Bagnards 104On peut considérer que le bagne avait organisé une sélection darwinienne, étant devenu plus par la routine que par une volonté exprimée une machine à broyer qui ne savait pas tirer son épingle du jeu. Les rations règlementaires étaient en théorie suffisantes, mais neuf fois sur dix, diverses ponctions les réduisaient de façon substantielles. En outre le régime alimentaire était suffisamment déséquilibré pour entraîner des carences graves - le béri-béri et le scorbut firent des ravages pendant la majeure partie de la transportation.

CHARVEIN CORVEE DEPART - Copie

FLAG3Grande était aussi la loterie, qui veillait aux affectations. Quoi de commun entre le quotidien de l'affecté à un terrible camp forestier, et celui qui se contentait de balayer quelques hectomètres de trottoirs à Cayenne ou mieux, qui faisait le garçon de famille? Les tâches les plus rudes s'effectuaient sur le continent, dans les camps où il fallait faire son stère quotidien sous peine de privation de nourriture ou sur le terrifiant chantier de la Route coloniale (deux mille bagnards moururent en quelques dizaines d'années, pour la faire progresser de trente kilomètres). La logique aurait voulu que les plus grands criminels y fussent envoyés... seulement l'AP était tétanisée par la peur de l'évasion de l'un d'entre eux, qui aurait fait scandale. Aussi étaient-ils gardés aux Îles où il était certes facile de les surveiller, mais où par la force des choses, une fois l'installation définitive opérée, les corvées étaient aussi monotones que faciles à exécuter. Soleilland, assassin d'une fillette de douze ans qu'il avait violée, n'avait pour tâche que de garder et d'entretenir le minuscule cimetière des enfants du personnel de l'Île Royale. Charrère, dit "Papillon", sortait le matin de la case commune, vidait les tinettes des maisons de gardien dans une carriole dont il déversait le contenu dans l'océan, et à partir de midi il était libre de se promener sur le territoire de l'île.

Outre ces critères de notoriété qui l'emportaient sur la volonté "d'évaluer la peine en fonction de la faute", il y avait les combines. Nombre de bagnards partaient "chargés", ayant inséré dans leur rectum un "plan" - cylindre étanche de métal - contenant en général une scie en filin, parfois une boussole et toujours de l'argent qui facilitait la corruption des gardiens voire des détenus influents, en vue d'obtenir telle ou telle affecttaion ou sinécure: c'est un usage établi, dans à peu près toutes les sociétés carcérales, que la routine et la négligence aidant, les détenus affectés aux tâches administratives finissent par en prendre une bonne partie du contrôle surtout qu'ils occupent longuement les places quand la rotation du personnel est considérable.

Bagnards 178Outre l'argent emporté depuis Saint-Martin de Ré (qu'il n'était pas facile de conserver: ils furent très nombreux, les forçats assassinés sans raison apparente, dont on retrouva le cadavre éventré pour en extraire le plan et parfois l'AP s'y mettait, enfermant le forçat dans une cellule, avec force purgatifs), certains pouvaient arrondir leur capital par le produit de la débrouille et dans ce domaine, l'imagination comme le savoir-faire étaient sans limite.

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0009expo11Les détenus habiles confectionnaient de petits objets avec des noix de coco, des écailles de tortues, des morceaux de bois: ainsi on réalisait des coupe-papier, de petites sculptures qu'il fallait vendre au mieux (forts de leur position, les gardiens payaient le minimum: en conséquence les canotiers profitaient de leurs rotations pour vendre aux passagers des bateaux mouillant au large. Ils allèrent jusqu'à élever des chiens dressés pour aboyer au moindre bruit, dont ils vantaient les vertus pour se garder des "popotes" (bagnards libérés). Il est de notoriété public que le forçat Dieudonné, ébéniste de talent, améliora sa condition par le produit de sa "débrouille", mais en plus assura le bien être de deux codétenus complètement démunis, par simple sens de la solidarité.

La plus belle "débrouille" fut sans aucun doute le vol du stock de mercure contenu dans le phare de l'Île Royale (la lanterne flottait dessus, ce qui assurait une rotation parfaite), remplacé par de l'huile de coco, et revendu par l'intermédiaire des canotiers à des acheteurs qui alimentaient les circuits de ravitaillement des orpailleurs!

Bagnards 40En 1934, le commandant supérieur des Îles du Salut nouvellement nommé adresse un rapport confidentiel à ses chefs, (lien) sans aucune concession, qui dénonce cette "débrouille" qui gangrène le fonctionnement de l'institution et la pervertit.

Ce que ce fonctionnaire honnête et consciencieux n'a sans doute pas encore pris en compte - malgré ses efforts pour rétablir une situation qu'il jugeait intolérable, c'est que la débrouille, aussi amorale qu'elle soit, avait sa logique. Le forçat obsédé par sa "débrouille" pense moins à s'évader. S'il parvient par lui même à compléter sa ration - en quantité et en qualité - il sera moins porté à réclamer. Les canotiers des îles dorment à part, avec le privilège d'être accompagnés de "leurs mômes"? Cette présence qui est tant un exhutoire à des besoins sexuels exacerbés par la frustration qu'une possibilité de développer des sentiments qui, faute de femmes disponibles, s'apparentent à l'amour, les rivent sur ces îles où si la vie est en fin de compte infinment moins pénible que sur le continent, il n'y a rien à espérer.

Le fonctionnaire de la "Tentiaire" qui dans certains cas est pratiquement illettré et qui peut faire rédiger ses rapports et bilans par un Duez ou un Barataud se fait remarquer de la hiérarchie pour la qualité de son travail, et il peut y gagner une promotion qu'il n'aurait aucune chance d'obtenir dans une situation normale. C'est ce qui maintient des gardiens des années de suite sur des îlots minuscules (le plus grand, Royale, a une superficie de 24 ha), avec deux congés annuels.

Il n'est sans soute pas excessif de dire que la débrouille fut, plus que les revolvers des matons (qui, de plus, s'en servaient fort mal), ce qui empêcha des révoltes d'ampleur. Il est hélas vrai que certains individus arrivés au bagne par "accident" vécurent un enfer faute de savoir "se débrouiller" en plus de ne pas savoir se défendre (ces meurtriers, par exemple nombreux en Guyane pour avoir tué au cours d'une bagarre, parce que pris de boisson, qui n'avaient aucun antécédants, et que leurs fréquentations d'honnêtes hommes n'avaient guère prédisposé à vivre avec des truands). La situation de Barataud est éclairante, à cet égard. (lien)