Bagnards 55"Race européenne

Légumes secs : 0,120 kg
Riz : 0,070 kg                                                       
Sel : 0,020 kg
Vin rouge : 0,20 l
Vinaigre  (assaisonnement) : 0,010 l
Huile : 0,010l
Saindoux : 0,010 kg
Une fois par semaine : Viande fraîche : 0,250 kg, Morue, 0,250 kg

" Race Arabe.

Le lard et le saindoux sont remplacés par la morue, l'huile et le vinaigre, que les Arabes touchent quatre fois par semaine. Le vin par du café (0,017 kg) et du sucre (0,017 kg)

" Race noire.

Pas de viande fraiche, remplacée par du poisson frais ou salé.

" Race annamite"

Le pain est remplacé par du riz.

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cuisinetransportesCes énumérations appellent plusieurs remarques. Tout d'abord, elles étaient réparties par "lots", ce qui entraînait des inégalités. Sur le plan quantitatif, on peut dire que ces rations, calculées sur celles des militaires en campagne (moins l'alcool et le tabac) seraient suffisantes… si elles avaient été effectivement distribuées aux condamnés. Or si le militaire touchait sa ration et même au-delà en général car il vivait en partie sur le pays, Le coulage, les détournements et les vols à tous niveaux, les pertes pour mauvaise conservation diminuaient considérablement ce qui était versé aux cuisines. De plus, le militaire était effectivement suivi sur le plan médical quand au bagne, cette assistance était des plus relatives.

Et il ne faut pas oublier non plus la loi du plus fort, surtout pour qui n'avait pas de protecteur: des condamnés sont morts de faim au sens propre, dans l'indifférence générale, des mômes n'ont été séduits que pour ne pas mourir de faim.

Le rationnaire qui résidait au camp de Saint-Laurent ne touchait que fort rarement son compte de pain: les boulangers disposaient d'un guichet donnant sur l'extérieur qui leur permettait de donner une demi-boule à un libéré par trop affamé - parfois par solidarité, plus souvent contre un service rendu: faire passer une correspondance, recevoir de l'extérieur un objet prohibé, etc. Seulement ils ne recevaient que la dotation de farine prévue pour l'effectif... quand cette dernière n'avait pas été sérieusement amputée par des trafics en amont. Tout ce qui était offert aux libérés diminuait la part des rationnaires.

forcatsEnsuite, les détenus subissaient des carences alimentaires graves (le citron n'était distribué que comme médicament, sur prescription médicale, en cas de scorbut) Pas de fruits, pas de produits laitiers, ce qui entraînait des pathologies sérieuses: le béri-béri a sévi pendant toute la transportation. On notera la présence de vin dans la ration (en général abondamment coupé), donné à titre médical y compris aux réclusionnaires un jour sur trois : il était supposé contribuer à vaincre le scorbut... une orange aurait autrement mieux fait l'affaire et les fruits poussent partout en Guyane ; or manger une mangue tombée d'un arbre était sanctionné d'un mois de cachot. Pour les noix de coco, la sanction était en théorie la même, mais une plus grande tolérance existait. 

Les condamnés partaient le ventre vide en corvée le matin à 5 heures, et ne recevaient que fort tard un repas quelque peu substantiel. Une aberration sur le plan diététique, surtout quand les tâches étaient lourdes, sur les chantiers forestiers par exemple. Faire le stère le ventre vide relevait de l'impossible et quand on ne l'avait pas fait, la sanction était une privation partielle ou totale de nourriture! Le mécanisme fatal était enclenché, jusqu'à la cachexie.

Les médecins n'ont pratiquement jamais pu obtenir un régime un peu moins déséquilibré: bananes, citrons, boîtes de lait concentré n'étaient donnés qu'à titre curatif à ceux qui étaient "reconnus" (malades). Il fallut attendre 1933 pour qu'une corvée de pêche quotidienne fournissent aux détenus des îles du poisson frais en lieu et place de la morue le plus souvent rance, car de très mauvaise qualité. Au grand étonnement des surveillants, les détenus apprécièrent particulièrement cette modification (de même que l'apport de bananes dans la ration journalière, pour l'équilibrer un peu mieux)

02-008324C'est le moment de signaler le rôle particulièrement néfaste des grandes maisons de commerce de la place de Cayenne, qui avaient suffisamment d'influence pour que l'ensemble ou peu s'en faut de la consommation de la "tentiaire" soit importé. Faire venir des centaines de barils de morue salée de la pire des qualités, des haricots secs, du riz, des salaisons de porc, le tout quand les eaux de Guyane sont parmi les plus poissonneuses du monde, que la Guyane pouvait produire son riz et ses légumineuses, que des savanes se prêtent parfaitement à l'élevage des bovins etc. n'était pas le moindre des paradoxes. Quelques années durant, après le coup de sang d'un ministre des Colonies, un directeur de pénitencier énergique sut rendre le bagne autosuffisant en mettant en valeur le pénitencier des Roches. Les Galmot, Tanon, Chiris et autres négociants firent en sorte que l'expérience cesse: la colonie n'aurait qu'une économie de comptoir, exportant (peu) de matières brutes - si on excepte l'or et dans une moindre mesure, le balata - et important ce qu'elle consommait. Aucun Ministre, aucun Gouverneur, aucun Directeur ne se mettra plus jamais en travers de leur chemin.