Il est impossible de répondre de manière globale aux interrogations sur les conditions de vie des bagnards tant elles étaient hétérogènes selon les époques, les emplacements, les fonctions occupées par les forçats - ainsi bien entendu que le degré d'humanité des personnels.

1Il faut également se replacer dans le contexte. Apprendre que des forçats travaillaient 54 heures par semaine ferait frémir… si on oublie que c'était le quotidien de la plupart des ouvriers. La semaine de 48 heures fut octroyée, après de dures luttes sociales, seulement au début du XXème siècle, par la loi du 30 mars 1900, dite « loi Millerand » qui limita la journée de travail à dix heures et en fixa l'application progressive sur un délai de quatre ans et par la Loi de 1906 instituant la semaine de six jours (un jour de repos hebdomadaire). Encore ne faut-il pas oublier qu'elles ne concernaient que les salariés et pas les innombrables "indépendants" qui travaillaient à la pièce dans leur propre atelier. Quant aux conditions de vie dans les campagnes, elles étaient encore plus rudes - d'autant plus qu'elles n'étaient soumises à aucun contrôle.

 

FLAG9En revanche, la plupart des transportés passaient l'essentiel de leur "temps libre" dans des cases sombres et insalubres, soit de 12 à 14 heures par jour, sept jours sur sept, dans une promiscuité effrayante. Des hommes robustes et sans foi ni loi étaient mêlés à de presque gamins de dix-neuf à vingt ans avec tout ce que ça impliquait de promiscuité et de loi du caïdat (fort peu réprimé par les surveillants: un détenu que l'on menaçait d'écarter de son "môme" était malléable). Le plus fort mangeait plus que son compte quand les faibles tombaient d'inanition... A tel point que lorsqu'un arrivage de criminels considérés paradoxalement comme des "hommes d'honneur" était signalé, les "bleus" étaient rassurés :  "avec les 'Anciens": la justice règnerait, et on aurait notre ration!

FLAG6Il y avait également un monde entre le quotidien du forçat affecté à un chantier forestier ou - summum de l'horreur - à celui de la "route coloniale numéro zéro" qui tua des milliers de malheureux en pure perte (30 km, impraticables, réalisés en quarante ans !), quand on le compare à celui du "garçon de famille" affecté à l'entretien de l'intérieur d'une famille de gardiens et qui, souvent, était autorisé à dormir hors des dortoirs collectifs. Quant au balayeur des rues de Cayenne, il se fatiguait infiniment moins qu'un cantonnier ordinaire...

FLAG3Le Garçon de famille... Noter le fantasme récurrent... Ils se vantaient tous d'avoir les faveurs de la "patronne"

Bagnards 104 (2)Bagnard affecté à Cayenne

"L'affecté" tombait parfois sur un employeur qui lui donnait une tâche raisonnable et le nourrissait convenablement. Mais il était parfois "concédé" à un exploiteur immonde : on a souvent écrit de manière quelque peu lapidaire que si la question raciale ne se pose guère en Guyane, c'est que le souvenir de l'esclavage a été en partie effacé par celui des "popotes", des "vieux blancs", comme on appelait les bagnards (en cours de peine ou libérés), en charge des tâches les plus dures et des plus répugnantes. Des décennies durant, une cordonnerie de Cayenne ne fonctionna que grâce à des forçats assignés qui savaient travailler le cuir. Son propriétaire s'arrangeait avec l'administration péniteniaire, au mieux de ses intérêts, pour se voir assigner des employés. Il ne lui restait plus qu'à encaisser le montant des ressemelages.

Sans titre-1L'auteur vécut longtemps en Guyane sur les rives de la rivière de Montsinéry. Face à son habitation, il demeurait quelques vestiges d'une bananeraie plantée dans les années trente. Simone Binet-Court, épouse du planteur qui se faisait régulièrement affecter des transportés en court de peine, relate sa vie au quotidien dans un ouvrage** pendant ces quelques années d'expérience qui prirent fin en 1939 avec la déclaration de guerre et la mobilisation.

Elle parle à maintes reprises de "ses" bagnards, toujours merveilleux dans les premiers jours avant, inéluctablement, de devenir insupportables à ses yeux sans qu'ils aient changé quoi que ce soit à leur comportement. L'un d'eux tomba gravement malade, et aurait - toujours selon les dires de Mme Binet-Court - bien eu besoin d'être soigné, mais nous n'avions alors pas prévu de rejoindre Cayenne (à l'époque, la plantation était à quatre heures de canot de l'hôpital de Cayenne: ce n'était pas l'Odyssée). Le malheureux mourut sans avoir reçu de soins et fut immédiatement enterré sur le sol de la plantation. Quelques jours plus tard, un membre de l'administration pénitentiaire qui ne faisait que son travail vint pour exiger des comptes, demandant avec insistance et un peu d'aigreur le motif de ce décès et - Simone Binet-Court en tremblait encore des années plus tard - on craignit qu'il ne se mette en tête d'exhumer cet homme pour obtenir des éclaircissements. Qu'un homme, fût-il condamné, ne soit pas considéré davantage qu'une bête de somme conduite à l'équarissage, cela dépassait l'entendement de la dame au demeurant fort bonne chrétienne si on en croit ses écrits.

**(Le banc des Amandiers, au demeurant intéressant, publié tardivement et qui reçut, en 1980, le prix Bertrand de Jouvenel)

Idem, passées les terribles épidémies pendant la première partie du bagne, si les conditions sanitaires dans les camps forestiers tout comme sur le "chantier de la route" étaient inacceptables, le taux de mortalité ne différait guère, dans les villes ou sur les îles de ce que l'on connaissait dans certaines régions ouvrières françaises où l'alcoolisme faisait des ravages - et par la force des choses, le forçat était en général exempté de ce risque, a contrario de ses gardiens) La lèpre frappait de nombreux bagnards, mais guère davantage, en proportion, que le reste de la population. Mais si on mourait peu de façon foudroyante, l'espérance de vie moyenne était singulièrement diminuée par des pathologies chroniques, et des maux ordinaires en France entraînaient parfois des décès scandaleux faute de remèdes suffisants ou même de signalement à temps : c'est souvent le gardien qui décidait qui était malade ou non, et il n'avait pas forcément les compétences requises. Le détenu hésitait forcément, car demander à passer la visite médicale et ne pas être reconnu (malade) entraînait le plus souvent une sanction.

Les conditions médicales étaient très hétérogènes entre les lieux d'implantation (hôpitaux à Saint-Laurent et sur l'île Royale avec des médecins compétents et souvent très motivés, mais dépourvus de remèdes malgré leurs protestations quasi permanentes ; ailleurs, dans les camps, souvent de forts médiocres postes de santé sans personnel qualifié)

londresCe qui est sûr, c'est qu'il y eut un "avant" et un "après" Albert Londres.

La série de reportages du grand journaliste, venu pour le compte du "Petit Parisien" fit scandale en France alors même qu'il était mesuré et objectif. C'est à la suite de la campagne de protestations qu'il déclencha que des mesures furent prises pour améliorer les conditions de vie des bagnards: généralisation progressive du hamac en lieu et place des bat-flancs collectifs, amélioration des conditions de soins, de la distribution de nourriture à la suite de la révélation des détournements opérés à tous les niveaux, humanisation des conditions atroces dans lesquelles était subie la peine de réclusion cellulaire (fin des cachots noirs), etc. Les esprits n'étaient pas encore mûrs pour la fin de la Transportation, mais la graine était plantée.

Il faut absolument se méfier des derniers témoignages oraux forcément subjectifs, qu'ils émanent d'anciens bagnards ou d'anciens surveillants.

J.C. Michelot, par exemple, dans "la guillotine sèche" fait litière d'un certain nombre d'allégations totalement fausses, mais en revanche il accorde un poids trop important au témoignage de M. Martinet, surveillant qui prit sa retraite à Saint-Laurent du Maroni, et qui lui décrivit un quotidien somme toutes assez paisibl

Or d'une part, M. Martinet (avec qui j'ai eu l'honneur d'échanger en 1984) n'a travaillé qu'à Saint-Laurent du Maroni, une ville saine dotée d'un bel hôpital où on ne disposait que de peu de médicaments mais où on pouvait se refaire la cerise avec du repos. De plus ne demeuraient à Saint-Laurent du Maroni que des détenus considérés comme peu dangereux, guère susceptibles de s'évader, affectés à des tâches tranquilles ; d'autre part, Monsieur Martinet n'officia que dans les dernières années, au début des rapatriements. De toute manière, ses allégations (dont on ne mettra pas la sincérité en doute, mais tout témoignage est subjectif, surtout quand le temps fait son œuvre) corroborent mal avec les statistiques relatives à l'espérance de vie d'un forçat.

Hôpital_de_Saint-Laurent-de-MaroniA l'opposé, dans les années 1980, quand on évoquait les souvenirs des vieux "popotes" encore présents à Saint-Laurent (ce que fit l'auteur, en particulier en devisant avec M. Badin, devenu l'ami de M. Martinet et qui savait, lui, raison garder), la plupart se complaisaient à décrire un quotidien horrifique auquel ils finissaient par croire eux-mêmes, fait de famine (réelle pendant la seconde guerre mondiale),  de travail toujours éreintant,  d'absence de soins, d'arbitraire, de sadisme. À les entendre, la guillotine fonctionnait chaque mois ou presque -  alors que le total des exécutions "régulières" n'atteint pas la centaine pour toute la durée du bagne, tous sites confondus (ce qui est déjà considérable pour un siècle de transportation et un total de 60.000 forçats environ ; ne sont pas évidemment pas inclus les forçats abattus pendant les tentatives d'évasion, les rebellions ou les voies de fait réelles ou inventées contre un membre de l'administration pénitentiaire).

Une autre constante chez nombre de forçats, c'était de s'attribuer les exploits et tribulations survenues à plusieurs d'entre eux pour se composer un "personnage" – à l'instar de "Papillon", de son vrai nom Henri Charrère, mythomane, mégalomane et "piqueur" patenté d'aventures survenues à d'autres. Pour être à même de dialoguer avec ces vieux détenus, il fallait respecter un code de bonne conduite dont les principales règles étaient de:

- ne jamais demander quelle était "l'erreur" commise, qui les avait menés au bagne ; en général, une fois le lien de confiance établi, la révélation venait souvent de leur part ;
- ne jamais évoquer Henri Charrère, dit Papillon, unanimement méprisé, considéré comme un petit malfrat sans envergure, un "donneur", un mythomane qui s'était approprié les faits et gestes des vrais hommes ;
- ne pas évoquer les "exploits" d'un certain surveillant-chef qui s'était spécialisé dans la traque des évadés, que tous considéraient comme un sadique qui prenait sa jouissance à exécuter les pauvres bougres au lieu de les ramener.

L'auteur reviendra plus longuement sur ces témoignages recueillis pour la plupart en 1982, à Saint-Laurent du Maroni.

Il n'existe plus de forçat libéré vivant toujours en Guyane. Les éventuels survivants du bagne auraient potentiellement 95 ans en 2013 (le dernier départ eut lieu en 1937, et les plus jeunes n'auraient pu avoir moins de 19 ans)