barataudPorcelainier d'une grosse famille de Limoges unanimement respectée, Charles Barataud, 33 ans, officier de réserve, fréquentait la plus haute société limousine, "mêlant de la plus haute façon l'autorité de la maturité aux agréments maintenus de la jeunesse". Seulement il menait plusieurs vies, multipliant les plaisirs "coupables": cocaïnomane, héroïnomane, adepte de la sexualité de groupe, il fréquentait assidûment le jeune Bertrand Peynet. Rien de répréhensible pour un bourgeois riche et influent, mais en 1927 il est soupçonné d'avoir tué un chauffeur de taxi dans des circonstances demeurées mystérieuses, ce qu'il avoue sans difficulté, ne demandant qu'une faveur au Commissaire: le laisser aller embrasser son père avant de se plier aux formalités. On ne refuse pas cela à un homme bien élevé. Barataud est conduit dans la propriété familiale par deux inspecteurs qui le laissent entrer, attendant respectueusement dans le vestibule. Peu après, un coup de feu retentit. les inspecteurs se précipitent pour trouver le corps de Bertrand Peynet, abattu par son amant immédiatement maîtrisé. "Nous avions décidé de mourir ensemble. je devais le tuer puis me suicider. Je n'ai pas eu le temps. Je n'ai pas eu le courage."

 

134363045Lors de l'Instruction, Barataud rétracte tous ses aveux concernant la mort du chauffeur de taxi, sans fournir d'explication convaincante... Curieux système de défense dont il ne se départira jamais. Son procès se déroule sur fond de lutte des classes, celui des moeurs dépravées d'une certaine bourgeoisie. Dans l'Humanité, on peut lire des articles vengeurs contre "les bourgeois décadents et meurtriers", surtout que le chauffeur de taxi dont Barataud était un client habituel laissait une veuve et deux enfants. Pour Le Populaire, “tout semble s’être passé dans cette partie pourrie de la société bourgeoise, parmi les fils à papa, les viveurs, les jouisseurs, les catins de la haute”. Des ténors du barreau se dérangent, ainsi que les plus grands journalistes, et la thèse de l'élimination de Bertrand Peynet, témoin gênant dans une affaire de grande ampleur, l'emporte. Le scandale est d'autant plus grand que l'accusé mimera une tentative de suicide fort peu convaincante pendant le procés...

003cBarataud bénéficie des circonstances atténuantes, à la fureur populaire (la prison de Limoges manque d'être prise d'assaut) et il est en conséquence condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Parti pour la Guyane, il est considéré comme un détenu à surveiller particulièrement, les moyens financiers de sa famille pouvant faciliter une évasion. En conséquence il demeure sur l'Île Royale, et son instruction lui permet d'être affecté aux écritures chez le commandant-adjoint. Mais sa vie antérieure ne l'a pas préparé à se défendre dans un tel milieu. On le sait homosexuel, on devine qu'il a de l'argent: il est ainsi mis en coupe réglée par ses codétenus. Le bagne est "démocratique" et Barataud, comme tout condamné, doit dormir dans une case collective...

img-1C'est ce qui lui fait dire au reporter Marius Larique:

9199veYAzaL- Dites aussi haut que vous le pourrez que je n'ai plus d'argent. Vous ne mentirez pas et vous me rendrez un grand service. Et, s'il vous plait, dites que je suis innocent du meutre du chauffeur de taxi Faure.

Si pour la plupart des acteurs du procès sa culpabilité ne fera jamais aucun doute (de toute manière, il avait assassiné son amant), Barataud n’avouera jamais, et les circonstances de l'assassinat du chauffeur de taxi Faure demeurent mystérieuses.

Au bagne, Barataud évoque de possibles révélations qui “mettraient dans le coup” une femme qu’il aurait protégé au prix de sa liberté. Gracié en 1948, il refusera toujours de quitter Cayenne, vivant de petits travaux et de la charité d’anciens compagnons de détention, sa famille l'ayant renié. En outre il pouvait continuer d'assouvir ses penchants homosexuels, infiniment plus facilement qu'en France.

Le 4 mai 1961, Le Populaire annonce sa mort des suites de la tuberculose, apprise “sous la forme d’une carte-lettre adressée de Cayenne par l’ex-bagnard Raymond Vaudé”.