ses deux petites bailles. Celui-ci frappera éperdument la porte de sa cellule et chantera vingt-quatre heures de rang jusqu’à ce qu’on lui passe la camisole et qu’on lui mette le revolver sous le nez. Celui-là se maquillera. Seul un service médical attentif et humain peut, par des évacuations opportunes sur l’hôpital, empêcher cette peine stupide d’être meurtrière.

reclusionStrictement appliquée, la peine de réclusion cellulaire, telle que je l’ai connue, était infaisable. Si des hospitalisations fréquentes et faites à temps n’intervenaient pas, peu d’hommes pouvaient accomplir leur peine de bout en bout car, même quand elle n’était pas de plusieurs années, elle atteignait ou dépassait les limites de la résistance humaine. /… A vrai dire cette barbarie était en général atténuée par un service médical attentif ou par un surveillant suffisamment intelligent. Très souvent, le réclusionnaire ne faisait pas trois mois d’encellulement strict avant que survienne une entrée à l’hôpital ou une quelconque atténuation au régime.

Le législateur de 1925 frappé de la dureté de cette peine ne voulut cependant pas la supprimer. Il se contenta d’y apporter un tempérament. C’est d’abord l’article 3 du décret du 18 septembre 1925 qui précise le mode d’exécution de la peine de réclusion cellulaire et en adoucit le régime disciplinaire. Sous le régime du 5 octobre 1889, la réclusion cellulaire comportait l’isolement de jour et de nuit permanent.

Depuis 1925, cet isolement permanent, accompagné de l’obligation au travail et au silence, est interrompu au bout de trois mois et fait place pour un trimestre à l’isolement nocturne avec travail en commun le jour et, dans le cas où la santé du détenu ne sera pas bonne, le gouverneur peut, sur l’avis du directeur de l’administration pénitentiaire et sans doute, - car le texte ne le dit pas - sur la prescription du médecin, prolonger le régime de moindre rigueur. Sinon la réclusion recommence pour trois mois et ainsi de suite.

cellules2-1(ci-contre: cachots "noirs" - vue prise au flash par l'auteur)

Ce même décret, dans son article 5, permet aussi au condamné à la réclusion cellulaire de bénéficier de la loi du 14 août 1885 sur la libération conditionnelle, lorsqu’il a subi le quart de sa peine, et non les deux tiers. Mieux encore : le réclusionnaire cellulaire qui, après avoir bénéficié de cette disposition, a été frappé de déchéance, peut, malgré la révocation de cette mesure, en bénéficier derechef, mais seulement pour la moitié du temps qu’il lui reste à purger. Ces dispositions nouvelles qui régissent le mode d’exécution de la réclusion cellulaire, c’est au scorbut que nous les devons.

Sachant que pour lutter contre ce mal, les médecins coupaient la réclusion par des séjours à l’hôpital, le législateur poursuivit le même but par un relâchement périodique du régime cellulaire, prévoyant même son interruption jusqu’à nouvel ordre quand la santé ne va plus du tout. La solution qui s’imposait était la suppression de cette peine. Par un savant dosage, le législateur a préféré en conserver tout le bénéfice, c’est ­à dire la ruine à bas bruit de la santé, et diminuer le risque du scorbut à forme épidémique, difficile à cacher, et les entrées incessantes à l’hôpital.

On peut se demander si c’est à dessein ou par omission qu’il ne parle pas des punitions disciplinaires applicables aux condamnés à la réclusion cellulaire, jusque-là passibles du cachot ? A notre avis c’est à dessein, et son silence s’explique bien simplement : il a compris que la réclusion cellulaire en Guyane, même à la dose de trois mois, dépassait les limites de la répression. On punit cependant beaucoup. Parler à voix haute, correspondre illicitement, fumer, rabattre son lit de camp, voilà les éternels motifs. Le cachot n’existant plus, on se rabat sur la cellule. Comme cette punition ne modifie en rien la vie du réclusionnaire qui est un encellulement aggravé, elle lui serait indifférente si, portée sur son livret, elle ne venait compromettre sa libération conditionnelle qui, sous l’administration de certains gouverneurs, n’est pour ainsi dire jamais accordée.

Le supplice de la réclusion cellulaire subsiste donc. Il est fractionné, mais a conservé tous ses caractères. Les réclusionnaires touchent bien chaque jour douze centilitres de vin - toujours la prophylaxie du scorbut, on l’appelle du reste le vin médical - mais combien peu le boivent ! Privés de tabac ils le troquent contre deux cigarettes que leur cède le porte-clés. La nourriture est ignoble, l’eau de lavage rationnée. Lorsqu’un réclusionnaire obsédé réclame, c’est fini pour sa tranquillité. Il est coté, toujours signalé et puni. Devant la longueur de la peine qui est distribuée avec plus de générosité depuis qu’elle a été amendée dans les textes, le réclusionnaire s’efforce de la subir sans broncher pour obtenir cette libération conditionnelle au quart de sa peine par laquelle le tient l’administration, mais c’est alors en tout supportant, faim, fatigue et crasse, au prix d’une résignation très préjudiciable à sa santé.

(D'après le Docteur Louis Rousseau)

Sources: M. Pierre, M. Godfroy, atelier de création libertaire

(NB: sur ces rangées de cellules, un grand toit métallique aujourd'hui disparu obscurcissait l'ensemble du bâtiment et condensait à la fois la chaleur et l'humidité tropicales. Un seul change hebdomadaire de tenue constituait à coup sûr une torture et une atteinte grave à l'hygiène** quand de nos jours, on se douche et on se change deux à trois fois par jour dans ces conditions de vie. Cela dit, on se replacera dans le contexte de l'époque où la propreté n'était pas le souci dominant, même chez les gardiens.

** Surtout que le savon étant souvent détourné par les transportés chargés de la lessive, cette dernière se réduisait le plus souvent à un vague rinçage qui rendait la tenue comme amidonnée par la crasse. Dénonciation de cela par Dieudonné qui, comme tous les libertaires de l'époque, avaient le culte de l'hygiène corporelle.

Dans son livre de souvenirs, Dieudonné signala comment de simples gestes d'humanité: un gardien qui "par erreur" laisse tomber une cigarette allumée dans une cellule, un autre qui laisse la porte ouverte un peu plus que le strict nécessaire, étaient indispensables pour ne pas entrer dans la spirale infernale des "pétages de plomb" qui augmentaient le temps d'encellulement...

(en bas, photos de l'auteur)

071011IMG_0786L'accostage est toujours difficile.
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Maisons de gardiens, rénovées et à disposition du R.E.I de Kourou.

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La main d'oeuvre ne manquait pas sur les îles, pour faire ces décorations façon "facteur Cheval"

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Les pensées étaient sombres quand on montait cet escalier...

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Le mur d'enceinte... passée cette limite, le silence absolu était de rigueur.

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Dépôt 1

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Dépôt 2

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Rangées de cellules...

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Cachot noir (photo prise au flash)

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Les quatre puits de l'île ne donnent qu'une rare eau saumâtre, pour "l'hygiène" de centaines de reclus.

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Cela amenait à récupérer l'eau de pluie, mais de ce fait les moustiques proliféraient.

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Rotonde des porte clés, souvent des détenus auxiliaires d'origine nord-africaine.

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Casemate de gardiens

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Le chemin de ronde.

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Suprême récompense... (à partir des années trente: sortir deux heures pour une corvée de rempierrement.

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 "Piscine des forçats". Imposée par les médecins à la fin des années trente pour prévenir les maladies par carence. La barrière protégeait du ressac et des requins. Elle était de toute manière indispensable pour rassurer des bagnards dont la plupart ne savaient pas nager.

Photos de l'auteur

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86361195_oAprès ces documents "bruts", ces témoignages, voici le temps de l'analyse, en partie guidée par les premiers commentaires. Tout d'abord, on ne peut que répéter qu'il est impossible de voir avec des yeux du XXIe siècle une situation codifiée à la fin du XIXe siècle et nous devons analyser la peine de réclusion en la replaçant dans un contexte, celui d'une société infiniment plus violente que de nos jours. C'était le temps de Germinal, et les mineurs n'avaient pas été condamnés au Bagne... Pourtant, une simple révolte sociale pouvait amener la Troupe à les massacrer sans que la société, dans sa grande majorité, y trouvât à redire.

Le châtiment infligé au Grand Révolté Roussenq qui accumulait les mois de réclusion en ne pouvant s'empêcher de multiplier les provocations n'est que le reflet d'une époque, celle où le mot "discipline" était sacralisé (jusqu'à ce que le Gouverneur Chanel lui tende la main et casse la spirale infernale, mais contrairement à ce que laisse penser sa mauvaise réputation en Guyane, c'était un homme d'exception, un progressiste qui n'eut que le tort de ne pas céder aux sirènes populistes de Jean Galmot).

86361714_oEn outre - et il faut lire en filigrane les témoignages tant de Dieudonné (recueilli par Albert Londres) que du Médecin chef Rousseau (ci-contre... Photo prise sur le site Atelier de Création libertaire), la peine dépendait grandement des hommes qui veillaient à son exécution. Dieudonné le dit: on n'était pas inhumain avec lui, on tolérait des accomodements tels qu'un placement dans le cachot le moins obscur de la rangée pour lui permettre de lire des journaux et des ouvrages prêtés - alors que la lecture était en principe interdite dans les cellules de Saint-Joseph.

Très vite, on appliqua le quart cellulaire pour adoucir la peine et donner de l'espoir: une fois le quart de la peine effectuée, le condamné qui n'avait pas notablement aggravé son cas se voyait placé en "conditionnelle de réclusion" et sorti de l'enfer de Saint-Joseph. Les divers condamnés qui subirent la réclusion ont tous signalé des gestes d'humanité, comme celui de ce gardien qui laissait tomber "par mégarde" une cigarette dans une cellule (le tabac n'était pas le plus important: mais le factionnaire montrant ainsi une forme de compassion redonnait un statut d'humain au condamné). On citera aussi des "corvées nécessaires" qui ne l'étaient guère, permettant de sortir pendant quelques heures les réclusionnaires de l'enfermement pour refaire un pavement, débarrasser l'île de ses noix de coco tombées au sol, etc.

Tout cela n'est pas énoncé pour nier la lourdeur de la peine et on a peine à comprendre en 2013 comment une administration pouvait entrer dans cette spirale infernale avec un condamné comme Roussenq, lui infligeant des milliers de jours de cachot pour une succession de fautes dont chacune était vénielle. C'est méconnaître l'état embryonnaire de la connaissance des pathologies mentales de l'époque! Des Roussenq, de nos jours, bénéficieraient d'un traitement adapté, d'une psychothérapie ou d'une aide médicamenteuse qui les stabiliseraient (d'ailleurs intervenue suffisamment tôt, elle aurait empêché sa condamnation).

6743405376a676aa760bb0631d2773aeAsile d'aliénés dit hôpital Paul Guiraud, Villejuif

On oublie qu'au début du XXe siècle, de tels "emportés" peuplaient les asiles d'aliénés français qui internaient plus de 400.000 malheureux soumis à une coercition effrayante (chiffre toujours exact juste avant la seconde guerre mondiale quand Pétain laissa commettre un terrible génocide par la faim en fixant leur ration alimentaire quotidienne à 500 Kcal). 

camisole-de-forceLe médecin Pinel avait bien oeuvré dès la Révolution pour qu'on libérât les aliénés de leurs chaînes, mais il fallut plus de cent quarante ans pour que cela entre dans les moeurs: les chaînes étaient remplacés par des camisoles de force, les geôles par des cellules capitonnées mais l'esprit demeurait. Un Roussenq reconnu irresponsable de ses actes serait sans doute mort de cette manière sans que cela fasse scandale. Classé responsable, il était victime des préjugés de l'époque qui étaent davantage fondés sur le "dressage" que sur l'éducation, que ce soit vis à vis des enfants tant dans les écoles qu'en famille, des classes dites dangereuses, etc. La société du second Empire et des débuts de la IIIe République était effroyablement violente - la manière dont fut conduite la Grande Boucherie de 1914 en est la preuve.

Il ne faut pas non plus oublier que les gardiens étaient des hommes de leur époque, qui n'avaient qu'un dénominateur commun: leur expérience du service militaire actif (et à cette époque il fallait se soumettre à une discipline implacable pendant au moins trois ans : une voie de fait sur un sous-officier pouvait mener au bagne voire devant le peloton) assortie d'une affectation au ministère des Colonies, celui où par nature on classe les individus en citoyens et en sujets.

La plupart étaient d'une intelligence modérée et de peu d'ambition (sinon ils auraient choisi une autre carrière), d'extraction sociale très modeste. Donc ils avaient vécu une enfance souvent très rude, dans une vie où le moindre aléa pouvait mener à connaître la faim, et d'aucuns furent dans cette situation alors que leur famille était d'une honnêteté sans faille (car une tâche tant dans le parcours individuel que dans celui de l'entourage empêchait d'obtenir le fameux certificat de bonnes vies et moeurs, sésame indispensable pour exercer).

Cela n'incitait pas la majorité à faire preuve de mansuétude envers le Transporté (nous en reparlerons quand nous analyserons la condition des gardiens) mais encore moins envers le trouble fête qui, en s'étant évadé, avait fait sanctionner des collègues ou pire, qui s'était rebellé voire avait de nouveau tué. Il est d'ailleurs révélateur que ceux qui s'interrogèrent sur la rudesse de certains châtiments étaient certains médecins dotés par leur fonction d'une instruction supérieure ou quelques gardiens dont la qualité des écrits donne à penser qu'ils étaient des déclassés, "très au-dessus de leur condition" comme on disait à l'époque.

La discipline militaire faisait autorité et le gardien était conditionné par cette dernière, et c'est ce qui explique que le système réclusionnaire fonctionna globalement comme il avait été conçu. Il n'empêche: je demeure persuadé que sans l'once d'humanité qui transparaissait à certains moments, il n'aurait laissé que peu de survivants. La réclusion regroupait selon les époques de trente à cent dix Transportés pour des peines effectives allant de quelques semaines à deux ans et demi, plus quelques exceptions qui atteignirent le maximum de cinq années suite à leur "mauvaise conduite" (que de nos jours on qualifier de comportement pathologique, notion qui n'effleurait pas les esprits de l'époque, pas même de celui de la plupart des médecins).

Enfin, et ce dernier argument n'est en aucune manière une justification s'il constitue une explication... Face à une quarantaine (parfois davantage) de Transportés, le gardien était seul. De ce fait, son autorité devait être absolue quand en face, certains étaient loin d'être des enfants de choeur. Selon le vieil adage militaire qui veut qu'est mal noté quiconque fait des vagues, tant le gardien peu respecté dont les Transportés semaient le désordre que celui qui multipliaient les "rapports" en créant toujours plus de tourment à une administration déjà incroyablement paperassière, étaient mal considérés, brimés dans leur avancement, et risquaient même de devoir revenir en France et servir dans une Centrale où le travail était plus pénible, sans les avantages non négligeables liés au service en Guyane (primes, six mois de congé tous les deux ans, etc.). De ce fait, l'épée de Damoclès suspendue sur le "troupeau" de transportés était bien utile...

Si on ajoute le fait que le gardien était armé face au Transporté, on peut également imaginer la tentation d'une "justice" expéditive dans l'hypothèse où des sanctions dissuasives ne pouvaient être prononcée en représaille d'actes graves. Cela fut rarement le cas justement du fait de ces options, et parce que, du moins à partir des années vingt, le gardien qui avait dû faire usage de son arme devait s'en justifier et voir ses arguments confirmés par une enquête administrative (le tir devait être opéré pour protéger sa vie, celle d'un civil, ou en cas de tentative d'évasion, après les sommations règlementaires)

85551071_oRappelons enfin que le placement en réclusion à Saint-Joseph n'était pas décidé par l'Administration pénitentiaire mais par le Tribunal Maritime Spécial, instance indépendante dont les décisions mettaient fréquemment l'AP hors d'elle, même si ses membres, des officiers de carrière, veillaient au respect de la discipline militaire en sanctionnant impitoyablement toute voie de fait sur un fonctionnaire de la "Tentiaire" - tout comme il en aurait été le cas si un soldat avait été jugé pour ce motif.

Pour des raisons très compréhensibles, les atteintes à la personne et dans une moindre mesure aux biens d'un habitants de la colonie étaient de même strictement punies, compte tenu du contexte de rejet du bagne par la population de Guyane.