La lèpre ne fut éradiquée que récemment en Guyane (en 1983, des dépistages réguliers de la maladie de Hansen étaient encore pratiqués dans les écoles). Les lois étaient implacables, jusqu'à ce que la découverte des sulfones permette de stabiliser les malades avant de les rendre non contagieux puis de les guérir. Elles rendaient la condition sociale des lépreux était terrifiante : ils étaient obligatoirement internés tout d'abord sur l'île du Diable (leurs cases servirent plus tard de refuges aux déportés) puis dans l'infâme léproserie de l'Acarouany**, près de Mana dans lequel ils achevaient littéralement de se décomposer – à tel point que les familles guyanaises se coalisaient pour protéger leurs membres atteints de cette pathologie en ne le déclarant pas et en le gardant, quasiment reclus, pendant des années.

**le premier préfet de la Guyane, Robert Vignon, fera de la léproserie un endroit sain (cases individuelles, vrai dispensaire). Elle fermera quelques années plus tard, grâce à l'emploi systématique des sulfones. Jusqu'à la fin des années 60, on ne pouvait quitter la Guyane sans présenter un certificat attestant qu'on ne souffrait pas d'une forme contagieuse de la lèpre.

Les bagnards lépreux étaient isolés de même, d'abord à l'île du Diable. Puis ils furent affectés dans un îlot sur le fleuve, à Saint-Louis du Maroni.

 

stlouisL'îlot de Saint-Louis du Maroni

Dès qu'un forçat était "reconnu", on l'y transportait. Chaque matin, une corvée venait porter la nourriture sur l'îlot, ses membres la jetant sur la berge pour ne pas entrer en contact avec les lépreux, par peur irrationnelle de la contagion. L'état des malades était contrasté, depuis celui qui n'avait qu'une imperceptible tache rose sur le front jusqu'à d'autres dont les membres étaient littéralement rongés ou qui avait acquis la terrifiante face léonine. Des médecins dévoués tentaient, lors de visites régulières, d'améliorer leur condition – en vain : il n'existait aucun traitement sérieux, le douloureux et peu efficace chaulmoogras n'étant même pas disponible au bagne.

FLAG4Les lépreux vus par F. Lagrange

Les lépreux fabriquaient clandestinement des canots qu'ils dissimulaient en les immergeant le jour, et qui leur permettaient de se rendre nuitamment dans des bouges chinois de Saint-Laurent afin d'échanger du tafia contre quelques poulets élevés en partie grâce au produit de leur pêche (par expérience, les Asiatiques savaient que la maladie était peu contagieuse). Ils organisaient également les traversées nocturnes pour ceux qui tentaient la belle (l'évasion) en passant par la Guyane hollandaise - où ils étaient immanquablement repris et rendus à l'A.P. Certains fabriquaient des canots, munis d'un gréement sommaire également acheté aux Chinois. Ces canots étaient vendus fort cher aux candidats à la belle les plus audacieux, qui avaient ainsi une petite chance d'atteindre le Venezuela (une escale de dix jours leur était parfois concédée en Guyane anglaise)

Cela dit, il faut relativiser: le nombre de bagnards lépreux fut relativement modeste: tout au plus 300 environs, au cours du siècle d'existence du bagne. En effet si cette maladie provoquait des infirmités terrifiantes, elle ne tuait pas, ou fort tardivement. De ce fait, des lépreux - bagnards ou non - survécurent pendant des décennies en Guyane.

ALBERT LONDRES (2)Albert Londres visite les lépreux.

CHEZ LES LÉPREUX


Cette petite île a l’air d’un jouet.

Pour préserver son teint du soleil, vingt arbres, au-dessus d’elle, ont ouvert leurs branches comme vingt parasols.
Une quinzaine de maisons miniatures sont blotties dans l’ombrage. Si la marquise de Pompadour glissait ce matin sur le Maroni, en compagnie du Bien-Aimé : « Oh ! Seigneur, lui dirait-elle, achetez-la-moi, pour m’amuser.

C’est l’îlet Saint-Louis des lépreux.

La barque nous attend. Le surveillant n’est pas gracieux. L’îlet se surveille de la rive seulement.
— Alors, vous voulez y aller quand même ?

Trois voix répondent :
— Puisqu’on vous le dit !

C’était le docteur, le pasteur et le reporteur.
— Arme le canot ! crie le surveillant, et son mouvement de mâchoires est tel qu’il n’en n’aurait pas de pire s’il arrachait un bifteack à la cuisse du voisin.

Ce bout du Maroni ne semblait rien à traverser. Nous comptions sans le doucin. Les doucins sont les crues. Amazone, Oyapock, Maroni, Mana, Surinam, Demerara, ces fleuves prodigieux d’Amérique du Sud, sont fort méchants aux hautes eaux. Nous fîmes deux fois le tour de l’îlet avant de pouvoir aborder. Nous avions l’air de lui lancer le lasso.

Vingt forçats lépreux — un par arbre — étaient en train de perdre ici leur figure humaine.

Nous les trouverons. Ils sont rentrés puisqu’il est sept heures du matin.

LEURS NUITS

Chaque nuit, ils s’en vont sur une barque invisible de jour. Le jour, ils l’immergent, jamais au même endroit ; le soir, ils la repêchent et à eux l’oubli ! Ils se rendent au village chinois de Saint-Laurent. Et là, ils jouent, boivent et reboivent. Il faut voir ces baraques tremblantes sous les lumignons qui puent. Des Célestes de troisième classe, arrivant droit des égouts de Canton, mélangent, dans un grand fracas d’os les domino-pocker sur des tables graisseuses. Derrière son zinc, qui est en bois, et sa machine à compter, le patron…
D’où es-tu, toi ?
— De Moukden.

Le patron, qui est de Moukden, tend les deux mains à la fois et ne donne le sec (verre de tafia) que lorsqu’il a reçu l’argent. Un libéré, debout, poitrine nue, sec en main, hoquette un vieil air — l’homme est sur la rive depuis vingt ans — des concerts démolis de la périphérie parisienne. Un Noir en extase et en faux col empesé soutient l’élégance du lieu. Des nègres bosch venant de « la Hollande », pagne en loques, cinq ou six cornes de cheveux sur le crâne (genre bigoudi), opposent à leur boschesse, nudité sombre, la résistance de l’ivrogne qui ne veut pas rentrer encore. Ils étaient sages naguère, mais ils gagnent de l’or à descendre des lingots et, maintenant, la civilisation a ouvert boutique chez eux !… Alors, on voit cinq ou six masques se faufiler par la petite porte. Ce sont les lépreux de l’île Saint-Louis. Il en est qui portent une paire de poulets. Ils n’ont pas d’argent, ils boiront pour deux poulets. Onze heures du soir. L’enfant de Moukden verrouille sa porte. C’est au complet. Cependant, les lépreux restés dans l’île ne dorment pas. Ils prêtent l’oreille.

De la brousse française, en face, presque chaque nuit, montent des cris. On dirait les cris des singes rouges. C’est l’appel de l’évadé. Le forçat imite si textuellement la bête que le lépreux ne bouge pas tout de suite. Il attend la nuance qui lui ôtera le dernier doute. Alors, ayant remonté sa barque noyée — ils ont deux barques — il s’en ira, frôlant le rayon de lune, chercher l’autre ombre, qu’il passera sur « la Hollande », pour cinq francs.

On accosta. Le sol était raviné. Il avait la lèpre, lui aussi. Devant la première maison, un interné cuisait la soupe.

Ils sont maîtres d’eux-mêmes. Aucun surveillant. Tous les deux jours, la barque de vivres arrive. Sans débarquer, les canotiers jettent à terre la cuisse de bœuf, le pain, le riz, et décampent. Alors descendent les pustuleux ; ils ramassent la nourriture et la partagent en frères. Pas de cuisine commune ni de popotes. Chacun son pot de terre. Ils se dégoûtent les uns les autres.
Eh bien ! mon vieux, dit le docteur Morin, et l’appétit ?
— Petit, petit…
— Fais voir ton front Hum ! Regardez ces taches roses. Pas grand-chose, celui-là. Fais voir tes doigts. Oui. Fais voir tes pieds. Est-ce qu’on t’a piqué, cette semaine.
— J’aime mieux les purges.

Quel goût peuvent-ils trouver aux purges, dans ces bagnes ? Fous, lépreux, blessés, paralytiques, bien portants, tous veulent des purges…
Tiens ! voilà le chanteur de l’îlet… Bonjour, Galibert ! Je t’amène des visites, aujourd’hui …
— C’est-y qui z’en veulent, ces messieurs ?
— On vient vous voir, dit le pasteur, parler avec vous, mes enfants.
— C’est toujours ça…
— M’sieur le major, dit Galibert, qu’est-ce que je fais dans ce dépotoir ? Êtes-vous bien sûr que je l’aie ?
— Ce n’est pas grave, Galibert, tu es curable, mais je ne puis encore te désinterner. Regarde ta tache…
— C’est celle des autres surtout que je regarde, m’sieur le major.

Celui-ci est tout défiguré. Les éléments de sa figure n’ont plus l’air d’être à leur place habituelle. Le nez est bien encore au milieu, les yeux de chaque côté, mais cela fait comme un masque de mi-carême qu’un coup de vent aurait déplacé.
Eh ! bien ! ça va mieux ?
— Ça n’empire pas ! répond le défiguré.

Les poules, — les poules qui payent les verres de sec dès onze heures du soir, chez le Chinois, se baladent et picorent.
Je parie que ce n’est pas vous qui les mangerez, ces poules ? dit le surveillant.
— Pensez-vous, chef ! pour attraper la lèpre !

Voilà Audavin. Celui-là est classique : faciès léonin en plein, bouffissures, pommettes pendantes, oreilles descendues, nez qui fond. Il a l’air d’être en cuir repoussé.

C’est un Arabe. Chez les Arabes surtout, la lèpre joue grand jeu. Il a des écailles sur les mains. Lion et poisson. Messaoud lui donne la réplique. Ils n’avaient rien de commun, paraît-il, avant la chose. Maintenant, ce sont deux jumeaux.

Beaucoup perdent les sourcils, d’autres, non. Le fléau est capricieux.
Monsieur le pasteur, dit l’un, dont les pieds sont rongés, donnez-moi un Coran.

Le pasteur entend cette demande pour ta première fois de sa vie.

Il cherche à se ressaisir.
Mon ami, je n’ai pas de Coran, moi. Docteur, vous ne savez pas où je pourrais trouver un Coran ?
— Écrivez à un marabout.
— C’est cela. Donnez-moi bien votre nom.
— Ben Messaoud.
— Je vais écrire à Alger. Vous aurez votre Coran, je vous le promets.

Le pasteur envoie des clients au curé de Saint-Laurent, le curé en envoie au pasteur. Le malheur fond les religions.

Le moins atteint était l’infirmier.
Viens, dit le docteur, je vais encore te montrer comment on fait les piqûres. Amenez-vous les gars, je vais vous piquer.
— Est-ce qu’on découvrira enfin le remède, m’sieur le major ?
— On cherche. Je cherche moi aussi. Espérez et même je vous apporte une bonne nouvelle. On a trouvé quelque chose. Oui. Cela s’appelle le Chaoulmoogra. C’est la sève d’un arbre qui pousse dans les îles de la Sonde, vous savez, là-bas, bien loin, à Java, à Sumatra…

Le docteur piquait tout en parlant.
Je crois, cette fois, qu’on « la » tient. J’ai commandé des ampoules.

Tous, en écoutant, reprenaient presque figure humaine.
Elles vont venir. Patientez ! Il faut le temps. Ce n’est pas là, les Indes !
— Comment que vous appelez ça, m’sieur le major ?
— Chaoulmoogra.
— Chameau gras ! un drôle de nom pour guérir.

Ils n’étaient que douze dehors. Nous allâmes dans les maisons voir les autres.

Il faut que ces hommes horribles inspirent bien de la pitié : ils ont presque un lit.
Chef ! demande celui-là, vous n’auriez pas un peu de verdure, des épinards ?
— Je voudrais bien, Galland, mais où veux-tu que je trouve des épinards dans ce pays ?
— Ah ! il y en avait tant, chez moi !

À leurs murs sont épinglés quantité de portraits de femmes, de ces petits portraits glacés qui accompagnent les paquets de cigarettes d’Algérie.

Celui-ci, répugnant, dont on ne sait plus si la barbe ronge la peau ou la peau ronge la barbe, a collé, au-dessus de son lit, un portrait de Gaby Deslys. Le montrant, il dit :
— Ça vaut bien mieux que de se regarder dans la glace.

Ce n’est pas trop sale dans leurs petites maisons.

Le pasteur avait des brochures à la main.
De quoi qu’ça parle, vos petits carnets, monsieur le pasteur ?
— De bonnes et vraies choses. Que la vie n’est pas tout et que l’on peut être très heureux après.
— Alors, donnez-m’en un !

Il ne nous restait qu’une maison à visiter. Quelque chose, tête recouverte d’un voile blanc, mains retournées et posées sur les genoux, était sur un lit dans la position d’un homme assis.

C’était le lépreux légendaire à la cagoule.
C’est un Arabe ? demande le pasteur.
— Oh ! non ! fait une voix angélique qui sort de derrière le voile, je suis de Lille.

La photographie d’une femme élégante était posée sur sa table.
Eh ! bien ! ça va mieux ?

Ses doigts étaient comme des cierges qui ont coulé.
Lève ton voile un peu, mon ami, que je regarde. Il le releva tout doucement, avec le dos de ses mains. Ses yeux n’étaient plus que deux pétales roses. Nous ne dirons pas davantage, vous permettez ?

Nous reprîmes la barque. Chacun de notre côté, nous chantonnions à la manière des gens qui sifflent, parce qu’ils ont peur.

Sur la rive, un homme attendait, assis sur l’herbe.
Qu’est-ce que tu fais là, toi ?

On voyait une petite tache rose sur son front.
Je suis le nouveau ! dit-il.

Et montrant l’îlet :
J’y vais.