Le crime, le procès et la condamnation d'Albert Soleilland, ébéniste, assassin d'une petite fille, fut à l'origine d'une crise de régime, le président Fallières l'ayant logiquement gracié car viscéralement opposé à la peine de mort. Position très largement minoritaire dans le pays, d'où le très vif débat que cette affaire engendra.

 

Le drame.

 

soleilland001Albert Soleilland est ébéniste, marié et père d'un jeune garçon. Le 31 janvier 1907, il accompagne Marthe Erbelding, douze ans, fille d'amis de la famille, au spectacle donné du Ba-ta-clan : les époux Erbelding avaient vu naître Soleilland, et leur fille avait coutume de l'appeler "Grand-frère". Mais à cinq heures de l'après-midi, Soleilland revient seul au domicile des Erbelding, demandant si l'enfant était rentrée. Selon lui, la gamine serait sortie à l'entracte et comme le spectacle l'intéressait, il ne s'en est pas préoccupé à la reprise.  Ce n'est qu'à la sortie que ne la voyant toujours pas, il s'est inquiété.

BataclanLa mère, affolée, se rend immédiatement au théâtre, interroge le personnel. La police est informée et le commissaire du quartier fait rapidement conduire Soleilland à la Sûreté. Ses réponses hésitantes, ses contradictions, le fait que personne ne confirma l'avoir vu au spectacle transforment les soupçons des policiers en certitudes, surtout après avec le témoignage d'une voisine assurant avoir vu Soleilland et Marthe accoudés à la fenêtre du logement de l'ébéniste, à l'heure du spectacle.

Confronté au feu roulant des questions, acculé devant ses contradictions, ce n'est que le 8 février que Soleilland avoue avoir étranglé l'enfant, dont il a déposé le corps dans une malle, à la consigne de la gare de l'Est. L'autopsie révèle que l'enfant avait été violée, étranglée et frappée au coeur d'un coup de couteau... le couteau à virole habituellement porté quotidiennement par l'accusé qui pourtant, jusqu'au dernier jour de son procès, nia avoir fait subir la moindre violence à sa victime. Le premier aliéniste de l'époque, le professeur Dupré, conclut à l'entière responsabilité de l'inculpé "d'une certaine médiocrité intellectuelle et morale, naturellement érotique, Soleilland avait tendance à manifester brutalement son instinct. Sa santé est parfaite ; à peine quelques stigmates de dégénérescence, sans influence sur son état mental : léger plissement du bord de l'oreille gauche et asymétrie chromatique des iris, le gauche étant bleu clair et le droit marron... Pas de perversion sexuelle, impudique et obsédante, associant la cruauté à l'amour et ne trouvant la joie que dans un mélange de volupté et de souffrance : Soleilland n'est pas un sadique. Il a tué pour se défendre et de peur d'être dénoncé par l'enfant"

Le procès qui se tient en juillet atteint des sommets d'effervescence considérable. 

5346856399_fb6e30f416_z

Dans une ambiance indescriptible, après la déposition bouleversante de la mère de la victime, la femme de l'accusé, portant leur enfant face aux Jurés, supplia "qu'on la laisse le tuer elle-même car il a déshonoré son fils". L'avocat de Soleilland tente de plaider la folie:

"libre à M. le Professeur Dupré qui est un aliéniste de charger sa conscience du meutre légal d'un dément qui n'a commis son crime que parce qu'il était en état de démence ; mais vous messieurs les jurés qui n'êtes pas des aliénistes, vous ne voudrez pas charger vos consciences du même remords : la raison et la justice sociale vous le demandent".

Rien ne peut sauver Soleilland et le délibéré ne dure que vingt minutes avant que la peine de mort ne soit prononcée.

Contre toute attente, Soleilland est gracié par le Président Fallières, logique avec ses convictions toujours affichées.

image0213317Son pourvoi en cassation fut rejeté malgré une protestation émanant de Monsieur Leboucq, député, qui demanda par écrit au garde des Sceaux "pour quelles raisons les magistrats qui dirigeaient de récents et sensationnels débats à la Cour d'Assises de Paris, ont cru devoir donner, contrairement aux instructions de leurs prédécesseurs, à cette répugnante affaire l'apparence d'une manifestation théâtrale". Mais en septembre, le Président Fallières qui n'avait jamais caché son opposition viscérale à la peine de mort gracie Soleilland. Explosion de stupeur en France, campagne de presse virulente tant contre la décision que contre son auteur (qui continua sur cette ligne de conduite au cours des années suivantes) 

 

5346862459_a9cb3b7e14_zLe départ pour le bagne.  La fin.

soleilland-departEmbarquement de Soleilland. Des précautions furent prises, pour qu'il ne soit pas molesté par ses codétenus.

PParisien1907En cas de grâce, la peine de mort était automatiquement commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Soleilland partit par le convoi de 1908. Etant donné la notoriété du condamné par les innombrables campagnes de presse autour de son crime et de sa condamnation, l'administration pénitentiaire préféra le garder à l'île Royale d'où les évasions étaient quasiment impossibles.

Paradoxe... Un des pires criminels que le bagne reçut fut ainsi, bien que classé III**, dispensé des plus durs travaux (comme faire le stère ou aller à la route) au contraire de pas mal de pauvres hères davantage victimes d'un instant d'égarement que criminels endurcis: en 1913, Soleilland était gardien du minuscule cimetière des enfants du personnel. Cette année, il fut frappé à coups de couteau par son môme et soigné pour cela à l'hôpital où il fut de nouveau agressé.

** La classe III ne prévoit normalement aucun aménagement  de peine et l'astreinte aux travaux les plus pénibles.

CaptureCes incidents, son comportement homosexuel stigmatisé pour la circonstance (alors qu'il était habituel en ce milieu) lui valurent une peine de cachot et l'isolement dans les locaux disciplinaires. L'horreur de son crime (les assassins d'enfants ne sont jamais bien vus dans les bagnes et les prisons), le priva de tout contact social: méprisé de tous, il devient un infirme vieilli prématurément, guetté par la folie. Il mourut à l'hôpital des îles en mai 1920 après 12 ans de bagne. Mais le souvenir de cette affaire demeura vivace dans la mémoire collective.

L'affaire Soleilland porta le coup de grace à une tentative - déjà bien mal engagée - pour faire abolir la peine de mort, portée entre autres par Jean Jaurès et Aristide Briand. Le Petit Parisien lança une campagne référendaire informelle par cartes postales, dont le résultat fut sans équivoque. Aucun parlementaire ne posa la question de façon sérieuse, jusqu'au vote de 1982 initié par le Garde des Sceaux Badinter.